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Lettre du groupe de contact

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Le “Groupe de contact” des associations psychanalytiques françaises a adressé en juillet dernier une lettre à Mme Agnès Buzin, Ministre des Solidarités et de la Santé, pour transmettre notre inquiétude devant les remises en cause actuelles de la psychanalyse : ci dessous.

La cheffe de Cabinet nous a répondu que la ministre “en avait pris connaissance avec la plus grande attention” et fait part de l’impossibilité de la ministre de nous recevoir du fait de son emploi du temps et de la transmission de ce courrier au directeur général de la santé, auquel nous avons demandé audience.

 

GROUPE de CONTACT

c/o  Jacques  SÉDAT

36 rue Pierre Sémard

75009 PARIS

j.sedat@wanadoo.fr Paris, le 12 juillet 2017

 

 

 

Madame la Ministre des Solidarités et de la Santé,

 

Le « Groupe de contact » qui rassemble douze associations de psychanalystes souhaiterait vous rencontrer pour vous faire part de notre profonde inquiétude devant la remise en cause actuelle de la psychanalyse et de son apport en psychiatrie, en pédopsychiatrie, et plus généralement en médecine.

En proposant une approche du fonctionnement psychique centrée sur l’individu, la psychanalyse a travaillé à en spécifier les registres pathologiques tout en conservant une unité de l’humain normal et pathologique.

Elle prend la mesure de la destructivité humaine, de ses dangers pour autrui, mais infiniment plus souvent pour le malade mental lui-même, menacé psychiquement, dans son corps et parfois sa vie.

En prenant en compte la douleur psychique par la relation avec le patient, si besoin dans la durée, en aidant les familles en souffrance et les équipes menacées de burn out, en prévenant les violences institutionnelles, la psychanalyse participe à la qualité humaine en psychiatrie et en médecine. Les psychanalystes, psychiatres,  psychologues  et autres intervenants, ont fait au préalable dans une psychanalyse personnelle ce travail de prise de conscience et d’éprouvé de leurs conflits et de leurs défenses internes avant de mettre cette connaissance du psychisme au service des patients.

 

Pourtant la psychanalyse fait actuellement l’objet d’attaques violentes dans divers champs, dont certaines ont et auront des conséquences dans le domaine de la santé.

C’est particulièrement vrai dans le cas des autismes où la détresse des familles a été exploitée, avec des contre-vérités dont l’écho nous surprend, tant dans les médias qu’au parlement. Nous attendons de votre Ministère une défense de la pédopsychiatrie et de la psychiatrie publiques et associatives, un rétablissement du débat scientifique et de l’étude des différents traitements au profit des patients.

Nous espérons également vous faire part de nos préoccupations devant divers facteurs qui concourent à remettre en cause la transmission d’une qualité humaine relationnelle en psychiatrie. Les préjugés antipsychanalytiques influent sur la validation des programmes de formation des soignants. Au même moment le CNU met des obstacles à la candidature de professeurs de psychologie psychanalystes, ce qui remet en cause la formation des psychologues cliniciens. Enfin l’évolution démographique des psychiatres et des pédopsychiatre, dramatique, menace la possibilité de cette transmission à nos successeurs.

Vous trouverez ci-joint le développement de ces diverses questions.

Dans l’attente d’une réponse favorable, veuillez agréer, Madame la Ministre, l’assurance de  notre profonde considération.

 

 

Associations psychanalytiques cosignataires :

 

Analyse freudienne : Dr Robert Lévy

Association lacanienne internationale (Association RUP) : Dr Marc Darmon

Association psychanalytique de France : Dr Leopoldo Bleger

Cercle freudien : Dr Guy Dana

École de psychanalyse des Forums du Champ lacanien : Dr Françoise Josselin

Espace analytique : Docteur Gisèle Chaboudez

Fédépsy : Dr Jean-Richard Freymann, Pr Michel Patris

Fondation européenne pour la psychanalyse : Pr Gérard Pommier

Quatrième groupe : Dr Francis Drossart

Société de psychanalyse freudienne : Pr Patrick Guyomard

Société psychanalytique de Paris (Association RUP) : Dr Denys Ribas

Société psychanalytique de Recherche et de Formation : Dr Daniel Zaoui

 

Secrétaire du Groupe de contact : Jacques Sédat

 

                                    

                                     Jacques SÉDAT

 

SECTEURS  de QUESTIONNEMENT

 

 

Action menée dans le domaine des autismes

De nombreux parents se sont à juste titre révoltés de voir leurs enfants délaissés par les secteurs sanitaire et médico-social et abandonnés à la seule charge de leur famille. Cette réaction est d’autant plus compréhensible qu’il s’agissait souvent d’enfants à la fois peu performants et très perturbés. 

Vos prédécesseurs ont laissé porter des accusations fausses et lourdes sur les très nombreux soignants qui consacrent leur vie à soulager les enfants et adultes autistes.

La détresse des familles a été instrumentée d’étrange façon à coup d’amalgames et de confusions. La psychanalyse et la pédopsychiatrie française se vont vues évincées au  profit très sélectif de la méthode ABA[1]. Nous attirons votre attention sur les circuits financiers mis en œuvre au nom d’une pathologie, en déniant toute autorité médicale, dans le cadre d’interventions  qui se prétendent « éducatives », et qui sont en réalité des traitements psychiatriques comportementaux.

Le détournement systématique des recommandations de l’HAS et de leur formulation scientifique précise n’a pas été remis en question. Cette interprétation partisane a été reprise par les médias et certains parlementaires, comme en atteste la proposition de résolution présentée[2] à l’Assemblée nationale, en décembre 2016, contre laquelle nous nous sommes élevés, en adressant une lettre de protestation aux 577 députés.

Sans remettre en cause la légitimité du souhait des pouvoirs publics d’offrir un libre choix aux familles, nous pensons indispensable que soient publiés les résultats de l’évaluation des centres expérimentaux ABA : ceux-ci ont bénéficié de budgets très supérieurs, et ont fait miroiter aux familles un retour de « 47% des enfants dans un système scolaire normal »… Or, nous ne pouvons ignorer désormais que la mise en œuvre systématique de ces méthodes, au Canada, durant de nombreuses années n’a abouti qu’à des résultats très médiocres.

Pendant ce temps, les hôpitaux de jour publics et associatifs, pourtant dûment accrédités, puis certifiés régulièrement, ont fait l’objet récemment d’une inspection exceptionnelle. Pour quelle raison ? Quelles en sont les conclusions ?

Cette situation est d’autant plus désolante que les praticiens psychanalystes collaborent régulièrement aujourd’hui avec les généticiens au bénéfice des patients, que les généticiens réévaluent les mécanismes épigénétiques où intervient l’environnement, et que des convergences apparaissent entre recherches psychanalytiques et cognitives.

De telles recherches se révèlent fructueuses pour le dépistage précoce et la prévention auprès des bébés à risques autistiques. Les patients mériteraient une collaboration authentiquement scientifique de tous les spécialistes à la recherche[3].

 

 

Menaces sur les formations des professionnels

L’une des conséquences alarmantes de cette interprétation tendancieuse des recommandations de l’HAS  concerne la validation des formations continues des professionnels : de plus en plus, est exigé qu’ils ne soient formés qu’aux techniques soi-disant « recommandées » par l’HAS. 

 

Diagnostics et traitements

Nous nous réjouissons que les familles puissent avoir plus facilement accès à des ressources compétentes de diagnostic dans l’ensemble du pays, ce qui semble être une priorité actuellement. Mais dans un contexte budgétaire contraint, nous attirons l’attention sur le paradoxe qui consiste à ne pas financer aussi des traitements qui seraient à la fois intensifs pour agir précocement et efficacement, et prodigués sur un temps partiel pour permettre une scolarisation. Les places restent difficiles à trouver pour les enfants qui en ont besoin. À moins que l’on ne croit plus à un traitement possible, pour quelle pathologie pourrait-on accepter que l’on augmente les capacités diagnostiques sans offrir un traitement ?

 

Enfants privés de soins psychiques

Quelle que soit la cause de leur difficulté à se construire et à entrer en relation avec autrui, ce qui constitue un lourd handicap, les enfants, tant dans le sanitaire que dans le médico-social, ne doivent pas être privés de soins psychiques et laissés dans des angoisses particulièrement intenses qui ont un retentissement lourd sur leurs familles et sur leurs soignants.

Ceux des parents qui sont satisfaits de la dimension psychothérapique du suivi de leur enfant et qui veulent en défendre le droit se sont constitués en associations, et ils analysent la situation avec une lucidité et une dignité remarquable : c’est le cas du RAAHP  (« Rassemblement pour une Approche des Autismes Humaniste et Plurielle ») présidé par Patrick Sadoun, qui regroupe plusieurs associations de parents, dont « La main à l’oreille », présidée par Mme Mireille Battut. Votre administration pourrait-elle aussi les écouter ?

De leur côté, les professionnels formés à la psychanalyse sont ouverts à tous les progrès pouvant bénéficier aux enfants, à la confrontation des recherches et aux prises en charges plurielles comme en témoignent, entre autres, les actions menées par la CIPPA (Coordination Internationale entre Psychothérapeutes Psychanalystes et membres associés s’occupant de personnes Autistes), la CAP (Convergence Autismes Pluriels) et l’association « Préault » qui mène des recherches en pédagogie et pour le dépistage précoce.

 

Un contexte démographique dramatique pour la pédopsychiatrie et la psychiatrie française

Nous sommes de plus aujourd’hui confrontés, vous le savez, aux conséquences non prises en compte d’anciennes décisions malthusiennes et aux effets des réformes successives de la formation des psychiatres et pédopsychiatres. Une diminution inexorable du nombre des psychiatres intervient au moment où une partie du public, abusée par des contre-vérités, récuse l’intervention de la psychiatrie. Ceci peut en masquer l’anomalie, mais qui défendra les droits des patients aux soins, sinon votre Ministère ? De nombreuses institutions médico-sociales peinent à recruter un psychiatre et les postes restent vacants.

 

Attaques contre la psychanalyse à l’université

À l’inverse des psychiatres, les psychologues sont nombreux et pourraient prendre, prennent déjà, un relais pour l’écoute des patients dans les services et les institutions de soins. Au moment même où l’utilité de psychologues cliniciens est patente, nous sommes de plus confrontés à un mouvement au sein du CNU qui modifie les critères de prise en compte des travaux à l’appui des candidatures aux postes de professeur de psychologie, dans le sens des sciences expérimentales, exigeant des publications dans des revues internationales, de préférence en langue anglaise. Ceci en exclura les travaux psychanalytiques. Des départements de psychanalyse disparaissent déjà. Pourrez-vous défendre auprès de vos collègues la nécessité de former les psychologues à la clinique et à la relation ?

 

Pour une évaluation authentique

Les psychanalystes ne récusent pas l’évaluation de leur action, bien au contraire, à condition que l’on en mesure bien la spécificité et donc la difficulté : une action subjective sur les troubles de la subjectivité ne s’objectivise pas aisément. D’autre part, la temporalité mise en jeu concerne une durée très longue : le souci des parents d’un enfant très perturbé ne se limite pas au présent mais concerne aussi son devenir, lorsqu’ils ne seront plus là. Le travail thérapeutique auprès de l’enfant vise aussi à ce qu’une fois adulte, il puisse vivre avec d’autres, en étant capable de se faire respecter et aimer… Comment évaluer  ce travail thérapeutique ? Certains travaux[4] psychanalytiques relèvent déjà ces défis méthodologiques.

 

Confusion dans les classifications

L’évolution de la CIM 10 sous l’influence du DSM a abouti à inverser les rapports d’inclusion nosographique des autismes et des psychoses. Les premiers étaient autrefois une forme grave de psychose. Aujourd’hui les psychose infantiles non délirantes et les psychoses déficitaires appartiennent aux «  Troubles du Spectre Autistique » dans le DSM. On s’alarme de l’augmentation des troubles autistiques, mais personne ne s’étonne de la subite disparition des psychoses infantiles. Ceci crée une grande confusion pour les familles et alimente un déni social de la folie chez l’être humain ainsi que le rejet de la psychiatrie qui la signifie.

Le Ministère de la Santé pourrait-il réévaluer sa position vis à vis de la Classification Française des Troubles Mentaux[5], dont la version pour enfants et adolescents s’est vue complétée par une nouvelle version pour les adultes ? Reconnaître la qualité du travail de la profession pour une approche pluri-axiale comprenant l’organisation psychique n’empêcherait aucunement de coter également en CIM10, le transcodage étant intégré, pour une indispensable épidémiologie internationale.

 

 Défense du système de santé français et de ses professionnels

Nous vous serions reconnaissants de répondre à ceux qui nous assurent répétitivement qu’ « en France rien n’est fait pour les autistes », en défendant la pédopsychiatrie et la psychiatrie publique et associative et tous leurs personnels. Tous les praticiens font remonter à vos services les données des RIMPsy incluant les diagnostics et les soins concernant leurs patients. Il serait précieux d’en publier les chiffres, si possible en précisant la part des soins ambulatoires, celle des hospitalisations à temps partiels permettant la scolarisation, et celles des hospitalisations complètes qui, pour être un recours indispensable et précieux, ne sont ni le souhait des familles ni une indication en première intention. Il serait important que l’âge des patients pris en charge soit précisé pour évaluer l’action précoce mise en œuvre.

 




[1] Applied Behavior Analysis

[2] Proposition N° 4134 présentée à l’initiative du député Daniel Fasquelle.

[3] H.Suarez-Labat, Les autismes et leur devenir, Dunod, 2015.

 

[4] J.-M.Thurin, M.Thurin, Évaluer les psychothérapies , Dunod, 2007 ; A.Brun, R. Roussillon et P. Attigui,  Évaluation clinique des psychothérapies, Dunod, 2016.

[5] Classification Française des Troubles Mentaux R-2015, sous la direction de Jean Garrabé et François Kammerer. Presses de l’EHESP, décembre 2015, 245 p.

tre des solidarités et de la santé :

 

Colloque Le mal-être

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Colloque Le mal-être

 

 Colloque UNESCO 2002 - Le travail psychanalytique - SPP

Le Travail Psychanalytique
 
Colloque proposé et organisé par André Green
en collaboration avec Alain Fine, Président de la SPP
Samedi 23 et dimanche 24 novembre 2002 – Maison de l’Unesco, Paris.

Réalisation : Marianne Persine (SPP) – Technique : Roger Frénoy (DSI Université René Descartes Paris V)

La Société Psychanalytique de Paris a décidé d’instaurer le débat entre ceux de ses interlocuteurs qui ont accepté la discussion et certains de ses représentants. La discussion ne saurait être exhaustive, elle peut néanmoins clarifier les enjeux en ouvrant l’éventail des options pratiques et thématiques.

Le colloque comprend huit dialogues fondés sur le même principe, chacun ayant pour objet de traiter un problème clé de la psychanalyse.

Après que chaque orateur a exposé son point de vue, le médiateur a introduit et animé le débat entre eux.
Le texte intégral des exposés des discutants est publié dans les « Actes du Colloque » édité par les PUF.


LE TRAVAIL  PSYCHANALYTIQUE 01 (voir la vidéo)
  1. Les motifs du Colloque
    Interview d’André Green
  2. Premier dialogue – Le travail psychanalytique et la question de la recherche
    Daniel Widlöcher (APF) vs César Botella (SPP) Médiateur : Jean Cournut
  3. Deuxième dialogue – Le travail de la séance
    Jean-Claude Rolland (APF) vs Michel de M’Uzan (SPP) Médiateur : Thierry Bokanowski
  4. Brève interview de Daniel Widlöcher
LE TRAVAIL  PSYCHANALYTIQUE 02 (voir la vidéo)
  1. Troisième dialogue – L’ancien et le nouveau (dans les rapports de l’enfance avec l’age adulte) au cours du travail psychanalytique
    Patrick Guyomard (SPF) vs Paul Denis (SPP) Médiateur : Michel Ody
  2. Quatrième dialogue – L’écart entre théorie et pratique dans le travail psychanalytique
    Dominique Clerc (APF) vs Michel Neyraut (SPP) Médiateur : Claude Janin
  3. Cinquième dialogue – Le corp érogène et le somatique : les limites du travail psychanalytique
    Patrick Miller (OPLF) vs Marilia Aisenstein (SPP) Médiateur : Alain Fine
  4. Sixième dialogue – Quelles ouvertures au travail psychanalytique permettent les catégories du réel, de l’imaginaire et du symbolique ?
    Monique David-Ménard (SPF) vs René Roussillon (SPP) Médiateur : Gilbert Diatkine
LE TRAVAIL  PSYCHANALYTIQUE 03 (voir la vidéo)
  1. Septième dialogue – Le travail autour de l’objet perdu
    Catherine Chabert (APF) vs Sára Botella (SPP) Médiateur : Sylvie Dreyfus
  2. Huitième dialogue – Travail de la culture, travail de la cure
    Nathalie Zaltzman (OPLF) vs Jean-Luc Donnet (SPP) Médiateur : Jean-Louis Baldacci
  3. Conclusion du colloque par André Green
LE TRAVAIL PSYCHANALYTIQUE 04 (voir la vidéo)
  1. Quatrième dialogue | tiré à part, exposé de Michel Neyraut
  2. Sixième dialogue | tiré à part, exposé de René Roussillon
  3. Huitième dialogue | tiré à part, exposé de Jean-Luc Donnet

 

Lien vers la vidéothèque

André Green vidéo 3

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André Green Parcours…

greenAndre

L’ambition de cette interview visait à retracer « le Parcours analytique » d’André Green, depuis ses positions premières jusqu’à celles qui caractérisent aujourd’hui sa conception théorique de la Psychanalyse et sa pratique. Ambition trop vaste pour le temps d’un entretien qui se limite donc à dégager les jalons décisifs de l’évolution d’une pensée toujours en mouvement.

D’entrée de jeu, André Green souligne l’importance de son expérience psychiatrique qui lui fait comprendre «  la force de la résistance et l’opacité de la maladie mentale ». Interne à Sainte Anne où il rencontre Henri Ey ainsi que Pierre Mâle, Granoff, Marty, Pasche …et Lacan,  cette riche expérience prélude à son choix exclusif en faveur de la Psychanalyse.

Son apprentissage analytique se nourrit alors, des influences parallèles de Lacan et de la Psychanalyse anglaise en laquelle il se reconnaît. En 1974, il participe pour la première fois  au Congrès des langues romanes avec son rapport sur « l’Affect » (qui deviendra « le Discours vivant ») et en 1974  paraît son article sur « le changement  dans la pratique et la théorie ».

1975 marque pour André Green, un tournant décisif qui introduit dans son champ de pensée et de recherches, l’opposition entre  névrose et cas limites : « j’ai creusé mon sillon dans ce continent qu’on appelle « les cas limites ». Il se pose en continuateur de l’œuvre de Freud dont l’acuité du regard, dit-il, avait prévu que l’Analyse allait être transformée par des structures qui n’étaient pas névrotiques. Dans cette perspective, il s’est toujours efforcé d’articuler les théories freudiennes et les théories post-freudiennes, en particulier celles d’auteurs tels que Winnicott et Bion qui, eux aussi, contrairement à Lacan, se sont affrontés à cette difficulté.

La poursuite de cette recherche sur les cas limites qui débute par une étude du Narcissisme (1983) et l’exemple même de Freud qui, « à un âge avancé, n’a pas hésité à transformer sa théorie en introduisant la pulsion de mort »,  ont sans doute joué un rôle de modèle et de guide pour André Green, dans son effort pour repenser théorie et pratique analytiques en réponse  à la demande actuelle.

La fin de l’interview pose la question de l’épistémologie psychanalytique et de l’élargissement du champ de la Psychanalyse à la nature du « psychique »  et non pas limité à la seule névrose.

Marianne Persine

André Green vidéo 1

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André Green La psychanalyse, de quoi s’agit-il ?

greenAndre

André Green vidéo 2

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André Green  La pensée clinique

 greenAndre

C’est à partir d’une analyse critique des difficultés inhérentes à la Psychanalyse comme discipline « a-scientifique » et des limites d’une méthode analytique conçue pour le traitement des névroses, qu’André Green pose la nécessité d’un envisagement plus large du champ des pathologies concernées par la Psychanalyse et des remaniements méthodologiques et conceptuels qu’exige la prise en charge d’une demande de plus en  de plus  nombreuse émanant de patients non névrotiques.

 

Ces pathologies non-névrotiques, incluant la diversité des cas limites, relèvent le plus souvent, d’un traitement psychanalytique en face à face.

 

À l’instar de Winnicott, de C. Bolas et bien d’autres, André Green considère la psychothérapie comme une pratique psychanalytique à part entière, qui exige une écoute et une présence plus active de l’analyste, mais aussi des « outils conceptuels » spécifiques, indispensables pour comprendre et analyser des fonctionnements psychiques différents du fonctionnement névrotique, devenu, de fait, la référence en terme de normalité.

 

Après avoir étayé sa position par des exemples cliniques et affirmé la nécessité d’inclure la formation à la psychothérapie dans le cursus analytique, André Green, au terme de l’entretien, en vient à préciser et tenter de définir le concept de « pensée clinique ».

 

Contrairement à la démarche médicale, la pensée clinique en psychanalyse, dit-il, implique un renvoi à l’expérience qui ne peut pas être abordé sur un mode descriptif et abstrait. La pensée clinique en psychanalyse est le dégagement de ce que l’activité psychique permet de déduire à distance des faits, elle est « analyse de l’analyse » mais aussi, procédant de l’association libre, elle comprend  son impossibilité…

 

    Entretien filmé avec André Green

    Enregistré en novembre 2001

    Réalisation : Marianne Persine

    Réalisation technique : Roger Frenoy

    DSI TICE Université Paris Descartes

Michel de M’Uzan vidéo 2

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Michel de M’Uzan : L’Identité et Autour de l’Identité.

mUzan

Cet entretien fait partie d’une série de trois, réalisée chez Michel de M’Uzan, au cours de l’année 2000. À l’époque, Michel de M’Uzan avait déclaré n’avoir pris conscience que très récemment de la cohérence interne de ses conceptions psychanalytiques et du fait qu’elles constituent, disait-il, “un système de pensée”.

L’Identité

Un des thèmes majeurs de la pensée de Michel de M’Uzan, son  intêret pour la notion d’Identité s’est éveillé avant même la réflexion analytique, à partir  d’expériences personnelles de « vacillement » identitaire, de dépersonnalisation « tranquille » comme il les qualifie.

De la labilité constitutive de l’Identité, M.de M’Uzan déduit la notion de « spectre d’identité » qui s’oppose à une conception stable et cernée qui relèverait, selon lui, de la « normopathie ».

Peut-on communiquer vraiment avec l’Autre ? M.de M’Uzan en doute, dans la mesure où nous ne communiquons qu’avec la représentation que nous avons de l’objet. La notion de « spectre d’identité » vient souligner le caractère ambigu, incertain de la distinction identitaire entre le soi et le non-soi, libidinalement investie..

Cependant pour M.de M’uzan, le dégagement identitaire s’opère sur deux versants : celui de la rencontre avec l’objet, mobilisant l’énergie libidinale mais également celui  des pulsions d’auto-conservation et de l’énergie « actuelle » dont témoigne la psychosomatique. L’hypothèse d’un temps antérieur à la rencontre du nourrisson avec le monde extérieur, celui de la séparation du sujet d’avec lui-même, conduit Michel de M’Uzan à supposerr la création d’un double,  le « jumeau paraphrénique ».

M.de M’Uzan insiste sur l’importance de ce dualisme pulsionnel constitutif de l’identité du sujet.

Dans cet interview, M.de M’Uzan développe et s’explique sur sa conception originale et complexe d’une notion essentielle mais  difficile à cerner et peu abordée dans la métapsychologie analytique.

Marianne Persine

Michel de m’Uzan vidéo 1

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Une clinique de la rencontre analytique : entretien avec Michel de M’Uzan

mUzan

Cet entretien illustre l’originalité et la créativité de la pensée de Michel de M’Uzan.

Il expose ici  sa conception de la rencontre entre patient et analyste, en s’attachant surtout à ce qui se passe « du côté de l’analyste ».

Il reprend les différentes notions qu’il a proposées pour décrire cette implication réciproque et en explicite le sens et les articulations : ainsi en est-il de la Chimère, des Pensées paradoxales, du Spectre d’identité, du Schème de travail, de « l’Aphanisis psychique »…

Pour M.de M’Uzan, si la rencontre entre l’analyste et son patient s’enracine à la fois dans la clinique au sens classique du terme et dans une clinique interpersonnelle liant les protagonistes, il faut aussi aller chercher du côté de  «l’identité de l’être » de l’analyste.

L’analyste n’est pas, dans son écoute, à l’abri derrière les frontières de son Moi. Pour s’identifier à son  patient, éprouver de l’empathie, laisser opérer les identifications jusqu’au vacillement ou même une dépersonnalisation passagère, l’analyste se trouve aux prises avec son propre inconscient et doit, comme le patient, se risquer à la frontière de son préconscient, seul lieu où peuvent se produire des changements.

La névrose de transfert comme le contre-transfert est une construction à deux qui se fait indépendamment des activités secondarisées des deux protagonistes : la Chimère qui figure cette relation résulte de l’imbrication étroite de ce qui procède de l’un et de l’autre ; elle fonctionne selon des modalités archaïques qui mettent en jeu les capacités d’identifications primaires de chacun.

Cette conception de la position réciproque de l’analyste et de son patient conduit à des modifications de la compréhension de la cure que Michel de M’uzan définit « comme une succession hiérarchisée de résistances », pour le patient comme pour l’analyste.

Elle a, de ce fait, des conséquences techniques. Pour qu’il y ait compréhension de « l’Interprétation »,   il faut qu’il y ait une énergie d’investissement disponible  qui ne peut se libérer sans un dérangement économique des défenses du Moi, ce que l’auteur appelle « provoquer le  scandale ». Si l’on demeure au niveau secondarisé, « rien n’entre et rien ne sort », aucun changement ne peut advenir, pas plus pour le patient que pour l’analyste… Tout changement procède d’un dérangement.

Le « cadre » participe de cette oscillation entre empathie et contre-résistance qui caractérise le travail de la cure . Pour Michel de M’Uzan, le « cadre  est « une marmite infernale » où , sous une apparence de calme et de neutralité bienveillante, s’affrontent violemment les désirs inconscients/préconscients des protagonistes. En deça de l’écoute directe secondarisé, un autre fonctionnement peut laisser la place à des « moments féconds » révèlant la proximité des préconscients. L’analyste peut s’y risquer grâce à sa capacité à régresser ou à vivre des expériences de dépersonnalisation, sans mettre en péril son Moi.

Là ne s’arrêtent pas les enseignements de cet entretien riche en réflexions dérangeantes.

Marianne Persine

Roger Mises

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 Roger Mises Un psychanalyste en pédopsychiatrie

mises

Cet entretien avec Roger Misès retrace son itinéraire personnel et plus particulièrement son action à la Fondation Vallée, avec en arrière plan, la conception de la pédo-psychiatrie d’inspiration psychanalytique telle qu’il l’a initiée et mise en œuvre depuis les années 50.

Ce témoignage est important à un moment où les classifications DSM remettent en cause, au delà de la visée unificatrice et descriptive invoquée par ses promoteurs, tout l’effort d’élaboration théorico-clinique de la pédo-psychiatrie française fondée sur la prise en compte de l’évolutivité de l’enfant, de la dynamique subjectivante de la relation thérapeutique. et  de l’Institution comme outil de soin.

Marianne Persinne

Michel de M’Uzan

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Michel de M’Uzan : 
Cohérence d’une pensée

Cet entretien est le dernier d’une série de trois, réalisée chez Michel de M’uzan, au cours de l’année 2000.

À l’époque, Michel de M’uzan avait déclaré n’avoir pris conscience que très recemment  de la cohérence interne de ses conceptions psychanalytiques et du fait qu’elles constituent, disait-il, « un système de pensée ».

En quoi les différents concepts ou notions qu’il a élaboré au fur et à mesure de ses recherches, tels que l’opposition entre le même et l’identique  (à propos de la compulsion de répétition), le spectre d’identité et l’identitaire, la chimère, les pensées paradoxales, le rôle prévalent de l’economique et des deux sources d’energie (libidinale et actuelle) etc… constituent de fait, in fine, un ensemble cohérent entre « ses fondamentaux », dirait-on aujourd’hui et leurs articulations. ? Michel de M’Uzan le découvre après-coup avec étonnement et la conviction qu’il ne pouvait en être autrement.

C’est le sujet central de cet entretien qui met en évidence la rigueur avec laquelle les notions proposées s’articulent les unes aux autres et construisent un ensemble qui ouvre sur une représentation renouvelée de la vie psychique.

Les chapîtres consacrés à  « la rencontre analytique », à la resistance de l’analyste dans la séance, à la notion de guérison, à l’interprétation etc… illustrent la fécondité de ces conceptions  dans le déroulement de la séance et la conduite de la cure.

Un grand chapître consacré au thème de la créativité restitue un débat qui sort un peu du cadre de l’interview pour glisser à la discussion contradictoire. L’interêt de cette question complexe abordée ici  a justifié que ce débat animé soit présenté dans sa spontanéité.

Marianne Persinne

Michel Fain vidéo 2

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Michel Fain :  « autour de l’Interprétation » (Interview par Cl. Smadja et G.Szwec) 1999

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Rané Diatkine vidéo

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René Diatkine

1 : « Devenir Psychanalyste dans les années 50 »

2 : « L’institution Psychanalytique et la Psychanalyse en institution »

▪                Entretien filmé en janvier 1994,  2 DVD réalisés en 2007, Durée 65 et 63 minutes129

« Devenir Psychanalyste dans les années 50 »

À travers l’évocation de sa formation, René Diatkine nous parle d’histoire, celle d’une époque où les étudiants juifs avaient été chassés de la Faculté, celle où les hôpitaux psychiatriques ont pu devenir des lieux inhumains, si bien que pour toute la génération d’après guerre concernée par la santé mentale, le seul projet qui s’imposait était de « trouver une voie pour une psychiatrie respectant l’homme », et à ce moment là , « il n’était pas question de faire intelligemment de la Psychiatrie sans être psychanalyste ».

Le lieu où s’élaborait cette ambition était, sans conteste, l’hôpital Sainte-Anne  où se rencontraient la plupart  des personnalités marquantes du monde de la Psychiatrie et de la Psychanalyse que  René Diatkine évoque avec talent et humour . Pour ce qui est des « étudiants » dont il était, il rend sensible l’enthousiasme « de ce groupe de copains  qui vivaient beaucoup ensemble,…qui avaient une très haute idée de ce qu’était la SPP,…qui discutaient beaucoup dans les bistrots, et pour qui la Psychanalyse représentait une engagement total ».

C’était l’heureuse époque des « pionniers »  de la Psychanalyse en France.

Cet « âge d’or » est troublé par une première crise « politique » en 1949, prémisse de la scission de 1953, qui sépare le groupe et éloigne de la Psychanalyse les psychiatres d’obédience communiste  tels Bonnafé, Le Guillant, Follin etc…

Sur la scission de 1953 et les conflits de pouvoir où se sont affrontés Nacht, Lacan, Lagache et…Marie Bonaparte, sur la mise en place des différentes instances qui, jusqu’à présent, organisent le fonctionnement de la SPP, René Diatkine nous apporte un témoignage vivant, illustré de faits et d’anecdotes, qui éclaire et précise notre compréhension.

Bien sûr, il parle aussi de lui même et notamment, il décrit avec précision comment le processus analytique, « drame à deux personnages »,  fonctionne selon lui.

« L’institution Psychanalytique et la Psychanalyse en institution »

Dans la deuxième partie de l’entretien, René Diatkine expose ses conceptions au sujet des grands débats institutionnels de l’époque, raconte comment s’organisaient, avant la création de l’Institut de la SPP, la formation, le travail en groupe etc… souvent de façon informelle.

Sujets qui lui tient à cœur : la création du « 13ème », le colloque de Deauville. Cette évocation est pour lui l’occasion de préciser la façon dont il considère les changements qui se sont opérés dans la pratique analytique (depuis près de 40 ans !) et de ce fait, l’évolution prévisible de la Psychanalyse.

Et de conclure : « je ne suis pas inquiet ! »

Marianne Persinne

Francis Pasche vidéo

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Francis Pasche : À propos de sa pensée et de son œuvre

interview par Jacqueline Schaeffer
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Cet entretien filmé avec Francis Pasche, qui date de 1991, nous permet de découvrir ou  redécouvrir la pensée de ce psychanalyste remarquable, pensée originale, créative, nourrie de références philosophiques, littéraires autant que de son expérience psychanalytique.

Cette pensée s’inscrit d’emblée dans la référence à la  2e théorie freudienne des pulsions : les différents concepts ou théorisations que Francis Pasche  propose, résultent du jeu des forces antagonistes de l’instinct de vie et de l’instinct de mort que le « Moi », qui les convoque, transforme en pulsions de vie et de mort. Le modèle de référence de la vie psychique est donc la névrose opposée à la psychose (et non le modèle « nevrose /perversion » de la 1ère topique). Ainsi pour Francis Pasche, Descartes « dont toute la philosophie repose sur une expérience infantile de légère dépersonnalisation »,  illustre de façon convaincante la lutte permanente de la vie psychique contre la psychose, dont il nous précise qu’elle est en chacun de nous.

Il n’est guère possible de rendre compte de tous les thèmes abordés dans cet entretien, riche en élaborations passionnantes et en formulations heureuses : l’anti-narcissisme, « le bouclier de Persée » (ou pare- excitation psychique faisant défaut dans la psychose), les notions de verticalité, d’admiration primaire, la séparation comme source de la culpabilité  (« être coupable, c’est être capable »), de « dieu apophatique » ou surmoi impersonnel, le but de l’analyse étant la désidéalisation ou déconstruction des idoles que résume  cette formule saisissante d’ « imago zéro » etc…

Francis Pasche insiste sur le fait que la psychanalyse n’est ni une science, ni une morale, ni un art mais une « praxis », concept central qui annonce celui de « pensée clinique » développé par André Green aujourd’hui.

On peut malgré tout regretter que sa rigueur, son éthique intransigeante et sa liberté de pensée se soient limitées au modèle de la névrose avec comme référence incontournable, la cure-type.

Marianne Persinne

Entretien filmé en octobre 1991

 

 

Michel Fain Vidéo 1

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 Michel Fain
  À propos de son itinéraire personnel et de sa pensée

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À travers son histoire familiale et sa vocation tardive pour la Psychanalyse sous l’influence de son ami Pierre Marty, Michel Fain raconte de façon très vivante et pleine d’humour, la situation de la Psychanalyse en France et de la SPP, au lendemain de la dernière guerre (de 1948 à 1953).

 

À propos de la « scission » qu’il a vécue, il apporte sa vision personnelle, insistant  sur le rôle de l’antagonisme entre Sacha Nacht (médecin) et Daniel Lagache (psychologue), l’enjeu étant la création de l’Institut et la mise en place d’un cursus de formation, jusque là, inexistant.

 

Bien qu’il ne se soit pas senti proche de lui, il exprime de façon éloquente son admiration pour Lacan dont il souligne la personnalité exceptionnelle et l’aura dont il bénéficiait auprès de tous ceux qui le côtoyaient. Michel Fain considère que Lacan a été « une chance pour la Psychanalyse » et il lui attribue, comme bien d’autres témoins, le mérite d’avoir suscité « le retour aux textes freudiens, souvent ignorés des analystes de l’époque. Il pense même que Lacan a été un « homme heureux » tant qu’il a été membre de la SPP.

 

Un bel hommage à Daniel Lagache et à « son sens clinique exceptionnel » clôt cette première partie.

 

À partir de la question concernant « l’Indication », Michel Fain expose de façon très pédagogique sa conception du fonctionnement psychique. Il insiste sur les conditions nécessaires à la « normalité » névrotique (prématurité du Moi, accès à l’expérience de satisfaction hallucinatoire) par opposition à des organisations psychiques, selon lui, non analysables, et de plus en plus nombreuses.

 

Il insiste sur l’importance du rêve et de l’inhibition motrice qui libère la capacité d’hallucination, situation qui se retrouve dans le cadre analytique.

 

Entretien filmé en octobre 1998

DVD réalisé en 2008

Durée 98 minutes

Réalisation : Marianne Persine

Réalisation technique : Roger Frenoy

DSI TICE Université Paris Descartes

Nos locaux rue Daviel

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L’immeuble de la SPP 21 rue Daviel, 75013 Paris

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P1100677Hall d’entrée

 

 

La salle de conférenceP1100234

 

 

 

 

 

 

La salle Marie Bonaparte, avec ses bibliothèques P1100267

Les boxes du CCTP P1100258

 

Le secrétariat du CCTP

 

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Le bureau de la RFP

La Bibliothèque Sigmund Freud

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La Salle de lecture

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Et les réserves, avec leurs bibliothèques sur rails…

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L’emménagement rue daviel

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Adieu à la rue Saint Jacques

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Du 11 au 15 avril, il a fallu une semaine pour  le déménagement :

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Progression du financement des travaux

Situation au 31/12/2015

22/07/2015 18/12/2015 31/12/2015 prog juillet-décembre
Don, cot exc 483755 544947 554541 70786
Nombre de Donateurs 495 510 515 20
Aef 11450 12450 13470 2020
0
Dons ext 65730,63 69470 71520 5789,37
Concert de soutien 16589 16589 16589
subventions 0
Total 560935,63 626867 639531 78595,37
0
promesse de dons 40000 41300 41300 1300
0
Total 600935,63 668167 680831 79895,37

La contribution des membres au projet a presque atteint le niveau initialement souhaité, et est complétée par les apports extérieurs recueillis par le comité de suivi. Mais le budget travaux avait augmenté de 180000€ (de 920 000 à 1,1M€ avec l’ascenseur donnant l’accessibilité aux trois étages et l’ouverture dans le toit). D’autre part des frais supplémentaires s’ajoutent, quelques coûts de plus pour les travaux, et des frais assez importants d’aménagement, d’installation et de déménagements, dont certains auraient étés à engager de toutes façons en emménageant dans des locaux loués. D’autres sont des installations nouvelles : ainsi une installation vidéo moderne permettant de diffuser des séances scientifiques en temps réel en région et à nos membres à l’étranger. Concrètement il nous faudrait encore 360 000€ de plus pour couvrir fin des travaux et budgets de déménagement et d’aménagement.

Commentaire du Président :

Comme indiqué dans ma dernière lettre, une mobilisation de tous les membres – en cours : +72000€ depuis l’été – est à poursuivre pour protéger l’avenir de la SPP en lui donnant des fondations solides, qui seront bien utiles dans les années à venir. Merci à tous ceux qui déjà ont répondu à mon appel à un complément de don de 450€ qui porte la contribution sur deux ans à 1300€. Merci à ceux qui nous rejoignent : c’est maintenant en contribuant que nous protégerons nos successeurs. Toutes les contributions sont attendues, en fonction des moyens de chacun, et étalées dans le temps si besoin. Merci à ceux qui donnent des contributions importantes, voire très importantes qui témoignent de leur attachement et de leur confiance en la SPP. Merci enfin aux groupes régionaux et aux institutions amies qui manifestent leur soutien en contribuant.

Denys Ribas

 

 

 

Avancement des travaux de la rue Daviel : Situation au 16 février 2016

Dans le XIIIème arrondissement de Paris, près du métro Glacière, la rue Daviel

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Un petit immeuble au 21 appartient à la SPP

 

 

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Tout commence par des démolitions en juillet 2015

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Le toit du rez-de-chaussée est le sol d’un patio de 70m2, que nous voulons récupérer…

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Mais il révèle une structure en béton armé massif, dont la démolition nécessite les grands moyens… et du temps !

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Deux poutrelles de 750kg sont montées avec des crics pour recréer un plancher…

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…et couler une dalle de béton, laissant l’espace de quatre dalles de verre pour éclairer le rez-de-chaussée.

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Il faut aussi creuser la cage de l’ascenseur pour que les trois étages soient accessibles aux personnes à mobilité réduite.

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La cage de l’ascenseur est créée

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Et les escaliers coulés en béton

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Pour préserver l’avenir, un accès au toit est créé, car l’immeuble peut être surélevé. Cela amènera la lumière  dans le couloir de la SPP au 1er.

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Et donnera accès aux pompes à chaleur réversibles installées sur le toit, qui chaufferont et rafraichiront les locaux

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Une verrière couvre l’ancien patio, autour duquel se distribueront les box et locaux administratifs du CCTP

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Les box seront vitrés en partie haute pour un éclairage indirect

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Les cloisons sont montées :

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Le bureau de la RFP

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Les isolations et parois sont installées

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Les boxes thérapeutiques

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Des bureaux SPP au 1er étage

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Le secrétariat du CCTP

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Bureaux SPP

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Au rez-de-chaussée, avec 3 bureaux SPP avec des fenêtres sur rue, sont installées les salles de réunion et de psychodrame dont les cloisons sont montées, elles aussi vitrées en partie haute.

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Les ouvertures pour les dalles de verres  seront découpées dans le coffrage pour éclairer la salle de réunion.

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La future grande salle de conférence :

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Au demi sous-sol, à l’anglaise, qui accueillera la BSF, les cloisons montent aussi

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Pose du sol dans la réserve des livres de la BSF

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Où sont maintenant entreposés les rayonnages professionnels Cardex démontés rue Vauquelin.

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De même qu’ont été déménagées les bibliothèques en bois.

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2016

Les bibliothèques sont montée dans la BSF

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Les rayonnages professionnels Cardex sont en place

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Au rez de chaussée, les cloisons des trois bureaux SPP sont montées : Accueil, Secrétariat scientifique et Comptabilité

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Tandis que les câblages informatiques et électriques sont mis en places au premier étage, où les finitions sont en cours : le bureau du secrétariat du Congrès :

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Les dalles de verre

dépoli du hall

du CCTP…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

…illuminent  la salle Marie Bonaparte en dessous

 

 

 

 

 

 

 

La salle de lecture de la Bibliothèque prend forme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De même que la nouvelle salle de conférence où l’on pose le sol.

Éditorial : Denys Ribas

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La psychanalyse face à la guerre

Tribune publiée par le Huffington Post le 27/01/2016

Les évènements dramatiques de 2015 ont marqué la société française avec d’abord les attentats de janvier – assassinats des journalistes de Charlie Hebdo, ainsi que prise d’otage antisémite et meurtres de l’Hyper Casher, puis les tueries du 13 novembre qui ont donné une nouvelle dimension à l’horreur : celle de meurtres de masse. Ce choc, un peu comme le 11 septembre 2001 aux États-Unis, fait rupture.

Les psychanalystes doivent d’abord se mobiliser pour aider les victimes. Si les personnes directement impliquées et leurs proches immédiats sont dans un premier temps pris en charge par les services compétents d’urgence, une aide est très souvent nécessaire ultérieurement. D’autres personnes, moins directement impactées dans leur chair ou leurs liens affectifs immédiats, mais habitant près des lieux ou ayant dans leur entourage des proches de victimes voient se réactiver des traumatismes anciens, des deuils, ou se décompenser certains équilibres d’avoir été frôlés par la mort. Depuis les attentats de novembre, la Société psychanalytique de Paris offre sur son site internet un accueil bénévole pour des consultations gratuites auprès de membres volontaires ou du centre de consultation gratuit qu’elle a créé.

Mais les psychanalystes, comme tous ceux qui interrogent l’humain, se doivent de tenter de penser l’inhumain. Si la guerre est très humaine, le terrorisme nous pose de nouvelles questions. Je remarque au préalable que la question se pose de savoir si une nouvelle donne mondiale se joue ou si la nouveauté est que la France soit à son tour impliquée – ce qui s’était d’ailleurs déjà produit au xxe siècle.

Comme tous les citoyens nous pouvons nous interroger sur la part de démocratie à sacrifier pour nous défendre. Là encore les États-Unis nous montrent que ce sacrifice n’est pas forcément payant. Mais je m’interroge aussi quant au fait que le patriotisme soit la seule manière de répondre au terrorisme, même si elle est efficace pour des raisons psychiques très profondes, car il alimente les nationalismes. La fixation du débat sur la nationalité et son éventuelle déchéance l’illustre. Elle fait aussi au terrorisme le cadeau d’un repli national au détriment des liens passés avec les autres nations, alors que l’union en Europe nous a (presque) préservé des guerres depuis soixante-dix ans, et que les migrations que les guerres provoquent alimentent une montée des populismes en Europe qu’avait initiée la crise économique. Pourtant ce sont toutes les démocraties qui sont attaquées.

Remarquons aussi combien le rapport à la mort de nos sociétés modernes les fragilise face à ceux pour qui la vie ne compte pas. Progrès indéniable de la civilisation, nous n’acceptons plus que nos soldats meurent en opération, nous voulons des guerres zéro mort et bombardons du ciel (les autres morts ne nous dérangent pas) ou concevons les robots adéquats dans ce but. Mais cela ne suffit pas sur les théâtres d’opération.

Si nous voulons résister au terrorisme, il faut au contraire que nous tous acceptions que d’autres attentats auront probablement lieu, que nous-mêmes ou ceux que nous aimons peuvent y laisser la vie, mais que nous ne renoncerons pas à aimer, danser, écouter de la musique ou boire un verre à la terrasse d’un café. À vivre. Comme nous l’entendons, sans céder à la menace.

La psychanalyse face à la guerre

La psychanalyse ne s’est pas dérobée à la confrontation avec la capacité de l’Homme de destruction des autres et de lui-même. Comme Freud en 1915, nous ne pouvons que constater la fragilité des acquis culturels et du contre-investissement de nos pulsions meurtrières : « C’est précisément l’accent mis sur le commandement : Tu ne tueras point, qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir du meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore[*]. » On peut penser que c’est l’expérience de la Première Guerre mondiale qui amena ensuite Freud à remettre en cause l’essence sexuelle du conflit psychique au profit d’enjeux prioritaires de vie et de mort. Les névroses de guerre montraient les effets psychiques des traumatismes, le rêve devient cauchemar et la répétition s’installe, figeant le temps. Les autres grands psychanalystes de l’époque en furent également profondément marqués : D.W. Winnicott fut chirurgien stagiaire –et seul médecin – à bord d’un destroyer et W.R. Bion commanda un régiment de chars dans le Nord de la France. Des chars très lents, cible facile des artilleurs. Une guerre plus tard, le premier travail psychanalytique de Bion porta sur des militaires retirés du front pour leur problèmes psychiques et soignés par une thérapeutique en petits groupes.

Pourquoi la guerre ?

En 1933, la Société des Nations, précurseur de l’ONU, dont la suite montra l’impuissance à préserver la paix, demanda à Albert Einstein de correspondre avec Sigmund Freud sur l’interrogation : « Pourquoi la guerre ? » La proximité temporelle avec la montée du nazisme et la Seconde Guerre mondiale est saisissante, mais le texte porte sur la question de fond du besoin des hommes de faire la guerre.

La Revue française de psychanalyse a préparé l’été 2015, avant les attentats de novembre, un numéro à paraître prochainement qui réinterroge cette question. Le 30 janvier 2016 se tiendra sur ce thème son colloque annuel.

Le terrorisme

S’il n’est pas nouveau et si son but est bien de provoquer la terreur dans les populations, ce qui est nouveau est son utilisation performante des moyens modernes de communications – Internet – qui, le paradoxe est douloureux, unifient le monde et protègent une parole libre de la censure des dictatures, en particulier par des dispositifs de cryptage – en les retournant contre les démocraties.

L’attentat suicide

Mais les psychanalystes qui connaissent les moyens psychiques d’aliénation du sujet dont use le totalitarisme restent néanmoins perplexes devant la réussite d’une propagande à distance qui obtient la radicalisation de jeunes gens qui ne sont pas forcément des exclus. Plus encore : les processus psychiques qui rendent possible un attentat suicide sans contraintes et menaces directes sur le sujet et ses proches, comme cela peut être le cas dans un pays en guerre, exigent d’être identifiés.

Le paradoxe est que l’agression dirigée contre les autres soulage habituellement celle dirigée contre soi, comme Freud le souligne dans « Pourquoi la guerre ? » ce que nos relations avec les autres illustrent quotidiennement. L’attentat suicide pervertit cette immorale « bonne santé ». La mort n’est plus un risque inhérent à l’attaque, elle est recherchée, voire en est le but. Le postulat freudien d’une pulsion de mort initialement dirigée vers le sujet lui-même, avant d’être dérivée à l’extérieur pourrait sembler ici parfaitement confirmé, mais cela ne rend pas compte de la simultanéité de la destruction de soi et du monde. La croyance religieuse ne suffit pas à rendre compte du fanatisme, malgré les promesses de l’au-delà. Je me souviens en revanche de cet homme délirant vu à l’hôpital psychiatrique qui avait tenté de s’immoler pour « sauver le monde » dans un mouvement christique. Mon sentiment est que l’acte de l’attentat suicide vise à s’immoler pour détruire le monde. Il faut donc inclure une toute-puissance folle – car les meurtriers ne semblent pas délirants dans l’action – pour rendre compte de ce qu’une abolition de la limite entre le dedans et le dehors donne à une toute-puissance narcissique aliénée totalement par un collage identitaire à un leader l’illusion de pouvoir tout détruire. De ce point de vue le fanatique n’est pas croyant, il devient Dieu, un Dieu négatif qui détruit le monde. Comme cet empereur romain qui transforma une île en presqu’île pour égaler les dieux en soumettant à son bon vouloir leur création.

Ne donnons pas aux fanatiques l’immortalité qu’ils cherchent

Si ce moi grandiose – je dirai un Moi-Idéal – cherche une gloire éternelle, n’est-il pas déraisonnable que nos médias accordent à leur nom et leur visage d’occuper l’actualité, et si leur crime est assez grand, de rentrer dans l’histoire ? N’est-ce pas cela, bien réel, qui alimentera l’illusion délirante de jeune gens sans futur et sans issue. Je sais que la démocratie interdit le secret, mais sommes-nous obligés de leur donner ce qu’ils cherchent ? Je pose la question aux médias.

Des psychanalystes dans la cité

Pendant longtemps, et d’autant plus que la psychanalyse était à la mode, la Société psychanalytique de Paris est restée très discrète. Ses locaux étaient au fond de la troisième cour d’un immeuble de la rue Saint-Jacques près du Panthéon. On savait peu qu’ils abritaient un centre de consultation gratuit ouvert à la population parisienne, qui permet à des personnes fragiles socialement ou psychologiquement d’avoir accès à d’authentiques psychanalyses classiques avec trois séances par semaine, à un travail psychanalytique en face à face, ou à des psychodrames psychanalytiques.

La Société psychanalytique de Paris s’ouvre sur le monde

Devant trouver de nouveaux locaux, nous avons acheté un ancien centre de sécurité sociale dans le XIIIe arrondissement de Paris et l’aménageons pour accueillir le Centre de consultation et de traitement psychanalytique gratuit, notre Institut de formation, et la Bibliothèque Sigmund Freud qui accueille tous les chercheurs. On sait peu également que grâce à un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France qui a numérisé la Revue française de psychanalyse sur Gallica, et à partir de 2001 le site CAIRN, le public a gratuitement accès à tous les numéros depuis 1927 en texte intégral – à part les cinq dernières années où les articles sont payants –, en faisant une recherche sur son site.

Ouverture que l’on peut soutenir…

Aménager un immeuble et le rendre accessible aux handicapés a un coût important. Le public peut soutenir cette action par un don.

par Denys Ribas

Président

[*]Actuelles sur la guerre et la mort, p.150-151.

http://www.huffingtonpost.fr/denys-ribas/la-psychanalyse-face-a-la-guerre_b_9075924.html

 

 Archives des éditoriaux :

D. Ribas : 24 novembre 2015

D.Ribas: 19 juillet 2015

B.Chervet

 

Le creuset de l’amour, la régression sensuelle[1]

« Faire l’amour »

par Bernard Chervet

 

Je remercie les secrétaires scientifiques du groupe lyonnais de psychanalyse, Martine Pichon et Michèle Petitcolin de m’avoir invité à venir vous parler d’amour. Lyon, ville de confluence, Rhône et Saône, capitale des gaules, quadrillée par ses ponts en enfilades, tout semblait converger vers « faire l’amour ». Vous avez déjà entendu beaucoup de choses sur « aimer », ici et ailleurs, du plus poétique au plus biologique. Vous l’avez déjà éprouvé ; je vous le souhaite.

Le terme « amour » est probablement la plus importante condensation de significations et d’éprouvés émotionnels que la psychologie groupale ai inventé. Certes cette condensation est-elle au service d’une réalisation de désir cherchant à faire oublier les contraires de l’amour, la haine, l’indifférence, la cruauté, le déni ; « faite l’amour, pas la guerre ». Mais par l’usage d’un seul et même terme, son rôle est surtout d’effacer les différences entre une diversité de signifiés, depuis le plus trivial, l’amour des goûts et des couleurs (j’aime bien), jusqu’au plus élémentaire, l’amour de la vie, en passant par le plus mystique, l’amour de Dieu, le plus transcendantal, l’amour de la vérité, et par tous les amours terrestres, parentaux, filiaux, fraternels, de la patrie, etc. et bien sûr, le plus souhaité et le plus fragile, l’éprouvé issu de la plus grande intimité que puissent partager deux êtres, l’amour dit sexuel. Cet amalgame place l’amour hors transgressivité, et tente de rendre tous les amours équivalents. Il convient encore de souligner la place singulière de « amoureux » décliné en état amoureux pour atténuer sa passagèreté nostalgique.

Cette condensation, tour à tour au féminin et au masculin,  tente de réaliser un désir infantile repris par les idéologies de l’amour qui soutiennent des convictions, des croyances, et justifient toute sortes d’attaques et d’exactions dont l’intensité ne cesse d’étonner. Ce désir, c’est évidemment celui d’être le lieu même de l’amour. Nous connaissons bien l’amour du prochain, et ses conséquences funestes quand il est imposé. Notre époque contient d’autres idéologies de l’amour. La psychanalyse n’y échappe pas, avec ses scissions au nom de l’amour de la vérité, en fait de la dérision dont cet affect est l’objet, quand faire l’amour est ravalé en faire des enfants. Avec les idéologies, il s’agit toujours d’éliminer une part déplaisante de la réalité humaine.

Pour approcher la nature de ce déplaisir qui exige de telles intensités, j’ai choisi de me limiter à une seule des significations, « faire l’amour ». Pour cela je vais utiliser la clinique universelle, c’est à dire vous et moi ; et pour satisfaire les jeux d’exhibitionnisme et de voyeurisme inspirés par le titre, je ferai appel à un détour, un objet de culture, un tableau célèbre. Il ne m’échappe pas que cette méthode est des plus critiquables, puisqu’elle rompt avec ce dont je veux vous parler. Un tableau est le résultat d’une sublimation. Il appartient comme tel au champ de la symbolisation, alors que ce qui spécifie la sexualité humaine est totalement hétérogène à cette dernière. De ce point de vue, la psychanalyse, si elle veut rendre compte de la réalité humaine, ne peut se réduire à une théorie de la représentance ni de la symbolisation.

Toute étude sur la sexualité humaine est à replacer dans une théorie des pulsions qui tienne compte de la qualité la plus essentielle de toutes pulsions, la gressivité extinctive, le retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique. Pour ceux qui veulent en savoir plus, je vous renvoie aux « trois pas » de la théorie des pulsions de Freud, et à un de mes articles récents : Pulsions avez-vous une vie ? Je n’ai pas le temps de retracer ici le cheminement régrédient des avancées freudiennes, menant de la sexualité infantile à cette qualité régressive élémentaire, en passant par le narcissisme.

Au sein de la sexualité humaine, cette régressivité est à l’origine d’un vécu dénommé « petite mort », vécu traumatique qui témoigne aussi de l’existence d’une butée venant limiter la régression. Ce verrou a valeur de retenue à l’origine d’un masochisme de fonctionnement, qui constitue le fonds de tout désir et de toute pensée humaine. Il est constitué d’un double retournement qui ne correspond pas à celui de 1915, celui des temps a, b, c de la pulsion (actif, passif, réfléchi), mais aux opérations qui les inaugurent ; ce temps, Freud le qualifie de préliminaire et le dénomme, « α » en 1915, puis « domptage » de la pulsion en 1920. Il s’agit d’une opération complexe fondatrice des pulsions dans leur valence psychique, d’un meurtre fondateur de la vie pulsionnelle.

La sexualité humaine est donc occupée par un besoin de régression qui exige en contre-point une retenue réalisée grâce à une conversion corporelle qui fonde la sensualité d’un sujet, son érogénéité ainsi que l’émergence de son désir. C’est ce besoin de régressivité qui explique que la sexualité ne peut être totalement éducable au service de la culture. Le nœud non-culturel de la sexualité réside en cette qualité.

Cette régressivité ne peut être abordée sans un long travail psychique préalable qui va durer jusqu’à l’adolescence, au risque sinon, de confronter le sujet à sa vérité, la tendance au disparaître qui le hante, cette dimension traumatique inhérente à sa vie pulsionnelle.

Avant de pouvoir accorder à cette régressivité sa place au sein de l’expérience sexuelle, un long détour doit être parcouru, celui de l’éducation d’une partie de la pulsion sexuelle, et l’installation de la sexualité infantile. L’utilisation de cette régressivité à des fins positives n’est possible qu’après la mise en place d’une vie psychique riche de ses autoérotismes bisexuels et pervers polymorphes. Deux voies participent à cette utilisation de la régressivité ; l’installation d’une régression formelle figurative propre au système sommeil-rêve, limitée à la régression aux images ; et l’acquisition tardive d’une régression sensuelle rendue possible par le travail des préliminaires, régression sensuelle permettant de rentrer en contact avec la dimension traumatique, sans dégât, grâce à une mise en latence progressive des acquisitions du moi. C’est cette riche vie du préconscient, installée durant la période de latence, qui permet aux êtres humains d’accéder, dans un second temps, à une telle régression sensuelle faisant de la sexualité une authentique érotique, et non pas un comportement géré par un instinct de décharge et de soulagement. C’est à ce niveau que travaille la cure psychanalytique.

Cette régression sensuelle porte sur l’ensemble du corps, et tout particulièrement sur les zones érogènes. Elle est exaltée en jouissance, et dissimule ainsi la régressivité traumatique sous-jacente menant à la « petite mort ». Tout comme les pressentiments funestes et désagréables sont idéalement dissimulés dans le rêve par une réalisation hallucinatoire de désir, l’attraction traumatique de la petite mort est recouverte par une exaltation de la jouissance par la culture des préliminaires.

Soulignons ici un aspect très important de la sexualité, la dissymétrie qui existe à propos de la confrontation de la bisexualité psychique, fantasmatique et hallucinatoire, avec la perception sensorielle. La régression sensuelle est certes bisexuelle du fait des identifications masculines et féminines de la petite enfance, mais elle s’enrichit d’une identification à la jouissance du partenaire. Avec le corps propre, les  informations sensorielles viennent régulièrement de l’intérieur et suscitent une épreuve de réalité pour la bisexualité. Avec la sensualité de l’autre sexe, l’épreuve repose sur une identification qui nécessite le passage par l’expérience sensorielle de la sensualité de cet autre. Une asymétrie se dessine, que l’appel à l’hallucinatoire tente temporairement de réduire. Mais la durée limitée du régime hallucinatoire pousse à rechercher d’autres solutions plus définitives. S’avance ici l’ombre macabre de la chirurgie.

Les identifications de l’homme et de la femme à la sensualité de l’autre sexe, exigent donc la répétition de la connaissance de l’érotique sensuelle de cet autre sexe. Cette connaissance ne sera achevée que par un contact sensoriel répété.

Se dessine ici un autre point, l’ombilic de toute sensualité ; l’homosexualité du partenaire de l’autre sexe. L’identification à cette homosexualité reste une connaissance fantasmatique et hallucinatoire dépourvue de toute épreuve sensorielle ; ce qui explique que l’homosexualité de l’autre sexe garde toujours un pouvoir d’attraction aux résonances de jouissance absolue et de quête illimitée.

Le mythe de Tirésias n’est pas sans faire allusion à une telle quête, sous couvert d’une bisexualité réunissant les deux hétérosexualités. Mais qu’aurait pu répondre Tirésias à propos des homosexualités ?

Pour les humains, un écart demeure ; l’homosexualité de l’autre sexe échappe à toute connaissance sensorio-sensuelle. Elle reste l’ombilic de toute sensualité.

Centrons-nous maintenant sur cette forme d’inscription, celle des frayages sensuels. Nous allons l’aborder selon la voie spécifique de la psychanalyse, non pas génétique et développementale, mais au contraire par la voie régressive. Le psychisme s’installe par la voie régressive, il est un après-coup.

Tout comme le rêve et la libre association de séance, la sensorialité érogène appartient aux activités psychiques régressives de la passivité. C’est par la voie régrédiente que se construisent tant les régressions formelles du rêve et du double sens des mots primitifs, que la régression sensuelle de la vie érotique. D’où notre étonnement. Pourquoi l’expression « faire l’amour », cache-t-elle cette forme passive du « se laisser aller à l’amour », au profit du temps actif de l’action, le « faire » qui privilégie les actes des corps au dépens de leur but, la régression de la sensualité vers l’érogénéité d’organe, le sexuel d’organe. Et pourtant, le désir est imprévisible.

La spécificité de cette activité psychique régressive est justement de suivre une régression sensuelle passive à partir du langage, du discours amoureux, grâce à la réalisation d’une série d’actes corporels organisés en diverses scènes actives-passives, ayant pour visée l’exaltation des éprouvés corporels, et pour moyen les jeux de déplacement et de condensation transposés sur chacune des parties du corps, jusqu’à ce que les mots manquent. Les mêmes mécanismes que ceux décrits pour le travail de rêve sont impliqués au niveau des zones du corps. La « bête à deux dos » de Rabelais et Shakespeare, en est le produit. Se dessine une carte de l’érogène avec ses nuances, ses variations, ses avatars et ses achoppements. L’histoire sensuelle est évidemment singulière, grosse de réminiscences. Les frayages sensuels s’étaient sur le sensoriel des mains de la mère.

L’érotisme se déploie donc dans un temps second, après la mise en place première d’une sensualité désexualisée ayant fonction de contre-investir l’attraction régressive vers le sexuel d’organe, et au-delà vers une extinction pulsionnelle.

Chez l’enfant, cette fonction de contre-investissement est assurée de jour par son environnement. Les oscillations présence-absence rendent nécessaires le recours au jeu, tout comme les oscillations internes, au travail de rêve. Les mères veillent à ce que leurs enfants ne s’excitent pas au delà d’un certain seuil, variable d’une mère à l’autre. Ce seuil fait partie de l’histoire de chacun. Au cours du rêve, c’est la censure qui a fonction de maintenir certaines limites, grâce à l’utilisation de représentations imagées empêchant l’intensification de la régression sensuelle.

L’instauration du corps sensuel pendant la prime enfance a donc une fonction première de retenue, eu égard à cette extinctivité pulsionnelle. La conversion sensuelle est la première inscription de retenue. Elle ne s’ouvrira à la régression sensuelle, vers la jouissance sexuelle, que dans un temps second, jusqu’à l’ultime conflit de retenue, butée placée à la charnière du corps somatique, et qui se traduit par l’orgasme.

Cette régression sensuelle passive, induite, voire cultivée par deux corps unis, grâce à des actes corporels qualifiés de préliminaires, constitue la vie érotique et ses éprouvés corporels érogènes. L’érotisme se définit de cette culture des préliminaires, et de sa visée régressive non culturelle.

Cette modalité de régression engage tout ce qui constitue le désir, la source libidinale, les éprouvés corporels, l’objet partenaire. Le travail de l’érotisme porte tant sur la retenue à la source, sur l’inscription fondatrice du corps sensuel érogène, que sur l’investissement du partenaire érotique, de son corps érogène et de ses propres cheminements régressifs. Si l’objet est contingent, il est aussi singulier. Il est donc promoteur de comparaison, de différences. La satisfaction érotique inclut la réussite de ce travail de l’érotisme ; et l’affect d’amour est la trace de son accomplissement. L’amour qui en résulte entremêle le goût pour cet ensemble de scènes régressives, la satisfaction de son accomplissement, et la tendresse pour le partenaire qui participe au fait de se laisser aller à côtoyer cette retenue anti-traumatique à la source pulsionnelle. L’amour naît de cette expérience de contact avec le traumatique de la “petite mort”. Il s’accompagne bien sûr d’un appétit d’excitation[2], d’une envie de solliciter encore le procès de régénération à la source, voire d’une tentative de s’affranchir de toute retenue, et d’une haine envers le masochisme de fonctionnement lié à cette retenue, d’où la tentation de faire sauter le verrou régressif au-delà du masochisme protecteur du soma[3]. Le fantasme correspondant est celui d’une source continue et perpétuelle, d’une corme d’abondance à la bisexualité illimitée. Ce fantasme, nous le trouvons présent dans la conception de Freud de la source pulsionnelle telle qu’il l’a décrite en 1915. Ses apports de 1920 nous obligent à une révision. La source s’avère discontinue et incertaine. Elle est le lieu d’un conflit d’existence. Celui-ci se situe entre deux scènes, une scène originaire, productrice de désir, et une scène primitive, scène de négativation et d’extinction. Le procès du désir s’avère complexe et fragile.

Le titre de cette conférence aurait pu être, le verrou et les loquets du corps[4]. Le verrou, c’est le titre que Fragonard a donné à son célèbre tableau galant[5].

Jean-Honoré Fragonard - Le Verrou

Pourquoi ? Quelle exclusion souhaite-t-il ainsi évoquer ? Face à ce tableau, Daniel Arasse, subtil dénicheur de détails incidents, se laisse attirer par les plis du drapé pourpré et sa symbolique sexuelle : « Toute la partie gauche du tableau, écrit-il, est occupée par un lit dans un extraordinaire désordre : les oreillers épars, les draps défaits, le baldaquin qui pend… Un spécialiste de Fragonard a eu cette formule admirable pour décrire le tableau : à droite le couple et à gauche rien… ». Pourquoi le critique d’art se laisse-t-il ainsi distraire du verrou manifeste placé dans le faisceau de la pleine lumière au profit de ce « rien » des clairs-obscurs ? Il cherche dans l’ombre, dans l’invisible, le désir inconscient envers une scène primitive seulement évoquée.

L’attention se porte donc sur les clairs-obscurs du défait et sur les lourdes tentures aux ondulations évocatrices, en fait sur ce qui manque à être représenté, ladite scène primitive. Le lit est défait d’un autre couple, auquel les jeunes amants ne sont pas indifférents. Le spectateur se détourne alors du manifeste, l’acte de pousser un pêne dans une gâche censée le recevoir, acte pour le moins symbolique, mais qui a une bien autre fonction, celle d’instaurer une exclusion et d’établir l’espace de l’intime ; entre un extérieur aisément exclu et un intérieur hors représentation au pouvoir ô combien attracteur et duquel il convient de se tenir aussi exclu, en passant par l’exclusion de l’extérieur.

Ainsi les amants se tendent-ils entre un lit de défaite et un verrou de retenue. Leurs préliminaires les excluent du reste du monde, et ils se retiennent de leur précipitation au verrou lumineux ; ne pas succomber à l’irrésistible aspiration du maelstrom figuré par les masses mouvantes de l’ameublement. Ils s’apprêtent ensemble à se laisser vivre entre eux, une scène des corps, passive, mais menacée de passivation. Nous avons souligné plus haut comment le langage commun ressaisit cette passivité par l’actif d’un « faire », et comment le poète figure cette fusion d’abandon, par la célèbre « bête à deux dos ». Fragonard nous la montre tendue dans l’établissement d’un jeu d’exclusion et de retenue.

La régression sensuelle érotique des amants met ainsi des verrous sur leur intimité, au profit de la levée des loquets posés sur leurs corps érogènes. Les corps se préparent à se laisser emplir d’une sensibilité érotique, et à mettre en latence toutes les fonctions acquises par l’éducation et la civilisation, à éprouver une plus ou moins lente resexualisation vers le sexuel d’organe. Ainsi vont les préliminaires, dans un à rebours à partir du langage.

Cette retenue posée sur l’exclu se fait contre l’attraction de la défaite, contre celle du « rien », contre celle émanant d’une autre scène, primitive, l’autre scène absente du clair-obscur, seulement figurée par les formes massives de la literie. Le verrou se ferme donc à droite, sur cette autre scène, primitive, à gauche, qui échappe à toute représentation.

Ainsi le peintre représente-t-il deux scènes internes aux amants, transposées sur l’espace de la chambre et sur sa clôture au monde externe. En excluant ce dernier,  le verrou soutient une retenue envers l’attraction de cette autre scène évoquée par l’exubérance du défait, scène primitive par laquelle ils se sentent aspirés en même temps qu’exclue. En agissant cette exclusion vers le monde extérieur, ils s’opposent à celle qui les aspire de l’intérieur, en faveur de leur propre scène sensuelle de jouissance.

Mais quelle est donc cette autre scène non représentée ? Il est habituel de dire qu’il s’agit de la scène sexuelle des ex-parents redevenus couple d’amants ; de leur chambre close nantie d’un verrou d’où s’origine le sentiment d’exclusion de l’enfant. Telle est la définition habituelle, psychologique, de la scène primitive, une définition qui se présente comme une représentation des objets oedipiens combinés ; la relation d’un enfant à la liaison sexuelle de ses parents, relation d’exclusion lui assurant la construction de ses auto-érotismes, et sa future liberté érotique. La terminologie utilisée par Freud pour les fantasmes originaires fait de même.

Cette définition est en fait issue d’une transposition sur une réalité externe, les parents, leur chambre, son verrou ; mais transposition d’opérations mentales de l’enfant réalisée sur l’agencement topique du lieu où il vit, sa maison. Ces opérations se déroulent en lui, mais il en est exclu, alors que leur résultat le fonde en tant que sujet de son inconscient. Elles sont le lieu d’une négativité qui tend à empêcher leur accomplissement et participe à toutes les variétés d’achoppements de la sexualité.

Ce sont toutes ces sensations endogènes qui informent l’enfant sur cette scène interne dont il est exclu. Il les prête alors aux protagonistes imaginés, fantasmés, ses parents, censés les vivre dans leur lieu d’exclusion, leur chambre. Il identifie leur scène à sa propre source. Il dramatise ses éprouvés et sensations en scénarii représentatifs, en fantasmes dits de scène primitive. S’originent là tous les scénarii et théories sexuelles infantiles dont l’enfant a besoin pour s’opposer à cette négativation à l’œuvre à sa propre source libidinale.

Ce qui caractérise tous ces scénarios, c’est l’affect du verrou, le sentiment d’exclusion que l’enfant déplace et dispose sur son espace relationnel. Mais au-delà de cette exclusion, c’est l’attraction par l’exclu, d’où la tentation de faire sauter tous les verrous, d’outrepasser les lois de la régression sensuelle, de s’affranchir de leurs interdits, de se précipiter dans le transgressif du passionnel. En contrepoint, l’enfant n’aura de cesse de représenter, de fantasmer cette scène primitive ; parfois d’épier de sa curiosité la scène de transposition ; parfois d’adosser sa triste vie à une telle porte, l’œil collé au trou vide d’une serrure sans peine ; souvent de dénier radicalement son existence. Toutes ces solutions utilisent la scène de la chambre des parents afin de s’opposer à la véritable scène primitive interne, celle occupant la source pulsionnelle de sa tendance extinctive, et qui exige d’opposer à la régressivité le verrou du masochisme.

Certains enfants sont dans l’impossibilité de développer de telles représentations grâce à une transposition agie dans leurs jeux, de pénétration, d’emboîtement, de dislocation, d’alternance des cachés-trouvés, de va-et-vient multiples, d’entrée et de sortie, de tourniquets annonçant quelque tournante, de tout ce qui évoque une pénétration et une absorption. Les enfants malheureux de l’absence de leurs jeux, vivent dans la scène primitive ; tels ces enfants autistes absorbés par une serrure, un gond, qu’ils ne cessent d’actionner. Dominent alors les jeux de trouage, de dislocation, de destruction, d’effondrement, de chute, de disparition et d’engloutissement ; parfois il n’y a plus que les vécus correspondants, d’effroi. Ces scénarios sont ceux des cauchemars. Ils luttent contre les terreurs nocturnes de la disparition du sujet en la scène primitive elle-même.

A l’inverse, l’apprentissage des sphincters et de la motricité, la gestion des futures zones érogènes, amène l’enfant à faire de son corps érogène, de ses auto-érotismes et de sa sexualité infantile, une scène primitive pour l’autre, à poser ses propres loquets sur son corps, à s’approprier celui-ci. En inscrivant dans son corps ses motions pulsionnelles, il en exclue l’autre.

C’est ainsi que ses auto-érotismes, son sommeil et ses rêves deviennent des scènes primitives pour l’autre ; et parfois pour lui-même, quand il les ressent comme des lieux internes attracteurs l’excluant, devenant alors externes, voire persécuteurs.

De même, les scènes du corps de l’autre, ses auto-érotismes, même désexualisés, donc sa pensée, ses rêves, tout ce qui sollicite le désir du désir de l’autre, toutes les scènes privées, intimes, deviennent des scènes primitives d’exclusion au pouvoir attracteur. Les enfants s’imprègnent à la dérobée des adultes occupés à leurs activités, alors qu’ils n’en sont pas les objets, adultes occupés à lire, réfléchir, conduire, écouter, converser, admirer un paysage, savourer un met, un vin, apprécier un objet esthétique, occupés à quelque soin du corps, à l’abri du verrou de la salle de bain, des toilettes[6]. Les scènes de la vie quotidienne sont infinies où l’enfant se ressent exclu de la sensualité de l’autre. Il tente d’en être l’objet ; être bu, être mangé, être lu, être deviné. Le langage commun, les mots doux, les injures, nous parlent de ces multiples identités issues du désir d’être l’objet de la sensualité d’un autre. Se déploie une identification aux auto-érotismes de cet autre. Être l’éprouvé sensuel de l’autre ; ressentir la même sensation que lui ; voire être sa source, se saisir de sa source. Se reconnaissent là les jeux d’imitation, singer l’autre jusqu’à l’exaspération. Et quand l’attraction négativante insiste au risque de s’emparer de l’enfant, celui-ci devient « infernal », instable, sa compulsion le pousse à déranger l’adulte, à briser ses activités. Il réclame, exige, réveille ces autres, afin qu’ils deviennent ses verrous. Les conduites cruelles, harcelantes trouvent aussi leur origine dans ce sentiment d’être exclu du désir de l’autre, de son narcissisme, de sa source non captable ; la poule aux œufs d’or.

Nous voici avec une scène originaire qui rassemble l’exclusion de la chambre, les représentations de la bête à deux dos, la source de la pulsion, le corps sensuel et le partenaire érotique. Cet originaire est adossé à la scène primitive de la régressivité pulsionnelle, ressentie comme une attraction au-delà des loquets de l’érogénéité, au-delà du verrou du masochisme de retenue.

Le verrou posé sur la porte, la gâche recevant le pêne, figurent les opérations réversibles qui permettent l’oscillation entre les mouvements de désexualisation et ceux de resexualisation, incarnés tout particulièrement au niveau des zones corporelles où ce va-et-vient se met doublement en scène, les zones érogènes. S’y réalise la co-excitation sexuelle, mêlant les jeux de va-et-vient entre intérieur et extérieur au balancement des désexualisations et resexualisations. Les fantasmes originaires disent ces différents jeux. Les formules retenues par Freud pour désigner lesdits fantasmes ont privilégié les représentations d’objet, et dissimulés les éprouvés corporels.

Insister sur la seule part objectale de la dynamique des fantasmes originaires, c’est négliger le fait que le corps de chair est une production de la psyché, réalisée par une conversion de l’économie libidinale sur le soma fondant ainsi le corps érogène, et que cette inscription de chair est frappée d’une tendance à l’extinction dont la nature est hétérogène à toute représentance, et est à l’origine de l’éprouvé du manque.

Bien avant les smiley et les emoticons, le Révérend père Charles Dodgson[7], alias Lewis Carroll, maître du « nonsense » anglo-saxon, nous a donné une illustration de l’impossibilité de représenter le manque en soi. Comment peut-on représenter le sourire du chat du Cheshire sans dessiner sa bouche ? Mais surtout comment représenter le manque de sourire ? Une fois enlevés, la queue, les pattes, le corps, les oreilles, le front, les yeux, le nez, il ne reste plus que le sourire porté par le dessin de la bouche. Enlevez la bouche, il ne reste alors plus que le mot « sourire », sans représentation de chose spécifique.

Cette digression par le pays d’Alice a une portée plus fondamentale. Comment représenter le manque de queue, de pattes, du corps etc., sinon en faisant subir à leurs représentations, un acte de retranchement ; donc par un acte qui fait disparaître. C’est là que la pensée théorisante intervient en faisant du manque une absence liée à une présence antérieure. Il n’y a donc pas moyen de penser le manque sans l’associer à une représentation et à une théorie, et sans recourir aux mots, c’est à dire sans faire appel à un champ qui lui est hétérogène.

Il en est de même avec la scène primitive. Les représentations innombrables qui l’accompagnent sont des fantasmes de scène primitive, des théories sexuelles infantiles, et relèvent de la scène originaire, de laquelle s’origine le sujet. Ces représentations contre-investissent la qualité spécifique de la scène primitive, le rien de la négativation. Il convient donc de ne pas confondre scène primitive et représentations de scène primitive. La scène primitive se trouve en hétérogénéité radicale avec tout discours qui veut en rendre compte. Les mots permettent de dire le ressenti du sourire, l’éprouvé du manque, la différence, et aussi la négativation ; mais en les plaçant dans leur champ, celui de la positivité du « faire ». Par l’acte même de nomination, la scène primitive se trouve subir une dénégation. Il est impossible de faire autrement.

Seule l’installation de la régression sensuelle permet le cheminement régrédient des éprouvés jusqu’à la source pulsionnelle, jusqu’à l’éprouvé du rien de la négativation. Cette instauration est réalisée en deux temps selon le procès de l’après-coup. Tel est l’objectif des traitements psychanalytiques. Au cours d’une cure, la relation à la scène primitive se modifie, la carte de l’érogène en est transformée, régressivement libérée. Et le sentiment d’amour peut naître alors de ce frayage avec le traumatique intrapulsionnel.

 

 

[1] Conférence faite à Lyon le 28 avril 2015

[2] I. Barande (2009), L’appétit d’excitation, Paris, PUF.

[3] P.Réage (1954), Histoire d’O, suivi de Retour à Roissy, Préface Jean Paulhan, Paris, Jean-Jacques Pauvert.

[4] B. Chervet (2010), Les fantasmes originaires et l’avènement de la sensualité. Les zones érogènes, les loquets du corps. RFP, 74, n° 4. p. 981-1006.

[5] Le verrou, Jean-Honoré Fragonard, 1778, Huile sur toile, 73 x 93 cm, Musée du Louvre, Paris.

[6] M. Fain (1988), Les « ouatères » et leurs verrous, in L’enfant et sa maison, Paris, ESF, p. 113-117.

[7] L. Carroll (1865), Alice au pays des merveilles ; illustrations de John Tenniel (1866), in Œuvres complètes, La pléiade, Gallimard, 1990.

 

 

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2015

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Le creuset de l’amour, la régression sensuelle, par Bernard Chervet. (Conférences et textes)

L’action du psychanalyste sur le processus de la cure, par Bernard Penot. (Réflexions)

Rebond sur le mensonge, par Annette Fréjaville. (Nouvelle page Rebond de la Rfp)

Écoute clinique par un membre de la SPP

Les psychothérapies psychanalytiques et le face à face (act.2015), par Bernard Brusset. (La psychanalyse, Extensions)

Affect et pulsions en médecine et psychosomatique : questions cliniques, théoriques et épistémologiques, par Christian Delourmel. (Proposition en discussion)

Adolescences, états critiques du moi : la vie traumatique, par Guy Lavallée. (Conférence d’introduction)

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Les traitements psychanalytiques de patients somatiques, par Claude Smadja. (Dans quel cadre ?)

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À propos des enfants, par Dominique J. Arnoux. (Dans quel cadre ?)

Trauma et crise de la représentation, par Thierry Bokanowski. (Réflexions)

 

Bernard Penot

 

 

Nous devons aujourd’hui plus que jamais définir notre acte de psychanalyste, afin de mieux préciser ce qui la spécifie et la distingue catégoriquement des autres activités psycho-thérapeutiques. Encore nous faut-il pour cela commencer par bien reconnaître notre implication active dans l’ordinaire des cures que nous assurons.

Au Congrès de Langue Française qui s’est tenu en Mai 2002 à Bruxelles sur « Les transformations psychiques », d’éminents collègues Belges ont su mettre l’accent sur la dimension d’acte de leur travail ordinaire de psychanalyste. (Godfrind-Haber, 2002) C’est certes avant tout un acte de parole – c’est poser un acte que de choisir de parler plutôt que de se taire – mais qui peut s’accompagner en outre d’agirs comportementaux plus ou moins discrets, ou de lapsus, lesquels seront alors précieux à bien saisir comme indicateurs du rapport transférentiel subrepticement en jeu avec tel ou tel patient difficile.

 

Qu’est-ce que l’acte psychanalytique ?

Il y a longtemps déjà, dans le contexte historique des bouleversements de Mai 1968, Jacques Lacan a choisi d’intituler son séminaire « L’acte psychanalytique ». Il commence par constater combien cette dimension d’acte du travail de l’analyste est demeurée largement méconnue : « Sa vérité [d’acte] est restée voilée », remarque-t-il. Il pense même être le premier à en parler explicitement. Car c’est un fait que, dans le mouvement psychanalytique après Freud, le fameux écran de la neutralité est venu largement occulter l’implication active du psychanalyste dans le processus de la cure. Le rejet dans les années trente des conceptions interactives de Ferenczi (dont s’inspire pourtant à présent le courant inter-subjectiviste américain) fut assez marquant, amenant globalement les psychanalystes à faire preuve d’une sorte d’évitement à reconnaître la dimension d’acte de leur pratique, comme s’ils ressentaient une difficulté d’ordre éthique pour assumer une telle implication.

 

Freud n’avait pourtant pas évité la question – on remarque la tonalité nettement activiste de l’ensemble des Ecrits techniques (1910-1919) qui traitent de l’action thérapeutique de celui que Freud continue du reste d’appeler « le médecin ». Mais surtout, dans « Observations sur l’amour de transfert » (1915) il défend l’impératif propre à la démarche psychanalytique de ne pas manquer l’opportunité de se servir de l’amour de transfert, alors même que cela semble contraire à la morale d’Hippocrate.

Une difficulté demeure aujourd’hui pour spécifier clairement cette action du psychanalyste – pour la différencier certes de la pratique médicale, mais aussi de celle du maître qui prescrit et suggestionne… de celle de l’éducateur forcément moralisante et normative… du professeur cherchant à inculquer un savoir déjà établi. On sait que Freud aimait référer la psychanalyse à ces métiers qu’il qualifie d’« impossibles ».

Dans son séminaire de 1968, Lacan pose que le propre de l’acte psychanalytique est de « révolutionner » quelque chose. Il le rapproche ainsi de l’activité contestataire déchaînée cette même année, et de laquelle il propose l’analyse suivante : la révolte étudiante, dit-il, tend à dénoncer quelque chose « demeuré occulté dans la bulle du savoir universitaire » – en dévoilant les effets que le progrès scientifique ne manque pas d’avoir au registre de la réalité économique, à savoir une exploitation (capitaliste) de plus en plus rigoureuse ! De cela, l’Université se serait faite la couverture complaisante et silencieuse, en maintenant une communauté de déni en quelque sorte. Et c’est cela qui se trouverait dénoncé – démenti, dit Lacan –  par le « retour dans le réel » …des barricades et des pavés…

Quelque chose d’occulté faisant retour sur la scène de la réalité présente, c’est précisément ce qui définit le phénomène du transfert, tel qu’il se manifeste au cours d’une cure psychanalytique : un surgissement dans l’actuel, une prise en masse aveuglante, mais qui contiendrait en même temps les données permettant de reconnaître la vérité en cause. Car si Lacan considère l’acte psychanalytique comme pouvant « révolutionner » quelque chose, c’est qu’il le conçoit capable, à travers l’actualisation du transfert, de « mordre sur le réel » de la vie  – d’en amener une meilleure subjectivation.

 

L’ouverture du savoir psychanalytique.

Encore faut-il commencer par mieux préciser quelles dispositions personnelles de l’analyste seraient à même de permettre l’engagement d’une telle opération.

Un savoir scientifique une fois constitué tend naturellement à oublier les dispositions subjectives de son(ses) découvreur(s). La physique contemporaine a dû néanmoins prendre de plus en plus en compte l’interférence du dispositif d’observation sur l’observé, la démarche scientifique s’avérant ainsi nécessairement participative. Et c’est a fortiori le cas dans le champ des sciences dites humaines, et donc bien sûr de l’observation psychanalytique dont les avancées ne cessent de tenir au ressort subjectif qui l’anime.

