Cécilé Notté

Colloque RFP 2018 : En séance

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COLLOQUE DE LA REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Samedi 3 février 2018 

à l’espace conférences des Diaconesses – 18, rue du Sergent Bauchat, Paris 12e 

Consulter la plaquette

Affiche RFP_2018

Décès de Jean Guyotat

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Jean GUYOTAT (1920-2017)

Nous avons la tristesse de vous faire part du décès du Professeur Jean GUYOTAT.

Jean GUYOTAT, membre de la Société Psychanalytique de Paris de 1967 à 1996, fut l’un des membres fondateurs du Groupe Lyonnais de Psychanalyse Rhône-Alpes.

Ses obsèques ont été célébrées à Saint Irénée le mercredi 4 octobre 2017, dans l’intimité familiale.

Les membres de la SPP s’associent à la profonde peine de sa famille et de ses amis.

Rencontres de la SPP 2015

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Rencontres de la SPP 2015

Organisées par Bernard Brusset, Pierre Decourt et Sabina Lambertucci-Mann

Le silence et l’élaboration psychique

Texte de Bernard Brusset

Texte de Laurent Danon-Boileau

Texte de Josiane Chambrier-Slama

Texte de François Duparc

    
 

Geneviève GILLIBERT (1922-2017)

Nous avons la tristesse de vous faire part du décès de Mme le Dr Geneviève GILLIBERT survenu le 17 septembre 2017.

Geneviève GILLIBERT, épouse du Dr Jean GILLIBERT, Président de la SPP de 1978 à 1979, fut membre de la Société Psychanalytique de Paris de 1974 à 1994.

Les obsèques ont eu lieu dans l’intimité familiale.

Les membres de la SPP s’associent à la profonde peine de sa famille.

Du Côté des Livres n°29

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Du Côté des Livres n°29, septembre 2017 est en ligne 

    
 

Mauvais genre ? Revue belge de psychanalyse – n°72

Décès de Nora Kurts

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Nora KURTS

Nous avons la tristesse de vous faire part du décès de Mme Nora Kurts survenu le 23 août 2017.
Nora Kurts fut membre de la Société Psychanalytique de Paris de 1985 à 2009, puis “invité permanent”.
Elève de René Diatkine, elle fut une figure importante du centre Alfred Binet, et a formé de nombreux analystes d’enfants.
Elle avait reçu le prix Maurice Bouvet en 1997.

La cérémonie aura lieu Mercredi 30 Août à 10h30 en l’église Saint-Saturnin, 25 rue Charles Frérot, 95250 Gentilly.

Les membres de la SPP s’associent à la douleur de sa famille.

    
 

INTIMACY : A LIFE FORCE ou L’INTIMITE : FORCE DE VIE

Ce court métrage de 4 minutes a été réalisé par Julia-Flore Alibert (psychanalyste membre de la SPP) et Guy Gerbeaux (réalisateur), avec la participation de Dominique Tabone-Weil (psychanalyste membre titulaire de la SPP) . 

Il a été sélectionné en finale pour le prix vidéo de l’IPA en juillet 2017 au congrès de Buenos Aires sur le thème de l’intimité. Il est finalement arrivé en 3ème position.

Six personnes d’horizons différents, deux psychanalystes, un comédien, un photographe, une danseuse, une psychologue sourde ont été filmés à des moments de solitude dans l’intimité de leur travail, entourés des objets précieux de leur quotidien. Ils expliquent chacun à leur manière, avec leurs différents outils de langage – la voix, la danse, la photographie, ou la langue des signes – comment l’intimité est centrale dans leur travail, comment ils l’utilisent comme source de créativité pour aller à la rencontre des autres, et comme finalement elle constitue une force de vie. 

Ce film est visible sur la chaine YouTube de l’IPSO (International Psychoanalytical Studies Organization) en suivant ce lien : 

 

 

Les conférences du jeudi, du mercredi et le séminaire Jean Cournut ont lieu

à la SPP (salle de conférence), 21 rue Daviel 75013 Paris

Conférences du jeudi

Affiche Jeudi 2017-2018

2017-2018

Où en est-on de l’interprétation ?

Inscriptions sur place


Conférences du mercredi

Affiche Mercredi 2017-2018

2017-2018

Où en est-on de l’interprétation ?

Inscriptions sur place


Conférences Sainte Anne

Clinique psychiatrique et psychanalyse

Au Centre hospitalier Sainte Anne (amphithéâtre Morel), 1, rue Cabanis à Paris 14e

Entrée libre sans inscription préalableAffiche StAnne 2017-2018

2017-2018

 


Séminaire Jean Cournut

2017-2018

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Le principe de plaisir


Dialogue avec les auteurs 2016-2017 

 

 

 

78e CPLF à Gênes (Italie)

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Du jeudi 10 mai 2018 au dimanche 13 mai 2018 (grand week-end de l’Ascension)

Transformations et accomplissements psychiques

Au Centre des Congrès de Gênes

Organisé par la Société Psychanalytique de Paris et l’Association Psychanalytique Italienne, avec la participation l’Association Psychanalytique de France, et des Sociétés Psychanalytiques de Belgique, Brésiliennes de Porto Alegre (SPPA), Rio de Janeiro (Rio 2) et São Paulo (SBPSP), Canadienne, Espagnole, Hellénique, Israélienne, Portugaise, Suisse, des Associations Psychanalytiques d’Espagne, d’Italie et le concours de l’Association Psychanalytique Argentine (APA).

Deux rapports seront présentés :

Sabina LAMBERTUCCI MANN (SPP) :

  • Vicissitudes des transformations psychiques Le travail de la déformation

Giuseppe CIVITARESE (SPI) :

  • Traduire l’expérience : le concept de transformation chez Bion et dans la théorie post-bionienne du champ analytique

Secrétaires scientifiques : Bernard Chervet, Marilia Aisenstein

Conseil du CPLF : Bernard Bensidoun, Josiane Chambrier-Slama, Elisabeth Dahan-Soussy, Sabina Lambertucci-Mann, Gérard Szwec, Evelyne ChauvetFrançoise Coblence, Laurent Danon-Boileau, Michel Vincent, Roland Havas, Daniel Irago, Maya Levy-Garboua, Isabelle Maitre-Lewy-Bertaut, Gérard Noir, Marina Papageorgiou, Martine Pichon-Damesin, Eva Weil

Conseil local pour la SPI : Alessandro Camisassi, Fausta Cuneo, Maria Paola Ferrigno, Antonette Ferroni, Chiara Napoli – Rome : Amalia Giuffrida – Milan : Laura Ambrosiano

Comité local pour l’AIPsi : Gênes : Luigi Maccioni – Rome : Annita Gallina

Directrice administrative : Evelyne Beddock


Décès de Jacqueline FALGUIERE

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Jacqueline FALGUIERE (1941-2017)

La SPP à la tristesse de vous faire part du décès de Mme Jacqueline FALGUIERE survenu le 24 janvier 2017.

Jacqueline FALGUIERE était membre de la Société Psychanalytique de Paris depuis 1993.

Une cérémonie aura lieu au crématorium du cimetière du Père Lachaise à Paris le mardi 31 janvier 2017 à 13h.

Les membres de la SPP s’associent à la profonde peine de sa famille.

Comité Freud

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La SPP soutient la demande de l’inscription de l’oeuvre de Freud sur le registre mondial du programme «mémoire du monde» régi par l’Unesco, portée par le comité Freud.

Cliquer sur le lien

 

 

Un pont jeté entre la métapsychologie et les neurosciences :

le cerveau bayésien et l’énergie libre

L’énergie libre et Freud : Une mise au point[1]

 

Robin L. Carhart-Harris et Karl J. Friston

                   Traduit par Marianne Robert, avec la permission de Karl Frison. Ce texte est extrait du livre :  « Trends in Psychodynamic Neuroscience », publié par Aikaterini Fotopoulou, Donald Pfaff et Martin A. Conway, Oxford University Press, 2012, p. 2019-229.

 

Un mot de la traductrice

Karl Friston est un neuroscientifique théoricien britannique né en 1959. Il a étudié la physique et la psychologie à l’Université de Cambridge, puis la médecine à l’Hôpital de Kings College de Londres, et s’est spécialisé en psychiatrie. Il est maintenant professeur de neurosciences à l’University College de Londres, et est chercheur principal et directeur scientifique du Centre Welcome Trust pour la neuroimagerie. Il a inventé la cartographie paramétrique statistique (SPM : statistical parametric mapping), qui est devenue une norme internationale pour l’analyse des données d’imagerie : actuellement, plus de 90% des articles publiés sur l’imagerie cérébrale utilisent cette méthode SPM, qui a révolutionné les études sur le cerveau humain et a donné un aperçu en profondeur de son fonctionnement. En 1994 son groupe a développé la morphométrie à base de voxels (VBM) qui détecte des différences en neuroanatomie et est utilisée en clinique dans les études génétiques. Ces contributions techniques ont été motivées par la recherche sur la schizophrénie et les études théoriques de l’apprentissage de la valeur (avec Gerald Edelman). En 1995, ce travail a donné lieu à l’hypothèse de la déconnexion de la schizophrénie (avec Christopher Frith). En 2003, il a inventé la modélisation causale dynamique (DCM) utilisée pour déduire l’architecture de systèmes distribués comme le cerveau.

Karl Friston travaille actuellement sur des modèles d’intégration fonctionnelle dans le cerveau humain et sur les principes qui sous-tendent les interactions neuronales. Sa principale contribution à la neurobiologie théorique est un principe variationnel de l’énergie libre (d’inférence active dans le cerveau bayésien).

Lorsque Karl Friston a publié son article « The default-mode, ego-functions, and free-energy : a neurobiological account of Freudian ideas » dans Brain, en 2010, il a pris de gros risques auprès de la communauté scientifique. Les références à Freud sont rigoureusement exclues de la communauté des neuroscientifiques, et Friston a été qualifié de « freudien » (on peut lire des articles à propos de ces débats sur internet). Sa conférence « Consciousness and the Bayesian Brain », prononcée en 2014 à Francfort, à la XIVème Conférence Joseph Sandler (dont le thème était « L’inconscient : Un pont entre la psychanalyse et les sciences cognitives ») est accessible sur You Tube (en anglais, sur Conférences Joseph Sandler, Conférence 2014).

Introduction

Dans cette synthèse, nous explorons la notion selon laquelle les concepts freudiens pourraient avoir de véritables substrats neurobiologiques et pourraient être utilement revisités dans le contexte des neurosciences modernes. Il vaut la peine de remarquer que Freud a eu une formation formelle en neuroanatomie et qu’il a été influencé par des personnes telles que Helmholtz, qui a posé une grande partie des fondations de la neurobiologie théorique. Les progrès en neurosciences empiriques et théoriques nous permettent maintenant de reformuler certaines des hypothèses freudiennes centrales sous une forme informée par les connaissances mécaniques et la biologie. En particulier, nous remarquons que la distinction psychanalytique entre les processus primaire et secondaire (en tant que fonctions du ça et du moi, respectivement), correspondent sans difficulté aux notions modernes de l’architecture cérébrale fonctionnelle, tant au niveau de l’informatique qu’au niveau neurophysiologique. Bien que cela puisse sembler une synthèse plutôt abstraite et ambitieuse, il existe en fait une énorme quantité de données empiriques en provenance de la neuropsychologie, de la neuroimagerie et de la psychopharmacologie pour l’étayer. Dans ce qui suit, nous tenterons de démontrer les points de convergence entre des hypothèses freudiennes centrales et des perspectives récentes sur la fonction cérébrale globale, qui sont apparues dans l’imagerie et les neurosciences théoriques. Notre intention est de démontrer et de développer la validité conceptuelle des conceptions freudiennes. Ceci devrait permettre aux concepts freudiens d’être opérationnalisés et mesurés empiriquement, et pourrait permettre un dialogue entre les psychanalystes et les neurobiologistes. Ceci pourrait avoir des implications pour la psychiatrie dans la mesure où les théories mécanicistes de la psychopathologie peuvent avoir le moindre attrait soit pour les constructions neurobiologiques soit pour les hypothèses psychanalytiques. Nous commencerons par résumer les éléments clés des trois domaines que nous souhaitons mettre en relation les uns avec les autres : à savoir les concepts freudiens principaux, le système du cerveau helmholtzien ou bayésien[2], et les résultats empiriques de la neuroimagerie sur l’organisation globale de l’activité cérébrale.

Les processus primaire et secondaire

Freud a finalement reconnu qu’il existait deux modes fondamentalement différents de cognition (les processus primaire et secondaire) par une étude d’états ‘altérés’ ou ‘non ordinaires’ de la conscience. Il s’est aperçu qu’il existait dans certains états non ordinaires (par ex. dans le rêve et la psychose) un mode ou un style de pensée qui est de manière caractéristique, ‘magique’, à savoir, facilement balayé par la peur ou les fantasmes, et donc pauvrement arrimé à la réalité. Freud a fait l’hypothèse d’une propagation ‘libre’ d’énergie dans ce mode, qu’il a nommée ‘processus primaire’. Il a aussi reconnu dans ces états non ordinaires la perte de certaines fonctions qui sont normalement présentes dans la cognition de veille. Il a fait l’hypothèse que ces fonctions appartiennent à une organisation centrale (le moi), qui œuvre pour contenir les énergies qui se propagent dans le cerveau, afin de minimiser l’énergie libre. Le but de ce processus de contenance est d’apprendre de l’expérience (plutôt que d’être happé par l’émotion), afin de représenter le monde de manière plus fiable. Freud a nommé cette fonction le ‘processus secondaire’ et a défini son but comme étant celui de convertir ‘l’énergie libre’ en ‘énergie liée’.

L’énergie libre et le cerveau bayésien

Dans les termes des neurosciences théoriques et informatiques, nous allons nous centrer sur la proposition de Helmholtz selon laquelle le cerveau est une machine d’inférence (Helmholtz, 1866 ; Dayan et al., 1995) ; cette hypothèse est aujourd’hui un postulat fondamental en neurobiologie (Gregory, 1968). Des exemples clés en sont le cerveau bayésien (Knill et Pouget, 2004), le codage prédictif (Rao et Ballard, 1999), et le principe de l’énergie libre (Friston, 2009). Ce système suppose que le cerveau utilise des modèles hiérarchiques internes pour prédire ses entrées sensorielles, et suggère que l’activité neuronale (et les connexions synaptiques) essaient de minimiser l’erreur de prédiction, ou l’énergie libre, qui en résulte. Cette énergie libre est une mesure de la surprise (voir ‘surprisal’, Tribus, 1961). C’est une quantité en théorie de l’information qui, mathématiquement, joue le même rôle que l’énergie libre dans la thermodynamique statistique. Il peut être utile de savoir que : comme la moyenne de la surprise est l’incertitude, la moyenne de l’énergie libre est l’entropie. L’énergie libre n’est pas un concept abstrait ; elle peut être facilement quantifiée et elle est utilisée de manière routinière pour modéliser des données empiriques (Friston et Stephan, 2007), et dans des simulations neuronales de la perception et de l’action (Friston et al., 2009).

La notion d’hiérarchie est centrale ici parce qu’elle permet au cerveau de construire ses propres attentes descendantes concernant les échantillons sensoriels en provenance du monde. Ceci résout l’un des défis principaux auxquels le cerveau doit faire face et lui permet aussi de résoudre les ambiguïtés quand il déduit et représente les causes des sensations extéroceptives et intéroceptives. Fondamentalement, la forme hiérarchique des modèles internes (et de la neuroanatomie associée) (Felleman et Van Essen, 1991) implique une progression dans la complexité des représentations, à mesure que l’on monte dans la hiérarchie, à partie des noyaux thalamiques et du cortex sensoriel primaire vers le cortex associatif (par ex. des sensations jusqu’aux concepts). Cette progression est reflétée dans l’étendue temporelle de ce qui est représenté ; les niveaux supérieurs représentant des séquences étendues d’événements qui rendent le mieux compte du flot d’information sensorielle représentée dans les niveaux inférieurs (voir Keibel et al., 2008, pour une discussion complète et des simulations). Cette architecture hiérarchique peut aussi être compatible avec la distinction freudienne entre les processus primaire et secondaire, où le processus secondaire fournit des prédictions descendantes afin de réduire la propagation de l’énergie associée au processus primaire (cf. convertir l’énergie libre en énergie liée). Avec cette mise en rapport entre les modèles freudien et helmholtzien, on peut faire un lien entre l’énergie associée au processus primaire et l’énergie libre des formulations bayésiennes. Dans les deux explications, des zones corticales supérieures essaient d’organiser (et donc d’expliquer) l’activité dans les niveaux inférieurs au moyen de la suppression de leur énergie.

Les réseaux cérébraux intrinsèques et le mode par défaut

Les analyses de fluctuations spontanées du signal, fonction du niveau d’oxygène sanguin (BOLD : blood oxygen level dependent), à l’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (IRMf), pendant les états de repos sans contrainte (typiquement, quand le sujet reste allongé silencieusement les yeux fermés ou regarde une croix), ont permis de distinguer un certain nombre de réseaux intrinsèques à grande échelle (Damoiseaux et al., 2006). D’un intérêt particulier ici est le soi-disant ‘réseau par défaut’ (DMN : ‘default mode network’), un réseau de régions qui présentent une activité métabolique et une circulation sanguine élevées au repos, mais qui se désactivent pendant des cognitions à but orienté (Raichle et al., 2001). Des travaux récents ont confirmé que les nœuds principaux du DMN sont fonctionnellement et structurellement connectés (Greicius et al., 2009), et que cette connectivité se développe pendant toute l’ontogénèse (Fair et al., 2008). Une autre caractéristique du DMN est la nature compétitive de son activité par rapport à celle d’un autre réseau intrinsèque à grande échelle, qui est activé de manière régulière pendant des activités qui sont cognitivement prenantes (Fox et al, 2005), de sorte que quand l’activité du DMN est élevée, l’activité de ce réseau est relativement faible, et réciproquement.

Dans cet article nous nous attachons à l’hypothèse que ces réseaux intrinsèques correspondent aux niveaux élevés d’une hiérarchie d’inférence, qui fonctionne pour supprimer l’énergie libre de niveaux inférieurs, c’est-à-dire, pour supprimer la surprise et l’incertitude au moyen de prédictions descendantes. Nous associons ce processus d’optimisation au processus secondaire ; enfin, c’est la fidélité de nos modèles de la réalité qui est optimisée sous l’égide du processus secondaire. En outre, nous associons les échecs du contrôle descendant avec des états non ordinaires de conscience, comme la psychose précoce et aiguë, l’aura du lobe temporal, le rêve/le sommeil de REM (mouvement oculaire rapide), et les états hallucinogènes provoqués par les drogues. Dans ce qui suit, nous organisons les données qui sont en faveur de l’intégration des hypothèses neurobiologiques et psychanalytiques et concluons par la défense de la valeur de l’utilité potentielle de cette intégration. Ce chapitre comprend trois parties : dans la première, nous passons en revue les données en faveur de l’idée que le développement et le fonctionnement du DMN est compatible avec les fonctions du moi et le processus secondaire. Nous nous centrons spécifiquement sur l’influence contraignante du DMN sur l’excitation endogène dans le cerveau limbique et sur sa relation mutuellement inhibitrice avec des régions/réseaux cérébrales concernées par la modélisation de l’environnement extérieur immédiat. Dans la deuxième, nous passons en revue les données montrant qu’une perte de contrôle descendant sur le cerveau limbique est équivalente à une perte de contrôle du moi sur le ça. Dans la troisième, nous discuterons de la pertinence clinique de ces hypothèses.

Les réseaux intrinsèques à grande échelle, le processus secondaire et le moi

Dans cette partie, nous allons introduire l’hypothèse que les descriptions par Freud du développement et du fonctionnement du moi sont compatibles avec le développement et le fonctionnement du DMN. Le premier compte rendu significatif qu’a fait Freud du moi peut être trouvé dans « L’Esquisse pour une psychologie scientifique », publiée à titre posthume (Freud, 1895). Enthousiasmé par la ‘théorie neuronale’ naissante de Cajal et Waldeyer-Harz, Freud s’en est inspirée pour considérer comment différents types de neurones pourraient expliquer différentes fonctions psychologiques. Bien que Freud ait vite abandonné ce système classificatoire neuronal grossier, les idées qui en avaient été à l’origine sont restées une source d’inspiration pendant toute son œuvre. Plusieurs des hypothèses les plus importantes de Freud ont été introduites dans l’Esquisse : et une lecture de ce travail précoce donne une idée du désir qu’avait Freud de trouver une explication biologique pour les phénomènes mentaux.

Le processus secondaire, ou ‘cognition en processus secondaire’, est le mode de cognition du moi. Il peut être défini le plus simplement comme le processus de minimisation ou d’optimisation qui gouverne la cognition ; c’est la surprise qui est minimisée et c’est la fidélité de la représentation qu’a le cerveau du monde qui est optimisée. Freud a décrit le processus secondaire comme étant ‘inhibé’ et ‘lié’ ; par opposition au processus primaire qui est ‘libre’ et ‘mobile’ (Freud, 1895, 1900). Ceci correspond à la structure efficace des réseaux corticaux. Le concept d’énergie ‘liée’ a été attribué par Freud à des idées d’abord exprimées par Breuer dans leurs études sur l’hystérie (Breuer et Freud, 1895). Il est significatif que les processus primaire et secondaire doivent leur création à des observations d’états non ordinaires de conscience. Nous verrons plus loin que la meilleure manière pour distinguer le processus primaire du processus secondaire (et le ça du moi) est de perturber le moi de sorte que la pensée en processus primaire puisse émerger. Etant donné la résistance importante qu’ont rencontrée les idées psychanalytiques et la protestation commune selon laquelle le ça n’existe pas, les expérimentations de cette sorte sont fondamentales pour l’avenir d’une psychanalyse scientifique.

Anatomie fonctionnelle du réseau en mode par défaut

La notion du DMN est apparue dans un article de recension par Marcus Raichle et al. (2001) qui ont retrouvé un schéma hautement cohérent de désactivation régionale dans le cerveau quand celui-ci était soumis à une cognition dirigée vers un but. Raichle a proposé que ce schéma reflète un mode par défaut de la fonction cérébrale et une ligne de base physiologique fonctionnement pertinente. Des travaux ultérieurs ont associé une activité dans le DMN à des phénomènes tels que l’autoréflexion, la prospection (envisager l’avenir), la théorie de l’esprit (considérer le point de vue d’autrui), et les dilemmes moraux. On peut considérer ceux-ci comme des comportements humains de niveau élevé et des ‘fonctions du moi’. Parmi les ‘nœuds’ régionaux du DMN on trouve le cortex préfrontal médian(CPFm), le cortex cingulaire postérieur (CCP), le lobule pariétal inférieur (LPI) et les lobes temporaux médians (LTM). Des analyses de la connectivité fonctionnelle à l’état de repos et l’imagerie du tenseur de diffusion ont montré que ces nœuds sont fortement interconnectés (Greicius et al., 2009), et que cette connectivité mature pendant tout le développement (Fair et al., 2008 ; Kelly et al., 2009). La connectivité fonctionnelle dans le DMN est relativement faible chez les patients présentant un trouble de l’attention (Castellanos et al., 2008) et des troubles du contrôle de l’impulsivité (Church et al., 2009). Il est intéressant de noter que l’épine structurale du cerveau adulte (CPFm-CCP) est absente, ou du moins pauvrement développée chez les nourrissons (Fransson et al., 2007). Ces résultats impliquent que le DMN se développe pendant toute l’ontogénèse, d’une manière qui est parallèle au développement des fonctions du moi.