La démarche de Freud a consisté pour l’essentiel à poser les bases d’une approche scientifique d’un objet subjectif – la « vie d’âme » (seelenleben) comme il tient à l’appeller – et cela avant tout au travers des perturbations de celle-ci. Mais on voit bien que le dispositif (divan-fauteuil) conçu pour supporter cette démarche, implique une disposition subjective particulière de l’analyste. Pour autant qu’on n’observe que ce que l’on cherche, il faut parler des « postulats » qui supportent chaque psychanalyste dans son entreprise. (Canestri, 2004)

Ces postulats-désir de l’analyste précèdent de fait ce qu’il est convenu d’appeler son contre-transfert vis-à-vis d’un patient donné. Il s’agit, en effet, de ce que l’analyste attend a priori de l’analyse, et donc l’ouverture qu’il propose plus ou moins consciemment à l’investissement du patient. Le rôle déterminant d’une telle attente subjective de l’analyste peut du reste être comparée à celle qui prévaut au départ du développement de toute vie subjective ; l’attente des parents, leurs dispositions, conditionnent les possibilités du bébé à se constituer comme « sujet nouveau » (Freud, 1915) ? Là aussi, en effet, les postulats de départ des parents – leur façon d’anticiper leur bébé comme supposé sujet – vont déterminer pour une part ses chances d’un développement subjectif. (Penot, 2001)

On peut observer qu’au-delà des particularités propres à chaque psychanalyste, l’offre qu’il propose au départ implique généralement les attentes suivantes :

1 – D’abord que le déroulement processuel de chaque nouvelle cure psychanalytique apporte à l’un et à l’autre protagoniste un plus de savoir (Lacan a invoqué ici la notion de plus-value) – de sorte qu’on ne saurait concevoir qu’une cure puisse réussir sans que l’analyste n’y ait appris quelque chose.

2 – Une telle attente d’un gain de savoir implique que l’analyste considère tout savoir constitué comme structurellement déficient. Mais n’est-ce pas de façon générale le propre de la démarche de tout chercheur que de supposer une telle incomplétude (l’infirmité structurelle de tout système signifiant constitué[1]) ? C’est en cela qu’une démarche scientifique expérimentale doit tourner le dos au dogmatisme, et bien sûr à tout intégrisme.

3 – Cela amène à constater que la dynamique processuelle d’une cure ne sera pas tant entretenue et relancée par les explications que peut fournir l’analyste, à partir de son savoir déjà acquis, mais qu’elle va bien plutôt dépendre de son aptitude à maintenir l’ouverture de son désir d’analyse – autrement dit, sa quête d’un savoir inédit sur ce patient, sur lui-même, et sur le monde…[2]

 

 

Un processus qui joue sur l’ambiguïté.

A partir de cette ouverture bien particulière qu’il propose au départ de la cure, le psychanalyste ne sera en mesure de favoriser le processus transformateur de celle-ci que pour autant qu’il saura se maintenir dans une position qui ne manque pas d’être ambiguë.

A/  Au départ, en effet, c’est grâce au fait de se prêter à être « supposé-savoir » qu’il permet au processus de s’amorcer : sa posture de grand-Autre-qui-se-tait suscitant l’indispensable transfert du patient, en même temps qu’elle le laisse « choisir » sa forme.

B/  Mais une fois instauré ce transfert, quelque en soit la nature, le psychanalyste aura ensuite pour tâche de graduellement l’expliciter afin de le rendre saisissable par le patient. La parole interprétative du psychanalyste est censée élucider, c’est à dire plus ou moins dénoncer, la maldonne transférentielle (cela même que Freud a qualifié de « fausse liaison ») mais sans manquer ce faisant de tirer le meilleur parti de sa valeur indicative…

Aussi l’action du psychanalyste doit-elle tirer parti d’un certain porte-à-faux pour dynamiser le processus perlaboratif.  Cela a pu être joliment illustré au travers de la Gradiva, celle qui marche (Petrella, 2004) : une certaine rupture d’équilibre conditionne l’aptitude à progresser. L’art de notre métier « impossible » relève donc d’une aptitude à manier au mieux une sorte de décalage qui en conditionne la dynamique.

Il s’agit surtout, comme le formule Lacan, de « faire passer quelque chose de la jouissance à la parole » : passer du bénéfice de la répétition agie, à l’effort de mettre celle-ci en mots. A travers quoi le patient pourra saisir à la fois l’anachronisme de la fausse attribution-liaison transférentielle (sa méprise) ET sa précieuse charge de vérité occultée.

Lacan a certainement raison de poser que l’acte du psychanalyste consiste avant tout à « supporter le transfert » – c’est-à-dire pas seulement le subir ou l’endurer, mais en quelque sorte de se faire le « supporter », dans chaque cure, du transfert particulier qui a besoin de s’y produire, même et surtout s’il est « négatif ». Car c’est avant tout en se prêtant à être objet du transfert que l’analyste peut être instruit de ce qui est en jeu. Il est clair que tout « supposé savoir » qu’il ait pu être au départ, il est encore hors d’état de savoir quel objet de jouissance inconsciente il aura à incarner pour l’analysant – et que penser en effet d’un analyste qui prétendrait savoir ce que son patient ne lui a pas encore appris ? C’est précisément l’expérience du transfert qui va l’informer, de sorte que l’éprouvé transférentiel restera toujours sa boussole.

Mais Lacan de poursuivre (séance du 18 Juin 1968) : « La mise en place du sujet-supposé-savoir [définition du transfert] consiste à jouer sur quelque chose que votre acte va démentir ». Il précise : « C’est pour cela que j’ai réservé pendant des années le terme de Verleugnung [déni-désaveu] pour le faire vivre au niveau de l’analyste lui-même. » Ce terme Verleugnung rapproche l’activité de l’analyste de la position dite « perverse » que Freud caractérise par ce concept. Mais Lacan propose ici de traduire Verleugnung par « démenti », ce qui me paraît tout à fait critiquable comme je vais tâcher de le montrer.

Quand Freud en vient à conceptualiser l’opération de Verleugnung [déni-clivage], il la pose comme suspension de l’opération même de jugement (Freud, 1914), refus de se prononcer sur l’expérience perceptive (l’absence du pénis, la mort d’un être cher…).[3] Et c’est un fait que, pour supporter le transfert , le psychanalyste doit mettre quelque peu en suspens son propre « jugement de condamnation », dit aussi « d’attribution » – jugement philosophique que Freud reprend dans son texte La Négation (1925).

 

Même lorsqu’il en vient à expliciter au patient quelque chose du rapport transférentiel, l’analyste doit parfois prendre soin d’en formuler l’interprétation en maintenant un certain suspens d’attribution ; c’est-à-dire non seulement suspendre le jugement « bon/mauvais », mais aussi l’attribution « de moi/pas de moi ». Winnicott a illustré cela en introduisant son objet transitionnel. Il faut souvent ménager un tel suspens avec le patient, le temps nécessaire, surtout lorsque celui-ci a été marqué par une forme d’aliénation à son origine. (Penot, 1989, L’interprétation du déni dans la cure)

 

L’acte du psychanalyste comme « démenti ».

Mais il ressort de ce qui précède que ce terme démenti proposé par Lacan ne saurait convenir comme traduction du concept freudien Verleugnung. Il s’avère en effet qu’en traduisant Verleugnung  par démenti, et non par déni (de justice, de jugement), Lacan opère un véritable télescopage des deux temps du mécanisme élucidé par Freud.

Lacan dit que « par son acte, le psychanalyste a pour fonction de présentifier dans la cure un démenti ». Or en fait, l’acte premier, celui de supporter le transfert, établit une complicité silencieuse, et c’est seulement la levée de cette complaisance qui pourra apporter un démenti – pour autant que dé-mentir, c’est littéralement lever un mensonge. L’actualisation effectuée par le transfert n’apporte en tant que telle aucun démenti, mais constitue seulement un symptôme porteur de ce qu’il y a lieu d’analyser. Un tel réel symptomatique est a priori opaque, et ne pourra donner matière à démenti que pour autant qu’il sera devenu réalité (psychique), c’est à dire que sa charge de signification aura été explicitée, symbolisée et rendue saisissable par le patient.

C’est bien pourquoi Freud a d’abord parlé du transfert comme d’une résistance. Le démenti qu’apporte l’intervention du psychanalyste ne peut relever que d’un deuxième temps : celui de l’élucidation du transfert comme symptôme, et la levée de la complicité silencieuse jusque là maintenue.

De cela il résulte que l’art du psychanalyste va résider dans son aptitude à jouer (à surfer) entre deux écueils, ou plutôt entre deux chutes possibles entravant le processus.

1 – Interpréter en effet (démentir) trop vite, sans avoir suffisamment « supporté le transfert », ne peut être reçu par le patient que comme une fin de non recevoir – un rejet par l’analyste du bien fondé du transfert. De sorte que le patient sera du même coup incité à rejeter lui aussi cette donnée pour son usage subjectif propre.

2 – A l’inverse, ne pas interpréter et se borner à endosser le transfert, sous prétexte de s’en servir, tend à entretenir indéfiniment la mystification du patient. La passivité complaisante de l’analyste cautionne le transfert occulté et fait perdurer la communauté du déni. Winnicott (1962) explicite ainsi la nécessité pour l’analyste de faire des interprétations : « si je n’en fais aucune, le patient a l’impression que je comprends tout » !

A cet égard, divers témoignages permettent, hélas, de se rendre compte que la pratique particulière de Lacan n’a pas toujours servi la finalité démystifiante de l’acte psychanalytique. On voit comment son parti pris proclamé, dès son discours de Rome, en 1953, de s’abstenir comme analyste de formuler quelque interprétation du transfert, et de se contenter de « scander » (couper) le discours du patient, aura abouti trop souvent à ce que le transfert sur sa personne ne soit jamais …démenti…  Et se servir du transfert sans l’interpréter revient à en maintenir indéfiniment la mystification.

 

La subjectivation, un objet naturel complexe.

Si la démarche heuristique de Lacan en est malheureusement venue à se perdre dans une pratique évitant la résolution du transfert, elle aura tout de même eu le mérite de nous aider à préciser certaines questions – parmi lesquelles, très succinctement :

– Dans quelle mesure un analyste sait-il vraiment ce qu’il fait au moment le plus fécond de son acte ? Ne dit-on pas souvent : je me suis entendu dire ?…

– Jusqu’à quel point l’analyste est-il à même de diriger le processus ? Même si, comme dit Lacan (1968), « il en incarne l’atout maître », à savoir, « l’objet-cause » (a) du désir …et du transfert, il ne pourra véritablement évaluer cela qu’en après-coup, au fur et à mesure de l’élucidation du transfert en jeu…

Sans perdre de vue ces questions, l’action du psychanalyste se spécifie de favoriser chez le patient un processus de saisie subjective, vers un plus d’ex-sistence. C’est essentiellement en cela que la psychanalyse peut être caractérisée comme une entreprise de démystification, et ce par quoi elle peut s’apparenter à une démarche scientifique.

Il importe, en effet, d’insister sur le fait que si l’objet par excellence de la psychanalyse est bien la subjectivation, celle-ci constitue ce qu’il convient d’appeler un objet complexe. On sait que Freud aimait référer sa démarche scientifique à celle de la physique contemporaine – en raison notamment du fait que celle-ci n’hésitait pas à remettre en question ses propres postulats, au fur et à mesure des nouvelles données de l’expérience (qu’on pense à la physique quantique). Cette physique moderne en est venue à déterminer des objets naturels complexes, qu’elle caractérise par le fait qu’un seul dispositif expérimental ne peut permettre d’observer l’ensemble de leurs propriétés ; et du même coup, qu’une seule théorie ne peut suffire à en rendre compte… On sait que le premier « objet » de ce type fut historiquement la lumière, avec sa double nature ondulatoire et corpusculaire…

Or le moins qu’on puisse dire de la subjectivation c’est qu’elle constitue un objet complexe ! Ce qui ne peut que nous stimuler à suivre la démarche de Freud pour en faire une approche conséquente au plan méthodologique. Cela implique, d’un côté, qu’on s’abstienne une fois pour toutes de botter en touche du côté de l’ineffable du spiritualisme – en déclarant méta-physique ce qui échappe à notre compréhension ; et d’autre part, qu’on rejette le faux semblant d’une pseudo scientificité comme celle du DSM4 – comme si atomiser la multitude des données symptomatiques en leur déniant toute valeur d’indice pouvait conférer un label de scientificité dans l’approche des troubles subjectifs !… Le fameux proverbe chinois – quand le doigt montre la Lune, l’imbécile regarde le doigt – trouve bien plutôt là une illustration…

L’approche psychanalytique s’est au contraire imposée comme un dispositif conséquent pour mieux saisir cet objet complexe qu’est la vie subjective – tant il est vrai que l’action de subjectiver constitue en soi quelque chose de complexe et de paradoxal. Car lorsqu’on parle de subjectiver quelque chose, cela indique certes le fait de se l’approprier en personne propre ; c’est le versant actif de l’opération, qui peut être envisagé comme étoffage du Moi, au sens où l’entend Freud dans La Négation (1925) – « cela je veux l’introduire en moi », ne pas l’exclure de moi. Mais l’acte de subjectiver comporte simultanément un tout autre registre, qui ne cesse d’apparaître dans le travail en séance, où subjectiver consiste en même temps à se reconnaître assujetti et se situe par là du côté de la passivation. Ce dernier terme permet de désigner la recherche active d’une satisfaction passive, temps crucial de renversement subjectivant indiqué par Freud dans Pulsions et Destins de Pulsions (1915) ; il y propose de désigner cette passivation par l’expression « se faire » – à différencier donc de la simple passivité (Green, 1980).

La subjectivation ne peut donc se réduire aux fonctions de maîtrise du moi ; car elle est tout autant, comme renversement subjectivant, l’effet d’une quête de satisfaction (pulsionnelle) sur le mode passif. Ainsi, tout au long d’une cure, et la vie durant, subjectiver va signifier tout à la fois faire son affaire des données de son histoire – se les approprier ; et accepter pleinement d’y être soumis – s’y assujettir.

C’est pourquoi dans le processus d’une cure qui marche, la subjectivation progresse au travers d’une aptitude accrue à la passivation – celle avant tout de se reconnaître assujetti aux signifiances qui surgissent dans la libre association. Il s’agit de se laisser faire sujet de son propre déterminisme inconscient.

Encore faut-il qu’une telle passivation soit mutuelle : celle du patient étant favorisée par celle dont l’analyste est lui-même capable de faire preuve.

Bibliographie

CANESTRI  G., 2004, « Le processus psychanalytique », in Revue Française de Psychanalyse, n° 5 (spécial congrès) 2004, PUF Paris – p. 1495. 

FREUD  S. 1914, « L’homme aux Loups », Œuvres Complètes, vol. XIII, p.82.

FREUD  S. 1915, « Observations sur l’amour de transfert », La technique psychanalytique,   P.U.F, p. 116.

FREUD  S. 1915, « Pulsions et destins », Œuvres complètes, vol. XIII, p.172.

FREUD  S. 1925, « La Négation », Œuvres Complètes, vol. XVII, p.168.

FREUD  S. 1937, «  Constructions dans l’analyse », Œuvres Complètes, vol. XX, p.57.

GODFRIND  J. et HABER  M, 2002, « L’expérience agie partagée », in Revue Française de Psychanalyse, n° 5 (spécial congrès) 2002, PUF Paris – p. 1417.

GREEN  A. 1980, « Passions et destins des passions », in Nouvelle Revue de Psychanalyse,

n°21, repris dans La folie privée, édit. Gallimard, p.186.

LACAN  J. « L’acte psychanalytique », séminaire de Juin 1968.

LACAN  J. 1969-70 « L’envers de la psychanalyse » dit « Les quatre discours ».

PENOT  B. 1989, Figures du déni – en deçà du négatif, épuisé Dunod, réédité chez Erès, 2003.

PENOT  B. 2001, La passion du sujet freudien, éditions Erès, Toulouse.

PETRELLA  F. 2004, « Procéder en psychanalyse. Images, modèles et mythes du processus »,   in Revue Française de Psychanalyse, n° 5 (spécial congrès) 2004, PUF Paris, p.1555.

WINNICOTT  D. 1962, “The aims of psychoanalytical treatment”, in The Maturationnal Processes and the Facilitating Environment, London, Hogarth Press (p. 167).

Résumé

 

Reconnaître l’action du psychanalyste dans le processus de la cure est indispensable pour définir la spécificité de l’acte psychanalytique et comment il se différencie des autres abords psychothérapeutiques. Il importe de bien considérer l’ouverture créée au départ par les dispositions du psychanalyste, son offre à transférer ; et puis, dans le cours de la cure, la façon dont le psychanalyste, pour favoriser le processus de transformation, doit jouer entre la nécessité de supporter le transfert – dans un parti pris de passivation – et celle de l’interpréter de façon à le rendre saisissable – subjectivable – par le patient.

Publié le 7 avril 2015


[1] Voir l’ouvrage clé de Guy Le GAUFEY, «L’incomplétude du symbolique », édit. E.P.E.L. 1991.

[2] Dans « Les résistances contre la psychanalyse » (1924) Freud envisage ainsi la question du nouveau.

[3] C’est donc un mécanisme qui diffère foncièrement de la négation, et bien sûr du refoulement (Penot, 1989)

 

Colloque de la RFP

07 février 2015 Le Mensonge

Éléments de discussion

Annette Fréjaville

Le matériel de deux des analyses présentées, Mme L., une femme menteuse et affabulatrice rapportée par Nicolas de Coulon et Monsieur M., un homme menteur et manipulateur rapporté par Michel Granek, me semble avoir été écouté par deux analystes ayant réussi à entendre les deux enfants que sont restés à leur insu ces deux patients. En retrouvant sans doute en eux l’enfant qu’ils ont été et que nous avons tous été, leur écoute contre-transférentielle a pu laisser se déployer leur besoin de travestir la réalité et, par là même, de brouiller une relation d’objet qui aurait sans doute été, sans ces subterfuges, insupportable, incompatible avec la continuité d’investissement que suppose une cure.

Mme L. se déguise de mille manières en de multiples romans familiaux, pendant le premier temps de son traitement. Elle virevolte, présente/absente, insaisissable, comme si elle jouait à cache-cache avec son analyste. Sans doute négocie-t-elle son besoin de mettre un espace d’incertitude et de jeu entre elle et lui. Elle guette ses réactions envers son désir de prendre le pouvoir par cette séduction enfantine. En tolérant cela, sans être trop agacé ni trop étourdi, l’analyste peut donner un sens à l’excitation qui se trouve ainsi contenue, un sens à sa quête d’objet qui ne serait pas tolérable, sans ces déguisements successifs.

Monsieur M. raconte ses vies multiples et ses capacités de séduire et de manipuler ceux qui s’attachent à lui, comme autant de preuves de ses pouvoirs mégalomaniaques, guettant le pouvoir qu’il exerce sur son analyste, avec le secret espoir de le subjuguer, voire de le rendre jaloux. Ainsi met-il en sourdine son sentiment d’impuissance qui l’habite depuis son enfance et qu’il tient tant à cacher, mais aussi à se cacher. Ses défenses perverses, se réobjectalisant du fait même de la situation transférentielle, peuvent alors être comprises comme des rejetons de la sexualité perverse polymorphe, du temps où les érotismes nourrissent des scénarios ludiques faisant fi des contingences du réel, des effets sur autrui.

D’où surgit donc cet enfant joueur qui n’aurait pas l’âge de raison et qui ne voudrait pas l’atteindre ? Qui préférerait garder la magie de tous les possibles ?

Du temps où il croyait au Père Noël et aux lendemains qui chantent. Du temps où l’on pouvait rêver d’épouser plus tard son père ou sa mère, où les enfants naissaient dans les choux, où la mort était suivie de résurrection. Il suffisait d’y croire, les parents se faisant volontiers complices. Passé l’Œdipe, le doute survient. Hans le curieux écoute, regarde, en vient soupçonner les adultes : ce n’est pas la cigogne qui a apporté sa petite sœur. Alors faut-il croire ? Douter ?

L’enfant s’en réfère aux grandes personnes pour donner un sens à ses perplexités. Dans la contradiction, les parents souhaitent à la fois que l’enfant reste dans l’ignorance de leurs secrets et prouve sa clairvoyance de futur grand. Parfois empêtrés dans leur désir de dire et de ne rien dire, ils répètent des « c’est comme ça », « ça ne te regarde pas », « tu comprendras plus tard » pleins de sous-entendus. Alors l’enfant dit « n’importe quoi » pour voir ce qui va advenir : un silence indifférent, une explication, mais aussi un rire ou une exclamation offusquée, un geste brusque et réprobateur. Et de deux choses l’une pour l’enfant perplexe. Ou bien la pulsion d’investigation l’emporte et, quitte à plaider ce qu’il croit faux pour savoir, ou tenter de savoir, le vrai, il insiste du côté du réel, y compris en jouant du mensonge, guettant les réactions des adultes. Ou bien le domaine des fantasmes et des illusions l’emporte, et il continue à jouer, à se croire un adulte tout-puissant, un astronaute ou une princesse, mais aussi un bandit ou une aventurière, un mort-vivant ou une sorcière. Ainsi cache-t-il parfois, sous la fantasmagorie ludique, ses croyances en des pouvoirs potentiellement immenses et en un avenir radieux qui laisseraient loin derrière des parents rendus inutiles ou même minables pour avoir été écrasants ou terrifiants. Si la réalité semble trop grise ou angoissante, autant se créer un roman familial prestigieux ou, tel Peter Pan, ne pas rentrer dans le monde raisonnable.

L’analyste qui rencontre un de ces patients ayant besoin de travestir ou de falsifier la réalité, est mis en cette place d’un adulte à qui est présenté un spectacle souvent haut en couleurs où le vrai se mêle au faux et aux faux-semblants, par un auteur-metteur en scène qui en guette les effets sur le public, donc sur lui. Ces patients se méfient de leurs objets, depuis longtemps attractifs et répulsifs. Il leur faut les maîtriser. L’emprise sur l’objet angoissant consiste à le mettre en cette place de spectateur. L’analyste, voyeur malgré lui de la flamboyance extravagante, parfois insensée ou cruelle des scénarios, a cette lourde tâche d’en partager le côté créatif et ludique, dans une co-création régressive, comme le propose A. Ferro … – tout en rappelant à l’occasion au patient que, malgré tout, il n’est plus seulement un enfant. L’analyste ne peut partager l’illusion omnipotente de fascinants scénarios enfantin où la différence entre le réel et l’imaginaire ne se pose pas, que parce qu’il représente aussi, à travers le cadre et son contrat temporo-spatial, la réalité dont on ne peut faire abstraction sans risque pour les deux protagonistes. Lorsque ces chatoyantes situations régressives saturées de fantasmes ne sont pas maîtrisées, on sait comment un passage à l’acte intempestif ou un appel à la loi venu de l’extérieur peuvent faire irruption dans le champ de la cure.

« Non, ce n’est pas ma mère ». Nos patients viennent parce qu’ils se mentent à eux-mêmes. Ils prennent pour vrai, pour syntones à leur moi, leurs détestations, leurs phobies, leurs formations réactionnelles. Ils se mentent sur ce qu’ils croient désirer. Puis, si vient le doute, ils nous rencontrent, inquiets. Ils nous interrogent, guettent nos réactions et nos paroles, souhaitent à la fois être devinés et nous berner, attendent que nous partagions leurs enthousiasmes et leurs souffrances, leurs croyances dans les victoires ou les défaites, mais aussi leur perplexité quand ils ne savent pas eux-mêmes s’ils se mentent ou pas, s’ils nous mentent ou pas.

C’est à certains adolescents butés, parfois encore des enfants, enfermés dans leurs certitudes et leur mauvaise foi, et aveugles à leurs contradictions que nous avons pensé à propos de la dame aux chats qui met Maurice Khoury à l’épreuve de sa roublardise.

La dame aux chats a pitié des chatons affamés et abandonnés du voisinage qui, en miaulant l’appellent. Elle ne peut s’empêcher de répondre à leur attente : elle les nourrit, au grand dam de ses voisins, dont notre collègue. Elle considère que c’est un devoir moral et condamne implicitement ceux qui ne ressentent pas comme elle : ils sont sans pitié et cruels. Elle s’identifie à la souffrance des chatons, vécus comme des victimes de l’indifférence des hommes. Elle est hostile envers ceux qu’elle réprouve pour leur manque de compassion. Elle semble un moment acquiescer au souhait de notre collègue qui lui demande de cesser de nourrir les chatons. En fait elle ment sans vergogne et continue à faire ce qu’elle a décidé ; son mensonge lui paraît licite et même justifié, pour persévérer dans sa conduite bienfaisante.

Si la dame aux chats avait raconté son histoire en analyse, le praticien aurait entendu les nuances de l’ambivalence. En nourrissant les chatons, attitude réparatrice à court terme, elle ne prenait pas en compte le voisinage pas plus que le moyen terme de chatons nourris de pâté. L’analyste aurait eu le loisir de faire des liens avec quelque épisode de son passé. Aurait pu rapprocher les deux termes de l’ambivalence : l’amour et la haine.

Cette identification d’ordre passionnel à un objet vécu comme victime est courante, et s’accompagne d’un sentiment d’hostilité pour ceux qui ne volent pas au secours desdites victimes. Tels sont les adultes qui, en voyant un parent semoncer, voire frapper un enfant, prennent aussitôt le parti de l’enfant victime, sans savoir ce qui s’est passé, sans bien-sûr pouvoir comprendre si l’enfant trouve, ou non, injuste la réprimande, sans se rendre compte qu’eux aussi, à d’autres moments sévissent envers leur propre enfant, exaspérés, emportés par la colère ou l’angoisse. Tels sont, encore plus souvent, les adolescents qui prennent fait et cause pour certaines personnes démunies vécues comme abandonnées, alors qu’en d’autres moments ils sont les premiers à se moquer des plus faibles.

Il est plus facile de s’identifier consciemment à la victime qu’au bourreau, et devant une situation sadomasochiste, l’identification consciente est au sujet masochiste et non au sujet sadique. Comme la dame aux chats, de nombreuses personnes sont sensibles aux souffrances de ceux qui sont vécus comme opprimés. Il va sans dire que la souffrance d’autrui est ce qui nous conduit à notre travail de soignant et d’analyste. Mais on connaît les pièges des désirs de réparation contre-investissant des fantasmes sadiques, la force des attachements masochistes en quête d’objets sadiques, et les fantasmes d’emprise omnipotence envers les objets vécus comme en perdition.

Les adolescents sont souvent habités par des émotions humanitaires qui les portent à de beaux élans de générosité. Et pourtant, voler au secours des victimes désignées par la rumeur, par les médias, à propos de dramatiques situations sociologiques ou politiques, peut conduire de nombreux jeunes à se sacrifier pour des causes qu’ils considèrent comme justes et impératives, prêts à donner un peu de leur jeunesse flamboyante aux plus démunis. Prêts en même temps à condamner ceux qui ne partagent pas leur mission altruiste. Pour eux, les sauveurs des victimes sont les bons, ceux qui mettent en doute l’attitude réparatrice sont mauvais. La croyance empêche de réfléchir à la complexité des situations, le fanatisme rend aveugle.

Aimer et haïr le même objet. Si clivage il y a, où est le mensonge : pour l’amour ou pour la haine ? Il est un avant du clivage, un temps de l’enfance où les contraires ne posent pas problème, où le réel et l’imaginaire sont compatibles, ou les illusions se font croyance, où l’ambivalence névrotique paraît fade, où l’objet raisonnable n’est pas très enviable. Certains patients demandent que leur soit octroyé un temps fictionnel supplémentaire.

Rebonds

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REBONDS

Un numéro de la Revue Française de Psychanalyse n’est pas seulement un numéro… Ainsi, les premier, troisième et cinquième numéros de chaque année, ne sont pas des numéros autonomes : ils reprennent ou accompagnent deux colloques et un congrès. En effet, le premier numéro de l’année est couplé au colloque annuel de la Rfp ; le troisième s’organise autour des interventions du colloque de Deauville ; le cinquième publie les rapports et les interventions du Congrès des Psychanalystes de Langue Française. Et évidemment, qui dit colloque (ou congrès), dit intervenants, discussions, dialogues…, tout un travail de pensée et d’échanges dans l’ambiance qui est celle de la SPP. Les deux autres numéros de la revue, le deuxième et le quatrième, ne sont pas en reste : rédiger un argument, l’envoyer, comme c’est notre règle, à tous les membres de la Société un an avant la date de réception des textes du numéro correspondant, ne peut aller sans susciter des discussions, des réflexions, des interrogations, voire des contradictions, qui toutes n’aboutiront pas forcément à la rédaction et à la proposition d’un article ; sans compter les prolongements et débats que peuvent susciter le numéro lui-même, ou tel ou tel de ses articles, après la publication…

Comment faire en sorte que toutes ces paroles ne s’envolent pas ? Et pourquoi vouloir les enfermer dans le cadre relativement contraignant d’un article alors que nous pouvons profiter de la liberté que nous offre le site ?

La présente rubrique, « Rebonds », a pour but d’accueillir des réactions suscitées par chaque numéro et/ou par les colloques qui l’ont précédé. Les textes sont le plus souvent brefs – entre cinq et dix mille caractères. Nous souhaitons ainsi permettre aux lecteurs (ou au public des colloques) d’exprimer le plus librement possible un commentaire d’ensemble, une réflexion suscitée par le thème du numéro ou par l’un de ses articles, une théorisation qui vient compléter ou contredire les hypothèses avancées par tel ou tel auteur. L’objectif est de faire vivre, autour de chaque numéro, un espace de dialogue et d’échanges. Grâce à la technologie, cet espace est, pour ainsi dire, illimité. Vos réactions, commentaires, réflexions… sont donc les bienvenus, il vous suffit d’envoyer votre contribution au secrétariat de rédaction de la revue (rfspy@spp.asso.fr).

Autour du numéro 1/2015 (Mensonge) nous accueillons aujourd’hui les réflexions d’Annette Fréjaville. Nos pages web sont ouvertes à vos contributions !

 

Vous pouvez réagir à la proposition théorique en discussion par un texte de 1 à 2 pages à soumettre au Comité du site :

 

Soumettre une réaction…

Calendrier des élections 2015

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Aux membres de la SPP, le 24 février 2015

Après l’assemblée générale ordinaire du dimanche 15 mars 2015, nous procéderons au renouvellement des instances de notre Société : Conseil d’administration (CA), Conseil scientifique et technique (CST), Commission des candidatures et COPEA. Afin de faciliter le bon déroulement de ces élections durant les vacances scolaires de printemps, nous vous en adressons le calendrier.

Bernard Chervet,  Président                       

Elisabeth Dahan-Soussy,  Secrétaire Général              

Pascale Blayau,  Secrétaire Général adjoint

CALENDRIER DES ÉLECTIONS 2015

Conseil d’Administration, Conseil Scientifique et Technique,Commission des Candidatures et COPEA

- Lundi 16 mars 2015 : Envoi des appels à candidature pour l’élection du CA et du CST

- Mardi 31 mars minuit : Date limite de réception des candidatures aux CA et CST

- Mardi 7 avril 2015 : Envoi du matériel de vote CA/CST

- Dimanche 3 mai minuit: Date limite de réception des bulletins de vote CA et CST

- Mardi 5 mai 2015 : Dépouillement

- Lundi 11 mai 2015 :    . Communication des résultats concernant la constitution du CA et du CST

. Envoi de l’appel à candidature pour l’élection de la Commission des candidatures

. Envoi aux membres reconnus comme ayant une compétence en psychanalyse avec l’enfant et l’adolescent de l’appel à candidature pour l’élection de la COPEA

- Mardi 26 mai 2015 : 1ère réunion du nouveau Conseil d’administration : élection du Bureau de la SPP

- Jeudi 28 mai minuit: Date limite de réception des candidatures pour l’élection de la Commission des candidatures et de la COPEA

- Jeudi 4 juin 2015 : Envoi du matériel de vote Commission des candidatures/COPEA à l’ensemble des membres

- Vendredi 12 juin 2015 : Installation du CST par le Président de la SPP : élection du Secrétaire et du Secrétaire adjoint du CST

- Lundi 22 juin minuit: Date limite de réception des bulletins de vote concernant l’élection de la Commission des candidatures et de la COPEA

- Mercredi 24 juin 2015 : Dépouillement

- Vendredi 26 juin 2013 : Communication des résultats concernant la constitution de la Commission des candidatures et de la COPEA

- Vendredi 3 juillet 2015 : Première réunion de la Commission des candidatures en présence d’un membre Titulaire du Bureau, avec élection du Président et du Secrétaire de la Commission

- Lundi 6 juillet 2015 : Installation de la COPEA par le Président de la SPP : élection du Secrétaire et d’un Secrétaire adjoint au moins, de la COPEA

- Comité d’éthique et Commission des représentants régionaux : dates de mise en place à déterminer.

 

Pour information : calendrier des vacances scolaires (printemps 2015)

 

Zone A

Zone B

Zone C

Printemps

Samedi 11 avril 2015

Lundi 27 avril 2015 (matin)

Samedi 25 avril 2015

Lundi 11 mai 2015 (matin)

Samedi 18 avril 2015

Lundi 4 mai 2015 (matin)

 

* La zone A comprend les académies de Caen, Clermont-Ferrand, Grenoble, Lyon, Montpellier, Nancy-Metz, Nantes, Rennes, Toulouse.

* La zone B comprend les académies d’Aix-Marseille, Amiens, Besançon, Dijon, Lille, Limoges, Nice, Orléans-Tours, Poitiers, Reims, Rouen, Strasbourg.

* La zone C comprend les académies de Bordeaux, Créteil, Paris, Versailles.

 

La prétendue « pulsion de mort »,

une force  indispensable à toute vie subjective

Bernard Penot

« Je sais bien que la théorie dualiste, qui prétend instaurer une pulsion de mort, de destruction ou d’agression, comme partenaire à part entière à côté de l’Eros se manifestant dans la libido, a trouvé en général peu d’écho et ne s’est pas vraiment imposée, même parmi les psychanalystes… »                             

                                        (S. Freud, L’analyse finie et l’analyse infinie, 1937.)                                                            

 

Le mouvement psychanalytique a du mal à dépasser le malaise produit par le concept de « pulsion de mort » tel que Freud nous l’a légué en héritage. Beaucoup de voix se sont élevées depuis longtemps pour en contester la pertinence ; et il n’est bien sûr pas question de rendre compte de chacune d’elles dans les limites de cet exposé.[1]

Le débat n’a pas manqué de rebondir récemment au sein de la Société Psychanalytique de Paris – à partir notamment des positions de notre regretté Benno Rosenberg (Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, 1991). Je partage une bonne part des remarques faites par Paul Denis, (2002) sur les inconvénients du dualisme pulsionnel proposé par Freud après 1920 – ce qu’on appelle sa deuxième théorie des pulsions. Et il me semble aujourd’hui capital de relancer cette mise en question, évidemment cruciale puisqu’il s’agit de la dynamique même de la vie psychique.

Je suis frappé de voir que beaucoup des psychanalystes qui emploient aujourd’hui ce terme de pulsion de mort le tirent vers des significations surtout métaphoriques, ou se voulant « phénoménologiques » (Bell D, 2014). L’idée de pulsion de mort m’apparait le plus souvent assénée par eux comme une sorte de joker censé rendre compte (par définition !) de tout phénomène mortifère. 

Je voudrais  partir quant à moi de la constatation que, dans son texte « Au delà du principe de plaisir » (1920) Freud ne parvient manifestement pas à fournir d’illustrations cliniques convaincantes de cette notion de forces psychiques de mort. Etant parti de la vaste notion d’une tendance dissociative inhérente à la matière vivante, il pense pouvoir en trouver des traductions cliniques dans l’intériorisation, le retournement de l’agression vers le dedans. Mais c’est précisément l’écart entre agression, d’une part, et effets de dissociation-déliaison, d’autre part, qu’il ne parvient visiblement pas à concrétiser.

Pourtant, ma longue pratique de jeunes présentant des troubles graves de la subjectivation (pathologies délirantes ou comportementales) m’a confirmé chaque année davantage que l’intuition du Freud de 1920 touchait une vérité essentielle, consécutive à sa découverte du narcissisme, et puis l’introduction du Surmoi : que le développement psychique ne peut être le produit de la seule dynamique libidinale liante, ce qu’il appelle Eros. Aussi le terme Anteros proposé par Fain et Brauschweig (1971) me semble plus approprié que l’expression pulsion de mort [2]. Car si Freud en est venu à saisir la nécessité d’une force antagoniste à la libido liante, on peut se demander pourquoi il a tenu à la stigmatiser comme « de mort ».

 

Trois questions à Freud.

C’est, me semble-t-il, au travers d’un triple questionnement que nous pourrions aujourd’hui parvenir à une meilleure définition de l’antagonisme dynamique Eros/Anteros.

1 – Il est d’abord surprenant que Freud ait tenu à envisager l’antagoniste d’Eros comme une pulsion particulière. Cela le fait s’évertuer à en trouver des formes concrètes, notamment du côté de l’agression et du sadisme…  

Ce faisant, il nous a légué une rupture théorique mal accomplie par rapport à sa théorie des pulsions (Freud, 1915) : pulsions partielles, issues d’une zone érogène, formant des paires d’opposés, etc. Il me semble que la prise en compte d’un antagonisme dynamique de base liant-déliant n’invalide en rien cette première théorie des pulsions. Il apparaît bien plutôt qu’aucun montage pulsionnel particulier ne saurait se constituer ni s’accomplir sans faire suffisamment jouer un tel antagonisme dynamique, au travers des retournements-renversements et autres destins si bien définis par Freud (1915). Je dirai qu’aucune trajectoire pulsionnelle ne saurait s’accomplir avec la seule libido liante, et sans tirer profit de la force dissociative nécessaire à la dynamique d’organisation-désorganisation qui sous-tend le « destin » de toute paire pulsionnelle.

Pourtant, nombre de collègues négligent la composante dynamique dissociative-désinvestissante. Ainsi Paul Denis propose de ne considérer que ce qu’il appelle « les deux formants de la pulsion (…) association de deux courants libidinaux, l’un en emprise …et l’autre investissant le fonctionnement des zones érogènes et l’expérience de la satisfaction » (Denis, 2002). Il me semble que la composante dynamique dé liante fait ici défaut pour rendre compte de l’aptitude de la vie pulsionnelle à nourrir la subjectivation.

J’ajoute qu’un tel antagonisme dynamique n’a aucune raison de « confisquer la conflictualité intra psychique », vu que celle-ci ne tient pas à la coexistence de pulsions différentes mais à l’irréductible différenciation de l’appareil psychique en instances (moi, ça, surmoi) hétérogènes au point que ce qui fait plaisir à l’une est déplaisir pour l’autre.   

 

2 – Deuxième question : pourquoi Freud a-t-il tenu à cette étrange idée que la tendance dissociative serait sans énergie propre et que seule la libido liante serait énergétique. Cela aurait le  grave inconvénient de réduire l’antagoniste d’Eros à « un pur principe », comme le pointe bien Paul Denis, dépourvu en somme de réalité psychique (dynamique, économique).

S’il est à présent largement admis que le couple liaison-délaison constitue la dynamique de base de tout développement subjectif, comment concevoir, en bonne métapsychologie, qu’une dé-liaison puisse s’effectuer sans que s’exerce une force dans ce sens (point de vue dynamique). Ce qu’a pu évoquer par exemple Michel de M’Uzan d’une déliaison résultant d’une surcharge d’excitation sexuelle peut certes s’observer, comme une sorte d’effet disjoncteur, mais ne saurait tenir lieu de principe générateur du fonctionnement psychique.  

Denys Ribas a sans doute raison d’insister sur le fait que « l’énergie dissociative doit être bel et bien réelle » – à la jonction du biologique et du psychique. Freud n’a cessé de nous mettre en garde, en effet, contre une dérive spiritualiste ou moralisante consistant à parler en termes de principe de vie ou de mort  (un peu comme tel président appelant au combat contre les forces du mal !)… Se rallier à cette idée d’un principe, dépourvu d’énergie physique, nous ramènerait à une dynamique  spiritualiste. En fondant la métapsychologie sur la base d’un pulsionnel organo-psychique, Freud entendait bien poser les bases conceptuelles et méthodologiques d’un abord scientifique de la vie subjective. S’il use volontiers du terme « vie d’âme » (Sielenleben), il est clair que celle-ci n’a pour lui rien de métaphysique. La physique d’aujourd’hui nous permet du reste d’envisager le Ich freudien comme un objet naturel complexe, qu’il n’est pas question en tous cas de dé substantialiser

La notion d’intrication-désintrication sur laquelle Denys Ribas a centré son rapport au congrès de langue française de 2002 peut aider à éclairer cette question d’antagonisme énergétique. Lorsque Ribas parle d’une possible « adhésivité de la libido désintriquée », cela évoque une dynamique insuffisante de déliaison qui aurait pour conséquence un investissement libidinal adhésif. Or le terme d’intrication a été conçu pour désigner l’intégration de composantes agressives dans la vie libidinale. Et l’on peut, en effet, observer cliniquement les effets d’une agressivité « pure », c’est à dire désintriquée des autres composantes libidinales.

L’intrication habituelle des composants d’amour et d’agression se conçoit d’autant mieux qu’ils sont les uns et les autres de nature libidinale – comme D.W. Winnicot l’a beaucoup souligné. C’est aussi bien ce qu’exprime au registre de l’oralité la formule courante « je t’aime, je te mangerais ! », laquelle ne renvoie à aucun manichéisme principiel, mais à une destructivité (de l’objet) inhérente à l’exercice primaire de la pulsionnalité orale. Je pense aussi à ce que nous dit Gérard Szwec de « La mère surintricante » (2002).

Ce qu’il faut bien remarquer, c’est que le degré d’intrication libidinale de la composante agressive ne détermine aucunement le jeu possible de la déliaison. La force dé liante tend à défaire le lien libidinal ; elle est désinvestissement (d’objet). Alors que l’agressivité tend au contraire à plus ou moins s’intriquer comme composante de l’investissement libidinal, et cela pas seulement au registre de l’oralité (carnassière), mais aussi de l’analité, de la motricité, etc. On retrouve ici la composante d’emprise, et nous ne devons pas perdre de vue l’étymologie militaire du terme investir. Nous allons revenir sur le caractère fixateur et non pas déliant des dispositions agressives-hostiles ; mais disons déjà que, contrairement à l’agressivité, la tendance dé liante (désinvestissante) ne saurait être dite intriquée, puisqu’elle intervient en pur antagonisme dynamique, au sens d’un couple de forces.

Il faut surtout cesser de mélanger destruction et déliaison – c’est l’impossibilité de les articuler l’une à l’autre qui mène à déconstruire le concept freudien de pulsion de mort.

La difficulté de Freud (1920) à donner une expression clinique à l’action des supposées « forces de mort » tient surtout au fait que le terme destruction ne peut avoir de portée que phénoménologique. Quand on parle de destruction, on ne fait que décrire des effets sur des objets … L’idée de Sabina Spielrein (1912) d’un « instinct de destruction » se soutient de méconnaitre que la libido puisse être, en tant que telle, destructrice de son objet. Freud avait pourtant pertinemment relevé ce besoin qu’ont les religions de créer le Diable… pour disculper Dieu !… Alors, nous faut-il une pulsion de mort pour blanchir la libido ?

La question essentielle est ici de savoir si des effets concrets, bénéfiques ou destructeurs, doivent faire définir des natures différentes d’énergie en cause. La chaleur qui réchauffe serait-elle d’une autre nature que celle qui crame ? Le vent favorable est-il d’une autre espèce que celui qui détruit ? Non, bien sûr car, comme Freud l’a toujours souligné, et cela dès son Esquisse[3], cela résulte bien plutôt de la quantité énergétique mise en jeu. (Freud, 1914, p. 228)) 

S’il a récusé au départ le terme de destrudo, c’est qu’il inclinait plutôt à penser que l’antagoniste d’éros qu’il a cherché à conceptualiser devait œuvrer comme désinvestissement silencieux, davantage que comme investissement destructeur (Freud, 1929). Ce qui n’implique pas une absence d’énergie, mais peut-être une force de nature différente.[4]

 

3 – On se demande, en troisième lieu, pourquoi Freud a tenu à appeler « de mort » la tendance dissociative de base dont tout nous indique qu’elle est indispensable à la subjectivation. Une telle idéologie du négatif mortifère ferait envisager la négation, le masochisme, le surmoi, de façon péjorative. Pour le coup, la théorie freudienne en viendrait bel et bien à perdre la tête ! Heureusement, dans son texte clé La négation (1925, p.167) Freud lève l’ambigüité en posant l’opération de négation comme temps clé du processus de reconnaissance subjective : « La négation est une [première] manière de prendre connaissance du refoulé », dit-il. Dire non est au principe même de la subjectivation.  

Les considérations de Jean Laplanche (1998) sur « la soi disant pulsion de mort » sont tout à fait éclairantes dans ce sens. Il part de l’idée qu’Eros-liaison œuvre surtout « dans un sens narcissique » puisqu’il tend foncièrement, dit-il, à « faire de l’un » (Lacan) ; alors qu’une subjectivation différenciée implique plutôt qu’on se soustraie pour ex-sister. Laplanche fait remarquer qu’une pure culture de ‘pulsion de vie’, sans contre partie, serait tout aussi mortifère que l’autre pure culture (‘de mort’) évoquée par Freud. La vie psychique est menacée des deux côtés… Mais alors, pourquoi qualifier « de mort » l’un des termes du dualisme dynamique, plutôt que l’autre, étant donnés les effets mortifères aussi bien de trop de l’un (liaison) que de trop de l’autre (déliaison), ou de pas assez de l’un ou de l’autre ?…[5]

Toute subjectivation résulte d’une suffisante mise en jeu dans le psychisme de la dialectique liaison-lâchage. C’est ainsi que subjectiver son sexe implique la capacité d’éprouver l’incomplétude du sexe qu’on n’a pas. Mais il faut surtout rappeler qu’à la base même du développement individuel, il y a la nécessité de sortir de la symbiose unifiante à la-mère-toute-pourvue.[6]  On appelait symbiotiques certaines psychoses infantiles ; et ma pratique de la clinique des psychoses m’a souvent conduit à y constater des collapsus identificatoires qui s’avèrent insubjectivables

Pour récapituler, le triple questionnement qui précède m’amène à considérer que la force dissociative : 1/ n’a pas à être considérée comme une forme particulière de pulsion, mais 2/ qu’elle s’exerce comme une force fondamentale dé liante, et que 3/ c’est un fourvoiement imaginaire que de qualifier celle-ci « de mort ».

 

La dynamique dé liante dans quatre processus au service de la subjectivation.

Je propose d’examiner maintenant le rôle clé de la déliaison dans plusieurs processus qui conditionnent de façon décisive le développement subjectif et la subjectivation.

1      – D’abord, on ne saurait trop souligner son rôle déterminant dans cette solution pulsionnelle hautement subjectivante qu’est l’activité sublimatoire ;

2      –  On ne peut manquer d’évoquer ensuite la déliaison du deuil comme étape souvent décisive de progrès subjectif –  à l’opposé de la fixation mélancolique ;

3      –  Il est intéressant dans cette optique de mieux préciser la qualité d’un investissement parental à même de favoriser le développement de la vie subjective de l’enfant ;

4      –  On débouche enfin sur le fait que la visée subjectivante de la cure psychanalytique s’effectue au travers d’un travail d’ana-lyse de la fausse-vraie liaison transférentielle.

Reprenons donc chacun de ces points plus en détail.

 

1 – La sublimation au delà du principe de plaisir.

Concernant ce destin pulsionnel particulier qu’est la sublimation, il est révélateur que Freud n’ait pas pu rédiger ce qui devait constituer un quatrième volet de sa Métapsychologie (1915). On sait en effet qu’après les articles Destins des Pulsions, Le Refoulement, et L’Inconscient, il projetait de spécifier la sublimation comme autre destin pulsionnel.

Il avait pourtant déjà dégagé clairement (Freud, 1914, p. 237) que la voie sublimatoire devait être distinguée du processus imaginaire d’idéalisation (de l’objet et/ou du moi). Mais il n’était pas encore en mesure, en 1915, d’en achever la conceptualisation – pour la bonne raison que cette satisfaction pulsionnelle sans décharge en quoi consiste le changement de but sublimatoire, situe en partie celui-ci dans un au-delà du principe de plaisir que Freud n’a pu concevoir, comme on sait, qu’à partir de 1920. Une métapsychologie de la sublimation ne pouvait précéder le nouveau pas de sa pensée vers cet au-delà ouvrant à ce que René Roussillon a justement appelé sa « seconde métapsychologie ».

Si le but de l’activité pulsionnelle reste toujours, bien sûr, la satisfaction, on voit que celle-ci peut énormément varier dans ses modalités : depuis le court-circuit de décharge expulsive hors psyché, en « pur principe de plaisir », jusqu’aux circuits créatifs de la jouissance en tension inhibée quant au but.

On parle généralement à ce propos de maturation pulsionnelle, mais sans toujours voir que celle-ci ne peut résulter que de la mise en jeu du dualisme dynamique, faisant travailler la dialectique liaison-déliaison vers davantage d’au delà de la simple satisfaction-décharge.

La satisfaction pulsionnelle sublimatoire sans décharge rejoint en fait le paradoxe économique dont Freud a dû rendre compte à propos du Masochisme (Freud, 1924). Le paradoxe de la jouissance masochiste force à reconnaître la contribution de cette force opposée à la libido érotique liante, désignée du terme impropre de pulsion de mort. Malgré sa difficulté à donner de cette dernière des illustrations concrètes du côté de l’agression internalisée, Freud ne démordra pas de la nécessité de concevoir un antagoniste d’Eros sans laquelle il n’y aurait pas de dé-liaison possible. Et j’ajouterai : pas de négation, ni de soustraction, pas d’ex-sistence subjective, et bien sûr pas …d’ana-lyse !…

On sait combien Freud aimait prendre en exemple l’aptitude de la physique contemporaine à réviser ses propres concepts.[7] Il nous est aujourd’hui tentant de rapporter l’antagonisme dynamique intrapsychique à celui qui se joue dans l’Univers entre l’expansion centrifuge et la force d’attraction gravitationnelle – forces non similaires, bien sûr, mais dont le relatif équilibre permet à la matière de se mouvoir dans l’espace. Rien de surprenant en somme à ce que le développement d’une subjectivité relève d’un antagonisme dynamique comparable à celui qui empêche la matière cosmique de se précipiter/condenser en naines blanches ou en trous noirs… La vie psychique apparait alors, elle aussi, devoir se déployer entre deux mortifères possibles : d’un côté l’implosion fusionnante et, de l’autre, la fuite centrifuge dans l’isolement glacé… 

Le physicien Edgar Gunzig (2004) va jusqu’à considérer quant à lui que les corps matériels et le vide quantique ne sont que deux états de la matière, mutuellement (dynamiquement) réversibles… D’autres en sont venus aujourd’hui à postuler une énergie noire pour rendre compte de certains effets antigravitationnels… 

Il reste que la sublimation constitue une manière souvent heureuse de surfer durablement entre ces deux mortifères.  Elle peut toutefois comporter un certain masochisme – comme peut l’être l’endurance du psychanalyste dans l’exercice de son art ! L’activité artistique quant à elle n’exclut pas un taux élevé de suicides ; et c’est aussi un prix de la créativité que d’impliquer nécessairement un certain meurtre des formes déjà existantes pour pouvoir en produire de nouvelles.

 

2 – Le travail de deuil au service de la vie subjective.

Le temps manque ici pour envisager cet autre processus-clé de la vie psychique qu’est le travail de deuil. Celui-ci revient pour l’essentiel à opérer un certain détachement par rapport à la disparition d’un « objet » investi libidinalement. Un tel travail ne saurait évidemment s’accomplir sans qu’une force de dé-liaison libidinale y soit mise à profit.

La comparaison effectuée par Freud entre Deuil et Mélancolie (1915) est fort éclairante à cet égard. Tout se passe en effet comme si l’état mélancolique réalisait une sorte de prise en masse d’un lien haineux (libidinal donc) à l’« objet » premierl mauvais. Sa caractéristique majeure est son manque de détachement, précisément – à l’opposé donc du processus de deuil. La mélancolie constituerait ainsi un exemple frappant de l’éventualité suggérée par Laplanche d’un mortifère résultant d’une insuffisante mise en jeu de la déliaison.

On peut du reste souvent vérifier dans la clinique combien la fixation d’un patient (enfant ou adulte) à une figure parentale s’avère d’autant plus forte et contraignante que la relation au parent en question aura été empreinte d’une modalité sadique et maltraitante.[8] Le mélancolique collé à son ‘mauvais objet’ apparait de cela exemplaire.

 

3 – Du bon investissement parental pour la subjectivité naissante.

Ne prendre en compte que les effets de l’énergie liante libidinale (Eros) ne permettrait pas non plus de répondre à la question de savoir comment caractériser un bon investissement parental – question évidemment cruciale pour saisir l’engendrement générationnel des maladies mentales. Il ne suffit pas de quantifier l’investissement parental, ni en termes de quantité de libido érotique, ni d’énergie d’emprise, ni d’investissement narcissique – pas plus d’ailleurs que dans un dosage quelconque de chacun de ces trois composants … On ne cesse de vérifier, en effet, les inconvénients possibles sur le développement subjectif de l’enfant de chacun de ces trois modes d’investissement libidinal, ainsi que de leurs combinatoires…

C’est qu’il faut considérer une autre qualité décisive du « good enough » si bien illustré par Winnicott, à savoir précisément le suffisant détachement qu’il doit aussi comporter. L’investissement parental se doit être certes d’être animé d’une pulsionnalité effective, pour n’être ni formation réactionnelle, ni faux self ; mais sans pour autant viser la décharge incestueuse dégradante pour l’enfant-objet-sexuel ; ni étouffer celui-ci par l’emprise ; ni trop l’instrumenter comme prolongement narcissique…

Un bon investissement parental doit donc comporter quelque chose de l’ordre d’un suffisant détachement. La possibilité pour l’enfant de développer une vie subjective propre nécessite que sa mère puisse être avec lui autre chose que liante libidinalement. Peut-être touchons-nous ici un point d’aveuglement symptomatique de Freud : les limites de son auto-analyse ne semblent guère lui avoir montré la complexité dynamique du rapport d’un fils à sa mère. Il a pu l’imaginer ne comportant aucune ambivalence – et à plus forte raison, sans doute, ni distraction ni détachement

Je pense ici à la figure paradoxale de la fameuse vierge gothique toulousaine détournée de son enfant, qui fascinait Jean Cournut. Un certain détachement parental n’est-il pas ici représenté comme idéal – donnant son plein espace au sujet naissant ? 

Les chances du développement subjectif de l’enfant tiennent à la mise en œuvre, dès les interactions premières, d’une composante de dé-liaison objectale telle que le bébé soit sollicité anticipatoirement d’ex-sister comme sujet. Et l’on peut remarquer au passage que ce supposer le bébé sujet de la part du parent constitue bel et bien une forme de transfert. C’est en tous cas la balance des dispositions parentales entre investissement érotique, narcissique, et détachement respectueux (considération) qui va donner ses chances au sujet nouveau.

La pratique des thérapies familiales autour de jeunes psychotiques ne cesse de montrer l’importance clé de cet équilibre. Aussi est-il surprenant de voir Paul Denis (2002, p.1807) se contenter d’envisager une limitation réciproque de l’emprise par la satisfaction, les considérant comme des « éléments complémentaires, l’un servant l’autre et l’autre arrêtant le premier lorsqu’une expérience de satisfaction peut se constituer ». Est-ce à dire que seule la satisfaction pulsionnelle serait susceptible de mettre une limite à l’emprise d’un parent ? Les thérapies au long cours nous enseignent plutôt que l’autonomisation subjective du jeune requiert un minimum de transformation de but (sublimatoire) de l’investissement du parent. 

C’est d’ailleurs au départ cette composante d’investissement sublimatoire qui tend à donner au parent le détachement nécessaire pour se montrer réceptif aux accroches pulsionnelles de l’enfant et y répondre souplement de manière à favoriser les renversements subjectivants (Penot, 2001). Et c’est aussi ce détachement qui va faire qu’une mère pourra accepter que son enfant investisse une autre personne (idéalement le père) pour y déplacer (transférer) des investissements portés sur elle à l’origine.

Il reste qu’on ne saurait se dispenser de reconnaitre la nécessité d’une force de dé-liaison oeuvrant dans la psyché en se contentant d’en attribuer la fonction à l’« objet » parental – car on se demande alors d’où ce dernier tirerait lui-même une telle capacité…

 

4 – Déliaison et processus psychanalytique.

Nous en arrivons enfin à considérer le travail de la cure psychanalytique comme mise en jeu du couple liaison-déliaison pour dynamiser son processus.[9] La perlaboration (working through) travaille sur la vraie/fausse liaison de transfert. Si la tâche première du psychanalyste consiste bien à « supporter le transfert » (Lacan, 1968), il faut encore que celui-ci soit interprété à temps (ce que ne faisait guère le même Lacan). L’acte interprétatif permet en effet de « restituer » (Freud, 1937) le lien transférentiel au patient, dans sa vérité singulière de passé perdu, le rendant du même coup subjectivable

Mais cet objectif ne peut être atteint que dans la mesure où le travail d’ana-lyse aura permis d’opérer une dé-liaison suffisante de la fixation libidinale transférée. 

Dans l’optique de la « talking cure » et de son efficace, Lacan proposait de faire coïncider « la pulsion de dissociation … avec le fait que l’être humain parle ». Il voulait prolonger par là l’importance clé donnée par Freud à l’opération de la Négation (1925). Aussi a-t-il considéré la force de déliaison comme spécifique de ce qu’il appelle « le parlêtre ». Il effectue là une nette rupture avec les références biologisantes du Freud d’Au-delà du principe de plaisir (1920), mais il converge avec un autre bon connaisseur de la psychose, Herbert Rosenfeld, qui remarquait, je m’en souviens,  qu’une personne se trouve divisée dès lors qu’elle (se) parle

Précisons que si la négation (Verneinung) constitue le mode premier de reconnaissance de quelque chose (chez le petit enfant, et dans la cure), c’est qu’elle permet une re-liaison secondaire comportant un gain de signifiance (opération méta-phorique). C’est en cela qu’elle s’oppose foncièrement au déni (Verleugnung) qui n’est, lui, que dé-liaison ou plutôt non-liaison – et se traduit par le clivage. On ne saurait trop insister sur ce fait que le déni joue dans un sens radicalement inverse de celui de la négation sur le processus symbolisant et la subjectivation qui en dépend. (Penot, 1989)

Je me démarque sur ce point d’André Green (1993) en pensant que le déni-clivage n’a pas à être considéré comme une forme du « négatif ». Cela comporte, en effet, l’inconvénient de mettre dans le même sac l’opération de la négation et le mécanisme du déni (de jugement) dont les effets respectifs sont foncièrement inverses pour ce qui concerne le processus individualisant d’appropriation subjective. (Penot, 1989)  Je dirai que le terme globalisant de « négatif » me semble véhiculer dans le champ de la psychanalyse des inconvénients conceptuels similaires à l’appellation « de mort » critiquée plus haut, car il condense imaginairement gommage désubjectivant du déni et fonction symbolisante de la négation. 

Quant à la compulsion de répétition, son allure « démoniaque » a pu la faire considérer par Freud comme mortifère et donc de mort. (Freud, 1920)  Mais le même Freud en est venu à voir que cette irruption déplaisante tendait à imposer la prise en compte d’une donnée existentielle rejetée par le narcissisme. Il l’a alors considérée davantage sous l’angle du « besoin de restitution » (Freud, 1937), ou plutôt d’un déterminisme de restitution qui tendrait obstinément à re présenter, comme fait le cauchemar, une donnée traumatique en défaut de symbolisation et de reconnaissance psychique.

 

Pour conclure provisoirement sur la dynamique Eros/Anteros.

Sans doute notre conceptualisation de la dynamique conditionnant la subjectivation humaine est-elle encore loin du compte – ce qui est en soi motivant pour poursuivre… Pour ma part, c’est en après coup (comme toujours) que je peux aujourd’hui m’apercevoir de la nécessité de la trajectoire qui m’a fait partir, dans les années quatre-vingt, d’une revue systématique du concept freudien de déni (Verleugnung), pour m’amener à cette remise en question aujourd’hui de la notion de pulsion de mort – en m’étant consacré tout ce temps à l’étude des conditions premières de la subjectivation. (Penot, 2001)

Il reste que reconnaître le rôle vital de la dynamique dé-liante dans le développement de la vie subjective amène surtout à se poser de nouvelles questions.

A commencer par celle de savoir jusqu’à quel point on peut considérer la force de dé-liaison à l’œuvre dans le déni-clivage comme étant foncièrement de même nature que celle mise à profit pour accomplir le processus de deuil. Il n’est pas facile, en effet, de concevoir que la même force dé-liante puisse produire de la non intégration dé subjectivante, et/ou au contraire favoriser la subjectivation.

Il faut remarquer cependant que les potentialités de l’énergie libidinale (liante) offrent un paradoxe similaire : la même libido capable de nourrir des opérations sauvagement destructrices d’une proie, va s’avérer par ailleurs à même d’animer des entreprises constructives, aimantes, créatives… Il n’y a dès lors pas lieu de s’étonner que la même énergie dissociative puisse, d’un côté, en tant que dé-liante, servir la plus radicale des méconnaissances, celle du déni-clivage et, de l’autre, dénouer dynamiquement des liens devenus mortifères pour permettre le processus de deuil ouvrant à de nouvelles liaisons.

J’ai insisté sur le fait que l’attaque sadique d’un lien est autre chose que son déni. La première relève d’une charge libidinale haineuse, tandis que le déni met plutôt à profit ce que je pense être la composante dynamique dé-liante, désinvestissante, malencontreusement qualifiée de mort. Il est toujours important d’évaluer la prédominance de l’un ou de l’autre dans la genèse des pathologies relevant d’un héritage traumatique majeur. 

Je dirai pour finir que l’on peut mieux saisir l’utilité (dialectique) de la force de dé-liaison une fois levé l’écran imaginaire consistant à la déconsidérer globalement comme « de mort ». Cette perspective que je propose pourrait ainsi permettre à notre recherche psychanalytique de mieux évaluer les possibles effets de mort ou de vie subjective qui résultent de la mise en jeu de cet antagonisme dynamique freudien, Anteros, fournissant les diverses conjonctions cliniques observables chez nos patients d’aujourd’hui.

 

 

Références bibliographiques.

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DENIS P. 1992, « Emprise et théorie des pulsions », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n° spécial congrès 6/1992, p.1297-1415.

DENIS P. 2002, « Un principe d’organisation-désorganisation », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n°5 / 2002, p. 1799-1808.

FAIN M. et BRAUNSCHWEIG D. Eros et Anteros, Payot 1971.

FREUD S. 1914, « Pour introduire le narcissisme », Œuvres complètes, vol. XII, p. 228-29.

FREUD S. 1915, « Pulsions et destins de pulsions », Œuvres complètes, vol. XIII, p.172.

FREUD S. 1915 , « Deuil et mélancolie », Œuvres complètes, vol. XIII, p.259.

FREUD S. 1920, « Au delà du principe de plaisir », Œuvres complètes, vol. XV, p.273-338.

FREUD S. 1924, « Le problème économique de masochisme », Œuvres complètes, vol. XVII, p.9-23.

FREUD S. 1925, « La négation », Œuvres Complètes, P.U.F. vol. XVII, p.168.

FREUD S. 1929, « Le malaise dans la culture », Œuvres Complètes, vol. XVIII, p. 305. 

FREUD S. 1937, «  Constructions dans l’analyse », Résultats, idées, problèmes II, P.U.F. p.280.

GREEN A. 1993, Le travail du négatif, Edit. de Minuit, chap. IV, p. 113-122.

GREEN A. 2002, Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, P.U.F.

GUNZIG  E., BRUNE E., 2004, Relations d’incertitude, édit Ramsay, Paris.

LACAN J. « L’acte psychanalytique », séminaire de Juin 1968, toujours inédit.

LAPLANCHE J. 1998, « La soi-disant pulsion de mort : une pulsion sexuelle », in Revue    Adolescence, édit. Bayard, Paris,  n° 30, p. 204-225.

PENOT B. 1989, Figures du déni – en deçà du négatif, Dunod, réédité chez Erès, 2003.

PENOT B. 2001, La passion du sujet freudien, édition Erès, Toulouse.

RIBAS D. 2002, « Chroniques de l’intrication et de la désintrication pulsionnelle », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n°5 / 2002, p. 1689-1767.

ROSENBERG B. 1991, Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Monographie de la Revue Française de Psychanalyse, P.U.F.

SZWEC G. 2002, « La mère ‘surintricante’ », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n°5 / 2002, p.1789-1797.

WINNICOTT D. W. 1975, Jeu et réalité, Paris Gallimard.

 

 

Résumé

Le mouvement psychanalytique a du mal à surmonter le malaise légué par ce que Freud a voulu appeler « pulsion de mort ». Le terme s’avère doublement malencontreux : d’abord parce que la nécessité perçue par Freud d’un antagoniste dynamique à Eros-liaison n’implique pas une pulsion particulière ; ensuite parce que cet Anteros est une nécessité vitale pour la vie psychique, et particulièrement le processus de subjectivation. L’idée de « pulsion de destruction » (Sabina Spielrein) confond poussée dissociative (déliante) et composante agressive de l’investissement libidinal. Aussi faut-il surtout cesser de mélanger destruction et déliaison – l’impossibilité de les articuler l’une à l’autre suffit à invalider le concept de pulsion de mort.

La nécessité d’Anteros-déliaison  peut être montrée au travers de plusieurs processus-clés du développement subjectif : l’activité sublimatoire, le travail de deuil, la fonction parentale, la cure psychanalytique…

 

 

 

Mots clés

Pulsion (de mort) – dynamique (point de vue) – intrication – déliaison –  destructivité sublimation – parentalité – deuil – subjectivation – processus analytique – déni-clivage.

 




[1] Celle de D.W. Winnicott me semble particulièrement convaincante.

[2] Même si ces auteurs entendaient surtout opposer un Anteros social à l’Eros privé.

[3] Dans l’Esquisse (1895) Freud pose comme tendance de l’appareil nerveux de ramener l’investissement à zéro.

[4] Prévert a bien su exprimer cela : « mais la vie sépare ceux qui s’aiment, tout doucement sans faire de bruit, et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis »…        

 

[5] La vitalité sans limite des cellules cancéreuses n’illustre-t-elle pas l’exercice d’un Eros sans contre partie ?

[6] C’est l’idée du « meurtre » du parent primordial – que Freud a curieusement dirigé sur le père (de la horde).

[7] Notamment dans Pour introduire le narcissisme, Œuvres Complètes, XII, p. 221.

[8] C’est  l’intérêt du concept de mère morte tel que l’a proposé André Green : une présence mortifère. Inversement, il s’avère que la plupart des écrivains Anglais du XIXème siècle étaient orphelins précoces…   

[9] Je renvoie là-dessus au congrès de L. F. sur Le processus – Revue Française de Psychanalyse, n° 5/2004.

Publié le 4 février 2015

    
 

Des membres de la SPP proposent à titre individuel, aux professionnels de la santé mentale (psychiatres, psychologues, psychothérapeutes, paramédicaux) des suivis cliniques et des analyses de pratique. Vous pouvez directement contacter les membres de votre région que vous trouverez dans la liste des membres par ville.

 

Quelques classiques autour du numéro Le mensonge (volume 79, numéro 1, 2015)

Chasseguet-Smirgel, 1969 : le rossignol de l’empereur de Chine ( Essai psychanalytique sur le faux)

Diatkine & Favreau, 1956 : Le caractère névrotique

Fain, 1984 : Des complexités de la consultation en matière psychosomatique

 

Freud dit que l’analyste doit être motivé par l’amour de la vérité, rejoignant en cela tout chercheur scientifique… Pourtant, le couple vérité – mensonge, et ses variantes : vrai – faux, authentique – contrefait, authentique – factice, n’occupent pas une place importante dans la littérature psychanalytique, en dehors de quelques développements sur les éléments d’authenticité et d’inauthenticité rencontrés dans les pathologies des états-limite. La mythomanie, ancêtre symptomatique, en quelque sorte, de la clinique de l’inauthenticité, ne se rencontre guère davantage dans les pages de notre revue, victime sans doute de son association trop fréquente avec des pathologies comme la psychopathie qui, à de rares expressions près (Jean Bergeret, Gilbert Diatkine…),  a peu intéressé les psychanalystes, à moins que ce ne soit dans sa version en rapport avec la criminalité (Claude Balier). Evelyne Kestemberg, dans sa description de la relation fétichique à l’objet et des « psychoses froides » a également insisté sur l’importance de la facticité comme élément central des modalités objectales de ces patients.

En cherchant bien dans les pages de la Revue française de psychanalyse, on peut néanmoins trouver quelques textes qui peuvent venir compléter la lecture du numéro sur le mensonge. Un texte de Michel Faim (Des complexités de la consultation en matière psychosomatique, Revue française de Psychanalyse 48 (5) : 1209-1228, 1984), qui ne fait pas partie de ses plus connus, captive le lecteur par l’intensité de son évocation clinique et aussi par son originalité – un quasi compte-rendu d’une consultation d’orientation, où la mythomanie occupe une certaine place dans une situation clinique par ailleurs fort riche.

Le rapport de René Diatkine et Jean Favreau au 18ème congrès des psychanalystes des langues romanes, comme on appelait à l’époque notre CPLF actuel, en 1955, ne présente pas qu’un intérêt historique. À une époque où la psychanalyse était encore, pour la majorité des praticiens, une psychanalyse des névroses – et à une époque où la majorité des analysants était également composée de « névrosés », pour reprendre un autre terme largement utilisé à l’époque – ce rapport sur, justement, « Le caractère névrotique » (Revue française de Psychanalyse 20 (1-2) : 151-201, 1956) décrit de façon vivante un cas d’hystérie masculine avec mythomanie qui peut-être, dans notre clinique d’aujourd’hui, aurait (trop) tôt fait de rejoindre les états-limite.

C’est surtout la conférence que Janine Chasseguet-Smirgel a prononcée à la Société psychanalytique de Paris le 21 mai 1968 (ce qui prouve que les psychanalystes travaillent et réfléchissent en toutes circonstances) qui attire l’attention. Elle se présente comme une vaste étude argumentée et très complète sur la problématique du faux (Le rossignol de l’empereur de Chine (Essai psychanalytique sur le « faux »), Revue française de Psychanalyse 33 (1) : 115-141, 1969). Dans une analyse métapsychologique serrée, alliant des cas cliniques à une abondante référence littéraire et artistique (où l’on retrouve en particulier l’œuvre et la personne du romancier et dramaturge suédois August Strindberg, 1849-1912), Chasseguet-Smirgel montre que l’opposition vrai – faux implique souvent une opposition entre « vivant » et « factice ». Mais ce « vivant » s’apparente à une capacité, à une  efficience, à une puissance, qui envoient au phallus paternel, tant et si bien « qu’il s’agit toujours, quel que soit le sexe du producteur ou de l’adorateur du « faux », d’un objet qui représente le phallus ». Ces réflexions amènent l’auteur à s’intéresser de plus près à la psychopathologie du paranoïaque, connu pour sa tendance à se présenter comme « autodidacte »,  car dans « la nécessité de court-circuiter la phase d’introjection du pénis paternel ». De ce fait, « l’investissement narcissique positif de ce pénis ayant été reporté sur le Moi, aura pour résultat de donner aux productions du paranoïaque destinées à représenter son pénis dans toute sa gloire un caractère d’inauthenticité, car elles recèlent une faille capitale. ». C’est lorsque le paranoïaque, volontiers meneur d’hommes ou inventeur de nouveautés brillantes, est confronté au refus des autres de lui reconnaître « son phallus magique autonome » (autonome au sens où il a été acquis sans passer par le père), que sa problématique tourne à la persécution : « son désir d’acquérir le pénis paternel par l’introjection anale érotisée est réactivé et l’amène à la représentation persécutoire d’un rapport homosexuel sadique ». Chasseguet-Smirgel conclut que « le faux est donc lié au camouflage du caractère anal du pénis du sujet, qui n’a pu se constituer un pénis génital, narcissiquement satisfaisant, faute d’une identification paternelle adéquate. »

 

Les traitements psychanalytiques de patients somatiques

Claude Smadja

Janvier 2015

 

 

Depuis la naissance de la psychanalyse au début du siècle dernier, un nombre de plus en plus important de patients ont pu profiter des bienfaits de son approche thérapeutique spécifique.

Toutefois, pendant longtemps les indications de traitements analytiques étaient réservées aux malades présentant une organisation névrotique de leur personnalité. Il s’agissait donc le plus souvent de patients hystériques, phobiques ou obsessionnels. Car un traitement analytique ne pouvait se dérouler convenablement et produire ses effets positifs sur le psychisme du patient que sous certaines conditions, à la fois psychiques et techniques. Le patient doit être capable de développer, au cours du traitement analytique, des mouvements affectifs profonds et de nature inconsciente à l’égard de son analyste, mouvements qui définissent le transfert. Ce même patient doit être en mesure de produire, en séances, au travers de son discours associatif des formations psychiques qui témoignent de la fonctionnalité de son inconscient. A partir de ces caractéristiques psychiques l’analyste peut exercer son art de l’interprétation en révélant au patient le sens inconscient et caché de ses contenus psychiques présents à sa conscience mais aussi le sens inconscient des résistances qu’il oppose au cours du processus analytique. Le cadre analytique classique repose sur un ensemble de règles élémentaires qui permettent précisément  à partir du respect de l’association libre chez le patient et d’une attitude de neutralité bienveillante chez l’analyste, l’émergence de mouvements transférentiels et de processus inconscients  aptes à laisser se développer un processus analytique sur lequel repose le travail analytique de l’analyste.

Petit à petit, les psychanalystes ont été confrontés, dans leur pratique, à des patients dont l’organisation psychique était plus précaire et qui se situait éloignée d’une organisation névrotique, à des degrés variables. Ils ont dû à l’exemple de Freud, aménager le cadre du traitement analytique classique afin de répondre aux nouvelles conditions psychiques issues du fonctionnement mental du patient. La variation la plus importante apportée au cadre analytique face à ces nouvelles organisations psychiques que nous pouvons schématiquement regroupé dans la famille des états limites, concerne l’activité du psychanalyste en séance. Il s’agit d’une modification apportée à la règle de neutralité chez l’analyste. Cette activité, chez l’analyste, a pour but de favoriser le processus associatif chez son patient lorsque celui-ci se trouve gravement paralysé et menace, de ce fait, le déroulement du traitement analytique.

La psychosomatique est un domaine de la psychanalyse qui s’intéresse au fonctionnement mental des malades somatiques. Il est ainsi devenu tout à fait naturel

 

que des psychanalystes prennent en traitement analytique des malades souffrant d’affections somatiques. L’expérience de ces traitements a conduit les psychanalystes psychosomaticiens à faire subir au cadre des traitements analytiques une série d’aménagements techniques dans le but de respecter la fragilité à la fois psychique et somatique du patient mais aussi  et surtout de  favoriser l’expression des processus psychiques, leur enrichissement et leur élaboration dans le temps et selon leur rythme propre. Ces aménagements du cadre dans le traitement analytique des patients somatiques reposent sur quelques données élémentaires en matière de psychosomatique.

En premier lieu un patient souffrant d’une affection somatique est un patient fragile ; cette fragilité affecte à la fois son corps et son psychisme, à des degrés variables. En second lieu, un patient souffrant d’une affection somatique est un patient dont le fonctionnement psychique est marqué du sceau d’une sensibilité accrue aux évènements relationnels autant qu’aux évènements internes. En général cette hypersensibilité psychique va de pair avec une diminution des capacités d’élaboration psychique. Enfin, un patient souffrant d’une affection somatique peut être amené à répondre aux évènements affectifs et relationnels par des expressions somatiques et particulièrement, à travers sa maladie propre.

A partir de ces données cliniques élémentaires dont l’intensité varie chez chaque patient, on comprend immédiatement le sens des aménagements du cadre des traitements analytiques avec les patients souffrant d’une affection somatique. Pierre Marty a formulé une règle générale qui s’applique à l’ensemble des patients somatiques dans le cadre d’un traitement analytique et qui permet au psychanalyste de suivre pas à pas les variations économiques du fonctionnement mental de son patient et d’y faire correspondre les réponses analytiques les mieux adaptées. Cette règle s’énonce ainsi : « de la fonction maternelle à la psychanalyse. » Cette règle repose sur l’idée d’une palette de possibilités interprétatives présentes potentiellement chez l’analyste et dont l’emploi va dépendre des qualités propres du fonctionnement mental du patient et de ses aptitudes à intégrer, à ce moment-là, la modalité interprétative énoncée par son analyste. Cette règle repose aussi sur l’idée d’une trajectoire dans la qualité et la force de l’organisation psychique du patient, trajectoire qui peut être empruntée dans les deux sens, celui de l’organisation ou de la réorganisation comme celui de la désorganisation.

Les deux pôles figurés dans la règle technique de Pierre Marty (l’analyste endossant une fonction maternelle et l’analyste interprète) engagent l’analyste dans une modalité de travail analytique différente avec chaque patient.

Lorsque l’organisation psychique d’un patient somatique est proche d’une organisation névrotique le cadre analytique classique peut être respecté sans aménagements particuliers. Dans ce cadre, l’analyste peut exercer son art de l’interprétation en réponse à des sollicitations riches de l’inconscient de son patient. Il laisse en même temps se développer les mouvements transférentiels de ce dernier et en interprétera la dimension de résistance. En général ces patients présentent des affections somatiques bénignes et habituellement réversibles.

A l’autre pôle le psychanalyste psychosomaticien est amené à voir des patients dont le fonctionnement mental est très précaire et qui souffrent d’une affection somatique évolutive, engageant quelques fois son pronostic vital. Ici la situation pratique est tout autre. Les aménagements techniques du cadre classique sont nécessaires à la mise en place d’un traitement analytique adapté à la situation du patient. Il s’agit avant tout d’établir avec le malade une relation analytique qui réponde à deux fonctions majeures : une fonction de par-excitation, qui protège le patient des sommes d’excitations qui peuvent être vécues de façon traumatique et, à l’inverse, une fonction d’animation du fonctionnement mental du patient dont le but est de créer un apport d’excitations vivantes au patient, particulièrement quand il se trouve dans un état de dépression essentielle. Ce sont précisément ces deux fonctions réunies ensemble chez le même thérapeute que l’on qualifie de fonction maternelle du thérapeute. L’exercice de cette fonction maternelle chez le thérapeute repose sur sa capacité à s’identifier profondément aux vécus souvent primitifs de son patient. C’est ici que l’analyste psychosomaticien sera conduit régulièrement à « prêter son préconscient»  à son patient lorsque celui-là se montrera défaillant et incapable d’exercer sa fonction d’élaboration psychique de ses contenus pulsionnels.

Nous comprenons maintenant le sens de la règle technique énoncée par Pierre Marty face au patient  somatique, au cours d’un traitement analytique. L’analyste est régulièrement soumis à des mouvements de rapprochement ou d’éloignement vis-à-vis de son patient en fonction des besoins de celui-ci de s’étayer sur la relation qu’établit l’analyste avec lui. La qualité de cette relation analytique a des effets économiques majeurs sur le fonctionnement mental du patient. Car les investissements analytiques qui soutiennent cette relation sont des investissements érotiques désexualisés qui contribuent à l’enrichissement du tissu narcissique chez le patient.

Grâce aux qualités de disponibilité et de flexibilité intérieure de l’analyste des patients somatiques peuvent désormais bénéficier de traitements analytiques quelque soit la nature et le degré de leur affection organique. A partir des aménagements dont nous venons de parler nous comprenons que les éléments matériels du cadre tels le nombre de séances hebdomadaires ou le  choix du fauteuil ou du divan vont dépendre de la qualité de l’organisation psychique du patient. Ainsi il est habituel de proposer au patient dont l’organisation est proche d’un fonctionnement névrotique soit une cure analytique classique à trois séances par semaine soit un travail analytique en face à face de une à trois séances par semaine. Au contraire lorsque nous sommes en présence d’un patient dont l’organisation psychique est précaire et éloignée d’un fonctionnement névrotique l’indication d’un traitement analytique en face à face à une ou plusieurs séances par semaine est habituellement requis.

 

Voir aussi la rubrique dans la rubrique Extensions : Présentation de la psychosomatique

Publié le 5 janvier 2015

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 NOUVEAUX MEMBRES ADHERENTS AGREES PAR LE CONSEIL D’ADMINISTRATION DANS SA SEANCE DU 29 MAI 2012

  • Khaled AIT SIDHOUM
  • Brigitte BENCHETRIT
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  • Claire CHOPIN-HOHENBERG
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Du Côté des Livres n°23

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Du côté des livre n°23, décembre 2014 est en ligne :

Qu’est-ce que le DSM ? Auteur : Steeves Demazeux. Note de lecture : Martin Joubert

Troubles de l’apprentissage chez l’enfant, comment savoir ? Ecouter, observer, aider. Auteur : Evelyne Lenoble. Note de lecture : Martin Joubert

Le Moi et l’Objet.  Auteur : Catherine Chabert. Note de lecture : Martin Joubert

Existe-t-il une éducation suffisamment bonne ? Auteur : Bernard Pechberty, Florian Houssier. Note de lecture : Martin Joubert

Dieu la mère. Auteur : Patrick Merot. Note de lecture : Martin Joubert

Freud et la culture. Auteur : Eric Smadja. Note de lecture : Renate Eiber

Lettres à Marcella Spira. Auteur : Jean-Michel Quinodoz, Mélanie Klein. Note de lecture : Hede Menke-Adler

Freud avec les écrivains. Auteur : Edmundo Gomez Mango, Jean-Bertrand Pontalis. Note de lecture : Renate Eiber

La clinique de Winnicott.  Auteur : Laura Dethiville. Note de lecture : Simone Sausse-Korff

Dans les traces du prénom, ce que les autres inscrivent en nous.  Auteur : Juan E. Tesone. Note de lecture : Renate Eiber

Béton armé. Auteur : Philippe Rahmy. Note de lecture : Simone Sausse-Korff

À propos des enfants

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À propos des enfants

Dominique J. Arnoux

En 1927, dans Einführung in die Technik der Kinderanalyse, Anna Freud[1] écrit : « A la différence de l’adulte, l’enfant n’est pas en état d’entreprendre une nouvelle édition de ses relations affectueuses. L’ancienne n’est pas encore épuisée. Ses premiers objets d’amour existent encore dans la réalité et non, comme chez le névrosé adulte seulement  dans l’imagination. Et plus loin : « L’analyste n’offre pas à l’enfant tous les avantages que trouve l’adulte à échanger les objets de son imagination contre un être vivant. »

Melanie Klein, en 1932, dans son livre Die Psychoanalyse des Kindes, écrit[2] : « D’après mes observations, il se produit une névrose de transfert[3] et il s’établit une situation transférentielle[4] aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte à la condition d’appliquer au premier une méthode équivalente à l’analyse de l’adulte, en évitant toute mesure éducative et en interprétant à fond le transfert négatif. Je me suis rendu compte que même l’analyse en profondeur ne parvient que très difficilement à tempérer la sévérité duSurmoi des enfants de tout âge. Enfin, dans la mesure où l’on s’abstient de toute intervention de caractère pédagogique, l’analyse loin d’affaiblir le Moi de l’enfant le renforce. »

Pourquoi Melanie Klein fait-elle une distinction entre névrose de transfert et situation transférentielle ?

Indéniablement, étant donné son expérience clinique et sa récente entrée dans la communauté britannique, beaucoup plus accueillante que celle de Berlin vis à vis de ses positions théoriques, il lui faut répondre au jugement d’Anna Freud – jugement qui apparaît fort intéressant à interroger en l’occurrence nous le verrons – mais c’est aussi pour introduire une constatation d’évidence à partir de son expérience clinique travaillée avec Sandor Ferenczi à Budapest puis avec Karl Abraham à Berlin.

Il faut se rapporter à l’époque et à son climat. Freud depuis Vienne se montre très vigilant pour défendre sa découverte et les conditions de sa méthode. On ne pouvait pas de ce fait penser au développement de la cure sans considérer le développement dans son processus même d’une névrose de transfert. Il s’agit d’ « une régression vers les premiers objets de la libido (incestueux) plus qu’à la régression vers les phases antérieures de l’organisation sexuelle, comme notamment on l’observe dans les névroses narcissiques[5]. » On ne sera du coup pas surpris d’entendre le point de vue d’Anna Freud comme étant proche de celui de son père opposé à l’application de la psychanalyse à l’enfant. Elle a à défendre l’œuvre transmise dans sa justesse et son exigence. Elle en héritera. Et puis, il y a un autre fait qui ne me semble pas sans conséquence ; Anna Freud a fait l’expérience d’être l’enfant du psychanalyste dans une psychanalyse consanguine. Dans ces conditions, sa réticence à envisager le développement d’une névrose transférentielle est compréhensible. Elle l’écrira à son amie Eva Rosenfeld[6] en en exprimant les limites qu’elle assume. Pourtant sa remarque est essentielle.

Melanie Klein de son côté semble vouloir être dans la culture du groupe de son temps en parlant de névrose de transfert à propos du traitement de l’enfant. Selon moi, elle est plus juste avec ce qui fait singulièrement sa pratique en considérant, par le terme de situation analytique, un fait : la disposition de l’enfant à transférer et la manière dont il s’en sert. Quand on lit les textes de Melanie Klein, jusqu’à même le cas Richard, on ne peut pas vraiment retrouver le développement d’une névrose de transfert au sens classique du terme. Ce n’est pas ce qui intéresse Melanie Klein comme cela habitait Freud qui créait la méthode. On est saisi chez Melanie Klein par les qualités qui se développent dans la situation transférentielle grâce au talent de l’analyste pour permettre à l’enfant l’expression de sa vie psychique et de ses affects dont l’angoisse devient le maitre d’œuvre de la cure. On est en effet surpris par la place donnée à l’angoisse comme baromètre de la situation entre le patient/enfant et son analyste de même que par l’importance donnée aux aspects négatifs du transfert pour permettre l’installation de la situation. On est frappé pareillement par l’attention attribuée à la question de la séparation et aux angoisses dépressives.

Ces faits sont cohérents avec la révision de la théorie de l’angoisse formulée par Sigmund Freud et sa conception de la détresse en 1926. Il écrit[7] : « Si jusqu’à présent nous considérions l’angoisse comme un affect-signal du danger, elle nous apparaît maintenant, du fait qu’il s’agit si souvent du danger de castration, comme la réaction à une perte, à une séparation. »

Discutons maintenant Anna Freud sur un point : ce que traite la psychanalyse du fait de la situation transférentielle concerne à mon sens non pas les relations affectueuses comme elle l’énonce mais bel et bien les relations amoureuses précoces. Relatif à l’enfant comme à l’adolescent, il s’agit donc de ce que nous nommons les relations sur un mode œdipien et les fixations très diverses qui peuvent en découler au détriment du sujet sous forme d’un Moi aliéné. On comprend dés lors la crainte que ne s’exerce entre l’adulte et l’enfant une séduction mais l’on comprend aussi la facilité avec laquelle les parents eux-mêmes sont si souvent mis en cause dans ce qui surgit chez leurs enfants. Cela peut se dire selon la formule suivante d’un point de vue psychanalytique, l’enfant se manifeste lui-même et selon ses représentants que sont les parents eux-mêmes. Voilà une difficulté bien spécifique.

Nous savons que les fixations peuvent avoir des conséquences d’inhibition, de persécution, d’idéalisation que ce soit sur le plan cognitif ou vis à vis de l’établissement des relations objectales actuelles ou futures. Ces relations de mode œdipien ont bien des âges et des variations, fondamentales à connaître et à évaluer pour chaque patient. Si la fixation doit autant que possible disparaître grâce au traitement, le déclin, lui, me semble bien naturel s’il est favorisé ; c’est cela qui interroge le contretransfert du psychanalyste et tout autant celui du psychanalyste formateur.

Ce que je veux dire de la sorte c’est qu’il y a vraiment un reste bénéfique qui survit à la disparition de l’objet qui fut l’investi : il s’agit de la force du Surmoi. J’irai donc plus loin qu’Anna Freud en affirmant qu’en effet l’établissement d’une névrose de transfert n’est non seulement pas souhaitable à l’enfant mais surtout pas nécessaire. C’est ainsi qu’on peut entendre sa remarque me semble-t-il. Il peut y avoir une travail explicite sur l’investissement à travers la névrose de transfert chez l’adulte, source d’interprétations. Avec l’enfant, le déploiement de la situation analytique se fait grâce aux variations des transferts déployés en son sein : transfert sur la pensée, transfert sur le langage, transfert sur le cadre, transfert sur le corps, transfert sur le jeu, transfert sur le silence, transfert en jumelage, transfert de selfobjet[8], etc.… Disons alors que la révélation de la névrose infantile dans toutes ses expressions et selon bien des formes au sein du transfert organise durablement l’histoire interactive précoce. C’est là toute la force de notre engagement auprès des enfants et des adolescents et probablement ce qui en rend la tâche particulièrement ardue.

J’observe que lors du déroulement de la vie, la croissance impose aux enfants et aux adolescents tout comme à l’adulte névrosé, et plutôt vivement, une transformation. Il s’agit de la transformation de l’usage des imagos et du désinvestissement possible ou impossible de celles-ci. Cette transformation s’accomplira pleinement grâce et au profit d’un choix d’objet amoureux exogamique. Son usage réussi, le sera dans la réciprocité de l’expérience d’un lien concevable dans une altérité atteinte et suffisamment conflictuelle, je veux dire capable de conflit.  Et ceci même au sein d’une relation amoureuse homosexuelle qui est l’une des formes de l’accomplissement de soi et de l’expression d’une richesse présente. Invariablement l’infantile se représentera et dans le couple et dans la parentalité bien évidemment.

Afin d’être tout à fait clair et pour prendre parti dans un débat actuel, pour moi, l’homosexualité n’est pas incompatible avec le désir d’assurer une fonction parentale à l’égard d’enfants aimés pour eux-mêmes. L’infantile surgit quelque soit le sexe de la personne investie. Donc : assurer la fonction parentale suppose la capacité à rencontrer les affects œdipiens de l’enfant puis de l’adolescent dans une perspective d’individuation et de la nécessité reconnue et travaillée de la séparation.

La capacité au conflit suppose un équilibre abouti entre le besoin de domination et savoir se soumettre au profit des projets communs. Aimer n’est pas s’exciter dans la dépendance et sous ou avec l’emprise d’un objet. Travailler d’autre part – et je l’entends au sens d’exercer un art ou un artisanat – suppose une capacité à penser par soi-même donc à être parvenu à une capacité qui commence par celle de se supporter seul avec la jubilation de la possibilité de réfléchir, de se souvenir et de créer.

C’est là que résident tout l’intérêt et toute la force de la pertinence de l’établissement d’une situation transférentielle pour l’enfant et l’adolescent permettant un processus que nous savons de mieux en mieux définir dans ses formes et dans ses buts et qui est loin d’être univoque.

La disparition du complexe d’œdipe est donc pour Freud[9] l’occasion de regarder au plus près et de concevoir ce qu’est une transformation psychique. Selon mon expérience, pour les patients, la situation analytique signifie une actualité où s’éprouve avec jubilation le poids de la vie que chacun peut maintenant et devrait réclamer et obtenir de la vie. En cela c’est tout différent de ce qui, dans la vie, est parfois si hâtivement proposé : que ce soit politiquement, religieusement ou laborieusement : c’est à dire être déchargé de sa propre vie au nom du groupe.

La psychanalyse est un temps pour témoigner de vivre comme il y a un temps pour vivre et c’est une situation assez unique de nos jours bien que ce ne soit pas la seule. C’est pourquoi nous avons raison de proposer cette situation à ceux qui nous le demandent et dans la mesure de leurs moyens qui sont évidemment différents. Nous avons à évaluer ces moyens pour assurer les conditions d’émergence du sujet. Mais qui dirait à l’avance ce qu’est le résultat d’une telle démarche, la pesée d’un tel risque ? On peut considérer à partir des résultats déjà obtenus de la psychanalyse des éléments qui sont l’objet de notre attention du fait de l’établissement de la relation de transfert et qui vont mettre en évidence les difficultés des relations objectales et celles venues du narcissisme qui expriment, celles-ci, la réviviscence des besoins développementaux frustrés.

L’introjection de l’objet bon assure la cohésion et l’intégration du Moi. De même que l’aptitude à une riche élaboration dans la vie onirique témoigne, comme le pensent M. Fain et C. David[10], « d’un contact intime avec un objet qui s’est mis à portée de l’enfant, qui s’est laissé introduire dans son monde conceptuel». Le rêveur, écrit James Gammil[11], «aurait un espace psychique intérieur, dérivé de sa toute première relation d’objet ».

L’internalisation du sein permet le commencement d’un dialogue intérieur avec le premier objet d’amour. Cette communication intérieure est reliée à l’identification projective. Cet espace psychique intérieur est le lieu de projections, dans le langage régressif des images visuelles, des désirs et des conflits en espérance de gratification, d’apaisement et de réparation comme à l’époque reculée de la relation au bon sein.

Ces qualités que mettent à jour les recherches venues de la psychanalyse sont celles que je veux placer dans l’analyste d’où l’importance pour lui d’une formation exigeante.

Le cadre, son éthique et ses indications

Le cadre (ou setting en anglais) désigne l’ensemble des conditions nécessaires à assurer pour permettre le bon déroulement du processus psychanalytique. Il s’agit d’un accord entre le patient et l’analyste qui est le garant du cadre décidé. La règle fondamentale a été énoncée au patient. Il s’agit de la règle de l’association libre. Dans la psychanalyse avec l’enfant la règle du « tout dire comme ça vient sans le censurer » nécessite des aménagements du fait de l’utilisation du corps que supposent le jeu et le lien de ce fait qui s’établit entre un enfant et un adulte. Donc cette règle se situe par rapport au fait qu’on ne peut pas tout faire. Ainsi dans le jeu il n’est pas possible de toucher l’analyste comme si se confondait sa personne et sa fonction. La règle devient on peut tout jouer. Cela est particulièrement sensible dans le jeu psychodramatique. Tout cela revient à considérer qu’à ces âges la frontière anti/incestueuse dont le cadre est le garde-fou n’est pas encore bien établie.

La durée et la fréquence des séances sont invariables pour chaque patient, garantissant ainsi la stabilité et permettant de vérifier que celles-ci ne sont pas dépendantes du surgissement des affects ou d’une appréciation du processus lui même à cet instant. Enfin, il convient d’insister sur la confidentialité vis à vis de ce qui se dit en séance. L’enfant comme l’adulte doit être assuré que ce qu’il énonce ou fait ne sera pas répété. Cette garantie permet d’assurer le développement de la pensée en séance et de la pensée jusque dans l’expression fantasmatique et onirique liant représentations et affects.

À ces conditions, on peut considérer que le processus psychanalytique permet la personnification du sujet se dégageant progressivement du conglomérat moi/objet tel qu’il se révèle dans le dévoilement de la cure du fait de la régression qu’elle suppose et organise. C’est dire que l’expression vis-à-vis du cadre peut employer des moyens verbaux et non verbaux. En ce sens on peut considérer un transfert sur le cadre qui donne accès à des signifiants importants et particulièrement inconscients jusque là.

On aura compris qu’avec l’approche d’Anna Freud le champ de la psychanalyse de l’enfant avec les moyens institutionnels qui étaient indispensables s’exerçait auprès des enfants particulièrement démunis. Ce furent les enfants dans la suite de la Première Guerre mondiale à Vienne puis les enfants à la suite de la Seconde Guerre mondiale à Londres. Ce faisant Anna Freud imposait en Europe la cure ambulatoire jusque là inconnue en Europe et ouvrait à des champs de recherches qui n’ont pas cessé depuis auprès d’enfants ayant des pathologies lourdes. De son côté Melanie Klein permettait que se pense la cure analytique des enfants utilisant le transfert et un nombre suffisant de séances proches des critères de l’Association Psychanalytique Internationale fidèle à l’enseignement de Sigmund Freud. Ses travaux ont largement participé à comprendre l’ensemble des troubles instrumentaux des enfants sur le plan cognitif.

C’est avec la richesse de ces deux héritages que la psychanalyse a les moyens aujourd’hui de diversifier ses indications à la condition que reste prioritaire la formation et donc la référence à la cure psychanalytique telle qu’elle se propose comme premier temps pour la formation d’un psychanalyste. Le deuxième temps impose que le psychanalyste travaille en gardant constante les cessions inter analytiques lui permettant  de se protéger des possibles points aveugles que suscitent certaines situations psychanalytiques. C’est à cette condition que reste vivant l’accession au processus et sa garantie pour les patients à la rencontre d’une matière marquée par l’inconnu puisqu’il s’agit d’inconscient vis à vis duquel il y a une imprédictibilité évidente.

Il appartient au psychanalyste consultant de repérer les capacités plus ou moins entravées de l’enfant à partir des troubles qui lui sont décrits par les parents de l’enfant, l’école et l’enfant lui-même. La question de l’accession aux moyens de symbolisation devient évidemment centrale de même que les capacités chez l’enfant pour s’organiser avec ses angoisses et ses difficultés singulières d’adaptation au groupe famille ou au groupe école selon son développement psycho affectif et libidinal.

De nombreux moyens d’évaluation sont à la portée du praticien pour poser son diagnostic : bilan psychomoteur, bilan orthophonique et bilan psychologique. Des indications de rééducations instrumentales (développement des moyens cognitifs et psychosomatiques) pourront favoriser la reprise du développement chez l’enfant. C’est ici qu’il convient de préciser les indications de séances de psychanalyse au sens strict (développement des moyens psychiques, intégration, construction, identité).

La présence de l’agitation, de la violence et de la haine, l’importance de l’inhibition, la capacité à tolérer la frustration, les réponses en terme de comportement à la manifestation de l’autorité seront au centre des observations du psychanalyste. C’est à partir de ces éléments qu’il pourra considérer l’organisation psychique de l’enfant.

Il recherchera l’existence d’une entrave au développement du fait d’une organisation défensive plus ou moins déjà construite et organisée empêchant l’essor de la curiosité et de l’accès aux moyens de culture ainsi qu’au partage avec d’autres différents de lui ou des siens. La capacité à être seul sans se déstructurer sera aussi un élément constant d’attention de même que la capacité à jouer et à assurer son travail et son intégrité. L’équilibre de l’humeur et les capacités à gérer les séparations informent sur l’histoire singulière de l’enfant. Son accession à la compréhension mutuelle et sa capacité à s’appuyer sur l’adulte ont aussi une grande importance de même que son niveau de compréhension des dynamiques de groupe : rôle du leader et du bouc émissaire.

Chaque fois que les mouvements primaires : impulsivité, angoisse, violence, insomnie, dépression viennent entraver la capacité à penser et à comprendre il y a une indication d’un travail de psychanalyse. Chaque fois que l’organisation psychique signale une fixation qu’elle soit phobique, hystérique ou obsessionnelle il faut un traitement permettant un travail de transfert qui nécessite impérativement plusieurs séances par semaine avec un psychanalyste jusqu’au desserrement de la contrainte interne défensive. Un exemple banal est celui de l’énurésie qui nécessite un travail de psychanalyse étant donné ce que ce symptôme recouvre du point de vue de l’inconscient, du rapport du sujet avec l’agressivité confondue avec l’agression et de ce qu’il annonce comme futur déséquilibre lors de la puberté et de l’adolescence en tant que processus pouvant être entravé gravement à l’origine des psychoses de l’adulte.

La cure psychanalytique est indispensable non seulement au développement des bons moyens cognitifs et à l’affirmation de soi réussi mais elle l’est aussi, on l’aura compris, pour l’abord futur du mouvement adolescent qui va suivre dans le développent libidinal et de subjectivation, mettant au premier plan les enjeux pulsionnels de cet âge. En ce sens on peut affirmer que ce travail psychique lors de la période de latence est une prévention des troubles mentaux de l’âge adulte tels qu’ils préoccupent l’OMS de nos jours.

Il faut distinguer à mon sens d’une part le travail de psychanalyse assurant une bonne organisation d’un sujet en péril du fait de son auto organisation en déséquilibre qui s’appuyant sur la situation de psychanalyse et son moyen – le transfert – parvient à une amélioration des moyens d’expression et d’existence et d’autre part le travail des psychanalystes auprès des sujets présentant des troubles mentaux handicapants pour lesquels les psychanalystes sont de plus en plus sollicités du fait de la loi sur le handicap assurant aux handicapés les facilités de chaque citoyen dans la cité. Il y a là un champ de travail et de recherche passionnant auquel la psychanalyse s’est depuis ses débuts consacrée.

Enfin citons tout le travail en psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent réalisé par la psychanalyse appliquée au champ de la famille et qui est souvent indispensable pour permettre la correction des défauts d’adaptation du groupe famille à la souffrance mentale de l’un des membres du groupe.

 

Publié le 16 déc. 2014


[1] Anna Freud, Le traitement psychanalytique des enfants, P.U.F. 2002, p. 56.

[2] Melanie Klein, La psychanalyse des enfants, P.U.F. 1959, p. 12.

[3] C’est moi qui souligne.

[4] Ibid.

[5] Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, P.B.P. Payot, Paris 1992

[6] Anna Freud, Lettres à Eva Rosenfeld (1919-1937), Paris, Hachette Littératures, 1992.

[7] Sigmund Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, P.U.F., 1951, p. 54.

[8] Heinz Kohut, Le Soi, Paris, P.UF., coll. « Le fil rouge », 1974.

[9] Sigmund Freud, La disparition du complexe d’œdipe, in La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 1973

[10] Michel Fain et Christian David, Aspects fonctionnels de la vie onirique in Revue Française de Psychanalyse, 27, Paris, P.U.F. pp. 241-243.

[11] James Gammil, La position dépressive au service de la vie, In Press, 2007

Autismes infantiles

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Denys Ribas


Autismes infantiles

Actualisation : décembre 2014

Histoire des idées

Réflexions psychanalytiques

Conclusion

Bibliographie

Histoire des idées

L’autisme infantile, dont la description inaugurale par Kanner en 1942 définit un trouble affectif de la communication et de la relation tout en soulignant la conservation de l’intelligence, a été l’objet de controverses passionnées au sujet, principalement, de son origine et de son traitement. Ce syndrome est caractérisé par le besoin d’immuabilité ­ sameness ­ et d’isolement ­ aloneness ­ de l’enfant dont la remise en cause déclenche des terreurs. C’est pour Kanner un trouble inné, ce qui innocente les parents de toute responsabilité relationnelle dans sa survenue, mais les implique par la transmission génétique possible.  Kanner, psychiatre non psychanalyste, décrit des parents remarquablement peu aimants, intellectuels, rigides et froids, au delà de la présence éventuelle de traits de caractères autistiques. Dès la découverte de l’autisme, avant toute perspective psychanalytique, un regard ambivalent et contradictoire est porté sur les parents.

On peut penser aujourd’hui que les enfants vus par Kanner, amenés par des parents dont l’un était médecin, psychiatre ou psychologue dans la moitié des cas, formaient un échantillon biaisé. D’une part par les performances exceptionnelles des enfants, en particulier sur le plan de la mémoire, ce qui avait alerté leurs parents sur l’inadéquation d’un diagnostic d’encéphalopathie, et d’autre part par la propension des parents à en faire des cas à observer scientifiquement, ce qui rend peut-être compte de leurs caractéristiques personnelles particulières. Nous ne les retrouvons pas chez les parents qui nous amènent aujourd’hui leurs enfants.

 

Au même moment, en Autriche, et la guerre ne leur permettant pas d’être au courant de leurs travaux respectifs, Hans Asperger décrivait « les psychopathes autistiques pendant l’enfance » caractérisés par leur maladresse, des traits de caractère et des bizarreries qui se retrouvent pour lui « du débile au génie ». Si aujourd’hui le syndrome qui porte son nom caractérise dans les classifications internationales des autistes de hauts niveaux intellectuels, sa description originale est très proche des descriptions de Kanner. Asperger est convaincu d’une origine organique de l’autisme, et lui aussi décrit des parents particuliers, originaux, présentant à ses yeux certains traits autistiques, ce qui confirme ses vues sur l’hérédité de la maladie.

 

Les contributions des psychanalystes

Margareth Mahler opposa l’autisme infantile, caractérisé selon elle par une hallucination négative de la réalité, à la psychose symbiotique qui maintient un lien délirant à une mère archaïque, projetée sur tous les objets.

La tentative thérapeutique de Bettelheim, plus issue de son expérience concentrationnaire que de la psychanalyse, a cependant été assimilée aux USA à une position psychanalytique. Frappé par les réactions de repli total de certains déportés devant un environnement radicalement désespérant, Bettelheim fit le lien avec le repli autistique et choisit de tenter de guérir l’autisme par l’instauration – assez radicale – d’un environnement devant restaurer la confiance. Pour ce faire il se substitua aux parents en accueillant à temps complet des adolescents dans son « école orthogénique ». S’il écrit qu’il considère que ce ne sont pas les parents qui ont créé l’autisme, mais qu’ils ont échoués à le guérir, il semble cependant avoir eu un préjugé négatif sur leur responsabilité ­ involontaire ­ ce qui a marqué durablement l’évolution des idées.

 

Les apports post-kleiniens

Mélanie Klein a soigné Dick de 1929 à 1946, aujourd’hui considéré comme autiste, en identifiant ses particularités et en soulignant que son développement semblait plus arrêté qu’ayant régressé à un point de fixation comme posant des problèmes spécifiques.

Il appartiendra aux psychanalystes post-kleiniens de décrire un fonctionnement psychique original à l’autisme infantile. Dans la filiation de Bion, Frances Tustin et Donald Meltzer ont proposé une compréhension qui se démarque des postulats kleiniens en décrivant un état antérieur à l’individualisation d’un self ayant constitué une séparation d’avec les objets, et une relation préalable à l’identification projective, l’identification adhésive (Meltzer).

Pour Tustin, une séparation mère-enfant, une perte du sein alors que l’enfant n’a pas encore constitué la différenciation dedans/dehors est vécue comme un arrachement de la bouche avec le mamelon qui provoque une perte du sentiment d’existence trouvé dans le contact, un « trou noir », vécu d’annihilation, d’ « agonie primitive » pour reprendre l’expression de Winnicott.

Pour Meltzer, le monde autistique est caractérisé par la bi-dimensionnalité, qui ne permet que des relations adhésives, et une temporalité circulaire qui rend compte des stéréotypies. Ni le self ni l’objet n’ont de compartiments internes pouvant contenir des objets avec lesquels pourrait s’exercer l’identification projective, premier mode d’échange véritable.

Tustin décrit le recours aux « objets autistiques » – objets fétiches durs – et aux « formes autistiques », accrochages à des sensations internes ou à des stimulations sensorielles comme garants d’un sentiment d’existence.

Meltzer décrit quant à lui le « démantèlement » psychique comme forme de refuge dans un clivage passif de l’ébauche du self selon les axes sensoriels. Les conséquences en sont dramatiques car pour lui, « le temps passé dans l’autisme est perdu pour la maturation ».

En France, Geneviève Haag, a souligné l’importance des clivages des parties gauche et droite du corps, ce que l’on peut rapporter à l’absence de la dimension externe de la projection, ainsi que l’existence de mouvements maniaques ou pervers prolongés dans la sortie de l’autisme. Plus récemment elle a décrit des étapes de la formation du moi et de l’investissement dans des mouvements en boucles vers l’objet. Les psychanalystes explorent la nature des angoisses autistiques, si intenses. Didier Houzel met ainsi l’accent sur les « angoisses de précipitation » dans l’autisme. J’ai pour ma part relié le démantèlement et l’identification adhésive de Meltzer respectivement à la pulsion de mort et à la libido dans un état de désintrication pulsionnelle extrême, et souligné l’absence de projection comme différenciant l’autisme de la psychose.

 

Les théorisations lacaniennes

Elles ont eu l’intérêt de souligner la difficulté d’assumer une position de sujet. Mais en posant la question pertinente de l’apport de la psyché des parents à la construction symbolique de l’enfant, en supposant l’échec d’un circuit pulsionnel passant par l’objet, elles exposent d’une part à plus décrire ce qui est en défaut pour se construire que ce qui permet au patient de rester vivant et, d’autre part, centrent l’attention du psychothérapeute sur la psyché maternelle.

 

Les conceptions “éducatives”

Eric Schopler a proposé de comprendre l’autisme comme un handicap définitif en partie éducable par une méthode comportementale, dont il faut souligner qu’elle se devrait d’être non violente et d’intégrer des apports pédagogiques, considérant qu’il n’y a ni défense ni refus, mais une incapacité de l’enfant. Sa position s’inscrit donc en réaction à celle de Bettelheim, avec lequel il avait travaillé. De même vis à vis des parents qui ne sont pas tenus à l’écart de la thérapeutique mais associés aux rééducations. Cependant, la situation économique de la santé aux USA, ne permettant pas de prise en charge de soins par la collectivité, l’a incité à présenter son projet comme donnant accès à une éducation à des handicapés, ce qui lui a permis d’obtenir des financements fédéraux au titre de l’instruction. En traversant l’Atlantique, cette présentation a entraîné une grande confusion des débats, alimentant des positions antipsychiatriques de certaines associations de parents. Celles-ci, légitimement indignées de l’abandon de cas lourds à leurs familles par le système de soin psychiatrique français ont revendiqué le statut de handicapés pour leurs enfants, alimentant une confusion des causes et des conséquences assez dommageable, surtout dans la mesure où en France la situation est inverse de celle des USA et le soin mieux doté financièrement que l’éducation spécialisée.

 

 

Les théorisations cognitives

Une heureuse évolution du comportementalisme, impuissant à résumer l’être humain à son comportement en termes d’ « input » et d’ « output », a amené ce courant qui postule une origine organique fixée à faire des hypothèses sur le fonctionnement psychique, réduit cependant à sa dimension cognitive.

Uta Frith postule ainsi dans l’autisme des dysfonctionnements cérébraux portant sur des structures complexes qui ne se révèlent de ce fait que dans un second temps du développement. Elle en conclut, hélas et il faut le contester vigoureusement, à l’impossibilité d’un dépistage précoce et à l’inutilité de toute thérapeutique. Ses descriptions sont en revanche intéressantes, mettant l’accent sur un déficit de la “théorie de l’esprit”, c’est-à-dire sur l’incapacité de percevoir l’esprit d’autrui comme distinct du sien. En résulteraient une incapacité au mensonge et au jeu, une naïveté désarmante et une impossibilité à comprendre les règles du jeu social.

 

Convergences

Il est remarquable que les recherches psychanalytiques et les recherches cognitives, en des langages différents, convergent pour constater la non constitution d’une séparation entre le dedans et le dehors. De même le démantèlement des psychanalystes rencontre une difficulté à la synthèse et une tendance à la fragmentation observées par les cognitivistes. Et l’adhésivité de Meltzer rejoint la littéralité décrite par Frith.

 

Des états autistiques existent chez des enfants atteints d’anomalies génétiques ou de problèmes neurologiques.

Un certain nombre de syndromes génétiques ont été identifiés qui s’accompagnent parfois d’autisme (X fragile), ou passent par un temps d’évolution d’aspect autistique (Syndrome de Willy Prader, Microdélétion 22qn, Syndrome de Rett et d’Angelman…).

Enfin, des enfants aux difficultés cérébrales liées à une grande prématurité, à des traumatismes obsétricaux, à des défaillances sensorielles ou à des épilepsies subchroniques présentent aussi des états autistiques.

Les choses ont bien changé depuis l’époque où soins psychiques et diagnostics génétiques semblaient s’exclurent.

Il faut aujourd’hui conseiller une consultation de génétique pédiatrique à tout enfant présentant un retard massif de son développement psychique pour qu’une éventuelle altération génétique soit identifiée. En effet, si l’enfant – pour le moment – ne bénéficie pas encore d’un traitement, il est important que les membres de la famille susceptibles d’avoir un enfant atteint en soient informés, certains syndromes étant transmissibles.

 

Les recherches sur la neurochimie cérébrale

De multiples recherches sur la neurochimie cérébrale sont menées dans le monde, ainsi l’hypothèse d’une intoxication interne aux endorphines a été envisagée, sans que les traitements proposés soient décisifs. Ceci peut se relier aux effets « auto-calmants » que les stéréotypies semblent induire.

 

Les témoignages d’anciens autistes

Certains autistes compétents devenus adultes, comme Temple Grandin (Ma vie d’autiste), Donna Williams (Si on me touche, je n’existe plus), Sean Barron,(Moi, l’enfant autiste), Birger Sellin ( Une âme prisonnière ), Daniel Tammet (Je suis né un jour bleu) ont écrit des témoignages passionnants sur leurs expériences. Ils nous montrent que leurs symptômes avaient bien un sens, comme le postulaient les psychanalystes. Mais pas forcément celui que nous aurions pensé ! Singularité de chaque expérience, enjeux portant plus sur l’existence et la solidité narcissique que sur des conflits pulsionnels libidinaux, particularités cognitives s’y révèlent.

 

Le retour des polémiques

On pouvait penser que les polémiques idéologiques s’apaiseraient pour laisser la place à des complémentarités d’approches, fort heureuses devant la gravité de la maladie et les carences actuelles des prises en charges qui laissent encore trop souvent les familles démunies.

Il n’en a rien été et, au contraire, le retour en vogue de l’Applied Behavior Analysis (ABA), qui n’exclut pas l’usage des punitions pour modifier non seulement le comportement mais la personnalité, a vu renaître des clivages idéologiques particulièrement dommageables. On s’interroge sur les enjeux économiques, idéologiques ou politiques qui accompagnent ou alimentent ces mouvements violents qui ne permettent plus le débat scientifique. Certaines associations de parents ne sont plus seulement opposées à une psychanalyse caricaturée mais également à toute référence psychiatrique dans le soin proposé.

La Haute Autorité de Santé française a ajouté en mars 2012 à la confusion en désavouant dans ses recommandations les approches psychanalytiques comme « n’ayant pas fait la preuve de leur efficacité » tout en ne retenant comme critère que des observations comportementales à court terme.

Enfin l’évolution de la classification psychiatrique américaine, souvent influencée par l’industrie pharmaceutique, contribue elle aussi à la confusion en renversant les rapports d’inclusion de l’autisme et des psychoses. Autrefois forme grave de psychoses l’autisme en faisait partie de par la perte du contact avec la réalité. Aujourd’hui, les psychoses ont disparu du DSM5, et les patients eux sont classés dans des Troubles du spectre autistique de degré variable.[1]

 

Réflexions psychanalytiques

Il semble que depuis son identification la problématique de l’autisme ait exacerbé les passions. Jacques Hochmann le démontre de manière saisissante dans son « Histoire de l’autisme ». On peut y voir au moins deux raisons : une excitation devant l’interrogation sur l’origine de la psyché humaine et du langage, et une mise en cause de la relation mère-enfant. Une attitude analytique est aujourd’hui de mettre en suspens la question de l’étiologie et de s’intéresser à la compréhension du fonctionnement psychique de l’enfant et à son traitement.

Nous devons reconnaître que les autistes que nous soignons n’ont souvent pas de capacités exceptionnelles et que leurs parents ne présentent pas les caractéristiques décrites par Kanner.

 

L’implication des parents

Les psychanalystes de l’après-guerre ont participé au mouvement général de recherche des causes des maladies mentales dans l’environnement, espoir de dégagement de la fatalité d’une constitution chargée du poids délétère de la théorie de la dégénérescence qui avait causé une grande régression à la fin du XIXème siècle. Espoir aussi d’arracher les malades mentaux à la non-vie asilaire, et au risque vital qui menaçait les enfants autistes abandonnés sans soins psychiques. Ce mouvement a effectivement implicitement postulé une responsabilité de la société ou de la famille. En témoignent théorie de l’attachement (Bowlby) liant directement attitude parentale et sécurité de l’enfant, théories systémiques (École de Palo Alto) ou antipsychiatrie.

Notons cependant que dès les années soixante, les pédopsychiatres psychanalystes français ont pris une option inverse de celle de Bettelheim en créant les hôpitaux de jours qui ne séparent pas l’enfant de sa famille. Dès 1978, Michel Soulé proposait dans son article « L’enfant qui venait du froid… » que certaines perturbations de ceux qui s’occupent d’un enfant autiste, soignants et parents sont la conséquence et non la cause de la maladie de l’enfant. Ceci n’empêche nullement d’être efficace sur l’état de l’enfant en travaillant cette relation.

Nous sommes effectivement souvent rendus nous-mêmes assez étranges par les troubles profonds et inhabituels de ces enfants. Cela nous fait voir les parents autrement et nous aide à mieux nous identifier à eux. C’est aussi par des relations archaïques maintenues par ses parents que la vie de l’enfant a été protégée, et les évolutions – nécessaires – ne sont pas sans risques de perturbations pour tous les protagonistes. On peut remarquer qu’il n’était pas psychanalytique de prendre l’histoire amenée par les parents comme vérité historique – il s’agit souvent de l’élaboration par leur propre culpabilité d’une catastrophe insensée : la non-vie psychique de l’enfant qu’ils ont engendré.

 

Le traitement psychanalytique

Le traitement psychanalytique de l’autisme pose de manière paradigmatique (Fédida) les enjeux d’un traitement psychanalytique qui ne part plus de la parole du patient (souvent absente) et de la relation comme traitement de l’incapacité à la relation. Ce qui spécifie une position psychanalytique se fonde alors sur la valeur organisatrice pour le psychisme du patient du contre-transfert de l’analyste – par exemple sa « fonction contenante » au sens de Bion, sa « malléabilité » au sens de Marion Millner – et le postulat que le patient se défend contre des angoisses, fussent-elle « impensables ».

Là se situe surtout la différence d’approche avec les cognitivistes. Ces derniers méconnaissent le plus souvent la dimension de l’investissement psychique, ses fondements pulsionnels et sa dimension affective, indispensables à la perception. Pour les psychanalystes, l’enfant « crée » sa mère, et a besoin de la trouver lorsqu’il la crée. Ce temps d’« illusion partagée » ouvre à l’investissement de la réalité du monde et la fonde.

Les théories modernes ne privilégient plus principalement une défense à l’œuvre et prennent en compte un débordement par l’excitation qui devient traumatique comme en témoignent les travaux récents de l’équipe de la Tavistock Clinic (Susan Reid et Anne Alvarez).

La prise en compte de la dimension psychique dans le traitement plurisdisciplinaire des autismes infantiles donne d’indéniables résultats : disparition des évolutions vers les automutilations et accès aux relations non verbales avec les autres, avec une capacité à exprimer tant des mouvements personnels vers l’autre que de savoir se défendre. Élément essentiel qui permet de rassurer les parents sur la hantise de ce qui peut advenir à leur enfant quand ils ne seront plus là pour le protéger. Mais nous ne pouvons prédire à l’avance quels seront ceux qui vont se dégager réellement de l’autisme dans leur autonomie, ou ceux qui vont entrer dans un langage de communication.

Si l’investissement venant de l’enfant autiste rencontre et répond toujours à celui du thérapeute dans la séance analytique, ce qui favorise son accès à la symbolisation et au langage reste un enjeu majeur de recherche. Importance de la symbolisation primaire pour René Roussillon, différence entre indice et signe opérée par Jean-Marie Vidal, séparant le registre du conditionnement de celui de la symbolisation, confrontation de la psychopathologie à la sémiotique pour Pierre Delion, travaux de Laurent Danon-Boileau, qui est aussi linguiste, les recherches modernes se rejoignent quant à l’importance de la tiercéité pour accéder authentiquement au symbole, comme l’avait en son temps souligné Charles S. Peirce. Les recherches cognitives les rejoignent à nouveau par l’attention portée à l’attention conjointe.

Les psychanalystes ont pris en compte dans l’autisme des altérations majeures de la construction de l’espace et du temps (Meltzer), ce qui rejoint bien évidemment le constat des troubles cognitifs et la nécessaire complémentarité des approches.

 

L’apport de la psychanalyse à la thérapeutique de l’autisme, tant en ambulatoire qu’en institution – généralement à temps partiel –, comporte plusieurs dimensions qui se complètent et ne doivent pas être confondues :

-       Un traitement psychanalytique individuel. Psychanalyse, de préférence intensive à 3 ou 4 séances par semaine, qui vise à instaurer une relation, apaiser les terreurs de l’enfant et favoriser sa construction psychique.

-       Un maniement psychothérapique de l’institution de soins, qui rassemble dans des synthèses – bien nommées – les différents mouvements de l’enfant envers les différents intervenants des espaces de soins et de rééducation, pour leur donner sens et histoire.

-       Une analyse des pratiques, permettant l’élaboration du contre-transfert des soignants, par un psychanalyste sans fonction hiérarchique, favorise un traitement psychique des mouvements induits par les patients et prévient les violences institutionnelles.

-       D’autres traitements psychanalytiques sont aussi pratiqués :

Les traitements précoces mère (père) – enfants, sans préjugés étiologiques, sont d’un grand intérêt pour tenter de favoriser une évolution de la relation de l’enfant à ses parents.

Des tentatives de psychodrame s’attachent à développer la capacité de jouer et de faire semblant, et utilisent les capacités psychiques du groupe des thérapeutes au service du fonctionnement psychique du patient.

 

Le traitement dans des institutions de jour créées en France depuis plus de quarante ans par des psychanalystes avec une tradition éducative de respect de la personne et de découverte du vivre ensemble a pu être critiqué comme ne contraignant pas assez l’enfant à apprendre. Mais pour certains autistes scolarisés, comme c’est de plus en plus souvent le cas, le moment le plus difficile n’est pas la classe, mais au contraire la cour de récréation. La description cognitive de l’incapacité au jeu montre une authentique justification thérapeutique d’une tradition éducative soignante cherchant à favoriser l’accès au jeu et à la vie avec d’autres enfants.

 

Il ne faut pas confondre traitement relationnel en groupe et pédagogie : l’enfant autiste a besoin des deux. S’il est heureux que l’accès à l’école ait été facilité par la présence d’auxiliaires de vie scolaire et d’autant plus lorsque l’enfant s’y intègre authentiquement, cela ne doit pas se substituer au traitement de l’enfant dans des groupe thérapeutiques ambulatoires ou en institution et aux thérapies personnelles dont il a aussi besoin.

Une instruction spécialisée est également disponible dans les institutions soignantes.

Le traitement relationnel n’est d’ailleurs pas l’apanage d’une conception psychanalytique et n’est pas lié à une théorie d’une origine relationnelle de l’autisme. Asperger soignait déjà en institution il y a soixante-dix ans des enfants par une « pédagogie curative » où la dimension affective était privilégiée, malgré sa conviction, à la suite de Kretschmer, que la constitution était à origine de toute maladie mentale.

Les psychanalystes ont aussi évolué et sont maintenant partisans d’une attitude active vis à vis de l’enfant qu’il ne faut pas laisser dans son monde autistique et ses stéréotypies par un respect inadéquat (Tustin) qui méconnaitrait le retrait hors du temps.

 

L’évaluation des psychothérapies par les psychanalystes

L’HAS est fondée a demander une évaluation des politiques de santé que finance la collectivité, à condition de ne pas méconnaître la complexité et la difficulté de l’évaluation des effets thérapeutiques sur la construction psychique de la personne, dont objet est la subjectivité, qui doit prendre en compte la dignité du sujet et sa souffrance, et s’étend de la prime enfance à l’âge adulte.

Les psychanalystes s’y engagent heureusement à la suite de Geneviève Haag, au sein de la CIPPA, avec les travaux de J.-M.Thurin ou les recherches de l’association PREAUT sur le dépistage précoce. Hélène Suarez-Labat a montré dans sa thèse que l’on pouvait suivre la construction de la personne au cours des traitements à l’aide de tests projectifs.

 

Conclusion

L’hypothèse d’une unité d’une maladie autistique s’estompe devant : – soit des maladies autistiques ayant diverses origines, – soit un syndrome autistique témoignant d’une organisation psychique de survie indépendamment des facteurs internes et/ou externes ayant favorisés sa survenue.

La distinction nette entre facteurs de l’environnement et internes est devenue en toute rigueur impossible depuis que l’on prend en compte d’une part les compétences innées du nourrisson à la relation (T.Brazelton), et d’autre part l’importance des expériences faites par l’enfant dans la structuration de ses connexions neuronales (le darwinisme neuronal de G.Edelman). En revanche, un traitement psychique le plus précoce possible s’impose, et d’autant plus si l’on sait qu’une atteinte organique va compliquer la tâche de l’enfant.

L’autisme et son traitement psychanalytique, dégagé de la confusion des conséquences et des causes, imposent aussi de réévaluer d’une manière plus générale, qui concerne également les enfants déficitaires, l’apport à la construction psychique de l’établissement d’une relation non verbale qui prend en compte l’économie pulsionnelle. Les usagers des institutions médico-sociales bénéficieraient grandement  de moyens thérapeutiques plus importants.

 

La problématique autistique dans sa spécificité et avec ses paradoxes continue aussi de représenter un défi pour notre compréhension, travail dans lequel nous avons beaucoup à apprendre sur les défenses mutilantes contre les douleurs psychiques extrêmes, sur les désinvestissements et les hyperinvestissements paradoxaux, sur la construction psychique et sa complexité, sur l’accès à l’être de l’humain.

 

Bibliographie

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Asperger H. (1943). Les psychopathes autistiques pendant l’enfance. Institut Synthélabo, Le Plessis-Robinson, 1998.

Barron S.&J., Moi, l’enfant autiste, Librairie Plon, Paris 1993 & « J’ai lu» 1995.

Danon-Boileau L., (2002). Des enfants sans langage, Odile Jacob, 2002.

Delion P. (2000) L’enfant autiste, le bébé et la sémiotique, PUF, 2000.

Fedida P. (1990) Auto-érotisme et autisme. Conditions d’efficacité d’un paradigme en psychopathologie ; Revue Internationale de Psychopathologie, 2, 1990, Paris, Puf.

Frith U. (1992), L’énigme de l’autisme, Paris, Ed. Odile Jacob.

Grandin T., Ma vie d’autiste. Odile Jacob, 1994.

Haag G. (1984) Autisme infantile précoce et phénomènes autistiques. Réflexions psychanalytiques. Psychiatrie de l’enfant, 1984, 27 -2 , p.p. 293-354. Puf.

Haag G. Résumé d’une grille de repérage clinique de l’évolution de la personnalité chez l’enfant autiste Le Carnet PSY, n° 76, 2002. Lire sur Cairn

Haag G. (2004). Le moi corporel entre dépression primaire et dépression mélancolique.  Revue française de psychanalyse, vol. 68, n° 4, 2004. Lire sur Cairn

Hochmann J. (2009). Histoire de l’autisme. Odile Jacob, 2009.

Houzel D. (1985) Le monde tourbillonaire de l’autisme, Lieux de l’enfance, 3, 1985, p.p.169-183.

Kanner L.(1942) Autistic disturbances of affective contact. Nervous Child 1942-1943 ; 2-3 : 217-30. Trad. in Berquez G. L’autisme infantile Paris Puf 1983.

Laznik-Penot M.-C. (1995), Vers la parole. Trois enfants autistes en psychanalyse. Paris, Denoël, 1995.

Meltzer D. et coll.(1975), Explorations dans le monde de l’autisme, Paris, Payot,1980, 256 p.

Ribas D. (1992),Un cri obscur, l’énigme des enfants autistes, Paris, Calmann-lévy, 1992. Edition de poche : L’énigme des enfants autistes, Hachette.

Ribas D (2004), Controverses sur l’autisme et témoignages. Puf, 2004.

Roussillon R. (1999), Agonies, clivages et symbolisation. PUF, 1999.

Sellin B. (1994). Une âme prisonnière. R. Laffont. Paris.

Soulé M. (1978). L’enfant qui venait du froid : mécanismes défensifs et processus pathogènes chez la mère de l’enfant autiste. In : Le devenir de la psychose de l’enfant, Serge Lebovici, dir. ; Evelyne Kestemberg, dir., Paris, Presses Universitaires de France, 1978.

Suarez-Labat H. Des barrières autistiques aux limites.  Revue française de psychanalyse, vol. 76, n° 2 (2012) Lire sur Cairn

Tammet D. (2006) Je suis né un jour bleu. Trad. Fr. Éd. Des Arènes, 2007.

Tustin F. (1972), Autisme et psychose de l’enfant, Paris, Ed. du Seuil, 1977.

Tustin F. (1981), Les états autistiques chez l’enfant. Paris, Ed. du Seuil.

Tustin F.(1986), Le trou noir de la psyché, Paris, Ed. du Seuil, 1989.

Vidal J.M. (2011), La tiercéité symbolique, fondement de la discontinuité psychique entre animaux et humains. Éclairage par la « désymbolisation » autistique. Revue française de psychanalyse, T. 75, n°1, PUF, 2011. Lire sur Cairn

Williams D.. Si on me touche. je n’existe plus. Robert Laffont. 1992. et “J’ai lu” 1993.

 



[1] Ces actualités ont fait l’objet de dossiers Autisme et DSM du site.

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Actualités Rfp vous présente des informations, le lien avec les prix Bouvet, le thème du prochain colloque et une nouvelle rubrique : Autour d’un Numéro qui enrichit le volume de compléments d’iconographie, de vidéos ou de références. Pour commencer : N°1-2014 avec André Green sur le Narcissime et N°3-2014 avec la présentation par Victor Souffir de la Clinique Organisée des Psychoses -la COP 13

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Le cadre du psychodrame

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Gérard Bayle

Le psychodrame

 

Une conjonctions féconde

La pratique du psychodrame psychanalytique a été conçue à Vienne dans les années 1920 par J.L. Moréno, créateur de la technique d’un jeu scénique thérapeutique et spontané. La richesse des apports de la groupalité et du jeu délaissait cependant l’émergence et l’évolution du transfert dans la poursuite des cures. Vingt cinq ans plus tard,  des psychanalystes de la SPP, Serge Lebovici, René Diatkine et Évelyne Kestemberg, d’une part, puis Didier Anzieu et Daniel Widlöcher, de l’APF, d’autre part, reprirent le dispositif de Moreno dans une perspective radicalement psychanalytique dans des contre-indications de cures analytiques ou face à leurs échecs. Devant des symptômes dominés par l’inhibition ou la décharge motrice, ils permirent à leur patients, initialement des enfants puis des adolescents et des adultes, d’accéder à une activité psychique enrichie en représentations. Les figurations du psychodrame, reprises dans le transfert prennent une valeur de représentations psychiques, donc de vie psychique, grâce aux nuances et aux subtilités affectives que n’ont pas les décharges d’excitation, agies ou contenues. Des processus psychiques bruts, ni névrotiques, ni psychotiques, mais œuvrant à l’extinction de la vie psychique s’animent et se conflictualisent, d’abord dans le jeu, puis dans le transfert sur la méthode, les acteurs et le meneur de jeu.

Parallèlement à cette activité, la recherche en psychanalyse a reconsidéré les modifications cliniques des échecs de la vie psychique relevant d’un « travail du négatif » (André Green). Ceci par opposition avec les richesses figurables de la clinique des processus névrotiques,  psychotiques et sublimatoires, voire pervers. Les processus en positif, ont leurs figurabilités, aussi diverses soient-elles, éventuellement associées autour des rêves, des fantasmes, de l’activité hallucinatoire et délirante, des sublimations et des scénarios pervers.

Par contre, ce qui apparait en négatif, est de l’ordre du manque à percevoir tout ou partie de soi et de l’autre. Pour autant, l’énergie ne manque pas dans ces vides de figurations. Elle vient de l’excitation, phénomène vital, mais qui manque ici à devenir pulsion. Autrement dit, décharge plutôt qu’affect, vide plutôt que représentation.

Désormais, dans tous les types de cures psychanalytiques, cure-type de divan, face à face, approches corporelles, groupales ou psychodramatiques, on pouvait percevoir l’importance de l’association du travail du négatif et du travail de l’interprétable, les deux étant liés par l’évolution et l’analyse du transfert

Indications

Les prescriptions de psychodrame concernent des patients dont les processus psychiques ne sont pas seulement névrotiques, psychotiques, sublimatoires  ou pervers, mais aussi chroniquement désaffectés, vides de sens, de perceptions fines des limites de soi et de celles des autres. Quelques symptômes « en positif » tentent d’obturer ces manques, mais leur faible efficacité les contraint souvent à n’être que des addictions ; par exemple à la nourriture ou à la faim, aux psychotropes, aux « défonces » les plus diverses, voire au gel de toute manifestation suspecte d’être révélatrice du manque.

Les indications en négatif, telles que les inhibitions, le mutisme, le vide de pensée, l’évacuation du pulsionnel par l’anorexie,  et bien d’autres encore, sont celles dont les capacités névrotiques ne rendent pas compte. Ce sont des inhibitions majeures, confinant à un déni de soi et des autres. Les attaques du cadre par l’absence aux séances (acting out) permet d’en donner une figuration interprétable.

Les indications en positif relèvent de l’importance donnée à l’excitation par la décharge motrice, les surcharges les plus diverses, professionnelles ou toxiques, voire la compulsion de répétition ou les grandes phobies. Les attaques du cadre par des ébauches de gestes violents au delà de ce qui est convenu (acting in).

llustration par une fiction

N… vient à sa séance hebdomadaire de psychodrame.

 D…, l’analyste meneur de jeu, l’introduit dans la salle de psychodrame ou sont déjà assis trois psychanalystes acteurs. 

N… collectionnait les échecs professionnels et amoureux. Des tentatives d’analyse et de psychothérapie sont restées vaines. Qu’il travaille ou qu’il aime, les débuts sont prometteurs, il engrange des succès, trop et trop vite, puis il ne tient pas le rythme, se force, s’épuise, avance des exigences intenables. Échec. Il laisse alors la place à des compulsions diverses, agies, toxiques, à des replis sur soi sans objet ni but. On a parlé de dépression, mais les traitements médicaux n’ont pas tenu leurs promesses. Des années ont passé, de psy en psy.

On lui a conseillé ce psychodrame où on ne se contente pas d’une écoute mais où l’on prend son jeu en  compte dans les scènes qu’il improvise avec l’aide du meneur de jeu – qui ne joue pas – et en donnant des rôles aux acteurs et aux autres patients. Il peut être choisi pour improviser dans les scènes des autres – mais ce ne sera jamais dans son rôle à lui .

Au cours d’un jeu, il doit protéger un ami des manœuvres d’un pickpocket, mais lorsqu’un policier intervient, il confond les rôles et fait  geste de le frapper. Le meneur de jeu arrête la scène. N…est un peu troublé. Il dit qu’il n’aime pas « l’ordre »  alors qu’il voulait dire « le désordre ». Il se reprend puis saisit que l’ordre et le désordre qu’il voyait à l’extérieur de lui, sont en lui. L’excitation engagée dans la projection vient de faire retour, via l’intervention du meneur de jeu et l’arrêt de la scène.  La suite montrera combien coûteuse était la défense par la projection. Des nuances défensives plus subtiles apparaîtront.

Variations sur le cadre

Selon les nécessités psychiques des patients et les égards nécessaires au meilleur déploiement de leurs capacités névrotiques déjà présentes, quelques variantes ont été introduites au cadre de référence qui s’adressait initialement à un seul patient engagé dans un psychodrame individuel. La réunion de trois ou quatre patients révéla une dimension groupale enrichissante pour chacun, aussi une forme de psychodrame individuel en groupe a-t-elle été mise en place. Chacun y propose une scène et peut faire jouer les autres patients, en même temps que les acteurs psychanalystes. Il existe par ailleurs des psychodrames familiaux. Une autre forme s’adresse à certains patients atteints d’une affection somatique. Enfin de grands groupes, visent à sensibiliser les personnels soignants en santé mentale.

Selon les indications, les psychodrames s’établissent dans divers sites allant des plus institutionnels, tels les services hospitaliers, aux plus simples à mettre en œuvre en pratique libérale. Un grand nombre d’institutions de soins peuvent en proposer. La fréquence des séances est le plus souvent hebdomadaire, les horaires sont stables.

Tous les modes administratifs de prise en charge existent, la gratuité est le plus souvent liée aux droits de chacun selon les établissements, sinon, des rémunérations habituellement semblables pour tous les membres d’un même groupe sont demandées. Les séances manquées sont dues.

Des règles de réunion et de jeu sont énoncées. Elles visent d’abord le respect de chacun, le meneur de jeu étant garant de ce que personne n’ait à affronter des blessures d’amour propre et puisse ainsi se sentir dans un climat de sécurité et de confiance partagée. Ainsi est-il demandé de ne pas faire de gestes qui entraînent un contact physique ; on y veille,   mais plus encore que ne le feraient des enfants quand ils « font semblant ».

Par delà le respect de ces consignes, les règles de fonctionnement permettent de savoir si l’on est dans le cadre du jeu ou hors jeu. Les manquements sont des signaux quant à l’évolution du psychodrame et aux résistances qu’il suscite occasionnellement.

Le travail d’équipe

Organiser un psychodrame impose de prendre en compte la disponibilité d’un local adapté, d’une équipe d’acteurs psychanalystes, voire parfois de membre des professions de santé mentale ayant fait une analyse personnelle. L’associativité est à la base des improvisations qui donneront vie au jeu, pour peu qu’elles soient mises au service d’un soutien narcissique des patients tout en introduisant des conflictualisations tolérables.

Les acteurs jouent donc ce qui leur vient à l’esprit au moment où, choisis par un patient, ils vont s’en inspirer. Ils en tirent parti, soit en soutenant le propos du patient, comme de bons « doubles », soit en allant dans le sens d’un simulacre de séduction ou d’opposition propre à engendrer un conflit psychique. Tout dépend alors des réactions du patient. Etre soutenu par un double constitue une assurance narcissique et amorce une réflexivité souvent défaillante. L’audace est alors envisageable, le meneur de jeu le constate et peut envoyer des acteurs pour y répondre en s’opposant. Mais peu à peu, le double s’intériorise, jusqu’à la modulation d’une identification du patient à ce reflet de lui-même. Il peut alors s’engager dans la conflictualisation psychique, sans perdre pied et sans se retrouver au milieu de nulle part. Il est important de lui en donner acte.

Interprétation des acteurs et interventions du meneur de jeu

Le jeu des acteurs s’inspire de leur capacité à figurer des entités ou des  personnages clairement définis en les engageant dans des situations de soutien ou de conflit non moins claires. Même la confusion peut se jouer clairement. Les acteurs s’expriment sur le ton et avec le vocabulaire qui leur convient pour figurer des situations mobilisatrices de mouvements psychiques rendus possibles par l’amortissement du jeu.

Le patient est entraîné dans cette production figurative, mais ce n’est pas pour autant qu’il peut se l’approprier. Il faut pour cela qu’il l’engage dans le transfert sur le groupe et sur le meneur de jeu. C’est ensuite seulement, et souvent bien plus tard,  qu’il sera possible de lui donner des interprétations de transfert.

Auparavant, le meneur de jeu est conduit à intervenir dans le cours des scènes en y introduisant des acteurs ou en mettant fin à un jeu quand cela lui semble nécessaire.

L’arrêt d’une scène peut avoir de multiples raisons, mais il en est une qui constitue une interprétation majeure. Il s’agit de l’introduction d’une scansion, dans le cours de la séance,  sur une évidence venant du patient à son insu. Un de ces moments où se révèle à lui-même une possible appropriation subjective sous tendue par un passage d’une excitation à une pulsion. Il suffit pour cela d’arrêter la scène, de laisser du temps à un commentaire du patient, voire du meneur de jeu, avant de passer à une autre scène.

Pour interpréter sur le mode de la scansion ou de façon plus classique, il faut qu’il y ait une activité pulsionnelle conflictualisée, réalisant dans le transfert, un « quiproquo à contre temps » (Michel Neyraut) caractéristique de la complexité œdipienne.

 

De la pulsion qui reste à la pulsion qui nait

Mais sans pulsion et face à l’excitation : « que faire ? »

Aider les patients à transformer l’excitation par retournement et réappropriation sous la forme de pulsion en passant par le transfert tel pourrait-être le premier point. Dans le jeu psychodramatique, la décharge sans représentation rencontre l’objet qui s’impose comme tel et renvoie le mouvement vers le sujet en détournant son activité en passivité. Là où l’excitation se déchargeait par le comportement, advient par retour passif, une autre forme d’excitation, la plus psychique qui soit : la pulsion.

Autrement dit, la première tâche du psychodrame sera de pulsionnaliser l’excitation.

Mais la pratique , montre que cette mutation n’est efficace qu’en utilisant , dans le jeu, des ressources pulsionnelles déjà constituées quoique trop aisément débordées par l’excitation dans la vie quotidienne. Aussi le jeu sera-t-il pulsionnel, comme le « faire semblant » des enfants. Donc la deuxième tâche du psychodrame sera de s’appuyer sur l’analyse du positif, c’est à dire de faire le travail analytique classique, en notant toutefois que le quiproquo du cortège de personnages de la scène œdipienne, est ici prescrit et introduit par le jeu.

La troisième tâche en découle. La scène vient à la place du monde, aussi faut-il donner toute son importance au maintien du cadre par lequel et dans lequel se déroule le psychodrame. Ce cadre à ses règles qui sont celles de toute cure analytique, mais elles permettent l’action, la présence tierce (les acteurs, d’autres patients éventuellement), les gestes allusifs.

Attentes

On attend donc du psychodrame qu’il mette à jour ce que la parole signifiante, venant du divan ou du face à face n’apporte pas principalement : les manifestations d’excitation ou d’inhibition. Certes la parole est présente, mais elle s’associe aux significations du jeu, de la liberté d’association par des gestes, des postures, de la prosodie, et de la groupalité. Le respect du cadre permet de valider ces multiples langages. Dans le jeu, ils sont créateurs d’une signifiance. Dans l’attaque du  cadre de jeu, ils montrent le retour à l’activité de décharge, au détriment de l’activité représentative.

Bibliographie restreinte.

AMAR, N., BAYLE, G., SALEM, I. (1988) Formation au psychodrame analytique, Paris, Dunod.

ANZIEU, D. (1979) Le psychodrame analytique chez l’enfant et l’adolescent, Paris, P.U.F.

GREEN, A. (1990) La folie privée, Paris Gallimard.

JEAMMET, P., KESTEMBERG, E. (1987) Le psychodrame psychanalytique. Que sais-je ? Paris, P.U.F.

LEBOVICI, S., DIATKINE, R., KESTEMBERG, E. (1952) Bilan de dix ans de pratique psychodramatique chez l’enfant et l’adolescent, in La psychiatrie de l’enfant, 1958, Vol.1, n°1.

MORENO, J.L. (1959) Psychothérapie de groupe et psychodrame, Paris, P.U.F.

NEYRAUT, M. (1973) Le transfert, Paris, P.U.F.

WIDLÖCHER, D. (1972)  Le psychodrame chez l’enfant, Paris, P.U.F.

WINNICOTT, D.,W. (1975) Jeu et réalité, l’espace potentiel, Paris Gallimard.

 

Juillet 2014

 

Voir aussi sur le site un texte plus ancien : Le psychodrame analytique dans l’onglet « La psychanalyse » / « Extensions »

Traiter les traumatismes

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Claude Janin

Les traumatismes psychiques : Définition. Impact. Traitement

 

Pour le psychanalyste, le traumatisme est « une expérience d’absence de secours dans les parties du Moi qui doivent faire face à une accumulation d’excitations, qu’elle soit d’origine externe ou interne »[1]. Une telle définition est tout à fait importante : sans se prononcer sur la source du traumatisme – extérieure ou intérieure -, elle caractérise essentiellement celui-ci par son impact quantitatif sur le psychisme ; on peut donc souligner que ce n’est pas la nature d’un événement, mais la force de son impact sur la vie mentale qui permet de parler de traumatisme psychique.

Comment cet impact peut-il être décrit ? Sur un plan subjectif, on peut avancer que si chacun de nous a une représentation de lui-même dans une relative continuité historique, le vécu de discontinuité de soi-même  peut survenir lorsqu’on traverse les accidents de l’existence, quels qu’ils soient, internes ou externes, à travers une suite de processus qui ont un point commun, qui réside dans une modification d’un régime de fonctionnement mental habituel qui fait que ce qui était représentable ne l’est plus, que ce qui était symbolisable ne l’est plus, que le recours à l’idée d’une causalité comme constitutive du sentiment de continuité et d’historicité n’est plus possible : c’est ainsi que l’on peut définir la nature de l’impact traumatique, en ajoutant que si ce vécu a ce caractère particulier de perte de continuité, c’est parce que l’impact de l’événement mobilise de grandes quantités d’énergie psychique, et qu’ainsi l’énergie psychique n’est plus que partiellement disponible pour les autres activités psychiques. On peut rencontrer un tel impact dans les deuils ou les pertes brutales de personnes investies, ou bien encore dans les carences relationnelles précoces,  ou plus généralement, enfin, dans les aléas de la vie que chacun peut être amené à rencontrer.  Comme on le voit, ces situations potentiellement traumatiques sont nombreuses. Mais face à la question : « Pourquoi moi ? Pourquoi ça ? », aucune réponse immédiate ne peut être apportée : ces deuils, ces pertes brutales, ou ces aléas de la vie, qu’ils soient précoces ou plus tardifs ne peuvent être immédiatement intégrés dans un éprouvé de continuité, mais sont bien plutôt l’occasion d’un vécu de rupture intérieure de cette continuité, alors que le sujet n’y est pas, sur un plan psychique,  préparé, et qu’il ne peut donc se donner à lui-même une représentation des causes de la  discontinuité qui vient de surgir.

Progressivement, avec le temps, il se peut que l’impact traumatique des événements, tel que j’ai tenté de le définir, soit, – et c’est un de ses destins possibles -assimilé par le sujet. Mais il arrive aussi, assez souvent, que cette assimilation ne se fasse pas, et que le traumatisme reste “encapsulé” dans le sujet, formant alors en lui un véritable corps étranger interne. C’est pourquoi, après avoir défini le traumatisme et son impact, il semble intéressant de souligner que « Les traumatismes ont deux sortes d’effets, des effets positifs et des effets négatifs. Les premiers constituent des tentatives pour remettre le traumatisme en valeur, c’est-à-dire pour ranimer le souvenir de l’incident oublié ou plus exactement pour le rendre réel, le faire revivre. [...] Les réactions négatives tendent vers un but diamétralement opposé. Les traumatismes oubliés n’accèdent plus au souvenir et rien ne se trouve répété. [...] Les symptômes de la névrose proprement dite constituent des compromis auxquels contribuent toutes les tendances négatives ou positives issues des traumatismes. Ainsi c’est tantôt l’une, tantôt l’autre des deux composantes qui prédomine »[2]

Il y a donc trois destins du traumatisme au sein de la vie psychique :

• Le premier, c’est celui de la répétition d’accidents qui sont en lien avec le traumatisme. Par exemple, tel sujet marqué par l’impact psychique d’une rupture amoureuse subie, répète inlassablement, et activement, une telle rupture. Ou bien encore, tel autre, qui a été très fortement  marqué par la traversée d’un grand danger, recherchera inconsciemment des situations qui le confronteront à nouveau à ce danger.

• Le second, à l’opposé, c’est celui de l’enfouissement au sein de la psyché, et selon des modalités psychiques différentes que je ne détaillerai pas ici, des circonstances et des effets de la situation traumatique. Cet enfouissement a, faut-il le souligner, pour conséquence d’appauvrir considérablement la vie psychique du sujet, puisque cet enfouissement mobilise constamment de grandes quantités d’énergie psychique.

• Le troisième est un mixte des deux précédents, et il est, probablement le plus courant : il tend à la fois à la répétition et à l’enfouissement, selon l’équilibre dynamique de la vie psychique dans les différentes circonstances de la vie du sujet.

À partir de la caractérisation de la nature et de l’impact du traumatisme, et de celles des rejetons qu’il produit dans la vie psychique d’un sujet, il est maintenant possible d’esquisser quelques points concernant le traitement psychanalytique de sujets ayant subis de tels traumatismes.

On peut se représenter la nécessité de sortir de la discontinuité subjective introduite dans la vie psychique du sujet par l’impact traumatique, en évoquant la phrase de J. Michelet extraite de son Journal[3] : « Il faut faire parler les silences de l’histoire, ces terribles moments où elle ne dit plus rien, et qui sont justement ses instants les plus tragiques ». En effet, le but du traitement psychanalytique est de permettre au sujet de se réapproprier subjectivement l’irruption brutale de cette  discontinuité subjective, en lui donnant la possibilité de retrouver ou de reconstruire, dans le travail analytique, les raisons et les modalités de sa survenue. Une telle tâche est complexe : si l’événement traumatique est assez facilement repérable, ce qui l’est moins, ce sont les raisons pour lesquelles cet événement-là a provoqué une telle expérience subjective chez ce sujet-là. En d’autres termes, il est hautement probable que l’impact de tel ou tel évènement est de nature traumatique, parce qu’il renvoie, dans l’Inconscient du sujet, à d’autres événements infantiles, oubliés, dont l’événement récent à réactivé les traces.

Si l’impact de l’événement traumatique se caractérise par la mobilisation de grandes quantités d’énergie psychique, le travail psychanalytique ne peut, lui, s’effectuer que par la mobilisation de petites quantités d’énergie psychique : c’est pourquoi il ne vise pas à la brusque “révélation” d’un événement oublié, mais propose bien plutôt d’accompagner le sujet dans une sorte de  “remaillage” entre des représentations, des souvenirs, des impressions, des vécus affectifs de diverses époques de sa vie psychique qui permettra une sorte de “construction” des raisons psychiques profondes qui ont conduit à ce que tel événement ait eu un potentiel traumatique.

Un tel but thérapeutique suppose donc un travail long et patient, pour lequel  le cadre psychanalytique habituel, à  3 séances hebdomadaires de 45 minutes peut paraitre un idéal optimal : c’est en effet à travers un tel cadre que ce travail de mobilisation de la vie psychique, via la remémoration,  pourra se faire par petites quantités d’énergie : c’est en ce sens que le travail psychanalytique est anti-traumatique. Mais on peut aussi observer qu’il est fréquent, de nos jours, de voir un travail psychanalytique en face à face comme alternative à une cure analytique  ”classique”, car  le psychanalyste essaye toujours d’évaluer quel est le cadre le mieux approprié au travail psychanalytique : il s’agit, en cette occurrence, « de savoir si le mode de communication avec l’autre, qui facilite la communication avec soi-même et l’inconnu en soi-même, passe ou non par la perception de l’interlocuteur en face à face »[4]. Il est en effet prudent de penser que dans les configurations psychiques ou événementielles au sein desquelles l’expérience traumatique a particulièrement laissé le sujet démuni et seul, il peut être utile – mais pas  nécessairement - que celui-ci fasse, par le biais des interactions visuelles et posturales avec son analyste, l’expérience que ce dernier peut être “saisi” et “touché” par ce qu’il évoque en séance, et qu’ainsi cet analyste est capable de “saisir” et de “toucher” chez son patient ce qui l’a, lors de la survenue de l’expérience traumatique, particulièrement  bouleversé ou désorganisé : cette expérience intersubjective est l’une des voies du “remaillage” psychique déjà évoqué. C’est donc ensemble, et compte tenu de ces différents paramètres psychiques, que le patient et le psychanalyste pourront convenir du cadre le plus approprié au travail psychanalytique.

 

Juillet 2014


[1]  Freud  (S.) in : Au-delà du principe de plaisir.

[2] Freud (S.) in : L’Homme Moïse et la religion monothéiste.

[3] Michelet  J. (1842) Journal, Paris, Gallimard, 1976.

[4] Brusset (B.) in : Revue française de psychanalyse, 1991/3, p. 572.

Le psychodrame analytique

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Gérard Bayle

Le psychodrame analytique. 
Figurations et relances des processus psychiques

IntroductionLes origines

Le jeu des processus de défense

Théorie de la pratique du psychodrame

Transfert et groupe

Indications et contre-indications

Bibliographie

Introduction : Place formelle du psychodrame dans la pratique analytique.

Le groupe, le corps et la psychanalyse

Au sein de toutes les pratiques analytiques, le psychodrame connaît une place croissante. Cette activité est passée de la recherche confidentielle à des applications thérapeutiques bien implantées dans de nombreuses institutions de soins et dans quelques pratiques libérales. Parallèlement à l’intérêt qu’il suscita dès son introduction en France, ses indications se sont de plus en plus spécifiées dans les dernières années. Il y a vingt ou trente ans, c’était souvent une indication de secours après des échecs de cures analytiques classiques ou des psychothérapies en face à face. Par ses références explicites au corps, à l’acte et au groupe, et tout en restant analytique grâce à la conflictualité inconsciente, au transfert et aux mécanismes de défense, il permet l’exploration et le traitement de Les pathologies du narcissisme en sont les principales indications. certains processus psychiques autrement inaccessibles.

Sans pour autant manquer de rigueur, la pratique du psychodrame est moins formalisée que celle des cures types. Malgré des variations de cadre qui tiennent à la formation de tous et à la créativité de certains, des constantes sont retrouvées. Une théorie psychanalytique les anime, la participation corporelle et gestuelle y est omniprésente et cela se passe toujours en groupe, quel que soit le nombre des thérapeutes et des patients. Dans tous les cas, une triangulation implicite est instaurée.

Le psychodrame dit « individuel »

Un patient, un meneur de jeu et deux à cinq ou six acteurs se retrouvent hebdomadairement pendant une demi-heure à jour et heure fixes. Dans une activité libérale, les honoraires sont convenus à l’avance et se règlent en espèces à la fin de chaque mois. Les séances manquées sont dues. Il en va bien sûr autrement dans les institutions en ce qui concerne ces deux derniers points. Par convention, le meneur de jeu ne joue pas, les acteurs peuvent tout jouer sauf leur propre rôle et le patient sait qu’on peut tout jouer, idées, rêves, sensations, entités diverses, personnages divers, doubles du patient, etc.

La séance commence par quelques évocations, souvenirs, sensations, fictions, etc. du patient qu’il met en scène en distribuant les rôles avec l’aide du meneur de jeu. Puis les acteurs et le patient se rendent dans la partie de la pièce qui par convention est désignée comme espace scénique. Là, à partir des idées qui leur sont venues, les uns et les autres laissent se développer un jeu. Une conflictualisation tolérable s’y glisse le plus souvent, permettant de déployer toute une palette de figurations. Eléments désavoués ou rejetés, résistances à des désirs refoulés, renvois à l’enfance ou à d’autres spectres d’identité sont mis en place. Les protagonistes bougent, ébauchent des gestes évocateurs sans pour autant dépasser le registre de l’allusion. Des enfants diraient qu’ ” on-fait-comme-si ” et les contacts, s’ils existent, sont discrets, jamais insistants ni a fortiori hors du domaine de l’allusif. Le meneur de jeu, en attention flottante, perçoit les déplacements de chacun, les ébauches de fantasmes, les manifestations de défense, les chorégraphies et prosodies privées auxquelles il peut répondre soit par l’envoi de nouveaux acteurs, soit par quelques directives, soit par l’arrêt d’une scène à un moment marquant de celle-ci, l’idéal étant de pouvoir donner à cet arrêt, dans un moment de vérité symbolisante et subjectivante pour le patient, une valeur de scansion sans pour autant lever la séance avant sa fin prévue. Les jeux s’enchaînent les uns aux autres en fonction des associations qu’ils suscitent. Dans une équipe suffisamment rodée, la confiance mutuelle des analystes et du patient permet d’éviter les blessures narcissiques. Le narcissisme du patient est soutenu par des interventions indirectes du meneur de jeu : rôles de doubles, repérage des mouvements d’insight, arrêts de scènes qui pourraient gêner par trop le patient ou un acteur, respect des émotions des uns et des autres. L’essentiel des interprétations se fait par le jeu, mais elles se font aussi comme dans une cure classique, sous la forme d’interprétations dans le transfert. Pour des raisons d’indications, les constructions se font plutôt dans les jeux de même que les interprétations de transfert rendues ainsi plus tolérables et accessibles. Des interprétations groupales, concernant les mouvements psychiques de l’ensemble des participants sont aussi possibles.

Le psychodrame dit « individuel en groupe »

S’adressant à plusieurs patients, trois ou quatre par exemple, qui ne se connaîtront que par leurs prénoms, ne se rencontreront pas en dehors de ce cadre et seront tenus au respect du secret, il se déroule sur le mode précédent avec une semblable équipe d’analystes. Chaque patient décide à son tour de son propre jeu, mais les autres peuvent recevoir un rôle. L’enchaînement des scènes des uns et des autres a souvent une valeur associative groupale dont l’interprétation est plus souvent implicite qu’explicite. Le groupe s’est étoffé tout en gardant sa structure ternaire : les patients, les analystes co-thérapeutes et l’analyste meneur de jeu. L’implication de chacun des patients est moins vive et le sous-groupe qu’ils forment a sa dynamique propre ; c’est très net dans les psychodrames d’adolescents ou de patients psychotiques.

Le psychodrame dit « de groupe »

Abandonnant délibérément les interprétations individuelles au profit de celles qui découlent des émergences de l’inconscient groupal, cette approche ne nécessite pas un grand nombre d’analystes. Un meneur de jeu et un acteur peuvent suffir. Elle est largement mise en uvre pour des sensibilisations ou des formations, encore que certains analystes l’utilisent dans un but psychothérapique.

Les origines

Moreno

Le théâtre de la spontanéité est aux origines immédiates du psychodrame analytique. Il fut créé et animé par Moréno, d’abord à Vienne dans les années vingt, puis en Amérique où il a connu une certaine extension. Son but principal est de donner figuration à des expressions psychiques inexprimées. Mais les expressions cathartiques laissent les patients face à des impacts dépressifs ou traumatiques dont le devenir conscient n’implique pas de remaniements inconscients allant dans le sens d’un supplément de symbolisation et surtout de subjectivation, d’où l’intérêt d’une cure psychodramatique analytique dont les buts vont au-delà du « décoincement » de l’affect.

Les analystes français

Aussi, à la fin de la dernière guerre, sous l’influence de Mireille Monod, les psychanalystes Serge Lebovici, Evelyne Kestemberg et René Diatkine ont adapté et utilisé le dispositif créé par Moreno. Parallèlement, Didier Anzieu l’a introduit dans les thérapies psychanalytiques d’enfants et d’adolescents, et l’a pris comme moyen de sensibilisation à la psychanalyse pour des étudiants en psychologie. Chez les lacaniens, Simone Blajan-Marcus puis Eugénie et Paul Lemoine ont créé la SEPT. Dans tous les cas, et au-delà de divergences théoriques, l’accent fut mis sur la figurabilité, l’expression par l’acte allusif et l’impact du groupe. Ce que la cure de parole n’apporte pas (ou plus) peut être alors être figuré. Au fil des cinquante dernières années, la pratique du psychodrame en France a connu un essor important malgré quelques réticences de la part d’analystes qui craignaient l’influence de la méthode cathartique ou l’introduction d’impuretés psychanalytiques par référence à l’acting in, qui constitue une attaque désymbolisante du cadre. On aurait pu en dire autant, et tout aussi vainement, du jeu dans les thérapies d’enfants. Le succès du psychodrame tient à son efficacité comme soin, mais aussi à ses apports aux autres approches pratiques et à certaines clarifications théoriques. La pratique du psychodrame à l’étranger est inégalement pratiquée sous sa forme analytique. A titre d’exemples, on notera qu’il fut discrètement maintenu en Hongrie au temps du communisme d’état. Réintroduit par Ladame en Suisse dans des traitements d’adolescents, en voie d’implantation en Belgique et au Québec, il est absent des cadres thérapeutiques anglo-saxons.

Le jeu des processus de défense

La série déni, idéalisation, clivages

En jouant sur les conditions de rétablissement du jeu du refoulement, le psychodrame tend à limiter les nécessaires recours défensifs d’urgence que sont les dénis, idéalisations et clivages mis en place par les patients pour se protéger contre la désintrication pulsionnelle. En clinique, un patient peut idéaliser un mode de vie sexuelle, sa défense et l’illustration de ses avantages. Dans le même temps il peut dénier les différences symbolisantes qui existent entre les sexes, les générations, les vivants et les morts. Pour autant, il n’ignore pas que les hommes et les femmes, les enfants et les adultes, les vivants et les morts sont différents. Ce paradoxe et ces contradictions ne le troublent pas. Un clivage du moi résulte de l’association déni/idéalisation et lui évite toute remise en cause de ce qu’il sait mais qui ne l’affecte pas. C’est très progressivement, sous protection narcissique dans un transfert rendu tolérable par ses latéralisations sur les divers acteurs qu’il en vient à ranimer les processus de refoulement. Le jeu des acteurs lui a fourni, petit à petit, des figurations de substitution à celles qu’elle idéalise ou dénie.

Théorie de la pratique du psychodrame

Le psychodrame comme rêve imparfait

Par ses apports figuratifs, le psychodrame analytique est comparable au jeu de la perception dans la mesure où elle fournit des restes diurnes comme matériaux représentatifs des pensées du rêve. Tout ce que proposent les acteurs a valeur de reste diurne en quête de rêve à représenter, de fantasme à figurer. Freud à montré (1900) que tous les personnages d’un rêve sont des figurations du rêveur lui-même ; le psychodrame analytique propose des acteurs comme ” doubles ” du patient lui-même. Sur la scène, dans le jeu, que ce soit explicitement ou implicitement, ces collègues deviennent des figurations possibles pour le monde psychique du patient. Désirs, défenses, résistances, objets internes, enveloppes, instances, ils peuvent tout figurer.

On peut mieux comprendre la comparaison avec le rêve si l’on considère que séance après séance, le patient sort de la sidération et de l’immobilité psychique pour accéder de façon douloureuse mais tolérable à des scènes comparables à des cauchemars. Ensuite, ils peuvent en dire que ce n’était qu’un jeu, tout comme au réveil on pourrait dire du cauchemar que ce n’était qu’un mauvais rêve. Le réveil des affects n’est cependant pas sans poser de problèmes dans la mesure où ils sont parfois difficiles à qualifier.

L’une des fonctions du meneur de jeu qui est et reste en tous temps l’analyste du patient est de considérer que les acteurs sont aussi des représentants de sa propre personne des doubles de lui-même dans le temps où ils sont aussi des doubles du patient. Il peut donc leur donner quelques consignes de jeu ou encore faire confiance à leur soutien interprétatif dans le jeu. Ainsi est-il possible de qualifier les affects, de les rendre tolérables et d’écarter la comparaison avec le cauchemar, au profit de celle avec le rêve imparfait dont on se souvient un certain temps après le réveil. Le travail psychique se poursuit de séance en séance grâce à ce côté imparfait du jeu.

Il ne faudrait pas pour autant penser que donner à figurer au patient suffit à relancer les processus de refoulement. Il va de soi qu’une scène imparfaite, tout comme un rêve imparfait, implique une conflictualisation. Les acteurs se chargent habituellement de ne pas satisfaire platement les demandes du patient. Le côté allusif du jeu s’y oppose de toute façon, mais de plus, il est très inhabituel de jouer exactement ce qui est demandé, dans le but d’introduire une conflictualisation.

De la rencontre des figurations proposées, des conflictualisations induites et du transfert sur le meneur de jeu naissent d’authentiques représentations psychiques lors des déclins des mouvements transférentiels sur le mode du Déclin du complexe d’Œdipe (Freud, S. 1924).

Il en va du psychodrame comme de toute cure analytique. Les progrès se font par mouvements de surinvestissement transférentiels, puis de déception et de renoncement à obtenir ce qu’on désire de confusionnant, incestueux et meurtrier. Faute d’avoir il faut se résigner à être et passer de l’espoir de fusion désubjectivante et désymbolisante à l’assomption du manque, symbolisant et subjectivant. Reste à rendre tolérable la flambée du transfert si délicat à faire évoluer avec de tels patients ; le dispositif du psychodrame en donne les moyens ainsi qu’on va le voir.

Transfert et groupe

Transfert latéral

Les transferts latéraux, s’ils constituent des résistances au transfert sur l’analyste n’en sont pas moins de précieux auxiliaires de la poursuite de la cure analytique. Ils sont à respecter aussi longtemps qu’ils sont nécessaires, utiles et non destructeurs. Le psychodrame organise, de par sa disposition même, des possibilités de transferts latéraux sur certains acteurs privilégiés. D’aucuns joueront toujours les mêmes rôles (parentaux par exemple) mais d’autres ne seront jamais choisis et mis hors jeu dans un but de réserve ou d’expulsion (Aleth Prudent 1998). Le meneur de jeu dispose donc d’informations sur les transferts latéraux et peut en jouer au moment opportun si celui-ci se présente.

Transfert groupal

Les transferts latéraux se font non seulement sur des individus mais sur le groupe vite considéré comme une réplique narcissique du patient. Enveloppe protectrice plus ou moins étanche, plus ou moins trouée, stable, contrôlable du regard. Mais le groupe des thérapeutes joue un rôle de plus, et cette fois-ci, c’est au bénéfice du meneur de jeu.

Le contre-transfert de l’analyste est souvent éprouvant pour lui avec de tels patients. Le partage des réactions contre-transférentielles avec les autres collègues en atténue grandement la charge et le rend plus lisible. Cela se vérifie dans les discussions qui suivent les séances ou à partir de remarques faites par les acteurs au meneur de jeu qui peut être ainsi averti de mouvements qui lui sont propres dans la conduite de la cure mais dont il refoule la perception ou dénie l’importance.

Dans une perspective groupale, l’ensemble des liens stables ou éphémères entre les membres du groupe de thérapeutes constitue un intertransfert. Sa prise en compte et son analyse donnent des renseignements inestimables sur le statut des représentations psychiques des patients. Ainsi peut-on dégager ce qui se joue dans leur propre topique de ce qui se joue dans les scènes de psychodrame, et distinguer cet ensemble là d’une troisième scène, celle de la conflictualisation de l’intertransfert, troisième scène non dite, jeu en coulisse, siège d’un reste inter-psychique qui demande à être mis en forme dans le jeu ou dans l’intra-psychique.

Indications et contre-indications

Le psychodrame analytique agit à la jonction des mouvements pulsionnels de vie ou de mort désintriqués et des formations du moi dans lesquels ils s’engagent, là où les circuits courts déversent de l’énergie érotique ou destructrice dans les formes d’accueil que sont les produits de circuits longs.

Psychodrame dit « individuel »

Pouvoir supporter l’approche psychodramatique sans trop déstructurer ce qui sert à contenir le sentiment d’être soi n’est accessible qu’à certains patients. Ce sont ceux qui utilisent déjà au mieux les structures psychiques d’accueil dont ils disposent. Se sont surtout ceux qu’on peut qualifier d’états-limites, jouant à fond de leurs potentialités névrotiques et sublimatoires, mais, justement, à la limite de leurs possibilités. Il en va parfois de même pour ceux qui trouvent un recours dans des actes pervers et qui ont donc besoin de la psyché d’autrui comme structure de décharge.

Certains patients fortement engagés dans une structuration psychotique peuvent bénéficier d’un psychodrame individuel alors que leur présence dans un groupe de patients serait trop pesante pour la dynamique d’une telle structure.

Mais il faut parler ici de toutes les situations dans lesquelles se déploie un psychodrame qui ne porte pas son nom mais plutôt celui de jeu dramatique. Nous pensons ici à toutes les psychothérapies d’enfants lorsque l’analyste et le patient jouent à prendre des identités mythiques ou convenues à l’avance. A telle petite fille qui a peur d’être seule chez elle par crainte qu’un inconnu malveillant n’y pénètre, on peut proposer qu’elle prenne le rôle de ce personnage, l’analyste prenant celui de l’enfant.

Psychodrame dit « individuel en groupe »

La protection narcissique constituée par le groupe des patients, en plus de celui des thérapeutes constitue un abri narcissique au sein duquel il est possible de se sentir en sécurité en estompant les divers mouvements d’expression de l’identité propre à chacun au profit de celle du groupe. Ainsi est-il possible de ne pas jouer forcement en premier et d’utiliser un courant associatif qu’on a pas initié soi-même. Lorsque l’inhibition est ou risque d’être massive, le soutient du groupe permet d’en faire assez vite l’économie. De plus, comme il est possible d’intervenir en tant qu’acteur thérapeute dans les jeux des autres membres du groupe, une liberté de pensée, de parole et d’acte peut trouver à s’exprimer au service des scènes des autres en révélant la finesse, la sensibilité, la pertinence et l’intelligence de l’intervenant qui n’est pas ainsi au premier plan.

Les patients aux remaniements psychiques rapides et / ou fragiles en profitent au mieux. C’est tout particulièrement le cas des adolescents et des préadolescents, mais aussi de tous les patients adultes qui doivent voiler d’inhibitions diverses les mouvements pulsionnels angoissants dont ils perçoivent plus ou moins bien la proximité. Le jeu des autres donne toute sa dimension de déplacement à un jeu dont à priori ils auraient tendance à se méfier, dont ils redouteraient quelque effet de vidange cathartique excessive. Leurs craintes implicites sont justifiées car là où l’analyste pourrait craindre un collapsus topique, ils auraient à rencontrer un épisode de désêtre.

Psychodrame dit « de groupe »

Mais le psychodrame peut élargir la dimension groupale au point de ne plus faire appel aux interventions, constructions et interprétations individuelles. Le meneur de jeu n’intervient que sur un groupe et ne parle que de lui. Il en va ainsi dans les psychodrames familiaux ou dans ceux qui s’adressent à un groupe de patients réunis sur la base d’un trait narcissique commun. C’est par exemple le cas d’un psychodrame à durée limitée dans le temps qui s’adresse actuellement à un groupe de patients qui ont en commun d’avoir fait de longues et répétitives psychothérapies et psychanalyses. De l’intérieur du jeu, il est possible pour chacun d’eux et pour l’actrice thérapeute de faire des commentaires individuels s’adressant à tel ou tel d’entre eux, mais le meneur de jeu tente et se contente de repérer les mouvements affectifs, pulsionnels et défensifs communs à tout le groupe. Il s’agit alors de mettre à distance l’idée d’une toute puissance de la pensée qui infiltrerait la psychanalyse et ferait d’eux des patients à vie, tout puissants dans leur toute impuissance à aller mieux et dans leur démonstration omnipotente de l’inanité de l’analyse et de toute autre approche. Pour d’autres analystes, il est important de laisser tout son jeu à des mouvements pulsionnels groupaux dont les cures individuelles ne mettent pas tous les éléments en valeur.

Bibliographie

AMAR N., BAYLE G., SALEM I.
Formation au psychodrame analytique
Paris, Dunod, 1988.