La connectivité fonctionnelle à l’état de repos, l’imagerie du tenseur de diffusion, et le travail anatomique chez les primates ont montré que les LTM sont connectés aux régions du CPFm et du CCP du DMN (par ex. Robinson et al., 2009). Ceci est important parce que les LTM contiennent des structures clés (par ex. l’hippocampe, l’amygdale, le parahippocampe et le cortex entorhinal) qui jouent un rôle important dans la mémoire et l’émotion. Une grande quantité de données cliniques et précliniques suggèrent que ces régions limbiques sont sous le contrôle inhibiteur descendant en provenance du CPFm (par ex. Milad et al., 2006) ; on a pu observer des désactivations du CPFm et des activations du LTM pendant des flashbacks d’états de stress post-traumatiques-like, ou des états de ‘reviviscences’ (par ex. Hopper et al., 2007), et on a trouvé des activations du CPFm pendant des blocages de telles expériences, par exemple, par la dissociation (par ex. Lanius et al., 2002). Des lésions du CPFm ventral ont depuis longtemps été associées à un trouble du contrôle des impulsions (par ex. Kaplan-Solms et Solms, 2001). Le CPFm ventral projette aussi lourdement sur le striatum ventral et sur le mésencéphale (et donc sur les régions limbiques qui se projettent là aussi) : exerçant une influence modulatrice sur le traitement des états émotionnels. En résumé, les données suggèrent que le DMN, et en particulier le CPFm, échange des signaux neuronaux avec des centres concernés par l’apprentissage émotionnel et la mémoire : exerçant une influence descendante contraignante sur les signaux endogènes.

Formulations théoriques du réseau en mode par défaut

Freud a écrit que le moi ne se contente pas d’inhiber les signaux émotionnels en provenance de l’intérieur de l’organisme (comme la colère ou les pulsions sexuelles), mais qu’il restreignait aussi les informations ayant leur source à l’extérieur. La clé est que le moi contraint toute énergie qui impacte sur lui. Cette description est remarquablement compatible avec les modèles contemporains de la cognition basés sur l’inférence bayésienne hiérarchique et sur l’énergie libre selon Helmholtz ; selon lesquels des connexions rétrogrades (descendantes) en provenance de régions corticales supérieures œuvrent pour minimiser l’énergie propagée à partir des régions inférieures (par ex. Friston, 2003).

Sur le plan anatomique, des signaux antérogrades (ascendants) prennent leur origine dans des couches supragranulaires du cortex (par ex. les cellules pyramidales des couches II et III) ou dans les cellules excitatrices émettrices du thalamus, et se terminent dans les cellules stellaires à épines de la couche IV du cortex. Elles projettent depuis les niveaux inférieurs vers les niveaux supérieurs, par exemple des noyaux thalamiques vers le cortex sensoriel primaire (par ex. VI), ou bien depuis le cortex sensoriel secondaire (par ex. V5) vers des régions associatives (par ex. le cortex pariétal supérieur). Les connexions rétrogrades sont plus abondantes et plus diffuses que les connexions antérogrades et leurs effets sont surtout modulateurs. Les connexions rétrogrades ont leur origine dans les cellules pyramidales infragranulaires (par ex. la couche corticale V) et visent des couches infra et supragranulaires des zones corticales inférieures. Sur la base de principes bayésiens et helmholtziens, il a été proposé que les signaux ascendants transportent des erreurs de prédiction qui optimisent les représentations dans les régions supérieures. Ces représentations, fonctions de l’expérience, facilitent ensuite la prédiction de signaux ultérieurs émanant des niveaux inférieurs. Les prédictions sont codées dans des projections descendantes qui vont d’une région cérébrale supérieure à une région inférieure, réprimant l’activité dans les régions de niveau inférieur. Cette répression est obtenue au moyen de projections descendantes sur des interneurones inhibiteurs dans les régions de niveau inférieur. Quand les représentations, à un niveau quel qu’il soit, peuvent être expliquées par des prédictions descendantes provenant du niveau qui lui est supérieur, de l’énergie libre est minimisée et les représentations sont intérieurement cohérentes d’un niveau à l’autre. Le but de ce processus est d’optimiser des explications parcimonieuses de ce qui a provoqué l’entrée sensorielle (Friston, 2003) et d’établir des modèles fiables pour guider l’action et le comportement (Friston et al., 2009). Fondamentalement, ce schéma empiriquement informé récapitule la conception de Freud datant du dix-neuvième siècle, et en particulier, son principe de constance :

Nous avons, on s’en souvient, compris le principe qui domine tous les processus psychiques comme un cas particulier de ce que Fechner nomme tendance à la stabilité et attribué de la sorte à l’appareil psychique le dessein de réduire à rien la somme d’excitation qui afflue en lui ou du moins de la maintenir basse autant qu’il est possible (Freud, 1924)

Systèmes cérébraux hiérarchiques

Comme nous l’avons signalé dans l’introduction, les fluctuations du signal BOLD dans le DMN se caractérisent par leur relation d’antiphase avec celles d’un autre réseau intrinsèque majeur, nommé parfois le système attentionnel. Celui-ci, outre le fait qu’il présente une relation d’antiphase naturelle avec le DMN, est aussi activé pendant une cognition concentrée et désactivé quand cette concentration est suspendue. L’inverse est vrai pour le DMN, ce qui implique une compétition naturelle entre ces deux réseaux. Les régions comprises dans le système attentionnel sont le cortex cingulaire antérieur dorsal, la zone motrice pré-supplémentaire, et le lobule pariétal supérieur. Ces régions sont engagées pendant la vigilance et l’attention à des détails sensoriels. Elles jouent aussi un rôle dans la mémoire de travail et dans le traitement d’ambiguïtés contextuelles.

Le DMN et le système attentionnel ne sont évidemment pas les seuls réseaux intrinsèques, il en existe d’autres (par ex. à l’intérieur du système attentionnel, il semble exister un réseau plus spécialisé dans la saillance incitative (Seeley et al., 2002), et un autre davantage dans la mémoire de travail (Corbetta et Shulman, 2002)), mais eu égard à notre objectif de développer une compréhension générale de la fonction du cerveau global, nous pouvons nous contenter de nous centrer sur ces deux-là. Le message important à retenir est que le DMN et le système attentionnel se situent tout en haut de l’organisation hiérarchique cérébrale, le DMN étant le plus élevé de tous. Le DMN et le système attentionnel contiennent tous deux des cortex associatifs de haut niveau, éloignés spatialement des régions sensorielles primaires et qui codent des représentations de haut niveau (c.-à-d. abstraites). Mais le DMN présente quelques particularités : 1) il a plus de connexions avec d’autres régions cérébrales que n’importe quel autre réseau du cerveau, il code donc un modèle plus élargi du monde ; 2) il a un niveau plus élevé d’activité métabolique que n’importe quel autre réseau cérébral, ce qui implique une fonctionnalité étendue ; 3) il a un niveau d’activité soutenu, et par conséquent, il présente une dynamique en état stationnaire ainsi qu’une dynamique transitoire ; 4) il s’active pendant des comportements humains de haut niveau comme la contemplation et la prospections morales ; 5) les comportements liés au DMN ont une concentration temporelle étendue, concernés par des pensées qui ne sont pas liées au moment présent ; 6) le DMN tente de simuler l’avenir : une entreprise pleine d’incertitude, puisqu’elle est en dehors du moment présent et n’est pas rattachée à un courant (sensoriel) régulier de preuves ; 7) ceci requiert par conséquent que la dynamique interne du système soit relativement ‘bruyante’, pour qu’elle puisse se déplacer d’une idée à l’autre de manière exploratrice (voir Tsuda, 2009) ; 8) la réduction de ce bruit à un niveau optimal qui n’empêche pas l’exploration (l’ouverture d’esprit et la pensée créatrice), tout en empêchant la pensée magique, fallacieuse, est ce qui caractérise le processus secondaire du moi.

Bref, notre hypothèse est que le DMN est le nœud central du moi. Tout langage psychanalytique habituel mis à part, nous pourrions l’appeler ‘le self’. Grossièrement parlant, mais pour le bénéfice d’une explication, c’est la chose qui est toujours là, la propriété émergente du plus haut niveau de criticité auto-organisée dans le cerveau. Elle contient des représentations de notre passé, et elle est la tranche contraignante de nos désirs. Son style cognitif exploratoire nous permet de simuler mentalement des scénarios très éloignés du moment présent : mais qui peuvent être essentiels pour la cohésion et la prospérité sociales. Se débarrasser enfin d’un dualisme qui proteste qu’on ne peut pas réduire le moi/self au cerveau serait un progrès qui irait de soi pour la psychanalyse : et c’est le programme du mouvement neuropsychanalytique. C’est le substrat même de la pensée en processus secondaire et l’antithèse de la réalisation de désir qui caractérise le processus primaire.

Résumé et synthèse

Dans cette partie, le processus secondaire a été envisagé en rapport aux réseaux intrinsèques à grande échelle qui œuvrent pour prédire et supprimer les signaux se propageant à partir de régions cérébrales inférieures. Le concept de processus secondaire impliqué par le moi a été associé à l’action inhibitrice du DMN, et en particulier du CPFm, sur les régions cérébrales limbiques. La connectivité fonctionnelle entre les régions limbiques et les nœuds principaux du DMN étaye la notion que le DMN opère une influence inhibitrice continue sur ces régions, afin de contraindre les processus émotionnels et hédoniques : ce qui est compatible avec la fonction que le moi exerce sur le ça. Dans la partie qui suit, nous nous centrerons davantage sur le processus primaire et particulièrement sur la manière dont il se manifeste dans des états non ordinaires de conscience.

La phénoménologie de la pensée en processus primaire

Dans cette partie, nous décrivons la phénoménologie d’états non ordinaires de conscience qui ont été associés à la pensée en processus primaire. Le processus primaire n’est généralement pas considéré comme un sujet sérieux pour la science, mais la phénoménologie de certains états non ordinaires exige que nous prenions en considération sa pertinence. On peut retracer les origines de la psychanalyse aux observations d’états non ordinaires. Une idée précoce qui est restée au centre de la pensée de Freud est qu’il existe dans l’esprit un mode archaïque de pensée, qui a été recouvert chez les êtres humains modernes par un style de pensée plus rationnel. Pour Freud, le processus primaire faisait partie d’un système de pensée archaïque, qu’il a d’abord appelé ‘l’inconscient’, avant de le renommer le ‘ça’ (Freud, 1923). Ainsi, le terme ‘le ça’ a été introduit relativement tard par Freud comme nouvelle désignation pour ‘l’inconscient’. Son intention était de distinguer l’inconscient dans un sens systémique de sa signification d’un point de vue descriptif. Freud reconnaissait qu’en attachant le descriptif ‘inconscient’ à ce système impliquait qu’on ne pouvait pas le connaître : mais il savait que ce n’était pas vrai, puisque des contenus mentaux inconscients peuvent apparaître dans la conscience dans certains états (par ex. le rêve). La décision de Freud de renommer l’inconscient ‘le ça’ a donc été motivée par sa reconnaissance du fait qu’il existe des processus dans le ça qui peuvent devenir conscients. Si nous acceptons cette lecture de Freud, nous verrons alors naturellement comment l’inconscient/le ça peut être étudié expérimentalement.

L’introduction du ça a donc été utile puisqu’elle a résolu des ambiguïtés en rapport avec le sens descriptif de ‘l’inconscient’. Désigné en tant que ‘ça’, l’inconscient pouvait être compris de manière plus explicite comme un système obéissant à un mode spécifique de pensée. Les caractéristiques du ça, et de mode de cognition qui lui est associé, sont les plus évidentes lorsqu’on les oppose à celles de la conscience normale de la vie éveillée. De même, l’importance fonctionnelle du moi et notre confiance en lui pour la conscience éveillée normale ne deviennent évidentes que quand son influence est perdue. On en trouve un exemple dans les états psychédéliques liés à la prise de drogue où, si la dose est suffisamment forte, le sentiment de soi peut disparaître de la conscience (ce que les usagers nomment ‘désintégration du moi’, ou ‘dissolution’), ce qui conduit à l’émergence d’un style de pensée plus animiste, voire magique.

La perte de la notion du temps est tout à fait caractéristique de l’expérience psychédélique liée à la prise de drogue, et il a été récemment démontré que cet effet est dose dépendant (Wackermann et al., 2008). Nous pouvons en extrapoler que s’ancrer dans le temps est une fonction de la conscience éveillée normale qu’assure le moi, et que l’atemporalité est une qualité de la pensée en processus primaire. Recherchant la base neurobiologique de ce phénomène, Kiebel et al. (2008) ont récemment suggéré que la cohérence temporelle augmentait systématiquement dans les structures cérébrales de niveau supérieur : ce qui impliquerait un rôle critique pour le DMN dans la perception du temps. En accord avec ce qui précède, Carhart-Harris et al. (2011) ont récemment trouvé une diminution de la circulation sanguine et de l’activité cérébrales dans deux études d’IRMf séparées impliquant la psilocybine, la drogue psychédélique classique (le champignon magique), ainsi que des rapports associés de perturbations du moi et de perception altérée du temps.

Outre la perception temporelle, on pourrait décrire d’autres caractéristiques de la pensée en processus primaire, mais il peut être utile de déconstruire celle-ci, afin de la résumer et de comprendre comment le cerveau se met à opérer différemment quand celle-ci se produit. Le principe de l’énergie libre peut nous venir en aide ici puisqu’il nous dit que dans les conditions de conscience éveillée normale, le cerveau opère afin d’expliquer et de se débarrasser de l’incertitude, afin de modéliser de manière optimale le monde qu’il habite. Le principe de l’énergie libre énonce que le cerveau s’efforce de trouver des modèles parcimonieux du monde, ni trop souples ni trop rigides (ceux-ci présentent une criticité, ce qui signifie qu’il y a des paramètres qui sont ‘juste comme il faut’ pour que cet état existe). On peut voir ce processus d’optimisation perdre les pédales, dans l’état psychédélique, où les modèles deviennent effectivement trop souples, de sorte que, par exemple, le sujet perçoit les objets comme s’ils se conduisaient d’une manière surprenante (par ex., il voit des surfaces statiques, solides, comme si elles ondulaient rythmiquement, ou il voit du mouvement dans des cadres empilés, désigné sous le nom de ‘traces’[3]). A des doses plus élevées, les objets peuvent même se transformer en d’autres objets, de sorte que, par exemple, un arbre peut se transformer en une créature animée. Ainsi, la pensée en processus primaire se caractérise par un sentiment de relative incertitude ; dans cet état, la confiance dans ‘ce qui est quoi’ est compromise et les explications magiques semblent davantage plausibles.

Fondamentalement, des états qui avaient été auparavant décrits comme favorisant l’émergence de la pensée en processus primaire (par ex. le rêve, la psychose, l’aura du lobe temporal et les états psychédéliques provoqués par les drogues) ont déjà tous été comparés les uns aux autres (voir Carhart-Harris et Friston, 2010, pour une liste bibliographique étendue). Cette validation croisée est essentielle pour développer la validité conceptuelle de la pensée en processus primaire. Le point important à communiquer est que le processus primaire est un phénomène tangible qui peut être étudié dans tout une variété d’états : il n’appartient pas, ni n’est spécifique d’un état particulier, de sorte que les mêmes caractéristiques de la pensées en processus primaire (par ex. l’incertitude, l’animisme et l’abstraction) peuvent se rencontrer dans un grand nombre d’états non ordinaires différents. Définir ces états par un ensemble de critères neurobiologiques communs constitue par conséquent une étape suivante importante.

Neurophysiologie du processus primaire

Au-delà de la comparaison de la phénoménologie de différents états non ordinaires de conscience, il est raisonnable de penser qu’une approche plus robuste pour développer la valeur conceptuelle de la cognition en processus primaire est de démontrer son aspect neurophysiologique, par exemple au moyen de la neuroimagerie. Etant donné que nous avons déjà laissé entendre que la cognition en processus primaire est médiée par une activité propagatrice, qui surgit à partir des régions limbiques, nous sommes confrontés à des contraintes technologiques dans notre essai pour imager l’activité de ces régions. L’électroencéphalographie de surface (EEG) et la magnétoencéphalographie (MEG) n’ont pas une résolution suffisamment profonde pour mesurer l’activité des régions sous-corticales, et l’IRMf n’a pas la résolution temporelle nécessaire pour caractériser un large éventail de rythmes oscillatoires, ce qui veut dire que nous devons nous fier en partie aux aperçus provenant des études d’EEG en profondeur afin de caractériser la physiologie de ces états. Des contraintes éthiques nous empêchent de mener des études d’EEG en profondeur exploratoires ; cependant, à une époque plus permissive, dans les années 1950 et au début des années 1960, quelques études exploratoires ont été menées, avec des résultats intéressants (voir Carhart-Harris et Friston, 2010, pour une discussion approfondie de ces études). En résumé, les enregistrements en profondeur chez des patients souffrant de psychose aiguë ont trouvé des activités particulières, localisées dans les régions limbiques, survenant en même temps que des états hallucinatoires, confusionnels. Ces activités étaient apériodiques, survenant par saccades, impliquant une physiologie chaotique et propagatrice. Les mêmes saccades phasiques ont été trouvées dans les régions limbiques pendant le sommeil en phase de REM et dans l’état psychédélique induit par les drogues : ce qui suggère une neurophysiologie commune pour tous ces états cérébraux. Il est naturel de déduire que cette physiologie propagatrice, irrégulière a un rapport avec la qualité typiquement non contrainte de la cognition en processus primaire. Nous pourrions aussi déduire qu’une perte de synchronie inter-régionale, et qu’une diminution de l’imbrication des fréquences supérieures au sein des fréquences situées plus bas pourrait expliquer la nature typiquement stochastique de la cognition en processus primaire. Des recherches futures, inspirées par les progrès de la neuroimagerie humaine seront nécessaires pour développer ce domaine important d’investigation.

Résumé et synthèse

Dans cette partie nous avons exploré la notion selon laquelle les descriptions de Freud du processus secondaire sont compatibles avec l’anatomie fonctionnelle de réseaux intrinsèques à grande échelle œuvrant pour optimiser leurs représentations du monde (minimiser l’incertitude/l’énergie libre). Nous avons proposé que les réseaux intrinsèques s’auto-organisent en cadres hiérarchiques, afin d’inhiber l’énergie libre des niveaux qui leurs sont inférieurs. Ceci a été associé à la fonction du processus secondaire. Nous avons émis l’hypothèse que les fluctuations spontanées de l’activité neuronale dans le DMN contraint l’activité excitatrice des régions limbiques. De même, les fluctuations dans le réseau attentionnel – de même que dans d’autres réseaux intrinsèques – œuvrent pour contrer les erreurs de prédiction évoquées par les entrées sensorielles provenant de l’extérieur.

Applications et limitations

Le fait de développer ces points de contact entre la théorie freudienne et la neurobiologie devrait aider à ancrer les concepts freudiens dans des phénomènes biologiques mesurables et informer la pensée psychanalytique. Comme d’autres l’ont formulé précédemment (par ex. Solms, 2009), cette démarche est essentielle si l’on veut atteindre une psychanalyse pleinement scientifique. Cela peut aussi aider à informer la psychanalyse en tant qu’approche thérapeutique, ce qui fait partie du programme du mouvement neuropsychanalytique (www.neuro-psa.org.uk), et cela devrait aider à faire la part entre des hypothèses ayant une validité conceptuelle et d’autres qui en sont dépourvues.

Les domaines où cette synthèse pourrait être particulièrement utile comprennent la compréhension de la neurodynamique d’états pathologiques comme l’angoisse, la dépression et l’addiction. L’application d’aperçus provenant du principe de l’énergie libre, de la théorie des systèmes dynamiques et de la science de la complexité peut être une direction particulièrement fructueuse dans l’avenir pour la neuropsychanalyse. Ainsi, par exemple, on pourrait décrire l’angoisse comme un état d’incertitude (l’énergie libre n’est pas correctement minimisée), et le délire comme une explication magique/une solution à l’incertitude. Nous pourrions aussi faire l’hypothèse que dans la dépression, le cerveau entre dans un état d’attracteur en état stationnaire (par ex. avec une activité DMN élevée) avec un bassin d’attraction escarpé (une dépression profonde) dont le patient ne peut pas s’échapper facilement. Dans un état d’attracteur, le cerveau sera moins sensible à des perturbations transitoires (par ex. des stimuli du monde extérieur). On peut voir cela comme un état fonctionnel ; si, par exemple, le/la patient(e) est confronté(e) à une perte ou une série de pertes particulièrement surprenante(s) qui le/la rend réticent(e) à entrer en contact avec le monde extérieur. Il/elle peut alors se replier dans la dépression pour se cacher du monde externe. Enfin, l’addiction est peut-être la pathologie la plus évidente à laquelle on peut appliquer les idées de la théorie des systèmes dynamiques. Elle se caractérise par une routine cyclique faite de manque, de satiété et de sevrage. Le manque est un exemple classique d’attirance vers quelque chose, et il reposera donc sur un attracteur en état stationnaire dans le cerveau avec un bassin très escarpé : où rien d’autre ne compte, et tout ce à quoi le patient peut penser est la chose qui l’attire. Le sevrage peut se caractériser comme un état de grande incertitude ou instabilité ; ici le cerveau éprouve un manque de stabilité qu’il espère obtenir grâce à l’objet d’addiction. Le cycle se répétant, les différents états qui le définissent vont se renforcer. Ici nous pouvons voir comment l’addiction peut être fonctionnelle, en minimisant l’énergie libre (l’incertitude) au moyen du manque et de la satiété : quoique d’une manière compulsive qui contraint le comportement. Ceci pourrait expliquer pourquoi les personnalités angoissées/impulsives sont particulièrement vulnérables à l’addiction/la compulsion.

La première partie de ce chapitre a passé en revue les données selon lesquelles le développement et le fonctionnement du DMN et sa relation de compétition avec le système attentionnel sont compatibles avec celles du moi. Dans la deuxième, nous avons décrit la phénoménologie de la pensée en processus primaire, passé en revue les données selon lesquelles on peut l’observer dans certains états non ordinaires, et cité des études indiquant que ces états ont une neurophysiologie commune. Ceci pourrait permettre une définition biologique, formelle, de la pensée en processus primaire : ce qui serait un développement important pour la psychanalyse. Dans la dernière partie, nous avons essayé de justifier cette synthèse et de montrer comment la référence au modèle freudien pourrait être utilisée pour comprendre des phénomènes cliniquement pertinents en termes neurobiologiques.

Ce chapitre n’a pas traité l’efficacité de la psychanalyse en tant que thérapeutique. Nous nous sommes centrés sur la validité des concepts freudiens en rapport à des phénomènes globaux et des théories apparentées, apparues récemment dans les neurosciences systémiques. Enfin, les liens entre la psychopathologie et la neurophysiologie de certains états non ordinaires de conscience, et entre l’organisation fonctionnelle des réseaux cérébraux intrinsèques et le processus secondaire tel que décrit par Freud, ont rendu cette synthèse nécessaire. Celle-ci est menée empiriquement, de même que les méthodes que nous recommandons pour la tester et l’appliquer. Les phénomènes neurobiologiques en cause (par ex. le DMN, les réseaux intrinsèques, et la dynamique des réseaux) sont des thèmes centraux dans les neurosciences contemporaines, et les concepts freudiens (par ex. les processus primaire et secondaire, et le ça et le moi) sont des composantes essentielles de son modèle, où elles peuvent être retracées à sa formation en neurologie et à l’influence de personnalités telles que Meynert, Helmholtz, Fechner, Hering, Herbart, Charcot et Hughlings-Jackson.

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[1] Note de l’auteur : Ce chapitre est une version corrigée d’une publication antérieure (Carhart-Harris, R.L. et Friston K.J. (2010), « The default-mode, ego-functions, and free-energy : a neurobiological account of Freudian ideas », Brain 13 (4),1265-83, avec la permission de Oxford University Press). Ici, nous avons raccourci l’article original, ajouté quelques points de clarification, et introduit un petit nombre d’idées nouvelles.

 

[2] de : Thomas Bayes : statisticien anglais du 18e siècle (MR).

[3] ‘trails’, en anglais (MR).

    
 

Que fait internet à l’écrit ? Et qu’en font les psychanalystes ?

Décès de Danielle Labrousse

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La Société psychanalytique de Paris a la profonde tristesse d’annoncer le décès de Mme Danielle Labrousse, survenu le 24 novembre 2016.

Danielle LABROUSSE était membre de la Société Psychanalytique de Paris depuis 1990.

Les membres de la SPP s’associent à la profonde peine de sa famille.