AMAR N., BAYLE G., SALEM I.
Aux sources de l’identité par le psychodrame
in : Revue Française de Psychanalyse, 1991, vol. 55, n° 2-3: 6274-646.

ANZIEU D.
Le psychodrame analytique chez l’enfant et l’adolescent
Paris, Puf, 1979.

AVRON O.
La pensée scénique
Paris, Erès, 1998.

JEAMMET P., KESTEMBERG E.
Le psychodrame analytique
Collection “Que sais-je ?” – Paris, Puf, 1987.

LEBOVICI S., DIATKINE R., KESTEMBERG E.
Bilan de dix ans de pratique psychodramatique chez l’enfant et l’adolescent
in : La psychiatrie de l’enfant, 1958, vol.1, n° 1.

MORENO J.L.
Psychothérapie de groupe et psychodrame
Paris, Puf, 1959.

PRUDENT A.
Les doubles au psychodrame analytique
in : Revue de Psychologie Clinique, 1998-1999.

 

Bernard Brusset

Les psychothérapies psychanalytiques (et le face à face)

Actualisation 2015

Historique

Enjeux théoriques

Aspects pratiques

Conclusions

Bibliographie

Historique

Le dispositif et la technique devenus classiques en psychanalyse ont été établis progressivement par Freud après qu’il eut renoncé à la thérapeutique par l’hypnose et de la suggestion dont il constatait les insuffisances. Dès les années 1920-1930, diverses pratiques ont été utilisées par tâtonnements jusqu’à ce que se trouve établi le consensus international qui a défini les normes de la psychanalyse dans la forme prototypique de la cure-type. Mais, dès 1918, Freud a appelé de ses vœux de nouveaux développements des traitements psychanalytiques susceptibles d’associer à “l’or pur de la psychanalyse” les divers alliages du cuivre de la psychothérapie, c’est-à-dire des interventions de l’ordre du conseil et de la suggestion.  A certaines conditions, elles peuvent être associées à l’interprétation du transfert et des résistances. Selon cette métaphore souvent reprise, des interventions de type psychothérapique, de soutien, en face à face par exemple, sont compatibles avec la psychanalyse comme l’or permet des alliages avec le cuivre (et non pas “le vil plomb” selon une regrettable erreur de traduction qui a longtemps contribué à entériner la dévalorisation de la psychothérapie dans le milieu psychanalytique francophone). En 1932, la position de Freud est claire : il écrit : « ”Comme procédé psychothérapique, l’analyse ne s’oppose pas aux autres méthodes de cette branche spécialisée de la médecine : elle ne les dévalorise pas, ne les exclut pas.»

De nombreux facteurs ont conduit les psychanalystes à la pratique, historiquement croissante, des psychothérapies, dont l’élargissement des indications, la psychanalyse des enfants et des adolescents et la confrontation aux états limites et aux pathologies psychosomatiques. Mais, déjà Freud pour le cas de l’Homme aux loups (1918), Ferenczi et Rank en 1924, en sont venus à la fixation d’un terme à la cure du fait du risque d’installation indéfiniment prolongée dans la situation régressive de la psychanalyse, ou, dans certains cas, à préconiser plutôt le cadre de la psychothérapie en face à face et diverses techniques qui ont eu des destins divers.

Il est de fait que la position allongée (la raréfaction des afférences sensorielles) et la rigueur technique de la cure-type ne produisent pas nécessairement les effets qui en sont attendus. Ferenczi a très tôt montré que tel ou tel aspect du dispositif pouvait actualiser fâcheusement chez le patient les traces mnésiques de traumatismes de son histoire infantile. Il a défendu l’idée que le traumatisme pouvait être dû à l’absence de réponse de l’objet face à une situation de détresse, ou, en cas de viol par exemple, à la disqualification et au déni du vécu de la victime. D’où, dans les années trente, ses tentatives d’introduire, en référence aux premières relations mère-enfant, des techniques à visée réparatrice par la relaxation, le psychodrame, et surtout l’implication personnelle de l’analyste allant jusqu’à l’analyse mutuelle. Le rôle de l’analyste ne pouvant plus être seulement défini par la neutralité bienveillante, l’absence de gratification réelle, ni par la fonction de miroir, la place de la réserve et du silence de l’analyste a donné lieu à des mises en question qui ont historiquement conduit à une meilleure prise en compte du contre-transfert dans ses divers aspects. Mais, cette même visée réparatrice a conduit à des thérapies dont le rapport avec la psychanalyse comme pratique de l’interprétation tend à disparaître, laissant toute la place à la psychothérapie.

Dans les années quarante aux États-Unis, est apparu dans les publications le fait que, dans la cure-type, la position allongée pouvait avoir des effets négatifs et entraîner des désorganisations, des dépressions ou des somatisations, alors même que l’indication de psychanalyse avait semblé pleinement justifiée. Les états limites ont d’abord été décrits à partir de cette constatation qui amenait à s’interroger sur la possibilité de prévoir de telles éventualités et à préconiser dans ce cas le dispositif en face à face et une relation thérapeutique différente. A partir de là, les psychothérapies psychanalytiques ont pris un grand

essor. Les risques sont apparus par la suite, notamment avec les “thérapies psychanalytiques” adoptées par l’Institut de Chicago après la dernière guerre mondiale (Alexander et French, 1945). Il s’agissait de diverses manipulations, par exemple d’interventions permissives ou interdictrices, de variations dans la fréquence des séances, ou dans leur durée, dans le but de contrôler la régression et d’éviter la longue durée des cures par crainte de la “toxicomanie psychanalytique”. Le but de la cure était défini comme “expérience émotionnelle correctrice”. Cette crainte et ce but continuent à justifier divers types de psychothérapies et même le retour à des méthodes pré-analytiques, dont la suggestion et l’hypnose.

Mais la psychothérapie psychanalytique a peu à peu trouvé sa place dans la pratique des psychanalystes et, non sans débats, dans les théorisations. Un certain nombre de moyens empiriques ont trouvé justification par de nouveaux développements théoriques, par exemple au sujet du narcissisme, des relations d’objet, du traumatisme, des particularités du transfert. De ce point de vue, Ferenczi et son élève Balint ont été des précurseurs de tout un mouvement qui a rapproché l’analyse dite classique (critiquée comme fondée sur “one body psychology”) et la psychothérapie dite relationnelle. Par la suite les grands courants qui ont enrichi la théorie psychanalytique ont fait une place diverse à la psychothérapie dans ses rapports avec la cure-type, elle-même redéfinie. La confrontation de la psychanalyse avec les enfants gravement perturbés et avec les psychotiques (ou aux confins de la psychose), a suscité, notamment en Angleterre, des controverses théoriques centrées notamment par la notion de relation d’objet (Cf. B.Brusset, 2005).

M. Klein et ses élèves, à partir de la psychanalyse par le jeu chez l’enfant, ont redéfini les buts des traitements psychanalytiques, quel que soit le dispositif, du point de vue de l’élaboration des niveaux archaïques du conflit d’ambivalence pulsionnelle et des rapports aux objets internes et externes, c’est-à-dire, schématiquement, l’élaboration de la position dépressive et l’introjection du bon objet. En opposition à Anna Freud, accusée de ne faire que de la thérapie éducative, de la guidance, elle entendait instaurer une psychanalyse fidèle à Freud, mais prenant en compte les stades archaïques du premier développement. Dans cette même direction initiale les apports théoriques de Winnicott d’une part, et de Bion d’autre part, ont joué un rôle important dans toute une évolution qui a donné fondement aux psychothérapies psychanalytiques jusqu’à induire des changements dans la conception même de la psychanalyse. Par ses travaux sur les états limites, Winnicott a donné légitimité théorique à des attitudes de type psychothérapique, non seulement préparatoires mais composantes nécessaires d’un travail spécifiquement psychanalytique. En 1954, introduisant la notion de régression à la dépendance, il a écrit : “Ici, le travail thérapeutique en analyse se rattache à ce qui se fait dans les soins aux enfants, dans les relations de l’amitié, dans le plaisir tiré de la poésie et des autres activités culturelles en général. Mais la psychanalyse peut accepter la haine et la colère qui appartiennent à la carence originelle et utiliser ces manifestations importantes qui sont susceptibles de détruire la valeur de la thérapeutique découlant de méthodes non-analytiques.” Ainsi, il a su éviter les impasses du maternage, de la réparation, de la réassurance (qui suscitent ou alimentent une demande insatiable et vouée à la déception du patient comme de l’analyste), en prenant en compte la haine nécessaire dans le contre-transfert (1947) comme dans la relation mère-enfant précoce dont il a montré les composantes et les fonctions.

La psychanalyse des enfants, des adolescents (Cf. Cahn,1998) et les psychothérapies des psychotiques ont conduit aussi à donner toujours plus d’importance au contre-transfert de l’analyste comme source de connaissance (dès les années cinquante : Mac Alpine, Racker, Heimann). L’implication de l’analyste dans la cure a donné lieu à de nombreux développements. Relèvent de la composante psychothérapique ses fonctions de moi auxiliaire dans le rapport à la réalité externe, mais il en va autrement avec les fonctions de holding et de contenance. En effet, la première se réfère à la mère-environnement en deçà de la représentation et la seconde prend sens de l’identification projective redéfinie dans une théorie de l’activité de penser (Bion). La généralisation de leur emploi hors contexte théorique affadit leur signification jusqu’à justifier n’importe quelle intervention psychothérapique. Il s’agit bien d’analyse, en revanche, quand le fonctionnement psychique de l’analyste est mis au service de celui du patient et que l’implication contre-transférentielle est au service de l’activité transitionnelle, de la mise en scène fantasmatique et de la mise en mots de l’activité psychique du patient, c’est-à-dire des transformations psychiques. La seule garantie contre la suggestion est l’analyse fine du contre-transfert dans ses divers niveaux. Ainsi, qu’il s’agisse du self winnicottien comme noyau de l’être, de “l’activité transitionnelle” ou de la “capacité de rêverie” de la mère, la relation intersubjective reste ordonnée à la prise en compte du transfert et du contre-transfert, de la conflictualité intrapsychique et de l’infantile primitif. Par là, il est légitime de parler de psychanalyse ou de reconnaître que la psychothérapie, quelle qu’en soit la forme, reste d’ordre psychanalytique.

Dans le cas des psychothérapies focales, c’est-à-dire centrées sur les symptômes ou les conflits actuels (Balint et Ornstein, 1972), un but de traitement est établi et le champ de l’investigation et de l’association des idées est limité a priori. Cette pratique demande une grande expérience analytique comme l’ont souligné les analystes anglais et américains qui l’ont promu. Elle s’oppose à l’absence de finalisation a priori qui caractérise la psychanalyse (Donnet, 1995). Les psychothérapies à durée limitée (Gilliéron, 1983) n’impliquent pas de limitation de l’activité associative, mais la contrainte temporelle pèse d’une manière qui en réduit les indications. La thérapie psychanalytique peut également prendre la forme de ce que Winnicott a décrit chez l’enfant comme “consultation thérapeutique”.

Aux Etats-Unis, l’opposition du « modèle pulsionnel » et du « modèle relationnel » par Greenberg et Mitchell (1983) (analystes du « William Alanson White Institute » de New-York, fondé par H.S. Sullivan) a conduit à la promotion de « la psychanalyse relationnelle ». La difficulté de rendre compte théoriquement de la pratique thérapeutique dans les organisations non-névrotiques, et la réflexion sur les états limites, a entraîné une centration sur la notion de relation d’objet dans l’ambiguïté de son statut externe et interne, en négligeant ses rapports avec le registre hétérogène des représentations. La psychanalyse dite relationnelle a tendu à être ramenée à la psychothérapie. Au pire, tendent ainsi à disparaître le point de vue dynamique de la conflictualité intrapsychique, le point de vue topique des lieux psychiques hétérogènes et surtout l’économie pulsionnelle, le sexuel et, bien sûr, le sexuel infantile et la pulsion de mort freudienne. Dans le même sens, la contestation de l’utilité de la métapsychologie, parfois réduite à l’histoire des idées, a justifié certaines dérives empiriques. D’où un relativisme laissant chaque analyste à son conseil, à sa créativité et à ses constructions théoriques souvent considérées comme personnelles, spéculatives, fictionnelles : un art.

 

Plus récemment, A. Ferro (2005) définit une éthique et une esthétique de « l’accordage affectif » qu’il situe dans l’héritage de Bion. Il souligne qu’il s’agit d’abord du traitement des émotions liées à « des éléments non digérés accumulés ». Les proto-émotions et les proto-sensations hors sens sont transformées en éléments visuels (images, fantasmes, pensées oniriques de veille), puis en dérivés narratifs fluides, en pensées et en penser des pensées. L’analyste, loin de s’effacer pour être support de projection, alimente la communication, propose des métaphores, des associations d’idées, des images, voire des références culturelles personnelles. La créativité poétique, poïétique, de la rencontre et de la bonne relation devient non plus un moyen, mais un but en soi. Les conflits sont désamorcés au lieu d’être analysés à partir de leur reviviscence transférentielle. La notion de mouvements contradictoires internes est remplacée par celle de réactions vis-à-vis des interventions de l’analyste. L’expérience réparatrice prend le pas sur le but de rendre l’inconscient conscient, de telle sorte que disparaissent la réserve, la neutralité, le silence, l’effacement de l’analyste, ses refus, et donc la frustration et la régression de l’analysant, mais aussi la référence au conflit intrapsychique, aux paramètres de la métapsychologie, à l’infantile, au sexuel, à l’absence de l’objet comme condition de la symbolisation.

Chez les “intersubjectivistes” américains partisans de “l’ouverture personnelle” dans une psychanalyse pragmatique et directive (O. Renik,1993), l’analyste fait état de ses propres associations et justifie ses interprétations en en donnant les raisons. Une symétrie égalitaire rompt ainsi avec ce qui est dénoncé comme dogmatisme interprétatif et abus de pouvoir par excès de dissymétrie, de silence, de position de supériorité de l’analyste traditionnel inféodé à l’Ego Psychology. Mais, quand, dans ces formes de pratique, la référence aux représentations inconscientes, aux conflits intrapsychiques, à l’infantile, au sexuel, à l’absence et aux paramètres de la métapsychologie disparaissent, ou passent au second plan, il est difficile de lui reconnaître une spécificité psychanalytique freudienne, et pourtant il s’agit d’une évolution opportune dans certains cas (les organisations non-névrotiques) ou à certains moments : le problème est celui de l’indication, autrement dit de l’opportunité. Une telle méthode trouve sa meilleure cohérence dans le face à face. De toute façon, avec cette méthode, la position allongée (divan-fauteuil), le « baquet du psychanalyste » (J. Laplanche), perdrait ses pouvoirs.

En dépit, ou à cause, de son indétermination, l’idée que le psychanalyste doit cesser psychanalytiquement d’interpréter est souvent reprise. Des thérapies qui, à part le dispositif, n’ont plus de spécificité psychanalytique caractérisent certaines évolutions contemporaines qui récusent ou relativisent la métapsychologie au profit d’une théorie clinique centrée sur l’empathie, la narrativité identitaire, la mutualité, le dialogue, la co-pensée, les narrations successives à deux (R. Schafer, 1983), voire simplement la conversation humaine (C. Spezzano, 1996) et, finalement, l’absence de toute théorisation dans l’improvisation empirique. L.Kahn a récemment recensé les principaux auteurs de cette évolution dite post-moderne (L. Kahn, 2014).

Actuellement,

Pour se garder de tout “fétichisme du divan” (Cahn, 2002) et de toute sacralisation de la situation analytique classique, certains parlent de « psychanalyse en face à face » et vont jusqu’à contester l’opportunité de la notion de psychothérapie psychanalytique dans la mesure où la méthode est théoriquement la même. On peut aussi considérer qu’il y a une dimension psychothérapique dans toute psychanalyse, car les interventions de l’analyste comporte généralement une gamme assez large et l’effacement de l’analyste comme personne n’implique pas qu’il fasse le mort. Freud, il est vrai, n’a pas parlé de neutralité mais d’abstinence (de gratification réelle) notamment dans sa critique des méthodes actives préconisées, un temps, par Ferenczi. Cependant, les psychothérapies en face à face ne sont plus considérées par la plupart des analystes comme une forme dégradée et insuffisante de psychanalyse, et l’expérience a montré qu’elles n’entraînent pas fatalement le renforcement des défenses et le retard de l’engagement du patient dans l’analyse classique qu’il peut entreprendre dans un temps second. Du fait de la diversité de leurs indications, elles comportent des dispositifs et des modes d’intervention variables, dont par exemple, le groupe thérapeutique, l’association avec une prise en charge psychiatrique, chimiothérapique, institutionnelle, familiale, ou encore de relaxation, de psychodrame, d’une manière qui est établie cas par cas et pour une durée elle-même variable. La survenue d’un épisode dépressif ou la nécessité d’une hospitalisation témoignent parfois d’une évolution qui peut être favorable à plus long terme.

Mais la psychothérapie à une ou deux fois par semaine peut être une demi-mesure regrettable si la psychanalyse (à trois ou quatre séances par semaine en position allongée) est d’emblée préférable : beaucoup de temps risque d’être perdu. Découvrant l’analyse dans le cadre classique, après de plus ou moins longues psychothérapies, des patients ont l’impression que l’analyse n’a vraiment commencé qu’à ce moment-là. L’expérience de l’auto-observation des idées incidentes en association libre avait été empêchée en face à face par l’attention portée aux expressions de l’analyste qu’ils voyaient et par rapport auquel ils réglaient leur discours, se mettant ainsi à l’abri d’une confrontation directe à eux-mêmes s’entendant parler. Les possibilités de changements structurels se trouvaient limitées par ce dispositif de communication interactive tel qu’ils l’utilisaient. (Mais, l’efficacité du dispositif classique était peut-être dû, en partie, à l’expérience antérieure de la psychothérapie en face à face). En analyse, la perte du regard sur l’analyste, et de son regard sur soi, permet de faire plus large place aux effets sur le fonctionnement associatif des représentations inconscientes qui sont l’objet même de l’analyse. Cependant, la notion d’origine phénoménologique de “rencontre”, de relation vivante et contenante, a conduit progressivement à intégrer à la pratique de l’analyse des attitudes et des modes d’interventions qui étaient, auparavant ou ailleurs, considérés comme non-psychanalytiques ou seulement psychothérapiques. Les différences de dispositif et de fréquence des séances ne sont pas sans incidences. L’engagement, l’implication, du patient comme celle de l’analyste ne sont pas identiques Elle facilite la liberté associative de l’analysant, mais aussi celle de l’analyste dans son écoute et dans l’analyse du contre-transfert. Il rend possible plus de rigueur technique et l’abstention d’interventions inutiles qui trouvent légitimement place en psychothérapie ou dans les moments psychothérapiques de telle ou telle cure difficile. Il induit plus facilement chez l’analysant la régression narcissique et topique qui laisse émerger les manifestations de l’inconscient dans le jeu des associations-dissociations des idées et, par là, la mobilisation transférentielle de la structure. Il instaure une dissymétrie fondamentale, alors que le face à face laisse facilement place à une symétrisation défensive et à la logique de la communication intersubjective consensuelle dans « l’ici et maintenant ». Force est de conclure que le dispositif de la cure-type demeure irremplaçable quand il est indiqué et réalisable. Il est un modèle de référence, mais non un idéal à l’aune duquel seraient évaluées les psychothérapies. Le dispositif est lié à la technique qui n’est pas exactement la même dans les états limites, dans les organisations non-névrotiques. Celles-ci requièrent un alliage différent de l’analyse « pure » et de la psychothérapie. Mais quels sont les fondements théoriques de la psychothérapie et les enjeux du face à face ?

 Les enjeux théoriques : l’intersubjectif et l’intra-psychique

Opposer psychanalyse et psychothérapie comme deux catégories prototypiques, induit à penser qu’elles sont exclusives l’une de l’autre. L’une est valorisée aux dépens de l’autre : la forme de psychothérapie idéale est la psychanalyse dans le cadre classique et les autres pratiques des psychanalystes ne seraient que des formes dégradées, inférieures, un pis-aller ou semblables aux psychothérapies non psychanalytiques se ramenant directement ou indirectement à la suggestion.

Mais d’un autre côté, l’insistance sur le “continuum des traitements psychanalytiques” (Wallerstein, 1995) tend à dissoudre les différences et infère corrélativement l’idée de continuité entre le conscient, le préconscient et l’inconscient : l’essentiel serait alors dans tous les cas la bonne communication, l’empathie réparatrice, voire la production de “l’expérience émotionnelle correctrice ». De même, dire que toute thérapie est analytique dès lors qu’elle est celle des psychanalystes évacue la question des différences entre psychanalyse et psychothérapie ou les ramène aux différences d’indication et de dispositif pratique.

Pour sortir de ces dilemmes, il faut distinguer, outre le dispositif et le contrat qui sont relativement variés, le cadre (interne à l’analyste) théorique commun aux divers dispositifs et qui définit les invariants fondamentaux de toutes les formes de traitements psychanalytiques. Le principe de la méthode est la règle fondamentale : l’association libre des idées qui est une association-dissociation laissant émerger les manifestations des représentations inconscientes. Et, corrélativement, l’attention égale flottante de l’analyste qui doit être affranchie de toute référence doctrinale, de tout système, et donc capable de maintenir l’écart théorico-pratique nécessaire. Il est de fait que, menées par des psychanalystes, les psychothérapies psychanalytiques permettent des transformations significatives, parfois spectaculaires. Elles sont ou deviennent psychanalytiques dès lors qu’est maintenu, à partir du cadre interne de l’analyste et du contre-transfert, le cap de l’interprétation des résistances et des conflits actualisés par le transfert. Mais les chemins sont divers avant d’en venir là et bien des méthodes psychothérapiques doivent être reconnues dans leurs spécificités et dans leur valeur propre au lieu d’être considérées comme une forme dégradée de la psychanalyse telle qu’elle est instaurée en idéal à partir du cadre spécifique de la cure-type dont l’indication est plus limitée.

Les psychothérapies psychanalytiques ont pour principe le maintien des règles fondamentales de la psychanalyse et pour but, comme celle-ci, non pas directement la disparition des symptômes, mais l’appropriation par le sujet de sa vie psychique inconsciente. Cet objectif a des conditions de possibilités qui, souvent, ne peuvent être obtenues qu’au terme d’un travail préalable admettant une grande variété d’attitudes et d’interventions de l’analyste. Elles supposent son implication personnelle, sa disponibilité inventive et ses capacités d’empathie, de sorte qu’il ne s’agit jamais de l’application d’une technique étroitement codifiée. Par exemple, l’établissement et le maintien d’une relation vivante et confiante a des effets de réparation narcissique qui rendent possible l’investissement de la parole en séance et modifie le rapport que le sujet entretient avec lui-même, induisant un processus qui peut devenir plus ou moins rapidement, spécifiquement psychanalytique.

Pour qu’elle devienne et qu’elle reste analytique, la psychothérapie doit se rapprocher le plus possible, d’emblée ou secondairement, des mêmes invariants fondamentaux que la psychanalyse : l’absence de conseils et de jugements, l’abstinence de toute gratification réelle, l’utilisation prédominante de la parole, la sollicitation de l’association des idées, l’élaboration et l’utilisation du contre-transfert, et, au moment opportun, l’interprétation de ce qui se passe en référence aux résistances et au transfert. La plupart des analystes s’accordent sur l’idée que les autres paramètres du dispositif analytique sont susceptibles d’aménagements selon le cas ou selon le moment de la cure, et que la technique peut adopter des modalités particulières dès lors qu’elles sont subordonnées aux principes et aux objectifs fondamentaux de la psychanalyse. A cette condition, les processus en analyse et en psychothérapie sont identiques dans leurs principes, mais généralement différents dans leurs modalités, leur amplitude, leur intensité, la place qu’ils prennent dans la vie du sujet. Ils sont à la mesure de la mobilisation de la structure intrapsychique et de son extériorisation transférentielle.

 

Le face à face

Il y a une certaine spécificité de la situation analytique en face à face, mais elle entre en jeu de façon très diverse. Quel que soit le dispositif pratique, il n’est qu’un moyen pour qu’advienne dans la relation thérapeutique l’association-dissociation des idées et le processus transférentiel dans un régime bien tempéré, de sorte que le travail analytique d’interprétation soit possible et efficace. En face à face, bien des patients ne regardent pas l’analyste ou très peu et, à l’écoute ultérieur du « matériel », il est impossible de savoir quel était le dispositif. Il arrive cependant que la perception visuelle de l’analyste joue un rôle important dans le mode de relation et de communication. L’âge, l’identité sexuelle, la présence physique de l’un et de l’autre jouent évidemment un rôle plus important qu’en analyse, limitant a priori la figure transférentielle en la spécifiant. Elle peut avoir de multiples enjeux et, d’abord, de l’ordre de la séduction ou du contrôle de l’analyste qui est assigné à la place d’interlocuteur obligé ou de témoin d’un narratif identitaire défensif ou d’une complaisance narcissique dans laquelle son regard est utilisé comme miroir. Mais cette même dimension spéculaire peut impliquer une actualité de la relation de grande intensité mettant en question le sentiment d’identité et créant un lien dont la logique exclut son interprétation comme transfert. De manière générale en psychothérapie, le transfert est plus souvent utilisé qu’analysé. Il est davantage le transfert pour analyser que le transfert à analyser (selon la distinction proposée par J.L. Donnet). Il est généralement admis que le dispositif classique induit plus facilement la régression aussi bien formelle que historique et surtout topique, le face à face étant préféré quand celle-ci est anticipée comme inopportune ou dangereuse risquant d’aggraver la désorganisation. De plus,  l’absence de perception visuelle de l’interlocuteur, laissant le patient confronté à lui-même, peut valoir comme abandon aggravant la dépression, a fortiori quand l’auto-accusation mélancolique est déplacée sur l’analyste qui, écoutant, devient juge accusateur.

Le face à face comme espace d’échanges cadré par la perception visuelle, au moins potentielle, a une fonction de “holding”, de contenance et d’étayage, rendue directement sensible par la perception visuelle du destinataire de la parole, ses expressions posturales et mimiques, ses affects, même s’il se dérobe relativement comme interlocuteur. De multiples niveaux d’échange sont ainsi engagés, notamment les enjeux narcissiques fondamentaux de la perception de soi dans le regard et la parole de l’autre : s’y manifestent diversement les circuits de la projection et de la ré-introjection, donc de la médiation de l’autre dans le rapport à soi. La situation en face à face donne figuration concrète au dédoublement “je-tu” qu’instaure la parole, contribuant idéalement à modifier le rapport du sujet avec lui-même de manière propice à la subjectivation et à la symbolisation des échanges. Mais, en maintenant le dispositif banal de la conversation, il suscite le déplacement dans la relation des modes habituels de relation et leur régulation par la perception de l’attente et des réactions de l’autre jusqu’à constituer le mode interactif de la communication dans l’actuel (Cf. Widlöcher D.,1995). Cette utilisation défensive de la relation face à face peut tendre à empêcher les manifestations de l’inconscient pulsionnel et du transfert au sens strict, c’est-à-dire comme processus déterminé par la mobilisation de l’intrapsychique : le transfert comme quiproquo anachronique. Il appartient à l’analyste de rendre sensible une écoute en rupture avec le narratif défensif de façon à induire idéalement la régression topique dans l’ordre des représentations. Tout dépend en fait de l’organisation psychopathologique dont il s’agit et, bien sûr, de l’expérience de l’analyste. Dans les fonctionnements limites, outre la limite interne du refoulement, la limite soi-hors soi, en deçà de la structuration du rapport moi-objet, met en jeu la différenciation du dedans et du dehors, de l’interne et de l’externe comme dans les mécanismes et les processus d’identification projective (ou de projection identifiante). La double angoisse d’intrusion et d’abandon requiert une grande attention à la bonne distance dans la relation.

Sur ce plan, le “face à face” conjure les risques de la position allongée comme perte du contrôle visuel de l’analyste. Perdu de vue pour être retrouvé au début et à la fin de la séance, l’analyste peut devenir le support de projections persécutoires, actualiser des vécus d’abandon. De plus, la régression dans la cure, telle qu’elle est décrite par Winnicott, tend à l’assimilation du divan au corps maternel dans le transfert. Or, si, au contraire, la situation en face à face établit une distance spatiale, elle donne au contact visuel intermittent, à la disposition du patient qui peut aussi s’en affranchir, une place privilégiée dans la communication intersubjective et le contact psychique, en corrélation avec la relation de parole. La psychothérapie en face à face, à une ou deux séances par semaine, tend aussi à mettre l’analyste relativement à l’abri des transferts négatifs, des “transferts psychotiques”, ou des niveaux psychotiques du transfert, et à contrôler les cas dans lesquels l’intersubjectif devient dangereusement le lieu de l’activité pulsionnelle dans l’indétermination du statut des objets. L’interprétation proposée par l’analyste en première personne, et en en donnant les raisons, établit la différenciation conjurant le risque d’abolition ou de déplacement même relatifs et temporaires des limites du moi, de la différenciation entre le sujet et l’objet, entre le patient et l’analyste. Tels, par exemple, ceux que pourraient produire les phénomènes d’identification projective susceptibles d’assujettir l’interpersonnel à l’intrapsychique. Les moments de “symbiose thérapeutique” (H.Searles) demeurent cadrés par la perception de la présence physique immédiate de l’analyste et ses formulations éloignées de toute suggestion hypnotique. Qu’il s’agisse de l’analyse dite classique ou de la psychothérapie analytique en face à face, la fonction tierce du cadre a un rôle régulateur fondamental  comme l’ont souligné divers travaux (la « tiercéité », Green, 2002). En analyse, la fonction du cadre justifie la comparaison de la situation analysante avec le sommeil qui rend possible le rêve, ou encore avec la triple dimension de ses enjeux : le narcissisme, la séduction et l’interdit de l’inceste.

Le cadre soigneusement maintenu rend possible l’implication nécessaire de l’analyste qui a donné lieu à de nombreux développements récents : notion de chimère (M. de M’Uzan, 2005), de tiers analytique (Green (1975, 1990), Th. Ogden, 2005), de « travail en double » (C. et S. Botella (2001) : la régrédience requise du psychanalyste pour que le contre-transfert devienne le moyen d’accéder à des niveaux de sens en deçà des représentations est évidemment facilitée par la situation divan-fauteuil qui suspend le contrôle visuel. La situation en face à face trouve là des limites : l’intersubjectif conscient-préconscient tend à y prédominer sur l’interpsychique inconscient.

 

Les critiques

Il ne peut être traité ici de la vaste question des enjeux institutionnels, politiques, de formation et narcissiques-identitaires de la compétence psychanalytique et psychothérapique. Disons d’emblée cependant que   l’expansion actuelle des psychothérapies fait craindre le retour de la suggestion et la négligence de l’intrapsychique au bénéfice de l’intersubjectivité dans la relation de l’analyste et de l’analysant, la situation en face à face ne pouvant que favoriser cette tendance. La centration sur la relation actuelle, la communication, le champ affectif, l’empathie, peut ainsi définir une éthique et une esthétique de « l’accordage affectif » qui comporte le ludisme, l’humour – et aussi le risque d’érotisation, de la séduction mutuelle comme collusion défensive.

Bien loin des récentes données neuro-biologiques sur le rôle des neurones-miroir dans l’empathie, celle-ci a été définie par Greenson (1955) comme capacité d’éprouver la qualité et la nature des sentiments d’autrui. Traduction en anglais puis en français de l’allemand Einfülhung, l’empathie est un phénomène préconscient : elle permet la compréhension rapide et profonde du patient et aboutit souvent à l’intuition qui, elle, est de l’ordre de la pensée, des idées. La compréhension empathique peut aveugler et jouer comme écran vis-à-vis de l’inconscient si la disponibilité psychique de l’analyste et sa régrédience dans « le travail en double » n’est pas fondée sur la mise en jeu et l’analyse du contre-transfert de sorte que celui-ci soit un moyen d’accès aux niveaux non représentés de l’inconscient du patient tel qu’il est activé par le transfert. S. Bolognini (2006) a justement critiqué les excès de ce qu’il appelle « l’empathisme ».

Quand ces références fondamentales disparaissent de ces formes de pratique, il est difficile de leur reconnaître une spécificité psychanalytique même si référence discutable est faite à la “transitionnalité” selon Winnicott et à “la capacité de rêverie de la mère” selon Bion. Ainsi en est-il, au pire, de la redéfinition pragmatique de la psychanalyse comme “conversation humaine », soit la réduction de la psychanalyse à la psychothérapie non psychanalytique. On parle aussi de thérapie de suivi, d’accompagnement, de soutien, et on connaît le grand développement des psychothérapies empiriques dites éclectiques ou intégratives, de rectification cognitive des erreurs de raisonnement et le retour de l’hypnose thérapeutique (et même de l’ « hypnose conversationnelle ») (Cf. Brusset, 2005).

Toute la difficulté pour l’analyste est de rendre compatible la compréhension psychologique qui suppose empathie et implication intersubjective, et l’écoute métapsychologique attentive aux manifestations de l’inconscient dans ses différents registres. Cette double exigence détermine le jeu variable de la distance opportune, du degré de présence et d’effacement de l’analyste, donc le type et le style des interventions, de la réserve et du silence. Or, en psychothérapie en face à face, la nécessaire frustration du patient due aux refus de l’analyste d’entrer dans un mode de communication banal, rationnel, pédagogique ou de séduction, est plus ou moins inducteur de régression et de transfert, et plus ou moins compensée par l’expérience gratifiante d’une écoute attentive et compréhensive, allant au delà de ce qui est dit explicitement, et par quelqu’un qui s’efface en tant que personne privée.

L’accès à l’inconscient pulsionnel suppose une certaine négativité dans l’épreuve de la non-réponse et du silence propre à déjouer les défenses pour faire place aux processus primaires de l’inconscient pulsionnel, faute de quoi l’élaboration interprétative risque fort de rester de l’ordre du conscient et du préconscient.

Toutefois le travail psychanalytique dans les organisations non-névrotiques a donné une nouvelle actualité à la mutation de la théorie de l’appareil psychique dans la deuxième topique freudienne (Le moi et le ça, 1923). “L’inconscient du ça” est fait de motions pulsionnelles finalisées par l’agir en rupture avec l’ordre des représentations. La confrontation avec les pathologies traumatiques, la compulsion de répétition et la réaction thérapeutique négative a été à l’origine de la théorie du dualisme pulsionnel, Eros et pulsion de mort. Et, dans le prolongement des considérations terminales dans l’oeuvre de Freud, sur le déni et le clivage les développements contemporains sur les défenses primitives anti-traumatiques, les défenses primaires du moi inconscient, sur la désintrication pulsionnelle et les désinvestissements ont conduit à comprendre autrement le rôle de l’analyste. Dans les niveaux limites de fonctionnement psychique, typiques de la psychopathologie contemporaine, sa fonction peut être, à partir de la perception contre-transférentielle, de donner les réponses qui n’ont pas été données par l’objet primaire, ce qui suppose une disposition empathique régrédiente bien accordée à ce registre. Il peut s’agir aussi de conférer statut psychique à ce qui ne l’a jamais eu, de donner figuration et métaphorisation aux motions pulsionnelles inconscientes qui, en deçà de l’activité fantasmatique, cherchent issue dans l’acte, la compulsion de répétition, les identifications projectives ou dans la somatisation. Dans les organisations non-névrotiques, le travail psychanalytique en psychothérapie en face à face a pris une grande extension qui n’est pas sans avoir induit des modifications dans l’ensemble des pratiques et des théories psychanalytiques.

 

Aspects pratiques

Idéalement la psychothérapie, pour être et rester psychanalytique, exclut les interventions sur l’environnement, les contacts avec l’entourage, la prescription de médicaments, le souci du somatique et du social, mais les situations cliniques concrètes peuvent le nécessiter, ne serait-ce qu’un temps. Dans les cas graves, diverses formes de double prise en charge psychothérapique et psychiatrique, voire institutionnelle dans toute une gamme de “co-thérapies”, permettent de préserver, dans toute la mesure du possible, le champ spécifique et le cadre de la psychothérapie comme psychanalytique.

Une relation de confiance est la condition de l’établissement éventuellement progressif du travail spécifiquement psychanalytique. Pour qu’il y ait une suffisante continuité d’une séance à l’autre, le rythme des psychothérapies en face à face est souhaitable à deux fois par semaine.  Le cadre a ici une grande importance, comme dispositif réglant le rythme et la durée des séances, comme site comportant la théorie (le cadre interne de l’analyste) et, fondamentalement, comme tiers entre le patient et l’analyste. La relation de parole et l’associativité dans le dispositif, défini cas par cas, rendent progressivement possible l’analyse des conflits à leurs différents niveaux dans l’économie psychique. En principe, ils trouvent sens en référence à l’histoire infantile et à celle de l’adolescence telles qu’elles peuvent être reconstituées ou construites à partir de leur actualisation transférentielle, mais, auparavant, la compréhension de l’expérience subjective consciente et préconsciente requiert souvent des interventions de l’analyste. Elles visent d’abord à préciser, clarifier et à accroître la cohérence des contenus manifestes, et à en favoriser l’expression verbale (Cf. l’investigation en psychosomatique). Peuvent ainsi être requises des interventions d’exploration anamnestique, de soutien de l’activité de penser, et même de récapitulation de ce qui a été analysé. L’attention bienveillante et la qualité de l’écoute qui excluent le jugement, et le maintien d’une distance ni trop grande ni trop courte, produit des effets de réparation narcissique et d’incitation à l’expression de soi, à l’activité de représenter et de penser. À défaut de la remémoration et de la régression telles qu’elles sont induites par le dispositif classique de la psychanalyse, les effets des événements dans l’actualité de la vie et de la séance donnent accès, par leur mise en mots en séance et par le transfert, à ce qui a été non pas seulement refoulé, mais dénié et non subjectivé. Il peut être nécessaire de prendre acte de la vraisemblance des traumatismes réels, des relations pathogènes, des traumatismes par défaut, de même que d’analyser, dans le détail de l’expérience vécue, les fonctions tenues pas des comportements, des conduites symptomatiques (addictions), des croyances. Au mieux sont ainsi transformés les effets de la confrontation de l’enfant qui est dans l’adulte aux traumatismes narcissiques, aux drames, aux secrets, aux mythes et aux dénis dans la famille. La levée des clivages donne au patient des sentiments euphoriques de réconciliation avec lui-même, de paix intérieure. Les transformations dynamiques, topiques et économiques tendent à substituer au système de désinvestissement, d’expulsion productrice de vide, ou celui des défenses primaires de type déni-clivage-projection dans le jeu de la limite dedans-dehors de l’intersubjectivité, le processus de refoulement/retour du refoulé dans l’intrapsychique, et, corrélativement, la symbolisation et la subjectivation. L’interprétation psychanalytique trouve alors ses pouvoirs tandis que le patient est libéré des angoisses, états de détresse et agonies primitives typiques des organisations non-névrotiques. Au mieux, le travail psychanalytique rend possible l’intégration de l’ambivalence pulsionnelle et de la bisexualité par l’élaboration de la position dépressive et du complexe d’œdipe dans la confrontation à la différence des sexes et des générations.

Ainsi en est-il dans ce que Kaës et Anzieu (1979) ont appelé « l’analyse transitionnelle » dans laquelle le psychanalyste est « auxiliaire des besoins du moi qui ont souffert de carence » et repère les « besoins du moi se manifestant à travers des désirs d’origine pulsionnelle. » S’y ajoutent, entre autres caractéristiques, la règle d’affirmation de l’intelligibilité possible du psychisme, l’interprétation cumulative, l’interprétation en première personne et l’usage bien tempéré du face à face. Un modèle en est le jeu winnicottien. Des ballons d’essai interprétatifs suffisamment ambigus pour être entendus ou non par le patient peuvent être  proposés. Freud indique que, dans le traitement  analytique d’un délire ou d’un trouble analogue, le discours à double sens peut-être provoqué ou utilisé « …ce qui met souvent en éveil la compréhension du malade pour ce qui est inconscient, grâce au sens destiné à son seul conscient.» (Gradiva, 1907).

En position de psychothérapeute, la nécessaire participation active de l’analyste est variée et ajustée au cas singulier et aux moments de la cure. Elle est tributaire de ses capacités empathiques à la source de ses intuitions, de son expérience, de sa disponibilité psychique notamment dans la perception des niveaux de fonctionnements régressifs extra-verbaux. Ils peuvent être électivement perceptibles en face à face. Dans la psychanalyse contemporaine, ils trouvent théorisation dans la référence aux phénomènes d’identification projective, aux premières relations mère-enfant ou même enfant-environnement en deçà de la constitution de la mère comme objet. L’interprétation est longtemps différée et les interventions de l’analyste se fondent sur la perception contre-transférentielle de l’économie psychique du patient telle qu’elle se manifeste dans les mouvements psychiques, les affects, les séquences associatives, le sémiotique prélangagier. L’émergence de l’inconscient soit dans l’ordre de la symbolisation, Outre le retour du refoulé qui suppose la symbolisation, il s’agit des motions pulsionnelles en deçà des représentations, de « l’inconscient du ça », de ce qui appelle figuration, construction et transformation par l’analyste. Les notions de “capacité de rêverie de la mère” (Bion) et celle d’activité transitionnelle (Winnicott) ont renouvelé la question de cette participation psychique de l’analyste. En somme, les pratiques de renforcement des liens intrapsychiques à partir de l’expérience interpsychique sont requises quand la visée spécifiquement analytique d’interprétation est initialement impossible. Il faut des restes diurnes et des pensées oniriques de veille pour alimenter le travail du rêve ; il faut de même des contenus manifestes conscients et préconscients pour l’émergence des représentations inconscientes, mais c’est l’analyse des résistances qui les rendent accessibles à l’interprétation et à la perlaboration. La psychothérapie analytique demeure finalisée par le but de l’analyse comme « Wo es war soll ich werden » (là où c’était, que le je advienne). Sa spécificité analytique trouve fondement dans dans l’analyse du contre-transfert, donc dans la formation et l’expérience de l’analyste.

 

  Conclusions

 La notion de psychothérapie a pris un sens très large, mais celle de psychothérapie psychanalytique a trouvé, quoi qu’on en pense, une place : c’est un état de fait. Dans les divers courants de la psychanalyse, les différences dans les pratiques et dans leurs fondements théoriques ont profondément transformé cette question. Dans les années quatre-vingt-dix, ce pluralisme a entraîné, d’une part la redéfinition des bases communes, d’autre part l’élaboration d’une psychanalyse dite contemporaine, enrichie et complétée par une métapsychologie plus complexe que celle des fonctionnements psychiques névrotiques. D’où, par exemple, une meilleure prise en compte de la deuxième topique freudienne (« l’inconscient du ça ») et d’une éventuelle troisième topique, celle des interrelations dedans-dehors et des défenses primaires du moi inconscient. (Green, 2002). Le problème fondamental, vis-à-vis duquel le dispositif pratique n’est qu’un moyen, se trouve dans les conditions du passage de l’intersubjectivité consciente et préconsciente à l’intrapsychique inconscient comme objet spécifique de l’interprétation.

La froideur chirurgicale dans l’énonciation de l’interprétation préconisée un temps par Freud ne correspondait guère à ce que nous savons de sa pratique, mais elle exprime clairement le refus de l’analyste de suivre la pente naturelle de la relation d’aide ou d’investigation psychologiques : donner des conseils, des explications, des encouragements, recourir à la suggestion, intervenir dans la réalité, dans l’entourage et même parler de soi ou encore la conversation banale. Cette dimension psychothérapique peut être une composante de la pratique du psychanalyste quand son refus d’entrer dans ces logiques n’a pas d’efficacité pour instaurer la spécificité de la méthode et du cadre spécifiques de la psychanalyse. Le but est de donner expression à l’inconscient pulsionnel dans l’association-dissociation des idées et par le transfert qui a ses conditions de manifestation, dont l’écoute en égal suspens de l’analyste qui se dérobe comme personne et comme interlocuteur. La rupture avec la relation médecin-malade, la relation pédagogique ou encore la relation parent-enfant est claire. Il s’agit de dépasser le niveau conscient et préconscient et de renoncer à utiliser le transfert à des fins de normalisation, d’éducation, d’adaptation sociale pour qu’il soit, par l’interprétation, le moyen de rendre l’inconscient conscient. Le passage de la psychothérapie à la psychanalyse peut se faire par étapes et les interventions d’allure psychothérapique peuvent prendre un sens différent quand elles sont ordonnées à la finalité analytique dans le contexte du processus et de l’interrelation du transfert et du contre-transfert donnant lieu à analyse. D’où l’importance de l’analyse personnelle de l’analyste, de sa formation, de son expérience et, bien sûr, de ses qualités personnelles.

Actuellement, la multiplication des psychothérapies empiriques, à divers degrés de référence à la psychanalyse ou n’utilisant que tel ou tel aspect de la théorie, et, a fortiori, le retour à des méthodes pré-analytiques, vont dans le sens des difficultés économiques et de la pression sociale croissante pour le maximum d’efficacité thérapeutique immédiatement objectivable, portant donc sur les symptômes et l’adaptation sociale. On peut constater de ce fait une raréfaction internationale de la psychanalyse proprement dite qui a de plus grandes ambitions dans la prise de conscience des déterminismes inconscients, le développement des possibilités de réalisation de soi, l’enrichissement de l’activité psychique et dans les réaménagements dans la vie qui en résultent. Il est évident qu’elle requiert, au long cours, de plus grands investissements dans tous les sens du mot. A vrai dire, la préférence pour le dispositif en face à face, à deux séances par semaine, dépend surtout des contre-indications de la forme dite classique de la psychanalyse ou de l’impossibilité de sa mise en oeuvre effective. Le travail du psychanalyste en psychothérapie (F. Richard et al., 2002) quelles que soient les différences de dispositif, comporte un ensemble d’interventions destinées à rendre possible le fonctionnement associatif. Certains parcours analytiques requièrent ainsi une composante psychothérapique, initiale ou durable, qui reste, autant que possible, subordonnée à la finalité analytique. Le risque est qu’elles abandonnent celle-ci par réduction de la psychanalyse à la psychothérapie. Dans cette dérive, un certain nombre de patients viennent à l’analyse proprement dite après avoir perdu beaucoup de temps dans la demi-mesure de psychothérapies à répétition.

Les deux composantes de la psychanalyse et de la psychothérapie sont très généralement impliquées dans les pratiques des psychanalystes, mais à des degrés variables. Cet alliage de l’or et du cuivre est rendu possible par le fil conducteur de l’analyse de la relation de transfert.

 

Bibliographie

 

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Publié le 2 février 2015

    
 

Jacques Azoulay

Le psychiatre-analyste en institution 
ou la psychothérapie institutionnelle aujourd’hui

HistoriqueImportance des psychothérapies institutionnellesPrincipales orientations théoriques

Échanges psychiques mis en jeu

Problème des transferts

Bibliographie

Historique

La notion de psychothérapie institutionnelle est apparue en France dans l’immédiat après-guerre, à travers la nécessité de transformer les anciens Asiles d’Aliénés, dénommés Hôpitaux Psychiatriques en 1938, en instruments de soins authentiques.

La démarche est inaugurée par Tosquelles, Balvet, Bonnafé pendant la guerre. Daumezon et Koeklin officialisent le terme en 1952, désignant des expériences de plus en plus variées, voire divergentes. Un dénominateur commun subsiste : la référence à la Psychanalyse et aux thérapies de groupe, et pour certains, l’importance donnée aux aspects sociologiques, voire politiques.

Le mouvement se poursuit pour répondre aux nécessités du traitement des psychoses graves, et en particulier des états schizophréniques. Mais il s’adresse aussi à un certain nombre d’états limites dans des moments critiques de leur parcours.

Dans les années 1960-1970, on peut opposer les travaux du groupe de la « Psychothérapie Institutionnelle » (Tosquelles, Oury, etc), d’inspiration surtout lacanienne, et la notion de « Soins Institutionnels » (Racamier), complémentaires du traitement psychanalytique individuel.

Les expériences de psychothérapie institutionnelle se veulent aujourd’hui plus modestes ou plus réfléchies. Mais l’importance de l’aspect institutionnel du traitement global des psychoses s’affirme, compte tenu des déceptions que les psychothérapies individuelles des états psychotiques graves ont provoquées.

Ainsi s’élabore peu à peu, dans chaque institution particulière, en s’appuyant sur des données largement convergentes, une possibilité de tirer partie dans un sens dynamique, des échanges de la vie quotidienne, dans tous les lieux où des soignants psychiatriques et des thérapeutes accueillent des malades mentaux.

L’importance des psychothérapies institutionnelles

Insistons d’abord sur le fait que dans l’ensemble du traitement des psychoses, on parle surtout aujourd’hui de désinstitutionnalisation, avec la diminution radicale des hospitalisations prolongées qui étaient jusque dans les années 1950-1960 la réponse prévalente pour les formes graves.

Depuis cette période, les tentatives de cure psychothérapique ou psychanalytique individuelle se sont multipliées, surtout aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne (From-Reichman, Searles, Segal, Bion, et en France Racamier). La plupart de ces auteurs ont insisté sur l’articulation de l’échange individuel avec un étayage institutionnel. Par la suite, surtout en France, on a mis l’accent sur la compréhension psychanalytique des phénomènes qui se développent dans le champ institutionnel.

Dans l’éventail des états psychotiques, les défenses schizophréniques ou paranoïaques qui fonctionnent dans un équilibre plus ou moins viable ne nécessitent pas un tel étayage institutionnel. Néanmoins il est rare que même dans ces cas, plusieurs interlocuteurs ne doivent pas intervenir.

Plus généralement, dans beaucoup de psychoses et certains états limites, le colloque singulier ne suffit pas, et le thérapeute s’estime incapable d’affronter seul la situation thérapeutique. Ou bien le traitement ne s’engage pas, ou bien le thérapeute est débordé par la violence des décharges agies, ou par l’intensité de la souffrance du patient ou de sa famille, et souvent par le risque de suicide.

Au delà de l’étayage, l’observation du comportement, de la projection dans les situations concrètes, dans les personnes et dans les choses, peut réanimer ce qu’on peut penser du patient et avec lui. Une activité en commun, un jeu à plusieurs, ou la nécessité d’affronter une situation plus critique, ne constituent pas seulement un moment d’interaction qui va rester ponctuel : ces situations vont donner source à récit, élaboration et connaissance, relançant l’investissement du patient par autrui en même temps que son propre sentiment d’existence.

Ce qui va appeler la proposition de traitement institutionnel c’est le débordement dans le réel du fonctionnement psychique : trouble extériorisé dans le monde social, plutôt que plainte concernant la vie psychique ; et aussi incurie, apragmatisme, attitude démissionnaire vis à vis de soi-même.

Le trouble de la symbolisation explique la tendance à la pensée concrète et à l’utilisation de la réalité pour communiquer avec autrui. A l’opposé, les actes des intervenants, les réalités du dispositif soignant, sont des messages éventuellement plus significatifs que les paroles (Sassolas).

 

Les principales orientations théoriques des psychothérapies institutionnelles

1. Le groupe de la Psychothérapie Institutionnelle

D’inspiration lacanienne, très vivant et actif, il essaime dans de nombreux secteurs psychiatriques, autour en particulier de Jean Oury à la Clinique de La Borde.

Dans ce courant, l’analyse du « contre-transfert institutionnel » est primordiale. La psychanalyse de l’institution est possible dans la mesure où la parole peut être libre, où les conflits sont analysés dans des lieux spécifiques analyseurs de la « demande.» La multiplication de ces analyseurs permet une « écoute analytique collective.» Ainsi l’institution n’est pas une chose, mais dans une certaine mesure langage (Tosquelles). « L’institutionnalisation infiltre la fonction d’accueil. Il s’agit d’essayer de rétablir un système vivant, une existence où il y ait des évènements » (Oury).

2. Le soin institutionnel de Racamier

En 1959, au groupe de Sèvres, René Diatkine s’était écarté de la Psychothérapie Institutionnelle, et avait récusé la pertinence d’une position interprétative de la part des infirmiers, (et aussi, nous le verrons, du psychiatre-analyste lui-même dans le champ institutionnel).

Racamier, à partir de son expérience du foyer-hôpital de jour de La Velotte à Besançon, oppose le soin à la psychothérapie individuelle proprement dite. Mais le soin a des potentialités psychothérapiques, dans la mesure où il s’appuie sur une intelligence psychanalytique de ce qui s’engage avec le patient dans la vie quotidienne : « sans une base de soins, il n’y a pas de psychothérapie possible avec la plupart des psychotiques.»

Le soin institutionnel intervient dans un champ somato-psychosocial, et passe par des objets concrets. L’institution doit porter témoignage de l’existence même du patient. Elle favorise la constitution d’un espace tiers, intermédiaire, qui fait le plus souvent défaut dans le fonctionnement psychotique. « Les mouvements affectifs des soignants et des thérapeutes par rapport au patient doivent être repérés, élaborés et utilisés de façon collective, comme les éléments complémentaires d’un orchestre.» Soins institutionnels et psychothérapie individuelle articulent la notion de traitement bifocal des psychoses graves (qui désigne plus généralement la collaboration d’un psychiatre et d’un analyste dans le traitement d’un même patient).

3.  Expérience de Villeurbanne (Sassolas ­ Hochman)

Ici l’institution est centrée sur le client, avec des dispositifs institutionnels spécifiques :

▪                maison d’accueil psychothérapique, lieu de vie temporaire pour des courts séjours de un à cinq patients, du lundi matin au samedi midi, répondant aux situations de crise ;

▪                lieu de vie pour un nombre réduit de patients qui rencontrent régulièrement des interlocuteurs institutionnels ne travaillant pas directement dans ce lieu de vie. Ces derniers interviennent sur les aléas ou les crises de la vie institutionnelle, sans parti pris interprétatif faisant intervenir l’historicité du patient. Celle-ci est par contre prise en compte dans un groupe thérapeutique individuel à travers les échanges verbaux.

Ces échanges réguliers situent les aléas de la vie quotidienne dans « une perspective qui privilégie l’élaboration des conflits plutôt que leur résolution autoritaire, la recherche du sens des attitudes déviantes plutôt que leur déni ou leur répression » (Sassolas).

Dans cette Institution Mentale (Hochman), le soin psychiatrique est un « acte symbolique parlé. » C’est une activité intellectuelle qui cherche à réconcilier le patient avec sa pensée vécue comme une persécution interne.

L’activité de pensée du soignant évoque l’analogie avec la « capacité de rêverie de la mère » (Bion ).

4. L’expérience de Genève

Elle a inspiré un ouvrage important : Psychose et changement (René Diatkine et collaborateurs).

Elle repose sur l’articulation d’un groupe thérapeutique et de petites institutions. Critiquant l’institution en tant que collectivité de patients, il s’agit encore d’une psychothérapie institutionnelle en tant que c’est un traitement à plusieurs. L’instrument thérapeutique de référence est un réseau de thérapeutes, dans un abord le plus possible individualisé.

On propose au patient des relations avec des personnes qu’il connaît bien. On maintient ainsi une interaction vivante dans des rencontres successives, ouvertes à des nouveautés et à des surprises. Ces relations individuelles sont articulées entre elles dans un ensemble cohérent d’où peuvent se dégager des idées nouvelles sur ce que le patient vit et exprime avec chacun des intervenants.

5. Réseau d’institutions diversifiées dans le 13e arrondissement de Paris

Largement influencée par Philippe Paumelle, son fondateur, et aussi par Racamier et René Diatkine, cette première expérience de la Psychiatrie de Secteur a développé un réseau d’institutions spécifiques.

L’Équipe de secteur (médecin, assistante sociale, infirmière) suit ponctuellement ou au long cours une cohorte de malades (ce n’est donc pas ici une institution « centrée sur le client »), mais sa perspective est individualisante.

L’hospitalisation reste importante dans sa fonction d’accueil et de traitement de la crise, et aussi dans sa capacité à favoriser les conditions d’un traitement possible.

▪                L’hôpital de jour a également un rôle important dans sa capacité d’accueil et d’ouverture pour favoriser à plus ou moins long terme des équilibres plus viables.

▪                Un centre psychothérapique et psychanalytique (Jean et Evelyne Kestemberg) accueille des patients qui consultent directement. D’autres sont adressés par une des équipes psychiatriques, organisant la possibilité d’un traitement bifocal.

 

Essai de compréhension des échanges psychiques mis en jeu dans les psychothérapies institutionnelles

Le traitement institutionnel des états psychotiques est donc un traitement à plusieurs qui prend en compte la réalité à travers les échanges de la vie quotidienne.

1. La validité du point de vue psychanalytique

Tous les auteurs soulèvent le problème méthodologique de l’utilisation de concepts analytiques pour étudier les phénomènes individuels et collectifs surgissant dans l’institution. Ils reconnaissent aussi les difficultés que provoque souvent la présence d’un psychanalyste trop séparé des évènements de la vie quotidienne, ou au contraire trop inscrit dans les échanges intenses ou massifs qui marquent la vie de l’institution.

Pourtant Raymond Cahn en propose une justification convaincante. Il prend en compte l’hypothèse de « la contingence des multiples éléments de réalité et de leurs infinies variantes, par rapport au poids de la nécessité, inhérente au mode de fonctionnement psychotique : quelque soit la multiplicité des situations et des rencontres, il revêtira une allure, une dimension, un aspect spécifique selon les lignes de force qui immanquablement se dégageront plus ou moins rapidement au sein de cette multiplicité et de cette diversité du tissu institutionnel et de ses paramètres.»

C’est le regard, l’écoute, le mode de relation entre tous ses membres et vis à vis de tout ce qui s’y joue, qui caractérisent les expériences basées sur « l’intelligence psychanalytique » des phénomènes.

Dans cette démarche, il faut souligner le rôle essentiel de l’activité théorisante qui encadre les échanges, de l’Institution Mentale au sens de Hochman.

2. L’apport narcissique et les investissements objectaux

La trame narcissique est plus ou moins défaillante chez les sujets psychotiques. L’illusion d’un plaisir possible est souvent précaire ou manquante, elle peut être récupérée partiellement par une projection hallucinatoire. L’unité du sujet est constamment menacée par l’investissement objectal qui mobilise le risque de désirer.

a. L’étayage institutionnel

Dans l’institution on peut constater des investissements régressifs, de type narcissique qui se portent éventuellement sur l’instance institutionnelle prise comme un tout indifférencié, et qui prévaut sur l’investissement des personnes. C’et un aspect de ce qu’on a appelé « Transfert diffus » (M. Sweich). C’est tout le risque des installations au long cours, et l’on doit réfléchir au jeu dynamique entre l’acceptation nécessaire des positions régressives et l’accompagnement attentif des mouvements évolutifs.

Le patient se sent l’objet d’un investissement suffisamment continu, qui contient sa tendance à la fragmentation.

Parfois le début du réinvestissement du monde consiste dans une activité effectuée seul au milieu des autres, ou dans une présence en retrait, silencieuse, à la périphérie ou en orbite d’un groupe plus vivant. L’étayage contient toute une vie pulsionnelle qui n’est pas interprétée comme telle, et qui est surtout vécue dans l’être avec, le faire avec.

b. Investissements narcissiques et objectaux

A un degré de plus, des investissements libidinaux ou agressifs peuvent se mobiliser. Ils peuvent définir une situation de rencontre vraie. Quelquefois on s’aperçoit qu’un événement passé inaperçu a fait trace : c’est un des éléments d’une histoire partagée qui se construit.

La projection des composants clivés du sujet psychotique dans l’espace psychique des thérapeutes fonctionnant comme « hôtes », définit ce que l’on peut appeler un transfert institutionnel, selon différentes modalités d’investissement de type narcissique ou objectal. Ils ont une dimension plus objectale quand l’objet interne n’est pas uniquement et fortement persécuteur, l’espace thérapeutique prenant alors la valeur d’un espace transitionnel. Quand l’objet interne est plus globalement persécuteur, la fragmentation psychique est plus marquée (Raymond Cahn). Souvent, on constate des fantasmes induits chez les soignants ou thérapeutes : fantasmes de vidange, ou d’invasion, ou de réduction à l’absurde. Ces fantasmes, s’ils sont insuffisamment élaborés, peuvent provoquer des réactions de fuite, ou au contraire « d’activisme psychanalytique.»

Les projections clivées chez différents thérapeutes provoquent des phénomènes de « scission institutionnelle » (Woodbury).

c. Le travail sur la répétition : levée du déni et mouvements de réunification.

Les vécus archaïques, auparavant clivés ou exclus, viennent donc s’actualiser dans l’espace thérapeutique, utilisant largement l’identification projective dans tel ou tel soignant. Le travail élaboratif de l’équipe animée par le psychiatre analyste, que son expérience prépare à repérer ces phénomènes, non sans un effort souvent douloureux, et une latence plus ou moins longue et difficile, accueille cette répétition et doit l’assumer.

On peut alors distinguer deux temps dans ce travail élaboratif  :

▪                levée du déni par la reconnaissance et la figuration de ces répétitions mises en récit et travaillées avec le patient le moment venu ;

▪                écart mutatif favorisé par la modification des attitudes contre-transférentielles qui permet de ne pas répondre en miroir.

Ainsi les processus de changement ne passent pas, pour l’essentiel, par l’interprétation des contenus inconscients, mais par la réponse de l’objet externe, « dans un processus impliquant la temporalité plus encore que la dimension spatiale métaphorique » (R. Cahn).

d. Les crises dans le traitement et leur valeur élaborative (J. Azoulay).

Les situations de débordement et toutes les attaques contre le cadre ont été reconnues dans toutes les expériences institutionnelles. La crise est un moment où la rupture de l’équilibre défensif entraîne des décharges pulsionnelles plus ou moins intenses. La survenue de crises dans le traitement, dans un parcours plus ou moins orageux, traduit parfois l’instauration d’un engagement plus réciproque dans le traitement quand la crise a pu être élaborée.

Au total, le travail institutionnel dans cet espace de soin vectorisé par l’intelligence psychanalytique prend la valeur d’un travail proto-psychothérapique par rapport à un deuxième niveau qui serait celui du travail psychothérapique proprement dit.

 

Problème des transferts

1. Thérapeutes et soignants

Le psychiatre-analyste fait partie de l’équipe soignante, et à ce titre, il prend en compte les éléments de réalité et de la vie quotidienne. Comme l’a souligné R. Diatkine, il ne doit pas tout ramener à la seule relation avec lui. Sa place reste néanmoins centrale, appuyée par la référence symbolique qu’il représente.

Dans l’institution, on ne sait pas d’emblée quel est le personnage le plus investi, et une référence focalisante peut nécessiter un travail de changement, d’ajustement par rapport à ce qui était prévu. L’élaboration de ces mouvements de focalisation se fait en équipe, et elle reconnaît la diversité des investissements dans leur évolution. Quand la relation thérapeutique se prolonge, il y a dans notre expérience une tendance à la focalisation sur le médecin psychiatre-analyste. Mais ce mouvement n’est pas réductible à un colloque singulier. Il renvoie métaphoriquement à l’économie d’un psychodrame, où les transferts latéraux sont pensés par rapport à leur focalisation sur le directeur de jeu.

2. Transferts et évolution

On peut observer différents temps transférentiels qui habituellement se chevauchent.

▪                L’investissement narcissique d’objet : le patient mobilise par exemple chez tel ou tel soignant une séduction narcissique (Racamier), dont il est difficile de se déprendre sans l’intervention des autres membres de l’équipe.

▪                Les premières émergences objectales passent souvent par un investissement sado-masochique, première façon d’intégrer la destructivité. L’équipe doit être expérimentée pour repérer et contenir ces mouvements agressifs sans les réduire à tout prix (médicaments à grosses doses, enfermement ou exclusion).

Les mouvements clivés de séduction d’une part, sado-masochiques d’autre part, s’adressent à différents intervenants, tendant à faire exploser l’institution.

C’est dans ces moments que l’institution doit fonctionner comme un « appareil de soins », et où il ne s’agit pas de se référer à l’attitude d’un seul.

▪                Les mouvements sado-masochiques peuvent s’installer plus durablement comme défenses perverses, que l’on peut considérer parfois comme formes de « guérison » (Racamier).

Ces évolutions dans leur diversité posent la question de la fin du traitement institutionnel, en sachant que le travail de séparation peut être long : il fait partie intégrante du processus thérapeutique.

 

Bibliographie

Azoulay J., Les Psychothérapies Institutionnelles, in : Psychanalyse et Psychothérapie, D. Widlocher et A. Braconnier, Flammarion, 1996., (Bibliographie détaillée)

Souffir V., Chambrier J., Deyon D., Azoulay J., Gauthier S., L’Appareil de Soins, une voie de recherche pour les psychanalystes dans le traitement des psychoses, in : Revue Française de Psychanalyse, 1996, vol. 60, n° 2, p. 439-463.

 

La psychanalyse des enfants

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Dominique J. Arnoux

La psychanalyse des enfants

Actualisation : décembre 2014

« Le complexe d’Œdipe est le corrélât psychique de deux faits biologiques fondamentaux : la longue dépendance infantile de l’être humain et la manière remarquable dont sa vie sexuelle atteint, de la troisième à la cinquième année, un premier point culminant, pour ensuite, après une période d’inhibition, entrer en jeu à nouveau avec la puberté. » Sigmund Freud, Abrégé de psychanalyse, 1938.

En 1895 Sigmund Freud avait déjà considéré le fait suivant : « La date tardive de la puberté rend possible la production de processus primaires posthumes. »

Ces deux citations encadrent bien et définissent en même temps la portée et l’importance de notre considération pour la psychanalyse de l’enfant.

La psychanalyse d’enfant est une réalisation de la méthode psychanalytique dans une situation clinique qui a ses spécificités. Chaque situation psychanalytique demeure pour autant unique. Avec l’enfant, c’est la technique par le jeu et ses conséquences qui est spécifique. Les limites du langage de l’enfant semblaient annoncer son inaccessibilité à l’approche psychanalytique. En fait, le jeu introduit une différence technique mais pas une différence de nature dans le travail psychanalytique. Il permet à l’enfant une expression transformée car devenue symbolisée de ses angoisses grâce au transfert inhérent à la situation.

 

Historique

La technique de l’association libre s’appuyait sur la découverte du transfert et de sa valeur de répétition quant à ce qui est soumis au refoulement. L’interprétation était conçue comme un moyen d’élargir les limites du conscient. A partir de 1920, la méthode a cherché son équivalent dans la rencontre avec l’enfant.

S. Freud a démontré, à partir du fonctionnement névrotique adulte, la complexité du développement psychique de l’enfant. Ainsi la levée du refoulement s’avérait comme révélant du psychique jusque là inaccessible mais préservé. La sexualité infantile et les théories sexuelles infantiles qui découlent de cette découverte, dévoilent, outre les phases du développement libidinal humain, l’influence de la génitalité sur le développement psychique de l’enfant. Cette découverte représente aujourd’hui encore l’une des plus fortes raisons de résistance à la psychanalyse. S. Freud découvre que les liens aux premiers objets de dépendance jouent un rôle central pour le développement futur de la libido. Les relations objectales, la réalisation hallucinatoire du désir, l’ambivalence des sentiments, le développement libidinal et ses phases : orale, anale, phallique et génitale, les identifications et la construction du Moi, de l’idéal du Moi et du Surmoi, la bisexualité établissent l’identité du sujet au cœur d’un triangle nécessairement œdipien : père-mère-enfant, marqué par l’interdit de l’inceste et dont la conséquence est le complexe d’Œdipe. Celui-ci fonde universellement l’humain, sa pensée, ses cultures, ses religions et sa vie en société. En outre, chez l’humain et d’une manière qui lui est spécifique, la pression de la pulsion est constante cependant que le complexe œdipien évolue et se constitue en deux phases (biphasisme), séparées par une phase de latence. De cette phase de latence résulte une capacité à la sublimation. C’est la phase des apprentissages et de la sociabilité qui suppose que l’excitation antérieure et la violence qui lui est inhérente (loi du talion) passent au second plan et trouve les voies de la symbolisation plutôt que celles de la pathologie liée à la prédominance du processus primaire et du négatif. La plupart des évènements et tendances psychiques, antérieurs à la période de latence, sont frappés d’amnésie. Donc pour Freud, le complexe d’œdipe en tant que fait de culture résulte de la longue dépendance infantile et de la période d’inhibition sexuelle que représente la phase de latence. La floraison sexuelle précoce doit succomber pour se faire au refoulement. En effet les formations réactionnelles de la période de latence, physiologique, forment les bases de la morale, de la pudeur et du dégoût.

En 1905, les Trois essais sur la théorie de la sexualité proposent selon ce point de vue une méthodologie pour connaître le développement et l’organisation psychodynamique de l’enfant et de l’adolescent. En 1909, Freud écrit L’analyse d’une phobie chez un garçon de cinq ans (Le petit Hans). Même si nous ne pouvons considérer qu’il s’agit du récit d’une cure telle qu’elle serait pratiquée aujourd’hui, Freud confirme, ici chez l’enfant, ses vues sur le développement libidinal, l’importance du complexe de castration et du complexe d’œdipe tels qu’il a appris à les déduire à partir de la cure psychanalytique des adultes névrosés. Enfin en 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, S. Freud décrit l’importance de la recherche de plaisir par rapport au déplaisir dans le jeu d’un enfant. Ce Jeu de la bobine dévoile une fonction : celle de corriger les angoisses de perte d’objet et d’assurer les tendances dépressives. C’est ainsi que la tendance à la répétition du refoulé et le désir de maîtrise deviennent les moteurs essentiels et les fondements de l’activité ludique. C’est en cela que l’activité ludique est indispensable à l’enfant.

Les pionnières et initiatrices de la psychanalyse de l’enfant sont Hermine von Hug-Hellmuth et Anna Freud à Vienne, Melanie Klein à Budapest et Berlin puis à Londres et Eugénie Sokolnicka à Paris. La naissance de la psychanalyse des enfants se fera, dès 1922, dans une violente confrontation entre deux tendances, représentées bientôt par ce qu’on pourrait appeler « l’école d’Anna Freud » et « l’école de Melanie Klein. » Les termes les plus approfondis de ces débats s’épanouiront dans ce que l’on a nommé Les Grandes Controverses à Londres à partir de 1941.

On a pu sommairement opposer une psychanalyse de l’enfant qui se voulait une application des principes de la psychanalyse à l’environnement et à l’éducation de l’enfant, c’est la tendance d’Anna Freud à ses débuts, et une psychanalyse d’enfant qui défend l’idée d’un transfert par l’enfant sur le psychanalyste, transfert qui est alors analysable, c’est la conviction de Melanie Klein et des analystes qui l’entourent.

Melanie Klein a mis au point la technique de la psychanalyse par le jeu. Elle défend d’emblée l’idée d’un transfert au sens complet du terme. Elle analyse les aspects négatifs du transfert toujours présents dès le début de la cure. C’est ce qu’il faut savoir reconnaître et interpréter dès le début pour abaisser le seuil d’angoisse. Ce fait suppose de considérer de surcroît l’existence précoce d’un Surmoi sévère chez l’enfant.

Anna Freud de son côté, après une expérience originale d’école,  l’école de Hietzing, fondée en 1927 et largement influencée par la théorie psychanalytique à Vienne, lors de son installation à Londres en 1938 concevra, comme elle le définira, « quelque chose entre une crèche et un jardin d’enfants » qui prodigue aux enfants les plus pauvres des soins physiques et psychologiques. C’est à partir de cette expérience qu’elle créera avec Dorothy Burlingham, en 1940, les Hampstead War Nurseries à Londres. Ces crèches de guerre s’enrichiront d’une fondation, The Hampstead Child Therapy Course and Clinic, où se pratique et s’enseigne encore aujourd’hui la psychanalyse des enfants. Cette influence a enrichi la conception, au sein de l’institution, de la rencontre psychanalytique avec l’enfant. Anna Freud a apporté une contribution irremplaçable à la psychanalyse d’enfant par ses travaux sur le moi et ses mécanismes de défenses. Ses travaux influenceront à la génération suivante les recherches sur l’écoute et le traitement psychanalytique des adolescents, ceux de Egle et Moses Laufer en particulier. Sous l’influence de ces derniers, en France, il se créera une véritable école française de psychanalyse pour l’adolescence.

C’est au cours des Controverses que Melanie Klein décrira un concept particulièrement fécond pour la compréhension de la vie psychique et de la fonction analytique. Il s’agit d’un ensemble mécanisme-fantasme : l’identification projective. Avec le clivage, le déni et l’idéalisation, l’identification projective organise la base de la santé mentale. Corrélativement, leur pathologie peut laisser le sujet dans un état de fragmentation. L’intégration du Moi dépend donc des relations d’objet, ce qui ne veut pas dire des parents réels comme on a voulu trop souvent le simplifier par la suite. Avec l’identification projective, ce n’est plus la pulsion seule qui est projetée dans l’objet mais bien des parties du self. En effet ce mécanisme-fantasme permet d’expulser dans l’autre une partie de soi que l’on ressent comme dangereuse ou en danger à l’intérieur de soi. « C’est çui qui dit qui est ! » disent ainsi les enfants. Ce mécanisme est aussi à l’origine de la perception d’une avidité de l’objet dans lequel a été projetée l’avidité de l’enfant. Cela peut expliquer les bases d’une relation persécutrice aux autres et à l’autorité, en particulier.

Wilfred Bion développera l’idée de l’identification projective comme mécanisme normal et comme une contribution centrale à la naissance de la capacité de penser dont le prototype est la capacité de rêverie de la mère et dont l’équivalent dans la cure analytique est l’attention flottante de l’analyste. Ainsi concevra-t-il que des affects très primitifs puissent trouver au sein de la séance le contenant qui permet la naissance de la pensée. Les fonctions de la psyché de l’analyste deviennent primordiales pour l’accession à la capacité de penser les états primitifs d’affects et d’excitations. Les champs des deux psychés sont réciproques et croisés à partir de l’identification projective normale. Le travail ne se situe plus seulement sur le refoulement (Freud) ou sur le clivage (Klein) mais sur l’appareil pour penser les pensées. L’idée de contenant prend là tout son sens. La pensée de W. Bion est primordiale pour la compréhension de la symbolisation, du contre-transfert, du langage interprétatif et de la pensée et ses troubles.

On doit aussi à W. Bion d’avoir souligné l’importance de la groupalité comme organisation venant s’opposer au développement œdipien de la vie psychique individuelle. Cela est fondamental comme fait de culture et s’oppose aux solutions addictives ou de conditionnement s’adressant à l’individu pour l’utiliser et le priver de sa vie. La mentalité de groupe influence donc le moi. De même, à côté des pulsions d’amour et de haine, W. Bion développe l’idée selon laquelle la curiosité, le désir de connaître est une pulsion à part entière : la pulsion épistémophilique.

D. W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste a travaillé toute sa vie avec les enfants. Ses travaux, inspirés de la conception de Melanie Klein, s’en éloigneront et reconnaîtront la fonction de l’objet externe et l’influence de l’environnement primaire. Il insistera sur le « tenir » : le holding et le handling. Il développera la conception originale d’un espace de création, l’espace transitionnel, qui se situe comme intermédiaire dans le champ de la relation précoce et est à la base de la culture. La mère est le premier miroir de l’enfant et la représentation du vécu corporel de l’enfant passe par l’image du corps de la mère. La relation objectale la plus ancienne contient aussi la menace d’annihilation. La présence excessive ou empiètement double l’angoisse d’abandon liée à l’absence de l’angoisse d’intrusion, source de désorganisation. La capacité anticipatrice de la mère ne doit pas excéder les besoins de l’enfant sauf à éteindre son dynamisme propre. D.W. Winnicott a placé la haine nécessaire du côté d’un “suffisamment bon” chez la mère en élaborant la conception d’une haine qu’il placera aussi dans le fonctionnement psychique de l’analyste au travail en parlant d’une “haine dans le contre transfert”. D. W Winnicott dont les travaux ont inspiré fortement les recherches des psychanalystes, en particulier sur les états limites, concevra la relation précoce mère-bébé comme étant à l’origine d’une maladie normale, la préoccupation maternelle primaire. Pour D. W. Winnicott, le jeu deviendra le lieu de l’expérience de la réalité, l’espace où se déroulent les contacts, les transitions entre l’intérieur et l’extérieur. Le jeu est un exercice de création d’objets. Le symbole est dans la distance entre l’objet subjectif et l’objet qui est perdu objectivement.

 

Aspects pratiques

La capacité de jouer ou de dessiner de l’enfant, qui fournit ainsi un texte aussi analysable que les associations libres de l’adulte, vont permettre de préciser le cadre de la cure psychanalytique de l’enfant et celui des psychothérapies psychanalytiques adaptées en fonction des troubles.

 

Le jeu. En introduisant le jouet et le matériel du jeu avec l’enfant, M. Klein va à la rencontre des fantasmes sous-jacents comme s’il s’agissait d’un récit de rêve. Elle découvre ainsi que l’enfant est dans une activité constante de personnification et donc qu’on peut considérer son activité de jeu comme assimilable aux associations libres. Cette personnification ouvre au théâtre du monde interne et à ses espaces complexes. Toute la vie psychique apparaît dominée par le jeu des fantasmes inconscients et les défenses qui y sont liées. L’analyste devient le lieu de projection des fantasmes inconscients les plus archaïques du patient. Le fantasme inconscient est l’expression psychique des pulsions. Rappelons que S. Morgenstern en France, dès 1937, et Rambert en Suisse, dès 1938, vont toutes deux utiliser le jeu pour écouter les enfants. Par la suite, en France, l’une de ces techniques de jeu prendra un essor considérable : il s’agit du psychodrame psychanalytique dont les conditions seront définies pour être adaptées aux enfants.

 

Le dessin. Avec le petit Hans qui dessine le fait-pipi de la girafe, nous avons la première expression psychanalytique par le dessin du questionnement psychique chez un enfant. Viendront ensuite les dessins de Richard dont Melanie Klein donne les interprétations dans La psychanalyse d’un enfant, puis le livre de D. W. Winnicott sur le Squiggle. Le dessin en séance d’analyse est l’expression du fantasme inconscient avec sa référence corporelle. L’extériorisation du monde intérieur de l’enfant qu’il traduit est aussi une projection dans le transfert. Le dessin peut être aussi utilisé comme un rêve qui permet que des associations libres s’expriment. Antonino Ferro plus récemment insiste sur la conception du dessin comme photogramme onirique du fonctionnement mental du couple analytique à ce moment-là.

 

Cadre. L’aménagement de la thérapie psychanalytique d’un enfant se fait avec l’aide des parents. Pour autant, sans que les parents aient à être soumis à une extra-territorialité humiliante et frustrante, le secret est une règle qui s’applique tout autant en psychanalyse d’enfant qu’en psychanalyse d’adulte. À cette condition, il est possible de créer un espace où la règle de libre association adaptée à l’enfant se déploie. Le cadre est le support du transfert. Ce cadre nécessite une continuité pour permettre au processus psychanalytique de se développer. C’est à partir de cette conception du cadre comme enveloppe et du processus comme contenu que s’expriment les aspects négatifs du transfert si importants en psychanalyse de l’enfant. Le cadre est en effet le contenant de représentations excitantes pour le moi. Dans certains cas difficiles, des indications particulières sont possibles. Il s’agit autant des thérapies psychanalytiques mère-nourrisson que des thérapies familiales psychanalytiques qui requièrent des techniques propres.

 

L’analyste et la famille. Une particularité de l’analyse d’enfant réside dans le fait que l’analyste est l’interlocuteur d’un enfant et donc de ses parents. C’est une pression non négligeable pour l’analyste que l’attente des parents à son égard alors qu’il est l’analyste de l’enfant. Cette pression concerne tout autant des attentes conscientes – exigences de résultats éducatifs ou scolaires – qu’inconscientes en ce que l’analyste devient un objet de transfert pour les parents eux-mêmes dans leur part infantile. L’analyste d’enfant doit s’attendre à représenter une figure parentale pour les parents de l’enfant dont il assure la cure. Ceci n’est pas une donnée mineure pour le contre-transfert.

 

Enjeux théoriques

Concepts. La technique du jeu a permis la cure des enfants. Elle a apporté avec elle la définition de concepts fondamentaux comme l’œdipe archaïque, le Surmoi précoce, la phase d’apogée du sadisme, le fantasme des parents combinés, la position schizo-paranoïde, la position dépressive, les mécanismes de clivage du Moi et des objets, l’envie du sein, la défense maniaque comme réparation.

On apprend ainsi que l’introjection des objets d’amour et de haine existe dès les premiers mois de la vie. De ce fait, le conflit œdipien, prend la forme d’un conflit oral : dévorer/détruire, être dévoré/être détruit. L’angoisse ou la détresse sont donc créées par la connexion entre la haine et la pulsion épistémophilique qui peut être mise à mal. Ainsi à l’âge du sevrage, les imagos peuvent être terrifiantes chez l’enfant petit, du fait des frustrations mais aussi des limites à ses capacités verbales que son développement encore incomplet lui impose. C’est là la détresse. C’est là où la compréhension mutuelle est d’une grande importance. Par exemple comment comprendre que les premiers stades du conflit œdipien sont dominés par le sadisme ? Comment y répondre d’une façon éclairante et dans une transmission qui n’impose pas la soumission ? Enfin, notons en passant que c’est à partir de cette observation des tous petits et de leurs manifestations émotionnelles, psychiques, affectives et somatiques que s’est imposée à Mélanie Klein l’idée d’un complexe d’Œdipe précoce.

 

Omnipotence. L’enfant est donc en grande partie créateur de ses objets en prêtant aux objets extérieurs sa propre agressivité. C’est ainsi que les imagos, ces créations, s’établissent à l’intérieur du Moi mobilisant du même coup les premiers moyens de défense que sont la scotomisation ou négation de la vie psychique.

 

Clivages et identité. La description du clivage des objets en bons et mauvais objets, le rôle de la projection et de l’introjection précisent les forces en cause dans la construction de l’identité de l’enfant et son intégration. Une part de l’angoisse est la résultante de l’instinct de mort en soi, source de l’instinct agressif primaire non sexualisé.

 

Inhibition et symbolisation. Toute une clinique de l’inhibition et du détachement chez l’enfant éclaire l’importance de la formation du symbole dans le développement du Moi. Le sadisme attaque toutes les sources du plaisir libidinal. Le développement de l’enfant peut être ainsi dominé par la lutte entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Les fonctions cognitives et le processus de symbolisation visités par la psychanalyse et, particulièrement, par les recherches inspirées de la pensée de Melanie Klein vont s’éclairer et permettre, entre autre, les rééducations des dyslexies, des dysorthographies, des dyscalculies mais aussi des dyspraxies, des dysgnosies et des dysrythmies. La restriction des investissements cognitifs dans certains tableaux de psychoses à expression déficitaire ou dans des états névrotiques ou limites sont ainsi abordables. La capacité de reconnaître les troubles de la fonction symbolique et, par exemple, l’influence persistante d’un fonctionnement psychique dominé par l’équation symbolique (Hanna Segal) est un résultat que nous devons à la psychanalyse. Les formations de l’équation symbolique sont en particulier en relation avec la première relation d’objet. Le symbole n’existe qu’en l’absence de l’objet. En ce sens la symbolisation est processus de défense contre la disparition de l’objet, la dépression et la mort.

 

Du féminin et de l’envie. Les travaux à partir de la cure des enfants remettent en question le phallocentrisme au cœur de la conception de S. Freud. S. Freud défendait en effet l’idée que l’envie du pénis jouait un rôle central dans l’évolution psychique des filles et dans la conception psychanalytique de la différence des sexes. Melanie Klein a décrit une phase féminine primaire propre au garçon comme à la fille. C’est à la période du sevrage que surgit cette phase à l’origine d’un fantasme : le pénis paternel est incorporé au sein de la mère. Ce fantasme représente l’assise archaïque d’une conception de la scène primitive. Pour Melanie Klein la haine chez la petite fille ne vient pas de l’envie du pénis mais de la rivalité avec le pénis. D. W. Winnicott a développé à son tour une conception du féminin pur.

 

Discussions

Venant des formulations de la psychanalyse de l’enfant, une première vectorisation des travaux est celle d’une psychanalyse développementale, voire génétique, qui s’attache à rendre compte de la genèse de certaines affections mentales de l’enfant, de certaines issues pathologiques de son développement libidinal.

L’autre vectorisation, issue d’une conception plus processuelle et structurelle du fonctionnement de l’appareil psychique, envisage au cœur de l’expression fantasmatique et défensive plus ou moins archaïque, des positions plus que des stades, des processus plus que des mécanismes. La notion de noyau signifiant se situe alors dans un registre historique et an-historique. Ici, c’est l’économie pulsionnelle et les conflits qu’elle engendre qui est la base d’une psychopathologie dynamique.

Comment penser, avec le développement, l’intégration des fantasmes qui s’observent si évidemment dans le matériel des cures de l’enfant ? Peut-on devant le caractère brut des fantasmes énoncés au présent distinguer fantasmes, pulsions et imagos ? L’intégration de la vie fantasmatique au développement, la question des fantasmes originaires et celle de l’origine des fantasmes sont inséparables d’une reconstruction et d’une élaboration du passé. Si le jeu témoigne de la liberté fantasmatique et transforme l’angoisse en plaisir, du fait de la maîtrise sur la réalité qu’il permet à l’aide des projections sur le monde extérieur des dangers internes, une discussion s’ensuit sur l’interprétation à en donner. Le travail analytique permet de dégager le fantasme de la réalité et conçoit dés lors les fantasmes comme des tentatives d’intégration d’expériences antérieures dans un système relationnel nouvellement acquis. La réussite c’est que ce système relationnel devient compatible avec le système nécessaire à l’intégration au mode culturel du groupe d’appartenance du sujet : école ou famille, fusse dans l’opposition mais permettant une individuation créatrice.