 

Logo1 Journée Jean-Luc Donnet – Samedi 7 janvier 2017

Organisée par Evelyne Chauvet, Secrétaire scientifique de la SPP

 Salle Notre Dame des Champs
 92 bis boulevard du Montparnasse
 75014 Paris

 Sur inscription* à scientifique@spp.asso.fr 

*dans la limite des places disponible

    
 

13 décembre 2016 : La résolution n’a pas été adoptée

Vous pouvez regarder les débats à l’assemblée nationale

Réactions préalables au débat

Le prochain examen par l’assemblée nationale le 8 décembre 2016 d’une proposition de résolution concernant l’autisme infantile et sa prise en charge mérite que l’on rappelle certains principes et rectifie certaines confusions.

Le bureau et le conseil d’administration de la SPP en ont débattu, et une concertation s’est faite avec d’autres associations de psychanalyse réunies dans un groupe de contact.

Avec onze* de ces associations, la SPP s’associe à la lettre de Bernard Golse, président de la CIPPA  et en informe les parlementaires en soulignant le caractère fondamental des principes que sont :

–      la liberté de choix pour les usagers,

–      la liberté du choix thérapeutique des professionnels,

–      la liberté de la recherche scientifique.

Autres réactions de professionnels et de parents

* Associations psychanalytiques signataires :

Analyse freudienne : Docteur Robert Lévy

Association lacanienne internationale : Docteur Marc Darmon

Association psychanalytique de France : Professeur Jacques André

Cercle freudien : Claude Spielmann

Ecole de psychanalyse des Forums du Champ lacanien : Docteur Françoise Josselin

Espace analytique : Docteur Gisèle Chaboudez

Fédépsy : Docteur Jean-Richard Freymann, Professeur Michel Patris

Fondation européenne pour la psychanalyse : Professeur Gérard Pommier

Quatrième groupe : Brigitte Dollé-Monglond

Société de psychanalyse freudienne : Professeur Patrick Guyomard

Société psychanalytique de Paris : Docteur Denys Ribas

Société psychanalytique de recherche et de formation : Docteur Daniel Zaoui

 

Secrétaire du groupe de contact : Jacques Sédat

Hommage à Jean Gillibert

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Hommage à Jean Gillibert

 

COLLOQUE DE LA REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE : RIRE

SAMEDI 28 JANVIER 2017

à l’espace de conférences des Diaconesses, 18 rue du Sergent Bauchat – 75012 Paris

Affiche RFP_2017_3-page-001

Argument

Programme

Bulletin d’inscription

 

Intervention de Bernard Chervet au colloque de la SPP :« La pensée, approche psychanalytique » le 15 octobre 2016, Université Paris Descartes, Boulogne-Billancourt

Pour saisir ce que la psychanalyse peut apporter à une appréhension de la pensée humaine, il convient de préciser la démarche de Freud. Il n’a pas établi de théorie explicite de la pensée, mais toute son œuvre peut être considérée comme un long déploiement de celle-ci ; tout à la fois une réalisation de sa pensée et une élaboration de la pensée humaine ; l’émergence d’une pensée et la tentative de penser la pensée humaine en tant que modalité d’expression de la « précieuse matière psychique » et donc de la matière vivante.
L’œuvre de Freud témoigne de sa continuelle préoccupation pour les processus de pensée, pour les opérations qui la fondent et qui sont impliquées tout au long de la vie dans sa promotion ; mais le cheminement de Freud est singulier, il relève du détour.
C’est en effet par un détour qu’il embrasse le thème de la pensée, par le biais d’une étude de l’appareil psychique au travail, producteur de toutes sortes de formations et de manifestations pouvant être considérées comme des expressions de la pensée. Ce détour peut s’expliquer de plusieurs façons :
Tout d’abord Freud considère que la pensée est trop associée au seul verbe et aux contenus langagiers, et ainsi à la conscience, alors qu’il reconnaît très tôt que ses expressions sont plurivoques : corporelles par la conversion, en images dans le rêve, selon des signes divers dans les arts divinatoires, en associations dans le discours de séance, ou selon de multiples autres supports dans les arts, etc.
Ensuite il perçoit que la pensée est avant tout inconsciente et qu’il convient de la différencier de ses expressions manifestes ; tout en reconnaissant néanmoins que seules celles-ci permettent de l’aborder par déduction ; la pensée ne peut donc qu’être déduite, et une conception la concernant implique une théorisation ; in fine elle reste inconnaissable en tant que telle ;
Par ailleurs sa constitution exige elle-même des détours, des transpositions et des étayages sur des perceptions extérieures dont les représentations peuvent être prises pour la pensée elle-même, alors qu’il s’agit d’une métaphorisation de son versant endo-psychique, celui qui a valeur d’interprétation (au sens artistique du terme) de l’activité pulsionnelle sous-jacente à la vie psychique ;
Enfin la fonction du penser est d’offrir un cheminement à l’économie pulsionnelle, d’orienter celle-ci vers la conscience et par elle vers l’objet ;
En l’occurrence, la pensée humaine interprète les pulsions et participe à l’avènement du désir en utilisant pour s’exprimer toutes les réalités dans lesquelles elle peut se réaliser.
Ces divers points, un peu abstraits, deviennent intelligibles si nous contextualisons la démarche de Freud, en percevant bien qu’il n’a pas cherché à produire une théorie de la pensée, de même que son but premier ne fut pas de produire une théorie du rêve. Son intérêt pour le penser de rêve est aussi un détour dans sa recherche pragmatique portant sur les troubles névrotiques en particulier hystériques, et sur leur guérison.
Après ses premiers travaux en neurologie, son intérêt se tourne en effet vers l’hystérie, puis s’élargit à tous les troubles névrotiques puis psychiques, avec le but très clair de trouver une méthode thérapeutique, l’hypnose et la catharsis s’avérant insuffisantes. C’est donc le fonctionnement psychique lui-même qui est l’objet et l’objectif de Freud selon une démarche que l’on peut qualifier d’humaniste, au sens de la grande tradition qui présidait depuis la Renaissance (Montaigne, Erasme, etc.) à l’approche de la folie, reprise par l’ensemble de la psychiatrie. Il s’agit pour Freud par cette voie de faire un pas de plus, de rattacher la vie psychique aux sciences de la nature.
Cette démarche permettra une nouvelle approche, une nouvelle conception de la pensée humaine, basée sur une théorisation élaborée à partir de toutes les productions humaines qui sont des expressions de la pensée utilisant divers supports, expressions à entendre comme des interprétations de l’activité pulsionnelle sous-jacente, pensée et vie pulsionnelle restant en soi inconscientes et inconnaissables, les conceptions qui tentent d’en rendre compte étant des déductions.
Ce sont donc les voies d’expression de la pensée qui retiennent d’abord l’attention de Freud, en tant qu’elles sont des traductions, des représentations, en fait des interprétations de l’activité pulsionnelle, à partir desquels il va déduire quels sont les éléments fondateurs de celle-ci, les mécanismes, opérations, procès, processus inconscients, les visées et les déterminants qui contraignent les diverses expressions constitutives de la pensée et qui lui donnent ses multiples qualités séméiologiques, ses styles, associative, remémorative, perceptive, réflexive, narrative, répétitive, compulsive, magique, négative, opératoire, factuelle, mais aussi négativiste voire manquante. Et selon ses supports d’expression, elle peut être abordée en tant que pensée verbale, pensée en image, affective, corporelle par conversion, sensuelle, érotique, etc. La conception psychanalytique du penser propose une pensée éclatée, ou si l’on préfère, par évocation aux garde-temps à complications, un garde-psychisme à haute complexité.
C’est par sa reconnaissance de cette pluralité éclatée, que Freud va créer une discipline, événement unique dans l’histoire des sciences, qui conjugue un corpus de concepts rendant compte du fonctionnement psychique, un procédé d’investigation de toutes les productions humaines et une méthode thérapeutique des troubles psychiques.
Son intérêt pour la pensée est donc avant tout un intérêt pour le fonctionnement de l’appareil psychique, à partir de ses modalités d’expression et de ses productions. Il parle certes très tôt de processus de pensée, et il les infère à partir de manifestations qui ne sont pas classiquement envisagées comme relevant de la pensée, en particulier des symptômes, des affects et éprouvés corporels, des rêves, etc.
Dès le Projet (l’Esquisse ; 1895) Freud s’intéresse au « penser » sous ses différentes formes, verbal, visuel, affectif etc., mais surtout aux processus producteurs de la pensée et de ses diverses formes. Après l’Esquisse, c’est bien sûr la Traumdeutung avec ses longs passages sur le penser du rêveur. Puis les textes postérieurs s’orientent de plus en plus vers les processus impliqués dans le fait de penser, ceux où il confronte, différencie et articule les processus primaires et les processus secondaires, et par voie de conséquence les deux principes de la réalité psychique (1911) ; ceux dans lesquels il étudie très spécifiquement les qualités du processus primaire (L’inconscient, 1915). Plus tard, il complexifie encore cette dualité processuelle constitutive de la pensée, en l’ouvrant à une fonction fondamentale anti-extinctive, et à un arrière-fond économique beaucoup plus difficile à cerner, traumatique, un « au-delà du principe de plaisir » qui va exiger une retenue créatrice d’une tension douloureuse qui devient la première pensée. Dans Totem et tabou (1911-12) Freud fait naître la pensée d’une retenue de l’acte, puis à partir de 1920, de l’inhibition de la tendance au retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique. C’est ce qui explique qu’en 1923, il généralise officiellement le terme de pensée qui embrasse désormais l’ensemble des moyens d’expression, les représentations de mots, les conversions corporelles, les sentiments, les affects, les éprouvés, liste à laquelle je rajouterai volontiers la sensualité, c’est-à-dire l’érogénéité corporelle. Puis qu’en 1924, il origine la pensée dans la première douleur liée au masochisme de retenue, de telle façon que cette douleur peut être considérée comme la pensée la plus élémentaire, issue d’une inhibition de la tendance à l’extinction. Le plaisir de pensée nait sur fond de cette douleur de retenue fondatrice.
Toute l’œuvre de Freud est donc tout à la fois une investigation et une promotion de la connaissance des processus de pensée, en même temps qu’elle remplit pour lui-même cette fonction de retenue et d’inscription anti-extinctive. Environ 40 000 lettres de correspondance, en plus des livres, essais et articles. L’impératif d’inscription ne peut mieux s’illustrer.
Cette approche élargie va libérer la pensée de ses liens trop univoques avec le verbe et le processus secondaire, mais aussi avec toutes les représentations – la psychanalyse est plus qu’une science de la représentance -, et permettre de lui reconnaître de nouvelles qualités insoupçonnées auparavant, telles que sa pluralité d’expression, dont nous venons de parler, tout support pouvant servir à l’exprimer et la dissimuler ; sa dualité en pensée manifeste et pensée latente ; sa fonction dissimulatrice de ses formations manifestes ; sa bidirectionnalité régrédiente-progrédiente ; sa double face conférant à tous ses contenus un double sens et une double signification ; son biphasisme temporelle ; son organisation d’ensemble selon un procès très particulier incluant l’ensemble des qualificatifs précédents, que l’on dénomme l’après-coup ; sa fonction la plus fondamentale d’inscrire l’économie pulsionnelle régressive dans un lien à la conscience, d’investir une partie de l’économie libidinale dans le psychisme sous forme de narcissisme, et de porter une autre part des investissements vers les objets et le monde perceptible selon les divers destins de la sexualité. De ce point de vue la pensée est une combinatoire éclatée d’investissements pluriels.

Reprenons succinctement quelques uns de ces points

Le souci de Freud de soigner des patients pour lesquels Charcot, Breuer et bien d’autres médecins de l’époque, de la fin du XIXe siècle, neurologues et psychiatres avaient reconnu la réversibilité de leurs troubles, sera le mobile inaugural de Freud. Il lui fallut pour cela s’intéresser à la genèse des symptômes, au fonctionnement de l’appareil psychique, et à la méthode qui obtenait la réversibilité.
C’est ainsi qu’il suit la grande tradition humaniste qui considère que tout ce que produit l’être humain, aussi étrange et bizarre que cela puisse être, est digne d’intérêt et doit être respecté en tant que reflet de l’humain, que révélation de ce qu’est l’être humain, que cela soit évalué par quelque jugement de valeur le meilleur ou le pire. L’écoute psychanalytique qui prône une égale attention à toutes les productions humaines en est l’héritière directe.
En commençant ses travaux avec l’hystérie, Freud s’était confronté à un autre moyen d’expression qui était ce qu’il a dénommé la conversion de pensées verbales dans le corps, pensées liées alors à des désirs inconscients. Des pensées mises en latence, des pensées inconscientes, se traduisaient, s’exprimaient par un certain nombre de manifestations corporelles, qu’il a dénommées une conversion. La notion de parole, par ce langage du corps, s’est trouvée dès lors fortement élargie. Ont pu être embrasser ensuite tous les autres moyens d’expression dans la mesure où ceux-ci sont référés à un code, bien souvent arbitraire et conventionnel, depuis les langues organisées jusqu’aux systèmes de signes employés par la magie et les arts divinatoires, ou les catalogues de symboles des systèmes kabbalistiques et des clés des songes.
C’est par l’hystérie que Freud fait sienne l’approche de Charcot, complétée par celles de Berheim, de Breuer, et de bien d’autres.
Charcot avait esquissé une théorie de l’hystérie étayée sur une observation d’un processus temporel en deux temps : un temps 1, celui d’un choc, un temps deux, celui de l’apparition d’un symptôme. Entre les deux, un temps silencieux, que Charcot dénomma temps d’incubation, sur le modèle des maladies infectieuses (Pasteur est proche), mais aussi temps d’élaboration psychique. Un mystère complet planait sur ce qui se passait dans l’entre-deux temps, sur cette élaboration psychique, sur cette période qui deviendra pour Freud la période de latence. Ce dernier porta son intérêt sur l’activité psychique de ses patients dans cet entre-deux temps, d’abord sous hypnose, puis sous simple influence, puis sous remémoration forcée enfin spontanée. Freud découvre alors que ces modes de penser oniriques et oniroïdes sont le résultat de modalités de travail psychique qui n’apparaissent que dans certaines conditions, et qui sont impliqués dans la genèse des symptômes et dans leur disparition.
Son intérêt se tourne alors vers le penser du rêve et vers celui des séances, et aussi vers le travail de rêve et celui d’associativité, tout deux étant des expressions de modes de pensers de l’entre-deux, apparaissant dans des conditions très déterminées. La pensée s’est ainsi trouvée enrichies de modalités régressives n’apparaissant que dans la passivité, que l’on peut réunir sous l’appellation d’activités psychiques régressives de la passivité. Qui plus est ces modalités de pensées suivent une voie régrédiente, un à rebours ; certes une régression temporelle, mais surtout une régression formelle depuis les mots vers les images pour le rêve ; depuis les mots monosémiques vers les mots primitifs à double sens en séance. Freud ne décrira pas la régression sensuelle, celle de la scène érotique qui partant des mots du discours amoureux, régresse aux double sens pour laisser place aux éprouvés sensuels hors langage, à la pulsionnalité qui est dans son principe même hors langage.
La Traumdeutung (1900) viendra offrir un corpus de concepts permettant de saisir les mécanismes et procès constitutifs du travail de rêve, aboutissant au penser en image du rêve, cette expression prototypique de tous les pensers régressifs.
Dans la même foulée, c’est la méthode thérapeutique qui évolue et qui à partir de la rétrogression de Breuer, se fonde sur une activité psychique elle aussi régressive, la libre association, ou si l’on se tient au plus près de l’inconscient, la parole d’incidence faite sur le modèles des pensées incidentes.
Freud va dès lors mettre en place un trépied thérapeutique qui va utiliser ces activités de pensée régressives pour obtenir un effet thérapeutique. C’est la célèbre Règle fondamentale et ses deux conséquences, deux modalités du penser, la libre association côté patient, et l’attention en égal suspens côté analyste. Ces deux pôles métaphorisent en fait deux pôles du penser présent chez tout un chacun mais distribués artificiellement sur les deux protagonistes de la séance et de la cure analytique aux fins thérapeutiques ; distribution qui était caricaturalement agie par l’hypnose et la catharsis sous influence, le médecin n’étant actif, le patient que passif.
Pour élaborer une nouvelle méthode étayée sur un dispositif favorisant le déploiement de modalités régressives du penser, la prise en compte de l’influence du psychisme du médecin hypnotiseur fut la première marche retenue par Freud. Il la remplaça par la règle fondamentale, libérant le médecin du seul penser actif ; un impératif de la méthode à la place d’un forçage personnalisé. La remémoration suivie par la méthode cathartique de Breuer fut la seconde. Des deux, Freud retint l’implication de la parole en tant que vecteur des processus de pensées sous-jacents. Il abandonne progressivement la seule remémoration au profit de la libre association, de telle façon que la parole se trouve appréhendée au-delà de son contenu de souvenir, comme un acte de paroles, et que la libre association l’emporte en tant que contenu formel régressif, considéré en tant que réminiscence de fonctionnements psychiques régressifs, et non plus en tant que contenu de souvenirs. Mais ce qui importe de remarquer ici, c’est la place de la parole par rapport à la pensée régressive. La parole s’avère première. Les images du rêve sont obtenues par une régression formelle des mots, elles ont fonction de rentrer en contact avec les désirs inconscients et les motions pulsionnelles, de les représenter, en fait de les interpréter en représentations. Les pensées régressives du rêve, des symptômes, celles des séances, celle aussi des rêveries, trouve ici leur double ancrage, leur double face et leur double sens ; un sens désexualisé par leur lien au langage, un autre sexuel par celui aux pulsions. La pensée est donc bidirectionnelle et biface.
Freud a ainsi abordé la pensée, non pas par le haut, non par ses qualités supérieures de réflexion, de déduction, d’utilisation des processus secondaires les plus raffinés, mais par ses moyens d’expression régressifs.
Ces évolutions ont permis de passer de la remémoration, donc du souvenir, au fantasme, donc à des activités psychiques et des modalités du penser ayant pour but une réalisation hallucinatoire de désirs, accessible uniquement par leur expression en parole. La pensée inconsciente et tout ce qui la constitue se transpose sur le langage par le biais de l’acte de parole qui transmet l’ensemble des événements psychiques, quels que soient leurs contenus. Remémorer, fantasmer, élaborer, narrer, réciter, répéter se sont dès lors inscrits dans cette parole très particulière, celle des séances, la parole d’incidence.
L’intérêt de ce rappel est de montrer que ce qui importe à la psychanalyse, c’est d’ancrer sa conception de la pensée dans les expressions de la pensée. Pour le dire autrement, les moyens d’expression sont indispensables à la psychanalyse pour pouvoir déduire ce qui les fonde ; d’où l’importance de la parole, de la narration, du récit, de la remémoration, de la libre association. Tous ces moyens d’expression portent jusqu’à la conscience les processus psychiques sous-jacents à déduire. Il en est ainsi tant pour le patient que pour le psychanalyste dont le travail de pensée, silencieux, se donne à entendre et percevoir par sa prise de parole qu’est l’interprétation, celle-ci transmettant toujours plus que ce qu’elle dit.
Remarquons que c’est bien avant de le théoriser que Freud a mis en place le dispositif de la cure de parole. Ce faisant il a eu une autre intention, la valeur essentielle du rapport des processus de pensée avec la conscience. C’est pourquoi, la règle fondamentale exige l’expression de paroles régressives, et ne commande pas de penser. La règle fondamentale est un devoir d’expression, pas de communication.
Freud a fait de la parole le moyen d’un rendre conscient, puis d’un devenir conscient, pour enfin aboutir à une prise de conscience intégrant un jugement réflexif sur la libre expression. La pensée ne suffisait pas à Freud ; inconsciente et régressive, il fallait la relier à la conscience ; il faut sa matérialisation en acte de parole ; jusqu’à la reconnaissance que c’est son expression même qui fait exister la pensée. Pour Freud, la parole est le chemin obligatoire, le détour qui permet à la pensée d’advenir, de passer certes de pensée inconsciente à une pensée préconsciente, mais surtout de faire passer les processus de pensée de potentiels à efficients. Au sein de la cure la parole prime sur la pensée, et la fait exister.
La conscience est alors devenue le sixième organe des sens, tournée vers l’intérieur du psychisme, plaque de projection de l’ensemble des événements ayant lieu au sein de l’appareil psychique. La pensée est censée s’y inscrire, par le détour du langage. Cette inversion de la classique priorité, voire de la hiérarchie accordée à la pensée sur la parole, est exigée par la règle fondamentale, qui inverse aussi le message éducatif qui invite plutôt l’enfant à se taire et à penser avant de parler. En se situant de façon délibérée sur la voie régressive, en cherchant à faire exister celle-ci par sa fréquentation répétée, la méthode freudienne inverse la démarche éducative qui soutient à juste titre la voie progrédiente, sans négliger bien sûr les récréations régressives ; mais sans en faire son objet. La psychanalyse au contraire considère que l’acte de penser est à suspendre au profit de la parole, voire même qu’il devient une transgression eu égard à la règle fondamentale qui impose le tout dire, tout dire ce qui vient pendant les séances. Mais comprenons-nous bien, il s’agit ainsi d’enrichir la voie régrédiente et les contenus régressifs, et de favoriser la mission des diverses modalités de travail régressif, de s’opposer aux tendances extinctives, de capter et d’orienter les motions pulsionnelles sur la voie progrédiente. La voie régrédiente est un détour pour atteindre la visée de l’objectalité. Elle régénère les investissements libidinaux narcissiques et objectaux.
Nous atteignons ici le dernier point que j’aborderai, la fonction de la pensée et de ses qualités de bidirectionnalité et de biface. C’est par l’oscillation entre ces deux voies que la psyché traite les aspirations extinctives endogènes, soit spontanées, soit éveillées par l’impact d’évènements traumatiques externes. Cette oscillation s’inscrit dans un procès d’ensemble, celui de l’après-coup qui a justement mission de répondre aux aspirations extinctives traumatiques par un temps régressif, puis de réorienter les investissements sur la voie progrédiente. Le désir humain s’avère être un après-coup de ce double travail.
L’inversion signalée plus haut, la précession de la parole sur la pensée, trouve ici sa pleine justification. Autrement dit, Freud rompt avec le célèbre proverbe qui affirme que celui qui se tait n’en pense pas moins. Pour Freud, rien n’est plus incertain ! La dimension traumatique, véritable aiguillon relançant sans fin l’acte de pensée, nécessite un travail qui peut être amélioré en passant par l’acte de parole ; c’est ce dernier qui installe les faits de pensée.
L’approche psychanalytique n’est donc pas directement tournée vers la pensée, même si Freud considère implicitement qu’elle reste l’activité humaine la plus précieuse, mais vers la capacité à exprimer celle-ci, capacité qui s’accompagne de la révélation du fait qu’elle ne peut s’exprimer toute. En poussant les logiques de la règle fondamentale, l’analyste oblige son patient à éprouver la révélation de vécus de manque qui hantent le psychisme et que l’acte de parole tente de recouvrir et méconnaitre en saturant la conscience, mais que l’exigence du tout dire révèle. De ce fait, la tentation de prêter une richesse de pensée au silence de la parole, s’avère suspecte et interprétable comme une façon de contrer les éprouvés de manque révélés par cette parole soumise à la règle du dire, du tout dire. La théorie psychanalytique de la pensée trouve donc son originalité dans l’expérience des séances. C’est là que se révèlent certaines de ses qualités, impossibles à appréhender sans de telles circonstances. Cette disposition qui exige de faire passer la parole en précession de la pensée modifie totalement la façon de penser la pensée humaine. Elle renverse le célèbre « cogito » : « je pense donc je suis », en une formule complémentaire inversée qui tient compte de la tendance extinctive traumatique : « j’exprime donc je pense ».

 

Freud et l’au-delà

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Conférence donnée par Bernard Chervet lors du Colloque : Freud, et l’homme juif les 25-27 Septembre 2016, Center for the University Teaching of Jewish Civilization. Université Hébraïque de Jérusalem, Jérusalem.
 