Le rapport de S. Lebovici, au XXXIXe Congrès des psychanalystes de langue française, porte sur les modèles de la névrose infantile et de la névrose de transfert. Ce travail qui décrit l’expérience du psychanalyste chez l’enfant et chez l’adulte devant le modèle de la névrose infantile et de la névrose de transfert, a l’avantage d’éclairer d’un jour nouveau la question de la continuité ou de la discontinuité entre l’enfant et l’adulte, tant au niveau du modèle théorique qu’eu égard à la pathologie et aux troubles « réels.» Ainsi, peut-on lire sous la plume de S. Lebovici que si la position de M. Klein ne lui permet pas de s’intéresser à la névrose de l’enfant, en revanche sa conception des positions psychotiques précoces conduit à comprendre la névrose de l’enfant comme une non-intégration de ceux-ci, donc comme la persistance d’organisations archaïques en contradiction avec le fonctionnement du Moi. La névrose de l’enfant serait la preuve de l’échec de la névrose infantile qui, elle, peut être caractérisée comme névrose de développement et modèle métapsychologique. Donc la névrose infantile est un fait de développement et à la fois un modèle pour sa compréhension. Les conflits de la névrose infantile sont ceux qui viennent se répéter dans la névrose de transfert de la cure des adultes. On voit ici que la question posée est : sachant que si, à tous âges, on peut parler de névrose de transfert, sait-on pour autant si l’enfant est en mesure d’organiser une névrose infantile ? Pour le dire autrement la question bien actuelle devient : la psychanalyse en tant que méthode de ce qu’elle découvre et dévoile a-t-elle les moyens en tant qu’outil thérapeutique d’organiser une névrose infantile chez un enfant envahi par l’archaïsme ? Et à quelles conditions de cadre et avec quels moyens complémentaires ?

Un autre élément de discussion est de savoir si, la cure étant réalisable chez l’enfant, elle permet pour autant de penser que nous assisterions in situ à la « naissance de l’inconscient ». En fait pour bien des auteurs, la psychanalyse d’enfant si précoce soit-elle ne nous fait pas connaître un être plus simple mais une autre complexité. Les logiques à l’œuvre chez l’enfant sont aussi sophistiquées qu’à l’âge adulte. Les différences tiennent aux opérations et aux objets. Le trop fascinant mirage archaïque tombe ainsi de lui-même. En fait les lois du fonctionnement primaire (loi du talion) et les lois du fonctionnement secondaire coexistent et s’opposent. Le risque serait sinon de tomber en résistance à la psychanalyse devant l’obstacle épistémologique que pourrait représenter une référence à l’infantile trop en résonance avec l’analysant. La névrose infantile demeure la reconstruction de la névrose de transfert. On ne peut rabattre l’originaire sur l’origine, incarnant celle-ci dans la réalité.

Disons pour terminer qu’une pensée développementale a longtemps dominé la théorie psychanalytique. Ce fait risquait de nourrir malheureusement certaines conceptions reliant un biologisme naïf à un psychologisme faible. On pouvait dès lors craindre un certain appauvrissement de la psychanalyse. L’histoire ainsi s’inverserait. Là où l’on imaginait, avant la psychanalyse, l’enfant comme un adulte en miniature, mineur, on comprendrait aujourd’hui un adulte selon la norme venu d’un enfant conçu par la psychanalyse. En fait, en plus des recherches propres à la complexité de la vie psychique de l’enfant, celui-ci peut, comme chez certains auteurs ; tels W. Bion s’intéressant aux psychoses et D. Winnicott aux « borderline » représenter une chance de théorie rétrospective de la psychopathologie de l’adulte. Il reste que : « l’enfant est psychologiquement un autre objet que l’adulte. » comme l’écrit S. Freud, en 1933, dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse.

 

Indications de la psychanalyse d’enfant et cadre

De nos jours, cette question est centrale en France.

Les derniers travaux du conseil économique et social datant de 2010 soulignent le cadre des préoccupations actuelles des pouvoirs publics. Au niveau mondial, l’OMS considère que cinq des dix pathologies les plus préoccupantes au vingt et unième siècle concernent la psychiatrie : schizophrénie, troubles bipolaires, addictions, dépression et troubles obsessionnels compulsifs.

De plus, les troubles psychiatriques sont généralement associés à une forte mortalité. Ils sont responsables de la majeure partie de la mortalité par suicide (10 500 morts en France par an en 2006), de handicaps et d’incapacités lourds ainsi que d’une qualité de vie détériorée pour les personnes atteintes et leurs proches.

Les troubles mentaux génèrent de l’exclusion. Un tiers des personnes sans abri souffre de troubles psychiques graves (Enquête Samenta, Observatoire du Samu Social, 2011).

Les troubles mentaux sont des maladies, la psychiatrie est une discipline médicale, la personne malade est un sujet. Les avis à donner, les décisions à prendre sont donc nécessairement éclairées par les données de la science. Les recherches en médecine, en sciences humaines et sociales, et leur appropriation par les acteurs, la construction de systèmes d’information pour produire des données fiables sont donc essentielles pour faire progresser les pratiques et les organisations.

Les actions de repérage doivent permettre d’éviter les retards de prise en charge et leurs conséquences sur la vie de la personne et de son entourage. Les enfants et les adolescents sont tout particulièrement concernés : il s’agit de renforcer, en collaboration avec la pédopsychiatrie, les actions de repérage et de prise en charge des enfants et adolescents évoluant dans des environnements à haut risque, en complément des actions éducative, sociale ou judiciaire, et pour mieux tenir compte des capacités évolutives des enfants. La bonne information sur les troubles psychiques et les dispositifs d’accueil adaptés permettra un meilleur repérage et une prise en charge plus précoce. Le partenariat avec les aidants, dans la durée, permet également de repérer plus tôt une dégradation de l’état de santé d’une personne malade.

Par ailleurs, la réponse à la détresse psychologique, à la demande de soins programmés (ou programmables) doit elle-même être organisée. Il s’agit de privilégier la rapidité du contact avec un professionnel pour une première évaluation et un passage de relais, le cas échéant, pour un avis médical spécialisé. Les délais d’attente pour un premier rendez-vous avec un professionnel de la psychiatrie seront particulièrement suivis.

C’est l’anticipation dans les situations critiques qui permettra la prise en charge la plus adaptée.

Sans vouloir exactement coller à ces préoccupations d’ordre de santé publique et de psychiatrie, plusieurs remarques sont intéressantes ici et concernent la psychanalyse et particulièrement la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent dans un tel contexte. La psychanalyse n’ignore pas le monde dans lequel elle se situe. Remarquons qu’après la dernière guerre mondiale et sous l’influence des alliés, la pédopsychiatrie est devenue ambulatoire en Europe et donc en France. Il a été créé vers 1949 trois centres psychopédagogiques (Claude Bernard, Edouard Claparède et Strasbourg) qui sont devenus les modèles sur lesquels seront conçus en 1963 par décret les C.M.P.P. (Centre Médico Psycho Pédagogiques) assurant la prévention et les soins des enfants scolarisés sur un mode ambulatoire et garantissant une approche diagnostique et de soins psychanalytique des troubles de l’enfant. Nous allons tenter d’expliciter les raisons de ces choix partout en Europe dans l’immédiate après guerre.

Lors de la consultation, il appartient au médecin consultant de repérer les capacités plus ou moins entravées de l’enfant à partir des troubles qui lui sont décrits par les parents de l’enfant, l’école et l’enfant lui-même. La question de l’accession aux moyens de symbolisation devient évidemment centrale de même que les capacités chez l’enfant pour s’organiser avec ses angoisses et ses difficultés singulières d’adaptation au groupe famille ou au groupe école selon son développement psycho affectif et libidinal. De nombreux moyens d’évaluation sont à la portée du praticien pour poser son diagnostic : bilan psychomoteur, bilan orthophonique et bilan psychologique. Des indications de rééducations instrumentales (développement des moyens cognitifs et psychosomatiques) pourront favorisées la reprise du développement chez l’enfant. C’est ici qu’il convient de préciser les indications de séances de psychanalyse au sens strict (développement des moyens psychiques, intégration, construction, identité).

La présence de l’agitation, de la violence et de la haine, l’importance de l’inhibition, la capacité à tolérer la frustration, les réponses en terme de comportement à la manifestation de l’autorité seront au centre des observations du psychanalyste. C’est à partir de ces éléments qu’il pourra considérer l’organisation psychique de l’enfant. Il recherchera l’existence d’une entrave au développement du fait d’une organisation défensive plus ou moins déjà construite et organisée empêchant l’essor de la curiosité et de l’accès aux moyens de culture ainsi qu’au partage avec d’autres différents de lui ou des siens. La capacité à être seul sans se déstructurer sera aussi un élément constant d’attention de même que la capacité à jouer et à assurer son travail et son intégrité. L’équilibre de l’humeur et les capacités à gérer les séparations informent sur l’histoire singulière de l’enfant. Son accession à la compréhension mutuelle et sa capacité à s’appuyer sur l’adulte ont aussi une grande importance de même que son niveau de compréhension des dynamiques de groupe : rôle du leader et du bouc émissaire.

Chaque fois que les mouvements primaires : impulsivité, angoisse, violence, insomnie, dépression viennent entraver la capacité à penser et à comprendre il y a une indication d’un travail de psychanalyse. Chaque fois que l’organisation psychique signale une fixation qu’elle soit phobique, hystérique ou obsessionnelle il faut un traitement permettant un travail de transfert qui nécessite impérativement plusieurs séances par semaine avec un psychanalyste jusqu’au desserrement de la contrainte interne défensive. Un exemple banal est celui de l’énurésie qui nécessite un travail de psychanalyse étant donné ce que ce symptôme recouvre du point de vue de l’inconscient, du rapport du sujet avec l’agressivité confondue avec l’agression et de ce qu’il annonce comme futur déséquilibre lors de la puberté et de l’adolescence en tant que processus pouvant être entravé gravement à l’origine des psychoses de l’adulte.

La cure psychanalytique est indispensable non seulement au développement des bons moyens cognitifs et à l’affirmation de soi réussi mais il l’est aussi on l’aura compris pour l’abord futur du mouvement adolescent qui va suivre dans le développent libidinal et de subjectivation, mettant au premier plan les enjeux pulsionnels de cet âge. En ce sens on peut affirmer que ce travail psychique lors de la période de latence est une prévention des troubles mentaux de l’âge adulte tels qu’ils préoccupent l’OMS.

Il faut distinguer à mon sens d’une part le travail de psychanalyse assurant une bonne organisation d’un sujet en péril du fait de son auto organisation en déséquilibre qui s’appuyant sur la situation de psychanalyse et son moyen : le transfert parvient à une amélioration des moyens d’expression et d’existence et d’autre part le travail des psychanalystes auprès des sujets présentant des troubles mentaux handicapants pour lesquels les psychanalystes sont de plus en plus sollicités du fait de la loi sur le handicap assurant aux handicapés les moyens de chaque citoyen dans la cité. Il y a là un nouveau champ de travail et de recherche passionnant.

Enfin citons tout le travail en psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent réalisé par la psychanalyse appliquée au champ de la famille et qui est souvent indispensable pour permettre la correction des défauts d’adaptation du groupe famille à la souffrance mentale de l’un des membres du groupe.

On ne peut pas ignorer aujourd’hui finalement le retard pris au diagnostic des troubles chez l’enfant tel qu’il est constaté à notre époque et ceci malgré les moyens et le savoir acquis. L’entrée en CP est trop souvent l’occasion de la déconvenue et de la découverte des troubles alors que chaque enfant est censé être suivi en P.M.I. Il s’agit là d’insister sur l’insuffisance de formation des médecins eux-mêmes, pédiatres compris, à la vie psychique de l’enfant et ses entraves possibles.

 

Bibliographie

A. Anzieu, C. Anzieu-Premmereur, S. Daymas, Le jeu en psychothérapie d’enfant, Dunod, Paris, 2000

W. Bion, Recherche sur les petits groupes, Payot,Paris, 1965, L’attention et l’interprétation, Payot, Paris, 1974

J.R. Buisson, La pédopsychiatrie, Prévention et prise en charge, Rapport du conseil économique et social, 2010

R. Diatkine, Le psychanalyste et l’enfant, Nouvelle revue de psychanalyse, Paris, n°19

A. Freud,

- Le traitement psychanalytique des enfants, Puf, Paris, 1955 Le Moi et les mécanismes de défenses, Puf, Paris, 1964

- Le normal et le pathologique chez l’enfant, Gallimard., Paris, 1968

S. Freud

- Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, Paris 1991

- L’analyse d’une phobie chez un garçon de cinq ans (Le petit Hans) in : Cinq Psychanalyses, Puf, Paris, 1975

- Au delà du principe de plaisir, in : Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1981

- Abrégé de psychanalyse, Puf,1967

F. Guignard, Au vif de l’infantile, Delachaux et Niestlé, 1996

F. Houssier, Anna Freud et son école, créativité et controverses, Campagne Première, 2010

M. Klein

- La psychanalyse des enfants, P.U.F, Paris, 1959

- Développements de la psychanalyse, Puf, Paris, 1966 Essais de psychanalyse, Puf, Paris, 1967

S. Lebovici.

- L’expérience du psychanalyste chez l’enfant et chez l’adulte devant le modèle de la névrose infantile et de la névrose de transfert, Rapport au XXXIXe Congrès des psychanalystes de langue française, in : Revue Française de Psychanalyse, Puf, Paris, 1980

- A propos de la névrose infantile, en collaboration avec D. Braunschweig, Psychiatrie de l’enfant, Puf, Paris, 1967, X, 1, pp. 43-122

D.W. Winnicott

- De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris, 1969

- Processus de maturation chez l’enfant, Payot, Paris, 1972

- Jeu et réalité, Gallimard, Paris, 1975

Pour « Les Controverses », lire l’ouvrage de P. King et R. Steiner : « The Freud-Klein controversies 1941-1945 », Londres, Routledge, 1991 (trad. Puf 1996).

Psychanalyse de l’adolescent

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Raymond Cahn

Psychanalyse de l’adolescent

C’est moins l’adolescence en tant que telle qui, pour Freud (1905), constitue un repère essentiel que les « transformations de la puberté » où la pulsion sexuelle, jusqu’alors essentiellement autoérotique, va découvrir l’objet sexuel, sous le primat de la génitalité. Jones, par contre, accorde un certain statut à l’adolescence, mais strictement limité par la nécessité impérative de réserver à l’infantile la place déterminante. Elle sera la période de transformation finale récapitulant et développant l’évolution que le sujet avait accomplie pendant ses premières années.

Historique

Longtemps cependant, l’adolescence est demeurée le parent pauvre chez les premiers psychanalystes. La coexistence d’éléments névrotiques, pervers, psychotiques, observée par Eissler dans ses cures, le catalogue des divers recours défensifs reconnus par Anna Freud comme constituant autant d’obstacles au déroulement du processus, l’assassinat de Hermine von Hug Hellmuth par son neveu en 1924 ne les encourageaient guère à se lancer dans une telle aventure. C’est donc plutôt de biais qu’ils l’ont abordée, à travers un dirigeant de mouvement de jeunesse comme Bernfeld ou un pionner de l’éducation des délinquants tel Aichhorn ou par l’intermédiaire des phénomènes de groupe avec Helen Deutsch. Longtemps, le traitement psychanalytique classique, en dehors de Blos, ne semble guère avoir eu d’adeptes. L’abord individuel s’est cependant progressivement imposé, notamment avec Mâle, sa préférence allant à un type d’intervention plus proche de la maïeutique socratique, éclairée par le regard de la psychanalyse. E. Kestemberg, pour sa part, n’a jamais caché sa prédilection pour l’abord des adolescents par le psychodrame et ce n’est que très récemment, à partir de M. et E. Laufer et de Ladame, que l’abord psychanalytique individuel de l’adolescent a gagné ses lettres de noblesse tandis que se développait, notamment en France, une approche psychanalytique de l’adolescent couvrant l’ensemble de ses registres, y compris la prise en charge institutionnelle; sur le plan clinique, l’ensemble de ses néopathologies -conduites addictives, auto et hétéroagressives- comme la problématique de la psychose et des états limites; sur le plan socioculturel, l’impact respectif des divers facteurs internes et externes dans le déploiement et les manifestations de la crise et de ses perturbations au sein de « l’espace psychique élargi » (Jeammet) spécifique à cet âge.

Freud, dès 1895, dans l’Esquisse, avait pris comme modèle de l’après-coup précisément une problématique d’adolescence, celle bien connue d’Emma, cette jeune femme présentant la phobie d’entrer seule dans un magasin. Lors de l’investigation que Freud avait alors entreprise, était apparu le souvenir, à l’âge de 13 ans, d’être allée dans un magasin de vêtements où elle avait eu la conviction que les deux vendeurs se moquaient d’elle, riaient (il y en avait un

en particulier qui semblait l’intéresser beaucoup mais qui la regardait d’un air goguenard), et c’est depuis ce moment-là, dit-elle, qu’avait surgi sa phobie des boutiques. Freud, très justement, s’interroge sur le lien de cause à effet entre les deux événements, lien qui n’allait pas de soi, d’autant qu’elle prétendait que c’était parce que ses vêtements étaient l’objet de moquerie qu’elle ne pouvait plus pénétrer dans un magasin: ce que Freud pointe comme proton pseudos (premier mensonge), c’est-à-dire comme une fausse connexion, un lien qui est fait là, apparemment en toute bonne foi, entre deux éléments dont le rapport de cause à effet est rien moins qu’évident. En poursuivant son investigation, il apprend que, quelques années auparavant, elle était allée se chercher des confiseries dans une boutique dont le patron avait essayé de lui caresser les organes génitaux à travers sa robe, avec une sorte de sourire sardonique. D’où le lien, alors établi par Freud, entre ce qui s’était passé à travers la robe et le sourire sardonique du marchand de bonbons d’une part, et les rires attribués aux vendeurs de vêtements d’autre part. Il montre ainsi comment le premier événement, effectivement traumatique, n’avait pu être intégré par l’enfant et que ce n’était que dans un second temps, dans un après-coup, que cette scène revêtait toute sa signification, dès lors qu’elle concernait une préadolescente prise dans sa problématique pulsionnelle et sa culpabilité. Cet épisode implique apparemment un traumatisme «réel.» Ultérieurement on s’est bien rendu compte que les choses étaient infiniment plus compliquées et que c’était à partir de tout ce qui était élaboration par le sujet, au niveau inconscient, de ses propres désirs, dans le registre de la séduction, de l’angoisse de castration, de la scène primitive, que les événements vécus se voyaient intégré au sein de cette problématique fondamentale, d’abord et avant tout pulsionnelle. L’après-coup ne s’en trouve pas pour autant remis en cause, dont l’adolescence constitue à juste titre le paradigme.

Les enjeux de l’adolescence, point de vue psychanalytique

Ainsi, l’irruption de la génitalité, sur le plan physique et psychique, bouleverse les données du conflit oedipien, qu’elles concernent la différence des sexes (du phallique/châtré au pénis/vagin), la différence des générations (la réalisabilité des désirs sexuels conférant une toute autre dimension à la problématique incestueuse), la relation avec soi et le monde (avec les remaniements, voire les remises en cause ainsi impliqués sur le plan narcissique et sur celui de la relation objectale) qu’expriment notamment les angoisses identitaires et la qualité à la fois hyperexcitante et hyper-menaçante de l’objet.

La problématique identificatoire de l’adolescence s’inscrit dans un tel contexte. Resexualisation des identifications, resexualisation du Surmoi, dialectique nouvelle de l’avoir et de l’être par rapport à l’investissement d’objets nouveaux (objets du désir et/ou d’identification) allant de pair avec le renoncement aux anciens, tandis que la rupture de l’équilibre antérieur entre libido narcissique et libido objectale à l’avantage de la première vient par là même amplifier les interrogations et les angoisses identitaires jusqu’à leur fondement.

Longtemps cependant l’adolescence, comme l’a dit Anna Freud, a été le parent pauvre de la psychanalyse. Les raisons en sont multiples, ne serait-ce que parce que ne s’y voient guère utilisables le divan et l’association libre, comme chez l’adulte, ou le dessin et le jeu comme chez l’enfant. De surcroît que peut signifier la notion de transfert à cet âge, chez un sujet ayant encore bien des difficultés à différencier objets internes et objets externes, ou maintenant dans un refoulement forcené ses besoins relationnels avec les objets primaires, avec une prévalence telle de la libido narcissique qu’elle ne lui permettrait guère, dans la cure, d’investir autre chose qu’un double ou des substituts parentaux idéalisés ? De toute façon, absorbé qu’est l’adolescent par l’intensité et l’urgence de ses conflits actuels, toute autre configuration relationnelle qui pourrait lui être proposée, et notamment celle qui le renverrait à son passé infantile, lui paraîtrait dérisoire, insupportable ou arbitraire.

Et pourtant, pour la psychanalyse, l’adolescence, comme on l’a vu, s’inscrit dans le registre de l’après-coup autour duquel s’organise toute la problématique puisque permettant, au niveau préconscient, la mise en forme, la mise en sens des désirs et des conflits infantiles fondamentaux jusqu’alors demeurés latents et qui constituent la matière même du travail analytique comme de la compréhension de la clinique. Mais, classiquement, ce n’est qu’au décours de l’adolescence qu’on peut parler de névrose de transfert, d’où la tendance, chez nombre de psychanalystes, à penser qu’on ne peut passer aux choses sérieuses qu’une fois l’adolescence achevée ou près de s’achever. Sans compter qu’à cette période, la tendance à l’externalisation des conflits, la fréquence des agirs plus ou moins imprévisibles ou redoutables, posent des problèmes techniques, au niveau du cadre comme des modalités de toute intervention, particulièrement embarrassants, voire inextricables.

Les traitements psychanalytiques

C’est donc seulement au cours de ces dernières décennies qu’un certain nombre de psychanalystes se sont réellement engagés dans cette tâche, où les problèmes auxquels ils se trouvent confrontés se révèlent tantôt limités à un registre d’importance variable -difficultés relationnelles, inhibition, fléchissement scolaire, troubles du comportement les plus divers-, où l’on retrouve plus ou moins chez tous un fond dépressif et une angoisse identitaire, tantôt liés à une impasse du développement telle que tableaux dépressifs sévères, tentatives de suicide ou automutilations, anorexie ou boulimie, conduites addictives, phobies scolaires, comportements de retrait avec agressivité clastique, etc. La voie de la progression comme celle de la régression s’y trouvent barrées, avec des organisations défensives contraignantes du fait d’une profonde angoisse narcissique et d’un débordement pulsionnel peu ou non intégrable. L’approche de ces tableaux plus sévères fait l’objet de lectures divergentes. Les uns privilégieront l’exacerbation, de par la survenue de la génitalité, de la problématique oedipienne où l’adolescent tente désespérément de préserver l’image idéalisée du thérapeute ou l’image du corps idéalisé qu’est le corps prégénital, tandis que se déploie toute la panoplie des symptômes et des mécanismes de défense régressifs face à ce corps désirant, haï et/ou rejeté; l’analyste, dans le

transfert, sera vécu tantôt comme un persécuteur détestant l’adolescent, tantôt comme celui à qui cet adolescent demande de le débarrasser de sa sexualité vécue comme incestueuse, et donc de son corps et de ses fantasmes fous. Les autres y verront plutôt une problématique proche des états limites, où prévaut la remise en cause des assises narcissiques, la réactivation des angoisses primitives de séparation, où la faillite de l’après-coup, l’envahissement par des imagos terrifiantes et indifférenciées, la menace que les pulsions destructrices prennent le pas sur les pulsions érotiques font basculer le cadre, la problématique transférentielle, la technique analytique dans un tout autre registre. Ce qui, de surcroît, vient encore compliquer la situation dans l’approche de ces adolescents, c’est que chez les uns, sous une présentation apparemment narcissique, les relations objectales demeurent en fait encore très activement investies alors que chez d’autres, sous une apparente objectalisation, prédominent en fait des positions essentiellement narcissiques. On sait en outre dans les crises d’adolescence les plus banales et qui donc n’ont guère ou rien à voir avec des états limites, combien sont fréquentes les défenses par le clivage, le déni, l’exclusion, l’acting. D’où l’intérêt d’une autre perspective considérant toutes ces problématiques comme l’expression, la conséquence, d’une difficulté ou d’une incapacité à l’achèvement du travail de subjectivation différenciatrice, d’appropriation subjective de l’activité représentative, à partir de la double contrainte de la pulsion et de l’objet courant depuis la naissance tout au long du développement pour prendre son sens et son aspect définitif au cours et au décours de l’adolescence. Cet échec de l’achèvement du processus de subjectivation s’avère non seulement celui de l’issue du conflit oedipien, notamment dans la relation narcissique et objectale au corps sexué, mais des modalités mêmes du fonctionnement mental, limitant ou excluant les outils psychiques permettant l’élaboration de ce qui, dans le transfert, se joue de cette problématique. On les retrouvera dans leur disharmonie même, au sein des expériences du transfert, tout comme s’y voient à l’oeuvre les mécanismes de défense les plus hétéroclites, où ce ne sera pas forcément le refoulement qui prévaudra, mais les différents procédés obérant à des degrés divers les capacités de différenciation et de mentalisation, l’utilisation et l’appropriation de la pensée. Tout semble se passer comme si la reviviscence tardive des angoisses dépressives et de séparation, amplifiées par l’affrontement au conflit oedipien et aux blessures narcissiques qui en découlent, faisait resurgir les premières angoisses jusqu’alors peu ou prou surmontées et mobilisant alors, par voie rétroactive, les mécanismes archaïques dont le poids, en certains cas, risque de devenir déterminant. D’où le recours alors à la régression narcissique, à l’externalisation constante, au clivage, aux identifications empruntées, à la recherche éperdue d’une authenticité introuvable.

Une telle perspective révoque en doute la pertinence du protocole de cures telles qu’elles se pratiquent, notamment en Angleterre (Laufer), soit au moins quatre séances par semaine sur le divan, et le risque qu’elles comportent de ces vécus intolérables suscités par des régressions abyssales, l’envahissement du champ par une imago maternelle indifférenciée, persécutrice. Un aménagement du cadre s’impose, tant au niveau du rythme des séances (celui

de 2 par semaine semble le plus souhaitable, mais alors intangibles dans leur durée et leur fréquence) et en face à face, selon un mode d’écoute qui, tout en laissant le maximum de liberté à la pensée et à la parole du sujet, permet le recours au regard de l’autre, la réassurance de sa présence concrète, même si bien entendu non directement engagée. La possibilité d’un recours tiers s’avère particulièrement souhaitable, en cas de débordements imprévisibles en quelque domaine que ce soit, ou pour accompagner le milieu familial dans un registre psychothérapique ou de soutien.

L’objectif sera d’utiliser au fur et à mesure de leur apparition les éléments susceptibles d’un travail élaboratif, mais aussi toutes les capacités encore disponibles de liaison, de symbolisation, de métaphorisation, tout en s’efforçant de lever les obstacles à tout ce qui entrave le déploiement du processus de subjectivation proprement dit.

Importe aussi de favoriser l’instauration possible d’une aire intermédiaire (à partir par exemple d’un objet culturel commun -livre, tableau, film -, occasion ou prétexte d’échanges dont les contenus sont à la fois à distance des véritables conflits en cause et cependant susceptibles plus ou moins allusivement ou indirectement de les véhiculer et par là-même de les aborder, de les « travailler », voire de les intégrer). Va dans le même sens la prise en considération commune de tout ce qui, dans le matériel, semble se situer au seul niveau narratif et qui, bien souvent en fait, se révèle avoir valeur de mise en forme nouvelle, avec des liens et des échanges nouveaux, de l’histoire, de la généalogie (notamment lorsque s’y intercalent secrets ou solutions de continuité), de la représentation de soi et de l’identité, des interrelations du sujet avec autrui, etc. Espace d’échanges, d’identifications réciproques, voire de connivence dans l’allusion, l’humour, le mi-dit, l’utilisation d’un registre tiers qui, à travers une communication indirecte, médiate, s’avère souvent plus opérante que les formulations trop directes et par là-même encore difficilement tolérables.

Le passage à l’acte, à cet âge, revêt une place particulière, à la fois par sa fréquence et la multiplicité de ses significations, soit en tant que mise en scène se déplaçant à l’extérieur de la psyché, que ce soit à l’intérieur de la cure ou en dehors d’elle, façon, même si c’est sur un mode plus régressif, de négocier les conflits internes, soit en tant que court-circuitage ou évacuation des dits conflits s’opposant à toute prise de conscience. La dimension de violence qui, souvent, l’accompagne mobilise particulièrement le contre-transfert jusqu’au risque toujours présent, comme dans les actes autodestructeurs, de son irréversibilité. L’expérience clinique révèle cependant qu’il peut précisément constituer, comme toutes les diverses figures de l’externalisation, un outil particulièrement précieux pour faire découvrir à l’adolescence sa réalité psychique ou, en tout cas, pour éclairer l’analyste sur ce qui se joue vraiment là dans l’interrelation.

Se voit ainsi illustré le rôle fondamental du cadre comme du contre-transfert qu’il importe de considérer ici comme offrant la possibilité d’une

compréhension et d’une réponse autres, à la fois pare-excitantes et créatrices de sens, de la part de l’objet.

En ces circonstances se révèle le rôle capital, chez le thérapeute, de ses capacités d’identification à l’adolescent comme d’une distance suffisante à son égard: tous éléments fondamentalement liés à sa relation à sa propre adolescence.

C’est elle que l’on retrouve chez les parents ou adultes en contact ou en lien avec un jeune, et qui pèsera de façon déterminante dans la qualité des échanges, des complicités, des malentendus, des méconnaissances. C’est cette relation à leur propre adolescence qui explique les capacités d’écoute et de dialogue de nombre d’enseignants, éducateurs, etc., avec leurs effets positifs plus ou moins spectaculaires comme leurs risques, de même que c’est elle qui, peu ou prou, oriente les intérêts de l’analyste dans ce champ et lui accorde l’oreille suffisamment sensible à cette musique si particulière, où sa propre analyse aura joué là un rôle déterminant.

Le psychodrame psychanalytique constitue une autre forme d’approche particulièrement intéressante et efficace des troubles graves de l’adolescence (Cf. le développement qui lui est consacré). En certaines circonstances, une psychothérapie familiale psychanalytique peut se révéler particulièrement utile. Il importe enfin de rappeler que quelques entretiens, lorsqu’ils sont menés par un psychanalyste, peuvent lever nombre d’obstacles à la poursuite de l’évolution dès lors qu’auront été ainsi permis l’appel aux potentialités propres du sujet, l’établissement d’une sorte de position transitionnelle privilégiant les fonctions associatives, la découverte et le plaisir de fonctionner avec l’autre, ou l’évocation, jusqu’alors barrée, d’un noyau conflictuel culpabilisant.

Ainsi se voit confirmé, dans l’approche psychanalytique de l’adolescent, l’enjeu déterminant qu’elle implique où, aux difficultés techniques liées à la complexité et à la mouvance du mode de fonctionnement mental, s’opposent les capacités encore considérables de changement et de réaménagement, où tout peut basculer aussi bien dans des fixations irréversibles que dans une reprise évolutive, parfois stupéfiante.

Bibliographie

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Rosine Debray

Consultations et traitement de dyade mère/bébé ou de la triade père/mère/bébé

Les prises en charge psychanalytiques de la dyade mère/bébé ou de la triade père/mère/bébé suscitent actuellement un grand intérêt chez les psychanalystes spécialistes des bébés et des jeunes enfants.

Historiquement, ce sont les travaux de René Spitz dans les années 1940 portant sur certaines formes de dépression chez le bébé, lorsqu’il est brutalement séparé de sa mère et qu’il présente un tableau « d’hospitalisme », qui ont révélé la nécessité des prises en charge psychanalytiques précoces. Celles-ci se sont poursuivies, notamment aux Etats-Unis, avec les suivis à domicile de familles « hard to reach » (difficiles à atteindre) prônés par Selma Fraiberg dans les années 1970, puis avec les consultations thérapeutiques réalisées en France par Serge Lebovici depuis les années 1980 et les thérapies brèves mère/bébé ou mère/jeune enfant réalisées par Bertrand Cramer et son équipe à Genève depuis les années 1985. Dans le champ des prises en charge psychanalytiques de bébés et de jeunes enfants souffrant de troubles psychosomatiques, Rosine Debray a instauré des psychothérapies de la dyade ou de la triade à l’Institut de Psychosomatique de Paris, depuis 1978.

C’est la théorie psychanalytique qui sert de base à cette pratique difficile, vu le nombre élevé des protagonistes engagés dans la consultation thérapeutique ou la psychothérapie psychanalytique qui lui fera suite. Le développement psychique du bébé se fait en étayage sur l’organisation psychique de sa mère. Ce sont en effet les caractéristiques du système préconscient maternel qui jouent un rôle de pare-excitation pour le bébé en le protégeant des stimulations venues du monde interne, comme du monde externe qui ont un impact désorganisant sur lui. Lorsque le père est présent et disposé à jouer son rôle, sa propre organisation psychique intervient pour contenir les angoisses maternelles, inévitablement débordantes par moments. Dans un tel cas, quand le système pare-excitation maternel est transitoirement débordé, c’est le système pare-excitation paternel qui prend le relais protégeant le bébé des excitations par excès ou par défaut qu’il ne peut pas traiter.

Serge Lebovici a insisté sur l’écart parfois trop grand qui peut exister chez la mère entre le bébé fantasmatique dont elle a rêvé durant la grossesse et le bébé réel tel qu’il apparaît à la naissance et dans les jours qui suivent. Les difficultés d’ajustement mère/bébé, voire père/mère/bébé peuvent être à l’origine d’une symptomatologie psychosomatique, souvent transitoire chez le bébé. On ne doit pas sous-estimer, en effet, dans les dysfonctionnements de la dyade ou de la triade, la part qui revient aux caractéristiques personnelles du bébé parfois non négociables, et que les parents doivent alors apprendre à tolérer.

L’expérience acquise avec les bébés qui présentent des troubles psychosomatiques précoces : troubles des grandes fonctions (sommeil ou alimentation) et/ou somatisations fréquentes de type affections rhinopharyngées à répétition, asthme, eczéma, troubles digestifs, etc. montre que le système pare-excitation maternel – et paternel selon les cas – a été débordé, ce qui a entraîné l’apparition des troubles. Ceux-ci à leur tour ont contribué en un cercle vicieux à augmenter le débordement du système pare- excitation des deux parents. Dans de tels cas, la consultation thérapeutique comme la psychothérapie psychanalytique de la dyade ou de la triade vise à rétablir le bon fonctionnement des systèmes pare-excitation de la mère et du père, ce qui entraîne d’une manière souvent surprenante l’apaisement puis la cédation des troubles chez le bébé.

Ce n’est que transitoirement et d’une manière discontinue dans le temps que le bébé parvient à gérer par lui-même les excitations dont il est la cible. Cette capacité suit très exactement les progrès dans son développement psychique repérables, notamment à travers sa compétence à discriminer ses objets privilégiés : mère et père distincts des objets non-mère, non-père, qui sont perçus alors comme étrangers. La peur au visage de l’étranger apparaît ainsi comme un des premiers aménagements défensifs mentaux à caractère phobique que le bébé met en place sur la base d’une claire perception initiale de ses objets d’amour : mère et père. Du coup, l’absence de peur au visage de l’étranger chez des bébés de près d’un an ou chez des jeunes enfants prend une valeur de signe diagnostique attestant d’une insuffisance du développement psychique, ce qui entraîne fréquemment une moindre résistance à la maladie somatique.

La pratique actuelle des consultations et traitements de la dyade mère/bébé ou de la triade père/mère/bébé peut prendre des formes variées liées essentiellement aux différentes références théorico-cliniques qui animent les cliniciens psychanalystes. S’agit-il en effet de réduire le symptôme que présente le bébé et qui est habituellement à l’origine de la demande de consultation ? Ou s’agit-il plutôt de modifier en profondeur les régulations qui régissent cette dyade ou cette triade singulière ? Cette dernière option qui suppose une prise en charge de plus longue durée est cependant tout à fait envisageable en raison du fait qu’il existe chez les parents d’un jeune bébé une période sensible où les aménagements défensifs usuels du mère et de la mère sont déstabilisés, favorisant des réaménagements psychiques de grande ampleur lorsque ceux-ci s’engagent dans un procesuss psychanalytique quelle qu’en soit en définitive la forme. L’existence de cette période sensible qui débute avec la conception du bébé, que ce faisant elle favorise, et qui s’étend durant toute la grossesse puis durant les premiers mois et même les premières années de l’enfant, a pour conséquence le fait qu’il n’y a pas de contre- indication aux traitements psychanalytiques de la dyade ou de la triade si ce n’est les limites des thérapeutes ou les limites des parents eux-mêmes. Ceux- ci peuvent parfois se montrer réticents pour s’engager dans un traitement psychothérapique régulier (une séance de trois quart d’heure par semaine, parfois deux séances), ce qui peut amener le consultant à proposer un suivi en

consultation. Mais dans la plupart des cas, l’engagement dans une psychothérapie de la dyade ou de la triade se fera sans difficulté, entraînant l’apaisement parfois très rapide de la symptomatologie du bébé puis des gains souvent conséquents dans le mode de fonctionnement psychique de la mère et du père. Il s’agit alors d’une vraie psychothérapie psychanalytique de la mère et/ou du père en présence du bébé dont les comportements en écho et les jeux réactivent des problématiques souvent brûlantes chez chacun de ses parents. Du côté des psychanalystes, on le voit, il s’agit d’une pratique difficile, fatigante mais extrêmement riche et ranimante. Les traitements peuvent être d’une durée variable de six mois à plusieurs années avec fréquemment un premier temps où père, mère et bébé viennent aux séances ensemble, avec parfois mère et bébé seuls et parfois père et bébé seuls, puis un deuxième temps où le bébé guéri disparaît des séances, laissant le champ libre à sa mère ou à son père maintenant très engagé(e) dans un processus psychanalytique.

Selon les thérapeutes, la pratique peut différer : certains préfèrent adresser la mère ou le père à un autre psychanalyste lorsque le bébé devenu jeune enfant est considéré comme guéri, d’autres, dont je suis, pensent que le capital transférentiel établi avec le bébé reste un élément très positif pour la poursuite du traitement avec le même thérapeute pour une durée qui peut être longue.

L’existence de cette période sensible qui accompagne les premières années de la vie de l’enfant peut conduire des parents qui n’y étaient initialement nullement disposés à s’engager dans un processus psychanalytique dont les bienfaits seront souvent inespérés pour leur enfant d’abord mais pour eux- mêmes aussi.

S’il n’y a pas de contre-indication aux traitements psychanalytiques de la dyade ou de la triade, comme je le soutiens, on voit que l’avenir de la psychanalyse peut trouver là de réels succès dans l’intérêt des bébés, des jeunes enfants et de leurs parents.

Bibliographie

Cramer B., Palacio-Espasa F., La pratique des psychothérapies mères-bébés, Paris, Puf, 1993, coll. “le fil rouge”.

Debray R., Clinique de l’expression somatique. Psychanalyse des liens psyché-soma, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1996, coll. “champs psychanalytiques”.

Fraiberg S., Clinical Studies in Infant Mental Health The First Years of Life., Tavistock Publications, 1980.

Lebovici S., Weil-Halpern F., Psychothérapie du bébé, Paris, Puf, 1989.

 

Bernard Penot

Travailler psychanalytiquement à plusieurs et avec la famille

en hôpital de jour pour adolescents

Actualisation : décembre 2014

 

Pour rendre mieux saisissables les raisons d’être d’un dispositif comme celui que nous avons fait fonctionner ces dernières décennies à l’hôpital de jour du Cerep-Monsouris (Paris, XIVème) le mieux est sans doute d’évoquer succinctement les modalités de sa mise en place. Le départ en fut la chance saisie par Raymond Cahn, au début des années 70, de pouvoir créer cette nouvelle institution de jour pour adolescents. Lorsque nous nous sommes trouvés à pied d’œuvre, avec le premier noyau d’une équipe, nous avons d’abord constaté que nous n’avions guère d’idées arrêtées sur ce qu’il convenait de faire avec les adolescents qui nous arrivaient.

Deux données s’imposaient tout de même au départ.

– D’abord, l’option qui était la nôtre de nous servir de l’outil psychanalytique pour comprendre  ce qui pouvait se passer. Sauf que les conditions habituelles de travail d’un psychanalyste n’ont guère de commune mesure avec l’accueil d’adolescents très perturbés durant des journées entières…

– D’autre part, il y avait cette pathologie adolescente que nous devions affronter. Il s’agissait surtout de décompensations psychotiques de l’adolescence – soit avec une production délirante caractérisée, soit des conduites pathologiques (délire en actes). En somme, des jeunes non déficitaires au plan intellectuel (capables de mener des études secondaires) mais très malades.[1]

Notre équipe pluri-professionnelle s’est rassemblée autour d’une hypothèse commune de travail : celle de concevoir les symptômes présentés par nos adolescents comme effet d’un défaut de repères symboliques utilisables psychiquement par eux, d’outils psychiques qui leur permettraient de mentaliser leur expérience de vie, de surmonter celle-ci de façon non traumatique – autrement dit, rendre leur expérience subjectivable.  Ce maître mot de subjectivation s’est peu à peu s’imposé à nous pour désigner l’objet même de notre effort thérapeutique – objet bien sûr particulièrement complexe, nous y reviendrons pour finir.

Recevant donc ces adolescents en décompensation psychotique avec leur famille, nous pouvions le plus souvent constater que  leur manière de chercher à rendre compte de ce qui leur arrivait rendait une tonalité pseudo – comme un discours de couverture, pour (se) donner le change… Les explications spontanées de leurs troubles ressemblent aux pseudo-raisons généralement invoquées par les phobiques scolaires, à l’allure de prétextes assez fumeux…

Mais en écoutant simultanément la famille, nous ne manquions pas de constater que là où la parole du jeune échouait, et laissait place aux manifestations délirantes ou comportementales, nous pouvions généralement entendre du côté des parents une difficulté correspondante, génératrice d’évitement et de malaise. Cette attitude globalement défensive recouvre un vécu familial de blessure narcissique – que chacun s’applique à autant que possible à éviter en l’excluant du discours, .

Dès 1914, Freud a caractérisé ce mode de défense narcissique – le rejet hors discours – à propos du cas de l’Homme aux Loups. Il a pu le différencier de la défense névrotique par refoulement : la chose traumatique n’y est pas effacée en tant que telle, c’est seulement sa signification qui est gommée. C’est cela qui caractérise ce que Freud va appeler dorénavant le déni de réalité (Verleugnung). [2] Mais c’est une défense qui n’est pas seulement le fait du Moi du patient mais relève d’une communauté (familiale) de déni. En outre, un tel rejet hors sens s’avère foncièrement dé-subjectivant, comme en témoignent les multiples signaux de détresse émis par le jeune – symptômes d’une sorte d’aliénation à soi-même. Tout se passe alors, en effet, comme si l’adolescent se trouvait dépossédé des moyens de subjectiver en propre ce qui lui arrive.

C’est dire combien il serait vain de la part du psychanalyste d’attendre du discours du jeune patient lui-même qu’il lui apporte obligeamment les éclaircissements permettant de comprendre ce dont il pâtit si manifestement. Car tout se passe bien plutôt comme si l’adolescent avait été privé des repères de discours (signifiants) qui lui permettraient de traiter psychiquement les données de sa difficulté existentielle. Celles-ci en viennent plutôt à dessiner les contours d’une sorte de ‘trou noir’ dans sa vie psychique (sa vie d’âme – Seelenleben, dit Freud).

Cette image du ‘trou noir’ apparaît d’autant plus pertinente qu’elle associe à la notion de défaut d’image (psychique) celle d’importants effets occultes d’attraction. Avec de tels adolescents, prétendre ne travailler que sur leur production langagière ferait ressembler au quidam recherchant sa montre sous un réverbère – non parce qu’il pense que c’est le lieu de sa perte, mais tout simplement parce que là au moins il y a de la lumière ! Cela semble plus sûr de traiter …le déjà symbolisé…

Tout cela nous a assez vite confirmés dans l’idée de base que l’hôpital de jour devait avant tout être conçu comme un outil aidant au développement de capacités de subjectivation entravées.

Il lui fallait pour cela présenter au moins deux qualités intrinsèques :

– Avant tout constituer un véritable lieu de vie pendant la journée, et non un office distributeur d’actes techniques – être un espace d’interactions vécues, partagées entre adolescents et adultes, et aptes à donner naissance à un discours rendant compte de ce vécu. Le modèle référentiel de cela est bien entendu la relation première entre le nouveau-né et sa mère, faite de transactions pulsionnelles au sein desquelles se dégagent des repères signifiants pour étayer la subjectivité naissante…

– La deuxième qualité d’une telle institution de soins est donc qu’elle puisse se constituer comme lieu de reprise des possibles défaillances des relations premières. Ce terme de reprise rend bien le double sens de reproduire et de réparer ! Quelque chose de défectueux va tendre à se réactualiser en se reportant sur l’équipe. Celle-ci se trouve dès lors bel et bien embarquée dans une affaire de transfertterme clé du travail psychanalytique.

Lacan (1968) a sans doute eu raison de dire que ce qui spécifie le mieux l’acte du psychanalyste, et le distingue de tout autre travail psychothérapeutique, c’est de « supporter le transfert ». [3] Mais la reprise qu’il s’agit d’assumer en hôpital de jour constitue un phénomène d’une nature particulière. Force est de considérer qu’il y a transfert et transfert ! Ce à quoi nous avons principalement affaire en institution est un mode de reproduction qui ne passe pas par le fantasme constitué, comme c’est le cas du transfert névrotique, dit encore transfert objectal.

 

J’ai proposé en commençant de restituer succinctement l’historique de notre façon de travailler au Cerep.  Il me faut d’abord mentionner l’expérience du psychodrame psychanalytique. J’avais tenu dès le départ à mettre en place dans l’hôpital de jour une pratique du psychodrame psychanalytique individuel, avec plusieurs collègues psychanalystes venant de l’extérieur. En tant que psychiatre institutionnel dans l’hôpital de jour, je ne pouvais qu’assurer la fonction de directeur de jeu avec tel adolescent schizophrène dont j’avais fait l’admission et dont je suivais la famille.

Or quelle ne fut pas ma surprise de constater que le, ou la collègue désigné(e) pour assurer le rôle d’un des parents, par exemple, en imitait spontanément tel ou tel trait comportemental de façon frappante. La question surgissait : comment la personne jouant ce rôle avait-elle été si bien informée des attitudes de ce parent qu’elle n’avait jamais vu et dont nous avions si peu parlé ?

Je précise, en effet, que mes collaborateurs du psychodrame préféraient ne pas prendre connaissance du dossier du jeune, et me demandaient de n’en dire que le strict minimum. Quant à l’adolescent lui-même, sa discordance le rendait à peu près mutique… Par où donc avait pu passer une telle « information », amenant l’adhésion spontanée de la part d’un des acteurs à un trait de personnalité d’un parent ? Force était de supposer qu’au contact de ce jeune nettement psychotisé, quelque chose des qualités de son environnement familial avait pu passer en direct dans la psyché d’un des soignants. Pour nos esprits freudiens, cela semblait relever d’un phénomène de transfert – mais un transfert d’une qualité étrangement dé-subjectivée – une donnée partielle, un « trait » ne passant pas par un fantasme constitué du patient lui-même et encore moins par son discours…

Lorsque je rapportai cela en réunion de synthèse clinique avec l’équipe, l’idée a assez naturellement surgi que si un tel phénomène d’induction transférentielle pouvait se produire ainsi, avec des personnes ne fréquentant l’adolescent qu’une demi-heure par semaine en séance de psychodrame, à plus forte raison devait-il s’imposer subrepticement dans les interactions avec les référents (éducateurs, psychologues) tout au long des journées dans l’institution ! Et de fait, cette idée nous a beaucoup aidés, dans nos débuts, à mieux supporter les grandes difficultés que nous avions à nous accorder autour d’un adolescent donné.

Car nous nous rendions compte que dès lors qu’un adolescent en décompensation psychotique avait été admis dans l’hôpital de jour, son investissement DE (et PAR) l’institution (l’équipe) se manifestait généralement par un phénomène caractéristique. A la prochaine synthèse clinique, nous allions constater la mise en place d’un phénomène subjectif remarquable entre les professionnels s’occupant du cas en question. Pour le dire brièvement, il s’agit du fait que des collègues s’entendant plutôt bien jusqu’alors en viennent à se soupçonner mutuellement d’incompétence et même des pires défauts… Cela se donne à percevoir, non pas tant en termes de conflit, mais plutôt d’incompatibilité entre les positions subjectives des uns et des autres – avec une remarquable impossibilité pour chacun des soignants impliqués de s’identifier au point de vue de l’autre (partenaire jusqu’alors) ; chacun se sentant assuré de son objectivité professionnelle.

Les protagonistes se découvrent avec surprise et incompréhension installés dans un rapport mutuel de rejet-exclusion et de disqualification. On remarque que la virulence de ce phénomène de désaveu mutuel invalidant s’avère généralement proportionnel au degré de psychotisation du cas – ce qui fait penser qu’il reproduit dans l’équipe un rapport toxique à l’œuvre dans le milieu d’origine. Autrement dit, qu’il s’agit du transfert d’un rapport de désaveu.[4]

Cela m’a conduit à chercher un modèle représentatif du déterminisme en jeu dans un tel travail. Je pense en avoir trouvé un dans le commentaire célèbre fait par Lacan (1964) de la nouvelle d’Edgar Poe, « La Lettre Volée ». Ce séminaire (1955) fournit un support de compréhension de l’analyse du transfert à plusieurs – même si ce n’était pas précisément cela que Lacan voulait montrer.

Lacan relève en effet que, dans la succession des scènes de l’histoire de Poe, les dispositions subjectives de chacun des protagonistes se trouvent déterminées par le rapport qu’il se trouve entretenir avec l’objet compromettant (la lettre). Poe relate un enchaînement de scénarios dans lesquels l’attitude subjective de chaque personnage (roi, reine, ministre, préfet de police, détective…) va varier en fonction de sa position par rapport à cet objet énigmatique et embarrassant – tout comme l’est le psychotique pris en charge

Or Lacan souligne qu’un tel déterminisme intersubjectif « resterait invisible de la salle » sans le procédé narratif particulier adopté par Edgar Poe. De façon analogue, il me semble que la modalité narrative de la synthèse clinique est ce qui peut permettre de saisir la distribution transférentielle habituelle autour d’un psychotique et tout aussi habituellement méconnue.

Il est en outre intéressant de vérifier que le degré de clairvoyance de chacun des professionnels ne va guère dépendre (au moins dans un premier temps) de sa compétence (psychanalytique notamment) ni de la formation qu’ils aura pu acquérir, mais bien plutôt du positionnement qu’il aura contracté avec le cas – son degré d’implication subjective inconsciente déterminant son degré d’aveuglement. Car de fait, ces positions subjectives sont a priori vécues par leur hôte comme fondées le plus objectivement, le plus professionnellement du monde. C’est le dispositif permettant leur mise en rapport les unes avec les autres qui fait percevoir leur étrange incompatibilité pour ce qu’elle est : une formule développée, projetée, du déni-désaveu-clivage inhérent au cas.

 

La constatation de ce phénomène eut donc pour conséquence d’amener les référents de l’équipe à souhaiter davantage de contact avec la famille des adolescents. Il semblait légitime en effet que chaque soignant puisse s’assurer par lui-même, auprès de la famille, de la nature de ces traits identificatoires repris à son insu et le mettant en difficulté dans ses rapports de travail dans l’hôpital de jour. Cela devint donc la règle au Cerep-Montsouris, dès la fin des années soixante-dix, que les thérapies familiales (concomitantes à la prise en charge d’hôpital de jour) soient menées par les soignants ayant le plus directement l’adolescent en charge (psychiatre, référents, et tel ou tel autre professionnel jouant un rôle subjectif majeur auprès du jeune). Cette option nous a fait renoncer à l’idée de recourir à des professionnels spécialisés dans la thérapie familiale.

Reprenant l’idée évoquée plus haut de permettre la naissance d’un discours, je dirai que notre dispositif avec chaque famille se fonde sur l’expérience du temps partagé quotidiennement – moitié-moitié – entre l’institution et la maison en tant que milieux de vie. L’offre qui est faite à la famille est de parler ensemble de ce va et vient quotidien de l’adolescent, de nous permettre un échange mutuel de données à partir de cela.

Ainsi la séance mensuelle équipe-famille (outre les multiples échanges informels au long de chaque semaine) se propose avant tout à travailler dans le sens d’une reconnaissance mutuelle.

Quant aux phénomènes de transfert constatés en synthèse, ils vont pouvoir se vérifier au travers de tels échanges avec la famille. Des identifications croisées s’y manifestent, plus ou moins partielles, par-dessus la barrière soignants-soignés. Cela humanise le rapport à la famille et constitue un pas vers la dé-psychotisation.

C’est un bon indicateur de l’évolution favorable d’une thérapie de famille que l’apparition d’éléments de reconnaissance mutuelle. Cela peut être par exemple qu’un soignant confesse qu’il a pu reproduire lui-même tel ou tel comportement familial ; ou qu’un parent tienne à rapporter qu’il s’est souvenu durant le weekend de tel propos tenu ensemble… Des parents en viennent à faire état de l’histoire processuelle de leur relation avec l’institution en déclarant se sentir devenus « cerepiens ». C’est-à-dire qu’ils se reconnaissent partie prenante du mythe de l’histoire thérapeutique…

Il semble très important que l’adolescent soit présent physiquement à ces échanges équipe-famille. Quel que soit son degré de régression ou de retrait manifeste, on ne doit pas le priver de l’occasion d’entendre sa famille s’exprimer autrement qu’elle ne l’a fait jusqu’alors à la maison. Il nous est en outre souvent apparu fructueux de solliciter la participation, même occasionnelle, de grands parents,[5] et aussi de frères et sœurs.

A partir de cette mise en discours des interactions quotidiennes, les occasions ne vont pas manquer de remonter associativement dans l’histoire – d’abord celle toute récente de la prise en charge thérapeutique du jeune, mais aussi celle de sa famille elle-même. On rejoint là encore le mode de cheminement propre à la psychanalyse : mettre à profit le hic et nunc de l’actualisation transférentielle pour mieux élucider ses précédents historiques dans la vie du patient et de sa famille, et permettre leur mise en discours par l’intéressé.[6]

On ne cesse cependant de constater que la complexité même du processus de subjectivation le fait échapper à la prédictivité. Car on a beau faire, aucun rapport simple ne peut être établi entre l’effort consenti par des parents pour se mettre en cause et l’évolution de leur adolescent. Il peut aussi arriver que des parents fassent avec nous un trajet évolutif remarquable, sans que cela n’amène guère d’évolution chez le jeune lui-même ; et l’on peut voir aussi un adolescent évoluer de façon surprenante alors que ses parents sont demeurés réfractaires à toute collaboration…

Concomitamment à ce travail avec chaque famille, nous avons assez vite mis en place un grand groupe de parents.[7] Ce dispositif mensuel est différent du travail famille par famille. Il me semble qu’il œuvre avant tout dans le sens de restaurer la fonction parentale. Le cadre proposé au départ est qu’il s’agit d’une rencontre (mensuelle) entre parents et institution, pour aider chacun à mieux assumer ses responsabilités – et non d’un exercice psycho-dynamique à usage personnel. Mais du coup, la parole de beaucoup se trouve libérée par cette consigne restrictive…

Ainsi, la dimension restauratrice de responsabilité parentale peut déboucher sur des suggestions faites par les parents à l’hôpital de jour, et que l’équipe décide parfois de mettre en œuvre. Il est arrivé aussi que les parents, s’étant constitués en association (et même inter-hôpitaux de jour) effectuent des démarches auprès des pouvoirs publics pour défendre notre budget.

 

Je conclurai en insistant sur le fait que la subjectivation est un objet naturel complexe. On sait que la Physique moderne en est venue à considérer de plus en plus ce qu’elle appelle des objets naturels complexes. Ce qui caractérise de tels objets est qu’une seule théorie ne saurait en rendre compte ; et aussi qu’il est nécessaire de recourir à plusieurs dispositifs expérimentaux pour pouvoir observer l’un ou l’autre aspect de leur nature complexe. C’est la lumière qui inaugura historiquement la liste de ces objets complexes : sa nature ondulatoire et sa nature corpusculaire ne pouvant être mises en évidence par les mêmes dispositifs.

Or c’est peu de dire aujourd’hui que la subjectivité est un objet complexe ! Au point que beaucoup préfèrent encore s’imaginer que le sujet humain relève de la méta-physique – qu’il échappe aux lois de la nature…

C’est par contre une caractéristique foncière de la démarche de Freud que d’avoir toujours conçu la psychanalyse – démarche subjective s’il en est – comme faisant partie des sciences de la nature, sous le primat du déterminisme psychique.

La notion d’objet naturel complexe fait surtout ressortir combien le dispositif utilisé conditionne la saisie même qu’on peut en avoir. Lacan a bien stigmatisé l‘« imbécillité réaliste » du chercheur.[8]  Et c’est bien elle qu’on peut voir à l’œuvre de nos jours avec la mondialisation d’un parti pris pseudo scientifique de simplisme médical. Ce maître mot de subjectivation s’est peu à peu s’imposé à nous pour désigner l’objet même de notre effort thérapeutique – objet bien sûr particulièrement complexe…

Un célèbre proverbe chinois dit : « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ». Or n’est-ce pas exactement ce que s’efforce d’imposer le DSM IV ? N’est-ce pas une forme d’imbécillité que d’imaginer atteindre davantage d’objectivité et de pertinence au travers de la fragmentation élémentaire des symptômes, en leur faisant perdre toute portée indicative ?…

C’est une optique inverse qu’on adopte en travaillant psychanalytiquement avec la famille. La démarche de tenter de saisir et faire travailler le transfert à plusieurs vise des effets d’une toute autre portée. On se propose de l’utiliser pour donner corps à l’expérience vécue ensemble d’une reprise de circonstances désubjectivantes du cas dans son environnement matriciel. La visée principale est d’en restituer toute la substance signifiante à l’adolescent pour qu’il parvienne à en nourrir sa subjectivation propre.

 

 

 

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WINNICOTT  DW, «  Jeu et réalité » , Gallimard, 1975, p. 102-03.



[1] La proportion d’anciennes psychoses infantiles était faible au départ (10%) mais n’a cessé d’augmenter, pour atteindre 40% à la fin des années 90, conséquence sans doute de leur meilleure prise en charge dans l’enfance.

[2] Je renvoie là-dessus à mon ouvrage Figures du déni, en deçà du négatif, réédit. Erès, Toulouse 2003.

[3] Propos juste mais incomplet, car il importe aussi d’interpréter ce transfert pour le rendre saisissable – subjectivable – par le patient ; c’est là-dessus que je me sens diverger de la pratique de Lacan.

[4] Je ne puis développer cela davantage ici et je renvoie aux illustrations cliniques de mon ouvrage :   « La Passion du Sujet Freudien, entre pulsionnalité et signifiance », édit. Erès, Toulouse, 2001.

[5] Le Dr Talat Parman (Istanbul) en a apporté des exemples cliniques remarquables en atelier.

[6] Leur mise en mythe, pour autant que muthos signifie tout bonnement ‘parole’ en Grec ancien.

[7] C’est une pratique apparemment téméraire à laquelle j’avais été initié par Michael Woodbury alors que j’étais interne dans le secteur du XIIIème arrondissement de Paris.

[8] Dans son séminaire sur La lettre volée (Avril 1955), repris en chapitre I des Ecrits – édit. Seuil, 1966.

 

Steven Wainrib et Françoise Debenedetti


Le travail psychanalytique avec les familles

Historique

Si la psychanalyse s’est construite en grande partie à partir de cures individuelles de patients névrosés, Freud ( Psychologie des masses et analyse du moi, G.W. 73) considère que la psychologie individuelle ne se trouve que « rarement en mesure de pouvoir faire abstraction des relations de cet individu avec d’autres individus ». Employant en anglais les termes “herd instinct, group mind” (instinct grégaire, mentalité groupale), il ajoute que « l’autre entre en ligne de compte très régulièrement comme modèle, comme objet, comme aide et comme adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi, d’emblée, simultanément, psychologie sociale, en ce sens élargi mais tout à fait fondé ».

L’approche psychanalytique originale du groupe familial qui se développera en France à partir des années 1980 peut être située dans le contexte historique suivant :

▪                Dès 1936, R. Lafforgue et J. Leuba, au IXème Congrès des Psychanalystes de langue française parlaient de “névrose familiale”. De son côté, Jacques Lacan, en 1937 et 38, avance dans les articles qu’il a rédigés pour l’Encyclopédie française des concepts qui resteront sans suite, sur le thème de la famille notamment : inconscient familial, fantasmes d’objets communs, symptômes familiaux.

▪                Aux États-Unis se développe à partir des années cinquante un courant de recherches sur la pragmatique de la communication et l’interaction. Grégory Bateson décrit en 1956 le “double bind ” (traduit par double lien, double entrave ou double contrainte). Il s’agit d’un véritable ligotage, réalisé par une communication paradoxale, faite de messages contraignants, liés et pourtant contraires. Ces injonctions jouent sur des niveaux logiques différents. La différence essentielle entre ces injonctions paradoxales et une simple contradiction réside dans le fait que le choix reste une solution possible quand vous êtes face à une contradiction, alors qu’une telle solution n’est même pas pensable dans le cas de l’emprise qu’exerce la communication paradoxale. Watzlawick (1972 tr.fr) en fait saisir l’effet au lecteur par la formule « Veuillez ne pas lire cette phrase.» L’effet d’injonctions paradoxales est d’autant plus délétère qu’elles sont adressées par quelqu’un dont vous dépendez affectivement, par rapport auquel vous tendez à vous situer. Le membre de la famille considéré jusqu’alors comme “malade” est désormais appréhendé comme le “patient désigné“, symptôme d’un groupe dysfonctionnant mais dont il assure l’homéostasie et la pérennité. Cette théorie a donné lieu à une pratique de double contrainte à visée thérapeutique, du type prescriptions du symptôme, à valeur de contre-paradoxe. La thérapie familiale systémique a pris son essor sur ces bases, divergeant par une approche souvent comportementaliste et qui peut sembler manipulatoire des approches psychanalytiques du groupe familial.

▪                L’article d’H. Searles (1977 tr.fr.) paru en 1959 sur « L’effort pour rendre l’autre fou » aura un grand retentissement. Cet auteur décrit un certain nombre de mécanismes interpersonnels dont il souligne le caractère inconscient. Ses travaux rejoignent ceux de Boszormenyi-Nagy, J. Framo et collaborateurs (1980 tr.fr) qui ouvrent une approche psychanalytique des liens complexes entre la problématique individuelle et le contexte familial de certains troubles.

▪                Parallèlement, en France, à la même période, certains psychanalystes commencent à s’intéresser à l’élaboration et au processus analytique dans les groupes, à travers le cadre du psychodrame et celui des groupes de formation. D. Anzieu (1975) théorisant l’imaginaire groupal, défend notamment l’analogie entre groupe et rêve dans son ouvrage “Le Groupe et l’inconscient“. René Kaës (1976) établit la notion d’ appareil psychique groupal qui se constitue des transformations et des liaisons de la réalité psychique entre les sujets constituant le groupe. Il s’étaye sur certaines structures organisatrices de la psyché individuelle auquel cet auteur donne le nom de groupe interne (fantasmes originaires, image du corps, imago, réseau d’identification, instances, complexes). Ces auteurs contribueront à développer les bases théoriques de la psychanalyse de groupe, déjà bien avancée au Royaume-Uni par les travaux de W.R. Bion, S.H. Foulques, Anthony et Ezriel.

▪                Les fondateurs de l’Institut de Psychanalyse Groupale et Familiale, s’inspirant de tous ces travaux, en poursuivront la logique vers un abord psychanalytique du groupe familial. Cet institut a été fondé en 1987 par Didier Anzieu, Jean-Pierre Caillot, Gérard Decherf, Simone Decobert, Claude Pigott, Paul-Claude Racamier et André Ruffiot. Un congrès et un colloque annuels se tiennent depuis 1983, la revue “Gruppo” créée en 1985 et la revue “Groupal” ensuite ont rendu compte de la clinique et des travaux de recherche sur la famille des psychanalystes français et étrangers. C’est désormais sous le nom de “Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale” que cet institut poursuit ses travaux et assure la formation des psychanalystes en tant que thérapeutes familiaux de groupe et psychodramatistes, tandis qu’Alberto Eiguer et Gérard Decherf participaient à la création de la ” Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique” .

Pratique

Qu’est-ce qui conduit à engager un travail analytique avec une famille ?

Le travail psychanalytique avec les familles est désormais couramment pratiqué, notamment dans le cas d’enfants ou d’adolescents pris dans certains dysfonctionnements familiaux qui ne peuvent que limiter ou entraver un abord individuel. Il se décide en particulier lors de la rencontre de groupes familiaux en souffrance, qui présentent d’importantes difficultés relationnelles et sont traversés par des angoisses majeures, en partie inconscientes, face aux mouvements de différenciation et d’autonomisation. Un climat d’irréalité et d’atemporalité est souvent perceptible dès les premiers entretiens.

Ce sont des « familles à transactions paradoxales » pour reprendre une expression pertinente de S. Decobert ( 1986, cf. Vocabulaire 1998). La folie des échanges dans ce type de groupe familial tient à son mode dominant de relations narcissiques, forcément paradoxales, où l’autre de la relation doit être déchu de son altérité. La reconnaissance de l’altérité cède la place à une relation d’emprise, souvent masquée, donnant lieu à des communications paradoxales, de type double entrave. Tout ce qui peut présentifier une différence, la finitude humaine y est perçue comme perturbation à évacuer. Les repères symboliques sont souvent brouillés, entravant la définition de la place de l’un par rapport à l’autre, en fonction d’un tiers, ou d’une loi comme celle de l’interdit de l’inceste.

À forte potentialité psychotique, les familles pour lesquelles se pose une indication de travail groupal voient souvent leur évolution marquée par la substitution du passage à l’acte à la mentalisation (conflits violents, suicides, troubles des conduites alimentaires, addictions, somatisations).

Un processus de disqualification mutuelle est ici fréquent. Il consiste en un discrédit de la parole ou des actions d’autres membres du groupe. L’auto-disqualification est assez fréquente : ainsi un père indique à son fils qu’il faut céder sa place, se posant en exemple d’un renoncement masochique qui l’empêche de donner des limites à son fils. Toute reconnaissance de la place de l’un et de l’autre semble barrée, chacun s’efforçant de ravaler l’autre au statut d’un objet narcissique, qui ne doit pas prendre la liberté d’être sujet de ses pensées et de sa parole propre.

Le terme de mystification décrit une forme de dénégations qui peuvent s’observer avec une grande fréquence ; un membre de la famille opposera à un autre membre du groupe que sa pensée, ce qu’il sent, ce qu’il perçoit et qu’il tente de dire ou de faire sentir n’est pas considéré par son interlocuteur comme étant vraiment ce qu’il ressent. Celui qui cherche à le manipuler sait mieux que lui la vérité de ses éprouvés. Didier Anzieu (1981) raconte à ce propos l’histoire suivante : « Ainsi cet enfant que sa mère plongeait régulièrement dans un bain trop chaud afin que l’eau soit à point pour baigner ensuite la petite soeur, qui tentait de faire état de la sensation physique douloureuse et insupportable qui l’envahissait et qui s’entendait répondre que l’eau n’était pas trop chaude, qu’il faisait là un caprice, que ce n’était pas vrai qu’il se sente échaudé et mal à l’aise – et qui finit par se taire jusqu’au jour où il fut victime d’une syncope.»

Quel cadre, quelle technique ?

La famille à qui est proposé un abord psychanalytique est composée au minimum des membres qui vivent ensemble. Elle peut être élargie à d’autres membres fortement impliqués dans la problématique exposée lors des entretiens préalables.

Le groupe familial est convié à des séances régulières, se déroulant à un rythme hebdomadaire le plus généralement (éventuellement au rythme d’une séance par quinzaine). La règle de présence bi-générationnelle s’impose pour que la séance ait lieu. La règle de restitution s’applique lorsqu’un membre s’est ponctuellement absenté, ou lorsque l’un d’eux a cherché à communiquer un message hors séance aux thérapeutes. La famille est souvent reçue par un couple de thérapeutes, psychanalystes, de préférence un homme et une femme.

La cure s’appuie sur une règle d’abstinence (absence de conseils et de prescriptions contrairement à la technique systémique), et l’invitation à parler librement remplace ici la règle de dire tout ce qui vient à l’esprit comme en psychanalyse individuelle ; ainsi est reconnue la possibilité pour chacun d’un espace privé, ou sa potentialité.

Le cadre a une fonction contenante essentielle, limitative et symboligène, permettant le dépôt de la souffrance familiale et l’ élaboration des angoisses sous-jacentes à la symptomatologie.

Dans certains cas, (difficultés de fantasmatisation, répétition itérative des conflits en séance, passages à l’acte) la thérapie familiale psychanalytique peut être orientée sur le mode du jeu psychodramatique, afin de favoriser la représentation par la figuration et de limiter les agirs.

Les psychanalystes sont ici particulièrement à l’écoute de la fantasmatique familiale issue de l’appareil psychique groupal-familial, des fantasmes du groupe autour de l’objet-famille, comme représentation et comme objet, ainsi que des mythes familiaux.

Les échanges verbaux et comportementaux permettent l’exploration en séance des rôles, des alliances inconscientes, mais aussi des manoeuvres perverses, allant à l’encontre d’un repérage de la place de l’un et de l’autre en fonction des structures différenciantes de la parenté et de la filiation.

Un élément fondamental de cette approche psychanalytique est l’interprétation du transfert, en relation au groupe ; le repérage d’une problématique individuelle sera surtout repris en fonction des résonances fantasmatiques qu’elle entraîne, happant d’autres membres de la famille dans des interactions répétitives et pathogènes.

Le transfert opère ici à plusieurs niveaux :

▪                sur les thérapeutes avec notamment une projection des imagos des générations précédentes et une activation des “présupposés de base” au sens de Bion,

▪                sur le groupe composé de la famille et des psychanalystes favorisant des représentations d’objet-groupe,

▪                sur le cadre, qui sera par exemple l’objet d’attaques : retards, séances manquées ou refus sous des prétextes divers d’une participation de l’ensemble de la famille.

L’élaboration du contre-transfert est ici centrale afin de permettre au psychanalyste d’utiliser ses capacités associatives et ses affects au service du développement d’un processus interprétatif. Si la famille est reçue par deux analystes, ils tendront à inclure dans leur élaboration ce que R. Kaes (Vocabulaire 1998) désigne par analyse intertransférentielle . Le travail spécifique d’un couple d’analystes en situation de groupe, les conduit à repérer le “transfert ” qu’ils opèrent sur leur collègue, en réponse à ce qui est induit en situation de groupe.

Winnicott (1971) considérait la psychothérapie en termes de jeu, avec le corollaire suivant : “Là où le jeu n’est pas possible, le travail du thérapeute vise à amener le patient d’un état où il n’est pas capable de jouer à un état où il est capable de le faire “. Cette proposition est particulièrement pertinente dans l’abord de groupes familiaux en état de tension permanente, rejouant indéfiniment la même partie. La situation analytique offre à ces familles une aire de jeu sur le jeu souvent paradoxal qui noue les uns et les autres, les enserrant dans une distribution de rôles figés, alors qu’il est censé leur permettre de vivre ensemble.

Quelques éléments théoriques

L’abord des familles en cure psychanalytique renvoie à des références conceptuelles déjà existantes en psychanalyse, tout en permettant également le dégagement de nouveaux concepts.

Ainsi certaines familles tendent à former un système fermé, régi par des défenses trans-subjectives (S. Wainrib 1987).

Habituellement la notion de défense est située dans la perspective d’une topique individuelle, sur le modèle du refoulement de représentants pulsionnels intolérables au surmoi. Cependant un certain nombre de défenses archaïques ne sont pas dirigées contre la pulsion, mais visent un élément de différenciation ressenti comme source d’une angoisse catastrophique. Ici ce qui permet habituellement de se repérer, ravive l’angoisse d’une séparation néantisante. L’exemple type de ces mécanismes est le déni partagé de la fonction paternelle, de la différence des sexes ou des générations ; un tel déni portant sur un élément fondateur de la réalité humaine s’étayera volontiers sur une collusion entre deux membres de la famille, parfois étendue à l’ensemble du groupe familial.

Dès lors tout se passe comme si chacun se laissait gouverner par des rôles imaginaires, distribués dans la famille en dehors de tout encadrement par la fonction symbolique du système de parenté qui règle la succession des générations. Ainsi un enfant pourra se voir chargé de missions impossibles (combler les manques de ses parents, tenir lieu d’un objet perdu idéalisé antérieur etc..) et se prendre au piège de sa propre fascination par ces identifications aliénantes.

Si la relation intersubjective se joue sur un fond de reconnaissance de l’ altérité, il n’en va pas de même du champ trans-subjectif ainsi généré, où tend à s’estomper le repérage de la différence de l’un et de l’autre, toujours fonction d’un tiers en place de symboliser l’échange.

Dans ce contexte, la loi de l’interdit de l’inceste ne joue pas son rôle d’organisateur du groupe familial. P.C. Racamier ( Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, 1998) a proposé le terme d’ incestuel pour désigner ce qui dans la vie psychique individuelle et familiale porte l’empreinte de l’inceste, sans que soit nécessairement accompli un passage à l’acte sous forme de relations sexuelles. L’incestuel est une modalité propre d’organisation de la vie du groupe familial qui s’oppose à l’organisateur oedipien lié à la triangulation et à l’interdit de l’inceste. Le fol espoir que l’autre advienne comme objet narcissique, l’expulsion d’avoir à faire le deuil de cet objet d’une parfaite complétude, l’emporte sur tout autre mode de liens. Proche de l’incestuel, l’antœdipe ( P.C. Racamier 1992) n’est pas seulement un anté-œdipe personnel qui pourrait être dépassé, mais tend dans ce cas à l’organisation d’ une mentalité groupale familiale anti-dipienne.

L’abord psychanalytique pourra mettre en évidence des fantasmes d’auto-engendrement fondés sur le déni d’une origine lié à la rencontre de parents sexués, êtres de désirs. Le groupe familial tend alors à fonctionner sur le mode de l’engrènement, de l’interaction contraignante court-circuitant la fantasmatisation individuelle : ” le vécu d’une personne se branche directement, c’est-à-dire sans intermédiaires psychiques, sur le vécu et sur l’agir d’une autre ” (P.C. Racamier 1992).

La paradoxalité (cf. doubles contraintes, disqualifications) est le fonctionnement mental, le régime psychique et le mode relationnel qui régit l’antœdipe. C’est ainsi qu’on la rencontre dans les familles dites à “transaction paradoxale”, mais aussi dans certains couples où elle tend à faire perdurer le lien tout en déniant sa valeur. Elle s’attaque au sujet en déniant son statut d’objet. “Je pourrais faire son autoportrait” dit cette jeune femme en séance à propos de son mari, selon un propos relevé par G. Decherf.

Ce sont des familles mêlant une souffrance à vivre ensemble autant qu’une impossibilité de se séparer. L’absence d’individuation fait de la famille la projection d’un corps commun indifférencié. Peu de place y est laissée à la mentalisation, l’agir prévalant sur la pensée et la symbolisation.

Le transfert paradoxal a été décrit par D. Anzieu en 1975 : c’est la forme que prend la communication paradoxale dans la cure psychanalytique individuelle ou groupale (couple ou famille). Il prend le plus souvent la forme de la réaction thérapeutique négative dans un contexte d’ injonctions paradoxales, et de disqualifications, donnant à l’analyste un sentiment d’impuissance, voire de nullité, qu’il va, soit re-projeter sur la famille jugée inapte à l’abord analytique, soit le conserver passivement pour son masochisme personnel.

Les indices de ce transfert paradoxal sont dans les vécus contre-transférentiels qu’il entraînent, l’analyste devenant le dépositaire de ce qui n’a pu être élaboré : perplexité devant des injonctions paradoxales, sidération, impuissance à penser et à fantasmer, dépersonnalisation. L’analyste peut également éprouver un sentiment d’être l’objet de manipulations plus ou moins perverses, d’obligations d’ agir peu conformes à sa perspective d’élaboration.

Le cadre doit être maintenu, non comme un dispositif rigide et fétichisé, mais en étayage de la référence à un pacte symbolique permettant l’échange. Comme l’indique J.P. Caillot (Vocabulaire 1998), d’une façon générale le cadre est anti-incestuel. Telle est la condition permettant au processus interprétatif de générer du nouveau et de rétablir la circulation fantasmatique familiale et individuelle bloquée dans la transaction paradoxale.

Lorsque le processus s’enclenche favorablement, des changements notables et parfois surprenants, se font jour au cours des séances. Les résistances deviennent interprétables, des éléments de l’histoire de la famille venant donner sens à l’histoire transférentielle du groupe familial, tandis qu’un plaisir de parler et de fantasmer se substitue peu à peu à la violence mortifère qui sous-tendait la paradoxalité.

Bibliographie

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WINNICOTT D.W., Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1971

    
 

Les thérapies psychanalytiques du couple

Jean-Pierre Caillot

Actualisation : décembre 2014

Les thérapies psychanalytiques du couple

Les thérapies psychanalytiques du couple visent à rétablir la communication à l’intérieur du couple, à favoriser la figuration et la mise en fantasme au détriment de l’agir, à interpréter les transferts dans une perspective groupale. Elles tendent à permettre aux partenaires du couple de mieux vivre ensemble ou bien de se séparer.

Nous distinguons la psychanalyse du couple, technique uniquement verbale, du psychodrame psychanalytique du couple avec son jeu psychodramatique.

I.Historique

Historiquement le cadre psychanalytique des thérapies verbales du couple est né dans les années 70. Il a été défini par André Ruffiot et fait suite aux travaux des auteurs systémiques dans les années 60 sur la famille et le couple, notamment ceux  de Grégory Bateson concernant les paradoxes et aux travaux de Jean-Georges Lemaire (Les thérapies du couple, 1971). En 1984 paraît « La thérapie psychanalytique du couple » d’André Ruffiot et Alberto Eiguer. En 1987, dans la revue GRUPPO, Jean-Pierre Caillot et Gérard Decherf abordent la problématique des défenses perverses dans le couple et la famille.

En 1989, dans «Psychanalyse du couple et de la famille», ces mêmes auteurs traitent du couple anti-famille, de la famille anti-couple, des manoeuvres perverses dans le couple et la famille et du fantasme d’autoengendrement du couple.

La thérapie psychanalytique du couple s’enrichit dans les années 80 du psychodrame psychanalytique du couple sous l’impulsion de  Simone Decobert et ses collaborateurs (J.-P. Caillot, A.-M. Blanchard).

II. Principaux concepts psychanalytiques concernant le couple et ses thérapies

En 1912, dans « Totem et Tabou », Freud décrivait les états amoureux comme les prototypes normaux des psychoses.

En 1921 (Massen Psychologie und Ich-Analyse) il mettait l’accent dans l’état amoureux sur la « formation de masse à deux » (Massenbildung) caractérisée par les phénomènes d’indifférenciation psychique des relations d’objet narcissique.

Il disait : « Il n’y a manifestement pas loin de l’état amoureux à l’hypnose, les concordances entre les deux sont évidentes, même soumission humble, même docilité, même absence de critiques envers l’hypnotiseur comme envers l’objet aimé, même résorption de l’initiative personnelle ; aucun doute l’hypnotiseur a pris la place de l’idéal du moi. Simplement, dans l’hypnose, les rapports sont encore plus nets et plus intenses, si bien qu’il conviendrait plutôt d’expliquer l’hypnose par l’état amoureux que l’inverse

Plus loin l’auteur ajoutait : « Mais, d’un autre côté, on peut dire aussi que la relation hypnotique représente, s’il est permis de se servir de cette expression, une formation de masse à deux. L’hypnose se prête mal à la comparaison avec la formation de masse, car elle est plutôt identique à celle-ci. L’hypnose s’écarte de la formation de masse en groupe par cette limitation du nombre comme de l’état amoureux par le manque de tendance directement sexuelle. En ce sens, elle tient le milieu entre les deux. »

À partir de « Totem et Tabou » et de « Psychologie des foules et analyse du moi » une idée essentielle émerge : les phénomènes d’indifférenciation, c’est-à-dire les phénomènes de masse sont à l’origine d’un corps commun imaginaire du couple, du groupe ou de la famille et d’une psyché commune.

Le choix du partenaire sexuel dans le couple se fait pour Freud (« Pour introduire le narcissisme », 1914) selon deux modes :

▪                le choix d’objet narcissique : c’est « un type de choix d’objet qui s’opère sur le modèle de la relation du sujet à sa propre personne et où l’objet représente la personne propre sous tel ou tel aspect » (J. Laplanche et J.-B. Pontalis).

▪                le choix d’objet par étayage : c’est « un type de choix d’objet où l’objet d’amour est élu sur le modèle des figures parentales en tant qu’elles assurent à l’enfant nourriture, soins et protection. Il trouve son fondement dans le fait que les pulsions sexuelles s’étayent originellement sur les pulsions d’auto-conservation. » (J. Laplanche et J.-B. Pontalis).

Didier Anzieu soulignait en 1986 qu’un des fantasmes de base du couple est qu’il possède une peau commune, un corps commun et une psyché commune.

« Pourquoi vit-on en couple ? » demandait Didier Anzieu. «… La raison originaire semble être la peur de la solitude, le besoin archaïque d’un étayage des fonctions psychiques sur un objet primordial, la nécessité de parer l’angoisse d’un retour à l’état de détresse lors des frustrations, des échecs, des stress de l’existence. L’objet primordial est celui qui a jadis protégé de cette détresse. L’énamouration apporte la révélation, au sens quasi religieux du terme, que cette personne-ci est une réincarnation de l’objet primordial. Dans l’état d’exaltation amoureuse, qui est généralement l’état fondateur du couple du moins dans la culture occidentale, s’instaure la double croyance que le partenaire est l’objet qui compte par-dessus tout pour moi et qu’il a lui-même le désir d’être cet objet primordial pour quelqu’un, moi en l’occurrence – comme la mère a voulu l’être autrefois pour son tout-petit qui, de son côté, la mettait en place d’être cet objet. »

Dans son « Introduction à l’étude des fonctions du moi-peau dans le couple »,

D. Anzieu (1986) décrivait l’illusion duelle ou gémellaire fondatrice du couple à l’instar de l’illusion groupale fondatrice du groupe.

«La première expérience du couple, écrit D. Anzieu, réalisée par deux partenaires jeunes commence généralement par une phase d’illusion duelle. Les éventuelles expériences ultérieures de couple faites avec d’autres partenaires tendent à reproduire cette phase sous forme atténuée, tantôt exacerbée.

Une telle illusion s’avère fondatrice pour un jeune couple et elle le fonde en même temps comme couple de partenaires qui sont ou qui veulent rester ou redevenir jeunes. La phase suivante, de désillusion, peut entraîner soit la dissolution du couple qui reconnaît avec amertume et ressentiment s’être aveuglé sur lui-même, soit, au travers d’une crise et son dépassement, la réorganisation des relations d’objet entre ses membres et l’évolution des fonctions psychiques exercées envers l’autre, ceci s’effectuant grâce à l’encadrement par des fantasmes nouveaux de peau familiale

Ce couple, ajoutait D. Anzieu, est « un couple de jumeaux imaginaires, unisexes et à la limite interchangeables… »

«Le travail psychanalytique avec des couples en difficulté fait souvent apparaître que chaque partenaire a été dans son enfance très dépendant, bien que de façon différente, de l’image maternelle et n’a pu se séparer de sa famille d’origine qu’en emportant avec lui la peau imaginaire de cette mère.

Leur couple s’enveloppe dans ces deux peaux imaginaires maternelles, structurées selon la double paroi que j’ai décrite, dans mon ouvrage «Le moi-peau», comme typique de l’enveloppe narcissique idéalisée. A l’intérieur de celle-ci les deux jeunes gens se sentent voués au projet d’une union exceptionnelle ».

Par exemple, une femme dit à son mari au cours d’une thérapie de couple : « Je le connais si bien que je pourrais faire son autoportrait, écrire son autobiographie ».

Dans une séance de psychodrame, l’un des membres du couple propose de jouer la séparation du couple mais ils ne possèdent à eux deux qu’un poumon et un coeur. Il faudra donc faire intervenir dans le jeu, un chirurgien et un juge pour décider du partage impossible : qui aura à la fois le coeur et le poumon ? Qui mourra ?

Dans un autre couple à propos de leur unité conjugale, la femme disait : « Nous avons une troisième jambe commune qui nous permet de marcher du même pas ».

La naissance du fantasme de corps commun du couple est consubstantielle à notre avis du fantasme d’engendrement réciproque, du fantasme d’autoengendrement du couple. Le fantasme d’autoengendrement du couple est à l’origine de ce corps commun imaginaire, idéal et omnipotent.

Ainsi dans une thérapie psychanalytique d’un couple, la femme exprime les pensées suivantes : «Avant, dit-elle, on vivait en autarcie, on s’alimentait soi-même, on était en pleine forme sur tous les plans, on n’avait pas besoin d’autre chose. On était indépendant. » Puis, elle ajoute : «Quand on a quelqu’un pour soi tout seul, c’est grisant. » Son mari ajoute : «C’est un besoin ! » « Oui, répond-elle, mais la mère on doit la partager avec les frères et les soeurs, alors que là, c’est une mère pour soi tout seul et en même temps on est chacun la mère de l’autre pour lui tout seul, vous comprenez ? Vous savez, conclut-elle, c’est un lien très fort, bien plus fort qu’avec la mère ».

Cette femme ajoutait sur un mode paradoxal : « J’ai pu ainsi refaire le même chemin différemment» lorsqu’elle comparaît sa relation à sa mère à celle qu’elle établissait avec son mari.

À l’instar de René Kaës (1975) qui décrit « L’appareil psychique groupal », André Ruffiot parle d’appareil psychique familial et d’appareil psychique conjugal. Ces auteurs tiennent compte à la fois de l’espace intra-psychique et de l’espace psychique inter-subjectif des individus.

L’espace inter-psychique est le lieu psychique de la mise en commun des fantasmes. Dans cet espace, le fantasme est partagé ; il est commun. Cette mise en commun des idéaux et des interdits de cet espace psychique intermédiaire appartient, à la fois, à chacun et au couple. L’espace inter-psychique est normalement, certes développé, mais il n’empêche pas la constitution et la préservation d’un espace individuel, intra-psychique et secret.

Dans les relations de couple pathologique, du fait de la massivité des identifications narcissiques adhésives ou projectives, du fait encore des engrènements pervers, cet espace intermédiaire fantasmatique transitionnel disparaît au profit d’agirs et de confusion entre les membres. L’espace transitionnel intermédiaire tend à disparaître au profit de la topique interactive qui désigne selon Paul-Claude Racamier, «…l’organisation particulière qui seule permet de rendre compte de processus psychiques dont l’unité (qui ne peut s’apercevoir dans la seule enceinte intrapsychique) s’accomplit entre plusieurs personnes (couple, famille, groupe, société) en vertu d’interactions inconscientes obligées. Illustrée par le processus d’engrènement et de participation confusionnelle, ainsi que par les défenses interactives, cette topique est celle qui émerge et prévaut dans le jeu des fantasmes-non-fantasmes qui sont en circulation dans toute pathologie narcissique grave. La topique interactive est un dérivé de la troisième topique laquelle désigne l’organisation du réel en trois registres : interne, externe et intermédiaire. » (P.-C. Racamier, « Cortège conceptuel »).

C’est le couple en tant qu’objet qui est surinvesti au détriment de l’individu ; le «nous» est surinvesti au détriment du « Je ».

Nous pouvons ajouter que ce choix d’objet amoureux s’établit à partir « d’une connaissance » de la famille interne du partenaire. Ces phénomènes sont à mettre en rapport avec ceux de la résonance fantasmatique, de l’interaction fantasmatique intense entre les partenaires.  Les représentations familiales prévalentes sont oedipiennes ou antoedipiennes.

Ainsi, un sujet structuré sur un mode oedipien fait le choix habituellement d’un partenaire structuré sur le même mode oedipien prévalent. Cela évoque le choix d’objet par étayage.

De même un sujet structuré de façon prévalente sur un mode antoedipien (antoedipe désigne l’organisation essentielle et spécifique du conflit originaire en tant qu’elle prélude à l’oedipe), c’est-à-dire incestuel ou incestueux, fait habituellement le choix d’un partenaire organisé selon ce même registre antoedipien. Cela évoque le choix d’objet narcissique.

Rappelons qu’incestuel selon P.-C.Racamier « désigne et qualifie ce qui dans la vie psychique individuelle et familiale porte l’empreinte de l’inceste non-fantasmé ».

Rappelons aussi que « l‘inceste n’est pas l’oedipe, qu’il en est même le contraire ».

Les familles internes oedipiennes figurent des représentations générationnelles normales où les parents y sont plus âgés et plus grands que les enfants. Ainsi la différenciation des générations, des êtres, des sexes, des morts et des vivants est acquise. Les fantasmes de séduction narcissique et sexuelle co-existent mais la séduction sexuelle prédomine dans le couple. La relation de contenance initiale des partenaires a été vécue de la façon suivante : l’objet maternel a été contenant et a été introjecté comme tel. Les angoisses primitives catastrophiques claustrophobiques (angoisse « du trop serré ») et agoraphobiques (angoisse «du laissé tomber », « du trop lâché ») ne sont pas excessives.

Dans les familles internes antoedipiennes, la différenciation générationnelle est mal ou pas acquise. La séduction narcissique est prévalente et la séduction sexuelle se met pathologiquement à son service. Le fantasme d’autoengendrement est sous-jacent à cette organisation psychique. Les enfants et les parents peuvent être à égalité générationnelle : ils ont imaginairement le même âge, ou bien encore, les parents des parents sont imaginés frères et soeurs, et ainsi de suite.

Il peut aussi s’agir d’un renversement générationnel : l’omnipotence infantile est figurée par des parents plus jeunes et plus petits que les enfants ; les enfants sont ainsi les parents des parents. Ici, la différenciation des générations, des êtres, des sexes, des vivants et des morts  n’est pas bien acquise et des confusions de tous ordres ont lieu, parfois massivement.

La relation précoce des partenaires a été dominée par une dépendance infantile pathologique à la mère contenante.  Tantôt il s’agit d’une dépendance excessive à l’objet, d’une quête frénétique de l’objet, tantôt défensivement contre cette dépendance pathologique s’est constitutée une auto-contenance  mégalomaniaque. Cette auto-contenance pathologique est vraisemblablement le terreau du fantasme d’autoengendrement (J.-P. Caillot, 1992).

Un couple consulte pour tristesse, conflits fréquents et surtout perte des relations sexuelles depuis la naissance de leur fils qui a maintenant cinq ans. Le mari et la femme ne comprennent pas ce qui leur arrive. Ils sont de niveau culturel élevé, très appliqués à éduquer leur enfant et à le choyer. Leur famille se présente essentiellement comme une institution. Elle a évincé toute sexualité. Dans ses antécédents, la mère avait été fréquemment corrigée et sermonnée par sa mère (grand-mère maternelle) qui lui disait : « Tiens-toi bien ! Assieds-toi correctement ! Baisse ta jupe et serre les jambes quand tu t’assieds ! Tu sais ton père est un homme ! ». Lorsqu’elle allait se coucher, elle devait tirer son verrou pour les mêmes raisons. Ce climat incestuel s’expliquait par le fait que la mère de la patiente (la grand-mère maternelle de l’enfant) avait subi une tentative de viol de la part de son père (l’arrière-grand-père maternel de l’enfant) vers l’âge de 16 ans. Quant au mari, il n’avait pratiquement pas connu son père car ses parents s’étaient séparés très précocement.

Lorsque sa mère se disputait avec son second mari, elle mettait ce dernier à la porte et prenait son fils dans son lit. Ces agirs incestuels ont existé jusqu’à l’âge de 15 ans, âge auquel il est parti de sa famille.

Il habitait alors un studio tout seul. Il semble, comme dans l’histoire d’Oedipe, que la naissance de ce fils ait fait émerger des fantasmes incestueux partagés par le père et la mère. Les parents avaient alors la crainte inconsciente qu’une relation incestueuse ait lieu avec leur fils et avaient défensivement tenté d’éliminer toute sexualité dans leur couple et dans la famille.

Tout se passait comme si les parents se disaient: « Si nous supprimons la sexualité de notre couple, de notre famille, nous vivrons sans drame ».

Dans cette sphère incestuelle ou incestueuse, dans cette sphère antoedipienne les phénomènes d’emprise sont au premier plan, les fantasmes envieux y sont exacerbés, les agirs envieux y sont fréquents. Les angoisses sont volontiers des angoisses catastrophiques primitives, agoraphobiques ou claustrophobiques. Il est fréquent d’observer une répartition dans le couple de ces deux formes d’angoisse : l’un est porteur des angoisses claustrophobiques primitives, l’autre des angoisses agoraphobiques primitives.

Le partenaire agoraphobe recherche la présence du partenaire claustrophobe, ce qui renforce les angoisses claustrophobiques de ce dernier et le pousse à s’éloigner. Ainsi un cercle vicieux s’établit, des interactions conflictuelles surviennent. Le sujet agoraphobe tend à devenir intrusif et le sujet claustrophobe rejetant, voire humiliant.

Ainsi les phénomènes paradoxaux du registre antoedipiens sont à l’origine d’une impasse relationnelle du couple. Nous avons pu décrire (1982) des relations paradoxales entre les partenaires du couple et dans le transfert que nous pouvions résumer de la façon suivante : «Vivre ensemble nous tue, nous séparer est mortel ».

D. Anzieu a énoncé d’autres formes de paradoxe : « Nous sommes un bon couple, dont chaque membre est mauvais pour l’autre ». Ou bien encore : « Nous sommes de bons membres qui formons un mauvais couple ».

 

Enfin, pour R. Kaës, les alliances inconscientes du couple telles que la communauté de déni, «permettent de comprendre comment, dans les modalités névrotiques et psychotiques du refoulement, se constitue ou achoppe à se constituer, pour les sujets singuliers, en raison de l’enjeu de leurs liens, la fonction refoulante. » « Elles sont, dit-il, des formations de l’appareillage psychique des sujets d’un ensemble intersubjectif ». Un couple dans le cas qui nous préoccupe.

Les alliances inconscientes sont au service de la fonction refoulante.

Dans l’exemple que nous venons de donner la communauté du déni, l’alliance inconsciente porterait sur le déni des relations d’objet incestuel dans leur famille d’origine et dans leur couple.

Ce déni protégeait leur enveloppe commune narcissique idéalisée constituée lors de la création de leur couple.

III. Cadres psychanalytiques de la thérapie du couple

▪                Le plus souvent l’échange est uniquement verbal.

▪               Parfois une indication psychodramatique est posée, ce qui donne une place essentielle au jeu.

Les psychanalystes, habituellement, proposent des rencontres hebdomadaires ou bi-mensuelles.

Ils invitent le couple à parler librement de leur couple, en couple.

La règle de non-omission, spécifique de la situation psychanalytique individuelle est remplacée ici par une invitation à parler librement plutôt qu’une contrainte à ne rien omettre. La constitution de secrets individuels marquera fréquemment, en effet, la progression de la thérapie du couple. En somme, chacun dit ce qu’il souhaite dire. Il ne s’agit pas ici de la règle du « tout dire », comme dans l’abord individuel. On parlera alors d’association libre verbale du couple.

Lorsque les manoeuvres perverses dans un couple pervers sont massives et fréquentes, nous proposons désormais dans un premier temps des rencontres ponctuelles consacrées au dévoilement des manoeuvres perverses sans donner ainsi une trop grande prise aux agirs envieux du couple envers la situation psychanalytique. C’est éventuellement dans un deuxième temps lorsque de l’angoisse apparaîtra qu’un cadre de rencontres régulières pourra être mis en place.

L’association libre verbale du couple est associée à la règle d’abstinence.

Le couple doit renoncer à l’obtention de conseils, de solutions concernant la réalité quotidienne, au partage de relations privées ou sociales avec le ou les psychanalystes.

La règle de restitution oblige l’analyste à restituer le contenu de ce que pourrait lui dire entre les séances un des membres du couple.

Seul le couple sera reçu. Il n’y a pas de rencontre individuelle.

IV. Indications

Dans une famille, les indications de thérapie de couple ont lieu lorsque les difficultés relationnelles rencontrées sont localisées essentiellement au couple.

Le couple reconnaît que le dysfonctionnement se situe à son niveau. Il s’agit le plus souvent :

* de conflits verbaux ou physiques avec parfois désirs de séparation ;

* de dépression avec perte des désirs sexuels ;

* de troubles sexuels apparu après la naissance d’un enfant ;

* d’angoisses catastrophiques : l’un des partenaires se sent étouffé par l’autre qui se sent

lui-même abandonné.

* de crainte de passage à l’acte meurtrier dans le couple associé à des passages à l’acte  incestueux envers les enfants.

* l’un des partenaires se plaint des agirs d’emprise incessants de l’autre.

V. Structure des différents types de couple

* Les relations perverses narcissiques sont fréquentes avec leur cortège de manoeuvres sado-masochiques et de provocation, de manoeuvres de séduction mensongère, de disqualification de tous ordres, d’injections d’angoisse et de manoeuvres confusionnantes. Rappelons, à cette occasion, le très bel ouvrage de Maurice Hurni et Giovanna Stoll qui traite du lien pervers dans le couple ( « La haine de l’amour ») et de la tension intersubjective perverse.

Ici le travail interprétatif doit être précédé d’un travail de dévoilement des manoeuvres perverses, de telle façon qu’une certaine quantité d’angoisse nécessaire au travail analytique apparaisse.

Ces manoeuvres d’emprise paradoxale jouissives empêchent dans un premier temps l’établissement d’un cadre de rencontres régulières.

Alors le couple occupe volontiers une position narcissique phallique : c’est la relation dominant-dominé qui est investie préférentiellement. Une lutte pour la possession d’un pénis imaginaire tout-puissant fait rage.

* L’association d’une organisation psychotique chez l’un des partenaires et d’une organisation perverse chez l’autre est aussi un cas de figure fréquent.

* Quelques soient les structures individuelles des partenaires les phénomènes paradoxaux sont fréquents ainsi que les manoeuvres perverses.

VI. Les transferts

Nous distinguons trois catégories d’objets dans les thérapies collectives : l ‘objet-individu, l’objet-couple et l’objet-groupe.

Voici résumées les différentes figures transférentielles :

* le transfert groupal global sur le groupe thérapeutique comme objet transférentiel : un des partenaires ou bien les deux partenaires du couple transfèrent sur le groupe thérapeutique (couple et psychanalystes) comme objet ;

* le transfert groupal central du couple sur le ou les analystes : ici l’objet transférentiel est le ou les analystes. Le couple comme unité transfert sur le ou les analystes.

* les transferts latéraux entre partenaires du couple.  

Bibliographie

D.ANZIEU: « Créer, détruire », Dunod, Paris, 1996

D. ANZIEU, A. BEJARANO, R. KAES, A. MISSENARD, J.-B. PONTALIS : « Le travail psychanalytique dans les groupes », Dunod, Paris, 1975

J.-P. CAILLOT : « Le faux et le renversement générationnel », Revue «Gruppo n° 8», Apsygée, Paris, 1992

J.-P. CAILLOT : Envie , sacrifice et manœuvres perverses narcissiques , RFP , n° 3 , 2003, Paris , P.U.F.

J.-P. CAILLOT et G. DECHERF : « Thérapie familiale psychanalytique et paradoxalité », Clancier – Guenaud, Paris, 1982

« Psychanalyse du couple et de la famille », Apsygée, Paris, 1989

A. EIGUER : « Clinique psychanalytique du couple »,  Dunod, Paris, 1998.

S. FREUD : « Totem et tabou» ,1912

« Pour introduire le narcissisme », 1914

« Psychologie des masses et analyse du moi », 1921

M. HURNI et G. STOLL : « La haine de l’amour », L’Harmattan, Paris, 1996

R. KAES : « Pacte dénégatif et alliances inconscientes », dans  « Autour de l’inceste », Editions du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale, Paris, 1999

J.-G. LEMAIRE : « Les thérapies du couple », Payot, Paris, 1971

P.-C. RACAMIER : « Le génie des origines », Payot, Paris, 1992

«Cortège conceptuel», Apsygée, Paris, 1993

A. RUFFIOT : « La thérapie familiale psychanalytique », Dunod, Paris, 1981

VOCABULAIRE DE PSYCHANALYSE GROUPALE ET FAMILIALE, tome 1, sous la direction de Jean-Pierre CAILLOT, Simone DECOBERT et Claude PIGOTT, Editions du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale, Paris, 1998

       VOCABULAIRE DE PSYCHANALYSE, J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, Paris,

PUF, 1967

    
 

Gérard Le Goues


Psychanalyse du sujet vieillissant

Historique

Le vieillissement psychique

Les époques

Le travail psychanalytique

But et limites du travail tardif

Bibliographie

 

Historique

Selon Gérard Dedieu-Anglade, véritable pionnier de l’approche psychanalytique des névroses de l’âge, en France, et lecteur méticuleux des auteurs qui l’avaient précédé, l’histoire des idées passe par plusieurs phases.

La première correspond naturellement à la façon dont Freud lui-même a engagé le débat, bientôt suivi de Ferenczi puis d’Abraham. Dans ses écrits techniques, Freud tient des propos pessimistes puisque : «…les personnes ayant atteint ou dépassé la cinquantaine ne disposent plus, estime-t-il, de la plasticité des processus psychiques sur laquelle s’appuie la thérapeutique – les vieilles gens ne sont plus éducables – et, en outre, la quantité de matériaux à défricher augmente indéfiniment la durée du traitement.» Position radicale, que Ferenczi a accentué plus encore : « l’homme a tendance, en vieillissant, à retirer les “émanations de sa libido” des objets de son amour, et à retourner sur son Moi propre l’intérêt libidinal dont il dispose probablement en moindre quantité. Les gens âgés redeviennent comme des enfants, narcissiques, perdent beaucoup de leurs intérêts familiaux et sociaux, une grande partie de leur capacité de sublimation leur fait défaut, ils deviennent cyniques, méchants et avares ; autrement dit leur libido régresse à des étapes prégénitales du développement et prend souvent la forme franche de l’érotisme anal et urétral, de l’homosexualité, du voyeurisme et de l’onanisme.» Une opinion infiltrée de considérations fondées sur la culture. Car notre identité, notre capacité à conserver une intégrité physique passent aussi par notre échange avec autrui : celles-ci ne peuvent être conservées sans un échange régulier avec autrui. Si la culture considère que le sujet vieillissant n’a plus beaucoup d’intérêt pour elle au delà de cinquante ans, celui-ci n’a plus d’autres choix que de se replier sur lui-même. Aujourd’hui les données culturelles changent ne serait-ce que sous la pression démographique, ainsi qu’en vertu de l’amélioration de la qualité de la vie tardive.

Mais en 1920, il fallut toute l’autorité d’Abraham pour redresser ces jugements réservés, ou trop défavorables, toute la souplesse aussi du disciple qui évite de contredire le maître quand il décide de lui opposer une opinion différente, pour ne pas dire contradictoire : «Dans le travail cité, écrit-il ­ la conférence ci-dessus ­ Freud considère qu’un âge trop avancé limite l’efficacité de la psychanalyse. D’une façon générale, c’est indubitablement exact. Il était d’emblée vraisemblable qu’avec le début de l’involution psychique et physique, l’individu ne renoncerait pas à une névrose qui l’avait accompagné toute sa vie. Mais l’expérience analytique quotidienne nous apprend à ne pas appliquer des normes rigides. Elle nous prévient d’aborder l’élucidation ou le traitement des états nerveux avec des idées préconçues. Aussi bien avons nous pu convaincre de l’accessibilité de certaines maladies mentales à la méthode psychanalytique dont l’incurabilité était un dogme de la psychiatrie. C’est pourquoi il semble injuste de dénier toute possibilité thérapeutique concernant les névroses d’involution. La psychanalyse en tant que science a bien plutôt à chercher si sa méthode curative peut donner des résultats à un âge tardif et dans quelles conditions.»

À la suite d’Abraham, des successeurs lui emboîtèrent le pas. Par exemple, M.R. Kaufman pour qui les vues pessimistes de Freud sur la durée infinie du traitement étaient infondées. L’interprétation gagne à se centrer sur les conflits de l’enfance réactivés par le vieillissement. Ou encore M. Grotjahn pour qui le travail avec les personnes âgées comporte des aspects positifs comme la baisse des résistances à accepter une interprétation. Ou aussi ceux de F.G. Alexander qui insiste sur la nécessité d’adapter la psychanalyse aux patients et non l’inverse. L’essentiel au cours d’un travail analytique consiste à renforcer le Moi, d’où l’intérêt de mettre au point le protocole qui le permet, et non l’inverse.

Parmi eux, J.A.M. Meerloo offre les fruits d’une large expérience clinique, commencée en Hollande, poursuivie aux USA. Meerloo insiste sur le fait que consacrer du temps à une personne vieillissante qui souffre d’un déficit narcissique lui permet non seulement de rompre un isolement préjudiciable à son équilibre libidinal, mais mieux encore favorise l’engagement d’un jeu transférentiel important et rapide, fait économique qui mérite d’être souligné.

À la fin des années cinquante c’est Hanna Segal qui s’engage nettement plus loin en faveur de l’analyse : elle montre comment la cure permit à un patient de 71 ans de reprendre des activités normales et surtout d’accéder pour la première fois de son existence à un réel sentiment de maturité.

Aux USA, N. Zinberg constate à propos des cas présentés que le système psychique a tendance à se réorganiser avec l’âge : le refoulement s’affaiblit, la tendance à la régression s’accroît. S. Levin pense que les personnes âgées qui s’ennuient, qui se laissent aller à l’apathie ont des difficultés pour redistribuer leur libido, pour sublimer. Mais il insiste sur le fait qu’une activité réduite ne signifie pas pour autant que la libido soit diminuée. Le repli sur la libido narcissique est jugé néfaste. En 1970, H. Hiatt note après quinze années de pratique avec des personnes âgées que celles-ci ont des problèmes sensiblement comparables à ceux des adolescents. Mais les sujets vieillissants manifestent pour le travail analytique un intérêt nettement plus fort et plus soutenu que les sujets jeunes.

En France, c’est Claude Balier qui en 1976 relança le débat de la psychanalyse tardive. Il fut l’un des premiers à mettre l’accent sur les altérations du narcissisme au cours du vieillissement à partir de l’observation de dépressions sans culpabilité, fortement marquées par un sentiment de dévalorisation. Depuis, un nombre croissant de travaux ont été publiés, notamment dans la Revue Française de Psychanalyse. Tout récemment, dans le cadre de conférences analytiques données annuellement à Sainte Anne, Gérard Dedieu-Anglade, Henri Danon-Boileau, Gérard le Gouès et Paulette Letarte ont relancé le débat de l’analyse tardive en développant les thèmes du contre-transfert, de la sublimation, du narcissisme et de la sexualité du senior devant un public de plus en plus nombreux et de plus en plus participant. Les idées et la pratique font désormais leur chemin.

 

Le vieillissement psychique

Le vieillissement psychique n’est pas un événement comme la naissance, mais un processus lent et progressif comparable à celui de la croissance, et à certains égards au symétrique inverse de la croissance. On peut lui assigner un début puisque ce vieillissement commence au moment où le fantasme d’éternité rencontre une limite jusque-là ignorée par la libido, dès que ce fantasme est mise à mal par l’apparition d’un fléchissement durable, que ce fléchissement soit une baisse de séduction chez la femme ou une réduction de puissance chez l’homme.

Le fantasme d’éternité consiste à penser que la mort ne nous menace pas vraiment, comme si la mort n’était qu’un malheur arrivant aux autres. Ce fantasme est alimenté par la conviction narcissique du moi en son immortalité : le moi dès l’origine se pose comme s’il était impérissable – à l’instar de l’inconscient dont il est issu et où il reste partiellement plongé – tant qu’il n’a pas suffisamment reconnu la castration qui l’oblige à s’admettre périssable, c’est-à-dire engagé dans une expérience limitée.

Le début du vieillissement peut en conséquence être situé à mi-vie, en articulation avec la crise du milieu de la vie. La crise du milieu de la vie a été décrite par Elliot Jaques. Elle correspond à l’arrivée sur la scène mentale d’une nouvelle donnée : celle de notre inéluctable finitude. Cette nouveauté déstabilise l’économie de la vie sexuelle. Par exemple, la génitalité corporelle et la génitalité psychique cessent d’avoir le même destin : la génitalité corporelle diminue avant la génitalité psychique. Ce décalage temporel crée un écart dans le Moi du sujet vieillissant, un écart qui ébranle son narcissisme jusqu’à provoquer des troubles de l’identité, en particulier lorsque les performances corporelles ne sont plus au rendez-vous du désir comme elles l’étaient auparavant. C’est la prématurité du vieillissement corporel par rapport au vieillissement psychique qui engage l’expérience de terminaison.

L’ expérience de terminaison affecte l’appareil psychique de plusieurs façons. Au cours de la jeunesse et de la vie adulte, l’illusion développementale qui entourait nos perspectives de croissance nous donnait à espérer que nous finirions bien par obtenir ce que nous désirions, si ce n’était aujourd’hui ce serait demain. Or, à mi-vie cette illusion est altérée par une nouvelle épreuve de réalité. En effet, ce qui n’a pas été vécu, perd progressivement ses chances de l’être un jour. L’avenir se rétracte en peau de chagrin. Le manque commence vraiment à manquer, sans espoir de satisfaction, même différée. Jusque là on pouvait à la rigueur jongler avec la castration, faire comme si celle-ci était évitable, au moins jusqu’à un certain point. A présent, il faut vraiment vivre avec elle. Lorsque l’âge des artères se met à compter, les fantasmes installés par nature dans l’intemporalité, sont contrecarrés par une réalité de plus en plus défavorable. La toute puissance infantile perd les moyens de son ambition.

Le vieillissement impose au Moi une nouvelle épreuve de réalité. Pour le sujet vieillissant, l’arrivée de l’irréversible sur la scène mentale associé au vécu de baisse de performances induisent un sentiment de déclin, d’engagement sur une pente de descente.

Métapsychologiquement, le vieillissement est un processus de mise en tension du Moi d’avec le Ça. Parce que le Moi sait qu’il va mourir, face au Ça qui l’ignore, l’appareil psychique entre dans un conflit de finitude, un conflit topique. Ce conflit inhérent à la seconde moitié de la vie se caractérise par une mise en tension d’un Moi qui reconnaît, au moins partiellement, son vieillissement et sa mort annoncée, avec un Ça installé par essence dans l’intemporalité. Le conflit se joue à partir du degré de reconnaissance de la finitude et du désir d’éternité, et réciproquement. Ce conflit topique se déroule sur un fond d’épreuve de réalité constituée par une baisse de performances et une lente diminution du plaisir à vivre. C’est dire combien la solidité du Moi est ici fortement sollicitée ; c’est de cette solidité – et a contrario de sa faiblesse- que dépend l’organisation à long terme de la pente psychique du vieillissement.

 

Les époques

Cliniquement, le sujet vieillissant situé à mi-vie et le grand vieillard en fin de vie ne se soignent pas, psychiquement, de la même façon. Des écarts importants les séparent ; leurs niveaux d’efficience, leurs ressources sont très différents. En tenant compte de ces écarts on est conduit à distinguer, empiriquement, quatre catégories de patients : celle de l’adulte vieillissant, celle de l’adulte vieux, celle du vieillard, puis celle du vieillard malade physiquement.

L’adulte vieillissant entre dans la carrière à mi-vie, quand il découvre que l’envie de repousser la question de sa fin à plus tard – comme il l’avait souvent fait jusque là – est sérieusement combattue par le constat qu’il a déjà vécu la moitié de son existence, et que le temps dont il dispose désormais est plus court que celui qu’il a déjà vécu. Une page se tourne qui oblige à la prise de conscience. Comme Valéry, il constate que “Le temps du monde fini commence“. Mais cette prise de conscience peut toujours être contrariée par une mise en jeu de mécanismes de défense, notamment le refoulement, la dénégation voire le déni.

L’adulte vieux se place à son tour entre deux niveaux interactifs, entre l’arrêt de son investissement sublimatoire majeur et la durée efficace de l’investissement qui lui succède sous la forme par exemple d’une activité de remplacement. Par activité de remplacement on peut entendre tout ce qui est intervention en seconde ligne allant d’une responsabilité dans un champ de compétence habituel à l’exercice de la grand-parentalité par exemple. L’adulte vieux est un être autonome à qui ses fonctions corporelles et mentales permettent de mobiliser des investissements d’une activité vers une autre. Statistiquement, dans notre hémisphère nord actuel, il se situe généralement entre la mise à la retraite et le virage des 80 ans. Pourquoi 80 ans ? Parce que l’observation clinique révèle l’existence d’un fléchissement assez rapide des capacités mentales au delà de cet âge.

Une sous-catégorie d’adulte vieillissant mérite d’être citée ici : celle de la maturité. La maturité peut se définir comme l’état heureux du sujet qui bénéficie avantageusement de la réduction des tensions psychiques – ce qui lui permet de disposer d’un bonus énergétique pour ses productions mentales – sans souffrir encore d’une réduction de ses performances corporelles et sublimatoires. Les intellectuels et les artistes sont généralement les plus représentés dans cette catégorie, ainsi que les politiques.

Le vieillard est un être fragilisé par une perte notable de ses capacités physiques et mentales. Psychiquement, c’est un être qui s’installe dans le temps présent comme pour retarder l’écoulement du temps qui le conduit vers l’issue fatale. Si par bonheur il a engrangé un bon patrimoine de connaissances et d’expériences, le désir de les mettre en forme, d’en faire le récit ou le commentaire est généralement ce qu’on peut espérer de mieux tant l’activité intellectuelle est encore celle qui réclame le moins d’énergie pour conduire à un résultat acceptable, capable de conforter son narcissisme. Ce vieillard a généralement plus de 80 ans ; sa vie se rétrécit au champ d’expérience compatible avec ses ressources d’aujourd’hui. Tant qu’il échappe à la dépression on peut considérer que sa vie tardive est plutôt réussie. Sa vie relationnelle s’organise alors autour de la conservation des acquis.

Le vieillard malade n’est pas nécessairement plus vieux, civilement, que son contemporain. Pourtant tout se passe comme s’il l’était parce que son existence est alourdie par le handicap physique. La pathologie somatique ajoute à l’usure du temps, au point que sa clinique devient une sorte de clinique psychosomatique obligée. Son état clinique le situe dans une catégorie particulière, transitoirement ou définitivement. Toutefois, il faut noter que ce vieillard malade, somatiquement diminué, ne représente pas plus de 20% des sujets âgés. Ce qui veut dire que 80% de nos seniors connaissent aujourd’hui un vieillissement ouvert sur pas mal de possibles.

Psychiquement, ces quatre catégories vieillissantes se chevauchent un peu ; leurs limites ne sont jamais absolues. Dans chacune d’elles, l’important consiste à évaluer pour un sujet donné ce qui pèse le plus sur son psychisme : ou l’activation d’une conflictualité ancienne que l’analyste peut espérer libérer par une interprétation du transfert, ou l’actualité d’une souffrance qu’il cherchera d’abord à réduire par une position contenante. L’essentiel consiste à évaluer quel type de parcours analytique le patient est encore capable d’effectuer, de façon à ce que cet effort lui soit d’abord utile.

Ainsi les deux premières catégories relèvent plutôt de la d’une cure type, les deux autres exceptionnellement au point qu’on préférera pour elles une psychothérapie analytique ajustée.

 

Le travail psychanalytique

Auprès de jeunes adultes, voire d’enfants, souffrant de conflits névrotiques les psychanalystes sont habitués à rechercher l’origine des troubles névrotiques dans la réactivation d’un conflit précédent. La découverte et la compréhension du passé leur permettent d’éclairer la conflictualité d’aujourd’hui à partir de l’analyse du transfert ; ils proposent une compréhension selon une perspective génétique.

Auprès d’adultes présentant des défaillances de la psyché, ils portent leurs efforts sur les instances dont l’insuffisance est jugée responsable de somatisations, comme en clinique psychosomatique ; ils choisissent alors une approche structurale.

Les sujets vieillissants dont les troubles appartiennent aux groupes précédents, nous apprennent néanmoins à privilégier une troisième voie : puisque le temps des restructurations mentales est passé, que l’enquête génétique serait interminable ainsi que l’avait bien vu Freud, mieux vaut porter les efforts analytiques sur le processus lui-même, c’est-à-dire sur la vie mentale d’aujourd’hui. Autrement dit, au cours de la seconde moitié de la vie du patient – mais aussi de la seconde moitié de la vie de l’analyste – l’ambition thérapeutique se centre d’abord sur le présent, sur la vie mentale telle qu’elle est relancée par le jeu transférentiel, tout en visant les interprétations génétiques et structurales encore possibles.

Pour l’abord psychique du vieillard, et du vieillard malade, les paramètres de la cure sont remis en cause parce qu’un changement majeur survient dans l’économie psychique du patient. Le sujet vieillissant a beau savoir, intellectuellement, qu’il faut abandonner le rêve d’éternité, une chose est de le savoir, une autre est de l’accepter. Une fin sexuelle ou professionnelle, la perte d’un compagnon coûtent cher à l’économie psychique, d’autant plus cher que les capacités d’investissement se sont déjà érodées à bas bruit. Le sujet vieillissant manque de fonds propres. Sa vie mentale se crispe sur le présent, ou sur un passé idéalisé, tellement que l’analyste n’a souvent pas d’autre choix que de travailler la situation actuelle, que de rechercher les moyens de la contenir plutôt que d’interpréter une conflictualité irrecevable à ce moment-là.

Ce faisant, l’analyste opère un changement de plan. D’habitué qu’il était à axer son travail sur l’interprétation de la conflictualité, source principale de la souffrance névrotique du sujet jeune ou moins jeune, il découvre que la situation vieillissante l’incite d’abord à aider le patient âgé à vivre jusqu’au bout. Pour atteindre son objectif, il doit investir d’emblée et solidement les processus mentaux de son patient vieillissant tels qu’ils sont dans l’actualité de la séance. Ensuite, si l’évolution le permet, c’est-à-dire si le patient investit à son tour ses propres mouvements psychiques, l’analyste pourra s’autoriser des incursions dans l’histoire du patient. Ces incursions sont pertinentes dans la mesure où elles sont bien supportées par le patient, tant qu’elles ne menacent pas son équilibre actuel, et parce que l’analyste a de bonnes raisons de penser que l’interprétation d’un conflit ancien sera réductrice de souffrance. Une opération plus difficile à réussir qu’on ne le pense car le patient qui vit une castration réelle – et pas seulement fantasmatique – en inflige une autre à l’analyste. En sorte que l’analyse du contre-transfert devient aussi l’analyse d’une castration analytique.

 

But et limites du travail tardif

Comme nous venons de le voir, un certain travail psychique est possible, malgré l’âge du patient dès que l’analyste a pu lever en lui-même la résistance qui lui faisait considérer la clinique tardive comme un obstacle infranchissable. Car, les patients vieillissants, même très âgés, peuvent être secourus tant qu’ils conservent une appétence pour la vie mentale. Une appétence d’autant plus porteuse de capacité relationnelle que leur structure mentale antérieure les y portait déjà, et d’autant plus facile à relancer qu’un travail analytique précédent l’avait déjà développée. En ce sens, l’âge de la souplesse associative et celui des défenses compte plus que l’âge du patient.

Le psychanalyste de la seconde moitié de la vie est aidé dans son travail par la capacité du patient à rêver, à s’intéresser à ses rêves, à associer autour du récit des rêves, à tirer parti des commentaires proposés dans le transfert. Car avec l’avancée en âge du patient, le psychanalyste travaille plus dans le transfert que sur le transfert lui-même. Cette limite technique peut-être jugée irritante par un analyste jeune, impatient de mettre en œuvre sa puissance analytique toute neuve. Néanmoins, cette limite technique n’est pas trop frustrante pour l’analyste confirmé tant qu’il peut retrouver de l’infantile dans l’inconscient de son patient.

Chaque fois qu’un jeu transférentiel s’instaure bien, l’analyste peut aider le patient à regagner quelques points dans son niveau d’organisation habituel, puis à les conserver plus longtemps. Ce qui importe, pour le clinicien, c’est de se doter des moyens psychiques qui lui permettent de rester auprès de son patient âgé sans trop s’appauvrir, ni se déprimer. Sans quoi l’aventure sera désastreuse pour chacun des protagonistes. Le courage ne suffit pas, il faut rechercher les conditions d’une relance créatrice, même discrète afin que les protagonistes produisent le carburant narcissique nécessaire à l’entreprise. Alors ils pourront examiner ensemble, sans trop d’effroi, comment se conjuguent encore Eros et Thanatos.

 

Bibliographie

Abraham K., Le pronostic du traitement psychanalytique chez les sujets d’un certain âge, in Œuvres Complètes, t.2,(1913-1925), Paris, Payot, 1966, pp 92-96.

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Freud S. 
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King P., The life cycles as indicated by the nature of the transference in the psychoanalysis of the middle-aged and elderly, in : International Journal of Psychoanalysis, 1980, 61, pp 153-160

Le Goues G.
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Simburg E. J., Psychoanalysis of the older patient, J. of the Amer. Psychoanalytic Association,1985, t.35, n°1, pp 93-115.

    
 

Claude Balier

La psychanalyse et les « agirs »

Historique

Conceptualisation

Cadre nosographique

Thérapeutique

Bibliographie

 

 

Le terme « agirs » est employé ici dans le même sens que « actings » ou « passages à l’acte », soit une substitution de la pensée par l’acte. Une confusion a toujours existé entre l’action, ou mise en acte de la pensée et réalisation d’un acte pour remplacer le travail de mentalisation.

P.L. Assoun (1985), en étudiant l’acte chez Freud, remarque qu’il n’a pas été réellement traité en tant que tel, le souci de Freud étant de le rattacher aux mouvements psychiques sous-jacents. Il est beaucoup plus question de l’action comme aboutissement des motions pulsionnelles après l’intervention du travail psychique. C’est la définition de « l’action spécifique » par laquelle une excitation sexuelle se transforme soit en poussée et décharge accompagnée de satisfaction lorsqu’elle rencontre l’objet, fût-ce de façon hallucinatoire, soit en angoisse lorsqu’elle en est empêchée par des processus internes.

Pour cet auteur, on retrouve les actes sous forme d’actes symptômes comme expression de motivations inconscientes, ou d’actes-répétition animés par la compulsion de répétition (reprises d’un traumatisme initial) ; quant aux actes du pervers, ils tendent à annuler toute intériorité.

 

Historique

L’ambiguïté demeure dans les diverses appellations entre action et acte, de même entre réalisation du fantasme et comportement. J. Laplanche et J-B. Pontalis, dans leur « Vocabulaire » (1967), traduisent le terme « Agieren » utilisé par Freud à plusieurs reprises par « mise en acte » en soulignant la forme transitive de transformation de la pulsion en acte. « Acting out » a prévalu longtemps du fait que les anglo-saxons se sont préoccupés très tôt des formes pathologiques proches de la psychose se manifestant par des troubles du comportement. « Out » étant utilisé dans le sens « sortie de soi » et non hors de la cure comme on le comprend souvent, de sorte qu’une distinction entre « acting in », se manifestant dans la cure et « acting out », en dehors, n’est pratiquement plus utilisé.

En 1967 le rapport de J. Rouart au congrès des psychanalystes de langues romanes, intitulé : « ”Agir” et processus psychanalytique », traduit le souci de demeurer au plus près de la clinique de la cure. Il distingue en effet les actings en rapport avec l’inconscient et avec le transfert, de ceux qui entrent dans la catégorie des troubles du comportement, plus souvent étudiés d’ailleurs par les auteurs anglo-saxons.

Le congrès de 1986 sur « Fantasme et action », titre du rapport de M. Perron-Borelli et R. Perron (1987) traduit la même préoccupation. Cependant le terme « passage à l’acte » est plus communément employé en France à partir de cette époque.

Ce désir de « coller » à la cure pourrait bien venir de la nécessité de se différencier ou, en tout cas, de ne pas entretenir de confusion avec la pratique de la psychiatrie dont le terme « passage à l’acte » fait référence à de nombreux troubles du comportement baptisés parfois un peu trop facilement « psychopathie.»

Reste par ailleurs le problème de la démarcation avec la criminologie. Lors d’un congrès publié en 1949, Anna Freud a opposé les actings out des névrosés à ceux des délinquants, des toxicomanes et des déséquilibrés.

Lors du congrès de criminologie à Rome, en 1950, S. Lebovici, P. Mâle et F. Pasche, (1951) ont publié dans la revue française de psychanalyse un texte sur « Psychanalyse et criminologie.» Ils ont souligné, entre autres choses, la nécessité de ne pas confondre fantasmes et actes. Le crime d’Œdipe, fondement de la théorie analytique, est de l’ordre du fantasme, de la construction psychique et n’est pas à transposer purement et simplement pour expliquer le parricide.

De nombreux auteurs, par ailleurs, ont tenté de cerner la personnalité du criminel, en mettant l’accent, notamment sur le fonctionnement de type narcissique.

On peut dire, en définitive, que les diverses dénominations des agirs recouvrent chacune une conceptualisation de l’acte et trahissent le souci de séparation des disciplines de pensée avec la crainte pour chacune d’elles, de perdre ses bases de références. L’acting out a été pendant longtemps et reste encore un terme souvent utilisé en psychanalyse. Le passage à l’acte nous vient de la psychiatrie, celle-ci ayant à cœur de le rattacher à une pathologie dûment répertoriée (DSM IV et CIM 10). « Trouble du comportement » est un terme plus volontiers employé pour désigner les faits délinquants de nature agressive, fussent-ils de nature pathologique au sens psychiatrique du terme.

 

Conceptualisation

Intervenant lors du rapport de J. Rouart, M. de M’Uzan (1977) a établi une distinction claire entre ce qu’il a appelé des actings out « directs » et « indirects », les seconds se rapportant à la névrose de transfert, les premiers ayant trait aux névroses de comportement et de caractère, les psychopathies et certaines affections psychosomatiques. L’analyse métapsychologique de ces deux états proposée par M. de M’Uzan restera à mon sens un repère fondamental pour les travaux ultérieurs sur ce sujet.

Si les « actings out indirects » demeurent dans le champ de la réalisation libidinale, recherche répétée donc du plaisir, les « actings out directs » sont marqués par la nécessité de la décharge, la prévalence de l’économique, la pauvreté du symbolique et la valorisation du perceptif (on reconnaît là l’esprit des travaux de l’auteur sur l’organisation psycho-somatique avec P. Marty). L’acting n’est pas l’équivalent d’un souvenir mais plutôt la trace d’une action, en référence à une situation ancienne réelle et réactualisée.

Vingt ans plus tard, lors d’une discussion dans un séminaire de perfectionnement, d’après A. Barbier (1987), M. de M’Uzan aurait assoupli sa position après une discussion avec J. Chasseguet-Smirgel pour laquelle l’économique pur n’existe pas en tant que traduction de l’excitation et qu’il y a toujours un sens.

Cependant dans son texte « les esclaves de la quantité » (1994) M. de M’Uzan, en reprenant le thème de la prévalence de l’économique, écrit : « En fait, ce que l’on croit découvrir dans l’acte n’est qu’un ajout, introduit secondairement et souvent dépendant de l’environnement socio-culturel » (p. 161).

J. Chasseguet-Smirgel (1987) elle-même fait de toutes façons référence aux manifestations d’une structure précoce, ce qu’elle appelle « la matrice archaïque du complexe d’Œdipe » pour expliquer le recours à une « voie courte » de décharge, applicable aux actings out, à la perversion, à l’idéologie de toute-puissance (« activisme politique » par exemple), et à la délinquance, plutôt qu’à l’élaboration.

Ces diverses réactions nous amènent à nous préoccuper davantage de la nature des processus en cause dans les agirs : traumatisme initial, compréhension de la répétition, qualité de la décharge, places de la perception et de la représentation, modalités des motions pulsionnelles.

 a.   Les traumatismes

De nombreux auteurs ont travaillé sur la notion de traumatisme, puisqu’elle jalonne toute la théorie psychanalytique. Appliquée d’abord à la formation de la névrose hystérique, elle a été renouvelée par Freud dans « Au-delà du principe de plaisir », où l’on trouve la conception de la « névrose traumatique » marquée par la répétition ayant pour finalité de retrouver le premier traumatisme et tenter ainsi d’établir des liaisons. La nature du traumatisme est essentiellement d’ordre économique : un surcroît d’excitation réalisant une effraction du Moi. Cependant ce surplus d’excitation non intégrable peut être provoqué par des événements produisant un choc ou au contraire, paradoxalement, par un non-évenement créant un vide dans la psyché.

Ainsi C. Janin (1996), distingue un « noyau froid » du traumatisme caractérisé par le non-respect des besoins de l’enfant, à l’origine d’une atteinte narcissique et un « noyau chaud », dans lequel intervient un certain degré de sexualisation, deuxième temps du traumatisme, pouvant masquer le premier.

Les psychosomaticiens se sont évidemment intéressés à la nature des traumatismes. On peut, d’une certaine manière, rapprocher la décharge de l’excitation non élaborable selon une voie somatique, de celle réalisée par les comportements.

J. Press (1999) a repris à son compte la notion » d’état traumatique » utilisée par les psychosomaticiens. Pour cet auteur il s’agirait d’une excitation provoquée par une non-inscription, donc d’un irreprésentable, créé par l’absence de réponse de la part de l’objet à un mouvement pulsionnel. L’atteinte narcissique est alors de l’ordre de l’effondrement. L’état traumatique est à distinguer de la névrose traumatique donnant lieu à un certain travail d’élaboration.

b.   Passage à l’acte ­ recours à l’acte

Ces divers travaux confirment les sens différents que j’ai été amené à donner aux agirs en étudiant les comportements violents en relation avec la délinquance (Balier 1988 ­ 1996). J’ai distingué en effet ceux qui traduisaient une certaine élaboration psychique comme, par exemple la fétichisation de l’objet que l’on constate chez les pédophiles, ou la substitution des objets parentaux à travers les multiples provocations réalisées par les psychopathes. Par ailleurs j’ai identifié de nombreux cas de violences, souvent extrêmes, revêtant en tout cas un caractère impulsif ou un besoin impérieux, comme une réponse de survie à une atteinte narcissique de l’ordre de l’effondrement (« agonie primaire » de Winnicott).

On peut alors, en tenant compte des processus sous-jacents conduisant à une mise en acte, discerner, parmi les agirs, les passages à l’acte qui contiennent malgré tout une certaine forme de mentalisation confirmée d’ailleurs par la tentative de liaison dans la répétition (Au-delà du principe de plaisir) et les recours à l’acte, dont la seule expression est une manifestation de toute-puissance face à un objet externe susceptible de réveiller le traumatisme irreprésentable et suscitant ainsi une menace d’anéantissement. En dehors de l’acte, le sujet est protégé par le clivage et le déni de réalité. J’ai proposé le viol comme modèle du recours à l’acte (Balier ­ 1997), en le réintégrant dans la sphère des graves perturbations du développement psychique, alors que la psychiatrie méconnaît complètement son caractère pathologique. D’une manière générale la psychiatrie ignore d’ailleurs le clivage que la psychanalyse a identifiée comme l’une des défenses primaires contre l’angoisse, en deçà du refoulement.

c.    Le processuel

Dès lors, en considérant l’atteinte narcissique du « traumatisme froid », marquée par le déferlement d’une excitation dont la source demeure du domaine de l’irreprésentable, on voit bien qu’on ne pourra pas travailler, dans le cadre d’une approche analytique, avec les représentations. Il faudra par contre s’attacher à la reconstruction des processus. C’est la voie ouverte et suivie par S. et C. Botella, qui écrivent en 1995 : « Le processuel représente pour nous la possibilité d’étudier le mouvement psychique en lui-même, indépendamment des contenus représentationnels » (p. 353). Cette voie, poursuivie par les auteurs qui s’attachent à comprendre les tous premiers développements de la psyché, dégage donc des perspectives thérapeutiques pour des syndromes jugés jusque là inabordables.

On perçoit en même temps le cheminement du mouvement psychanalytique vis à vis des agirs : hanté d’abord par la crainte de s’aventurer hors la cure, il a progressivement attribué une fonction spécifique à l’objet que Freud craignait de lui reconnaître aux dépens de la pulsion (Green, 1999), puis il a approfondi toujours plus avant le jeu des processus sous-tendant l’accès aux représentations sans forcément passer par celles-ci. Une telle perspective convient particulièrement à la pathologie psychosomatique et à la pathologie comportementale, chez lesquelles le système représentatif est défaillant. On remarquera au passage le rapprochement entre les deux pathologies.

Cadre nosographique

Il est imprécis et extensif, comprenant diverses formes pathologiques marquées par un défaut d’élaboration psychique et le recours à une modification de la réalité externe.

Il a d’abord été fait référence aux névroses actuelles caractérisées, pour Freud, par la préeminence des conflits actuels sur ceux d’origine infantile. Le terme névrose ne rendant pas compte de la défaillance d’organisation interne lorsqu’il est question d’agirs répétés, on a proposé à plusieurs reprises celui de « psychose actuelle.» De même on a utilisé celui de « psychose de caractère » au lieu de « névrose de caractère.»

La « névrose traumatique » garde évidemment droit de cité, surtout en fonction des caractères que Freud lui a assignés dans « Au-delà du principe de plaisir » : compulsion de répétition et absence d’élaboration.

La psychopathie est l’exemple même du passage à l’acte répété avec défaut de mentalisation, illustré par l’expression « empreinte en creux » de Flavigny.

Chaque catégorie nosographique de la psychiatrie peut donner lieu à un passage à l’acte, dirigé contre soi-même (suicides) ou contre l’autre (meurtre délirant ou parricide du schizophrène par exemple). Les perversions sexuelles répondent dans l’ensemble à une fétichisation de l’objet. Le degré de mentalisation est variable et demande à être apprécié. J. Mac Dougall (1996) a montré qu’un travail proche de la cure peut être effectué dans un certain nombre de cas. Elle les fait entrer d’ailleurs dans un cadre plus vaste de « conduites addictives.»

La perversion de caractère utilise le plaisir à mettre l’autre en échec, à des fins de restauration narcissique. Le triomphe narcissique culmine au prix d’une véritable destruction de l’autre dans la « perversion narcissique », ainsi appelée par P.C. Racamier (1992).

La délinquance n’est pas une pathologie en elle-même. Mais on a vu que les comportements violents peuvent faire l’objet d’une analyse métapsychologique.

Les agirs des adolescents représentent un cas particulier. Les auteurs ont souligné la fragilité de l’identité à cet âge et la peur des représentations du monde interne.

R. Cahn (1987), distingue deux cas de figure :

▪   les adolescents dont les actings traduisent une peur de perte d’objet en rapport avec leurs difficultés d’accéder à la position dépressive. L’acting est manière de s’affirmer. C’est en somme ce que j’ai appelé « passage à l’acte.»

▪    à l’opposé, ceux qui sont confrontés à une angoisse de néantisation, une détresse totale, « un gouffre de non-être », qui cherchent à réaliser par l’acte un colmatage urgent du niveau des défenses psychotiques. On retrouve bien la thématique du « recours à l’acte.»

Thérapeutique

La thérapeutique des agirs pose problème au psychanalyste dans la mesure où ils se substituent aux représentations. Aussi, nombre de ces syndromes ont la réputation d’être inaccessibles, sauf aménagements sérieux, à la cure classique.

Cependant j’ai souligné l’intérêt de la position de certains auteurs, et je l’ai défendue moi-même, recommandant de s’adresser directement aux processus qui sous-tendent les représentations. De cette façon, j’ai pu mettre en place un traitement des comportements violents relevant des principes psychanalytiques et impliquant un certain nombre de données :

▪  Utilisation du cadre pénitentiaire pour la mise en place d’un cadre thérapeutique susceptible de développer une fonction de pare-excitations.

▪  Entretiens en face à face avec un engagement actif de la part du thérapeute. Des questions, parfois incisives, auront pour but de transformer les esquives défensives en questionnement sur soi.

▪  Si le principe de neutralité n’est pas remis en cause, C. Parat (1995) parle « d’affect partagé.» Dans le cas présent il ne s’agit pas, bien sûr, de s’apitoyer sur la situation actuelle du sujet, ni de remettre en cause l’action de la loi, mais de percevoir la détresse sous-jacente inhérente au traumatisme initial.

▪  J’ai relaté dans deux articles (Balier 1998) les modalités de la première rencontre et du travail d’élaboration qui s’ensuit. Je les résumerai de la façon suivante : la manifestation d’intérêt de la part du thérapeute pour ce qui est au-delà du récit, doublée d’un léger recul traduisant l’interrogation et le désir de comprendre, réveille la trace de l’objet primaire. Tout se passe alors comme si le sujet se voyait dans le regard de sa mère. De tels entretiens, marqués par l’intensité du face à face, favorisent la production de cauchemars qui indiquent la transposition de la perception à un niveau hallucinatoire. Ainsi se manifeste un premier accès au système représentatif d’un traumatisme initial mis de côté par un clivage.

De son côté, A. Ciavaldini (1999), directeur d’une recherche sur les agresseurs sexuels, a démontré le bien fondé d’une telle attitude puisque la majorité de ces patients, pourtant réputés inaccessibles, ont demandé à bénéficier d’une psychothérapie.

La pathologie des « agirs », lorsqu’elle tend à effacer les représentations, se situe dans le champ de ce que A. Green (1999) a appelé « l’indiscrimination affect-représentations », au même titre, dans un autre domaine, que les somatoses. C’est en quelque sorte une zone limite pour la psychanalyse. Cependant nombre d’auteurs, sans rien renier des principes de base, révèlent qu’ils aménagent le cadre et les pratiques pour venir en aide à des patients dont la mentalisation est pour le moins incertaine. Ainsi s’étend singulièrement le domaine d’action de la psychanalyse.

 

Bibliographie

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(1996) Psychanalyse des comportements sexuels violents, Paris. Puf. Le fil rouge
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Barbier, A. (1987) L’agir, l’acte et l’action en psychanalyse, Revue française de psychanalyse. N°4 p. 1101-1121.

Chasseguet-Smirgel, J. (1987) « L’acting out », quelques réflexions sur la carence d’élaboration psychique, Revue Française de Psychanalyse, N°4. p. 1083-1099.

Ciavaldini ; A. (1999) Psychopathologie des agresseurs sexuels. Paris. Masson.

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Lebovici, S., Male, P. et Pasche, F. (1951) Psychanalyse et criminologie, Revue française de psychanalyse. N° 1, p. 30-61.

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Perron-Borelli ; M. et Perron ; R. (1987) Fantasme et action. Rapport au congrès, Revue française de psychanalyse. N° 2. P. 539 ­ 637.

Rouart, J. (1968) « Agirs « et processus psychanalytique. Rapport au congrès, Revue française de psychanalyse. N° 5-6. p. 8

Décès d’Henri DANON-BOILEAU

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La Société psychanalytique de Paris a la tristesse d’annoncer le décès de

M. Henri DANON-BOILEAU, membre de la SPP de 1962 à 2014

survenu le 1er mai 2014.

Les membres de la SPP s’associent à la peine de sa famille et de ses proches.

Société psychanalytique de Paris, 187 rue Saint-Jacques,
75005 Paris.

    
 

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Une formation spécifique à la PEA est incluse au programme scientifique de la COPEA. Elle est prise en charge par la Commission d’Enseignement conjointement avec la COPEA.

 

Monique Dechaud-Ferbus et Marie-Lise Roux

La Psychothérapie psychanalytique corporelle (issue de la relaxation Ajuriaguerra)

Actualisation 2014

Origine de la méthode

C’est au premier congrès de psychosomatique de Vittel en 1960 que Julian de Ajuriaguerra fait se rencontrer le dialogue tonico-émotionnel et la psychanalyse. Il crée alors ce qu’il appelle la relaxation, bien différente des autres relaxations en ce qu’elle n’utilise ni induction ni consigne ni suggestion. En 1972, Marianne Strauss et Marie-Lise Roux avec François Sacco et l’équipe de Ste Anne créent l’Association Pour l’Enseignement de la Psychothérapie de Relaxation (APEPR). La relaxation devient la psychothérapie de Relaxation. une psychothérapie d’inspiration psychanalytique. Dans la suite des travaux des psychanalystes autour de la psychose, des états limites et de la psychosomatique,la psychothérapie de relaxation s’inscrit alors dans le champ des extensions de la psychanalyse défini par la Société Psychanalytique de Paris (SPP) d’où ses membres fondateurs émanent. Ils poursuivent leurs recherches sur la théorie de la pratique, et en 2008, Monique Dechaud-Ferbus avec Marie-Lise Roux et leur équipe créent l’AEPPC, Association pour l’Enseignement de la Psychothérapie Psychanalytique Corporelle, qui se caractérise comme pratique psychanalytique utilisant plus particulièrement la perception et la sensori-motricité dans la médiation corporelle, le patient étant allongé sur le divan et l’analyste situé dans le champ de son regard. Ce travail psychanalytique spécifique des organisations non névrotiques prend en compte les défaillances des relations archaïques et s’avère être un apport pour toute organisation psychique.

Approche théorique et technique de la méthode

Largement inspirée par les travaux psychanalytiques à partir de Freud, la recherche en Psychothérapie Psychanalytique Corporelle s’appuie essentiellement sur les travaux de psychanalystes qui se préoccupent de psychosomatique, des psychoses et des états limites. A partir de la pratique psychanalytique, nous avons rencontré des patients dont la problématique principale n’était pas centrée sur l’Œdipe. Plus qu’avec les refoulements, nous avons appris à travailler avec des répressions, des régressions, des dénis et des clivages, des déformations du moi, des défauts de son organisation qui précèdent et s’associent à l’organisation de la psyché.

La Psychothérapie Psychanalytique Corporelle (PPC) est un aménagement du dispositif psychanalytique classique qui utilise la médiation corporelle pour reprendre les insuffisances et les distorsions des relations primaires. Sa spécificité est de privilégier dans la relation transféro – contre-transférentielle les états du corps. Cela confronte le thérapeute à la vie émotionnelle dans ce qu’elle a de plus cru, et à tout ce qui n’a pu s’élaborer psychiquement . C’est pourquoi les membres de l’AEPPC ont une formation psychanalytique et ses membres formateurs sont membres de l’Association Psychanalytique Internationale (API). La Psychothérapie Psychanalytique Corporelle (PPC) a été conçue il y a quarante ans dans le service où travaillait le Professeur Julian de Ajuriaguerra à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, avant qu’il ne parte à Genève où il a étendu le développement de la méthode de relaxation en Suisse et en Italie. En France, les recherches théorico-cliniques des psychanalystes de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) ont soutenu son développement dans le cadre de l’APEPR, et ces recherches se poursuivent aujourd’hui dans le nouveau cadre de l’Association pour l’Enseignement de la Psychothérapie Psychanalytique Corporelle, l’AEPPC. Selon Julian de Ajuriaguerra, « Dans les expériences primaires il n’existe aucune dichotomie entre le corps et le psychisme …Dans l’habitacle qui est son corps et qui lui est donné, l’enfant est habité. En lui ses besoins s’expriment, ses pulsions se manifestent, c’est lui qui subit les émotions …Pendant une longue phase, le corps est récepteur et réceptacle, spectateur et acteur, il est lui même et l’autre par un transitivisme qui suit les lois des mécanismes de projection et d’introjection. L’enfant vit un dialogue protopathique au cours duquel la communication affective se fait sous la forme d’un corps donnant et refusant ». C’est dire l’importance que l’Association pour l’Enseignement de la Psychothérapie Psychanalytique Corporelle, l’AEPPC, accorde au « dialogue tonico-émotionnel » dans la relation thérapeutique. Ainsi que nous l’avons dit, la psychothérapie psychanalytique corporelle, la PPC, qui s’inscrit dans le champ des extensions de la pratique psychanalytique, propose un aménagement de la cure psychanalytique dite classique par l’introduction de la médiation “perceptivo-corporelle” entre le patient et le thérapeute ; celle-ci tient compte des défaillances psychiques du patient qui se manifestent par une insuffisance de la fonction médiatrice du langage verbal. Le travail de l’analyste s’oriente non seulement sur les rêves, les fantasmes et les associations du patient (qui sont souvent absents ou réduits dans les structures concernées), mais surtout sur les états du corps. Le corps du sujet prend alors son statut intermédiaire d’être à la fois objet de l’objet – c’est à dire de l’analyste – et objet du sujet. En ce sens il acquiert une fonction transitionnelle. Les états du corps et leur expression verbalisée sont choisis préalablement par l’analyste comme matériaux de son travail thérapeutique. Le corps du sujet devient son corps propre à travers la conjugaison du regard de l’analyste et du sujet sur les manifestations sensori-motrices de ce dernier. Par conséquent, ce travail psychanalytique donne une grande importance à l’auto- observation et à l’expression verbale du vécu corporel dans une relation dite de non dialogue (Pasche). Dans cette relation de non-dialogue, rien n’est ajouté au matériel apporté par le patient. L’analyste s’appuie sur l’expression verbale du vécu corporel du patient pour renforcer son pare-excitations. Le pare-excitations désigne un ensemble de mécanismes psychiques qui opposent un rempart aux puissantes excitations venues du monde extérieur ainsi qu’aux excitations internes, pulsionnelles, qui assaillent le sujet. Le travail au cours du processus de la cure se déroule donc selon un trajet qui va du quantitatif au qualitatif, il évolue vers une métaphorisation progressive. La traduction des états du corps liée aux interventions de l’analyste dans la relation transféro-contre transsférentielle trouve à se figurer et grâce à la mise en mot se dirigent vers la représentation . Ce processus nécessite de l’analyste un travail sur son contretransfert corporel qui est le signe de la relation Le dispositif proposé dans lequel le patient est allongé sous le regard de l’analyste et peut le voir sans difficulté, assure la dissymétrie fondamentale pour l’installation du transfert qui est, ainsi que le dit Freud, le levier de la cure. Mais ce faisant, il reconstitue les caractéristiques essentielles de l’environnement primaire dans lequel le patient s’est développé. La reconstitution des caractéristiques de ce milieu primordial a pour fonction de proposer un contenant et un soutien pour faciliter le renforcement des défenses du moi et l’approfondissement de l’insight. Le divan métaphorise le giron maternel et les genoux paternels (F.Pasche), et son utilisation vectorise la bisexualité psychique constitutionnelle selon Freud. Ainsi, la Psychothérapie Psychanalytique Corporelle, PPC, sollicite à la fois le transfert maternel et paternel dans la recherche d’un transfert de base pour la dynamique du processus. On comprend alors que la Psychothérapie Psychanalytique Corporelle, PPC, est particulièrement indiquée pour les patients psychotiques non dissociés, pour les psychoses froides et ceux qui souffrent de pathologies du narcissisme comme les états limites qui ont tendance aux actings concernant leur corps (tentatives de suicide, auto-mutilation, prises de toxiques, divers recours à la violence etc.). Elle constitue aussi une réponse thérapeutique efficace aux névroses de comportement, aux névroses actuelles, aux affections psychosomatiques et aux problématiques de deuil. Toutefois plus que la symptomatologie, c’est la référence au fonctionnement somatopsychique du patient et à ses failles qui oriente le praticien vers l’indication d’une psychothérapie psychanalytique corporelle, PPC. En effet, chez ces sujets, les bases primaires de l’intégration sensori-motrice sont infiltrées de dysfonctionnements relationnels précoces qui empêchent les processus de symbolisation.

 Le divan, un opérateur, mais un autre divan

Alors que dans la cure psychanalytique habituelle le divan est dans le dispositif une position de repos qui permet au patient comme dans le rêve de quitter la perception pour une introspection de son fonctionnement ,dans la psychanalyse corporelle(PPC) le patient utilise le divan pour se ressentir dans la relation à l’analyste qu’il a dans le champ de son regard .La mandorle ainsi créée permet au patient de faire l’expérience des iimites par la résistance du divan d’une part et la résistance de l’objet d’autre part, dont le regard et le corps en personne posent une autre limite.On peut dire que le divan a une fonction et est un opérateur de la cure Dans la cure de PPC, le psychanalyste utilise un clivage fonctionnel (G.Bayle) de façon à tenir ensemble une écoute des états du corps dans le transfert et une écoute de ses propres états du corps . Il est donc confronté à la vie émotionnelle dans ce qu’elle a de plus primaire et à tout ce qui n’a pas pu s’élaborer psychiquement. C’est pourquoi, il est sollicité contre-transférentiellement aux niveaux les plus inconscients et les plus corporels. De cela découle l’importance accordée au dispositif dans lequel le processus d’élaboration va s’inscrire, et rend impératif l’expérience personnelle de la cure de PPC, en plus d’une psychanalyse personnelle classique pour tout analyste qui souhaite pratiquer la PPC. Ce cadre vise à favoriser un étayage comprenant la fonction de pare-excitations et de contenant, pour qu’un processus d’élaboration puisse se dessiner. « Avoir un mode de pensée psychanalytique par rapport au corps », comme le soulignait J. de Ajuriaguerra. Dans ce travail psychanalytique à médiation corporelle et à partir de la métapsychologie freudienne, nous nous situons dans une autre écoute du fonctionnement psychique où le langage du corps avec ses sensations, les perceptions et la relation tonico- émotionnelle, permet de reprendre les défaillances d’origine primaire de différents dysfonctionnements.

Indications

Dans le champ d’extensions de la psychanalyse, la PPC, s’adresse au patient par la médiation de son corps comme objet limite entre le « dedans » et le « dehors », comme corps psychique lié au tissu somatique . Elle permet de proposer un travail psychanalytique, grâce à l’introduction de la médiation corporelle dans la relation transfert / contre-transfert.à certains patients. Ceux qui souffrent de pathologies dans lesquelles la confusion des espaces psychiques est souvent importantes,de confusion liée à des failles dans les relations les plus précoces et que nous nommons primaires peuvent bénéficier de ce travail Ces failles se présentent aussi chez des enfants et des adolescents dont les troubles relèvent d’entraves à la symbolisation, comme les désordres comportementaux, une hyperactivité, une inhibition des processus de pensée, une difficulté à se concentrer et à se repérer dans l’espace et le temps, un défaut de mentalisation qui fait le lit des décompensations somatiques, des réactions dites caractérielles, etc. Ces troubles peuvent être isolés ou combinés et on observe fréquemment leur association à des difficultés dans le registre de l’écriture. Or, de nos jours, la « mauvaise écriture » est généralement négligée par l’entourage ou bien elle donne lieu à la prescription d’une rééducation qui reste bien souvent sans effet faute de prendre en compte l’existence d’un défaut fondamental chez ces sujets.Ces enfants et adultes présentent une défaillance du processus de symbolisation primaire qui engage le corps. C’est ici que la graphothérapie comme adaptation particulière de la Psychothérapie Psychanalytique Corporelle, prend tout son intérêt. La graphothérapie a été inaugurée dans les années 1960 par Julian de Ajuriaguerra et René Diatkine avec Marianne Strauss , elle est enseignée par Marie- Alice Du Pasquier à l’hôpital Ste-Anne à Paris, dans le service de la psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent où se poursuit son élaboration.. Entrant dans le cadre plus générale de la PPC, la graphothérapie donne la possibilité au moi de vivre une expérience et de se développer en direction d’une autonomisation.

Ainsi, la PPC, permet, dans certains cas, d’accéder à une cure psychanalytique dite classique et, dans d’autres cas, la reprise d’un travail psychique qui avait été bloqué dans une cure psychanalytique classique. En résumé, PPC, dite encore parfois de relaxation, est indiquée préférentiellement dans des états non névrotiques, dans des états psychotiques non dissociés, des états limites et troubles narcissiques, voire narcissiques identitaires, des désordres du caractère et du comportement, c’est-à-dire dans des pathologies de l’excitation, mais aussi dans des affections psychosomatiques. Mais bien sûr, elle peut profiter à quiconque souhaite engager un travail sur soi à partir du corps pour retrouver les traces mnémoniques non encore traduites qu’il est difficile de mobiliser en dehors des mouvements de régression corporopsychique que ce dispositif permet et encadre. C’est “Un autre divan” qui offre un travail psychanalytique aux organisations psychiques qui semblaient en être exclues.

DSM-5

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A propos du DSM-5, quelques réflexions

En alternative au DSM-5 existent plusieurs autres classifications ne répondant pas aux mêmes critères que le DSM :

  • Classification du Pr. Misès : C.F.T.M.E.A. édition CTNERHI 2002
  • Le P.D.M. américain : Interdisciplinary concil of Developmental & learnings disorders 2006
  • L’O.P.D. allemande : Hogrefe & Huber 2000

 

Voir aussi dans la collection Monographies et Débats de Psychanalyse le volume :

Nosographie psychanalytique – juillet 2011

Avec les contributions de André Green, Bernard Chervet, Danielle Kaswin-Bonnefond, François Kamel, Jean Bergeret, Jean-Luc Donnet, Michel de M’Uzan, Vassilis Kapsambelis

 

 

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Ouvrages

BARANDE, Ilse et BARANDE, Robert (1975), Histoire de la psychanalyse en France, Toulouse : Privat. (Regard)

BOLZINGER, André (1999), La réception de Freud en France : avant 1900, Paris : L’Harmattan. (Psychanalyse et civilisations)

CHEMOUNI, Jacquy (1991), Histoire de la psychanalyse en France, Paris : Presses Universitaires de France. (Que sais-je ?)

CHILAND, Colette (1990), Homo psychanalyticus,  Paris : Presses Universitaires de France (Psychologie d’aujourd’hui)

FAGES, Jean-Baptiste (1996), Histoire de la psychanalyse après Freud, Paris : Odile Jacob.

JARRY, André et LOUKA, Jean-Michel (dir.) (1986), Un siècle de recherches freudiennes en France : 1885-1986, Toulouse : Érès.

JACCARD, Roland (dir.) (1982), Histoire de la psychanalyse (tomes 1 et 2), Paris : Hachette.

JALLEY, Emile (2006), La psychanalyse et la psychologie aujourd’hui en France, Paris : Vuibert.

MIJOLLA, Alain de (2010), Freud et la France : 1885-1945. Paris : Presses Universitaires de France

MIJOLLA, Alain de (2012), La France et Freud : t. 1 : 1946-1953 : une pénible renaissance. Paris : Presses Universitaires de France.

MIJOLLA, Alain de (2012), La France et Freud : t. 2 : 1954-1964 : d’une scission à l’autre. Paris : Presses Universitaires de France.

MORDIER, Jean-Pierre (1981), Les débuts de la psychanalyse en France : 1895-1926, Paris : Maspéro. (Petite collection Maspéro)

OHAYON, Annick (2006), L’impossible rencontre : psychologie et psychanalyse en France : 1919-1969. Paris : La Découverte.

ROUDINESCO, Elisabeth (1998), Histoire de la psychanalyse en France : t.1 : 1885-1939, Paris : Fayard.

ROUDINESCO, Elisabeth (1998), Histoire de la psychanalyse en France : t.2 : 1925-1985, Paris : Fayard.

SCHEIDHAUER, Marcel (1985), Le rêve freudien en France : avancées et résistances : 1900-1926. Paris : Navarin/Seuil, (Bibliothèque des Analytica) 

SCHEIDHAUER, Marcel (2010), Freud et ses visiteurs : Français et Suisses francophones (1920-1930), Toulouse : Erès, (Hypothèses)

TURKLE, Sherry (1982), La France freudienne. Paris : Grasset.

  

Revues

(1979) Regards sur la psychanalyse en France, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 20

(1987) Les premiers psychanalystes français dans leur revue, Revue Française de Psychanalyse, vol. 51, n° 1

(2004) Psychanalystes et psychiatres en France, Topique, n° 88

 

Articles

 

BRES, Yvon (1980), Psychanalyse et philosophie en France depuis 1940, Psychanalyse à l’Université, vol. 5, n° 19, - pp. 437-454 

CHASSEGUET SMIRGEL, Janine (1981), Une première introduction de la psychanalyse en France et sa “difficulté”, Revue Française de Psychanalyse, vol. 45, n° 6, - pp. 1383-1387

CIFALI, Mireille (1982), Entre Genève et Paris : Vienne : éléments pour une histoire de la psychanalyse, Bloc notes de la psychanalyse, n° 2, – pp. 91-132

HESNARD, Angelo et LAFORGUE, René (2007), Aperçu de l’historique du mouvement psychanalytique en France (1925), Evolution psychiatrique, vol. 72, n° 4, – pp. 571-580

MEZAN, Renato (1984), Nostra culpa, nostra maxima culpa : sur l’introduction de la psychanalyse en France, Etudes Freudiennes, n° 23, - pp. 115-126

MIJOLLA, Alain de (2007), Petite histoire d’une histoire de la psychanalyse en France, Topique, n° 98. – pp. 37-47

ROUDINESCO, Elisabeth (1986), Documents concernant l’histoire de la psychanalyse en France durant l’Occupation, Cahiers Confrontation, n° 16, – pp. 243-278

Retrouver ces documents dans le catalogue de la bibliothèque Sigmund Freud en cliquant ici


Histoire de la SPP et de ses fondateurs

Création de la SPP  et scission de 1953

BOKANOWSKI, Thierry (2000), Brève histoire de la Société Psychanalytique de Paris,

Psychanalyse internationale, vol. 9, n°2, – pp. 36-37

CHALÈS, Abdel (1970), Les quatre écoles de la psychanalyse freudienne en France, Psychologie, 1970. – pp. 25-31.

LEBOVICI, Serge (1994), Une brève histoire de la Revue française de psychanalyse, Le Carnet psy, n°1, pp. 9

LOEWENSTEIN, Rudolph (1997), Une lettre inédite sur les débuts de la Société psychanalytique De Paris, Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, - pp. 613-617 

MERIGOT, Bernard (1975), Sur les scissions du mouvement psychanalytique français, Le Coq-Héron, n° 51, – pp. 3-7

MIJOLLA, Alain de (1988), La psychanalyse et les psychanalystes en France entre 1939 et 1945, Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, n° 1, - pp. 167-223

MIJOLLA, Alain de (1988), Quelques aperçus sur le rôle de la princesse Marie Bonaparte dans la création de la Société Psychanalytique de Paris. Revue Française de Psychanalyse, vol. 52, n° 5. – pp. 1197-1214

MIJOLLA, Alain de (1989), Les psychanalystes en France durant l’occupation allemande, Paris, novembre 1943, Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, n° 2, - pp. 463-473

MIJOLLA, Alain de (1989), Le Congrès des Psychanalystes des pays romans : quelques éléments d’histoire, Revue Française de Psychanalyse, vol. 55, n° 1, - pp. 7-36

MIJOLLA, Alain de (1995), Les scissions dans le mouvement psychanalytique français de 1953 à 1964, Topique, n° 57, - pp. 271-290

MIJOLLA, Alain de (1996), La scission de la Société Psychanalytique de Paris en 1953 : quelques notes pour un rappel historique, Cliniques méditerranéennes, n° 49/50, - pp. 9-30

 

Revues 

(1976) La scission de 1953 : la communauté psychanalytique en France. Ornicar, Supplément au n° 7

(1976) La scission de 1953 : l’excommunication. Ornicar, Supplément au n° 8

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Les fondateurs de la SPP

ACCARION, Marie-Laurence (2001), Eugénia Sokolnika (1884-1934) : forces et faiblesses de la première psychanalyste en France. s.l. : s.n., 107 p.

Thèse de médecine, Université se Caen.

AMOUROUX, Rémy (2012), Marie Bonaparte : entre biologie et freudisme. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 276 p.

BERTIN, Célia (2010), Marie Bonaparte. Paris : Perrin, 433p.

BOURGERON, Jean-Pierre (1993), Marie Bonaparte et la psychanalyse : à travers ses lettres à René Laforgue et les images de son temps. Genève : Champion-Slatkine, 1993. – 241 p.

BOURGERON, Jean-Pierre (1997), Marie Bonaparte. Paris, Presses universitaires de France, 128 p. (Psychanalystes d’aujourd’hui)

BOURGERON, Jean-Pierre (1997), Adrien Borel (1886-1966). Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, pp. 685-686

BOURGUIGNON, André (1977), Mémorial d’une rencontre : sur la correspondance Sigmund Freud et René Laforgue, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 15, - pp. 235-250

DENIS, Paul (1997), La personne des fondateurs de la Société psychanalytique de Paris et la “Revue française de Psychanalyse” : 1927-1997. Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, – pp. 607-609

HESNARD FELIX, Edith (1983), Le docteur A. Hesnard et la naissance de la psychanalyse en France (1912-1926), Paris : s.n., 1983, 4 volumes

Thèse de philosophie, Paris I 

MOREAU, Daniel (1980), Edouard Pichon, médecin, psychanalyste, linguiste : vie et oeuvre : contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique français. s.l. : s.n., 1980. – 194 p.

Thèse de médecine, Paris 

PONCET, Geneviève (1981), Georges Parcheminey (1888-1953), membre fondateur de la Société de psychanalyse de Paris : sa vie, son oeuvre, contribution à l’histoire de la psychanalyse en France [thèse], Créteil : Faculté de Médecine, 238 p.

Thèse de médecine, Paris

QUINODOZ, Jean-Michel (1997), Charles Odier : un Suisse parmi les fondateurs de la société psychanalytique de Paris. Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2,  pp. 667-671

VERMOREL, Henri (1997), Raymond de Saussure (1894-1971) : un des fondateurs de la SPP. Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, pp. 673-683

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andregreen

 

Cet ouvrage réunit les textes du colloque organisé par la Société Psychanalytique de Paris, « André Green », qui sʼest tenu le 17 novembre 2012 à Paris (Maison de la Mutualité), présidé par Bernard Chervet.

André Green fut lʼun des penseurs majeurs de la psychanalyse contemporaine. Lʼampleur des champs quʼil a abordés et étudiés du point de vue de la pensée psychanalytique témoigne de son envergure. Ses travaux sont respectés par tous les milieux intellectuels et de la

culture.  Ses avancées sur les états-limites font référence. De nombreuses notions quʼil a introduites ont prouvé leur valeur heuristique et nous sont devenues familières. Ainsi, le « complexe de la mère morte », la désobjectalisation, les processus tertiaires, la tiercéïté, les narcissismes de vie et de mort, ses travaux sur lʼaffect, la représentation, le langage, les forces de destructivité, le « mal », le rôle de

lʼobjet et de la pulsion, lʼimportance de la sexualité au sein du psychisme ; mais aussi, lʼintroduction du « négatif » en psychanalyse et dans les autres champs culturels, son approche originale de la fonction maternelle et de la structure encadrante, matrice de la pensée, en lien à

lʼhallucination négative de la mère. Afin de rendre pleinement hommage à la complexité de sa pensée, rappelons que cʼest lui-même, homme du langage, psychanalyste de la parole, qui nous rappelait que quand lʼaffect se présente en son fond de douleur, les mots viennent à manquer.

 

Comité dʼorganisation : Marilia Aisenstein, César Botella, Bernard Chervet, Piotr Krzakowski, Sabina Lambertucci-Mann, Michel Ody et Steven Wainrib.

Avec les interventions de : Marilia Aisenstein, Sàra Botella, César Botella, Simon Bouquet, Bernard Chervet, Christian Delourmel, Gilbert Diatkine, Roger-Pol Droit, Clàudio Eizirik, Litza Guttières-Green, Patrick Guyomard, John E. Jackson, Otto Kernberg, Gregorio Kohon, Julia Kristeva, Patrick Mérot, Michel Ody et Daniel Zaoui.

ISBN 978-2-9544313-1-4

15 €

Points de vente :

• Bibliothèque Sigmund Freud, 15 rue Vauquelin, Paris Ve

• Société psychanalytique de Paris, 187 rue St Jacques, Paris Ve

• Librairie Tschann, 125 bd Montparnasse, Paris VIe

• Vente en ligne : http://bsf.spp.asso.fr

 


 

JMcDougall Joyce McDougall

Cet ouvrage réunit les textes du colloque organisé par la Société Psychanalytique de Paris, « Joyce McDougall : théâtres de l’anormalité», qui s’est tenu le 5 mai 2012 à Paris (Université René Descartes), présidé par Bernard Chervet et dirigé par Paul Denis.

Joyce McDougall a abordé tous les registres de la pratique et de la théorie psychanalytique. De la psychose infantile aux troubles psychosomatiques, de l’hystérie à la « normopathie », elle a parcouru le spectre de la psyché avec une ouverture d’esprit et une créativité originale reconnue dans le monde entier. Ses conceptions ont grandement contribué au changement de regard sur l’homosexualité et les perversions.

Rigoureuse dans la méthode, claire dans ses exposés, libre dans sa façon de voir et de comprendre l’étendue et les paradoxes de “l’anormalité “, Joyce McDougall a illustré dans sa pratique et dans son œuvre ce que peut apporter aujourd’hui la psychanalyse.

 

Joyce McDougall
sous la direction de Bernard Chervet et Paul Denis
Editeur : Société psychanalytique de Paris
Collection Hommages, 2013, 129 p., 15 €
ISBN : 978-2-9544-3130-7

Vente sur place (15 €) à la BSF et à la SPP

Vente en ligne (15€ plus frais de port) sur le site de la BSF

• Bibliothèque Sigmund Freud
15 rue Vauquelin, 75005 Paris
du mardi au vendredi de 13:30 à 18:00
• Société psychanalytique de Paris
187 rue Saint-Jacques, 75005 Paris
du lundi au vendredi midi

 

 

 

 

 

 

Interviews

 Interviews, Perspectives théoriques  Commentaires fermés
    
 

 

 

 

 

 

 A. Potamianou

La question de ce que peut être la recherche en psychanalyse nous vient – aujourd’hui comme hier – de trois directions. Elle vient :

  1. de ceux qui de l’intérieur ou de l’extérieur du milieu psychanalytique se demandent si la psychanalyse est une science, ou affirment qu’elle ne l’est pas puisque ses données ne sont pas mesurables ;
  2. de ceux qui restant attachés à la vieille école positiviste et à la recherche empirique utilisent le discours d’une logique spatio-temporelle à dimensions concrètes et exigent des preuves tangibles. Ils insistent pour que cette démarche soit également adoptée dans le discours psychanalytique ;
  3. de ceux qui réfléchissent à ce que pourrait être la recherche en psychanalyse.

Les premiers négligent le fait que la psychanalyse est une science au sens propre du terme. Le verbe «επίσταμαι» en grec (dont dérive le mot «επιστήμη», épistémé, la science, en langue grecque) signifie avoir la capacité de connaître à fond. Dans ce contexte, la psychanalyse est incontestablement une science puisqu’elle constitue un corpus de connaissances qui concernent le devenir psychique.

Bien sûr, sa méthodologie obéit aux particularités propres à l’objet de son savoir. Cet objet comprend « l’inconnu » organisé autour du vécu inconscient ; il fait intervenir des champs hétérogènes et se constitue par rapport à la bipolarité continuité / discontinuité. En associant la similitude à l’altérité, la méthode évite le morcellement de l’expérience humaine en parties ou en séquences restreintes.

Pour les tenants du positivisme ont peut dire qu’ils semblent négliger le fait que les sciences exactes ont abandonné aujourd’hui l’homogénéité qu’implique la quantification des données pour adopter des modèles introduisant les notions de discontinuité, de relativité, d’aphilogie et de mise en question de la réalité observée en fonction du champ, de l’échelle, et du niveau utilisé lors de l’observation et de la description des phénomènes ou des faits. (Th. Kuhn 1970, R.Baskhar 1975, G.M. Edelman 1992, L. Nottale 2002).

L’introduction du principe de relativité et de la théorie quantique en sciences, a changé l’approche positiviste. Selon Jean Guillaumin (2003, p. 9-10), le moment est peut-être venu de « … revoir notre conception même du savoir et du comprendre, instituant peut-être la psychanalyse comme un véritable paradigme de la rigueur gnoséologique. Celle-ci tient en effet compte – sans les écarter au nom des obscurités auxquelles elles nous obligent, ni les réduire arbitrairement aux fins d’une simplification opératoire, du fonctionnement tout entier de la pensée à la recherche d’une appréhension authentique de son objet. La psychanalyse est en effet en ce sens une véritable « science » et peut-être la plus capable de toutes de nous éclairer sur les difficultés du connaître, dont Kant, le premier sans doute dans la lignée de la réflexion épistémique, a mesuré la portée. La hardiesse que paraissent avoir ces propositions me semblent il est vrai, troubler les habitudes respectables que nous a inspirées la vénération du projet scientifique des tout derniers siècles inspiré du seul critère du progrès de l’efficacité et du rendement quantitatif, statistiquement « vérifiable ». ».

Dans la troisième catégorie se retrouvent tous ceux qui réfléchissent sur ce que peut signifier une démarche de recherche en psychanalyse, et quels sont les objectifs de cette démarche puisque les objectifs déterminent en grande partie le choix de la méthodologie de travail. Les publications en la matière sont nombreuses et les avis varient. Je citerai, à titre indicatif, certaines publications, pour faire comprendre que la position que l’on défend influe aussi sur le type d’approche.

M. Solms (1977, page 699) parle de rencontre intégrative entre psychanalyse et neuro-sciences, considérant que le cerveau et l’esprit diffèrent uniquement pour ce qui est du type des données perceptibles. Bien qu’il accepte que cela ne puisse pas nous conduire à la possibilité d’expliquer les voies psychiques de la perceptivité et leurs investissements (p. 707), ses efforts se sont centrés sur la description de l’organisation neuronale qui sous-tend toute fonction mentale.

Oliver Turnbull (2002) parle, quant à lui, d’une neuro-psychanalyse, envisageant ainsi une jonction.