Démontrer que Freud ne fut pas religieux serait chose aisée, de même que suivre sa propre reconnaissance du rôle de l’esprit juif ou du caractère juif, comme il l’a pu l’écrire lui-même, dans la surdétermination de son œuvre. Il nous suffirait de suivre ses propres déclarations.  Mais nous ne serons pas étonné si à la lecture de son œuvre et de son abondante correspondance (environ 40 000 lettres) nous découvrons une plus grande complexité, faite de contradictions apparentes à propos d’aspirations sinon de tentations religieuses ; ceci chez cet homme juif qui occupe une place singulière et unique dans l’histoire des sciences et de la pensée humaine, du fait qu’il a élaboré de toute pièce une nouvelle discipline, portant certes en elle l’héritage de toutes les tentatives qui l’ont précédé, et qu’il a offert à l’humanité une nouvelle intelligibilité du monde, tant psychique que social, ainsi qu’un outil thérapeutique qui est utilisé de nos jours par des millions de personnes.
Freud s’est très tôt reconnu un tempérament de conquistador et d’aventurier, plutôt que d’homme de science et de penseur, et a remis sa détermination à poursuivre son œuvre au compte de sa curiosité, sa témérité, sa ténacité , qualités qu’il attribuera sans hésiter à ses identifications juives les plus précoces et les plus fondamentales.
C’est donc une identité de scientifique quelque peu décalée de celle de son époque qu’il s’octroie, malgré ses identifications à la rigueur, à l’objectivité et à la rationalité des Lumières, au service du progrès, et contre les mystères ésotériques et l’obscurantisme du moyen-âge.
Mais il convoquera aussi l’amour de la vérité, au point de laisser planer une ambiguïté quant à son idéal, la même expression étant utilisée par toutes les religions et idéologies. Certes, il mettra assez rapidement cet amour de la vérité en position conflictuelle avec la reconnaissance de la réalité, référant la première à l’historicité du psychisme, c’est à dire au refoulement et à ses retours posthumes déguisés, la seconde à l’épreuve de réalité permettant d’accéder à une certitude contre la conviction et la croyance. Toutefois, il remit lui-même en cause régulièrement ses propres tentatives de trouver une épreuve de réalité assurant ladite certitude ; et il percevra que ni la motricité, ni le langage, ni l’interprétation ne peuvent offrir la garantie recherchée et espérée.
Un exemple : comment ne pas être surpris quand Freud, admirant l’écrivain Joseph Popper-Lynkeus, épouse son espoir de pouvoir « Rêver de même façon que veiller » (Fantaisies d’un réaliste), au nom de « la pureté, de l’amour de la vérité et la clarté morale » qu’il lui attribue ? Comment peut-il renoncer à toute sa doctrine du rêve et à ce qu’il considère comme sa seule et unique découverte, l’obligation pour la psyché de réaliser un travail de déformation et de dissimulation lors de la production de formations psychiques. Dans les deux textes qu’il consacre à Joseph Popper-Lynkeus (1923 ; 1932), il semble regretter de ne pouvoir accéder comme lui, directement à la vérité, et de devoir compter sur son « courage moral » et recourir à un travail d’interprétation en contre-point de celui de déformation, l’interprétation portant en elle un degré d’incertitude et d’incomplétude irréductible. Il nous dit alors son engouement pour les ouvrages de son « frère juif » qui comme lui a du supporter la douleur liée à son identité juive. Il n’aura pu rencontrer Joseph Popper-Lynkeus de son vivant, mais seulement après sa mort, en allant saluer son buste dans le parc de l’Hôtel de ville de Vienne. Son transfert sur Joseph Popper-Lynkeus est évident, cela ne lui a pas échappé, ses deux petits textes en témoignent ; tout comme ils témoignent, à travers la profonde humilité dont il fait montre, de son renoncement personnel à cette idéalisation de l’accès à une vérité « nue », transposée sur Popper-Lynkeus.
Freud ne s’est donc pas détourné radicalement de l’attraction de la solution religieuse ou de celle mystique. Il s’est laissé interpeller par des idéaux contradictoires. Il n’est pas un athée déniant la réalité de ces expériences ; bien au contraire, elles lui permettent d’aborder la place du déni au sein du fonctionnement mental, et de reconnaître qu’elles sont issues d’éprouvés émanant des tréfonds de nos êtres, auxquels il reconnaît une vérité. En 1938, il écrit cette petite phrase : « Mystique, l’auto-perception du royaume extérieur au moi, le ça » .
Il a donc su laisser se transférer ses aspirations religieuses, via divers créateurs, les principaux étant Popper-Lynkeus et Romain Rolland avec le « sentiment océanique ». Plutôt que d’établir un clivage entre ce qui serait digne d’intérêt et ce qui ne le serait pas, il a préféré le schibboleth de l’interprétation basée sur l’examen métapsychologique de toutes les productions des hommes, ici les « expériences vécues intérieures ».
Il suffit de relire l’avenir d’une illusion, mais bien plus encore le tout petit texte écrit juste après en 1928, Une expérience vécue religieuse , dans lequel il interprète un sentiment religieux éprouvé par un jeune médecin américain, dans une salle de dissection, auprès du « cadavre d’une vieille femme » au « visage si aimable, si ravissant » (this sweet faced woman ; this dear old woman). Freud reconnaît dans cet éprouvé, la réminiscence de l’amour infantile de son confrère pour sa mère ; et il lui rappelle au passage que lui reste un juif infidèle, « an infidel jew ».
De façon encore plus personnelle, dans sa lettre à Romain Rolland, il analyse son propre trouble de mémoire sur l’Acropole, invitant ainsi son destinataire à interpréter lui aussi son sentiment océanique. Son trouble est apparu devant la grandeur passée et les ruines de l’Acropole, et il l’interprète comme un sentiment de piété envers son père, en lien avec sa culpabilité d’avoir été plus loin que ce dernier dans sa réussite ; ce « plus loin que le père » n’est pas sans portée un double sens, entre s’affranchir des deuils commandés par la fonction paternelle,  et utiliser celle-ci au service de l’élaboration psychique.
Plus que l’absence évidente de religiosité chez Freud, ce qui est remarquable, c’est sa capacité à interpréter les endo-perceptions donnant lieu aux croyances étayées sur lesdites expériences vécues intérieures, les siennes en particulier, à la base des sentiments religieux ou du sentiment océanique ; de les interpréter en lien avec les réminiscences du puissant facteur affectif de la prime enfance. Freud est d’autant plus convaincant, qu’il se laisse interpeller par ces expériences, qu’il ne se montre ni athéiste, ni positiviste ; et cela même devant la transmission de pensée et la voyance. Son éthique scientifique est celle qui sous-tend l’écoute psychanalytique, accorder une égale valeur à tout ce que l’homme produit, non pas pour lui réserver un accueil tolérant, mais pour l’interpréter au regard du fonctionnement mental, en tenant compte du refoulement dissimulateur banal et du déni de réalité le plus commun.
C’est en tant que laïque que Freud explore l’irrationnel, celui des rêves, des symptômes, des croyances et des idéologies, mais aussi l’animisme, la magie, la télépathie et la voyance, afin de discerner la part de réalité qui s’y exprime, mais aussi de trouver la vérité de ces croyances c’est-à-dire la place du déni au sein du fonctionnement psychique. Il défendra donc une position profane sans profanation, et sans éviter ses tentations et leurs contradictions. C’est de cette capacité à laisser vivre en lui les contraires dont se saisissent ses détracteurs. Ils lui reprochent de nous montrer ses renoncements à ses idéalisations, ce qui lui vaut leur géhenne. Des contradictions, nous pouvons en trouver de nombreuses, mais aussi les comprendre à contre-sens. N’a-t-il pas réuni, durant des années, un groupe d’élus, analystes et sympathisants, lors des « séances du mercredi soir » ; puis fonder au sein même de ce groupe devenu Société Psychanalytique de Vienne,  un « comité secret » aux allures de cercle ésotérique, ses membres étant liés par un pacte messianique scellé par le port d’une intaille grecque montée en anneau, chacun devant à partir de 1920, échanger des “rundbriefe”, des lettres circulaires hebdomadaires secrètes !
A ce point de nos réflexions, une remarque s’impose pour nous recentrer sur notre thème. Tout en se libérant du religieux et en utilisant certaines logiques groupales pour défendre sa « cause », Freud reste fondamentalement fidèle à l’esprit juif, par le biais de l’outil princeps qu’il utilise et qu’il offre au monde, l’interprétation, en tant qu’outil thérapeutique et procédé d’investigation heuristique de l’ensemble des productions humaines. Cette opération permet la révélation infinie de sens dissimulés, et la reconnaissance de l’existence d’un travail de déformation impliqué dans toutes les productions humaines, interprétation comprise, déformation qui convoque en retour une telle dynamique interprétative, avec la déduction, l’inférence, le devinement. Freud est inspiré par l’interprétation ; et son œuvre appelle à être interprétée ; elle nous inspire, et nous fait devenir interprète. Il porte en lui plus que tout autre, cette qualité d’interprète par ses identifications immédiates juives, mais aussi par celles plus lointaines à l’herméneutique grecque et égyptienne. Joseph interprétant les rêves de Pharaon fut, pour lui, un modèle identificatoire puissant.
De fait, son œuvre ne cesse d’être interprétée. Son style même invite à de nouvelles lectures. Cette originalité témoigne certainement de ses origines juives, de sa familiarité avec la méthode exégétique de lecture et de commentaire des textes, celle du Talmud  et du Midrash , mais aussi des traditions kabbalistiques juives, et de l’herméneutique grecque. Il a fondé une discipline scientifique qui inclut un corpus de concepts, dont l’interprétation, un procédé d’investigation, et une méthode thérapeutique utilisant tous l’interprétation. Cette doctrine et ce savoir forment certes un corpus scientifique, mais aussi une pensée interprétante qui ne cesse d’être sollicitée. Ce faisant, c’est la définition même de la notion de science que Freud a fait évoluer, en incluant l’acte d’interpréter en son sein.    
Et c’est par l’interprétation que Freud est résolument un laïque et un profane. « Interpréter ! Voilà un vilain mot. Je n’aime pas vous entendre parler ainsi, vous m’ôtez toute certitude. Si tout dépend de mon interprétation, qui me garantit que j’interprète correctement ? Tout n’est-il pas alors livré à mon arbitraire? » . Freud est capable de supporter l’incertitude et les contradictions en lui ; de laisser en suspens l’épreuve de réalité. Tout en devenant inévitable, l’interprétation perd aussi la fiabilité qu’il lui avait accordée dans la Traumdeutung ! L’épreuve de réalité vacille du fait même de l’interprétation, alors qu’elle était censée dans un premier temps la renforcer.
Poursuivons avec ce que mon titre annonçait, « Freud et l’au-delà : ne pas rester prisonnier du sacré ».
Il n’est en effet pas invraisemblable que ce soit ses origines juives, voire même son « esprit juif », qui ai permis à Freud d’aborder la notion d’« au-delà » selon les sciences de la nature, alors qu’elle renvoie classiquement à la mystique et au religieux, et de faire de cette notion une réalité sinon tangible, perceptible, une endo-perception de l’existence d’un univers inconscient, au-delà du moi et du principe de plaisir, donc une réalité aux limites du psychique, et qui deviendra pour lui, la qualité primordiale de toute pulsion. 
Cette façon de ne pas rester prisonnier du sacré, de ne pas le rejeter, mais de le penser métapsychologiquement, me semble représenter l’homme juif en Freud.
Une telle approche s’accompagnera d’une conséquence, la place qu’il accorde à la notion de « meurtre » au sein du psychisme, sa réalité en tant qu’opération psychique et sa fonction au service de la spiritualisation ; en particulier le « meurtre fondateur »  tel qu’il est envisagé selon un double meurtre et leurs après-coups fondateurs, dans L’homme Moïse.
Après un long cheminement durant lequel Freud a fourni les pièces maîtresses de la nouvelle science du psychisme, telles que la Traumdeutung et les nombreux textes qui en constituent les corollaires, puis l’introduction du narcissisme et ses conséquences dans l’approche d’un nouveau champ immense de la psychopathologie, il va mettre le monde des analystes dans un grand désarroi, sans récuser le moindre mot de ses élaborations antérieures. En introduisant un au-delà du principe de plaisir, tous ses travaux précédents peuvent être qualifiés de positivistes, puisqu’ils se révèlent après coup avoir participé à leur insu à tenir écartées les raisons intrapsychiques des vécus de manque. En fait, de telles élaborations étaient nécessaires dans un premier temps, afin de permettre dans un second, à la psychanalyse de se confronter à la dimension traumatique en tant que qualité interne à elle-même.
La consistance du chapitre VI de la Traumdeutung, décrivant un inconscient fait de contenus et de mécanismes, puis celle apportée par les procès d’inscriptions intrapsychiques, sont, tout comme au cours d’une cure, des préliminaires permettant de traiter la tendance intrapsychique à effacer, supprimer, faire disparaître.
Avec l’Au-delà, Freud brise deux paradigmes, ses deux premières conceptions de la régression. Dans sa première théorie, la régression a pour but, les retrouvailles avec les traces perceptives et les premières expériences de satisfaction ; dans la seconde, il  envisage une régression jusqu’au célèbre retour à la vie intra-utérine, fantasme d’un giron maternel exempt de tout rapport au traumatique et à la castration.
La clinique traumatique des névroses de guerre et des rêves post-traumatiques, mais aussi son identité juive le mettant en contact étroit avec cette réalité traumatique, oblige Freud à ne pas se satisfaire de ce qui lui assurait pourtant la postérité. Il lui faut reconnaître la dimension traumatique à l’intérieur même de la psyché. Ses origines juives ne lui donnaient guère la possibilité de trouver dans l’érotisation de la culpabilité, en identification avec la passion du christ, ou dans l’érotisation de liens fraternels regroupant les fils autour de la mère, un contenu intermédiaire couvrant les éprouvés traumatiques. Le peuple juif n’a que son « élection » pour répondre en direct à cette réalité traumatique interne.    
C’est donc par son « troisième pas » dans sa théorie des pulsions, que Freud enlève aux humains toutes les illusions auxquelles il avait lui-même participé en alimentant l’espoir de retrouvailles, puis celui d’une paradis perdu, voire d’une terre promise.
Qu’est-ce que l’Au-delà introduit dans l’œuvre de Freud ? En fait ce texte modifie la conception de la pulsion, engagée jusque-là dans la sexualité infantile et le narcissisme, et reconnait aux pulsions une qualité élémentaire primordiale, une tendance régressive au retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique, ce que j’ai nommé la régressivité extinctive. Dès lors, les conceptions précédentes de la pulsion peuvent être considérées comme positivistes, puisque l’activité pulsionnelle possède en son sein des tendances favorisant sa propre disparition. C’est l’éprouvé de cette tendance à l’extinction, que Freud prend dès lors en compte. Et il décrit aussitôt quelques solutions cherchant à s’opposer à cette tendance et à ses éprouves, à dénier ce qui en témoignent ; la massification des groupes (1921), l’appel au quantitatif (1922), l’aliénation à quelque idéologie (1922) ou quelque leader (1921), la fixation à la perception d’une scène traumatique, etc. Mais la conséquence majeure de cette déroutante reconnaissance d’une qualité traumatique intra-pulsionnelle, sera la théorisation par Freud d’une nouvelle instance dont la fonction est justement de s’opposer et d’utiliser cette extinctivité afin d’inscrire les pulsions dans le psychisme et de les orienter vers les objets ; donc de porter la mission de la spiritualisation et de l’objectalité. Le surmoi est cette instance avec ses impératifs de retenue et d’inscription. En tant que principe, il ne peut être ravalé ni en quelque image, ni en quelque verbe. C’est ici que Freud retrouve au sein de la psyché les raisons d’être du monothéisme, ses racines psychiques.
La question devient alors : comment ce principe idéal et impératif intervient-il pour répondre aux tendances extinctives et à la négativation, leur opposer une retenue, et les retourner en inscriptions psychiques, en investissement de désirs et en créativité ? C’est ici que l’endurance freudienne introduit à nouveau un aspect très spécifique du peuple juif, ou plutôt de la mentalité juive, son rapport au masochisme et à la mentalisation. L’exigence du surmoi est de passer par le masochisme sans s’y installer, sans en faire une fixation comme dans le christianisme, le traumatique étant alors dissimulé par le passage masochique ; un masochisme joyeux qui se retrouve dans l’humour juif ; d’où la racine commune « ment » qui articule, mentir, mentalité, mentalisation. Le contact avec le traumatique est ainsi maintenu, ses retours aussi. En 1924, dans Le problème économique du masochisme, Freud modifie sa conception du sadisme et du masochisme. Il envisage celui-ci comme premier et gardien de la vie. Il en fait le nœud de toute mentalisation, où se réalise un travail, dit de coexcitation, qui tente d’utiliser les aspirations extinctives au bénéfice des réalisations psychiques et de la spiritualisation de la psyché. C’est probablement au niveau de ce noyau que se différencient les monothéismes et également au niveau d’une conséquence qui sera le dernier point que j’aborderai, le rapport au meurtre.
Dès 1900, Freud avait introduit, par le biais du complexe d’Œdipe, un meurtre éliminateur, le meurtre œdipien. Ce meurtre ouvrait sur les assertions logiques de la tragédie par l’inceste et la castration. En 1911-12, il introduit le meurtre du Père primitif, avec sa potentialité fondatrice du narcissisme individuel et des liens groupaux par culpabilité après coup, et par renoncement à prendre la place du père. Les débats sur la démocratie reflètent ce conflit entre ces deux pôles, puisque la démocratie ne peut se suffire des liens de fraternité, et qu’elle doit régulièrement être réimposée par un des fils reprenant la place d’un père, avec la conséquence obligée de répéter les logiques du meurtre du père.
A partir de 1920 Freud perçoit qu’un acte mental doit être réalisé sur la régressivité extinctive de la pulsion, et il remet au surmoi la charge de cette opération. Le meurtre devient une opération première, potentiellement fondatrice, civilisatrice. Elle alimente par contre une culpabilité inconsciente qui va trouver à se soulager par le renversement et la destruction des réalisations de la civilisation, ou par des contraintes groupales drastiques censées empêcher de tels renversements. Lors de ce parcours, ce qui change c’est l’objet du meurtre. Désormais c’est la tendance extinctive qui est visée. Le meurtre de cette extinctivité pulsionnelle s’avère une exigence essentielle et fondatrice. Les impératifs de retenue et d’inscription vont utiliser l’opération de meurtre pour parvenir à leurs fins. Il s’agit donc d’inscrire la pulsion elle-même en l’empêchant de s’éteindre.
Toute la fin de l’œuvre de Freud porte sur les fluctuations du surmoi, sur ce délicat ajustement entre un impératif d’inscription et l’usage momentané du déni permettant les oscillations entre les activités de jour et de nuit, entre celles de labeur et érotiques.
Freud ne dévalorise aucune des solutions inventées par la psyché des hommes, il les embrasse largement afin de les mettre toutes au service de cet idéal de spiritualisation, et pour lui de conceptualisation. C’est ce qui fait de Freud, un penseur de l’humanisme.

Des mots pour ne pas le dire

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Martin Joubert

Conférence du 10 septembre 2016

“En cas de résistance extrêmement haute… l’association va en étendue au lieu d’aller en profondeur… Viennent sans cesse au jour de nouveaux morceaux de rêve dénués d’association.”
S.Freud 1923c

Nous discuterons ici d’un certain dévoiement de la règle analytique de libre association.
Dès le premier moment sur le divan Pierrick parle avec fluidité, enchainant à propos, des souvenirs, des discours, qui semblent répondre parfaitement à la demande qu’il a entendue, lui, à travers la consigne pourtant neutre : « Vous dites ce qui vous vient ».
Cette aisance du verbe s’accompagne pourtant d’un sentiment de vanité où il s’épuise laissant la place à un vécu d’incapacité ; alors il reprend sur une autre voie. Tout juste rythme-t-il son propos de protestations d’impuissance : « j’y arrive pas ! ». Il apparaîtra rapidement que cette parole qui se déroule presque sans anicroche contient l’écart minimal qui en permet le contrôle avant émission. Rien de l’inconscient ne semblerait pouvoir en filtrer.
Cette difficulté d’autres avant moi s’y sont intéressés et non des moindres. C’est elle déjà que Lacan (1953) pensait résoudre par l’artifice technique de la scansion, d’abord théorisée face à la désaffectation du discours et à l’enkystement du transfert obsessionnels.
Plus près de nous, avec la position phobique centrale, André Green a décrit un fonctionnement en séance qui, là aussi, sous l’apparence d’une associativité de bon aloi se révèle fondamentalement anti processuel.
Le problème que pose Pierrick touche au cœur le fonctionnement de la cure. La résistance inconsciente trouve à s’appuyer sur la règle fondamentale, à s’y façonner avec un admirable talent de caméléon, la subvertissant dans un contrôle sans faille de la pensée des deux partenaires de la séance. Son apparente associativité repose sur une formidable agilité intellectuelle : passant d’une image à une autre, il accumule sans discontinuités les comparaisons. De cette façon, il amoindrit, détourne, efface, tout le poids d’affect lié au langage et qui pourrait le surprendre ; le prendre au dépourvu.
La formule laisse entendre ce qu’il en est de l’enjeu pulsionnel de ce fonctionnement : rester toujours et résolument du côté de l’activité en s’évitant tout risque d’avoir à en passer par une passivation réceptive et subjectivante (Penot 2001) et donc tout risque d’accès à son inconscient.

L’associativité dans la pensée freudienne.
L’associativité est dès le début au cœur de la pensée freudienne. Le traité sur l’aphasie (Freud 1891) est un plaidoyer associationiste contre les localisationistes. La pensée n’est pas située dans un lieu anatomique mais surgit des échanges et des tensions entre les lieux. Elle est affaire dynamique et conflictuelle ; rapport de forces et échange. « Nous ne pouvons avoir aucune sensation sans l’associer aussitôt » ; à d’autres sensations, bien entendu, mais aussi à un élément langagier. Et Freud illustre son propos de l’exemple personnel d’un moment hallucinatoire verbal .
En 1893 il note encore : « Le souvenir s’intègre dans le grand complexe des associations, y prend place à côté d’autres incidents pouvant même être en contradiction avec lui ».
Freud commence à théoriser l’association libre lors de sa collaboration avec Breuer (1895). La désillusion vis à vis de l’hypnose vient rencontrer l’injonction de Bertha Von Papenheim, Mademoiselle Anna O., à ce qu’il se taise pour qu’elle puisse, elle, faire tranquillement son petit « chimney sweeping » quotidien.
Mais c’est avec Katarina, rencontrée à l’été 1893, qu’on le voit à l’œuvre. Après avoir posé à l’aimable servante un certain nombre de questions pour l’inciter à parler, la conversation languit, le sens se dérobe. C’est à ce moment que Freud « l’invite » à raconter « ce qui lui venait à l’idée ».
Or il constate que la jeune femme, rompant avec la continuité apparente de leur échange livre un matériel organisé dans l’après coup, un remodèlement du souvenir pris dans le fantasme. Freud souligne le rôle du langage dans cette opération, évoquant un « alphabet » de l’inconscient dans lequel « vomissement » équivaut à « dégoût », et sur lequel il s’appuie pour formuler à Katarina une interprétation de ses malaises. Ces éléments seront repris plus tard dans « l’Esquisse pour une psychologie scientifique » avec le « proton pseudos hystérique » (premier mensonge), prélude à la mise au point de la méthode de l’association libre.
*
Pourtant, dès 1895, Freud note l’existence de ce qu’il appelle fausse association. Le lien conscient que fait Emmy von N entre son humeur dépressive et la prise du bain froid cache un lien souterrain révélé sous hypnose : son inquiétude pour un frère en difficulté. Ce « clivage » de la conscience trahit sa méfiance envers son thérapeute. La dite « fausse association » est en fait la marque d’un lien inconscient : l’humeur ressentie cherche à établir une relation causale avec n’importe quel élément d’emprunt perçu concomitamment L’inconscient semble contraint d’associer pour assurer un sentiment de cohérence pris dans un récit et c’est par une « attention en égal suspens » (Freud 1912), laissant résonner la polysémie du langage, que l’analyste peut percevoir le matériel inconscient .
La règle fondamentale place l’analyste en surmoi auxiliaire par l’injonction de tout dire, d’où un conflit avec le surmoi du patient lequel impose de ne pas dire tout (Strachey) ; conflit et tension que Jean Luc Donnet (1995) reprendra, en liant l’assouplissement du surmoi au développement du jeu entre l’associativité du patient et l’écoute en égal suspens de l’analyste.
L’analyse d’enfants, enfin, nous a familiarisés avec ce que Michel Ody (2013) a défini comme associativité à savoir (je cite) « toute concaténation d’éléments » de la séance « jusqu’aux plus minimes » y compris « dans leurs changements de registres ». Qu’est-ce donc alors qui me permet de penser que les propos en chaine de mon patient ne sont pas déterminés par la logique de l’inconscient mais qu’ils ont la fonction d’un leurre ? Question annexe : à quel moment dois-je considérer qu’au milieu de ces jeux de leurre quelque chose d’autre, de plus authentique, se raconte ?
*
Dans « La dynamique du transfert » (1912), Freud s’intéresse aux ruptures de la continuité associative : « Quand les associations viennent à manquer, cet obstacle peut à chaque fois être levé si on assure au patient qu’il est sous la domination d’idées ayant à faire avec la personne du médecin… ». Une interprétation de transfert permet la reprise du processus associatif.
Mais le cas de Pierrick est différent. Ses ruptures associatives, quasi imperceptibles, donnent lieu au frayage immédiat d’une nouvelle voie comme s’il tirait une fiche toute prête ou bien comme on aborde un sujet de concours ! Pierrick est bien averti de la psychanalyse et son Moi met à profit son intelligence et son habileté dans le langage pour fournir des associations de couverture, fausses associations en vérité, qui sembleraient pouvoir être déroulées à l’infini. C’est à un véritable discours anti-processuel qu’il me semble être confronté.
Le sentiment de l’analyste de perdre le fil est ici lié, moins à des interruptions ou à des changements de thème, « ce qui s’inscrit après tout dans la logique des associations libres » (Green 2000), qu’à l’impression d’un discours, longuement développé, construit à partir de généralités, qui vise à tenir à distance . « Ça ne cesse d’associer, dit Green, mais ce n’est pas génératif ». C’est la respiration de la langue, sa pulsation, cette rythmique du silence qui charge les mots d’affect et les fait vibrer de tous leurs sens possibles, qui est ici contrariée.