L. Kolb (1987) s’efforce, à travers des positions neuro-psychologiques, d’expliquer la dynamique des états traumatiques.

R. Perron (2003) distingue différentes catégories de recherches : celles qui concernent le processus analytique en tant que tel, celles qui s’attachent à évaluer les interventions des psychanalystes dans d’autres types de traitements (traitements pharmaceutiques, en milieu hospitalier etc.), et celles qui appréhendent les problèmes relatifs aux cadres institutionnels dans lesquels exercent les psychanalystes, y compris les sociétés psychanalytiques.

A ces catégories, on peut ajouter la recherche sur les concepts psychanalytiques (A.U. Dreher 2000).

M. Leuzinger-Bohleber (2003) suit elle aussi une ligne multi-catégorielle concernant les recherches en psychanalyse, mais lorsqu’elle se réfère au pluralisme actuel des sciences – auquel correspond un pluralisme de méthodes et de modes d’approche – elle considère (p.13) qu’il est important que la psychanalyse adhère à ces tendances variées, en s’affranchissant de l’optique d’une théorie unique et unifiée, comme aussi de toute logique empiriste qui détache la théorie de l’expérience.

Parmi ces différentes approches, celles qui appréhendent la psychanalyse de manière qu’on peut qualifier de « périphérique » – à savoir hors cadre psychanalytique – utilisent des critères extra-analytiques. Ces critères visent à obtenir des résultats dits « objectifs », tendant vers la précision et la fidélité des sciences exactes. Toutefois, le point de vue formulé par certains analystes (R. Wallerstein, O. Kernberg, P. Fonagy et al.) selon lequel la psychanalyse a besoin d’une activité de recherche de ce type pour démontrer sa validité scientifique, est contesté par d’autres analystes, premièrement pour les raisons que je viens d’évoquer, mais aussi parce que la valeur du savoir psychanalytique n’est vérifiée que dans l’après coup par ceux qui ont profité de sa mise en œuvre. Cette valeur est du reste confirmée par l’influence que la psychanalyse a pu exercer sur d’autres disciplines comme la pédagogie et la sociologie, ainsi que sur la pensée psychiatrique du 20e siècle. Cette influence se poursuit d’ailleurs jusqu’à nos jours, en dépit d’une méconnaissance qui fait que certaines notions utilisées, appartenant au discours analytique, ne lui sont pas attribuées.

Il est certain que la théorie et la pratique psychanalytiques ont été très contestées dès leurs début et nombreux sont ceux qui parlent de crise de la psychanalyse, aussi bien au niveau de son acceptation qu’au niveau de son choix comme moyen thérapeutique. Peut-être bien qu’aujourd’hui la contestation s’accentue parce que l’homme moderne est moins disponible à une réflexion concernant sa réalité intérieure, la conquête des étoiles s’avérant finalement moins ardue. S’il est vrai que le nombre de ceux qui acceptent de se confronter à un destin dont ils assument la responsabilité diminue, il n’en demeure pas moins que la psychanalyse poursuit son chemin.

En tout état de cause, si l’on accepte que « crise » y a, sa compréhension n’est pas simple[1]. Mais si la question demeure complexe, la crise, elle, ne résulte certainement pas essentiellement de causes externes. Je pense que la crise est avant tout interne et imputable à la fois aux systèmes de formation des analystes et au climat qui règne dans la communauté qu’ils composent. Je dirais que la fascination qu’exerce sur nombreux analystes l’idée d’une ouverture à des « idées nouvelles » risque de priver le discours psychanalytique de sa cohésion et de sa cohérence interne.

Il ne fait aucun doute que la recherche en psychanalyse est indispensable. La question est : quelle recherche ? avec quelles visées ?

Bien sûr, les recherches qualifiées comme « recherches de périphérie » sont disponibles au quantifiable de l’approche empirique, alors que les recherches portant sur le processus analytique à proprement parler ne le sont pas (C. Botella 2003).

Bien sûr, il existe des éléments de base de la théorie et de la technique psychanalytiques qui doivent être approfondis davantage, tels par exemple la constitution de l’objet dans le psychisme, l’organisation des résistances, les différenciations psychiques, les transformations (formes, champs, etc.)[2]. En plus, il y a des questions touchant à la technique et au fonctionnement de la dyade analytique, qu’il faudra certainement étudier. Mais, le fonctionnement de la pensée de l’analyste et de l’analysant ne peut être appréhendé par aucune observation mesurable puisqu’il fait intervenir la liberté des associations.

Lorsque l’analysant énonce des associations d’idées et que l’analyste lie entre eux des éléments à première vue hétéroclites, extraits du discours manifeste de l’analysant, en tirant un fil qui, à un niveau latent, compose des séquences de fantasmes, de résistances, de désirs ; et lorsque ce fil est vérifié par des éléments qui émergent à nouveau, dans des circonstances et en des temps complètement différents ; ou encore lorsqu’un lapsus ou un acte manqué offrent une explication à certains éléments du comportement ou de la pensée de l’analysant restant jusqu’alors inexplicables, comment peut-on prévoir de quantifier le processus ?

Je dirai qu’il en va de même de l’écoute que permet l’attention flottante, concernant le rayonnement des représentations de mots (un double sens, par exemple), le fantasmatique (désirs et défenses), ou les transformations des rejetons de l’inconscient dynamique (qui diffère de l’inconscient des sciences cognitives). En analyse, les rejetons émergent modifiés par les mouvements d’inversion, de renversement, d’intrication, de dilatation etc.

Que peut-on effectivement dire sur la fidélité ou la validité des réponses fournies par les analysés et par les analystes, ou encore sur les valeurs entrant en jeu dans l’étude menée en Allemagne dans le but d’étudier ce que pensent les analysants de l’analyse qu’ils ont suivie et de ses résultats, en joignant des méthodes d’inspiration qualitative et quantitative dans une recherche clinique et extra-clinique. Les analystes qui ont mené les analyses ont été également interrogés dans le cadre de la même étude (M. Leuzinger Bohleber 2003). Pourtant la complexité de l’expérience vécue par les uns et les autres a certainement déjà rejoint en grande partie l’inconscient. Les représentations conscientes qui restent ne sont que des représentations-écrans dans la mesure où elles sont régulées par la censure. Elles recouvrent par conséquent d’autres réseaux de représentations que ceux qui circulent dans le conscient. Naturellement, reste grand l’intérêt du passé créé par l’analysant et par l’analyste ; mais celui-ci relève d’une approche qualitative et non d’un dispositif de mesure ou de réponses à des questionnaires.

Plusieurs concepts de base de la théorie psychanalytique ne peuvent pas être soumis à une recherche quantitative, tels le refoulement primaire, les identifications primaires, les pulsions, le vécu après coup (qui fait émerger des séquences de transformations), la compréhension après coup, et tant d’autres. Bien évidemment le temps en psychanalyse, est celui durant lequel les événements ont lieu, mais il est aussi le temps du latent tout en étant également le temps au cours duquel l’expérience acquiert un sens (A. Green 2002). En d’autres termes, nous nous trouvons face à différents parcours temporels qui finalement s’interpénètrent pour n’en faire plus qu’un. Quel dispositif de mesure pourrait les additionner ?

Toutefois, il ne faudrait pas perdre de vue, comme le disait A. Green dans son dialogue avec R. Wallerstein, que les points de vue de ce qui constitue un processus psychanalytique diffèrent aujourd’hui fondamentalement.

C. Botella (2003) abonde dans le même sens lorsqu’il parle du drame de la division des analystes puisque ce qu’exprime leur cheminement commun et leur accord concerne davantage la forme que la substance du discours.

Cette position nous amène à nous poser la question suivante : la multiplication des approches est-elle finalement un progrès ?

A. Green considère que les caractéristiques initiales et fondamentales de la théorie et de la pratique psychanalytiques sont soumises, à l’heure actuelle, à des changements importants, car nombreux sont ceux qui tendent à transformer la psychanalyse en une théorie de la personnalité dans une optique psychologique. Il soutient, comme beaucoup d’autres, que c’est la science qui doit changer de paramètres afin d’appréhender les objets de son étude dans leur complexité. C’est du reste ce qui est en train de se produire, si l’on se réfère aux travaux de H. Atlan, I. Lakatos, E. Morin etc.

Dans tous ses derniers textes, A. Green souligne que l’accès à l’endopsychique de la dyade psychanalytique – surtout en ce qui concerne ses expressions inconscientes qui sont essentiellement celles qui intéressent l’analyste – s’articule avec les paramètres du cadre en composant un objet d’étude extrêmement complexe. J’ajouterai même : étrangement inquiétant pour la démarche scientifique positiviste et pour l’optique qu’adoptent les milieux de la psychologie du développement ou les sciences cognitives. La question qu’on pourrait, à mon avis, légitimement se poser est la suivante : pourquoi « l ’étrange » et le « singulier » de la psychanalyse doit-il se transformer en « familier » par la quantification et la statistique ? A quoi se réfère la demande des inscriptions quantitatives en psychanalyse ?

Chaque analyste fournira naturellement sa propre réponse à ces questions.

En développant en détail les difficultés de l’approche scientifique de l’objet psychanalytique, C. et S. Botella (2001) parlent des conditions régressives de la séance qui conduisent à une certaine connaissance des processus inconscients. C’est pourquoi ils proposent deux modèles de recherche psychanalytique, totalement indépendants l’un de l’autre et ne pouvant pas s’appliquer conjointement. On aurait ainsi :

  1. la recherche qui utiliserait des critères purement psychanalytiques, en associant les moyens, les dispositifs et la méthode de recherche,
  2. la recherche menée par les psychanalystes utilisant des méthodes sans rapport avec la psychanalyse.

Concernant la première approche, les objectifs ne visent ni l’obtention des preuves, ni la validité scientifique. Cette approche s’intéresse surtout à la promotion des connaissances concernant le réseau des mouvements progrédients et régrédients qui composent le devenir psychique. Elle s’intéresse aussi à la promotion des connaissances qui concernent les processus de la pensée de l’analysant, ainsi que de ceux de l’analyste, tant au cours de la séance qu’à la suite de celle-ci, en liaison avec les traces mnésiques. En effet, les traces résiduelles de l’expérience sont tout aussi importantes que l’expérience elle-même, dans la mesure où elles conduisent à l’émergence de nouveaux éléments et à l’ouverture de nouvelles voies par rapport à la compulsion de répétition. Ces éléments ne peuvent pas être quantifiés en utilisant les critères objectifs empiriques empruntés à d’autres disciplines. Toutefois, ils nous permettent de réfléchir sur le fait suivant : pourquoi Freud, qui considérait la psychanalyse comme faisant partie de la psychologie (1926, p.252) – tout en la qualifiant de « science de la nature » puisqu’elle traite des phénomènes qui n’appartiennent pas seulement à la psychologie, mais présentent des aspects organiques et biologiques (1938, p. 195) – affirme en même temps que les positions psychanalytiques attendent leur légitimation et leurs modifications, mais aussi une meilleure définition, par l’accumulation des expériences psychanalytiques. En d’autres termes, la vérification des positions psychanalytiques par rapport aux fondamentaux du travail analytique ne peut pas être appréhendée par des moyens et des critères étrangers à la démarche analytique. Sa base est à rechercher dans les expériences-témoignages des collègues psychanalystes, mais aussi dans le dialogue qu’ils engagent entre eux pour valider ce qui est chaque fois proposé.

Cette position est partagée par P.D. Guimaràes Filho (2003, p.1192), lorsqu’il dit que la convergence des points de vue en psychanalyse repose sur le fait que des collègues appartenant à des équipes hétérogènes testent à répétition une hypothèse dans leur pratique clinique. Evidemment, une telle position ne garantit pas la justesse de l’hypothèse, mais peut promouvoir son évaluation.

C’est pourquoi je suggère la nécessité pour les groupes de recherches, qui fonctionnent dans le cadre des Sociétés psychanalytiques, d`utiliser le matériel de recherches qualitatives effectuées par des collègues d`autres Sociétés, afin d`ouvrir un dialogue permettant l`évaluation et la promotion du travail.

Que des analystes se mettent d`accord sur un tel projet, me semble indispensable. C`est d’ailleurs un point que l`Internationale devrait encourager. Outre la tentative d’une recherche fondamentale « en psychanalyse », nombreux sont – et seront – les psychanalystes qui choisissent de se consacrer à une recherche « de périphérie » ou impliquant d’autres espaces. Leur effort a sa propre valeur si l’on reconnaît les objectifs, la méthode et les limites de la tâche. Je pense en effet qu’il est important de garder toujours présent à l’esprit que l’objectivité a comme corollaire la notion du réel. Mais le réel, comme la réalité, se proposent toujours sous des aspects partiels.

Au-delà de ce qui a été dit, il va de soi que le dialogue des psychanalystes avec d’autres scientifiques lors des rencontres interdisciplinaires ou par des travaux menés en commun est souhaitable. Ce dialogue a d’ailleurs commencé dès les années 80 et a porté certains fruits. De nombreux analystes ont utilisé des concepts issus d’autres disciplines, comme par exemple l’ont fait G. et S. Pragier (1990) en utilisant la notion d’« auto-organisation », en 1981, une notion de recherche au carrefour des sciences exactes et des sciences humaines. J’ai, moi-même, utilisé la proposition des « attracteurs étranges » de Prigorine et Stengers, ainsi que le concept de « saillance » et « prégnance » du mathématicien Thom (Potamianou 1992 & 2001).

Bien sûr un tel dialogue est bien loin d’être facile et l’analyste a besoin de toujours l’interpeller à travers sa théorie et sa propre pratique. Les échanges sont fructueux si les concepts adoptés peuvent s’intégrer dans la théorie et la pensée psychanalytique, fût-ce par analogie ou encore métaphoriquement. J’adhère parfaitement à l’opinion d’ A. Green (2001) qui clôt le cycle des travaux consacrés aux courants qui traversent la psychanalyse contemporaine par la remarque suivante : « C’est en s’appuyant sur sa propre pratique, que la psychanalyse avancera … car il s’agit d’un savoir qui ne peut être réduit à aucune autre forme de savoir. ».

Et comment pourrait-il en être autrement puisqu’il s’agit d’un parcours de sens ?

Éléments de Bibliographie

BaskHar, R. (1975) A realistic theory of science, Harvester Press.

BOTELLA, C. et S. (2001) De la recherche en psychanalyse Courants de la psychanalyse contemporaine, no spécial. Rev. Fr. Psychoan.

C. BOTELLA(2003) Propositions pour une recherche psychanalytique fondamentale Travail psychanalytique, Paris, Pr. Univ. Fr.

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[1] Comme j’ai tenté de l’expliquer dans le texte sur la déontologie que j’ai présenté au congrès de la Fédération Européenne à Sorrento (www.epf-eu.org/pub/bulletinv04 Section Thematic bulletin).

On parle aujourd’hui d’orthodoxie et de conservatisme, comme si les positions psychanalytiques constituaient un dogme ou un parti dont il faudrait s’affranchir et s’en éloigner.

[2] J’ai déjà présenté certains de ces thèmes comme objets de recherche dans le cadre du programme de coopération des Sociétés Méditerranéennes de la Fédération Européenne de Psychanalyse.

 

Réflexions rassemblées par G. Haag

Coordination entre thérapeutes de formation psychanalytique s’occupant du traitement des enfants avec autisme

Le besoin s’en est ressenti dans le contexte actuel de récusation de la psychanalyse pour les psychothérapies en général, et plus encore pour celle des enfants avec autisme en recourant à ce sujet à des extrapolations à partir de recherches génétiques et neurophysiologiques, en elles-mêmes fort intéressantes et nécessaires pour l’avancée des connaissances, mais trop souvent utilisées pour refuser toute psychopathologie au profit d’une causalité neurologique. Un exemple récent en est l’expérience d’imagerie cérébrale faite par le Dr Monica Zilbovicius et autres chercheurs français et canadiens sur 5 adultes avec autisme (cet article de 2 pages est obtenable à Zilbo@shfj.cea.fr) à partir de laquelle un communiqué de l’INSERM (presse@tolbiac.inserm.fr) s’empresse d’extrapoler des « stratégies de rééducation… spécifique des informations vocales et faciales », sans mentionner aucune autre prise en charge. La pratique montre qu’il est au contraire indispensable, pour donner ses meilleures chances à un enfant avec autisme, d’associer « les approches psychothérapique et éducative » complétées, suivant les besoins de l’enfant, par de l’orthophonie, psychomotricité, art-thérapie, etc.

Une première réunion des thérapeutes ayant en charge des enfants autistes a eu lieu le 25 septembre et a permis d’échanger sur les difficultés augmentées par ce contexte  : des familles sont troublées par cette regrettable polémique entre les praticiens de l’approche psychothérapique et plus généralement psychodynamique, et d’autre part les déductions hâtives de certains représentants des sciences cognitives, neurophysiologiques et génétiques, alors que d’autres chercheurs de ces mêmes disciplines souhaitent au contraire une articulation avec les psychiatres et les psychanalystes, qui eux-mêmes ne doivent pas s’enfermer dans leurs propres disciplines.

Il devient par conséquent nécessaire de publier des résultats qui pour davantage démontrer leur efficacité doivent s’accompagner de l’usage de tests diagnostiques et évaluatifs déjà internationalement reconnus permettant les échanges interdisciplinaires et internationaux. Il serait utile d’y adjoindre un repérage, axé autour de la constitution du moi corporel, de la reprise du développement et de ses étapes, point de vue global sur la personnalité qui jusqu’à présent n’est pas pris en compte dans le courant cognitiviste.

Les thérapeutes intéressés à faire partie de cette Coordination, et par conséquent à recevoir le compte rendu détaillé de la première réunion ainsi que l’information sur la prochaine qui aura probablement lieu le 8 janvier 2005 après-midi peuvent se faire connaître par lettre, en indiquant notamment leur mode de prise en charge des sujets avec autisme, adressée à :

Mme D. AMY, 10, rue Carpeaux, 92400 Courbevoie

ou à Mme G. HAAG, 18, rue Emile Duclaux, 75015, Paris.

Réflexions des psychothérapeutes de formation analytique s’occupant des sujets avec autisme

Cette recherche faite par le Dr Monica Zilbovicius et autres chercheurs français et canadiens concerne cinq adultes autistes qui ont tous acquis le langage et huit sujets normaux auxquels on fait entendre une séquence de sons alternant la voix humaine et d’autres types de sons. On enregistre à l’IRM fonctionnelle l’activation ou non de la zone réceptrice de la voix située sur le sillon temporal supérieur. Les sujets normaux ont une activation bilatérale de ce sillon. Un sur cinq des sujets avec autisme a une activation unilatérale droite de cette zone. Un autre a une activation restreinte située en dehors du STS. Les trois autres n’ont aucune activation. Interrogés ensuite, les sujets normaux reconnaissent un peu plus de la moitié des sons correspondant à des voix humaines. Les sujets autistes ne reconnaissent que 8,5 % des sons correspondant à la voix. Ne serait-il pas intéressant de faire le point parallèlement sur l’état clinique de ces sujets ainsi que sur les résultats des divers outils testant la gravité du syndrome et plus particuliè­rement des troubles de la communication ? C’est peut-être ce que les chercheurs ont déjà fait et qu’il nous intéresserait de connaître pour confronter aux nombreux matériaux cliniques que nous avons déjà concernant les relations fluctuantes des sujets (surtout enfants et adolescents) au sonore en général et à la voix humaine en particulier. Par ailleurs, si les sujets avec autisme participant à l’expérience ont acquis du langage, ils ne sont sans doute pas constamment non réceptif à la voix humaine. Comment empêcher que la traduction médiatique ne soit : « Le cerveau des autistes hermétique à la voix » (Le Figaro, 21/08/04) ? « Une anomalie cérébrale empêcherait les autistes d’identifier la voix humaine » (Le Monde, 24/08/04). Ces annonces spectaculaires s’assortissent de promesses de stratégies rééucatives sans aucune considération psychopathologique dynamique ni aucune mention des données cliniques déjà rassemblées.

Du côté des psychanalystes, nous avons à communiquer l’état actuel de nos constats, de nos hypothèses et de nos interrogations à travers les processus thérapeutiques et les observations, préalables et parallèles, que nous recueillons de la part des parents, des éducateurs, des orthophonistes, des psychomotriciens, des musicothérapeutes et des enseignants qui s’occupent aussi des enfants. Nous penserions de plus en plus important d’échanger entre les cliniciens et les chercheurs pour un profit sans doute réciproque, et pour tenter de réduire le clivage à nos yeux dommageable qui s’est établi entre le « tout cérébral » et le « tout psychique », entre le « tout éducatif » et le « tout thérapeutique ».

S’il existe encore de ces positions caricaturales malheureusement aussi dans certaines équipes animées par des psychanalystes, les cosignataires de ces réflexions ont plutôt été formés et ont eux-mêmes perçu dans leur expérience l’existence de prédispositions (« quelque chose dans l’enfant », disait D. Meltzer dans les années 70) sur laquelle ou lesquelles les généticiens et neurophysiologistes sont en recherche que nous suivons avec attention ; mais les facteurs environnementaux ont aussi leur importance et une certaine malléabilité nous permet, tant sur le plan éducatif que thérapeutique, d’obtenir des évolutions favorables. C’est sans doute aussi l’espoir des cognitivistes en proposant des actions éducatives très précoces mais nous pensons que le seul éducatif ne peut sans doute pas être aussi efficace qu’une approche pluridisciplinaire, d’autant plus que la prédisposition semble toucher tout un carrefour cognitivo-émotionnel et par conséquent tout le développement de la personnalité.

I. Les faits cliniques sont les suivants

1)Beaucoup d’enfants autistes par moment semblent ne rien percevoir de la voix humaine, mais à d’autres moments se bouchent les oreilles si l’on commence à leur parler. Nous avons observé, et les enfants nous ont aidés à le confirmer lors de leur démutisation, qu’ils se bouchaient d’autant plus les oreilles que la voix était forte et très articulée. Beaucoup de thérapeutes ont appris par expérience qu’il leur faut musicaliser la voix, voire même chanter leurs commentaires et leurs interprétations, pour qu’ils soient acceptés, principalement au début des traitements. Mais certains enfants ayant avancé dans la perception du langage porteur de significations peuvent aussi se fermer auditivement devant les risques d’un commentaire émotionnel touchant particulièrement les affects, et surtout les affects de tristesse, mais aussi de grand enthousiasme . Dans les étapes d’excitation maniaque, le plus apaisant sembleêtre d’utiliser une voix grave, lente, la plus neutre possible. Par contre, nous avons souvent constaté que les enfants non parlants, mais utilisant le langage préverbal des gestes pour tenter de communiquer leurs angoisses corporelles et spatiales étaient très ouverts à la reconnaissance et à la verbalisation de ces « démonstrations », et insistaient répétitivement jusqu’à ce que nous ayons clairement traduit en mots leur « langage corporel ». Comment le comprendre ? Beaucoup ont manifestement acquis une compréhension du langage parlé mais ne semblent écouter que si l’on rejoint leurs préoccupations centrales et que l’on évite de parler trop directement de leurs émotions ; alors ils n’écoutent plus, semblent sourds, peut-être comme nous nous rendons sourds à une émission radio que nous avons laissé ouverte mais qui ne nous intéresse plus et nous recentrons sur nos occupations, préoccupations et rêveries personnelles, ou bien comme nous n’entendons plus quand nous sommes en état de choc : que donnerait l’IRM fonctionnelle de notre sillon temporal supérieur à ce moment là ? Les enfants autistes, eux, dans de telles circonstances, se récupèrent sur leurs impressions sensorielles en l’absence d’un monde interne plus construit avec des représentations évoluées. On constate aussi, et Donna Williams (1992) en parle bien dans son autobiographie, qu’ils écoutent si l’on parle d’eux autour d’eux, et, à cause sans doute du risque toujours présent de débordement émotionnel, écoutent mieux les commentaires indirects que l’on peut faire près d’eux les concernant, surtout donc si l’on veut aborder le monde des affects plus différenciés et bien subjectivés. D. Meltzer, psychanalyste londonien qui nous a beaucoup enseigné (1975) nous conseillait de parler d’eux comme si l’on se parlait à soi-même, ou dans le « on » : « Je me demande si… On dirait que… », au moins pendant une certaine période.

Les questions que nous pourrions poser aux chercheurs neurophysiologistes maniant l’outil d’ IRM fonctionnelle seraient donc : dans quelle mesure les non activations de ces zones, dont les fonctions spécifiques sont de plus en plus répertoriées, peuvent être en effet des phénomènes transitoires et réversibles : je pense que c’est leur intention en prévoyant de faire des recherches similaires chez l’enfant  ; dans quelle mesure pourraient- elles être liées à des réactions en quelque sorte « protectrices » par rapport à ce danger désorganisant du débordement émotionnel qui serait sans doute à rapprocher de cette augmentation des hormones de stress mise en évidence par S. Tordjman et coll. (1997), elle-même dépendant de quelle dysrégulation neurohormonale ? Nous aborderions alors certains substrats neuro-hormonaux de ce que nous appelons « défenses archaïques » en termes psychanalytiques, comme le démantèlement de l’appareil perceptuel en ses composants sensoriels par relâchement de l’attention (Meltzer, 1975), permettant de s’aggripper à une lumière, un son, un vertige labyrinthique tout en annulant la perception des objets séparés. On peut voir aussi des clivages plus évolués : sons purs/bruits ou affects/représentations comme en témoigne D. Williams quand elle parlait de combattre pour la séparation entre son intelligence et ses émotions, clivage très connu des psychanalystes dans d’autres structures psychopathologiques.

Il y aurait donc bien une reconnaissance de la voix mais dont l’entrée serait en quelque sorte filtrée avec l’exigence d’une suffisante douceur et musicalité, de l’adéquation du contenu à leurs préoccupations, et pour certains du caractère indirect des commentaires de leur vie émotionnelle.

Nous avons pu aussi rapprocher la première exigence du fait qu’un nombre important d’enfants en voie de démutisation commencent par « chanter » ce qu’ils veulent nous communiquer, mais seulement la mélodie. Ce sont des enfants qui ont été nourris, en famille ou dans certaines institutions où l’on a beaucoup développé les moments musicaux (comptines, chansons mimées) et qui semblent comprendre les mots contenus dans les chansons et s’en servent comme « lexique » en quelque sorte. A nous d’avoir entretenu notre souvenir des chansons enfantines ! (Haag 1984, 1996).

2)Autre phénomène resté complètement énigmatique pendant une quinzaine d’années. A une étape de leur évolution, lorsque la communication est améliorée, et notamment le contact du regard plus facile, les enfants se passionnent pour les bruits de tuyaux , et plus particulièrement le gros borborygme de la fin de l’écoulement des lavabos et baignoires, qui auparavant les terrorisaient. Dans le même temps, ils se mettent à vocaliser beaucoup plus abondamment.

II. Nos hypothèses

Pour la première série des faits cliniques, nous rejoignons bien entendu les observations de beaucoup de courants de pensée sur l’hypersensibilité des enfants autistes aux bruits de machines, aux ambiances trop bruyantes pour lesquelles, à notre connaissance, nous n’avons pas encore trouvé d’explication. Peut-on penser, pour certains au moins, à un trouble cochléaire ?

Est-ce à rapprocher du phénomène de dissociation des éléments de la perception que dans notre courant analytique, D. Meltzer a appelé « démantèlement de l’appareil perceptuel », faisant l’hypothèse d’une capacité réversible de relâchement de l’attention des enfants s’aggripant alors sur l’une ou l’autre des sensorialités dissociées, auquel cas pourquoi la focalisation ne serait-t-elle pas sur les troubles de l’attention (Houzel, 2002) : des anomalies de la fonction d’attention ont souvent été évoquées au sujet des enfants autistes, mais là aussi, cause ou conséquence de la dysrégulation émotionnelle ? Dans certaines études neurophysiologiques, n’a-t-on pas trouvé des anomalies des circuits frontaux-pariétaux (Zilbovicius, 2002).

Nous pouvons aussi noter que pour chaque sensorialité, les enfants établissent ce que nous appelons des « clivages » bien étudiés par F. Tustin (1981) : dans le sonore, le clivage dur/doux est manifesté entre les sons vocaliques (la partie musicale de la voix), et le bruit (l’articulation consonnantique ), qui semble rejeté du côté du « dur ». Mais nous nous réinterrogeons : pourquoi une telle intolérance aux bruits ? Nous avons été très intéressés par les recherches mettant en évidence qu’à l’audition de sons purs, les sujets avec autisme activent la région temporale postérieure dans le cerveau droit, cerveau émotionnel, alors que chez les sujets sans autisme, cette audition est reçue dans la zone symétrique du cerveau gauche, celui du langage (Zilbovicius, ibid.) qui intègre la musicalité de la voix, et l’articulation consonnantique autrement dit le bruit de la parole.

Pour la deuxième série de faits, une hypothèse se fait jour depuis une quinzaine d’années à partir de travaux psychanalytiques sur la naissance d’une perception existentielle très primitive dans le sonore prénatal (Maiello, 1991, 1998). Cette racine prénatale du problème du sonore nous est apparue très importante. Les traitements nous ont aidés à la cerner de la manière suivante qui nous semble toujours en lien avec ce problème de dysrégulation émotionnelle. Toujours en contrepoint avec les repérages développementaux, il semble qu’une certaine naissance du sentiment d’existence se produirait à partir du 4è mois de la vie prénatale dans la perception différentielle entre les rythmes réguliers des bruits du cœur et le surgissement de l’aléatoire de la voix maternelle (Maiello, ibid.). Les enfants autistes nous ont montré qu’ils avaient établi une analogie entre la voix humaine et les bruits des tuyaux, donc très probablement les borborygmes intestinaux, autre bruit aléatoire perçu in utero. Il semble que ces deux aléatoires aient été rejetés en même temps (cf. troubles de l’écoute de la voix décelés très tôt chez les bébés à risque autistique). Lorsque, dans le processus thérapeutique, ils reprennent confiance dans la communication, après atténuation de beaucoup de leurs peurs (angoisses d’engloutissement, de chute, de liquéfaction, peurs du regard) grâce à la compréhension que nous leur proposons et que très souvent ils reçoivent, ils prennent un plaisir très grand à l’audition des borborygmes des écoulements de lavabos  ; ils nous entraînent pour un moment de plaisir partagé en attention conjointe, en quelque sorte, de ces mêmes bruits, ou parfois d’autres jolies rythmicités sonores, par exemple obtenues en faisant résonner des gouttes d’eau sur un récipient renversé, et en même temps ils reprennent plaisir aux échanges vocaux. Comment comprendre cela ? Est-ce que le « sameness » (recherche d’immuabilité) de Kanner, en lien probable avec la non régulation émotionnelle faisant fuir justement tout aléatoire serait déjà à l’œuvre ? Là où cette perception, chez le fœtus sans problème , provoque au contraire les racines prénatales de l’échange émotionnel (de « type chant et danse » dit S. Langer citée par Meltzer, 1984), en même temps que des sursauts de perception-conscience et par là-même d’un noyau très primitif d’identité/alterité, ici se produirait un détournement de la voix humaine bloquant l’un des deux principaux canaux d’échanges émotionnels périnatal (C. Trevarthen, ibid.) ramenant ainsi à l’hypothèse de la fragilité au débordement émotionnel dès la vie prénatale.

À noter que nous enregistrons, au cours des psychothérapies, les mêmes démonstrations pour l’œil à œil que pour la pénétration de la voix : pénétration, oui, à condition qu’elle soit suffisamment douce. Nous pouvons penser qu’ils traduisent ainsi leur expérience de débordement émotionnel comme une pénétration corporelle violente faisant en quelque sorte « exploser » leur fragile construction identitaire, et tout d’abord celle du premier « moi corporel » et aussi exploser momentanément certains secteurs cognitifs acquis. Y aurait-il là aussi, pour la reconnaissance des visages et le décryptage des émotions sur le visage, le même phénomène de détournement dû au débordement émotionnel de la pénétration du regard ? D. Williams (ibid.) dit de cette rencontre qu’elle était engloutissante et lui faisait perdre pendant quelques temps « des pans entiers de signification ».

Dans notre expérience, les relations entre le degré de tolérance à la pénétration des bruits ou sons trop intenses et à celle du regard d’une part et la construction de la première étape de l’image corporelle (l’entourance, l’enveloppe) d’autre part, sont étroites  ; la pénétration du regard, une fois dédramatisée, est démontrée constituer un facteur important de la formation de l’enveloppe (Haag, 2000). Lorsque l’enfant a stabilisé ce sentiment d’entourance, est dans sa peau, la diminution ou disparition des stéréotypies en étant l’un des principaux résultats, l’intolérance aux bruits de machines variés disparaît ou s’atténue considérablement .

III. Rassemblement de nos questions aux chercheurs

Nous sommes bien assurés, quelle que soit la disqualification courante dans les medias à l’encontre des psychanalystes qui auraient ignoré le cerveau, qu’aucune de nos opérations mentales, même les plus complexes, n’existe sans le substrat d’un fonctionnement neurophysiologique et de la biochimie cérébrale, et qu’un grand nombre d’entre nous sont très attentifs aux recherches de laboratoire en cours. Mais :

  • est-il possible de ne pas déclarer cause première la non activation de zones qui n’est peut-être que la conséquence d’autres dysfonctionnements ? La question est posée à la fin de l’article scientifique, mais non reprise dans les diffusions médiatiques. En effet, nous pouvons lire dans l’article paru dans Nature Neurosciences : « Une possible interprétation de ces résultats est que les sujets autistiques pourraient être caractérisés par une déviation attentionnelle vers des sons non vocaux, (souligné par moi) dans la ligne des découvertes récentes sur la sensibilité accrue à l’intensité sonore chez les sujets avec autisme ; de futures études devront investiguer si ce manque de reconnaissance des stimuli vocaux cause, ou est une conséquence du pattern anormal d’activation corticale. Le traitement anormal de la voix peut être l’un des facteurs sous-tendant les anomalies sociales dans l’autisme. La ressemblance marquée des déficits de traitement de la voix et de la reconnaissance des visages suggère un mécanisme commun sous-tendant ce traitement anormal de l’information sociale (souligné par moi)  ».
  • ne faut-il pas plus de communication entre cliniciens et chercheurs ?
  • Peut-on mettre l’état clinique des patients, avec les résultats de diverses évaluations, en parallèle avec les investigations ?
  • Ne serait-il pas intéressant, dans le projet du côté des enfants (mais c’est sans doute l’intention des chercheurs), d’établir s’il y aurait corrélation entre l’activation ou non de ces zones spécifiquement réceptrices de la voix et les progrès des enfants autistes en communication ? Il serait alors important de noter quels types de traitements leur ont été proposés, car nous doutons que des programmes purement rééducatifs pris dans la perspective de zones cérébrales à activer puissent aboutir. Une conjonction d’abords éducatifs et psychothérapiques travaillant parallèlement cette fragilité émotionnelle et la solidification progressive des représentations de moi corporel, serait sans doute plus opérante ; c’est déjà notre expérience pour un certain nombre de cas.

Tous les apports concernant ces problèmes seront les bienvenus dans le cadre de cette coordination.

Références des publications citées

Amy Marie-Dominique, Comment aider l’enfant autiste ?, 2004 (Dunod)

Gervais H., Belin P., Boddaert N., Leboyer M., Coez A., Sfaello I., Barthélémy C., Brunelle F., Samson Y., Zilbovicius M. (2004), Abnormal cortical voice processing in autism, Nature Neuroscience, volume 7, number a, p. 801-802.

Haag G. (1984 ), Réflexions sur certains aspects du langage d’enfants autistes en cours de démutisation, Neuropsychiatrie de l’enfance, 32 (10-11), 539-544.

Haag G. (1996 ), Réflexions sur quelques particularités des émergences de langage chez les enfants autistes, Vol. 9, n° 5, p. 261-264.

Haag G. (2000), Mise en perspective des données psychanalytiques et des données développementales (concernant l’autisme), Neuropsychiatr. Enfance Adolesc. ; 48 : 432-40.

Haag G. et coll. « Grille de repérage clinique des étapes évolutives de l’autisme infantile traité » La Psychiatrie de l’enfant, XXXVIII, 2, p. 495-527, 1995 ; et « Résumé de cette grille », Carnet Psy, n° spécial sur l’autisme, 2002.

Houzel D. (2002), L’aube de la vie psychique, Paris, E.S.F.

Maiello S. (1991), L’Oracolo, Un ‘esplorazione alle radici della memoria auditiva, Analysis, Rivista Internazionale di psicoterapia clinica, Anno 2 N.3, p. 245-268, trad. fr. L’objet sonore. L’origine prénatale de la mémoire auditive ; une hypothèse, Journal de la psychanalyse de l’Enfant, n° 20, p. 40-66

Maiello S. (1998), Trames sonores et rythmiques primordiales – Compte rendu du Gerpen, vol. 39, p. 2-24 (Gerpen Bulletin, renseignements : Secrétariat du GERPEN, 38, avenue Ardoin, 94420, Le Plessis Trévise, Tél./Fax : 0145941630).

Meltzer D. (1975), Explorations in Autism, Roland Harris Trust, Clunie Press, trad. fr. Explorations dans le monde de l’Autisme, Paris, Payot, 1980.

Meltzer D. (1984), Dream-life, Pertshire, Pertshire, Clunie Press, trad.

Tordjman S. et coll. (1997), Plasma endorphin, adreno-corticotropin hormone, and cortisol, in Autism, Journal of child psychology and psychiatry, vol. 38, p. 705-716.

Tustin F. (1981), Autistic States in children, London, Routledge and Keagan Paul, trad. fr. Les états autistiques chez l’enfant, Paris, Seuil, 1986.

Williams D. (1992), Nobody Nowhere, Londres, ISBN, trad. fr.F. Gérard, Si on me touche, je n’existe plus, Paris, Robert Laffont.

Zilbovicius M. (2002), l’imagerie cérébrale et l’autisme infantile , document fondation France Télécom, consultation sur http://autisme.ocisi.net/front/travail.asp?id_contenir=145

 

Thérèse Tremblais-Dupré

L’auteur s’intéresse, dans son livre[1], à certains personnages de la littérature, éternels adolescents, qui, au seuil de l’entrée dans l’âge adulte, sombrent dans une conduite pathologique et mortifère : Albert et Herminien du Château d’Argol de Julien Gracq, Louis Lambert d’Honoré de Balzac, Richard II de William Shakespeare, Daniel O’Donnovan, Le Voyageur sur la terre de Julien Green. Elle s’interroge sur ce que ces personnages révèlent de la relation maternelle « blessée » de leurs créateurs.
Elle ouvre ici un questionnement technique sur le sens et l’effet de l’intrusion culturelle dans la psyché de l’analyste au cours du travail analytique.

Les personnages que je vais évoquer ici se sont présentés à mon esprit, comme en écho silencieux, alors que j’entendais, à travers mon écoute analytique, la souffrance psychique que rencontraient certains jeunes gens attardés dans une adolescence sans fin, confrontés au sexe et à la mort. Don littéraire imprévu, aide venue en tiers associatif, miracle du langage qui saisit la charge pulsionnelle et le traduit en mots. « Les poètes savent mieux que nous » disait Freud.
Le long passage qui mène l’adolescent de la fin de la phase de latence à l’âge adulte est marqué par le désarroi et l’incohérence psychique ; l’intrusion dans un nouveau corps promis à la vie génitale des émois et plaisirs réactivés de l’enfance, face à un monde inconnu, source d’élans et d’angoisses, la conscience d’un temps nouveau dont l’écoulement laisse entrevoir la finitude, provoque une rupture. Le jeune pubère oscille entre de nouvelles identifications, le rejet des valeurs et des affections antérieures, la solitude, la révolte, l’agressivité, les ambitions diffuses, l’exaltation et le désespoir. La révélation de la sexualité génitale est parfois vécue comme un traumatisme, réveillant des angoisses de castration et de mort. Elle ravive les blessures anciennes et les angoisses primitives qui font obstacle au processus d’évolution heureuse et entretient les régressions délétères.
Le thème ancien de la quête initiatique des Objets Merveilleux relate sous une forme mythique ce combat aveugle du préadolescent pris entre des forces antagonistes avant d’accéder, à travers des dangers multiples à son insertion dans la suite des générations, conquérir son autonomie et vivre une nouvelle naissance. Les héros du château d’Argol de Julien Gracq[2] ne savent pas renoncer aux Objets Merveilleux de l’enfance.
Le renforcement des forces du Moi va s’opposer à l’irruption libidinale chez l’adolescent qui tâche de transformer en pensée abstraite la préoccupation intense de ses mouvements pulsionnels. Il va découvrir le plaisir du fonctionnement mental, les capacités inventives d’une pensée encore érotisée, dans une recherche « volcanique », tentant de lier le corps et l’esprit, l’émoi pulsionnel et l’abstraction, les forces de l’instinct et leur sublimation. Parfois, l’adolescent annule son corps sexué au profit de l’esprit, se réfugie dans l’ascétisme, l’isolement. Le surgissement du désir peut entraîner, dans l’écroulement des défenses la dépression grave, la dissociation psychotique. C’est l’histoire de Louis Lambert telle que nous la raconte Balzac.
Pour échapper à l’angoisse de la castration, dans le déni de la loi paternelle et le cramponnement à une toute puissance infantile, l’aménagement pervers, chez certains adolescents, tente de contourner l’affrontement avec le sexe opposé, clivant le désir et l’affect, régressant dans les satisfactions érotiques d’objets partiels de l’enfance, dans la drogue ou la délinquance sexuelle. Ainsi Dom Juan du Festin de Pierre de Molière court-il, dans son défi à la loi paternelle et son obsession fétichiste, vers sa mort.
La recherche d’identité est la préoccupation centrale de l’adolescence. Le « Qui suis-je ? » le fait advenir dans son autonomie et son statut de sujet de son désir. Daniel O’Donovan n’a pas trouvé son identité. Sans lien avec une enfance oubliée, étranger au monde, le Voyageur sur la Terre de Julien Green sombre dans le délire hallucinatoire et se suicide.
La dépression adolescente s’aggrave souvent d’une tonalité mélancolique dans le sens où c’est l’estime de soi qui est atteinte. L’attachement narcissique du sujet à un objet idéalisé le fait régresser jusqu’à s’identifier à lui et retourner contre soi-même, s’il vient à le perdre, l’hostilité qu’il ressent à son endroit. Il est souvent difficile de comprendre de quelle blessure morale, offense, déception familiale ou sociale, la « désillusion » a ainsi amené l’adolescent à cette « perte du Moi ». Richard II ne peut ni renoncer à la couronne ni la défendre, et identifié à elle, s’autodétruit dans un délire mélancolique.
La précision clinique de la pathologie de ces personnages, transcendée par le génie de leurs auteurs m’a amenée à les interroger sur la fonction de ces fictions mythiques de ces jeunes gens promus à la mort psychique et physique. Catharsis ? Conjuration d’un danger de folie dans lequel leur tension créatrice pouvait les jeter ? À travers leurs personnages, c’est leur propre blessure maternelle, singulière pour chacun d’eux, qui se fait jour et leur souffrance qu’ils nous transmettent.
Ces auteurs portent la blessure du maternel : Si, chez Julien Gracq, elle est évoquée comme fantasme de l’origine, c’est d’une blessure réelle qu’ont souffert trois d’entre eux, la frustration d’une mère absente tournée vers un rival préféré : Balzac, le mal-aimé, est abandonné à sa naissance par sa mère, toute occupée au deuil d’un premier fils, né un an plus tôt puis par un second fils, bâtard celui-là. Molière perd sa mère à l’âge de sa puberté, suivie dans la mort l’année suivante, par son frère Louis, son cadet né un an après lui. Julien Green est élevé par une mère quasi psychotique, fixée d’une façon délirante sur son propre frère, l’oncle de Julien. Cette absence doublée de trahison, provoque le lancinement d’une « insupportable présence » dans la psyché, une séduction délétère, un appel chargé d’agressivité et de culpabilité ouvrant, dans la relation au rival, la porte à la dépression et à la paranoïa. Skakespeare dont l’enfance nous échappe, s’identifie à un jeune roi incapable de soutenir une « terre nourricière » et détrôné par un rival. Comme Molière pour Dom Juan, Shakespeare écrit Richard II l’année de la mort de son fils.
Balzac et Molière participent, dans leur œuvre, à une construction commune. L’un et l’autre ont bâti une philosophie de la vie — ce qui est dans le génie français — un autre monde — pour pallier quel sein manquant ? Balzac dit de l’un de ses personnages : « Il voulait, comme Molière, être un profond philosophe avant de faire des comédies ». L’un et l’autre sont animés d’une activité créatrice impérieuse et dévorante, luttant dans un combat où la maladie et la mort les emporteront.
Shakespeare et Julien Green — est-ce une préoccupation typiquement anglaise ? — ont un attachement viscéral à leur patrie. Le premier, avec Richard II, veut, en mettant en scène un deuil impossible, commencer pour son pays le deuil des malheurs où l’ont plongé les guerres fratricides. Julien Green, né en France d’une famille américaine sudiste, d’ascendance irlandaise par sa mère, et bien qu’il ait tenu à s’engager à dix-sept ans à titre étranger dans l’armée française lors de la Première Guerre mondiale — a toujours voulu garder sa nationalité américaine. « On n’abandonne pas, disait-il, sa patrie vaincue ». Il reste expatrié. L’écho de la Guerre d’Indépendance et de son déchirement identitaire résonne à travers le Voyageur sur la Terre.
Quant à Julien Gracq, il continue à contempler la réverbération des nuages sur les remous de la Loire. Il s’efforce d’ôter tout point de repère sur lui-même en livrant avec humour aux critiques la Fiche signalétique des personnages de ses romans :
Epoque : quaternaire récent. Lieu de naissance : non précisé. Date de naissance : inconnue. Nationalité : frontalière. Parents : éloignés. Etat-civil : célibataire. Enfants à charge : néant. Profession : sans. Activités : en vacances. Situation militaire : marginale. Moyens d’existence : hypothétiques. Domicile : n’habitent jamais chez eux. Résidences secondaires : mer et forêt. Voiture : modèle à propulsion secrète. Yacht : gondole ou canonnière. Sports pratiqués : rêve éveillé, somnambulisme.
Pourtant peut-on dire que ce thème d’une crise juvénile de rencontre avec la mort psychique qui, comme dit Pierre Mâle « tient l’adolescent sur une crête fragile d’où il peut à tout moment tomber dans la psychose ou revenir dans la vie normale »[3] a été pour ces auteurs un adieu à la part angoissée de leur enfance, à leur peur de la folie, pour l’exorcisant, se consacrer à leur création ?
Quelle part a-t-elle constitué dans le mystère du surgissement de leur génie, qui peut puiser dans les vécus successifs de leur psyché, dans les fantasmes les plus profonds ?
« Les ouvrages, répond Balzac, se forment dans les âmes aussi mystérieusement que les truffes dans les plaines parfumées du Périgord. »
A cette boutade, je ne peux renoncer à ajouter l’histoire de John Ford Nash, raconté par Sylvia Nazan. Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel. Ce curieux génie mathématique, vénéré à Princeton, sombre à trente ans dans la schizophrénie. Il converse avec les extra-terrestres et se voit « comme le pied gauche de Dieu ». Sorti de son délire trente ans plus tard, il reçoit le Prix Nobel pour son ouvrage d’économie. Et comme on l’interrogeait, comment lui, le logicien, le rationnel avait pu croire à ces êtres étranges, il répond : « Mes idées sur ces êtres surnaturels me sont venues de la même manière que mes idées de mathématiques. Je les ai donc prises au sérieux. »[4]
C’est au cours de mon travail psychanalytique axé sur certains aspects de la psychopathologie adolescente que les œuvres présentées ici se sont offertes à mon esprit : Albert et Herminien, Louis Lambert, Dom Juan, Richard II, Daniel O’Donovan sont des adolescents qui n’ont pas supporté la mutation de leur puberté. Ils n’ont pu opérer le changement psychique qui les aurait menés vers de nouveaux objets. Ils ont sombré dans la mort psychique et physique.
Quel rôle faut-il attribuer à l’association littéraire au cours de notre écoute contretransférentielle, à ce surgissement de personnages, de répliques, de situations qui se glissent en écho silencieusement, alors que nous sommes confrontés à certaines structures difficiles à cerner ? On peut sans doute y voir une défense du Moi, un écran contre une identification trop proche, ou, au contraire, une approche assimilatrice, dans une tentative de déchiffrage des actings adolescents.
Les adolescents viennent devant nous tenter de décoder leur théâtre intérieur qui reste pour eux énigmatique : angoisses, révoltes, retraits, exaltation, désespoir qui sont pas pour eux, le plus souvent, traduisibles en mots. C’est à travers leur corps qu’ils nous offrent, imperceptiblement, leurs tentatives d’identification qui restent longtemps « mimétiques ». Les variations de l’apparence, chez les filles surtout, passant d’une séance à l’autre d’une négligence affectée à la coquetterie appuyée, sont une façon de nous provoquer, de guetter notre réaction, de même que les malaises corporels, les hypocondries, sont autant de symptômes qui traduisent l’impossibilité de penser leur souffrance psychique. À leur tour, il leur arrive d’évoquer un personnage d’un film, l’admiration pour un sportif ou une vedette, et c’est là que l’interprétation peut advenir, non en appuyant sur la tentative identificatoire, ce qui serait séduction de notre part, rapproché agressif, mais plutôt en leur permettant à travers une image, une évocation poétique, l’association et une levée des fantasmes.
Ainsi certains jeunes gens se présentent à nous, le visage mutilé par des scarifications, des blessures, exhibition archaïque et sadomasochique d’une attaque contre le corps de la mère vampirisant. Obsédé par le personnage de Dracula, un jeune adolescent me racontait le film de Murnau où « un petit bonhomme, portant un cercueil sur son dos, tentait d’atteindre un château hanté ». Je lui dis alors « et lorsqu’il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Il s’arrêta. J’ajoutai que cette phrase avait été un mot de passe « culte » pour des poètes, les surréalistes. Il devint pensif et s’en alla. La séance suivante, il me parla de la naissance de sa sœur, deux ans après lui, et qui était morte dans un accident. Le caractère défensif de ces pratiques de mutilation lié au fantasme de bisexualité, put alors être travaillé dans la relation analytique, avec son contenu de culpabilité devant le désir et à la crainte de destruction réciproque, la mutilation ayant pour but de « fasciner les filles et, en même temps, les tenir à l’écart. »
Ainsi l’intensité figurative provoquée en nous par ce surgissement culturel, suivi de sa formulation apparaît comme l’ouverture d’un espace transitionnel rassemblant l’émoi et le langage, le fantasme et le Moi et permettant la communication entre deux psyché. L’objet culturel, tiercéité, a pour effet de conjuguer le rapproché et la distance, de faire évoluer l’expression langagière souvent figée, fétichisée de l’adolescent sous la censure exercée sur une pensée trop sexualisée. Redonnant l’érotisme au langage, il amène le fonctionnement imaginaire de l’adolescent.
Ces réflexions nous ramènent au personnage du double, si important dans la vie adolescente : l’attachement à un double, alter ego, « amie de cœur » chez les filles, confident, permet le passage nécessaire et structurant est un passage nécessaire et structurant dans la sortie de la latence chez la fille comme chez le garçon. S’opère là un nouveau « stade spéculaire », se retrouver dans un autre, le même et différent, c’est à la fois retrouver la relation primitive maternelle « objet absent en nostalgie » (Rosolato) pour en même temps s’en « arracher » et se tourner vers la vie. L’attachement homosexuel, souvent passionnel, « parce que c’était moi, parce que c’était lui », est à la fois complétude narcissique, Idéal du Moi, recherche d’identité et d’individuation et défense ou temporalisation avant la rencontre avec le nouvel objet d’amour et la réalisation sexuelle.
La fracture de cette relation, trahison, frustration, désillusion est une des causes de la dépression adolescente, comme si l’atteinte de l’image spéculaire laissait un vide intense et une blessure narcissique mettant en danger le Moi adolescent, ravivant la blessure prégénitale.
Il est intéressant de constater que les auteurs dont j’ai présenté les œuvres, ont utilisé le thème du double, opérant ainsi un double dédoublement qui leur permet l’écriture et la création, triomphe sur l’abandon maternel. « Le double, triomphe contre la mort », écrit Rank. Pour Julien Gracq, l’évocation de la quête de l’Objet inatteignable perdu amène à l’interdestruction des deux moitiés du double Albert et Herminien dans la révélation du « secret de la féminité », castration fascinante où succombe la rivalité homosexuelle. Pour Julien Green, le double halluciné tutélaire, image maternelle, se retourne en destructeur et pousse Daniel O’Connor au suicide. Balzac, double de Louis Lambert au collège de Vendôme, laisse celui-ci sombrer dans la schizophrénie, pour se consacrer à l’écriture. Richard II-Shakespeare succombe devant la trahison de Bolingbroke, obscurément son Idéal du Moi qui lui ravit la « mère symbolique », sa patrie. Pour Molière, la figuration fulgurante de son caractère apparaît dans la fusion des deux personnages, Dom Juan et Sganarelle ; ce dernier survit à la disparition psychotique d’un Dom Juan, grâce à son ancrage anal dans la réalité.
Pour revenir à la technique analytique, La « théâtralité » du psychodrame où les adolescents choisissent le thème et distribuent les rôles permet, par l’introduction, dans l’action, d’un « double » la mobilisation de leurs projections inconscientes et de l’expression ambivalence de leurs identifications.
Au cours du « travail en double » en face à face, pour certains adolescents en perte de possibilité de représentation, mais comme « perception primitive immédiate d’un autre psychisme comparable à la perception endopsychique d’un rêve » (C. Botella). L’évocation poétique peut s’apparenter à un rêve commun qui permettrait à l’adolescent de conjuguer les contradictions de leur psyché, la rencontre de la haine et de l’amour, de la nuit et du jour, du principe de plaisir et du principe de réalité.
[1] Tremblais-Dupré T. La mère absente, Une lecture psychanalytique de Julien Gracq, Balzac, Molière, Shakespear, Julien Green. Editions du Rocher, 2002.

[2] GRACQ Julien, La Pléiade.

[3] MÂLE Pierre, Psychothérapie de l’adolescent, PUF, Quadrige, 1999. La crise juvénile, Payot, 1982.

[4] NAZAN Sylvia, Un cerveau d’exception : De la schizophrénie au Prix Nobel, Calmann-Lévy

 

Pierre Sullivan

Je lis la poésie[1], j’aime l’acte même de lire la poésie, le mariage de ma pensée et des mots du poète, le rythme qu’instaure le vers en moi, si différent de la continuité et de la transparence silencieuse de la prose romanesque. Je suis convaincu que la poésie est une valeur fondamentale de notre culture, qu’une grande époque est une époque de grands poètes.
Je crois tout autant à la valeur de la psychanalyse que je pratique depuis de nombreuses années. La psychanalyse est la création d’une culture, l’ouverture d’une médecine de l’âme dont le siècle dernier peut s’enorgueillir. Ouverture thérapeutique qu’il nous appartient de maintenir malgré les soubresauts de l’histoire et des moeurs.
Je veux aujourd’hui lier ces deux rameaux de notre civilisation. Ils sont certes très différents : l’histoire de l’une est très courte, l’autre est millénaire. Leurs finalités ne sont pas les mêmes et ce n’est pas à une comparaison que je voudrais me livrer. Je voudrais plutôt retrouver un moment où ils se sont rencontrés et peut-être noués. Mon titre énigmatique, la poésie de la psychanalyse, veut dire cela : le génitif indique qu’à un certain point de son tracé la psychanalyse emprunte l’oeil de la poésie. Il s’agit d’une fiction, le récit de deux promenades qui se croisent : un poème de R.M.Rilke Orphée. Eurydice. Hermès et un article de Freud Passagèreté. Ni plus ni moins.
Depuis longtemps, je songe en moi à cette rencontre. Si je devais retracer mon itinéraire, je prendrais comme point de départ la lecture de l’Interprétation du Rêve[2]. Sur un point précis qui m’a mené à la lecture d’un premier poème. Freud écrit au début de sa somme sur le rêve :
« Je n’ai guère eu l’occasion de m’occuper du problème du sommeil, car c’est un problème essentiellement physiologique, même si, dans la caractérisation de l’état de sommeil, il faut nécessairement inclure la modification des conditions de fonctionnement régissant l’appareil animique. La littérature sur le sommeil (…) ne sera donc pas prise en considération ici. »
Freud pour parvenir au rêve, à l’intelligibilité du rêve, a en quelque sorte besoin d’exclure le sommeil puisque ce dernier n’a rien à dire. Même s’il admet en même temps que tout le psychisme doit être convoqué par l’état de sommeil. Ce que l’on cherche en psychanalyse est de l’ordre d’un dire ou d’une raison. Il s’agit de faire entrer dans la rationalité des phénomènes jusqu’alors décrits comme irrationnels. Le rêve parle, certes curieusement, mais il parle : il ne reste qu’à le déchiffrer, ce que fera admirablement Freud, découvrant au passage que l’interprétation, c’est-à-dire l’écoute du rêve est une voie royale qui mène à l’inconscient et surtout à son partage. Le sommeil, bien infiniment précieux, vital comme tout besoin, est sauvegardé par le rêve qui apporte ainsi sa contribution à la vie. Le sommeil n’est donc pas dévalué s’il est écarté, mais il n’est cependant plus interrogé en lui-même et pour lui-même. Le sommeil devient comme le monde qui entoure le sujet, enfermé lui dans le narcissisme absolu du rêve.
Le mouvement de Freud est certes compréhensible et il a été plus que profitable. La compréhension géniale du rêve par Freud aura permis paradoxalement que l’on revienne sur le sommeil. Les neurobiologistes ont montré depuis que le sommeil est une expérience complexe et qu’il faudrait faire une phénoménologie du sommeil pour chaque individu : nous avons, chacun d’entre nous, nos gestes de sommeil qui sont l’expression fine de notre subjectivité et de ses contacts immédiats avec le monde extérieur, un langage qui ne parle pas certes mais qui dit beaucoup tout de même. Ces discours individuels que sont les sommeils, nous nous rendons compte aujourd’hui que bien des penseurs ont tenté de les mettre en valeur. Ou de les éviter, ce qui d’un certain point de vue revient au même. Beaucoup de philosophes[3] ont approché la question du sommeil, tout autant à vrai dire que celle du rêve.
Et puis, il y a les poètes. Que disent-ils du sommeil ? Les exemples sont innombrables.
Dans un poème intitulé, La dormeuse[4], Rilke, compagnon de Freud à un moment de son itinéraire, nous dit ce que voit un poète dans le sommeil :
« Figure de femme, sur son sommeil
fermée, on dirait qu’elle goûte
Quelque bruit à nul autre pareil
Qui la remplit toute.
De son corps sonore qui dort
Elle tire la jouissance
D’être un murmure encore
Sous le regard du silence. »
Que dit le poète ? Il y a dans le sommeil un bruit à nul autre pareil. Ce bruit emplit. Il emplit la femme, l’être le plus plein non seulement par la sexualité, le rapport sexuel avec l’homme mais surtout par la maternité : dans le sommeil qui l’enferme la femme est grosse d’un bruit sans pareil. Dans la seconde strophe, Rilke précise la nature d’un bruit dont la femme tire la jouissance. Dans le sommeil, persiste un murmure encore sous le regard du silence. En somme un son, une voix plutôt qui ne s’est pas éloignée, dégagée du silence qui n’est pas son contraire, son opposé mais plutôt le gardien, celui qui veille sur la parole. Dans le sommeil, la femme dont le poète déchiffre la figure, retrouve ce murmure. Dit par un poète, ce murmure ne peut signifier que la poésie elle-même comme un retour à un état naturel et antérieur du langage, son sommeil en quelque sorte. Si le poète utilise dans la première strophe un « on dirait » prudent, dans la seconde strophe : il affirme reconnaître la jouissance tirée de ce murmure. Rien ne manque. C’est sans nostalgie. La poésie a été, est un murmure sous le regard du silence. Peut-on en tirer un savoir ? Devrions-nous psychanalystes nous convertir à l’écoute du sommeil ? Il est trop tôt pour le dire.
Rilke a écrit il y a cent ans ( en 1904) un immense poème sur le premier des poètes : Orphée. Eurydice. Hermès[5]. Un autre poète Joseph Brodsky dans un texte intitulé Quatre-vingt-dix ans plus tard[6], en a écrit un commentaire inspiré. Grand poète russe du siècle dernier, exclu de son pays par le pouvoir communiste après un passage en camps, il a survécu grâce à la poésie. Plus que tout autre, il peut nous faire comprendre la nécessité intérieure, vitale du poème qui seule détermine son écriture. Et il importe de voir le poète à l’œuvre. Comme l’analyste d’ailleurs. One ne peut les apprécier véritablement que sur leur ouvrage et leurs œuvres, le poème pour le premier, la clinique pour le second.
Le poème reprend un mythe grec célèbre : Orphée, à cause de la beauté de son chant s’est vu accorder par les dieux le privilège d’aller dans les enfers chercher sa femme Eurydice, morte, piquée par un serpent. Le dieu Hermès, dieu du passage, dieu du message, les accompagne lui et sa femme dans leur retour vers le monde vivant. Les dieux n’ont eu qu’une exigence : Orphée qui mène la marche ne doit pas se retourner pendant ce trajet. Voilà le sujet maintes et maintes fois repris par les artistes depuis l’antiquité. Voici maintenant le travail.
Voyez Rilke à l’œuvre dès le titre : Orphée point, Eurydice point, Hermès sans point, absence de ponctuation. Qu’est-ce à dire ? Il y a deux ordres, celui des humains et celui des dieux ; le premier ordre est ponctué parce qu’il est limité dans le temps, le second ne l’est pas parce que son temps est celui de l’infini. Deux temporalités donc, rapprochées et partant conflictuelles. C’est, et le titre ici remplit bien son rôle, condensé en trois mots et deux signes de ponctuation, tout l’enjeu du poème[7].
C’étaient les mines enchantées des âmes.
Tels des minerais silencieux elles allaient
En filons à travers les ténèbres.
Le sang qui s’écoule vers les hommes jaillissait parmi
Les racines
Il semblait dans l’obscurité lourd comme du porphyre.
Hors lui rien n’était rouge
La première strophe décrit un lieu et sa qualité : un univers minier, grisâtre, fait de minerai silencieux, celui des âmes en enfer. Une seule tache de couleur : le rouge du sang qui indique un passage vers les hommes ; il s’écoule, il jaillit même s’il paraît déjà lourd comme du porphyre, minéralisé. Ce sang qui n’appartient qu’aux humains, les dieux étant irrigués par d’autres liquides, circule entre les racines : retenons cette « racine » car elle reviendra à la fin du poème. Le sang circule mais il a déjà la consistance du porphyre : il est en voie de minéralisation ou d’immobilisation.
Il y avait là des rochers

Et des forêts inhabitées. Ponts au-dessus du vide
Et ce grand lac aveugle et gris,
Suspendu au-dessus de ses fonds lointains
Tel un ciel de pluie sur un paysage.
Entre les douces prairies si pleines de patience
On percevait la bande pâle de la route unique
Comme une grande lessive qu’on eût mise à sécher.
La deuxième strophe peint le paysage de l’enfer : un univers de rochers presque entièrement homogène et où le vide sature l’espace à une exception près : la bande pâle d’une route unique. La description est étrange et impressionnante : il y a un grand lac aveugle et gris mais détail insolite : il est suspendu. Cette image d’une masse compacte qui surplombe le paysage évoque le grand Vide : une entité de néant d’où tout procède. Le vers : « comme une grande lessive qu’on eût mise à sécher », évoque la peinture de Ruysdaël, peintre des cieux suspendus et dont les toiles sont couvertes aux trois quart par des traînées de nuages. On peut imaginer là un souvenir d’enfance du poète : l’évocation d’un pâle soleil dans le ciel nordique. Ce monde infernal est aussi « plein de patience » : encore une notation de plénitude, cette fois de la patience, c’est-à-dire de ce qui est le plus étranger aux humains et le plus naturel aux dieux, puisqu’ils ont tout le temps pour eux.
Ce fut par ce chemin qu’ils arrivèrent.
En tête l’homme élancé dans le manteau bleu,
muet, précédé de son impatient regard.
Sans le mâcher, son pas dévorait à bouchées énormes
Le chemin ; ses mains pendaient
Lourdes et fermées entre les plis tombants
Et n’avaient plus conscience de la lyre légère
Qui était dans sa main gauche enracinée
Comme une rose grimpante dans une branche d’olivier.
Ses sens étaient comme dédoublés :
Son regard courait au-devant comme un chien,
Et revenait, pour sans cesse à nouveau
Se poster en attente très loin au tournant prochain,
Et son ouïe s’attardait comme une odeur.
Parfois il lui semblait que derrière lui
Elle rejoignait les deux autres marcheurs
Qui devaient le suivre dans toute cette montée.
De nouveau ce n’était que l’écho de ses pas
Et le vent de son manteau qui le suivait.
Mais il se dit qu’ils allaient venir tout de même ;
Il se le dit tout haut écoutant son écho.
Ils venaient sans doute, mais tous deux marchaient
Avec une terrifiante douceur. S’il eût été permis
Qu’il se retournât (si ce regard en arrière
N’eût signifié la ruine de toute l’œuvre déjà accomplie)
Il eût pu les voir
Les deux taciturnes qui suivaient en silence :
Troisième strophe : les personnages entrent en scène. Pour l’anecdote, le poète doit d’avoir été inspiré par un bas relief qui se trouve au Musée de Naples. Il se livre donc à une « ekphrasis » ou description d’œuvre d’art qui est en soi un genre littéraire de la littérature antique où l’enjeu est de rendre aussi plastique et vivant par les mots une œuvre peinte ou sculptée. Ce qui explique, pour la plus grande partie du poème, un style très proche du récit ainsi que le choix d’un vers libre qui, pour prendre un adjectif tiré du poème lui-même, est beaucoup plus impatient que le vers qui obéit au mètre. Pour J.Brodsky, poète, ces choix de métrique obéissent à des motivations profondes, métaphysiques : le mètre par la circularité qu’il institue est une survivance d’un temps cyclique, le vestige d’une patience oubliée. Le vers libre choisi ici indique que le poète se place du côté des humains : s’il décrit les hommes et les dieux, c’est néanmoins le point de vue des premiers qui est le sien.
Un premier personnage, un manteau bleu, couleur du ciel et surtout un regard « impatient » dit le poète : à coup sûr c’est un homme. Orphée. Le premier des poètes. Son mythe remonte au sixième siècle avant J.C.. Les Hymnes orphiques sont parmi les tout premiers témoignages d’une parole poétique en Occident. La beauté de son chant, selon le mythe, aurait charmé les dieux au point que ceux-ci lui auraient permis d’aller chercher sa femme, Eurydice, aux enfers. A la seule condition de ne pas la regarder sur le chemin du retour avant d’avoir franchi la porte de l’enfer gardée par Cerbère, le chien gardien des prairies infernales. C’est précisément ce moment que choisit le poète, celui du retour impatient. Il se hâte et sa lyre ne lui sert de rien. Elle est, nous dit Rilke, « dans sa main gauche enracinée comme une rose grimpante dans une branche d’olivier ». Mais Orphée est poète malgré tout Aussi ses sens sont dédoublés. Le regard court devant et revient se poster au tournant. Son ouïe s’attarde comme une odeur. Elle rejoint ainsi les deux marcheurs. Un écho le suit : « il se le dit tout haut écoutant son écho ». Ces vers, tout en détour, décrivent ce qu’est un vers : du latin « versus », le mot signifie tournant. Le vers « il se le dit tout haut écoutant son écho » est une magnifique, simple, exacte manière de décrire l’activité du poète qui écoute en lui l’écho des mots, qui par les mots, nous le verrons peu à peu, fait tourner le temps sur lui-même. Le mètre est le signe du temps, sa présence. Qu’il y soit selon une de ses figures classiques, l’iambe ou qu’il paraisse en creux dans le vers libre, il impose toujours sa marque.
Ces vers sont en même temps chargés de significations : Orphée est comparé à un chien, du moins son regard ; il y a là une osmose entre le sens du poète antique et Cerbère, le chien gardien des enfers, dont le regard est de la plus grande vigilance. Orphée pour un temps est une créature infernale. C’est probablement ce qui explique qu’il ne chante pas, que sa lyre soit à ce moment-là inutile. Ou les dieux lui interdisent de chanter ou plus vraisemblablement, il n’y aurait pas de poésie possible en enfer. Autrement dit, si la poésie dit ou peut dire l’éternité, elle-même n’est pas éternelle. Et surtout ne doit pas prétendre l’être. Il faudrait sortir des enfers, sans se retourner, sans versifier et la course affolée d’Orphée le dit superbement.
La pensée de Rilke ne croise-t-elle pas là celle de Freud ? Freud a une hésitation à propos de la temporalité de l’inconscient. Ce dernier serait en quelque sorte un enfer, c’est l’impersonnel en nous. Freud ne se résoudra pourtant jamais à le déclarer intemporel. Freud par peur ou méfiance, n’est ni religieux ni mystique, contrairement à Jung par exemple. Même si parfois ses descriptions tendent à faire de l’inconscient le dernier lieu où l’éternité se dépose. Il le qualifiera plutôt et avec prudence, d’atemporel : l’inconscient est sans le temps, dit-il. Il y a dans cette qualification indécise de Freud quelque chose, dans son mouvement même, qui évoque la course d’Orphée décrite par Rilke comme une nécessité d’échapper à l’éternité. Ou comme une ruse de la poésie vis à vis de l’éternité et contre une tendance trop humaine à s’abîmer dans des lieux ou des temps hors du monde
Après cet affolement intérieur d’Orphée, le poète Rilke reprend la parole. Les deux autres personnages viennent avec une terrifiante douceur : deux taciturnes en silence.
Le dieu de la marche et du message lointain,
Le casque du voyage surmontant la clarté des yeux
Portant au-devant de son corps le fin caducée
Et battant des ailes aux chevilles ;
Confiante, à sa gauche : elle.
Il y a d’abord le dieu, Hermès, décrit par ses attributs : le casque, le caducée, les ailes aux chevilles. Et puis, en italique, elle.
Pourquoi ces italiques ? Ils sont pour nous comme une gifle car celle qui fut tant aimée, comme dit Rilke, celle que nous venons chercher, l’objet de la quête, par cette marque typographique, par cette distinction, précisément, elle se distingue de nous. Elle n’est pas tout à fait avec nous, avec Orphée. Comme le dit Freud du rêve, sa présence est à l’image du passé. Le rêve ne fait pas revenir le passé lui-même mais seulement son simulacre. L’image : la mise en italique a la même valeur ici que la mise en image. Il devient difficile de distinguer Eurydice de son simulacre ou comme dit Pascal de la figure qui porte présence et absence de la chose, la femme aimée de son souvenir halluciné. C’est cette qualité simulacrale que décrit Rilke à travers l’italicisation du mot elle. C’est Elle, la ressemblance est parfaite mais le séjour en enfer l’a marquée dans sa qualité de présence. Ou encore la quête poétique d’Orphée la marque dans son être : c’est une autre manière de ramener les enfers de leur site mythologique antique à l’univers d’une âme d’aujourd’hui qui se cherche.
Celle qui fut tant aimée, qu’une lyre pour elle

fit entendre plus de plaintes que toutes les pleureuses
au point qu’un monde de plainte naquit,
un monde où tout fut recréé : vallées et forêts,
chemins et villages, champs et bêtes et fleuves ;
et qu’autour de ce monde de plaintes
comme autour de l’autre Terre, un soleil
et un ciel constellé silencieux tournaient
un ciel de plaintes aux étoiles effarées– :
celle qui fut tant aimée.
Elle, ici mise en italique, a été à l’origine d’un monde. Un monde précisément en italique : un monde où tout fut recréé. De la plainte est née une Terre semblable à l’autre Terre. Ce semblable ( ce « à l’image de ») porte en lui la définition du travail de la poésie : créer un monde figuré qui porte présence et absence du monde.
Et elle, elle marchait au bras de ce dieu,
Son pas entravé par les longs bandeaux des morts,
Incertaine, douce, sans impatience.
Plongée en elle-même comme un très haut espoir
Elle ne pensait point à l’homme qui marchait devant elle
Et non plus au chemin qui montait vers la vie.
Elle était en elle-même. Et sa mort
La remplissait comme une abondance.
Comme un fruit de douceur et de ténèbres,
Elle était pleine de sa mort énorme
Et neuve et ne comprenait rien.
« Et elle », le « elle » italicisé tout à l’heure, revient en typographie normale mais comme dit le poème « incertaine, douce, sans impatience ». Le « sans impatience » dit parfaitement l’état d’Eurydice : ce n’est pas la patience des dieux mais ce n’est pas non plus l’impatience des humains. Un état intermédiaire. Un état « transitionnel » par excellence ou une transitivité décalée. Si j’ai utilisé le terme winnicottien familier des analystes, c’est pour rappeler[8] que ce terme n’est compréhensible dans son sens vrai, non purement descriptif ou instrumental, que comme simulacre : or Eurydice « sans impatience », «sans le temps » est un simulacre. La description de ce vécu simulacral apparaît dans les vers suivants.
Rien ne vous lie plus à vous-même qu’un espoir. C’est ainsi qu’Eurydice est liée à elle-même d’une manière contradictoire quant au contenu puisque c’est la mort, le sans espoir, qui assure cette liaison. Elle espère purement, sans pensée pour Orphée ou pour la vie. Pas plus pour la mort, car elle est en elle-même : sa, oui sa propre mort la remplit comme une abondance c’est-à-dire infiniment. Pleine d’une mort énorme, neuve, elle ne « comprend » rien.
Elle était dans une virginité nouvelle

Et intouchable ; son sexe était clos
Comme une jeune fleur au soir,
Et ses mains tant déshabituées à s’unir à d’autres
Que le toucher même infiniment doux
Du plus léger des dieux qui la conduisait
Lui pesait comme un geste familier.
Elle n’était plus cette jeune femme blonde,
Entrée jadis dans les champs du poète,
Non plus le parfum du lit large ni son île
Ni la possession de cet homme.
Elle était dissoute déjà comme une longue chevelure
Donnée comme une pluie déjà tombée
Et distribuée comme des réserves abondantes.
Déjà elle était racine.
C’est l’ultime moment de rencontre avec elle. Pour la suivre au-delà, il faudra apprendre à ne plus comprendre, car du côté des souvenirs et du passé, la rencontre paraît dorénavant impossible. Après nous avoir ouvert les portes de la plénitude de sa mort, le poète la dit intouchable. Jusque là elle était, après elle n’était plus : elle était dans une virginité nouvelle, elle n’était déjà plus cette jeune femme blonde. Et puis, elle était dissoute. Et enfin, elle était déjà « racine ».Le poème revient à son début, au paysage infernal dont Eurydice est désormais l’une des composantes.
Vient alors la fin du poème. La fin du poème, Brodsky nous le rappelle, en est en vérité , pour le poète qui l’écrit, son commencement : tout converge pour cette chute.
Le paysage puis les personnages ont été décrits : voici maintenant l’action, la péripétie.
« Il s’est retourné », dit le dieu ;
Lorsque soudain
Le dieu la retint douloureusement
Prononça les paroles : Il s’est retourné–,
Elle ne comprit pas et dit tout bas : Qui ?
Au loin cependant, sombre dans l’issue claire
Se tenait quelqu’un dont le visage
Restait obscur. Il se tenait là debout et regardait
Comment sur la bande étroite d’un sentier de prairie
Le dieu du message le regard douloureux
Se retournait en silence pour suivre
Celle qui déjà reprenait le chemin
Entravée par les longues bandelettes des morts,
douce patiente et incertaine.
S’enfonçant dans son être, dans sa mort abondante, elle, l’italique, ne comprend pas et dit tout bas : Qui ?, en italique bien entendu, car comment saurait-elle parler autrement que dans ce langage simulacral? « Qui ? » Eurydice pose la question des questions. Il est normal qu’un simulacre pose à bas bruit la question même de l’identité. Le moment est tel que même le dieu ressent une douleur, ce qui est contraire à sa nature, ce qui signifie que ce qui se joue entre Orphée et Eurydice se situe au delà du divin ou change sa nature, ce qui est en même temps un bouleversement de la distribution des mondes ou du temps. Que s’est-il passé ?
Que voit-on après ce qui se serait passé ? Quelqu’un, ce ne peut être qu’Orphée, se tient dans la porte des enfers, dans « l’issue claire ». Son visage est nécessairement obscur puisqu’il regarde depuis cette position les enfers qu’il vient de traverser : il voit le dieu se retourner pour voir celle qui doit s’être elle-même retournée puisqu’elle reprend en sens inverse le sentier de prairie : elle est maintenant toute patience « douce patiente et incertaine », c’est le dernier vers du poème.
Que s’est-il passé ? Contre toute attente, contre toute impatience, contre toute stratégie de conquête d’un objet ou de sa reconquête dans et par le souvenir, Orphée a voulu voir l’abondance contradictoire de la mort. Et Eurydice le suit, et Hermès le suit, ils se retournent tous comme les vers du poète, véritables tourniquets à la lisière de la vie. Eurydice, c’est le message de Rilke, est fidèle à son mari dans sa mort même. Elle devient sous nos yeux la poésie comme le chant positif de la mort. Pour le poète, son art n’est rien d’autre si l’on peut dire. Ne devient poète que celui qui peut rejoindre la tradition des grands positifs.
« Chante aède » dit impérativement Homère au début de l’Iliade, ce grand poème qui inaugure cette tradition : chante positivement la guerre et ses malheurs. Sors de toi-même, ne songe pas à dépasser, à chasser, à réduire, à combattre ou à exalter, non, chante, que ton chant enfante des Terre, simulacre de la nôtre : recrée, tu peux créer, découvre-le. A partir de rien, du rien : tu n’as qu’à te retourner.
Deux poèmes l’un sur le sommeil, l’autre sur la mort, deux domaines voisins. Les Grecs voyaient en upnos et tanatos des frères jumeaux. Ces virtualités proprement humaines, le dormir et le mourir, sont décrites ici comme des cornes d’abondance, comme des plénitudes. La poésie ne s’effraye pas du sommeil ou de la mort, elle ne les soupçonne ni ne les exalte, elle y cherche seulement son chemin.
On peut rejeter la poésie et sa tradition. Mais l’aimer, la lire, c’est entendre la positivité de la mort. Qu’est-ce que la psychanalyse a à dire là-dessus ? Vue sous cet angle ou après avoir ainsi défini la poésie, il est évident que si la psychanalyse se limitait à dire qu’il y a peut-être dans ce poème, des résurgences des amours infantiles du poète, un quelconque attachement œdipien, cela signifierait qu’elle n’aurait rien à dire de la poésie. Quelques allusions à la psychanalyse pendant cette lecture du poème, dans ses impasses productives, la temporalité ou dans ses créations, la transitionnalité, montrent pourtant que le débat intérieur à la poésie ne lui est pas étranger, et ne peut l’être d’ailleurs.
C’est en ce sens qu’il y a une poésie de la psychanalyse. Prenons un exemple tiré cette fois du corpus analytique. Un tout petit article de Freud : Passagèreté[9]. En 1916, pendant la guerre, Freud publie dans un journal patriotique un petit article consacré au caractère éphémère de la vie. Le propos est difficile et son auteur, inquiet à juste titre pour les siens, est visiblement mal à l’aise malgré un ton engageant et même stoïquement combatif. Mais ce malaise a à bien des égards plus de prix pour nous que les affirmations trop théoriques sur la pulsion de mort qui apparaîtront immédiatement après.
Le texte se présente comme un souvenir :
Il y a quelque temps, je faisais, en compagnie d’un ami taciturne et d’un jeune poète déjà en renom, une promenade à travers un paysage d’été en fleurs. Le poète admirait la beauté de la nature alentour, mais sans s’en réjouir. La pensée le perturbait que toute cette beauté était vouée à passer, qu’en hiver elle se serait évanouie, comme le fait du reste toute beauté humaine, et tout ce que les hommes ont créé ou auraient pu créer de beau et de noble. Tout ce qu’autrement il aurait aimé et admiré lui semblait dévalorisé par le destin de passagèreté auquel cela était promis.
Nous passons d’un paysage infernal à un paysage d’été. L’âme allemande, plus encore que la française, se retrouve naturellement dans le paysage dont on pourrait dire dans le contexte qui est le nôtre aujourd’hui, que c’est une vision simulacrale du monde extérieur.
Ici comme tout à l’heure, trois personnages sur un chemin : un psychanalyste, un poète et un ami taciturne. Déjà, coïncidence amusante, Rilke décrivait Eurydice et Hermès comme de grands taciturnes. Il se trouve que nous savons que le jeune poète en question était Rilke lui-même et l’ami taciturne : Lou Andréas-Salomé. Après ce début lyrique, Freud va essayer de comprendre, sans réussir à échapper à toute réduction, le sentiment du poète qui ne peut s’empêcher de mêler à l’enchantement que lui procure la nature en fleur sa défloraison prochaine, à l’été d’aujourd’hui l’hiver prochain. Freud est révolté, osons le mot, par cette idée et il demande à la raison d’intervenir.
Que dit la raison ? Tout d’abord, la plongée dans la caducité de tout ce qui est beau et parfait, viendrait de deux motions animiques, disons de deux positions subjectives distinctes : un douloureux dégoût du monde ou une révolte contre la factualité indépassable, entêtée. Et partant un retrait ou l’invention d’un monde idéal auquel on se rattache pour éviter le sentiment de la disparition cruelle des choses vivantes. Au nom de la vérité, Freud réfute facilement cette dernière solution, trop dépendante de nos souhaits et par conséquent fausse : « le douloureux aussi peut être vrai ». Il ne peut contester cependant la passagèreté elle-même mais il refuse au poète la dévalorisation que ce dernier en déduirait. J’utilise ici le conditionnel car la pensée de Rilke, à vrai dire différente dans ses textes-même, se confond ici avec le débat intérieur de Freud. Freud est content de son argument : il inverse le propos : l’éphémère ne produit pas une dévalorisation mais s’exclame-t-il un accroissement de valeur au contraire.
La valeur de passagèreté est une valeur de rareté dans le temps. La limitation dans la possibilité de la jouissance en augmente le prix. Je déclarai incompréhensible que la pensée de la passagèreté du beau dut troubler la joie que nous y trouvons. (…)La beauté du corps et du visage humains, nous la voyons disparaître pour toujours dans l’espace de notre propre vie, mais cette brièveté de vie ajoute un nouveau charme à ceux de la beauté.
La brièveté de la vie d’une fleur ajoute un nouveau charme à ceux de la beauté.
La valeur de l’œuvre d’art, quant à elle, n’est déterminée que par sa signification pour notre vie de sensation. Elle peut donc disparaître avec elle. Autrement dit le monde de l’art n’existe pas en soi, il ne transcende aucune vie humaine. Il y a ici dans le texte, après cette démonstration, un tournant.
Je tenais ces considérations pour inattaquables, mais je remarquai que je n’avais fait aucune impression sur le poète et sur l’ami.
Ces aveux d’échec sont parmi les moments les plus touchants de l’œuvre de Freud. Tout autant d’ailleurs que l’obstination du poète et de son amie. L’on sait en effet qu’il fallait beaucoup de sûreté de soi pour résister à la force de persuasion de l’inventeur de la psychanalyse. Mais ici, la raison persuasive est impuissante. Comme toujours dans ces cas-là, la pensée de Freud est sollicitée, son génie se met à l’œuvre et se risque.
Après réflexion –plus tard, dit-il- Freud croit avoir trouvé une explication à la réticence de ses compagnons : elle serait liée au deuil, c’est-à-dire au vécu de la mort chez les humains. La passagèreté donne un avant-goût du deuil.
Ce ne peut avoir été que la révolte de l’âme contre le deuil qui dévalorisait la jouissance du beau. La représentation que ce beau est passager donnait à ces deux êtres sensibles un avant-goût du deuil de sa disparition…
Ce virage nous vaut quelques unes des pensées les plus profondes de Freud sur le deuil, comme quoi la fréquentation des poètes est une bonne chose.
Tout d’abord : le deuil est une grande énigme. Nous avons oublié cette vérité d’énigme du deuil. Le langage nous a trompés par sa facilité : nous parlons de plus en plus de deuils de toutes sortes comme si nous savions et comprenions de quoi il s’agit ; le mot deuil devient magique et produit une communauté d’entente immédiate mais fallacieuse. Nous n’acceptons plus de nous laisser questionner, comme le fait Freud ici sous l’impulsion du poète, par ce qu’est la perte des objets d’amour. Freud commence par rappeler sa théorie de la libido et de ses objets :
Nous nous représentons que nous possédons une certaine mesure de capacité d’amour, nommée libido, qui, dans les débuts du développement, s’était tournée vers le moi propre Plus tard, mais à vrai dire très précocement, elle se détourne du moi et se tourne vers les objets qu’ainsi, d’une certaine façon ,nous prenons dedans notre moi .Que les objets soient détruits ou qu’ils soient perdus pour nous, et notre capacité d’amour redevient libre. Elle peut se prendre pour substitut d’autres objets ou bien temporairement revenir au moi.
Description classique. Mais conclusion inattendue :
Mais pourquoi ce détachement de la libido de ses objets devrait-il être un processus douloureux, nous ne le comprenons pas et nous ne pouvons le déduire actuellement d’aucune hypothèse. Nous voyons seulement que la libido se cramponne à ses objets et ne veut pas abandonner ceux qui sont perdus, même quand le substitut se trouve disponible. Voilà donc bien le deuil.
Nous ne comprenons pas, c’est Freud le grand « compreneur » qui parle, nous ne comprenons pas, avec la raison du moins, la douleur liée au détachement de la libido. Même quand les substituts sont là tout prêts, tout proches, nous souffrons de la perte de nos amours. La raison est impuissante : voilà bien le deuil. Freud revient alors au dialogue avec le poète et du coup nous saisissons que ce dernier ne pourra pas être convaincu, que toute la démonstration et son argument final ne parviendront jamais à l’éloigner de son sens de la mort. C’est le poète qui a mené Freud à cette énigme. Freud alors évoque les désordres de la guerre qui est survenue depuis l’entretien avec le poète. « Un an plus tard, la guerre faisait irruption et dépouillait le monde de ses beautés »
C’est un lamento. Le psychanalyste ajoute que ce qui a été détruit sera remplacé et que cette destruction ne diminue pas la valeur de ce qui était, reprenant la thèse du début mais avec beaucoup moins d’enthousiasme. Ceux qui comme le poète avant cette guerre associent les œuvres naturelles ou humaines à l’éphémère du temps sont dans le deuil, dans cette attitude énigmatique qu’est le deuil. Et Freud de conclure alors par une autre de ces pensées considérables dont il a le secret : « Nous savons que le deuil, si douloureux qu’il puisse être, termine spontanément son cours. »
La spontanéité du deuil, presque un automatisme, voilà qui ajoute à l’énigme. Et pose la question : mais qui, la question d’Eurydice, qui mène le deuil ?
« Déjà elle était racine
Lorsque soudain
Le dieu la retint et douloureusement
Prononça les paroles : Il s’est retourné–,
Elle ne comprit pas et dit tout bas : Qui ?
Au loin cependant, sombre dans l’issue claire
Se tenait quelqu’un dont le visage
Restait obscur. Il se tenait là debout et regardait
Comment sur la bande étroite d’un sentier de prairie
Le dieu du message le regard douloureux
Se retournait en silence pour suivre
Celle qui déjà reprenait le chemin
Entravée par les longues bandelettes des morts,
Douce patiente et incertaine. »
Il s’est retourné—elle ne comprit pas et dit tout bas : Qui ? Qui donc s’est retourné ? Quel est cet italique qui s’est retourné ? Pour répondre à cette question le poète Brodsky déplace légèrement son interrogation : il resitue la scène pour nous : le dieu dit à la femme qu’il s’est retourné ; elle lui répond par cet énigmatique Qui, car il ne peut s’agir, prosaïquement parlant, que du seul autre personnage Orphée. Or Eurydice maintient sa question au dieu Qui ? Question qui le dépasse ? Qu’est-ce qui tout à coup dépasse même un dieu ? Dans la strophe suivante, alerté par la question, le dieu voit Orphée dans l’issue claire, il est retourné : au même moment, il se retourne lui-même et il voit Eurydice déjà retournée. Il y a là une simultanéité de retournements : le poète a réussi à faire en sorte que le lecteur ne puisse jamais dire qui d’Orphée ou d’Eurydice, déjà racine, a pris l’initiative du tournant. Rilke fait en sorte qu’ils tournent en même temps et qu’ainsi ils fassent tourner le dieu lui-même.
Orphée c’est le temps fini des humains, Eurydice c’est le devenir infini du temps, Hermès c’est l’infini du temps : le poète les fait tourner de concert, simultanément. Au nom de qui parle-t-il ? C’est le temps lui-même qui parle dans le vers du poète. C’est le temps dans sa double dimension, finie et infinie. Le poète russe quant à lui, mais avec des italiques tout de même, qualifie ce mouvement, cette transcendance du temps, d’automatisme. Cela nous ramène à la psychanalyse. Le sémantisme historique des langues a ici une grande importance : l’automatisme en anglais n’a pas la même histoire qu’en français. Ici le poète nous renvoie à l’étymologie grecque du mot d’autant plus que le contexte du poème est grec : automatisme veut dire de son propre mouvement, détenant en soi son propre mouvement, transcendant hommes et dieux, fini et infini. C’est la spontanéité telle que la pense Freud dans son Passagèreté. Pour lui, l’inconscient, hors temps et la conscience temporelle appartiennent tous deux à un même temps qui les transcende. Chez Freud, succession et simultanéité se croisent mais ne sont en rien inconciliables : la psychanalyse a été inventée comme une sentinelle posté aux ajointements des ordres du temps. Ce que l’inconscient nous dit, c’est d’abord qu’il y a plusieurs temps qui se chevauchent mais que tous appartiennent au même temps. L’idée d’une prise de pouvoir d’une catégorie du temps sur les autres (Le Ca parle de Lacan, l’automatisme mental de Clérambault ou l’écriture automatique des surréalistes) est étrangère à l’esprit de Freud. Il n’y a qu’un temps de même qu’il n’y a qu’un monde. L’enfer est ici : ces contrées argentées sont devant nous. La poésie nous fait voir la dimension unique de l’espace et du temps : elle nous situe dans l’issue claire Peut-on en dire autant de la psychanalyse ? Je le pense : il y a des moments cliniques où l’analyste et son patient tournent de concert, où tous deux, incarnations d’un ordre différent du temps s’identifient dans un même mouvement : ils s’accordent selon la spontanéité du temps. Différents, opposés même, ils ont un instant le même geste.
Les poètes oeuvrent, les analystes aussi, dans leur expression le mouvement doit apparaître. Aussi pour finir, une très courte vignette clinique : un homme de trente ans en analyse depuis quelques mois. Il veut faire le point de sa vie et s’interroge sur de violentes chutes dépressives à certains moments de sa vie. Retour des vacances : il est heureux que les séances reprennent ou plus exactement il s’émerveille d’éprouver un sentiment de continuité après cette interruption : une qualité nouvelle de vécu du temps. Peu après, il me dit qu’au moment où il a entendu à la radio qu’un avion rempli de français s’était écrasé, il a pensé que j’étais au nombre des passagers. Est-ce contradictoire ? Est-il miné par des « souhaits de mort » ? Non, deux temps s’opposent seulement: la finitude des séances ou plutôt le vécu de cette finitude rendu sensible par le rythme des séances et l’infini du deuil incarné par la pensée de ma mort. Son moment d’émerveillement, analogue au temps lui-même, plus fort que le deuil vient de ce qu’il se situe là dans l’issue claire : là, il me voit déjà partir, « déjà racine », il me voit me retourner vers mon temps. C’est pour lui, l’espace d’un instant, un tournant, une guérison, un vers.