Une apparente associativité : Exemples du discours anti processuel de Pierrick
La séance débute encore avec la même plainte. Il soupire : « Ça bloque ! J’y arrive pas ! » Pierrick proteste de son incapacité à produire des rêves où quoique ce soit d’intéressant. Néanmoins il enchaine, sur ce mode particulier qui laisse entendre un écart dans sa pensée entre ce qui vient et ce qui est dit : « C’est comme si je sentais que… » ou bien « C’est comme si c’était difficile de… », « Je vois… comme… » Quelque chose qui ne se présente pas comme sa pensée mais plutôt qu’il visualise ; une pensée sous contrôle, examinée de près avant d’être confiée.
Chacune de ces formules ouvre sur une suite de récits bien construits à partir de souvenirs ou de faits récents. Il cherche des correspondances, se souvient d’un film qu’il raconte dans le détail. Le regard est convoqué en soutien d’un récit : nous regardons ensemble, à la manière du voyageur de Freud (1913c) décrivant le paysage à un ami qui ne le voit pas.
En l’occurrence, il dit :
-« Comme un gamin qui trépigne… C’est ça je trépignais enfant, un comportement immature » ; suit alors un récit bien ordonné.
Puis : « Comme si je venais chercher la conviction qu’il n’y a rien, pas de réponse, qu’il y a un mur. Et puis ce sentiment du lien à vous, infantile, protégé ; je me dis que c’est ça le transfert, le cadre ». Il passe d’une idée à l’autre par un lien intellectuel ou formel : « Si ça m’énerve c’est que je préfère m’occuper de l’analyse, alors c’est le narcissisme ». L’énoncé me laisse perplexe. Je sens monter chez lui une agressivité liée à mon silence : ses propos résonnent comme une provocation qui refuserait de s’assumer comme telle ; un appel aussi face à l’inconnu de mon désir, de mes intentions. Mais quand je lui suggère que le mur pourrait être une allusion à mon silence, ou bien qu’il attend quelque chose de moi, il rejette ces ouvertures. Je me représente qu’il refuse la colère, la rage infantile qu’il sentirait poindre là.
Pierrick utilise souvent des mots du registre lexical de la psychanalyse. Veut-il me faire entrer dans un débat, un échange où nous pourrions confronter nos points de vue, comme en vis-à-vis ? Il pourrait ainsi me tenir au collet dans une opposition où s’annulerait l’asymétrie du dispositif au profit d’un identique, d’une similarité narcissique, qui préserve de la régression à l’infantile et d’une inquiétante passivation face à l’inconnu de mes pensées ?
La confrontation pourrait palier aussi à la crainte de l’effondrement dont parle Winnicott. A la suite d’une violence délibérée de sa femme, il a éprouvé une rage soudaine qu’il dit avoir réussi à maitriser. Je souligne la puissante répression des affects. « Quoi, répond –il, Crier ? Partir ? Taper ? ». Je dis « Se retenir de lui en coller une ? » Il enchaîne sur son recours à la pensée comme protection.
Je veux alors relier ces éléments au transfert : « Lui en coller une, sa femme, sa mère, moi ». L’effet de cette interprétation est immédiat : il est pris d’une violente et douloureuse contracture dans les jambes qui interrompt sa pensée.
Le surinvestissement d’une pensée de surface vient donc au service de la répression des affects et alimente un discours tout prêt, assemblage presque en pensée automatique de morceaux préfabriqués dont on voit bien la fonction de défense contre une agressivité en défaut de liaison.
Je me rappelle André Green, évoquant ces patients dont ces formules qui entrecoupent leur discours ont le pouvoir de « tuer toute représentation (sic)». Il s’agit d’empêcher l’extension et la réunion de constellations traumatiques qui menace « les organisateurs fondamentaux de la psyché ». La lutte devient alors corporelle : envies impérieuses, crampes soudaines ; une « catastrophe » économique qui vient fixer la libido, selon l’adage freudien d’une douleur qui la concentre « au trou de la molaire ».
Quoiqu’il en soit, l’effet de désorganisation sur ma pensée de cette pseudo associativité aboutit à ce résultat dramatique que lorsqu’enfin il me livre un élément significatif je ne suis plus du tout en état de l’entendre. Je lui propose au contraire, presque en miroir, une de mes propres associations qui lui semblent, à lui, fortuites et le relancent dans son ronron où une association en vaudrait bien une autre. La situation ressemble à une impasse.
Une telle défense comment l’apaiser, l’assouplir ? Il y faudra un travail toujours imparfait de polissage mutuel, un jeu irritant, tantôt pour l’un ou l’autre, entre silence et surprise, et que je ne cède pas sur la valeur foncièrement ambigüe du langage qu’il voudrait pourtant voir réduite à néant. Ceci m’amène à modifier mes interventions pour éviter qu’elles ne fassent qu’alimenter sa « machinerie » intellectuelle. Je privilégie des interventions brèves, ciblées, qui font jouer les double sens, les jeux de mots. Et même s’il peut m’arriver d’intervenir de manière plus longue, la préférence va à des relances ponctuelles voire en contrepied.
C’est ce travail que je vais tâcher de faire sentir à travers quelques jalons.
1- Aujourd’hui il doit me régler. Il raconte deux rêves qu’il a notés :
Martin Lhomme, le patron très médiatique de son entreprise embauchait sa propre femme. « Il doit falloir une sacrée organisation » dit-il en racontant des histoires sur ce personnage. D’un ton neutre, je répète avec ce nom, mon prénom.
Lui : « Ah oui c’est vrai il y a aussi Martin… »
Je lui rappelle qu’il avait aperçu récemment ma femme qui travaille à côté.
« Ah oui… », dit–il du ton poliment intéressé que Freud (1921) note quand il donne des interprétations à la jeune homosexuelle, : « mais, moi, j’ai plutôt pensé : Lhomme, pomme, calva ». Le « mais »résonne comme une réponse contraire. Il me rappellerait à la règle de la libre association, ses associations valant bien les miennes.
Puis un deuxième rêve, bien construit, mêle des éléments d’enfance et de transfert évidents dont il sent lui-même la vacuité défensive. Il soupire : « Ha les rêves, j’y arrive pas. C’est pourtant le matériau de l’analyse ! Mais rien ne vient derrière ». Il sait en disant cela que je devrais faire le lien avec le fait que je suis derrière lui. Je ne dis rien. Il pense alors à la colère de sa mère quand il avait cassé ses jouets pour voir ce qu’il y avait dedans : « De l’argent gâché ! »
Je dis : « Et vous me payez aujourd’hui… »
Lui : « Je comprends rien, comme une pierre de Rosette, mais pas de Champollion ! » Il attendrait donc une explication. Et j’aurais pu en effet choisir d’expliciter son mouvement en le reliant à mon silence et au paiement, mais je m’exposais ainsi à une reprise au niveau du moi, une relance du “discourir”. D’où mon choix d’un raccourci que la suite de la séance semble valider : rappel de la séance précédente où j’avais relié sa tension à ses conflits avec sa mère, mi-colère mi-perplexe, il dit : « Je ne comprends pas pourquoi vous faites l’analogie avec ma mère ! ? »
Je réponds qu’il s’obstine à chercher du côté d’un déchiffrement , d’une explication, pour ne pas voir ce qu’il répète ici de scènes d’enfance d’affrontements avec sa mère. « Ah ça oui dit-il j’évite de me mettre en colère ».
Le lendemain, tout est bloqué, rien ne vient. Il tente de m’appâter avec ses lectures de Freud puis ajoute dans la balance quelques cochonneries bien senties ; des aveux qui m’évoquent la litanie des péchés « avouables » que je préparais d’avance quand il s’agissait d’aller à confesse. Enfin, il se décourage : « j’y arrive pas ! »
Alors il me fait un cours, d’ailleurs passionnant, sur la négation. Et sur un lien que je propose il se montre inhabituellement agressif : « Et c’est quoi le rapport ? » Ce brusque mouvement ouvre du côté de ces stagiaires ineptes dont il a la charge, ce qui me permet une interprétation de transfert : lui, mon stagiaire, ne pas savoir, être inepte, être en colère/ provoquer ma colère. Cette interprétation, jouée dans le retournement du mouvement pulsionnel, lui permettra une association à caractère d’indexation (Ody) : il se rappelle ses conflits avec sa mère autour des devoirs scolaires.

2- Pierrick se familiarise avec les enjeux de la séance. Il a fait un rêve, quelques bribes : Il promène un chien d’aveugle et pourtant il y voit. Je pense à un mouvement transférentiel d’opposition et de protestation : moi qui devrais le conduire il se débrouille très bien sans moi. Il précise : « le chien a un harnachement de chien d’aveugle ». Veut-il figurer quelque chose du lien entre nous qui ferait de moi, l’aveugle, son maitre sadique ?
Ma première intervention : -« aveugle qui voit, beurre et argent du beurre »- était sous tendue par son oubli de paiement deux séances avant. Il ne relève pas mais hésite, un doute assez inhabituel : « c’est un de ces chiens qui sont blancs ; enfin ils peuvent être bruns ; habituellement ils sont beiges ». L’imprécision, la multiplication des termes dissolvent en les démultipliant les possibilités de représentation. Je sens qu’il nous éloigne du cœur du rêve. Je lui demande donc : pourquoi cette hésitation ?
Il banalise : « Blanc, ils le sont tous quand ils sont chiens d’aveugles. » Autrement dit : circulez, il y a rien à voir. Le souvenir d’enfance sur lequel il enchaine me paraît trop construit, déviant notre échange vers une conversation : un chien blanc et roux qu’il avait enfant, un setter. Aussitôt son discours s’organise : il voulait un hamster mais ses parents ont dit : ben ce sera un chien. De là il passe à un souvenir de tir aux pigeons, c’est à dire au lancer d’assiettes, passage qui se fait par le thème de la chasse attaché au setter (un chien d’arrêt).
Tir aux pigeons, lancer d’assiettes, voilà qui m’amène à lui proposer pour lui faire entendre ce qui pourrait se dire là de sexualité infantile : « le petit oiseau qui va sortir ». Mon intervention lui paraît artificielle, elle n’a aucun effet. Il continue sur ce chien qui a mangé les poules du voisin.
Quelque peu découragé, je décroche, puis me surprends dans une rêverie autour du « Petit Hans ». Je me suis donc retiré du bras de fer avec lui mais sans lâcher le petit oiseau à montrer /cacher. Ce détour contre-transférentiel est sans doute cause que je me sente à nouveau à son écoute. Il parle de la soumission à la règle : lui, avec ses parents, se rebeller pour mieux se soumettre ensuite ; ou bien avec sa femme, cette liaison extraconjugale qu’il a sacrifiée à la paix du ménage. Le petit oiseau fait donc bien parler de lui.
En attendant il pense à sa fascination pour les régimes autoritaires japonais qui n’ont jamais laissé de place à l’opposition. Lui cherche à se faire une place ici.
Je lui rappelle alors son acte manqué lié à une séance manqué : oublier de me payer.
Lui : « Oui, ça vous prive ; ça me venge »
Plutôt que de relever la dimension masochique qui convoquerait le surmoi, je mets l’accent sur la potentialité transitionnelle : « Certes, mais peut être explorez-vous ainsi la possibilité de jouer, la marge de manœuvre ; autrement dit votre inconscient joue ».
Lui : « Ne pas payer, c’est pousser un peu les murs pour respirer. »
Est-ce l’effet de cette séance ? Quelques temps après je peux croire à un début d’insight : il remarque qu’il se cherche des souvenirs qui colleraient à ce que je lui dis de son fantasme ; à la limite il s’agirait de se souvenir de quelque chose qui n’aurait pas eu lieu, qui ne lui serait pas arrivé, dans une sorte de renversement du problème de la construction dans l’analyse. Une suggestion, cause d’une « conviction » de surface ; de complaisance.

3- Un des aspects de l’anti-processualité est de le protéger d’une régression jusqu’au rêve. S’étant assoupi en séance, il est réveillé par un rêve : « une colère violente contre des voisins bruyants ». La lutte contre la régression en montre les enjeux : le réveil dans l’actualité du transfert (On entend en effet des bruits de travaux juste au-dessus de nous pendant la séance) le met en rage, d’autant que ces bruits ramènent un évènement familial actuel : son fils et sa compagne logent transitoirement chez lui et laissent entendre toutes sortes de bruits. S’amorce la prise en compte d’une scène primitive persécutrice.
La nuit précédente il a rêvé : « Une maison bruyante ». Ça l’énerve : « C’est comme un château ; c’est un château ». Son phrasé semble vouloir m’attirer vers ce château plutôt que vers les bruits, tout comme l’ajustement opéré par le Moi : c’est comme… c’est… Dans ses commentaires finissent par surgir les mots : « très bruyantes ».
Je répète sur un ton neutre : « Très bruyantes ». Silence. « Vous voulez dire ici ? » Moi : « Je ne vous le fais pas dire…. » Lui : « Ah, je commence à comprendre ces questions un peu sottes ! » Formule qui dit combien mes interventions l’agacent ; combien comme stagiaire il aurait eu plaisir à me corriger. Mais peut être aussi dépit de ne pas comprendre et de se sentir sot de cela.
Du coup, il raconte ce film vu récemment (toujours le recours aux images et au récit pour s’écarter d’une zone dangereuse). Mais l’inanité de son discours le saisit et il s’arrête perplexe : « Pourquoi est-ce que je raconte tout ça ? », retour réflexif qui le ramène au point de départ : les bruits à la maison, bruits de la pulsionnalité et de la sexualité. Comme il repart, quelque chose me permet pourtant d’y revenir, alors, dans un soudain insight il dit : « Vous insistez sur le bruit et moi je cherche des chemins de traverse », puis il m’entraine dans un ping-pong verbal où il surveille ses mots, les ajuste à mes réactions. Comme je lui dis quelque chose de cette lutte il répond : « Interdire qu’un partenaire s’introduise ! ». Fantasme d’une pénétration par la parole et par la pensée qui l’amène à ériger des barrières, une maitrise, un contrôle.
Tant qu’il reste le maitre tout est possible. Tel rêve homosexuel est raconté sans gène apparente ni conflictualité car, si l’objet a changé de sexe, lui-même n’a pas changé de position. C’est lui qui… pénètre, pense, agit, décide. Il aura d’ailleurs cette formule qui dit bien son empêchement par rapport à la cure : « Etre celui qui déduit … ». Green parle de la projection sur l’analyste d’un pouvoir de pénétration sur les pensées du patient qui ne laisse pas d’autre solution qu’une érosion radicale de l’intelligibilité. Le processus ici semble aller jusqu’à une dévitalisation du discours dont la prise de conscience progressive amènera Pierrick à comparer son « paysage mental » à « un décor dont j’aurais retiré les rêves », une image saisissante .

Retour du pulsionnel et de la régressivité en séance.
Une colère sourde commence d’infiltrer le transfert. Il ne sait pas trop pourquoi et répugne à penser que ce serait à cause de moi : il ne serait en colère que contre lui-même.
Pourtant, alors qu’il se désespère de faire advenir ce qu’il appelle l’inconscient, le rappel à la simplicité de la règle le met en rage : comme sa mère incapable de prendre en compte ses difficultés, je ne vois pas son désespoir : « Vous vous moquez de moi ! » me lance-t-il. Mais ce mouvement permet la reviviscence d’un souvenir tout différent : l’excitation qu’il manifestait lorsque son frère ainé s’efforçait de travailler ; une façon de le déconcentrer, de se moquer de ses difficultés scolaires alors qu’il se sentait, lui, très à l’aise à l’école. Plus tard il retournera la technique contre lui-même, comme dans ces tournois d’échecs où, alors qu’il excellait, il perdait tous ses moyens dès lors qu’il se persuadait que son adversaire était le plus fort : se saborder pour éviter la confrontation.
Rage encore après cette remarque que je lui fais : « Curieuse façon d’aimer », ce premier amour tellement idéalisé qu’il ne lui avait jamais provoqué d’érection. Le lendemain, il ne s’explique pas sa profonde lassitude. Il doit faire un voyage en Corée avec sa femme pour revoir les grands maitres de la peinture coréenne qui sont sa spécialité professionnelle. Je lui fais remarquer qu’en d’autres circonstances où il voyageait seul, il se permettait quelques escapades dans les quartiers chauds. Sa lassitude des investissements sublimatoires avec sa femme, s’oppose donc à l’enthousiasme de ces voyages solitaires où il explorait les bas fonds de grandes villes exotiques. L’animation nocturne, la lumière, les couleurs, convoquaient la sexualité génitale et anale. L’élément régressif de chaleur vivante porte, lui, la trace d’un lien à un objet primaire dont on pourrait, sans danger (il insistera sur ce point), supporter/ retrouver le contact.
Le lendemain il raconte un rêve érotique : « Un jeune fille nue, son pubis entraperçu dans la transparence d’un voile ». Aussitôt il enchaine sur un souvenir de sa mère urinant devant lui porte ouverte. Je sens quelque chose de faussé dans ce souvenir. Pour le ramener au rêve je lui dis qu’il me « fait voir » cette fille. Mon intervention conjugue une petite notation de contre-transfert et l’importance, dans son matériel, des éléments visuels. Il banalise mais confirme : c’était comme « une image volée » puis il récite un poème de Baudelaire. Devant ce qui m’apparaît comme une nouvelle tentative d’évasion face au pulsionnel, je reviens à l’image érotique.
Alors il s’énerve ; énervement qui déborde sur la séance suivante où il me reproche de me focaliser sur cette image : « il y avait tant d’autres choses dans son rêve » dont j’ai « semblé me désintéresser ».
*
Quelques séances plus tard sa colère, toujours présente, est emprisonnée dans un discours ronronnant qui a sur moi un effet hypnotique. Mais c’est lui, à la fin, qui s’endort. Il sursaute : « J’ai bien failli m’endormir !». Mais voilà le « discourir » qui reprend me laissant avec cette hypothèse d’un fonctionnement anti-régressif, d’une lutte contre la pente du rêve en séance.
Or cette lutte est aussi sensible chez moi. A certains moments je prends des notes pour fixer la spécificité de son discours. Tentative qui vient à l’encontre du travail de rêverie de l’analyste. Je me rappelle Sará Botella parlant d’un procédé anti-rêverie. D’ailleurs si je lâche mon attention, il m’arrive de sombrer dans un état hypnotique entre rêve et réalité d’autant plus pénible que subi. Nous restons ainsi tous les deux accrochés à la perception/conscience, pour nous prémunir sans doute d’une plongée mélancolique.
Il faut dire qu’à ce moment de la cure sa mère, malade, est hospitalisée et il est inquiet. Justement, voilà un rêve où il s’agit de déterrer des choses dures, des lambeaux de choses, suivi d’associations à tonalité anale proche de la cadavérisation : fosses à purin ; tomber dedans, etc.. Une hallucination du visage de sa mère dans l’écran éteint de son ordinateur, apparition surmoïque hostile, m’évoque les effets de miroir chez Lacan et Winnicott. Il dit : « On nous dit qu’on se ressemble ». Moi : « L’avoir toujours avec soi ? » Lui : « risquer de la perdre ». La tristesse l’envahit à cette idée. Et la séance suivante ramène le souvenir écran d’une scène où, s’étant opposé à sa mère, elle l’abandonne nu sur le palier.
La dimension mélancolique se confirme peu après. Il a le vague souvenir d’un cauchemar dont il s’est réveillé en érection. Dans ses commentaires apparaît un oignon qu’il faut peler jusqu’au bout, allusion selon lui à la psychanalyse qui témoigne d’un puissant fantasme masochique sous-jacent . Craignant d’être embarqué dans une nouvelle discussion, je tente de l’amener au sens argotique de l’oignon qui pourrait être impliqué dans son cauchemar. Mais il s’en détourne par une assonance : oignon /rognon, puis : enfilés sur une tige pour être grillés. Un peu agacé, je lui dis qu’il s’accroche à l’image et au son pour ne pas entendre ce que dit le langage.
Sur le moment j’ai l’impression que son inconscient se joue de moi, qu’il se moque. Mais si cet aspect n’est pas absent, il me faudra beaucoup de temps pour m’apercevoir qu’en même temps , à un autre niveau, il ne comprend vraiment pas la logique associative de mon fonctionnement mental. Ce que je prends pour une défense préconsciente de l’ordre d’une dénégation, s’avèrera en fait plus proche d’un déni : une abolition radicale du sens que sous entend le langage (Penot 1989).
Néanmoins, à la séance suivante, un rêve de transfert est livré spontanément: « Un grand bateau avec un cercueil sur le pont qui glisse et tombe sur un petit bateau à côté (à couple ?) » sur lequel il est assis à califourchon. « Il faut glisser des sortes de feuillets, comme des billets dans le cercueil ». A ce moment le petit bateau s’écarte insensiblement. Comme ses commentaires nous éloignent de la charge affective du rêve, je relie les deux bateaux qui s’écartent à la proximité de notre séparation pour une période de vacances.
« Pas du tout, me dit-il, ce n’est qu’à la prochaine séance que je dois vous payer. » Je dis : « Oui, c’est la séance où vous glissez les billets dans le cercueil… »
Il rit et dit que pour une fois il a réagi à un jeu de langage. Puis ajoute sur le même ton : « Un cercueil ça se tait ».
Moi : « Je ferais donc mieux de me la fermer… » Il rit à nouveau, mais associe sur la maladie de sa mère, association où se mêlent hostilité et tristesse, et qui vient confirmer les affects transférentiels du rêve.
*
Un net changement se produit en quelques séances où il semble avoir gagné des espaces de liberté dans le rapport à ses affects. Quelque chose de l’abandon à une rêverie réparatrice commence à pouvoir s’éprouver ; une nostalgie à même de soutenir ses auto-érotismes.
Il a donc fait ce voyage en Corée. Il est retourné dans cette ville de montagne où il avait séjourné autrefois avec sa maitresse, une zone difficilement accessible. Ce retour sur les lieux d’avant lui rappelle ses rêveries d’un territoire protégé où l’on pourrait vivre à l’abri du monde. La tonalité narcissique d’une réalisation œdipienne et incestueuse se colore, en arrière fond, des teintes chaudes des retrouvailles bienheureuses avec un objet primaire enfin tout à soi : ils s’installeraient dans ce domaine des dieux, terres inaccessibles dont le secret les protègerait.
Or, comme avec le rêve de la jeune fille nue derrière le rideau (cf. p.10), la tonalité nostalgique du fantasme fait place à la séance suivante à une flambée pulsionnelle, cette fois homosexuelle : il rêve qu’il sodomise un garçon. Ce rêve recoupe des souvenirs d’un lien homosexuel de l’enfance. Puis il revient aux souvenirs nostalgiques de la veille comme si ces deux mouvements, la flambée pulsionnelle prégénitale et la rêverie œdipienne, avaient une fonction défensive l’un par rapport à l’autre, mais aussi un lien qui, les associant, les maintenaient vivants.
A la séance suivante, comme souvent après un mouvement processuel, la situation se fige : le souvenir d’un vague rêve est suivi de son déroulé habituel de paroles. Puis une de ces crampes récurrentes bloque sa pensée. Il trouve une dérivation dans un discours sur le transfert : « Une corde qu’il voudrait tenir, la corde du transfert » dit-il.
Saisissant la possibilité de faire jouer le langage dans ce qui se dit là effectivement de son transfert, je dis : « Me mettre la corde au cou ? »
Il rit : « Ha, vous alors ! ». Sa réponse témoigne de la séduction de mon intervention, mais son énonciation achoppe : « vous la mettre aut(r)ou du cou ».
Je décondense : « me la mettre autour du cou ; me la mettre au trou du cul ». Pas de réaction. Mais dans la suite de la séance, l’envie lui prend de me secouer. Je lui dis que mon espèce de contrepèterie lui a déplu pour la multiplicité des sens qu’elle pourrait contenir : tordre le cou ; mettre le bague au doigt ; etc. et que c’est bien pourquoi il se méfie tant du langage. Son lapsus me permet de faire jouer cette modalité du travail de sens dont parle Michel Ody (1988) : non pas la mise en évidence d’un contenu, mais la « potentialisation germinative du sens » propre au langage.
A la séance suivante il revient sur une série d’échecs universitaires incompréhensibles qui lui rappellent le Freud de la névrose d’échec. Le lien entre la corde au cou et la confrontation maître-élève permettra de faire jouer la bascule actif/ passif : la lui mettre/ jamais, se la faire mettre ; d’où la tentation répétitive de l’échec, de la chute amoureuse face au maître honni. Le mouvement dépressif qui s’ensuit se poursuit le jour suivant dans une séance morne. Un long silence s’installe. Vers la fin il sursaute : il était sur le point de s’endormir et dans sa lutte contre le sommeil il a fait un rêve. Ou bien était-ce un fantasme ? Il me voit porter un patient dans mes bras puis fermer violemment la porte (retour du souvenir écran de la mère qui l’abandonne nu sur le palier ?).
Je dis : « Vous avoir porté tout au long de la séance pour ensuite vous mettre dehors ? ».
*
Quelque temps plus tard, la perte d’un étayage homosexuel, conjointement au relâchement défensif finira d’assouplir le lien transférentiel, le dégager d’un caractère trop menaçant et lui permettre de s’éprouver, enfin, souffrant sur le divan. Ce mouvement se marquera d’un abandon au rêve au point qu’il finira par s’endormir profondément. Je resterai ce jour là immobile, attentif. A l’écoute de ce sommeil inattendu, je le veille. Au réveil il remarquera, étonné, ce que cet endormissement représente de changement chez lui ; une capacité nouvelle à s’en remettre aux bons soins de l’objet comme à son inconscient.
*
En 1921, Freud prenant acte de « l’hostilité latente » de la jeune homosexuelle interrompt sa cure. C’est d’une « symptomatologie muette » qu’il se prévaut : « rien qui ressemble à un transfert…». Supposition « évidemment absurde » dit-il qui ne s’explique que par le transfert sur l’analyste d’un radical refus du père malgré le fameux rêve séducteur si conforme à ses attentes supposées. Avec ce rêve « de complaisance mensonger » Freud s’étonne : « Notre inconscient peut aussi mentir » . Le rêve est une formation de compromis et l’intention inconsciente de la patiente de l’induire en erreur, si elle comporte une part de séduction, sa visée finale pourrait bien être de le décevoir « d’autant plus profondément ». La formule contient sa part de compulsion de répétition et de masochisme.
Dans la partie de son analyse, ici rapportée, Pierrick a pu décondenser des éléments narcissiques et pulsionnels imbriqués face auxquels ne semblait lui rester que la solution de la répression des affects, leur déplacement dans le corps, ou bien la disjonction entre représentation et pensée. L’enjeu narcissique prenait chez lui cette forme particulière de l’intelligence comme terrain privilégié de la rivalité. D’un point de vue pulsionnel, sous les dehors d’une homosexualité infantile, c’est le danger supposé du retournement actif/ passif qui concentrait la lutte. La violence, mal contenue par la psyché (par un moi dont l’hétérogénéité se marque de brusques ruptures en processus primaire à défaut d’une intrication pulsionnelle efficiente), le contraignait à des accrochages anti-régressifs.
Dès lors, le « dialogue rythmique » entre associativité et association libre n’est plus perceptible, donnant cette impression de facticité . C’est la communication entre les parties de son discours qui est grosse de dangers et qu’il lui faut hacher menu, flouter, rendre à lui-même comme à moi parfaitement vide de sens. Lui reste un sentiment douloureux de la vanité de sa parole.
La perception contre-transférentielle, cette manière dont l’analyste « capte l’inconscient du patient avec son propre inconscient » (Freud 1923), est ici essentielle pour repérer la dévitalisation portée par le discours : un agacement, une somnolence, un désinvestissement, en seront les signes élémentaires. N’est-ce pas d’ailleurs « averti par je ne sais pas quelle impression légère » que Freud nous dit pouvoir supposer être de complaisance le rêve de sa patiente ?
Néanmoins « Le transfert reste positif » nous dit Green de ces patients. C’est ce qui a permis à Pierrick de jouer progressivement tous ces aspects dans le transfert et de réinvestir le langage dans une dimension d’affect partagé/ partageable. Sa position n’est pas aussi acharnée que celle de la jeune homosexuelle et, d’un point de vue économique, les injections de libido que permet la cure lui seront un appui apparemment suffisant.