[1] Ce texte est issu d’une conférence donnée à Rennes le 17 janvier 2004 dans le cadre des Conférences Ecriture et Psychanalyse organisée conjointement par le Groupe Bretagne Pays de Loire de la Société Psychanalytique de Paris, le 4ème Secteur Infanto-juvénile d’Ille et Vilaine et la Faculté de Médecine de Rennes. Je remercie Geneviève Wendling de m’avoir permis de réfléchir à ce beau sujet.

[2] A l’occasion des Conférences de Lamoignon (2003-2004) organisée par la Revue Psychiatrie Française.

[3] Voir à ce sujet le livre remarquable de P.Carrique, Rêve, Vérité, Essai sur la philosophie du sommeil et de la veille, Paris ,Gallimard, 2002.

[4] Rainer Maria Rilke, Œuvres 2, Poésie, Paris, Seuil, 1972, p.498. Ce poème, ainsi que de nombreux autres, est cité par Jaqueline Kelen dans son livre Du sommeil et autres  joies déraisonnables, Paris, La Renaissance du Livre, 2003.

[5] R.M.Rilke, Œuvres 2 Poésie, Paris, Seuil, 1972, p.214.

[6] J.Brodsky, On grief and reason, Penguin, 1995, pp.376-428. Comme le poète russe lui-même qui utilise la traduction anglaise du poème, j’ « assume » la traduction de Lorand Gaspar des Nouveaux Poèmes de Rilke. Nous y perdons sans doute de la substance du poète, l’exégèse est d’autant limitée mais nous n’ « existons »  réellement que dans notre langue : c’est dans ce lieu intime que la poésie se donne.

[7] Une auditrice attentive et amicale m’a fait remarquer qu’il n’y a habituellement pas de point à la fin du titre d’un poème : c’est vrai mais alors le poète aurait utilisé des virgules après les deux premiers noms.

[8] Selon la pensée éclairante de J.Gillibert.

[9]S.Freud, Passagèreté, in  Œuvres complètes, XIII, Paris, P.U.F.,pp.319-324.

 

 Dominique Bourdin, février 2007.

Cette présentation de 22 gravures de Goya traditionnellement nommées Proverbios ou Disparates vise à en montrer la force ; l’intérêt de ces oeuvres pour notre pratique analytique permet d’en manifester l’enjeu anthropologique.

« Protestation contre l’idée séparée que l’on se fait de la culture,

comme s’il y avait la culture d’un côté et la vie de l’autre ;

et comme si la vraie culture n’était pas un moyen raffiné

de comprendre et d’exercer la vie »

Antonin Artaud, « Le théâtre et la culture »,

in Œuvres, Paris, Gallimard « Quarto », 2004, p. 507.

Les Disparates

Les Disparates, série de 22 gravures (18 + 4), contemporaines des Peintures Noires, datent donc de la fin de la vie du peintre. Thèmes, motifs picturaux, compositions reprennent des éléments des Caprices, des Désastres de la Guerre ou de la Tauromachie. Mais nul « sens » évident ne s’y déploie.[1]

1. Une œuvre à découvrir

• L’exposition de l’été 2006

De juillet à octobre 2006, une exposition a rassemblé à la mairie du 5° arrondissement de Paris les séries de gravures de Goya : Les Caprices, Les Désastres de la guerre, La Tauromachie et Les Disparates. Leur juxtaposition manifestait avec force leurs parentés et leurs différences.

S’il est évident que Les Caprices vont bien au-delà d’une satire classique par leur force critique et l’insidieux malaise qu’ils peuvent susciter, si Les Désastres de la guerre disent l’horreur et l’insoutenable de son accumulation, leur coexistence avec la vitalité pulsionnelle, la beauté et la puissance animale de La Tauromachie laissent songeur. La coopération et le combat entre animalité et humanité dans cette dernière œuvre contrastent avec l’ironie et l’amertume que suscitent les scènes purement humaines des autres séries.

Or Les Disparates participent de tout cela à la fois, et le mêlent comme sans discernement, suscitant une confusion d’affects. Malgré la force et la forme de chaque composition, l’impression d’un magma sensoriel s’impose, dans lequel le toucher et le contact ont la première place, du fait de l’enchevêtrement fréquent des corps ; même les odeurs semblent convoquées. On y voit des traces des techniques élémentaires ou simplificatrices des cartons de tapisserie, et l’on songe également à La Maison des fous (lutte entre des hommes devant d’autres dans un asile), premier tableau réalisé après la maladie de 1773, qui suggère aussi comment le monde apparaît à celui qui voit les autres s’agiter en n’entendant plus leurs paroles. L’influence du peintre et poète visionnaire William Blake n’est peut-être pas à écarter, à l’exclusion de la place que fait celui-ci au surnaturel.

• Puissance, hétérogénéité, étrangeté

La question de l’interprétation des Peintures Noires (Saturne dévorant ses enfants, le pèlerinage de San Isidro) peut diviser. Ainsi, tout récemment, Yves Bonnefoy[2] y voit l’ouverture d’une béance, regard sur la profondeur du réel. Dans le tumulte onirique et le chaos, accentués par une relative indistinction entre l’ensemble et l’éventuel premier plan, on y assiste à l’émergence conjointe du non-sens et du non-être, du faux-semblant d’être et du trop d’être ; la béance s’y donne comme être du désordre, désordre objectif du monde et non désorganisation du sujet qui le regarde et le peint. Le chien, tête de chien au pied de l’immensité du mur et les Deux étrangers, en témoignent.

A l’opposé, André Green[3] souligne que les Peintures Noires montrent l’horreur. En nous la montrant, Goya évite de s’y engouffrer lui-même ; il s’agit donc d’une déflection, d’une dérivation vers l’extérieur des effets de la pulsion de destruction. C’est en vaincu, en homme radicalement blessé que Goya s’exile à Bordeaux.

Venons-en aux Disparates pour lesquels la même incertitude d’interprétation s’impose. Si les formes de la composition d’ensemble y sont toujours très nettes, le détail des personnages et des motifs y est souvent fort enchevêtré et pour le coup, l’effet d’ensemble l’emporte sur le sens à donner au premier plan. Les thématiques restent largement énigmatiques, mais participent de toute l’œuvre antérieure, comme de leur proximité avec les Peintures Noires. L’effet d’étrangeté est maximal. Nous sommes portés à rappeler l’appréciation baudelairienne des Fleurs du Mal :

« Goya, cauchemar plein de choses inconnues,

De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,

De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,

Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas. »[4]

• Une double énigme

Ces gravures suscitent une double énigme.

La première porte sur l’évaluation de leur force, de leur portée, de leur sens. Font-elles suite aux Peintures Noires, proposant une issue à l’horreur de celles-ci ? Ou leur sont-elles plus strictement contemporaines, représentant un autre mode de traitement de la même expérience ou vision intérieure ? Ces gravures sont-elles à regarder comme un tout ? A interpréter ? Dans ce cas, s’agit-il de transmettre une impression d’ensemble, ou faut-il vraiment, comme on l’a beaucoup tenté sans être convaincant (notamment Harris), y voir des illustrations de proverbes espagnols voire des allégories ? Et que faire des détails insolites ?

Mais surtout, et c’est que l’on peut considérer comme une seconde énigme, pourquoi a-t-on tant voulu « forcer » le sens de ces gravures, les faire entrer dans une intelligibilité qui leur était manifestement hétérogène (les proverbes espagnols) ou se désole-t-on tant de ne savoir quelle signification leur attribuer ? Pourquoi suscitent-elles tant de malaise et de résistance, dont témoigne encore l’exposition de l’été 2006, qui faisait appel aux psychanalystes pour percer l’énigme et donner enfin à ces gravures un sens acceptable, dût-il émaner de l’inconscient ? Ne peut-on se contenter de suivre l’avis de Malraux[5] : « Goya n’est pas celui qui répond, mais celui qui interroge » ?

C’est encore à Baudelaire que nous laisserons la parole : que faire du « monstrueux vraisemblable » que figurent Les Disparates ?

• Regard thématique

Pour approcher ces eaux-fortes de 36 cm x 24,8 cm (avec quelques variations de quelques mm pour certaines) faute d’avoir le temps de les commenter en détail, nous nous contenterons de quelques remarques soulignant leur thématique.[6] Contrairement aux Caprices, où le dessin et la gravure coïncident de près, il peut y avoir des écarts considérables entre le dessin préparatoire et la gravure.

1. Disparate féminin Des femmes en rond qui tiennent un drap où elles font sauter non plus un pantin (comme dans un carton de tapisserie antérieur et selon le jeu traditionnel), mais un âne, auprès duquel se tient le corps d’un homme. Des jeux du féminin…
2. Disparate de peur Même les soldats s’effondrent en arrière devant ce monstre géant au capuchon blafard, qui rappelle le croquemitaine des Caprices (Cf. Caprices, 3, mais aussi les pauvres de Caprices 22 et le tableau Tio Paquete). Seul l’arbre déjà mort aux branches dénudées tient devant la figure de mort.
3. Disparate ridicule Tandis que quelqu’un pérore et semble vouloir les convaincre, des individus, adultes et enfants, sont serrés sur une branche, somnolents malgré leur posture dangereuse.
4. Le grand Nigaud Le revoilà, gigantesque, content de lui, figure de la niaiserie qui a de quoi effrayer.
5. Disparate volant Massif et puissant, l’oiseau monstrueux emporte ses cavaliers. Le thème du rapt amoureux est clair mais on discerne mal qui est enlevé.
6. Disparate furieux (cruel) Avoir embroché une tête et traîner le corps de sa victime ne suffit pas à assouvir sa fureur. Nul ne se risque à l’arrêter. Comme certaines des gravures des Désastres de la guerre, » cela ne se peut regarder »
7. Disparate désordonné

(ou matrimonial)

Suscitant désolation, horreur ou pitié, rien ne semble pouvoir séparer ce monstre fait d’un homme et d’une femme accolés dos à dos, désespérément enchaînés l’un à l’autre.
8. Les ensachés La comédie sociale vue sur le mode de la maladresse et de l’impuissance des courses en sac. S’agit-il d’hommes entravés dans leur personnage ?
9. Disparate général Tout est mêlé, sombre avec des taches blanches. Enfants et chat participent à cet enchevêtrement humain. Un personnage surgit de l’ombre, sabre en main. Un groupe semble recevoir d’une nourrice une portée de chat, tandis qu’un personnage féminin semble soutenu en l’air, à moins qu’il ne s’élance vers un enfant.
10. Le cheval ravisseur

(ou Disparate effréné)

Violence pulsionnelle et figure de la jouissance sur fond de paysage désertique. Les thèmes de la Tauromachie, sous une forme dramatisée. Cf. aussi Caprices, 8 « Ils l’enlevèrent ».
11. Disparate pauvre Cette femme écarte-t-elle les enfants en loques ? Le plus clair est la composition contrastée, entre ceux de tous âges qui se pressent contre une construction et le vide de l’espace de gauche. Cf. Caprices, 22.
12. Disparate joyeux A certains égards, il rappelle L’enterrement de la sardine.
13. Manières de voler L’aspiration à pouvoir voler est-elle si forte ? Cette fois les oiseaux-véhicules et les positions sont divers. Cf. Caprices 61.
14. Disparate de Carnaval Malgré les costumes et chapeaux de carnaval, sont-ils si joyeux ?
15. Disparate clair Il est plutôt sombre, mais il est clair que tout s’y mêle.
16. Disparate triple

(ou Les exhortations)

On repère des éléments étranges, visages doubles, monstres à l’affût, têtes et mains inattendues. Un homme est accablé par des sollicitations opposées : un membre du clergé cadavérique d’un côté, tandis qu’une femme, aidée par d’autres personnages, tire sur sa manche.
17. Disparate tranquille

(ou La loyauté)

Est-il paisible malgré les tiraillements et pressions opposées exercées sur lui ? Ou simplement passif et niais ?
18. Disparate funèbre Dernière gravure de la série restée rassemblée ; le défunt resté sur la terre se dédouble. Son esprit tremblant part pour le royaume des ténèbres, accompagné de monstres muets. Confirme l’impression que les gravures nous offrent un panorama des aspects de l’existence humaine jusqu’à son dernier jour.
19. Disparate familier Un groupe d’hommes et de femmes effrayés recule sous la menace d’un homme armé d’un bâton et d’un soldat qui brandit son sabre.
20. Disparate précis Une écuyère sur un cheval funambule.
21. Disparate animal Un éléphant au bord d’une plage ou d’une arène, regardé à la dérobée par un petit groupe de gens hilares.
22. Disparates de sots Des taureaux s’attaquent mutuellement. L’un, puissant, en a renversé un autre qu’il enjambe

Comment ne pas voir dans cet ensemble de gravures un panorama critique assez systématique des différentes situations typiques de la condition humaine ?

• Le(s) sens des titres de cette série de gravures

Les gravures ont longtemps été intitulées Proverbes, selon le titre donné par l’Académie qui abritait les 18 premières gravures. Il semble bien que ce soit un euphémisme pour atténuer leur caractère dérangeant et inciter les critiques à déchiffrer leur sens à partir de la sagesse populaire des proverbes et dictons. Ce titre n’est pas inintéressant si on l’entend dans sa composition lexicale : « pro-verbios » : avant le langage, ou à la place du langage (pour le sourd qui les a peints). Ce que manifeste le monde humain quand on le regarde sans que les mots lui prêtent du sens. Peut-être aussi l’attention portée à ce qui est antérieur au langage.

Le terme de Disparates a pour lui d’avoir été attribué par Goya lui-même à une dizaine de ces gravures. En faire le titre de la série revient simplement à étendre cette dénomination à l’ensemble. Mais qu’entendre par « Disparates » ? Les traducteurs proposent d’y voir un terme qui désigne la « folie », entendue surtout au sens de « Sottise », elle-même comprise comme déraison. Faut-il voire dans le terme « ce qui ne tient pas debout » – dis-parate, d’où la déraison – , ou penser à une origine étymologique latine semblable au sens de « disparate » en français et y voir la disparité des expériences et des états d’âme. Le « dispar » de l’existence humaine, qui est tout sauf intelligible et serein, et se caractérise par cette hétérogénéité qui va du rire bête à l’horreur, des jeux du féminin à la mort, en passant par les contrastes les plus accusés.

Un autre terme parfois utilisé par Goya pour s’y référer est Sueños, rêves, terme qu’il utilisa aussi pour désigner les premières gravures des Caprices. L’univers onirique de certaines des gravures est convaincant. Plus largement, des Peintures Noires aux Disparates, le peintre de cette époque est devenu voyant, et ce sont des visions hallucinées de sa régression onirique, cauchemars plutôt que rêves, qu’il nous donne à voir. La guerre comme la maladie déconstruisent l’ordre apparent du monde et en libèrent la face violente et désordonnée.

• » Le sommeil de la raison engendre des monstres », lecture polysémique

Une gravure des Caprices, bien connue, montre le peintre endormi sur sa table, et hanté par des chouettes et des chauve-souris innombrables. Un chat, les yeux grand ouverts fixe la scène ; bien connu du bestiaire de Goya, où il abonde ; le chat est un personnage constant de la peinture espagnole mais Goya parvient à en faire un témoin insolite ou révélateur. D’autres animaux nocturnes, nombreux, yeux grand ouverts, regardant avidement, s’approchent en volant du dormeur, situé en pleine lumière, exposé. Sur la table, une inscription : « El sueño de la razon produce monstruos » (le sommeil – ou le rêve – de la raison engendre des monstres).

Si nous lisons bien, il ne s’agit pas de l’adage rationaliste : le sommeil de la raison engendre des monstres (il faut donc qu’elle ne dorme pas) ; encore que Goya, homme des Lumières, ne refuse pas les positions progressistes de son temps.

Le rêve de la raison produit des monstres : soit que la mise en œuvre d’un idéal de raison provoque des réalisations monstrueuses, soit qu’en s’assoupissant, la raison laisse libre cours aux monstres.

Reste à savoir si c’est à cause de cet assoupissement de la raison qu’il faut affronter les monstres, ou si, grâce à cet assoupissement, nous avons accès à l’univers onirique, libéré des apparences et du sens, dût-il s’y trouver des monstres. Grâce au sommeil de la raison, les monstres peuvent venir et nous deviennent accessibles. Cauchemar sans doute. Mais aussi libération de sens jusque-là masqués ou entravés, du désordre qui se cache sous l’ordre établi et la vie à la cour. Ainsi la pensée, et la vision, peuvent-ils montrer à la fois ce que peut la raison, et les monstres qu’elle masquait.

Mais de quels monstres s’agit-il ? C’est la guerre qui a été pour Goya le révélateur essentiel de la violence. Les Désastres de la guerre font état de « ce qui ne se peut regarder », de ce qui est « trop », et de la vérité qui est morte. C’est la maladie qui fait se déchaîner en lui l’univers des hallucinations et la « Maison des fous » (premier tableau qu’il peint après sa maladie de 1793). Mais en même temps, les Disparates explorent une sorte de monstrueux féminin ainsi que l’univers des niaiseries et des illusions, ou celui de la jouissance. L’hallucinatoire devient plus soutenable s’il est perçu sur le mode du grotesque et pas seulement de l’horreur. Les monstres y sont moins terribles que multiples et envahissants. Leur présence s’impose, débridée, et toute tentative de sens se trouve débordée.

2. Les Disparates, un paradigme ?

« Une opposition entre une théorie optimiste de la vie

et une théorie pessimiste

n’entre pas en ligne de compte.

Seule l’action conjuguée et antinomique

des deux pulsions originaires, Eros et pulsion de mort,

explique la bigarrure des manifestations de la vie,

aucune de ces pulsions n’intervenant jamais seule. »

Freud, « Analyse avec fin et analyse sans fin »

Que penser des « monstres » des Disparates, engendrés par le « rêve de la raison », dont nous avons vu la condensation sémantique qui « agglutine » (Bleger), « agglomère » (Bion)[7] des sens hétérogènes voire directement contradictoires, et produit des effets précisément fort disparates ?

Suivons ici l’hypothèse de gravures qui condensent des expériences humaines typiques, sans les assortir des clefs de signification ou d’interprétation habituelles et répertoriées ; inutile de leur chercher d’autre sens que celui que produit leur juxtaposition : un regard sur l’hétérogène de l’être.

• Le « dispar » de l’existence humaine

La coexistence et la succession, dans l’existence humaine, du drame et de la comédie, de la violence et de la beauté, de l’insolite et de l’intelligible m’amènent à penser l’idée du « Dispar » dans son surgissement étymologique, comme un multiple hétérogène, un divers irréductible, un contradictoire sans dépassement. Le sens et le non-sens se juxtaposent et se recouvrent sans qu’aucun ne détruise jamais l’autre. Dissemblance radicale, confusion et éparpillement à la fois, rassemblement sans relief ni hiérarchie – et pourtant forme, construction même, logique de l’image et de la monstration.

Dans cet hétérogène inextricablement mêlé, le fonds de l’être (qui selon Yves Bonnefoy serait « béance », et se donne à pressentir dans les Peintures Noires), apparaît dans les Disparates comme présence à plat, donnée d’emblée, insensée par son trop de sens juxtaposé. Une surface sans profondeur. En même temps les regards hallucinés des personnages dont les yeux sont exorbités, sont aussi des trous sans fond. Les Disparates, très travaillés, sont paradoxalement semblables à une pensée « primitive » dans sa vision, une vision primitive en deçà du langage possible, en même temps que très savante, très chargée dans ses contenus, sa reprise de l’œuvre et ses allusions culturelles ; le plus élaboré s’avère en même temps la meilleure expression de l’élémentaire le plus radical. Il en ressort une « vision du monde » et de l’homme dont on peut se demander si elle est ou non assez proche de l’agglutination de l’expérience psychotique (Bleger), ou du langage « aggloméré » et non articulé qui provient de « la partie psychotique de la personnalité » (Bion).

L’hétérogène juxtaposé, vu en face, de face, dans le mélange des genres et des thèmes, des traces archaïques, primaires et secondaires, dans la juxtaposition du compréhensible et de l’incompréhensible, de la composition forte et du détail insolite, met à plat quelque chose de l’insoutenable. Le grotesque aide à soutenir la violence masquée (Les Caprices). La violence ouverte fascine par son horreur (Les Désastres de la guerre). Le pulsionnel excite, impressionne, ravit (La Tauromachie). Mixte de tout cela, les Disparates suscitent du malaise, introduisent à l’inquiétante étrangeté, c’est-à-dire à la question de l’être et du vivant.

On songe ici à la lecture freudienne d’Empédocle, car ce qui se juxtapose ainsi n’est pas inerte, mais en lutte perpétuelle. Selon Freud, Empédocle « conçoit le processus universel comme une alternance continue, ne s’interrompant jamais, de périodes dans lesquelles l’une ou l’autre des deux forces fondamentales remporte la victoire, si bien qu’une fois l’amour, l’autre fois la lutte, impose pleinement ses vues et domine l’univers, après quoi l’autre partie, qui a le dessous, entre en jeu et alors à son tour terrasse le partenaire. »[8] Or la référence freudienne est centrale dans la compréhension que Freud lui-même confère alors à sa seconde théorie pulsionnelle : « Les deux principes fondamentaux d’Empédocle – philia et neïkos – sont par le nom comme par la fonction l’équivalent de nos deux pulsions originaires, Eros et destruction, s’efforçant l’une de rassembler ce qui existe en unités toujours plus grandes, l’autre de dissoudre ces unions et de détruire les formations qui en sont nées. »[9] Freud n’hésite pas à présenter sa théorie pulsionnelle, même si elle se limite au biopsychique, comme un resurgissement de la pensée d’Empédocle, et semble s’attendre à d’autres « habillages » du noyau de vérité de cette doctrine.

En tout cas, Goya lui-même s’efface devant ce qu’il nous montre, qui relève du typique, qui se montre sans se signifier, comme les rêves typiques sans associations : le féminin ; le ridicule ; le furieux ; le sot. Non des caractères, mais des configurations, toujours à plusieurs personnages. Dans ce mouvement de retrait, au profit d’une monstration tant de l’horreur que du ridicule, posée comme « objective » et non subjectivée, le peintre est visionnaire, pro-phète (Pro-verbios) : c’est le monde sans le langage et sa mise en ordre articulée, sa classification, sa conceptualisation qui écarte le non-sens, l’insolite et l’hétérogène sans jamais les abolir, les reléguant dans les songes (Sueños) de la nuit. Mais Freud et Bion nous ont dit, comme Lautréamont, Nerval, Maupassant, Breton, Bataille etc., combien les songes hantent secrètement la vie éveillée.

L’interprétation par la forme créatrice n’est pas le dégagement du sens ; la parole du pro-phète est de donner à voir et à entendre ce qui n’est ni objectivable, ni montrable, ni subjectivé : le transsubjectif de l’hallucinatoire. L’image ou la parole y habitent le monde sans en réduire l’inquiétude ni l’étrangeté. Le non verbal au sens du non-articulé s’y fait trace, forme, rythme, insistance et finalement chair, en une incarnation du monde nocturne dans l’œuvre d’art. Tout sauf une « représentation ». Et pourtant c’est bien du théâtre de l’existence, au sens baroque, qu’il s’agit directement. Ici, Goya nous donne un accès dérangeant mais supportable au monstrueux de ce qui habituellement « ne se peut regarder » (selon le titre d’une des gravures des Désastres de la guerre ; la suivante s’appelle : cela non plus). Il serait trop court de n’y voir que l’exhibitionisme absolu d’un travail de rêve manqué, ce qui insisterait sur la dialectique de l’horreur subjective, même si le ressort pulsionnel, évoquant les rêves typiques de nudité – déplacés sur un monde mis à nu – interroge sur l’expérience rêvée ou vécue de l’auteur des gravures.

Goya ne livre pas une interprétation subjective de l’existence. Homme des Lumières, il vise l’universel.[10] Atteint par les ténèbres de la guerre et de la maladie, par le bruit interne (et non le silence) de la surdité, il vise à monter ce qui est, ou du moins ce qui lui apparaît, et que l’on ne soupçonnait pas. Il ne prétend pas soutenir une vision singulière (à tort ou à raison[11]), mais déchiffrer le négatif objectif[12] de ce monde que l’on croyait connu, répertorié, interprété, pensé.

• Le « dispar » dans la pratique de l’analyste

Notre pratique d’analyste nous donne un accès très particulier au « dispar » de l’existence. D’abord parce que les gens viennent nous voir pour aborder ce qui les dérange ou les fait souffrir, et que, les écoutant, nous interrogeons ce qui ne relève pas du manifeste. Mais aussi, parce que la succession des rendez-vous et des patients, par tranches de 45 mn, nous confronte à une suite hétérogène d’expériences et de visions qui, même en position de retrait analytique et (quand c’est possible) d’écoute flottante, a de quoi nous troubler.

A titre d’exemple, je dégage sur une journée prise au hasard ce dont on m’a parlé : une patiente a eu des ruminations quasiment délirantes à thème persécutif au cours du week-end, et en ressort épuisée. Une autre évoque ensuite qu’elle ne peut supporter le masculin que dans deux cas : s’il est petit et donc contrôlable, ou alors grand mais « arrondi », par exemple par une homosexualité ; elle rêverait de l’univers des Amazones, quitte à devoir se couper un sein, encore que ce soit drôle à imaginer mais terrifiant si cela devait exister ; mieux vaut quand même faire avec les hommes. Pour tel autre, les reproches de ces collègues sont comme un « assassinat », qui a à voir avec son passé sans qu’il sache bien comment. Une autre patiente affirme (mais a du mal à réaliser effectivement) son droit à ne pas revenir chez ses parents le samedi, et à choisir sa vie. Avoir le droit d’exister, c’est une conviction désormais claire, mais alors pourquoi conduire une voiture, dans son esprit, reste-t-il réservé aux hommes ? Un autre patient s’est décidé à passer d’une psychothérapie en face à face à une analyse, et il associe sur l’idée de trouver sa voix, d’en devenir le musicien. Il s’agit ensuite du deuil d’un enfant, et de l’ambivalence par rapport à une nouvelle grossesse. Puis quelqu’un se désespère de trouver la juste distance dans une relation amoureuse angoissée, où les explosions agressives ou anxieuses se multiplient. Voici maintenant une femme qui revient sur l’inceste que son frère a jadis commis sur elle, sur l’injonction au silence qu’elle a subie, sur les effets de tout cela aux différentes générations. Puis une plainte contre le fonctionnement d’une institution professionnelle, où se réveille l’angoisse d’être fou.…

Devant cette accumulation de drames, de questions, de souffrances, de tentatives d’élaboration psychique, l’analyste n’est pas protégé par sa position professionnelle de présence en retrait, d’écoute et d’interprétation, d’être parfois, dans l’après-coup saisi par ce que son travail lui donne à entendre et à se représenter d’une existence humaine multiforme, parfois menacée, violente ou paisible, hétérogène toujours. Dans l’espace clos du cabinet, ce sont de multiples tempêtes qui résonnent. Et je n’ai fait qu’évoquer les situations, nous savons bien que l’essentiel réside dans ce que nos patients parviennent ou non à en faire dans leur réalité psychique. Que faisons-nous, nous, pour notre propre compte, au-delà de nos questionnements directement techniques et cliniques, de tous ces bruissements et résonances de multiples aspects de l’état du monde et de ce qu’il en est de l’humain ?

• Un « paradigme » anthropologique

Les Disparates me sont apparues, de ce point de vue, comme un paradigme anthropologique très précieux : pouvoir, sans le réduire trop vite aux sens et interprétations déjà connus, entendre l’universel non encore rationnel, sans hégélianisme où tout le négatif est repris dans le sens universel, sans romantisme non plus qui ferait l’éloge de l’irrationnel et du purement intuitif. Parler de paradigme, ce n’est pas ici céder à une mode, mais souligner qu’il y a là le parti-pris d’un autre regard, qui refuse une anthropologie construite à partir du seul intelligible sous le primat du sens. C’est bien un « modèle » (au sens des modèle de conjugaison, qui prennent certains verbes pour exemples) différent des anthropologies classiques qui est ici montré, ou du moins esquissé. Et c’est la proposition de penser selon ce modèle que soutient cet article. Une modélisation n’est pas une théorie complètement articulée mais une maquette ou une matrice pour faire travailler la perception, la sensibilité, l’intelligibilité et la théorisation dans une certains direction et selon certains paramètres. Il ne s’agit pas non plus de prétendre que les Disparates de Goya sont LE paradigme dont nous aurions besoin. Mais un modèle, parmi d’autres, qui éclaire des éléments importants de notre pratique et qui peut être très fécond par rapport au fonctionnement psychique non unifié de certains patients, dont les zones de terreur et de non-sens affleurent en séance.

Dans ses effets sur le tableau du monde tel qu’il se donne à voir, dans toute sa complexité, en une sorte de « fait social total » (Mauss) monstrueux – et non plus dans le mouvement interne de la vie psychique –, ne peut-on y voir un écho du propos freudien : « Des motions opposées coexistent côte à côte sans s’annuler, ni se soustraire les unes des autres, qui tout au plus se se réunissent en des formations de compromis pour l’évacuation de l’énergie sous la contrainte économique dominante. »[13]

J’y vois un paradigme, parce que Goya nous donne des aperçus sur l’existence, au-delà du principe de plaisir, en deçà ou au-delà du verbal, du monothéisme (ou des ordres du monde et de la pensée qui en découlent plus ou moins directement), de l’organisateur œdipien, ou religieux, ou politique. Si nous sommes en-deçà de l’intelligibilité, est-ce dans le moment de la mise en forme de ce qui semble d’abord informe, c’est-à-dire dans le mouvement de différenciation du « tohu-bohu » ou du chaos qui est la marque des cosmogonies, ou bien dans le morcellement et la désorganisation de ce qui avait pris forme et sens ? Dans les deux cas, la question posée reste celle du possible. Que faut-il pour que la vie soit viable ?

C’est un paradigme, car il nous fait nous demander ce que devient le rêve qui n’est pas forcément organisé selon l’œdipe, tel qu’il est recueilli à l’état de veille, sans être réduit par un traitement interprétatif autorisé ?

Comment voir en face non seulement l’horreur, mais aussi bien l’horreur que le carnaval ? Et cela quel que soit mon état d’esprit du jour.

Au-delà du sarcasme, qui dominait dans Les Caprices, Les Disparates témoignent d’un regard sans concession ni compromis, moins pessimiste que radical, qui n’exclut pas la compassion mais ne montre aucune complaisance. Ils montrent comment soutenir le grotesque sans tricher avec la douleur, et présentent pour ainsi dire une voie pour approcher tant l’horreur que l’hétérogène.

• La folie ne crée pas

Un article de Claude Le Guen écrit en 1961 « A propos de Goya : sur l’art et l’aliénation »[14] s’était confronté avec précision à l’ensemble de l’œuvre de Goya, pour montrer que ce n’est pas la folie ou l’aliénation qui rendent créateur. Parce que Goya est un grand peintre, il a pu peindre aussi les expériences terrifiantes de ses moments de maladie, mais ce n’est pas la maladie qui suscite l’œuvre ; d’ailleurs l’éventuelle production psychotique n’est pas adressée à autrui, tournée vers un public. Claude Le Guen réfute ainsi l’accentuation par Reitman des traits romantiques voire pathologiques de Goya. Même s’il admet que sa maladie a pu représenter un « moment psychotique », ce n’est pas de lui que sort la force de l’œuvre.

Marqué par les débats de l’époque sur l’éventuelle créativité de la psychose, cet article confirme la force démonstrative de l’œuvre, et la dimension d’objectivité de ce qui est montré dans les œuvres les plus visionnaires et hallucinées. Non pas tant les désarrois d’un esprit malade et terrorisé que ce qui se donne à voir à certains moments, dans certaines circonstances, de la réalité du monde et de l’expérience de l’homme.

C’est un paradigme anthropologique paradoxal en ce qu’il tente de montrer le non-encore organisé du point de vue de la représentation et du sens. Ce qui est posé, ce sont des juxtapositions d’état et des mises en forme de ce qui se donne à percevoir. L’expérience du monde quand le sensoriel est là sans le sens donné par les mots entendus, par les repères intériorisés, par les interprétations culturelles admises.

Rien ne dit que ce ne soit pas possible à parler, à penser, à faire entrer dans les paradigmes de représentations sensées, de scénarios intelligibles et d’interprétations. Mais cette abstraction du hors sens, avec la discrétion volontaire de l’auteur sur ce qu’il a voulu faire, qui a rendu si perplexes les critiques est précisément ce qui ici importe. Je ne peux donner un sens qui épuise ce que je vois. Je ne peux trancher ni dans le sens du non-sens ni dans une interprétation déterminée et saturée. Le monde interne, sensoriel mais chaotique de certains patients, me semble éclairé par ce mode de saisie du spectacle du monde.

• La sublimation ne sauve pas, elle donne forme (et montre)

Reconnaître cet état d’organisation a minima, par la seule forme me paraît essentiel à notre écoute d’analyste. ne pas donner sens trop tôt, fût-ce selon les meilleurs paramètres, L’intelligible déjà là peut faire violence à qui se débat pour que ce qui le concerne prenne forme pour prendre sens. Il vaut mieux du moins parfait en devenir que du plus-que-parfait déjà mort.

Mais il importe que d’autres aient donné forme aux expériences les plus radicales. La sublimation ne sauve pas, et l’on sait que liant une part de l’expérience en une forme nouvelle, désexualisée, elle désintrique pour une part la pulsion de mort et donc à certains égards met le créateur en danger, à moins qu’il ne puisse continuer à créer.

L’œuvre est ici dérangeante. Sa forme déforme ce que nous aimerions voir, croire, penser. Elle met à l’épreuve notre besoin de « comprendre », c’est-à-dire, trop souvent, de neutraliser le sens pour qu’il ne bouleverse pas – ni nos affects, ni l’ordre établi. Selon W. Bion, l’œuvre d’art et la parole de l’analysant ont ici un poin t commun : « L’artiste dépend de l’éventualité que quelqu’un l’écoute ou ose se transformer en récepteur. Le patient dépend de la sensibilité de l’analyste aux vagues signaux qu’il est incapable d’amplifier. Mais, en devenant des récepteurs, nous prenons un grand risque. D’après ce que nous savons de l’Univers, une partie de l’information peut être plutôt indésirable ; le son ou le signal reçu peut ne pas être celui que nous avons envie d’interpréter, de diagnostiquer, d’essayer de creuser jusqu’à cette «chose» qui est derrière. »[15]

Indiscutablement réalisés par un artiste en pleine maîtrise de son art, les Peintures Noires comme Les Disparates, en leur écart même – la force de l’horreur dans les Peintures Noires, l’hétérogène insensé des conduites et des espoirs humains pour Les Disparates –, montrent le décalage entre le regard de l’artiste et la pensée commune. Goya donne forme à ce qui est sans forme ni reconnaissance, à ce qui sous-tend le monde organisé et policé. Il fait voir un invisible qui n’est pas surnaturel, mais la chair mise à nu, le non-visible qui supporte le visible, le non-policé qui est souvent masqué, rarement transformé dans les formes policées de l’existence.

• Figurer l’insoutenable

C’est en ce sens qu’il nous donne à voir l’insoutenable. Lui-même en est très conscient puisqu’il intitule « cela ne se peut regarder » certaines gravures des Désastres de la guerre. Mais pour les graver, il lui a fallu, lui, regarder longuement cet insoutenable. On sait la force de ses tableaux de combat et d’exécution.

Quel regard faut-il pour que l’irreprésentable devienne montrable, sans être affaibli de ce qu’il a d’irréductible par cette opération même ? Quelle écoute faut-il pour que vienne à la parole ce qui n’a jamais été dit, ce qui n’a jamais été pensable ?

Par métier, nous sommes invités à une écoute « en égal suspens ». C’est bien pour que s’y déconstruisent les sens déjà là, que puisse apparaître ce qui n’avait pas encore pris forme. Ce ne sont pas seulement la douleur ou l’horreur qui forment l’insoutenable, mais bien ce niveau d’écoute « sans mémoire ni désir » où le sens se défait pour qu’une chance soit donnée à ce qui n’avait pu exister. C’est en ce sens, me semble-t-il, qu’il est une dimension anthropologique à la pratique analytique, en ce qu’elle est sollicitée de recueillir le divers, le « dispar » pour lui donner le droit d’être entendu, avant même de savoir si cela pourra se transformer et ou prendre sens. Certains patients nous sollicitent longtemps à ce niveau avant de supporter que soient mises en travail de transformation leur expérience et leur histoire. Ils tiennent à rester dans leur douleur ou leur trauma jusqu’à ce que ce soit enfin entendu, car ce n’est que là, pensent-ils qu’ils pourront être reconnus dans ce qui a fait leur être.

Cette mise en vis-à-vis du regard de l’artiste et de l’écoute de l’analyste est une invitation à retravailler nos conceptions de l’interprétation et de la construction dans l’analyse. Les disparates peuvent être de ce point de vue une provocation ou révélation, un aiguillon ou un miroir pour l’interprétation.

Dans cette voie, interpréter n’est pas donner un sens et ne peut pas toujours être la mise en relation d’un matériel survenu en séance avec la vérité historique de l’analysant ou une reconstruction de son histoire.

Regarder « en face » le monde interne de l’analysant, autant qu’il nous est possible, est nécessaire aux patients pour qui l’expérience traumatique est radicale et ne peut se contenter aisément des détours des formations intermédiaires et des associations indirectes. Au moins pour un temps. Et de toute façon, nous sommes confrontés à une multiplicité des mondes et des expériences psychiques qui met l’analyste en nécessité d’une anthropologie et même d’une pensée de l’être qui permette de rester perméable à notre propre expérience d’écoute, tout en soutenant la réserve analytique. Sinon, techniquement nous écoutons le patient, mais où est notre propre expérience de vie dans cette écoute ? Pas seulement le contre-transfert, mais ce qui nous advient dans le travail avec cet ensemble de patients-là. Faute de tenir dans notre pratique cette expérience de vie, nous courons le risque de toutes les sublimations : celle de voir le dégagement de destructivité nous user sans nous renouveler. Or, disait Bion, le patient est « notre meilleur collègue » dans ce qu’il peut nous faire comprendre et nourrir de notre auto-analyse. D’ailleurs, mais il serait trop long de le montrer ici, l’élaboration du concept d’Eros par Freud dans la deuxième théorie des pulsions est bien une pensée de l’être et de la liaison qui se situe à ce niveau-là,

Soutenir l’hétérogène – celui du monde, de l’existence et des fonctionnements psychiques – est sans doute ce qui peut nous permettre d’interpréter à la fois au niveau des processus intelligibles, notamment œdipiens, tout en honorant la part traumatique qui est encore en souffrance de prendre sens et d’entrer dans des liaisons et des transformations élaborables. C’est ce double niveau de l’écoute et de l’interprétation qui caractérise sans doute en France les questions les plus actuelles sur notre pratique. (Cf. aussi Bion, « La partie psychotique et la partie non psychotique de la personnalité », in Réflexion faite. Il insiste sur l’importance d’interpréter et les angoisses et défenses psychotiques, et les symptômes névrotiques).

L’acte d’interpréter est ainsi mis en évidence dans sa dimension économique voire traumatique, son risque de rabattement réducteur, sa puissance potentielle d’ouvrir au travail psychique. L’écoute est un miroir de Persée (Pasche).

Vive la liaison, mais quelle liaison ? Le grotesque apparaît dans ces gravures comme un révélateur, tandis que l’Œdipe est un organisateur de la libido et de l’intelligible.

Il ne s’agit pas seulement de ne pas fuir l’horreur ou l’irreprésentable, mais de reconnaître qu’au-delà de ce qui en est déjà pensé la vie est puissance, la vie est aveugle, la vie est Eros – c’est-à-dire toujours un combat entre ce qui tend vers la destruction et ce qui entre dans des liaisons libidinales et y devient capable de sens.

Quelques rappels biographiques.

Goya est né à Fuentetodos (Saragosse) en 1746, fréquente l’atelier de F. Bayeu, dont il épousera la sœur, devient élève de Mengs. La première fresque du Pilar à Saragosse est de 1771-1772. Ses premiers cartons de tapisserie (activité qu’il poursuivra plus de dix-sept ans, et dont les Disparates portent la trace) sont effectués en 1775. On peut noter ses Gravures d’après Vélasquez en 1778. Il est peintre du roi en 1786, peintre de la chambre du roi en 1789.

Sa rencontre avec la duchesse d’Albe, son inspiratrice et protectrice (jusqu’à sa mort en 1802), date de 1789 également, tandis que la grave maladie qui le laissa sourd l’atteint en 1792-1793, en Andalousie, ce qui l’amène à prolonger son séjour chez le collectionneur Sébastien Martinez, qui possède notamment des œuvres de William Blake, de Hogarth et de Füssli.

Les Caprices, gravures satiriques, sont publiées en 1799, tandis que se poursuivent les tableaux officiels (par exemple, La famille de Charles IV en 1800, ou La comtesse de Chinchon).

Entre 1808 et 1813 déferle la guerre d’indépendance (contre les troupes françaises) puis la répression, violente. Dès 1810, Goya grave Les Désastres de la guerre ; Les tableaux des Deux Mai et Trois Mai (combat, et exécution) datent de 1814.

C’est en 1816 qu’est gravée La tauromachie, triomphe de la puissance pulsionnelle. Après un troisième voyage en Andalousie (1817), Goya achète la « Quinta del Sordo » – Le mas du sourd. Il y tombe gravement malade, veillé par Léocadia Weiss et sa fille, soigné par son médecin Arrieta – qu’il représentera le forçant à avaler une potion, en un tableau très émouvant.

C’est ensuite, dans les années 1820-1823 qu’il peint les fresques puissantes et violentes des Peintures Noires, sur les murs de la Quinta del Sordo, et qu’il réalise ces gravures énigmatiques dont il dénomme certaines Disparates, et que l’on appellera par la suite Proverbios, ou parfois Sueños (Songes).

Lors de la restauration de l’absolutisme (renversement du régime libéral instauré après le soulèvement du colonel Riego, et qui dura trois ans), par prudence, Goya s’exile en France. Il meurt à Bordeaux en 1828.

Bibliographie sur l’œuvre de Goya

Bonnefoy Yves, Goya, les peintures noires, Bordeaux, William Blake and Co éditeurs, 2006.

Carr-Gomm Sarah, Goya, Londres, Parkstone Press, Limited, 2000.

Cerutti Lucia, Goya en el Museo del Prado, Madrid, Cupsa Editorial, 1982.

Formaggio Dino, Goya, Paris, Larousse, 1960.

Gassier Pierre et Wilson Juliet, Vie et œuvre de Francisso Goya. L’œuvre complet illustré. Peintures, Dessins, Gravures, édité par François Lachenal, préface de Enrique Lafuente Ferrari, Fribourg, Office du Livre, 1970.

Gassier Pierre, Goya, Genève, Skira, 1955.

Guinard Paul et De Angelis Rita, Tout l’œuvre peint de Goya, Paris, Flammarion, 1976.

Harris Enriqueta, Goya, Londres, Phaidon, 1969, 3° édition augmentée, 1994.

Holland Vyvyan, Goya, traduit par Jean Rosenthal, Paris, Hachette, 1961.

Negri R., Goya, Paris, Hachette « Chefs d’œuvre de l’art », 1977.

Rouanet Gaston, Le mystère Goya. Goya vu par un médecin, Castres, L. Vallé, brochure non datée.

Serraller Francisco Calvo, Goya, traduit par Chritiane de Montclos, Paris, Gallimard, 1997.

Schickel Richard, Goya et son temps, Amsterdam, Time-Life Books, 1982.

Catalogue de l’exposition Goya à l’orangerie des Tuileries, 25 septembre-7 décembre 1970, Ministère des Affaires culturelles / Réunion des musées nationaux.

Catalogue de l’exposition Goya, L’œuvre gravée. De Baudelaire à Malraux, Mairie du 5° arrondissement de Paris, 5 juillet-15 octobre 2006, éditions d’art du Centro Italiano, 2006.

__________[1] Les réflexions qui suivent n’ont nulle prétention à l’histoire de l’art ; elles seulement les effets, chez une psychanalyste, d’une rencontre de cette œuvre. Quelques rappels biographiques sont indiqués en annexe.

[2] Yves Bonnefoy, Goya, Les Peintures Noires, William Blake and CO, éditeurs, 2006.

[3] Intervention au 4° colloque de l’Association internationale de psychosomatique Pierre Marty, Maladie et autodestruction,  Paris, 3 février 2007.

[4] Baudelaire, “ Les phares ”, in Les Fleurs du mal (1857), Paris, Garnier, 1961, p. 15,

[5] A. Malraux, Saturne. Essai sur Goya, 1957.

[6] Faute de pouvoir ici reproduire les gravures, nous prions le lecteur de se reporter aux sites web consacrés à Goya, dont www.velly.org.Goya

[7] Nous ne préjugeons pas ici de l’assimilation de ces termes avec leur sens clinique dans la caractérisation de la pensée psychotique.

[8] S. Freud, “ L’analyse avec fin et l’analyse sans fin ”, in Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, p. 261.

[9] Ibid., p. 261-262

[10] Cf. Y. Bonnefoy, Goya, Les peintures Noires, p. 102.

[11] André Green souligne au contraire combien ces œuvres ultimes témoignent de la lutte d’un individu contre les forces mortifères qui se déchaînent en lui.

[12] Ibid. : “ Que du négatif, dans une visée qui recherchait l’être dans la transgression des images ” (p. 105). Yves Bonnefoy y voit le lieu d’un contact avec le néant, source d’une lucidité fondatrice accompagnée d’une ébauche de compassion.

[13] S. Freud, “ Le moi et le ça ”, OCFP XVI, p. 263.

[14]  C. Le Guen, “ A propos de Goya : sur l’art et l’aliénation ”, L’évolution psychiatrique 1961 n°1, pp. 33-67.

[15] W. R. Bion, Bion à New York et à São Paulo, Paris, Ithaque, 2006, p. 110.

 

Dominique Bourdin, février et septembre 2005

Petite chronique de quelques résonances et de quelques écarts entre philosophie et psychanalyse

Avant-propos

Les quelques lignes qui vont suivre sont une première tentative pour croiser quelques réflexions entre psychanalyse et philosophie, sans prétention ni à l’exhaustivité ni à la thèse définitive. Il s’agit simplement de frayer quelques sentiers possibles au carrefour des deux disciplines de pensée, en partant du principe que la psychanalyse est une pensée clinique (cf A. Green, 2003) : elle se soutient de la cure et de l’expérience du psychanalyste, elle entretient de ce fait un rapport particulier à une pratique, et un mode également spécifique d’élaboration des rapports entre cette pratique et la théorisation métapsychologique susceptible d’en rendre compte. Psychanalyste de formation philosophique, j’aimerais explorer comment résonne en moi tel ou tel terme, tel ou tel questionnement psychanalytique par rapport à telle problématique philosophique, que les rapports soient d’irréductibilité, d’emprunt, de proximité ou d’écart significatif. Peut-être aussi cela peut-il aider les psychanalystes, dans leur usage et leur compréhension de termes d’origine philosophique, à en percevoir plus explicitement les enjeux, la portée, les éventuelles dérives. Mais le propos voudrait rester de l’ordre de la ballade, au sens littéraire comme au sens familier du terme : même pour des questions sérieuses ou graves, proposer un petit chemin provisoire et ludique, qui peut-être ne mène nulle part (cf l’ancienne traduction du titre des Hollswege de Heidegger), mais qui permet d’habiter la question, d’en devenir familier, sans hâte, sans tension ni naïveté, avec le double regard ou le regard dédoublé que donne la perspective pluridisciplinaire – écart au sein du regard qui peut-être source de liberté critique.

 

Subjectivité / subjectivation I : De l’intentionnalité à la reconnaissance

Certains psychanalystes recourent à la notion de sujet, en précisant généralement qu’il ne s’agit pas du sujet au sens philosophique classique (mais ce sens est-il unique, unifié ??), d’autres non. En première approximation, on pourrait peut-être dire que la notion de subjectivité relève du champ philosophique, tandis que celle de subjectivation – avec une insistance sur un devenir sujet, en un processus de subjectivation mais aussi de désubjectivation possible – ressortirait davantage au champ d’une pratique psychanalytique qui s’interroge sur les destins de la pulsion et sur ce qui advient dans la cure : “Wo es war, soll ich werden” (Freud, 1932). L’idée de subjectivation, – qui a fait l’objet d’un colloque à Paris (Maison de la Mutualité) les 1 et 2 avril derniers – tenterait ainsi de formuler les conditions d’un jeu viable et fécond de l’appareil psychique où ne seraient pas trop entravées ni aliénées ses possibilités de plaisir, de relation, de parole et de créativité.

L’idée de sujet, entre grammaire et vérité

On associe volontiers la question du sujet et celle d’un rapport vivant, voire “conscient” à son identité : conscience de soi ou sentiment d’identité, illusion de l’unité de soi-même, sentiment de continuité du moi, appropriation subjective etc… Nous y reviendrons peut-être dans une prochaine chronique, mais il est utile de repérer que la notion de sujet s’enracine bien en-deçà de ces mouvements psychiques réflexifs qui permettent une représentation (pas nécessairement exacte) et une appropriation de soi-même (pas nécessairement maîtrisée, au contraire, l’emprise et le contrôle étant souvent un obstacle à la liberté des processus subjectifs ou subjectivants).

Revenir en-deçà de la notion d’identité, c’est remarquer que l’idée de sujet est initialement, avant tout, une fonction grammaticale. Elle apparaît dans le champ philosophique, à une époque où la notion de personne n’est pas encore élaborée, ou plutôt est en voie d’élaboration, d’une part dans le champ théologique (le masque de théâtre prosopon ou personna, servant à décrire les deux “personnes” du Christ, divine et humaine, qui ne sont pas des rôles mais des manifestations différentes d’une même “nature” censée être divine), d’autre part dans le champ juridique de l’imputabilité. L’idée de sujet ne naît donc pas d’une autoperception des fonctions de la personne, de son rapport à elle-même, de sa capacité de connaissance, d’initiative, de responsabilité, de relation ou d’action ; ce n’est que plus tard que les deux lignes de pensée se rapprocheront, parfois jusqu’à la fusion. Elle naît de l’impossibilité de faire supporter à la notion classique de l’âme, ou même à celle d’esprit, la place spécifique dans un énoncé qui est celle de support d’une action ou d’une expérience (terme à comprendre ici simplement comme effet de la répétition des sensations et perceptions). L’idée de sujet a donc plus à voir au départ avec celle d’une “substance-support”, non nécessairement matérielle, mais fondamentalement linguistique. Comme nous apprenions en grammaire autrefois, le sujet est celui qui fait ou subit l’action.

Autrement dit, s’il y a un acte, ou une sensation, ou une pensée, il faut qu’il y ait un sujet. S’il y a acte et objet de l’acte, il y a du sujet, par simple nécessité logique. Le “je pense donc je suis” de Descartes, déjà explicitement énoncé par Augustin (De la Trinité X , X, 15-16, et De la cité de Dieu VI, XXVI), est simplement (mais c’est immense ! surtout après le trajet – subjectif justement – de sa pensée par le doute méthodique radical) la transposition en vérité première, fondement de toute certitude, de cette nécessité logique.

Traduisons encore : s’il y a du mouvement, de l’action, de la sensation, et qu’on puisse le dire, il y a du sujet. Car toute visée d’un objet, toute transformation “voulue” ou ressentie suppose et un objet et un sujet. Et s’il y a de la vérité possible, il y a du sujet. Car la réalité ne devient vérité possible (et erreur possible) que s’il est un support de pensée pour la concevoir, pour la faire advenir, et éventuellement la reconnaître. La notion philosophique de sujet se constitue entre langage et vérité.

Cela ne veut absolument pas dire, au contraire, qu’il n’y ait pas d’affect et qu’il faille choisir entre langage et affect ! Au contraire, la fonction sujet implique un être en état d’être affecté ; le débat entre Descartes et Spinoza témoigne de l’enjeu de pensée qui se dessine ici et qui engage toute une anthropologie: si le cogito est premier, sommes-nous d’abord “substance pensante” comme le croit Descartes ? Ce que nous connaissons de nous en premier de façon certaine (tout le reste étant susceptible de mise en doute et d’illusion), le fait d’être support de pensée et donc d’être nécessairement un existant, fait-il que nous soyons d’abord pensée, essentiellement pensée, et secondairement, peut-être (si vraiment nous pouvons fonder aussi la vérité du contenu de nos idées et impressions), un corps soumis à des “passions” (sensations, sentiments expériences… nous dirions affects).

Pour Spinoza, tout être tend à persévérer dans son être : la définition est fondamentalement dynamique, et les hommes ne s’y spécifient qu’en tant qu’ils peuvent accéder à la conscience de leur nature propre, ce qui est proprement la raison: savoir ce qui vous convient, ce qui peut-être utile à celui que vous êtes. “L’appétit, par conséquence, n’est pas autre chose que l’essence même de l’homme” et le désir est “un appétit dont on a conscience” : dans la quête active (conatus ou effort) pour persévérer dans son être (spirituel et corporel) – car tout ce qui existe tend par là-même à s’efforcer de subsister –, certains êtres peuvent avoir une représentation de ce vers quoi ils tendent. Mais cette représentation n’est pas nécessairement adéquate, en ce que précisément ils sont susceptibles d’être affectés par autre chose qu’eux-mêmes, et de voir les “idées forgées” ou illusoires remplacer à leur insu les idées adéquates leur permettant d’atteindre ce qui leur permet de persévérer en eux-mêmes. La tristesse est ainsi diminution d’être tandis que la joie est accroissement d’être. “Il est donc constant /…/ que nous ne nous efforçons pas de faire une chose, que nous ne voulons pas une chose, que nous n’avons pas non plus l’appétit ni le désir de quelque chose parce que nous jugeons que cette chose est bonne [ce serait la position cartésienne] ; mais qu’au contraire nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, que nous la voulons, que nous en avons l’appétit et le désir.”(Spinoza, 1675, Ethique III, scolie du théorème IX). Ce qui établit la prévalence du désir sur le jugement, et le rôle essentiel de l’affect qui peut troubler le rapport entre l’être et l’appétit vers ce qui convient à sa nature.

Il est assez drôle en même temps qu’instructif de voir que le débat du XVII° siècle entre Descartes et Spinoza, qui portait sur l’essence de l’homme, s’est rejoué en psychanalyse lorsque la question de l’importance du langage et de la parole dans la cure a été travaillée dans tous ses enjeux : l’inconscient est-il structuré comme un langage, y a-t-il du hors langage, quel est le statut de l’affect, faut-il penser l’expérience humaine en termes de forces ou en termes de signifiant ? Quels sont les rapports entre force et sens ? Ou encore, selon la formulation de Bernard Penot, comment penser la “fonction sujet” “entre pulsionnalité et signifiance” ?

C’est la victoire philosophique de Descartes sur Spinoza, si l’on peut dire (n’est-ce pas d’ailleurs la victoire de l’idéalisme philosophique, même rationaliste et par suite intellectualiste, sur une certaine forme de matérialisme philosophique ?) qui tend à faire basculer la notion philosophique classique de sujet du côté de la seule conscience, raison, responsabilité, liberté. Au risque de ne plus voir que la notion de sujet s’enracine d’abord du côté de la structuration de base de tout langage et de son a priori de possibilité d’une vérité : car dire quelque chose sur quelque chose implique plus ou moins nécessairement que l’on peut en dire quelque chose de pertinent, de conforme ou non à la réalité de cette chose, bref de “vrai”, ou de faux. Nous retrouvons ici, et ce n’est pas par hasard, les questions du jugement d’attribution et du jugement d’existence que Freud rencontre à propos de la négation (1925), lorsqu’il veut préciser les statuts respectifs de la perception et de la pensée, et décrire ainsi comment l’appareil psychique se réfère à une réalité extérieure à lui. Mais il faudrait revenir sur ce moment essentiel lors d’une promenade ultérieure.

Pour l’instant, il nous suffit de noter qu’en philosophie, mais sans doute aussi en psychanalyse, la question du sujet est à référer d’abord à celle du langage et à celle de la vérité. Ni Lacan ni André Green, qui tiennent tous deux qu’on ne peut se passer en psychanalyse de la notion de sujet, ne s’y sont trompés. Et tous deux aussi font état d’une mutation radicale de la notion de sujet lorsque l’on entre dans le champ psychanalytique : le sujet y est barré et c’est fondamentalement du sujet de l’inconscient qu’il est question. De ce fait la vérité (du sujet) s’y oppose au savoir, par définition déjà constitué et d’ordre conscient. Comme l’écrit André Green, “Ce qui autorise le psychanalyste à proposer une interprétation fiable de la vérité, c’est donc la structure commune aux expressions du symptôme, du transfert et de l’inconscient. Et c’est bien en ce point, en effet, que la référence au moi ne suffit plus et que, comme Lacan l’a bien compris, il est nécessaire d’y introduire le sujet et l’autre. Ce qui fait l’originalité du sujet de la psychanalyse, c’est qu’il y est conçu comme barré, par l’effet du refoulement” (“Entre réalité et vérité”, in Propédeutique, p. 293). Autrement dit, l’interprétation du rêve et du symptôme permet de caractériser le trouble inévitable du sujet dans son rapport au monde et à lui-même, en référant l’expérience d’être affecté à l’inconscient et à la structure du refoulement. André Green continue : « Et ce n’est plus par une résistance passive que la vérité se cache, attendant qu’un sujet assez déterminé vienne l’extraire de son puits, c’est parce que le sujet barré la fuit activement autant qu’il la cherche et surtout tandis qu’il s’épuise à la chercher” (ibid., p293-294). En philosophie, c’est du côté de Nietzsche qu’il faudrait chercher, en une autre promenade conceptuelle, le repérage de ce détour nécessaire et des masques inévitablement présents dans notre rapport à la vérité. Mais Freud savait sa proximité avec Nietzsche. » Aucun rapport direct à la vérité n’est donc possible sauf à désubjectiver le sujet comme le fait la science et à purifier le réel de son lien au désir. Autant dire que la science tente de combler autant que faire se peut, la différence entre le sujet et le moi et celle, corrélative, entre la réalité psychique et la réalité dite matérielle. L’aboutissement de cette quête de la vérité ne saurait être, comme l’avance Bion, qu’une “approximation au regard d’une vérité absolue” (ibid., p. 294). André Green situe ainsi au décours de son propos (et avant d’indiquer la thèse de Bion sur le rapport du point de vue religieux à la vérité) la place spécifique de la connaissance scientifique (ou sujet transcendantal, qui mériterait lui aussi un exposé distinct), en le distinguant du rapport à la vérité du sujet barré de la psychanalyse.

Comment dégager les enjeux et les débats de ce premier temps du dialogue ? Nous nous contenterons de noter qu’en rappelant l’ancrage de la question du sujet dans le langage et dans la visée possible d’une vérité, la philosophie avertit la psychanalyse de se méfier d’un psychologisme réducteur, où la subjectivation ne serait rien d’autre d’une individuation plus ou moins réflexive. Mais en insistant sur ce qui barre l’accès du sujet à lui-même, la psychanalyse refuse les illusions philosophiques d’un premier rationalisme naïf, celles de la transparence du sujet à lui-même et d’une liberté quasi absolue qui lui serait corrélative.

 

L’intentionnalité

En philosophie, les catégories de pensée se spécifient par le champ qu’elles délimitent en s’opposant : l’idée de sujet est ainsi d’abord caractérisée par la position qui permet la visée d’un objet. Même si c’est surtout avec Husserl que se dégage cette compréhension du pôle subjectif comme intentionnalité, sa volonté de développer des Méditations cartésiennes (1929) suffit à montrer que cette notion est pour ainsi dire reconnue par lui comme l’essence du cogito cartésien : ce que Descartes établit comme conception classique du sujet.

L’intentionnalité comme caractéristique du sujet peut être dite intentionnalité pure. L’adjectif est une catégorie logique et ne signifie rien d’autre que non mélangée, et donc précédant toute expérience : il faut et il suffit qu’il y ait de l’intentionnalité pour qu’il y ait du sujet. Mais précisément – et là Husserl se sépare de Descartes – une intentionnalité ne peut que viser quelque chose (généralement autre chose qu’elle-même, à moins qu’elle ne se prenne elle-même pour objet, dans le mouvement de réflexivité) ; il y a donc nécessairement, d’emblée, un objet visé par cette intentionnalité.

Pour la philosophie, et en particulier pour Husserl, la visée intentionnelle première est celle de l’accès à l’autre que soi-même : la visée de connaissance. La relation entre conscience et connaissance se trouve ainsi généralement privilégiée. Mais si ce sujet dit transcendantal est effectivement caractéristique des préoccupations philosophiques portant sur les rapports de l’homme avec le monde, le champ philosophique comporte aussi la prise en compte d’autres visées, et notamment celle de l’expérience de l’existence (Pascal, Kierkegaard, Sartre), ou de l’expérience de l’éprouvé (Merleau-Ponty, Michel Henry). Les questions du sujet singulier (de l’individualité) et de la “chair” y trouvent leur pertinence philosophique.

Pouvons-nous, parce que psychanalystes, échapper aux conditions communes du langage et du rapport au monde ? La catégorie de sujet est impliquée par ce qui sous-tend la visée d’un objet donc toute situation de projet ou d’acte autre qu’automatique ou purement suscité par l’hallucinatoire ; elle est plus encore sollicitée dès qu’il y a parole, car la parole est la façon dont un sujet singulier actualise telle ou telle des potentialités de la langue dans une visée de communication, et le plus souvent, par le fait même, de signification. S’il est évident que le psychanalyste ne peut répéter sans distance critique les présupposés d’un sujet cartésien conscient de lui-même et libre puisqu’il pourrait en toute circonstance suspendre son jugement, il ne faudrait sans doute pas tomber dans la naïveté de croire que nos emplois du terme sujet n’ont « rien à voir » avec l’héritage philosophique. Mieux vaut aller voir, au coup par coup, ce que nous voulons dire exactement, et ce qu’implique le recours même à une langue donnée dans une culture donnée.

Préférer, comme certains psychanalystes français, le terme de sujet, malgré ses ambiguïtés, au terme de self ou de Soi que privilégient nombre d’anglo-saxons, c’est précisément inscrire une continuité – fût-elle critique – entre le rationalisme philosophique et la pensée psychanalytique; c’est en effet, a minima, rappeler que nous sommes des êtres parlants, capables d’une intentionnalité.. Quels que soient les leurres que véhiculent nos intentions et nos pensées conscientes, nous ne sommes pas dans la même situation que s’il n’y en avait pas.

Le thème de la reconnaissance au cœur de l’idée de subjectivité

Si nous ne suivons pas d’emblée les sentiers qui s’ouvrent ainsi à nous, vers le langage, vers la chair, vers l’existentiel, c’est que dans les présupposés classiques préalables il nous faut faire place à un troisième fondement, le thème hégélien de la reconnaissance. Le rapport à soi-même est médié par l’autre sujet. L’autre est aussi indispensable à la notion de sujet que l’objet en est constitutif. Un sujet n’existe que par son autre : l’autre qu’il vise et qui peut être chose ou autre sujet ; l’autre sujet, qui implique inévitablement pour chacun des deux l’autre de l’autre (donc la tiercéité, même si elle n’est pas toujours nommée comme telle). Nous le savons bien dans la pratique psychanalytique : rencontrer quelqu’un, l’écouter, c’est une relation très complexe entre le champ intrasubjectif, conscient et surtout inconscient, de chacun des deux interlocuteurs, comportant les objets internes (l’autre de l’autre) de chacun des deux, ainsi que le champ intersubjectif qui s’édifie entre les deux, marqué par la structuration des places respectives de chacun, qui sont asymétriques et réglées par le cadre. Or le cadre psychanalytique ou psychothérapeutique renvoie inévitablement lui-même à ses autres, le mode de relation à la réalité externe, la négociation habituelle de chacune des deux personnes à sa réalité familiale, sociale, culturelle. Celle-ci surdétermine par exemple nombre de malentendus, ou de difficultés à entendre à quoi renvoient les mots de l’autre, non seulement du point de vue topique et dynamique dans sa réalité psychique mais aussi du point de vue de l’écart entre les deux épreuves de réalité, les deux “mondes” qui sont celui de l’analyste et celui de son patient; en sous-estimant ce point, l’analyste impose inévitablement les références de sa propre expérience culturelle à son évaluation du fonctionnement psychique de la personne qu’il écoute. Il peut, parfois, en résulter une grande violence qui n’est pas identifiée comme telle.

Or si la relation psychanalytique est comme le propose André Green, une relation à soi-même par le détour de l’autre (et nous avons vu l’importance essentielle de la notion de détour pour qu’il y ait possibilité de vérité), la notion de reconnaissance y est essentielle: reconnaître le sens du symptôme par une levée du refoulement, reconnaître ce que l’on est pour se connaître, à partir de l’analyse de tel ou tel souvenir longtemps oublié ou tenu pour insignifiant, reconnaître l’existence et l’apport de l’autre, la place qu’il a tenu et qu’il tient, qu’il s’agisse de l’autre parental ou de l’autre transférentiel, lui être reconnaissant de ce que l’on reçoit de lui (passer de l’envie à la gratitude, dans le langage kleinien), nous sont des notions familières.

Sans doute est-il maintenant indispensable de rappeler l’importance essentielle attribuée à la reconnaissance et à la lutte pour la reconnaissance dans la pensée de Hegel, qui y voit la condition de l’advenue du sujet à lui même (“La conscience de soi ne trouve sa pleine satisfaction que dans une autre conscience de soi”, selon la formulation de la Phénoménologie de l’esprit). Pas de position subjective possible sans reconnaissance de l’altérité, qui est toujours chance et menace : je ne suis moi que parce que je ne suis pas le reste du monde (négativité constitutive du sujet), mais il existe d’autres sujets qui se distinguent du reste du monde – notamment en ce qu’ils (me) parlent ; et je ne peux reconnaître ma liberté de me distinguer du monde que si je peux leur faire reconnaître ma singularité – c’est-à-dire ma négativité constitutive : je ne suis pas une chose, ni un simple animal – ce qui suppose que moi aussi je les reconnaisse comme distincts du reste du monde. Mais cette rencontre de deux libertés est aussi menace de l’empiètement de l’un sur l’autre menace du conflit des deux positions subjectives. Aussi existe-t-il le risque de se faire chose – ou esclave – de renoncer à sa position subjective pour se nier soi-même parce qu’on est nié par l’autre, ou pour ne pas être tué par l’autre. La reconnaissance mutuelle des sujets – possibilité d’une réciprocité, d’une place pour chacun – est victoire sur l’aliénation subjective suscitée par la menace implicite incluse dans l’existence de l’autre sujet. Sauf peut-être, si l’on a eu une mère “suffisamment bonne” – mais pas trop – qui ait pu vous faire expérimenter d’une évidence d’être reconnu, donc un droit à être reconnu, un droit à exister pour soi-même tandis qu’elle vous regarde, existe et rêve auprès de vous, à la fois pour vous et pour elle, et pour d’autres que vous deux. Car la réciprocité de la reconnaissance mutuelle sans face à face meurtrier implique la tiercéité ; mais ceci est une autre trajectoire encore.

Pour l’instant, il est intéressant de rencontrer dans le champ philosophique la reprise que fait Paul Ricœur de cette notion de reconnaissance dans un livre récent : Parcours de la reconnaissance (Stock, 2004). Le terme de « parcours » implique mouvement et temporalité, déploiement d’une expérience de rapport à soi-même et d’altérité qui ne sont pas constitués d’emblée. Par ailleurs, le livre insiste sur l’hétérogénéité des formes de réflexion sur la reconnaissance: les parcours sémantiques de la notion de reconnaissance rappelés et étudiés par Ricœur au début de ce livre en recoupent que partiellement le parcours philosophique que Hegel a inauguré dans son trajet phénoménologique de la perception à la conscience. Quant au parcours psychanalytique de chaque analysant, il est par essence singulier, irréductible à tout autre et à toute théorisation ; l’analysant passe par des retournements pulsionnels, dispose ou non au début de son traitement d’une structure encadrante interne (à partir de l’hallucination négative de la mère), d’une capacité de miroir interne et de représentation psychique, ou recourt à d’autres modes de décharge et de figuration, s’est structuré ou non dans et par les relations œdipiennes et les modes d’identification qu’elle rend possibles, connaît des symbolisations primitives et primaires ou un jeu plus libre de symbolisations secondaires, vit l’analyste comme un objet subjectif seulement ou a un accès plus ou moins facile, plus ou moins douloureux à la relation d’altérité (l’objet objectivement perçu de Winnicott). Par des chemins bien différents, notons simplement que Hegel et Winnicott tiennent tous deux la négativité et/ou la destructivité comme des conditions de l’accès du sujet à l’altérité et donc à la subjectivité.

Là encore, quel débat engager, au-delà du constat que le terme de reconnaissance se retrouve de façon centrale dans les deux disciplines, avec dans les deux cas une polysémie remarquable entre les pôles de la vérité – reconnaître ce qui est, constituer du familier – et de la relation – reconnaître ce qui vint de l’autre, remercier ? Dans les deux cas aussi, nous l’avons noté sans encore l’étudier, le « travail du négatif » et la destructivité (selon la psychanalyse contemporaine), ou la négativité (catégorie plus familière à l’abstraction philosophique) sont indispensables au processus même de la reconnaissance.

En première approximation, le pôle philosophique traite la reconnaissance comme une catégorie fondamentalement logique: pas de conscience de soi sans négation de ce qui n’est pas soi, pas de relation de reconnaissance de l’autre et de son droit à l’existence sans que surgisse la question du conflit des libertés. Si le procès de reconnaissance peut être également décliné en termes plus existentiels et donc plus singuliers voire biographiques – que l’on songe au pari de Pascal, ou au caractère fondamental de la relation à son père dans l’émergence et le développement de la pensée de Kierkegaard – , c’est que la science de la logique ne déploie l’universel que dans des existants concrets, sous des formes singulières ; mais l’intérêt du philosophe vise la catégorie de la reconnaissance, non les détours et les dynamiques précises de son émergence chez tel ou tel sujet. On comprend tout l’écart avec l’expérience du transfert dans l’analyse, irréductible à toute généralisation, au point que la pensée psychanalytique est, nous dit Bion, menacée de calcification si elle prétend entendre le patient à partir de repères théoriques, au lieu d’être disponible pour la rencontre « sans mémoire ni désir ».

Au terme de notre promenade philosophique, comment ne pas se demander ce qu’elle apporte ? Pour la question de la subjectivation-subjectivité, à peine effleurée encore, nous pouvons en retenir l’idée que d’une part langage et vérité, d’autre part intentionnalité (donc relation à des objets humains et non humains) et altérité (c’est-à-dire aussi tiercéité et présence active et nécessaire du négatif) en sont des axes incontournables. C’est déjà un repère pour ne pas nous laisser impressionner par nombre de pseudo-pensées qui font de l’idée de sujet ou de subjectivation une incantation vide ou moralisante à moins que ce ne soit un fourre-tout psychologisant.

Plus largement, peut-être nos remarques comportent-elles un certain enjeu de connaissance: connaître et reconnaître certaines déterminations sémantiques, certaines connotations de termes que nous utilisons parfois sans faire intervenir toute leur histoire et toute leur charge de sens. Mais c’est surtout justement un enjeu de reconnaissance (au sens hégélien du terme) qui est impliqué par des dialogues ou confrontations de ce genre : reconnaître l’autre discipline, dans sa proximité et sa différence, comme un autre semblable (l’expression est d’A. Green) qui permet à chacune des deux disciplines, dans une vraie rencontre, d’approcher chaque fois un peu plus de la conscience d’elle-même, dans sa spécificité, ses méthodes, ses limites et sa part de vérité – c’est-à-dire sa capacité de compréhension de la singularité et son angle propre d’ouverture vers l’universel. Ce sont la différence et la réciprocité (l’altérité accomplie en reconnaissance) qui fondent la subjectivité. Ce qui peut aider à ouvrir, pour nous-mêmes et pour d’autres, des chemins de subjectivation.

Les propos qui précèdent ne sont ni une thèse, ni un enseignement, ni même une recherche. Tout au plus des variations sur des termes et des thèmes qui habitent fréquemment nos pensées et nos propos ; aussi peuvent-ils susciter débats, contestations, objections ou prolongements : ce serait le meilleur moyen de cheminer à plusieurs, et peut-être d’avoir envie de creuser davantage, de vérifier et d’argumenter avec plus de rigueur.

 

Félicie Nayrou

La clinique des adolescents aujourd’hui – particulièrement dans les banlieues défavorisées – est marquée par une aggravation des troubles de la structuration psychique et notamment par une augmentation des cas de psychopathie et de toxicomanie. Cette psychopathologie dont les effets voyants et bruyants marquent notre société, a assurément des origines multiples. Mais ma pratique des traitements et notamment du psychodrame analytique d’adolescents dans un CMPP d’une banlieue dite « difficile » m’a amenée au constat que les carences dans la transmission des repères symboliques et l’échec de la constitution du surmoi post-oedipien se retrouvent très fréquemment dans ces pathologies. Ce qui fait défaut se trouve alors dans une interface entre les valeurs culturelles et le psychisme individuel, dans un espace de transmission dont le travail de culture - concept-limite entre le socius et la psyché[ii] – est un vecteur déterminant. Et c’est à cet endroit de la transmission qu’apparaît l’importance de l’étayage que peut constituer le lien social pour la structuration psychique.

Ma réflexion est partie d’une notation a contrario, celle de l’incidence négative de la déliaison sociale des parents sur leurs capacités de transmission des valeurs et des interdits à leurs enfants et ceci, à partir de deux séries d’observations phénoménologiques de nature hétérogène :

  • Au début des années 80, au cours de mon activité de consultante et de psychothérapeute au CMPP, j’ai eu souvent à entendre une plainte particulière. Elle apparaissait aussi bien parmi les parents issus de la classe ouvrière traditionnelle alors très touchée par le chômage, que, avec des mots différents, parmi les parents immigrés de la première génération connaissant les difficultés de la transplantation, de l’intégration et du chômage : beaucoup de ces personnes disaient leur incompréhension devant l’inefficacité et la non-reconnaissance de leurs capacités personnelles et de leur sens moral, mais aussi le sentiment d’abandon, la souffrance de l’absence de sens[iii]. Or j’ai dû constater que cette plainte était de même nature que celle que j’avais entendue, exprimée différemment, une quinzaine d’années auparavant, au cours d’un travail de recherche sociologique dans un milieu rural en grande difficulté économique et où le lien social se défaisait[iv] .
  • Et c’est au regard de cette pathologie sociale, qu’il m’a semblé intéressant de comprendre les carences de transmission dans les troubles psychopathologiques lourds chez les enfants et les adolescents, et plus particulièrement donc, dans les cas de psychopathie et de toxicomanie chez les jeunes.

Alors, dans la situation de déliaison[v] sociale  dont peuvent souffrir certains parents, se produirait-il une attaque interne qui rendrait impossible la transmission des repères symboliques, des limites et des interdits à leurs enfants, autant d’outils nécessaires à la structuration psychique?  Et plus largement, qu’est-ce qui, dans le maillage social, peut étayer ou non l’individu? Ces questions restent encore énigmatiques malgré les théorisations éblouissantes de Freud, notamment dans Le malaise dans la culture, sur les processus de dissolution du surmoi chez des individus supposés structurés. Pour apporter des éléments de réponse, il paraît intéressant de reprendre les travaux des sociologues sur la déliaison sociale, en centrant plus précisément la réflexion autour de la question de l’anomie qui accompagne le délitement du lien social. Ce concept est utilisé de façon large par les sociologues pour décrire une situation de désordre social latent caractérisée par la perte d’ancrages : avec la disparition d’un ordre, de significations, de références, l’anomie parle de la chute du sens, du déficit des valeurs symboliques partagées qui fondaient jusqu’alors le lien social.

On voit là tout l’intérêt qu’il y a, pour le psychanalyste, à reprendre ces analyses sociologiques pour comprendre l’échec contemporain de la transmission – tant des valeurs et des interdits que d’un ordonnancement symbolique structurant. Dans ce mouvement de passation des parents aux enfants, on peut prendre la mesure de tout le poids et de la toute force de la culture, vecteur de lien pour la continuité de l’individu et de l’espèce, dont l’action est de limiter, de contrer ou même d’interdire la réalisation pulsionnelle pour signer l’entrée dans l’ordre de l’humain.

 L’entrée dans le lien social par la limitation de la vie pulsionnelle

« Qu’est-ce que l’objet a à transformer pour que le sujet accomplisse en lui son humanité ?  demande André Green[vi]. Et il répond : « La vie pulsionnelle qui s’identifie avec la vitalité du sujet dans un temps premier pour pouvoir ensuite évoluer en fonction des vicissitudes de la sociabilité » . Pour Freud, « la psychologie individuelle est aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale »[vii]  parce qu’il n’y a pas de sujet sans autre, et que la pulsion rencontre d’emblée dans la réalité, la limitation venant de cet autre – en premier lieu de l’objet-mère – avec son propre pulsionnel et aussi son ancrage culturel dialectisé avec ce pulsionnel.  C’est cette implication de l’autre dans la vie psychique, comme objet, comme modèle, comme allié ou comme ennemi, qui fait que le sujet est « d’emblée et simultanément » sujet social. Le lien social, tout comme l’enracinement symbolique construit par les parents – lien qui le précède mais avec lequel il s’est progressivement tissé – a pour fonction majeure de maintenir en latence les pulsions de destruction. Comme le souligne André Green, « toute l’action qui consiste à prendre soin d’un enfant dans l’enfance ou d’un sujet à l’âge adulte, grâce aux soins des parents et des responsables de la société, a pour but essentiel de lier la destructivité »[viii]. L’interdit qui va se signifier là, et qui va porter sur le pulsionnel, s’enracine dans la culture et se transmet par le lien social, deux réalités qui se situent dans un même registre mais qui ne sont pas superposables.

Pour Freud, la culture c’est “tout ce en quoi la vie humaine s’est élevée au-dessus de ses conditions animales et ce en quoi elle se différencie de la vie des bêtes, et – ajoute-t-il – je dédaigne de séparer culture et civilisation”[ix] . Dans tous ses ouvrages dits « anthropologiques », il en fait à la fois une production humaine et une fonction pour produire de « l’humanitude »[x] rappelant son rôle pour assurer la structuration psychique et la continuité de l’espèce au travers des interdits, des prescriptions et des valeurs qui se transmettent par la constitution du surmoi et par l’ordre symbolique, puis qui se trouvent maintenus par les institutions sociales[xi] .  Le lien social est ancré dans la culture, avec pour fonction d’inclure le sujet par et dans un tissage étayant qui le fait exister comme sujet, qui lui donne une identité reconnue par l’autre et qui lui permet de supporter l’excitation que lui cause la présence de cet autre, sans agir immédiatement ses pulsions.  Pour reprendre la définition de Michel Schneider