Epilogue

Six mois plus tard environ.
Depuis quelque temps le transfert s’organise autour de la rivalité intellectuelle : un article qu’il écrit sur la psychanalyse et sur lequel il bloque. J’ai l’impression qu’avec ce travail il cherche à mesurer nos forces. Ceci permettra de relier la rivalité entre nous à l’opinion désavantageuse qu’il s’était faite, à l’adolescence, des capacités intellectuelles de son père (lequel du fait de la guerre n’avait pas fait d’études) comme de son frère (qui a arrêté ses études jeune). Il devint évident, qu’une identification masochique à ce père dont la pensée lui apparaissait comme confuse, n’était pas sans rapport avec l’état de confusion dans lequel son discours me mettait moi-même dans les séances.
La séance qui suit a lieu dans ce contexte. Le ton est morne : un discours de plainte brasse de vieux souvenirs éculés marqués par l’idée d’une fatalité de la mésentente (celle entre ses parents où bien les cris et violences de sa mère contre lui). Sombres souvenirs macérés par petits bouts disjoints, souvenirs de l’appartement d’enfance : « On était bien et tout à coup ma mère m’engueule ; fallait toujours que ça se termine mal ».
Ce discours souvent remâché, le ton monocorde qui le porte, voilà que ma pensée s’éloigne, je décroche. Dans ce fil toutefois l’évocation de la Peugeot 403 de son père me réveille. Cette voiture suscite chez moi des associations de l’âge de la latence. Je me rappelle les pages explicatives du journal de Tintin que je dévorais. Ayant rapidement pesé les avantage et inconvénients d’intervenir, je lui dis : « la 7 ou la 8? ». Ceux qui gardent le souvenir de cette époque savent que la 403-8 était un modèle plus cossu avec des enjoliveurs et des baguettes chromées, un moteur plus puissant, une présentation flatteuse, là où la 7 était une voiture banale et assez laide. Mais c’était évidemment le modèle le plus répandu.
Mon intervention l’arrête. Il rit et dit, un peu admiratif, que je m’y connais en vieilles voitures. Il est bien sûr sensible à l’effet de séduction. Mais, devenu maintenant capable de se saisir d’un fil associatif, il va chercher par métonymie le souvenir très sensorialisé du skaï des fauteuils, une matière valorisée à l’époque mais qui collait aux cuisses des garçons en culottes courtes que nous étions. De ce désagrément surgit maintenant la Chambord de son oncle paternel. Une voiture plus élégante, plus confortable, mieux. Cet oncle chez lequel il était accueilli chaleureusement, avait une belle femme, un meilleur métier que le père, sauf que ses parents, persiflant en famille, lui reprochaient des manquements à la moralité. Figure ambigüe donc, à la fois enviée et méprisée par le père, mais investie par l’enfant comme support possible d’un roman familial.
Un souvenir encore : devoir se tenir bien droit sur sa chaise « comme des petits singes ».
Moi : « l’ennui, comme ce que vous dites aujourd’hui de vos travaux ». Il se reproche d’avoir passé la matinée à son bureau sans arriver à travailler. Il était bien comme ça, assis en silence. Testant la dimension transférentielle, je dis que moi aussi je suis assis en silence. J’aurais ici meilleure part que lui ? Mon intervention est maladroite et je n’entends pas sur le moment le rappel au transfert maternel du début de séance. C’est lui qui fait le lien mais sur ce mode particulier qui est le sien, pratiquement en processus primaire : mon intervention l’amène à se méfier. Il a pensé : « qu’est-ce qui va encore me tomber dessus ?» Moi : Comme avec sa mère imprévisible et violente ? « A l’affut » dit-il, un terme à double valence : moi/ sa mère, à l’affut de lui ; lui, à l’affut de ses pensées. Je remarque que c’est un terme de chasse.
« Ah oui, dit-il, mais enfin on ne peut pas passer tout son temps à jou…ir » là où, évidemment, il voulait dire jouer. Son lapsus me fait rire et je lève la séance (à l’heure…) en disant que son lapsus tombe au bon moment, ce qui le fait rire à son tour.
Dans le mouvement de cette séance la pusionnalité se ré-oriente à partir de la situation figée du départ. Elle témoigne d’un dynamique nouvelle où l’ennui, la routine, l’inéluctable répétition du même, le désinvestissement des objets au profit du plaisir masochique d’un non jouir, se trouvent bousculés par la seule différence : 7/8. Celle-ci amène toute une série d’autres différences (Peugeot/Chambord ; études/ guerre ; père /oncle) qui viennent conflictualiser le transfert et revitaliser un discours moribond. Mon intervention par un effet de surcharge libidinale rompt l’équilibre sado-masochique où la séance semblait enlisée et relance la processualité .
Enfin, si je n’entends pas sur le moment le transfert maternel je me trouve néanmoins agi par lui : ma remarque fait surgir l’imago maternelle malveillante. Sa réactualisation sur la scène analytique permet de la réintroduire, du coup, comme élément mnésique à travers ce souvenir de la menace. Ici, pas d’interprétation de contenu ou de transfert qui viserait à la remémoration, celle-ci vient, comme de surcroit, dans le mouvement ; une dynamique prise dans le jeu transféro-contre-transférentiel . Par sa dimension d’actualisation, elle évite l’écueil d’un échange de points de vue auquel son fonctionnement nous pousse au profit de l’ouverture d’un espace transitionnel, un espace de jeu, où le furet de l’inconscient peut passer par ici et revenir par là.

Bibliographie
Bayle G. (2012), Clivages, Moi et défenses, Le fil Rouge, P.U.F.,Paris.
Donnet J.L. (1995), Surmoi I, P.U.F., Monographies et débats, Paris
Donnet J.L. (2007), La neutralité et l’écart sujet-fonction, Rev. Fr. Psychan., 3, 747-762, P.U.F., Paris
Donnet J.L. (2012), Le procédé et la règle : l’association libre analytique, Rev.Fr. Psychan, 3, 695-724, P.U.F., Paris.
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Freud S. (1893), Les mécanismes psychiques des phénomènes hystériques, O.C. t.1, P.U.F.,Paris.
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Freud S. (1923a), Psychanalyse et théorie de la libido, O.C. t. 16, P.U.F., Paris
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Green A. (2000), La position phobique centrale : avec un modèle de l’association libre, Rev. Fr. Psychan., 3, 743-772, P.U.F, Paris.
Joubert M. (2011), Ambigüité de l’interprétation, Rev. Fr. Psychan., 2, 467-482, P.U.F., Paris
Joubert M. (2012), « T’as dé pa bo safères ! » De l’opposition à la pensée, construire la négation. Rev. Fr. Psychan., 2, 467-482, P.U.F.,Paris.
Joubert M. (2015), Contrat ou pacte? Un enjeu passionnel de l’homosexualité féminine, Rev. Fr. Psychan., 3, 467-482, P.U.F., Paris
Lacan J. (1953), Fonction et champ de la parole et du langage, Ecrits, Seuil 1966.
Ody M. (1988), Le langage dans la rencontre entre l’enfant et le psychanalyste, Rev.Fr. Psychan., 2, 303-367, P.U.F., Paris.
Ody M. (2013), Le psychanalyste et l’enfant, de la consultation à la cure psychanalytique, In Press, Paris.
Ody M. (1999), A propos des interprétations psychanalytiques, Interprétation I, Un processus mutatif, Monographies et débats de la R.F.P., P.U.F., Paris.
Penot B. (1989), Figures du déni, En deçà du négatif, Dunod, Paris
Penot B. (2001), La passion du sujet freudien, Erès, Paris.
Strachey J. (1934), La nature de l’action thérapeutique de la psychanalyse. Rev.Fr. Psychan., 1970, 2, 255-284, P.U.F., Paris

 

    
 

Le prix Sigourney de cette année attribué à René Roussillon 

Colloque La pensée

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Éditorial : Pour une psychanalyse ouverte

par Denys Ribas

La psychanalyse se doit de s’ouvrir au monde contemporain et à ses questionnements.  Non pour dire une norme, mais pour être à leur écoute et les interroger en retour. Notre champ est le psychisme, individuel et collectif, dont l’exploration se fait par l’expérience clinique.

Ouverture  de la psychanalyse à d’autres problématiques que névrotiques dont témoignent ses extensions : à diverses pathologies, de celles du narcissisme aux psychoses, à tous les âges de la vie, aux frontières de la psyché et du soma, à la famille comme aux groupes et aux institutions soignantes, avec des variations de cadre qui en découlent. Ces avancées – et en particulier l’intérêt des psychothérapies en face à face pratiquées par des analystes – ne doivent cependant pas se faire aux dépens de l’irremplaçable expérience d’une psychanalyse classique dont le dispositif compense un effacement de la perception visuelle de l’analyste par plus de présence avec au moins trois séances par semaine, permettant ainsi l’émergence dans la rencontre de la cure des conflits pulsionnels inconscients du sujet dans leur singularité.

Cette expérience, nous devons aussi l’ouvrir plus tôt aux jeunes professionnels en favorisant leur expérience d’une authentique psychanalyse, lorsqu’elle est indiquée, avec un nombre suffisant de séances,  pour que ceux qui le souhaitent puissent entreprendre jeunes une formation qui peut débuter avant trente ans ! Une formation à l’analyse sans discrimination autre que celle du fonctionnement psychique et la capacité d’écoute de l’inconscient, le sien et celui de l’autre.

Ouverture aux confrontations théoriques et cliniques avec d’autres sociétés et courants analytiques tant français que du reste du monde. Ouverture aux autres sciences humaines et aux autres courants en psychologie et en psychiatrie.

Ouverture aussi aux débats, à la discussion critique. Comme la psychanalyse est née du dégagement de la séduction sexuelle traumatique comme étiologie de la névrose, accédant ainsi au fantasme inconscient, la psychanalyse moderne explore la construction psychique en s’affranchissant de la tentation qui a existé de prendre pour réalité étiologique les  traumatismes ou les entraves qui ont laissé des traces. Elle prend en compte le corps, pulsionnel et affecté, avec sa biologie et ses déterminismes génétiques. Loin des polémiques, il existe des convergences avec les autres disciplines, et la confrontation avec elles et les recherches s’imposent pour approfondir  notre connaissance de l’humain.

Une authentique psychanalyse, de l’adulte comme de l’enfant et de l’adolescent, devra évaluer son action. Mais en prenant en compte la spécificité de son champ – la subjectivité – et la particulière complexité d’en objectiver l’action, avec sa durée longue. Favoriser chez un enfant  sa construction psychique, ou donner à un sujet un degré de liberté intérieure nouveau face à ses conflits et les répétitions,  sont des enjeux pour la suite de leur vie…

19 juillet 2015

Lettre du président n°4

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Synthèse aide aux victimes

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Synthèse des réponses suite à la proposition d’aide aux victimes des attentats du 13 Novembre

15 collègues, sur la centaine qui s’étaient faits connaître et étaient prêts à recevoir bénévolement des victimes des attentats, ont répondu à notre mail de débriefing. Leurs expériences et leurs propositions figurent dans le tableau ci-dessous.

Une majorité ont prévu ou prévoit quelques entretiens (1 à 3) bénévoles, puis, soit se placent du côté d’un consultant et adressent, si demande de suite, à un collègue, soit continuent eux-mêmes en posant un cadre traditionnel et en sortant de la gratuité. 

Deux collègues ont proposé des groupes de paroles. C’est en effet un dispositif qui peut être utile dans ce cadre là.

Pour la suite immédiate : certains pensent que l’on n’est plus dans une période « d’aide d’urgence », et donc bénévole ; d’autres soulignent la latence de l’effet traumatique, certaines victimes ne commençant à se manifester que maintenant, et qu’il faut donc garder active la proposition. 

Pour la suite à plus long terme, deux propositions:

- une « réserve » de collègues au cas où la situation se représenterait. 

- une intervention à prévoir auprès de ceux qui sont en première ligne de l’aide aux victimes : médecins, psychologues, pompiers, police. 

Le Bureau, a en fonction de ces retours, modifié la page d’accueil du site internet ouvert, sur lequel figurait notre proposition d’aide aux victimes. La formule retenue a été la suivante :

« (…) Elles peuvent s’adresser à la SPP par un mail à : accueil@spp.asso.fr ou par téléphone au 01 43 29 66 70 qui communiquera les coordonnées de psychanalystes pouvant les recevoir pour quelques consultations (de une à quatre) et les orienter si un traitement est indiqué. »

Le Bureau renouvelle ses remerciements à tous les collègues qui se sont impliqués pour répondre à cette situation exceptionnelle.

Clarisse Baruch

 

Publié le 17/02/2016

    
 

Groupes de Pratiques Cliniques

La SPP organise des groupes de pratiques cliniques à destination de professionnels, psychologues ou psychiatres, qui souhaitent présenter des suivis de cas cliniques de leur pratique personnelle à l’écoute seconde d’un groupe de participants (6 à 8) et de deux psychanalystes membres de la SPP, dans les locaux mêmes de la SPP (salle de conférences). 

L’inscription se fait pour un cycle de deux ans, à raison de deux réunions par mois sur l’année (hors vacances scolaires). 

Il est demandé d’avoir déjà une expérience professionnelle de prise en charge de patients en individuel depuis plusieurs années (en libéral ou en institution), et une expérience analytique personnelle pendant au moins deux ans. 

Deux groupes sont ouverts : 

  • groupe 1 : les 2e et 4e Lundis de 13h30 à 15h30
  • groupes 2 : les 1e et 3e Jeudis de 14h à 16h

Nouveau ! Un troisième groupe le jeudi de 21h à 23h sera mis en place en janvier 2018.

Les demandes d’inscription sont ouvertes. 


Envoyez votre demande d’inscription  motivée avec  un CV et une lettre d’accompagnement à :  

Société Psychanalytique de Paris
Groupes de pratiques cliniques
21 rue Daviel
75014 Paris

ou par mail à accueil@spp.asso.fr

Tarif annuel (octobre à juillet) : 360 euros

Aide aux victimes

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Synthèse des réponses suite à la proposition d’aide aux victimes des attentats du 13 Novembre

Aussitôt après les attentats de novembre 2015, notre Société a proposé, et annoncé sur notre site, une aide aux victimes, gratuite, offerte par des analystes qui se portaient volontaires pour accueillir et écouter les personnes touchées par ces terribles événements.

Nous avons jugé intéressant de proposer à tous nos membres une synthèse de ces actions. Nous avons donc écrit aux collègues qui y ont participé pour leur demander un « retour sur l’expérience ».

Quinze collègues, sur la centaine qui s’étaient faits connaître et étaient prêts à recevoir bénévolement des victimes des attentats, ont répondu à notre mail de débriefing. Leurs expériences et leurs propositions figurent dans le tableau ci- dessous.

Une majorité ont prévu ou prévoit quelques entretiens (1 à 3) bénévoles, puis, soit se placent du côté d’un consultant et adressent, si demande de suite, à un collègue, soit continuent eux-mêmes en posant un cadre traditionnel et en sortant de la gratuité.

Deux collègues ont proposé des groupes de paroles. C’est en effet un dispositif qui peut être utile dans ce cadre là.

Pour la suite immédiate : certains pensent que l’on n’est plus dans une période « d’aide d’urgence », et donc bénévole ; d’autres soulignent la latence de l’effet traumatique, certaines victimes ne commençant à se manifester que maintenant, et qu’il faut donc garder active la proposition.

Pour la suite à plus long terme, deux propositions:

-   une « réserve » de collègues au cas où la situation se représenterait.

-   une intervention à prévoir auprès de ceux qui sont en première ligne de l’aide aux victimes : médecins, psychologues, pompiers, police.

Le Bureau, a en fonction de ces retours, modifié la page d’accueil du site internet ouvert, sur lequel figurait notre proposition d’aide aux victimes. La formule retenue a été la suivante :

« (…) Elles peuvent s’adresser à la SPP par un mail à : accueil@spp.asso.fr ou par téléphone au 01 43 29 66 70 qui communiquera les coordonnées de psychanalystes pouvant les recevoir pour quelques consultations (de une à quatre) et les orienter si un traitement est indiqué. »

Le Bureau renouvelle ses remerciements à tous les collègues qui se sont impliqués pour répondre à cette situation exceptionnelle.

Tableau aide aux victimes

 

L’ESPOIR ET L’IDEAL A L’ADOLESCENCE

Conférence de Sainte-Anne du lundi 23 novembre 2015

L’adolescence n’est pas une simple crise, c’est une mutation à haut risque, une métamorphose à l’issue incertaine1. Métamorphose remarquablement créatrice mais qui peut aussi devenir kafkaïenne ! Mais revenons d’abord en arrière.

Un bébé sans sa mère ça n’existe pas disait Winnicott, quant à l’enfant en période  de latence il ne peut grandir que sous la « couverture parentale ». Couverture dans tous les sens du terme : toit protecteur, enveloppement de chaleur affective, et quand il s’aventure en avant en terrain étranger, protection à distance (je te couvre dit-on alors en langage militaire).

A l’adolescence le roi est nu, la couverture parentale doit disparaître car elle prend un sens incestueux ! L’adolescent acquiert la force physique et la puissance sexuelle, le garçon peut tuer son père et engrosser sa mère, la fille peut obtenir un enfant du père et supplanter sa mère, fini de rire ! Maintenant : « c’est pour de vrai ! ». Winnicott notait que si l’arrière-plan de l’enfance est imprégné de peur de la mort du moi, celui de l’adolescence est tissé de la question du meurtre. De la mort du moi au meurtre de l’objet, les dés de la destructivité sont à nouveau jetés, on en espère une issue autoconservatoire, mais ça n’est pas toujours le cas! Suicide, comportements à risques, drogue, mélancolie, anorexie, effondrement psychotique…etc, la liste est longue des issues ou des péripéties autodestructrices de l’adolescence.

L’oedipe enfantin est réactivé et chauffé à blanc, les adolescents sans pour autant avoir reçu les clefs du monde doivent s’éloigner physiquement et psychiquement de leurs parents alors qu’ils en ont encore besoin à la fois matériellement et psychiquement. Les premiers secours viendront d’ailleurs, mais d’où ? L’adolescent devra improviser dans l’urgence, souvent fasciné par des héros ou des personnalités transgressives, voire les mauvaises fréquentations qui semblent, elles, avoir accès aux clefs du monde !

Mais la nécessaire « révolte » adolescente doit être mesurée à l’aune du conformisme de la période de laten nce et à la nécessité pour l’adolescent de pouvoir dire : « moi et je ». Mon monde est à moi et j’en fais du moi ! Processus d’appropriation subjectivante dirait Raymond Cahn. Les processus de subjectivation démarrent à l’adolescence et ils dureront toute la vie : reprise et poursuite des processus de séparation–individuation d’avec l’objet primaire, dégagement des identifications fusionnelles primaires avec les parents, accès à des identifications secondaire   choisies, discrètes et diversifiées, visée progrédiente vers l’inconnu incluant l’espoir, et création de nouveaux idéaux.

L’aventure commence. Qui suis-je ? garçon ou fille ? et qu’est-ce que ça veut dire? et puis, qui vais-je aimer ? Les changements pubertaires imposent de nouveaux vécus  du corps propre, potentiellement psychotisants et une ressaisie de l’amour de soi, via le dehors, par le regard des autres. Puis-je être aimé, et m’aimer moi-même tel que je me vois dans le miroir et dans le regard des autres ? Il y a, à l’adolescence, un passage obligé par le dehors et un nécessaire passage par l’acte, tout ne pourra pas s’élaborer dans notre esprit !

L’adolescent tente aussi de se détourner de la toute-puissance de la pensée magique de l’enfance, la pensée rationnelle essaye de se faire une amie de la réalité, mais cela demandera du temps et il arrive que cela n’advienne jamais.

Mais c’est bien la question de l’amour, l’espoir de l’amour qui est au tout premier plan des investissements objectaux et corrélativement narcissiques les plus significatifs de l’adolescent. La marche en avant de l’adolescent en dépend.

Pour l’adolescent, l’émergence de l’Espoir d’aimer et d’être aimé est une condition sine qua non pour que sa métamorphose puisse s’accomplir.

La question de l’idéal qui est lié à l’amour est aussi une clef de l’adolescence, les adolescents héritent des idéaux de l’enfance et de leurs objets merveilleux et là encore une mutation doit s’accomplir pour passer de l’idéal mégalomaniaque exigeant l’impossible à l’idéal porteur du mouvement progrédient et de l’estime de soi dans le registre du possible, on conçoit que ce soit une longue marche qui réclamera du temps. De ce point de vue l’adolescence n’est qu’un début.

Les problématiques de l’idéal et de l’Espoir (et son contraire le désespoir) sont donc des clefs de l’adolescence, mais de fait elles nous accompagnent toute notre vie.

Essayons d’abord de donner un cadre, un environnement, une topique à l’idéal.

Au plus proche de l’Eros freudien l’amour est un fait humain universel et l’idéal fait partie de ses constituants. Les ingrédients, les constituants de l’Amour sont au nombre de trois : l’excitation, l’idéal, la tendresse.

L’excitation est liée aux objets partiels, à des parties du corps et à leur pouvoir fétichisant, dérivés des traces du corps maternel originel dans la sexualité infantile, (peau, yeux, seins, pénis…) et tous les produits infinis de leurs déplacements. Quant aux fantasmes : « L’excitation est toujours peu ou prou d’essence sadomasochiste » (A.Green2).

L’idéal permet la nécessaire surestimation de l’objet d’amour. Mais si l’objet d’amour est trop surestimé il ne peut plus être atteint. Le moi, au lieu de se sentir comblé, est alors rongé par le découragement et l’envie.

La tendresse est le fruit de la position dépressive (Klein, Winnicott), ou, dit autrement, de la dépression intégrative : le bon objet devient le même que le mauvais objet. Le moi et l’objet sont moins clivés : l’objet est dit « total » et le moi déploie ses potentialités d’habitat pour un sujet. Il y a une prise de conscience de la fragilité de l’objet aimé et de la dépendance du moi à son encontre : si l’objet disparaissait ce serait terrible ! Le risque dépressif est donc inclus dans la tendresse. Il y a toujours un risque de « fondre » de tendresse face à l’objet.

Notons que ces trois tendances entrent en conflit. L’excitation menace de rabaisser l’objet  idéalisé  en  le  réduisant  à  « ça »  et  menace  l’objet  total  fragile  avec son sadomasochisme. L’idéal ne veut pas que l’excitation se sexualise, il veut purifier l’investissement, l’arracher aux vécus corporels. C’est la solution de l’ascèse qui peut aller, comme le dit André Green jusqu’à une « excorporation »  psychotisante (l’anorexie par exemple). La tendresse, fruit de la position dépressive est menacée par la dépression, et nous ne sommes pas égaux devant la dépression : la tendresse peut se mélancoliser.

L’objet aimé peut être recherché dans une régression mélancolique : mourir avec l’objet d’amour idéalisé préserve la tendresse et l’idéal, et réduit à rien l’excitation  vitale de l’Éros, dont la sexualité génitale humaine est l’expression la plus importante.

Si la sexualité humaine apparait d’abord à l’adolescent comme la « folle du logis », le moi devrait s’apercevoir petit à petit qu’elle est son alliée. Mais, dans la névrose, le moi se trompe d’ennemi, par exemple il a peur de la sexualité mais se repait du masochisme ! Pourtant la sexualité humaine la plus « commune », loin d’être bestiale  est un facteur d’humanisation et de conservation de l’humanité : l’amour de la  différence triomphe de la haine de la différence. La haine généralisée est évitée. Le lien devient plus fort que la différence sujet-objet qui permet ce lien.

Le premier chagrin d’amour est une régression mélancolique universelle qui  réclame parfois d’être soignée en psychothérapie.

On comprend que l’intrication de ces trois constituants de l’Amour : excitation, idéal, tendresse, qui ont chacun leurs propres logiques nécessite la trajectoire d’une vie et nous ne nous étonnerons plus de la difficulté d’aimer.

Notons que le report en arrière de l’investissement amoureux pousse au désespoir mélancolique et que sa projection en avant est facteur d’Espoir. L’avenir est l’Espoir de l’Espoir. Mais centrons-nous d’abord sur l’idéal.

L’idéal

D’abord une boutade : « L’idéal ce serait qu’il n’y ait pas d’idéal, mais ça serait encore un idéal » disait, en substance, M. de M’Uzan. En effet, de l’idéal on ne s’affranchit jamais. En clinique on distingue un idéal « porteur » (l’idéal du moi), et un idéal tyrannique (le moi idéal mégalomaniaque). L’idéal aux exigences impossibles à satisfaire, qui fait du moi un être indigne que le surmoi condamne et voue à l’autodestruction, doit pouvoir être transformé en un idéal dynamique qui porte le moi vers son plein épanouissement avec les encouragements du Surmoi et maintient un principe de plaisir autoconservatoire. C’est là un mouvement psychique qui est l’enjeu de toute psychothérapie. À l’adolescence, ce mouvement est une clef. Mais c’est un mouvement de transformation lent qui suppose de pouvoir progressivement renoncer à  la mégalomanie infantile sans s’effondrer. Car le moi ne renonce jamais à ce qu’il a pu acquérir et il va lui falloir troquer des satisfactions infantiles illusoires pour des satisfactions effectives qui, en modifiant le monde, soit en pensée, soit dans la réalité, vont lui permettre d’intriquer ses investissements objectaux et narcissiques. Il ne s’agit pas de renoncer à l’illusion, il s’agit d’en modifier les modalités et de passer de l’illusion mégalomaniaque infantile à l’illusion transitionnelle qui crée des zones de chevauchement entre le moi et le monde, le sujet et l’objet.

Le moi ne peut pas vivre sans aire d’illusion.

D’une part, le moi se concilie le principe de réalité puisque dans une démarche de pensée et d’action « scientifique » progrédiente, où il jette toutes ses forces, il agit sur le monde et le modifie ; le moi rend ainsi le monde plus congruent à lui-même, avec le soutien et en cas de réussite, avec les félicitations du Surmoi : l’estime de soi est au rendez-vous. Pour une autre part, une dynamique inconsciente maintient ou crée la conviction illusoire mais vitale, qu’il a devant lui un avenir investi d’un sentiment d’Espoir. La survie fait place à une vie qui devient vivable, un potentiel de bonheur même surgit, une page de l’adolescence commence à se tourner3.

Le moi ne peut pas vivre sans Espoir. L’Espoir mérite donc d’être haussé au niveau d’un concept.

L’Espoir

Une patiente me dit récemment : « L’Espoir, c’est pas comme l’idéal », en effet chez elle l’idéal, dans sa dimension d’impossible, diminue d’intensité, et comme dans des vases communicants, l’Espoir augmente d’autant. C’était un insight formidable pour cette femme.

L’Espoir c’est ce qui manque aux états limites ou aux « états critiques » (A.Green) du moi. Le patient en état limite est certain que l’avenir ne sera que tragédie. Pour lui (et on ne saurait lui donner tort) la vie est une maladie dont on est sûr qu’elle est mortelle. Ces patients, maltraités sans fin par des angoisses de mort du moi, ont perdu l’illusion du maintien, de la continuité et de la stabilité de la vie. L’angoisse de mort supprime le temps, l’angoisse semble là de toujours et pour toujours, dès lors : plus de temps, plus d’Espoir. Dans les états limites ou critiques du moi, l’humain apparait inhumain. Si nous ne partageons pas ce point de vue avec ces patients, c’est qu’une aire d’illusion s’est construite en nous et se maintient en compagnie du principe de réalité. Ces patients requièrent que, pour les comprendre nous renoncions, parfois, le temps de la séance avec eux, à notre Espoir, c’est sans doute pour cela, aussi, qu’ils sont dans l’ensemble si mal soignés !

L’Espoir serait un enjeu pour les états limites, au même titre que le désir l’est pour le fonctionnement névrotique. Dans le fonctionnement névrotique, l’Espoir est souvent masqué par les tourments du désir saturé d’idéal, mais devrait être là potentiellement « de plein droit », du moins… en théorie!

Mais  si  nous  comprenons  bien  que  l’Espoir,  pour  émerger,  a  besoin    d’un « environnement » topique complexe, quels en seraient les fondements originaires ?

D’abord, je crois que la libido du tout petit en bonne santé est constituée d’un hallucinatoire positif de liaison qui lui permet de jouir de l’indistinction sujet-objet et soma-psyché. Cette continuité hallucinatoire va nourrir un bon narcissisme de vie, à partir de l’amour d’une mère suffisamment bonne et de ses capacités à le préserver des agonies primitives, en exerçant, autant que faire se peut, sa capacité de rêverie selon Bion.4

Il existe alors chez le bébé un état de satisfaction qui pour être perdu, laisse des traces puissantes qui pourront toujours être retrouvées et réactivées (par exemple dans l’orgasme partagé avec une personne aimée) et surtout fonctionneront comme un  aimant. On peut parler d’un noyau vivant, après-coup facteur d’Espoir, qui pourrait dans les meilleurs cas se maintenir même en fin de vie et jusqu’à notre dernier souffle.

Chez l’adolescent et chez l’adulte, en termes freudiens, nous pourrions dire que l’Espoir c’est « l’Espoir des retrouvailles hallucinatoires avec l’objet perdu de la satisfaction ». Mais au lieu d’être retrouvé derrière nous dans la régression mélancolique, l’objet perdu est placé devant nous en une ligne d’horizon, en un point de fuite sans cesse reformé dans le mouvement en avant.

En fait, il ne s’agirait pas de retrouver un « objet » mais le frayage et les traces de cet état de satisfaction primaire, associé au noyau de l’Être.

Ainsi, seul un leurre puissant toujours poursuivi, jamais atteint mais toujours renaissant, assure au moi cet affect d’Espoir quasiment en continu, et le porte en avant dans un processus d’« objectalisation ».

« L’objet » perdu, placé devant, soutient le mouvement d’investissement significatif, le mouvement « objectalisant » (A.Green). Dans ce mouvement progrédient, l’objet nouveau, inconnu, devient, a priori, projectivement porteur d’Espoir.

La notion de résilience est concernée par cette théorie de l’Espoir.

Un jeune patient encore adolescent, au sortir d’une grave période de crise qui m’avait fait craindre une issue psychotique, regarde en arrière et me dit : « La résilience c’est l’espoir, l’espoir c’est la résilience ».

 L’Espoir : du fétiche à la Matrice énergétique

Les modalités de l’Espoir dépendent de la façon dont les traces de l’objet primaire se sont constituées en nous ; en termes kleiniens, des modalités de l’introjection du

« bon objet ». L’objet primaire peut rester agglutiné au moi dans  des  états  psychotiques : le moi « incestué » est mis à mort pour sauver l’objet primaire. Plus subtil, le processus fétichiste fige la vie psychique liée au bon objet en la fixant à des objets partiels, mais sauve le moi (même s’il se trouve clivé) et son Espoir. Enfin la transformation de l’objet primaire en une « matrice énergétique » à la fois contenant et contenu d’essence hallucinatoire permet au moi d’atteindre à la plénitude de ses moyens en faisant disparaître les traces tangibles, toujours incestueuses, de l’objet primaire, tout en le conservant. L’Espoir alors fait partie du moi.

Le processus fétichisant

Le fétiche lie l’excitation et l’idéal en produisant des idoles, dont on sait l’importance à l’adolescence, véritables « rustines » posées sur la « fuite » dépressive dans le lien inconscient vital avec l’objet primaire, le moi s’y aliène partiellement (chanteur, « héros », marques, vêtements…) ou…totalement (gourous, idéologies, sectes, religions), mais l’Espoir est sauvegardé.

Le fétiche est un antidépresseur.

Le fétiche pathologique possède le grand inconvénient de condenser et figer la vie psychique : tout est là, dans le fétiche5.

Le fétiche figé peut se transitionnaliser et acquérir la même fonction de lien inconscient à l’objet primaire mais, cette fois, dans la mobilité et dans l’ouverture. Je crois que le processus fétichisant et sa transitionalisation ont leurs places dans toute amélioration des divers états psychotiques.

L’investissement fétichiste assure la continuité narcissique en figeant la pensée en une croyance incarnée, chosifiée, chargée d’Espoir. L’investissement transitionnel assure la continuité narcissique tout en portant la pensée vers un inconnu chargé d’Espoir.

Un peu de clinique de la jeune fille pour conclure

Lors d’une précédente conférence, j’ai lancé un cri d’alarme qui concerne les difficultés à soigner les garçons adolescents très largement majoritaires dans les structures de soin psychiatrique. Cette conférence « Le masculin-paternel et son   noyau mélancolique » est disponible sur le site Internet de la SPP, je vous y renvoie. Je me suis donc promis aujourd’hui de dire un mot des jeunes filles. Nous avons tous comme objet primaire une femme. Mais la fille est seule à avoir comme miroir primaire sa mère et comme miroir secondaire sa mère encore ! Lorsque ce lien est douloureux (mère morte, mère désinvestissante, insaisissable, omniprésente dans son absence, égarante, incohérente, etc …) la fille dans son rapport réflexif à elle- même, passe à travers le double miroir maternel qui ne renvoie rien (« y a pas de    retour » comme disent les patients!) et tombe sans fin dans des souffrances narcissiques sans fond ! En outre la fille est seule à devoir changer d’objet d’amour dans sa trajectoire oedipienne, et le passage par l’amour du père, pour de multiples raisons, ne peut pas toujours avoir lieu (« je ne peux tout de même pas faire ça à maman ! ») la fonction tiercéisante organisatrice psychique et protectrice n’existe pas ! Alors que l’oedipe masculin est trop condensé et peu élaborable: « ça passe ou ça casse », celui de la fille est une lente élaboration et n’en finit pas de finir ! La différence des sexes  impose une différence de « structure d’accueil » (M.Ody) oedipienne frappante ! Il arrive que la métamorphose adolescente de la fille puisse ne jamais s’achever et  produise des souffrances narcissiques qui se perpétuent longuement dans la jeunesse et encore dans la maturité, d’où, peut-être, les psychoses tardives de la femme. Ainsi cette histoire tragique. Une jeune femme (elle n’était pas ma patiente) qui a été une adolescente gravement anorexique et a survécu à quelques T.S., va mieux, son entourage est soulagé, elle vit en couple, elle a réussi les examens pour devenir institutrice, a commencé à travailler et cela lui plait ! On lui annonce sa première inspection. La veille de cette inspection elle se tue. Comment comprendre une telle tragédie ! Elle avait repris Espoir, et là soudain avec la figure de l’inspecteur se dresse devant elle la muraille de Chine du moi-idéal tyrannique et du surmoi cruel, le moi tourne le dos à l’espoir et reflue vers la mélancolie!

Imaginons le dialogue interne des trois instances. Le moi interroge l’idéal du   moi :

« dis-moi mon idéal, suis-je digne de devenir institutrice ? ». « Tu rigoles ! » lui répond le moi idéal redevenu mégalomaniaque « tu es plus nulle et plus incapable que jamais,  tu n’es qu’un imposteur, l’inspecteur va te démasquer et t’humilier! » Puis, le moi interroge le Surmoi. « Et toi mon surmoi viendras-tu à mon secours ? Après tout, j’ai réussi tous mes examens dans la légalité, tu pourrais être bienveillant avec moi! » Et là le Surmoi se met à ricaner, il est redevenu un Surmoi cruel qui n’écoute que la voix du moi-idéal et non pas celle de la Tiercéité. Le Surmoi alors se détourne du moi et tel un empereur romain tourne le pouce vers le sol et s’écrie : « A mort ! » et sarcastique il ajoute « et cette fois ne te rate pas, réussis au moins ton suicide ! ». Le moi soumis s’exécute…

L’anorexie est une « maladie » du double miroir maternel primaire et secondaire et une maladie de l’idéalité ; la fonction tierce, bien qu’il y ait souvent un père, y est absente. Ici personne n’a vu venir le danger et elle est morte. Pourtant et j’y insiste il aurait fallu continuer à la soigner !

Quand l’adolescence promeut, faute de mieux, une issue autodestructrice (anorexie de la fille, états psychotiques du garçon, états mélancoliques des deux sexes etc..) tout progrès important mettra ultérieurement le moi en danger toute la vie durant, je le souligne : c’est une chose à savoir pour tout thérapeute! Comment comprendre cela ? En deux mots, le moi qui a été soumis à un régime de fonctionnement traumatique dans l’enfance et à l’adolescence, le moi qui a été intrusé par des vécus toxiques répétés qui se sont incrustés en lui, ne peut grandir que par ce que j’appelle : « l’appropriation culpabilisante ». En allant mieux, cette jeune femme avait intégré cette pensée latente inconsciente : « c’est de ma faute si maman est malheureuse ! » Le moi veut devenir l’auteur de ce à quoi il a été assujetti : ici la souffrance d’une mère. Pour cette jeune femme, avoir un travail représentait une victoire œdipienne sur sa mère qui n’avait jamais travaillé, or cette mère, angoissée et déprimée, il lui fallait absolument la ménager : on ne tire pas sur une ambulance sans culpabilité! Le moi grandit en s’appropriant une causalité à la fois vraie et fausse qui le concerne : « c’est moi qui… », ici : « c’est moi qui fait souffrir maman ! », et dans le mouvement progrédient « Je tue maman en allant de l’avant », il y a alors un retournement contre soi d’une agressivité qui est plus une vitalité primordiale que de la haine stricto-sensu, agressivité vitale visant l’objet primordial. Conclusion: « je suis indigne de vivre, je dois me supprimer ». Inconsciemment, mourir c’est fusionner avec l’objet primaire, donc le retrouver dans la paix et le protéger ! Le suicide abolit les contradictions irréductibles il devient  - hélas- la « bonne » solution !

Alors attention à « l’appropriation culpabilisante » des patients, c’est une étape de survie inéluctable pour les issues autodestructrices de l’adolescence, mais elle nécessite la poursuite de soins psychiques attentifs.


 

1  Cette conférence reprend des éléments de mon article « L’espoir et l’idéal » paru dans la revue Adolescence numéro 87,2014, la partie clinique est totalement différente.

2  Séminaire clinique, communication personnelle.

3  C.F. Catherine Parat « Essai sur le bonheur » in L’affect partagé, PUF, 1995.

4  Cycle de la capacité de rêverie de l’analyste et de la mère: Prendre en soi les éléments Beta, les éprouver, les transformer, les restituer psychisés en éléments Alpha, bons pour la symbolisation.

5  Dans mon livre « L’enveloppe visuelle du moi, perception et hallucinatoire » (Dunod 1999) j’ai longuement distingué un fétichisme « ordinaire », un fétichisme pathologique et un fétichisme créateur.

Publié le 03.02.2016

Éditorial par Denys Ribas

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Éditorial par Denys Ribas[1]

Ces attentats qui semblaient aveugles ont visé une jeunesse qui aimait et profitait de la vie dans la douceur du soir d’un été qui se prolongeait dans un quartier populaire. C’est la vie et l’amour de la vie qui est le crime puni de mort. En repensant au beau film Timbuktu d’ Abderrahmane Sissako – les enfants jouent au football sans ballon car le jeu est interdit, comme l’est aussi la musique – et aux cibles visées, on peut aussi envisager que jouer au football, écouter de la musique, danser entre hommes et femmes, se désirer, boire un verre au café ou dîner entre amis à une terrasse doivent disparaître car c’est précisément le plaisir qui est visé. Ces meurtres de sang froid, assassinats méthodiques nous glacent d’effroi.  On supprime en un instant une vie qui a eu besoin de tant d’amour pour se développer et devenir libre d’elle-même. Ceux qui les aimaient et les blessés seront marqués toute leur vie par la douleur.

Peut-être est-ce seulement que les guerres et les horreurs dont l’Europe était (presque) indemne depuis qu’elle s’était unie nous atteignent, alors qu’elles sont quotidiennes dans maintes parties du monde. Tous les citoyens se demandent comment résister à l’intimidation par la terreur sans payer un trop lourd tribut de renoncement à nos libertés. La radicalisation qui amène au terrorisme nous interroge, sociologiquement, économiquement, politiquement.

Les psychanalystes doivent de plus tenter de comprendre comment des jeunes gens en viennent à choisir de se tuer en tuant le plus de gens possibles. L’autodestruction et l’agressivité envers l’autre sont habituellement antagonistes dans la psyché. Leur mise en résonnance et en phase vers un même but est particulièrement dangereuse. Nous la connaissions dans la secte mortifère, avec l’effraction des limites psychiques et l’appropriation d’une toute puissance, l’aliénation à un leader qui prend la place de l’idéal du moi, dénaturé en Moi-idéal. Mais comment est-ce possible à distance par une propagande en images ? Quel naufrage psychique y expose ? Et pourquoi cette folie-là plutôt que la psychose, la décompensation psychosomatique, ou la mélancolie ?

Leurs attaques fanatiques remettent ainsi en cause le rapport à la mort de nos sociétés occidentales. « Not afraid » disent des pancartes au milieu des bougies autour de la statue de la République. Il serait plus juste d’écrire, « Afraid, mais vivant quand même, et surtout comme nous l’entendons ». On s’est souvenu ces derniers jours de la devise de Paris. Freud aimait celle de la Hanse : « Naviguer est nécessaire. Vivre n’est pas nécessaire[2] »

[1] Président de la SPP

[2] Actuelles sur la guerre et la mort

Publié le 24 novembre 2015

    
 

Manie

Une lettre du Dr Augustin Jeanneau

À la suite de la publication de notre numéro « Manie » (numéro 4, volume 79 de la Revue française de Psychanalyse, septembre 2015), nous avons reçu la lettre suivante de la part du Dr Augustin Jeanneau, que nous publions ici avec son aimable autorisation.  Le Dr Jeanneau, membre titulaire formateur honoraire de la Société Psychanalytique de Paris, a été son président de 1984 à 1985. Psychiatre des hôpitaux, il a également été le directeur général de l’Association de Santé Mentale dans le 13ème arrondissement de Paris de 1982 à 1992.

Chers collègues,

Il y a quelques semaines déjà que je voulais vous dire tout l’intérêt que j’ai trouvé à la lecture du récent numéro de la Revue concernant la manie. Merci tout d’abord de m’y avoir associé par le rappel d’un travail dont l’après-coup me disait que je le ferais maintenant plus court – mais en suis-je aussi sûr ? –, y retrouvant en tout cas la pression ressentie sur le terrain – au dehors en effet – où le patient vous précipite dans la vitesse et l’ubiquité, avec l’obligation, pour en saisir le drame, de ne pas brûler les étapes de la réflexion. C’était méritoire de m’y avoir suivi, et sympathique d’en faire état.

Je ne pouvais qu’apprécier cette relance du sujet, que l’argument proposait aux auteurs, en élargissant la perspective, sans éviter pour autant de pointer les questions difficiles. Et les réponses n’ont pas craint de se situer d’un point à l’autre d’un large spectre, de l’obstination « opératoire » à l’inspiration divine, ou d’interroger, ailleurs, par delà la fuite ou la défense d’une nécessaire et impossible rencontre, les exigences d’un amour qui s’ignore, venu des inconnues anaclitiques. Encore faut-il – et à quel prix ! – sauver cette relation à un objet condamné, au départ, d’être seulement ce qu’il est.

Et puisque le meilleur de la réflexion fait surgir d’autres questions, c’en est bien une, et pas la seule, qui court de l’un à l’autre texte. Se maintenir dans l’excitation, sans émarger au pulsionnel, mais en garder ce qu’il en faut, à peine, pour maintenir la pression. Ce qui est bien, en effet, spécifique de la manie. Car on sait comment la mélancolie se trouve lourdement arrimée par l’identification narcissique à un objet qui entretient l’excitation douloureuse de son être ; et que par l’incorporation, elle prend pied régressivement dans le pulsionnel, avec quelque chance de s’inscrire sur le chemin d’un travail mélancolique. Mais en plein air, si j’ose dire, invité par un des auteurs à ne pas y négliger pour autant cette identification narcissique, on comprend assurément mieux combien le montage est fragile pour conserver sa bonne humeur. Parce que dans une réalité tout à la fois nécessaire et contraire, ce n’est pas une sinécure pour le moi d’y garder son ambitieuse primauté, s’il faut pour s’en assurer en devenir « l’agent subalterne », pour reprendre un terme de B. Grunberger.

Même foncière contradiction qui nous est rappelée ailleurs par le terme d’ « objets infinis », mais aussi bien « mal finis », s’il est vrai, en effet, que l’objet a failli à renvoyer au narcissisme l’absolu de ses limites. Et puis cette mise à feu d’un préconscient qui, finalement, n’a pas toujours tant de choses à dire, puisqu’il s’agit avant tout de sauver du naufrage un système relationnel, qui ne vaut qu’à donner à la folie narcissique un semblant de raison.

On a également bien fait de nous laisser entendre que rien n’est si étonnant de ces revirements imprévus, de la douleur à la colère, dans les profondeurs topiques. Une indication qui mériterait d’être examinée, car la porosité des stades, dans ces zones matricielles, pourrait nous en dire davantage, pourvu qu’un zest d’objectalité, en y laissant sa griffe, nous aide à mieux comprendre comment peuvent se côtoyer le désespoir et l’illusion.

Voilà quelques notations, amicales et spontanées, mais qui sont bien insuffisantes au regard de l’élaboration des différents textes. Mais c’était seulement pour vous dire que la réussite de ce numéro tient à la relance de la réflexion, que chaque lecteur aimera poursuivre à sa manière sur ce sujet qui, grâce à vous, n’est pas clos.

Et vous redire aussi, chers collègues, l’assurance de mes sentiments de très cordiale amitié.

Augustin Jeanneau 

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La Société Psychanalytique de Paris (SPP) fait appel à vous tous pour réaliser son projet de s’installer dans un nouveau lieu, qui donnera corps aux buts qu’elle poursuit auprès des personnes intéressées à la psychanalyse et liées à la SPP.

Pour marquer cette nouvelle étape historique du développement de la SPP, Nathalie Joly donnera un spectacle de soutien à la SPP

Je ne sais quoi

d’après les chansons d’Yvette Guilbert et sa correspondance avec Sigmund Freud,

le dimanche 14 février 2016 à 17h, au Théâtre Adyar, 75007

“Un savoureux et très beau spectacle sur l’admiration musicale que Freud vouait à Yvette Guilbert” David Jisse, France Culture

Nous vous attendons tous pour ce temps fort.

Le 30 octobre 2014, la SPP a fait l’acquisition de nouveaux locaux situés au 21 rue Daviel dans le 13ème arrondissement de Paris. Ce nouveau lieu a vocation d’améliorer les services proposés aux membres, aux psychanalystes en formation et au public, et aussi de regrouper toutes les activités et services de l’association. D’importants travaux de rénovation, d’aménagement et d’accessibilité (pour les personnes à mobilité réduite) sont en cours. Ils vont durer jusqu’au début de l’année 2016. Les devis des travaux s’élèvent à 1.100.000€

Aujourd’hui, nous avons décidé de faire appel à vous, membres de notre communauté et amis de la SPP, pour nous soutenir et témoigner de votre engagement à nos côtés dans cette nouvelle étape qui nous rendra encore plus ouverts et présents pour vous tous. 70% du coût des travaux sont déjà acquis grâce aux dons venant de membres de l’association et de dons émanant de personnes extérieures amies de la SPP. C’est déjà une grande étape, et un remarquable témoignage de confiance et d’engagement. Le défi est de réunir maintenant les  30% manquants, soit 300 000€, en permettant à tous, praticiens, professionnels, chercheurs, particuliers ayant bénéficiés de la psychanalyse, public intéressé, etc… de s’associer à la SPP et à son projet « Au coeur de la psychanalyse ». Tous les dons comptent, et votre contribution, quel que soit son montant, contribue à rendre possible la réalisation des travaux.

En soutenant ce projet d’envergure, vous permettez :

- D’offrir de meilleures conditions d’apprentissage aux personnes en formation au sein des Instituts de formation à la psychanalyse - De développer le Centre de Consultations et de Traitements Psychanalytiques gratuits.  Unique en France, il est à la fois un lieu de consultations et de traitements qui reçoit gratuitement des patients adultes. C’est le seul service public original de soins et de formation psychanalytiques, ancré dans la cité et ouvert.

- De reloger la bibliothèque Sigmund Freud (BSF) qui rassemble 30.000 ouvrages et revues de psychanalyse des origines à nos jours. Elle est accessible à tous par son catalogue et son site : http://bsf.spp.asso.fr/

- D’offrir un nouvel espace à la Commission pour la psychanalyse avec l’enfant et l’adolescent (COPEA)

- De développer le pôle éditorial de la SPP, qui publie la Revue Française de Psychanalyse, les Monographies et Débats de psychanalyse, et les ouvrages édités par SPP Edition. Depuis sa fondation et au cours de son histoire, la SPP a bénéficié à plusieurs reprises de soutiens et de dons (en particulier de la Princesse Marie Bonaparte, mais aussi de plusieurs autres mécènes), qui lui ont permis de se développer.

Rejoignez le cercle des personnalités qui depuis près d’un siècle contribuent par leur soutien au rayonnement de la psychanalyse, Soutenez notre projet de réaménagement, et profitez du spectacle de Nathalie Joly.

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Éditorial par Denys Ribas

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Éditorial par Denys Ribas[1]

Ces attentats qui semblaient aveugles ont visé une jeunesse qui aimait et profitait de la vie dans la douceur du soir d’un été qui se prolongeait dans un quartier populaire. C’est la vie et l’amour de la vie qui est le crime puni de mort. En repensant au beau film Timbuktu d’ Abderrahmane Sissako – les enfants jouent au football sans ballon car le jeu est interdit, comme l’est aussi la musique – et aux cibles visées, on peut aussi envisager que jouer au football, écouter de la musique, danser entre hommes et femmes, se désirer, boire un verre au café ou dîner entre amis à une terrasse doivent disparaître car c’est précisément le plaisir qui est visé. Ces meurtres de sang froid, assassinats méthodiques nous glacent d’effroi.  On supprime en un instant une vie qui a eu besoin de tant d’amour pour se développer et devenir libre d’elle-même. Ceux qui les aimaient et les blessés seront marqués toute leur vie par la douleur.

Peut-être est-ce seulement que les guerres et les horreurs dont l’Europe était (presque) indemne depuis qu’elle s’était unie nous atteignent, alors qu’elles sont quotidiennes dans maintes parties du monde. Tous les citoyens se demandent comment résister à l’intimidation par la terreur sans payer un trop lourd tribut de renoncement à nos libertés. La radicalisation qui amène au terrorisme nous interroge, sociologiquement, économiquement, politiquement.

Les psychanalystes doivent de plus tenter de comprendre comment des jeunes gens en viennent à choisir de se tuer en tuant le plus de gens possibles. L’autodestruction et l’agressivité envers l’autre sont habituellement antagonistes dans la psyché. Leur mise en résonnance et en phase vers un même but est particulièrement dangereuse. Nous la connaissions dans la secte mortifère, avec l’effraction des limites psychiques et l’appropriation d’une toute puissance, l’aliénation à un leader qui prend la place de l’idéal du moi, dénaturé en Moi-idéal. Mais comment est-ce possible à distance par une propagande en images ? Quel naufrage psychique y expose ? Et pourquoi cette folie-là plutôt que la psychose, la décompensation psychosomatique, ou la mélancolie ?

Leurs attaques fanatiques remettent ainsi en cause le rapport à la mort de nos sociétés occidentales. « Not afraid » disent des pancartes au milieu des bougies autour de la statue de la République. Il serait plus juste d’écrire, « Afraid, mais vivant quand même, et surtout comme nous l’entendons ». On s’est souvenu ces derniers jours de la devise de Paris. Freud aimait celle de la Hanse : « Naviguer est nécessaire. Vivre n’est pas nécessaire[2] »

[1] Président de la SPP

[2] Actuelles sur la guerre et la mort

    
 

logopsy_Orange2.5 77e CPLF : Interpréter – Paris – 2017

La Société Psychanalytique de Paris (SPP)
L’Association Psychanalytique de France (APF)

avec la participation des Sociétés Psychanalytiques composantes du CPLF : Belge, Brésiliennes de
Porto Alegre (SPPA), Rio de Janeiro (Rio 2) et São Paulo (SBPSP), Canadienne, Espagnole,
Hellénique, Israélienne, Italienne, Portugaise, Roumaine, Suisse, SPRF
les Associations Psychanalytiques d’Istanbul, d’Italie, de Madrid
et l’Association Psychanalytique Argentine (APA), société associée au CPLF

annoncent le 77ème CPLF

INTERPRÉTER

Les rapports seront présentés par

Emmanuelle CHERVET (SPP) : Patient, et interprète Le domaine intermédiaire

Brigitte EOCHE-DUVAL (APF) : L’interprétation analytique, un acte subversif

MAISON DE LA MUTUALITÉ
24 rue St Victor 75005 PARIS
du 25 au 28 mai 2017
(pendant le grand week-end de l’Ascension)

 

Secrétaires scientifiques : Bernard Chervet, Marilia Aisenstein

Conseil du CPLF : Bernard Bensidoun, Josiane Chambrier-Slama, Elisabeth Dahan-Soussy, Sabina Lambertucci-Mann, Gérard Szwec, Evelyne Chauvet, Françoise Coblence, Laurent Danon-Boileau, Michel Vincent, Roland Havas, Daniel Irago, Maya Levi Garboua,  Isabelle Maitre-Lewy-Bertaut, Gérard Noir, Marina Papageorgiou, Martine Pichon-Damesin, Eva Weil

Pour l’APF : Bernard de la Gorce, Jocelyne Malosto, Patrick Merot,  Dominique Suchet, Philippe Valon

Directrice administrative : Evelyne Beddock

 

 

 

ANNULATION DU COLLOQUE DES MONOGRAPHIES

Colloque des Monographies

La Pensée

Approche Psychanalytique

Samedi 21 novembre 2015 de 8h45 à 18h

à l’Université Paris Descartes à Boulogne-Billancourt (92100)

affiche_PENSE_21Novembre15_BAT-page-001_sept 2015Programme_PENSE_BAT-page-002_sept 2015

 

 

Dialogue avec les auteurs 

Organisé par Evelyne Chauvet et Bertrand Colin

Dans la continuité des « Rencontres avec les auteurs » mais sous une autre forme, les soirées consacrées aux auteurs et à leurs livres, prennent un autre nom et deviennent : « Dialogue avec les auteurs ».

Organisés sous forme de dialogue entre un auteur et un ou plusieurs collègues (ou discutant dans une autre discipline, selon les cas), ces soirées se tiendront désormais au milieu des livres, dans une librairie, un lieu ouvert à un large public accueillant aussi des non-psychanalystes. Ils sont destinés à croiser les pensées, les auteurs de différentes sociétés, et peut-être ouvrir des perspectives de prolongement, sous forme de soirées-débats ou journée.

Nous attendons aussi de ces « dialogues » qu’ils permettent à un public élargi de faire connaissance avec un psychanalyste et son œuvre. Une façon de faire sortir la psychanalyse de ses murs, de faire circuler une pensée psychanalytique vivante et créative, et de favoriser pour un public intéressé, un contact avec des psychanalystes qui écrivent sur leur pratique, leur expérience, et leurs recherches.


Prochains Dialogue avec les auteurs 

  • Jeudi 30 mars 2017 à 20h 30 à la librairie le Divan

Denys Ribas pour la sortie de son livre Les Déliaisons dangereuses (Ed. Le fil rouge)

Couv Les déliaisons dangereuses_D. RIBAS 2

 

 


Informations pratiques :

Le Divan

Librairie le Divan

203 avenue de la Convention à Paris 15e

    
 

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Au Square Centre des Congrès de Bruxelles

du 5 au 8 mai 2016

76e Congrès des Psychanalystes de Langue Française : Le moi inconscient

 

François Richard

DISCUSSION DE LA CONFÉRENCE DE JACQUELINE SCHAEFFER

Jacqueline Schaeffer, dans sa belle conférence, reprend ses idées sur l’identité et la sexualité féminine pour les prolonger sur un point précis qu’elle n’avait pas encore discuté de façon aussi approfondie jusqu’alors. Sa proposition selon laquelle il y aurait des destins différents de « la dépression » au masculin et au féminin m’a frappé d’emblée. Elle souligne une évidence que personne n’avait suffisamment repérée : ce que l’on appelle dépression est présenté la plupart du temps comme un syndrome pour ainsi dire asexué et il en va de même pour beaucoup d’autres catégories nosologiques. Pourtant le sens commun perçoit intuitivement une mélancolie et une plainte propre aux femmes. Dans le champ de l’adolescence que je connais bien, beaucoup de collègues parlent des pathologies propres à l’adolescence, indifféremment pour les filles et pour les garçons, sauf par exemple Bernard Brusset qui en tient compte. André Green disait il y a quelques années que la sexualité tendait à disparaître des théories des psychanalystes.

Comme le dit Jacqueline Schaeffer, la dépendance, que l’on trouve au cœur de nombreux états dépressifs, peut devenir une occasion de revivre et d’analyser les avatars de la relation première à la mère. Cela suppose prendre le risque d’une certaine régression. Dans le troisième chapitre des Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud montre bien comment à l’adolescence le moi certes rencontre la personne ou l’objet total, mais doit alors faire le deuil des objets partiels infantiles qui étaient vécus comme s’ils étaient totaux. Rien ne garantit que ce passage et que cet échange se fasse harmonieusement et cela peut être parfois source d’une dépressivité chronique. Ce type de frustration prégénitale aurait-elle à voir avec la spécificité de la dépression féminine dont parle Jacqueline Schaeffer ?

J’aime bien l’évocation, dans cette conférence, de la femme qui passe sa vie « à attendre ». Mais est-il si certain que cela que les sensations orgastiques n’existent pas chez la petite fille ? Il y a des auteurs qui réfutent cette hypothèse. L’attente est sans doute une excitation douloureuse, celle d’avoir été séduite et abandonnée. Cette situation peut permettre paradoxalement l’advenue d’une « seconde latence » à l’adolescence. On peut la rencontrer aussi chez certains hommes facilement amoureux et dépendants de l’objet. Certes la fille connaît des vécus authentiques d’incorporation, plus que le garçon, mais certains garçons sont très proches de leurs mères. Il faut néanmoins reconnaître cette particularité du corps à corps fille/mère qui peut tourner à la haine, ou à des confidences sans fin, sortes d’addiction à la parole.

Il faudrait, dit Jacqueline Schaeffer, que se constitue un objet interne mais le paradoxe n’est-il pas alors que la fille tombe dans une dépendance non plus à sa mère mais à une imago interne totalitaire dont il faudra qu’elle s’émancipe à son tour, par une adolescence difficile, par une psychanalyse ?

Green à propos du travail du négatif parlait de la confusion entre désirer et être désiré, on peut ajouter ici la confusion entre aimer et être aimé(e). Jacqueline Schaeffer illustre ceci avec des exemples cliniques très pertinents où l’on voit bien la condensation puis la confusion entre perte objectale et perte narcissique.

Est-il bien sûr que la dépression au masculin, du côté des angoisses d’échec et de castration, soit moins dramatique ? Pauvres hommes qui ont un corps mais « pas de chair » ! Est-ce que ce n’est pas pire ou au moins équivalent à l’envie du pénis ? On retrouve ici les hypothèses de Jacqueline Schaeffer sur la jouissance féminine qui peut devenir très importante à condition que le moi accepte activement une bonne passivité, une passivité en fait très active.

La discussion conclusive sur la tension entre d’un côté l’identification primaire à la mère et d’un autre côté l’exigence de s’individuer et de s’autonomiser, mériterait d’importants prolongements et ouvre des perspectives nouvelles.

Publié le 21 juillet 2015

 

Conférence du 12 février 2015

A partir de La crainte de l’effondrement[1]

Denys Ribas

Point de départ clinique : un non traumatisme.

Mon illustration portera sur la dernière séance d’une psychothérapie, séance dont la particularité est que la patiente n’y est pas venue.

Dans sa psychothérapie en face à face, B., une grande femme brune un peu trop corpulente – mais sa taille en augmentant l’effet – se trompe répétitivement lorsque je m’absente une semaine lors des congés scolaires : elle ne vient pas quand je suis là, se heurte à une porte close la semaine suivante et ne vient pas la semaine qui suit. Boude-t-elle alors ou une passivité de mort se montrait-elle déjà face au sentiment d’un combat perdu d’avance pour qu’elle reste investie… Pourtant cette femme chaleureuse et spontanée investit quant à elle bien son traitement et y est agréablement associative. Elle compte sur sa psychothérapie pour quitter l’aspect commercial où elle réussit dans son métier et y passer du côté créatif par l’écriture. Elle souhaite aussi arriver à renouer un lien de couple durable.

Elle apporte un souvenir-écran de son enfance, à l’époque de l’apprentissage de la lecture. Elle n’avait pas fait signer par sa mère le reproche écrit à l’encre rouge dans son cahier d’écolière par l’institutrice et se souvient de son immense soulagement lorsque sa mère lui dit le matin qu’elle était malade et n’irait pas à l’école pour quelques temps. C’était une étrange maladie. Il n’était pas nécessaire de rester au lit, mais il ne fallait pas passer devant la fenêtre du couloir de la salle de bain, trop exposée à un tireur embusqué. La bataille d’Alger avait commencé.

B. se souvient de sa tortue qui lui tenait compagnie et sur la carapace de laquelle étaient peintes en bleu blanc rouge les lettres OAS. Elle a été assez heureuse que l’exil dont ses parents ne sont toujours pas remis lui permette de faire ses études à Strasbourg et ne partage pas leurs idées politiques. Il ne lui serait pas venu à l’idée de se considérer comme traumatisée. Nous élaborerons sa surprise que ses parents soient restés quelques semaines de plus ensemble dans le danger après avoir organisé le départ de leurs deux filles, dégageant la scène primitive des urgences matérielles du rapatriement.

Sa culpabilité et son hystérie – le rouge de l’encre a déplacé le rouge du sang des victimes – ont opéré des reliaisons protectrices du traumatisme de l’exode, de l’impuissance devant la catastrophe dans un sentiment familial de trahison.

Pourtant, et justifiée en apparence par la conjoncture économique défavorable à l’époque, son évolution professionnelle tourne dans un premier temps à la catastrophe avec une longue période de chômage. Elle réalisera cependant finalement son projet.

Sur le plan affectif l’investissement de son corps et le fait de mieux assumer ce qui en elle excite les hommes va lui permettre des aventures… mais pas au-delà, en tout cas pas la possibilité de construire un couple et une famille. Le temps passe et l’horloge biologique n’ignore pas la temporalité, amoindrissant l’espoir d’avoir un enfant. Trahison des promesses du travail analytique ? Peut-être aussi ma patiente sait-elle avoir une passivité de vie qui lui permet de s’offrir à l’autre, mais elle est aussi parfois un peu trop passive quand ses amants la désinvestissent… passivité de mort.

Pourtant B. continue son élaboration et parle de ses fringales, proches d’épisodes boulimiques qu’elle refusait jusqu’ici de combattre pour ne pas renouer avec les persécutions de sa mère, petite et menue, à l’adolescence, qui voulait qu’elle soit mince pour séduire un mari. Elle va reconstruire les raisons de certaines obsessions maternelles. L’abord de ces différents empiètements psychiques me semblait témoigner d’un authentique travail analytique et lorsque B souhaita terminer son traitement, cela me sembla une bonne idée. Un mois avant l’arrêt, B s’effondra et nous poursuivîmes les séances pendant un an qui permirent d’élaborer les aspects négatifs ainsi révélés et en particulier sa déception amoureuse envers moi qui ne lui ai offert ni le mariage, ni l’enfant espéré. Investissant un projet d’achat d’appartement qui cette fois serait à son nom – elle habitait jusque là un studio appartenant à ses parents – elle souhaita à nouveau arrêter et cela me sembla à nouveau favorable, avec cette prise d’indépendance assez richement évocatrice. À l’avant dernière séance, B. arriva en larmes, rien n’allait plus. Il me sembla que c’était une réplique du séisme de l’année précédente, plutôt qu’un nouveau séisme et je le lui dis, maintenant le principe que la prochaine séance serait la dernière et pensant pouvoir compter sur cette séance de fin. Évidemment, elle ne vint pas et ne répondit pas à deux courriers…

La répétition a-t-elle gagnée, et laquelle ? Ma patiente s’est-elle débrouillée pour que je lui oppose une fin de non recevoir, qu’on lui impose in fine à nouveau de partir sans avoir le choix, comme dans son enfance. Ou n’a-t-elle pas supporté que je refuse de continuer à réincarner une mère un peu maquerelle qui veut en apparence rendre sa fille désirable pour un homme mais est en même temps complice, de par l’échec de celle-ci, du fait qu’elles ne se quitteront pas… C’est alors la fixation homosexuelle à la mère qui aurait été la plus forte.

Je n’ai pas le sentiment que cette rupture ait le sens de garder le lien par la dette restée en suspens – ce qui accroîtrait la dimension parentale. Il me semble plus que cet acte agit une destruction irréversible du lien, dans la répétition d’un départ définitif sans au-revoir ni adieu.

Dans cette hypothèse, la séparation a-t-elle réactivé une désintrication trop poussée, révélant la dimension adhésive méconnue par moi, et libérant une pulsion de mort désobjectalisante ? Et que reste-t-il alors pour ma patiente de l’objet analytique et du travail accompli. Ou simplement y a-t-elle gagnée son indépendance, par une guerre éclair de libération menée et gagnée contre moi ?

Interroger l’activité et la passivité est ici précieux. Si dans l’enfance, sa passivité fut dans la réalité totale face aux « évènements » d’Algérie, comme on disait, et aux silences des adultes et des autorités sur la faillite de leurs engagements, elle est active dans le mode de départ qu’elle m’impose et la spoliation d’argent assez symbolique qu’elle m’inflige. Loin d’être une victoire du masochisme – j’obtiens le rejet et je vomi l’analyse – c’est peut-être alors une identification réussie à l’agresseur qui permet ici, comme souvent, une sortie sadique du traumatisme. Donc une intrication pulsionnelle et une dérivation externe de la destructivité. Elle a effectivement réussi à me châtrer de mon sentiment d’avoir bien travaillé, c’était peut-être le but, mais elle m’a aussi suffisamment marqué pour que je me souvienne d’elle aujourd’hui pour ce travail, blessant ma confiance dans sa confiance et laissant une trace dans mon narcissisme professionnel, médium pas si malléable que cela. Ou plutôt médium vivant qui, comme la peau lors d’un tatouage, fait mal quand on y inscrit une trace, convoquant l’économie masochique de l’analyste. Si c’est le cas, alors tant pis pour le narcissisme, c’est plutôt une bonne version.

Quelques années plus tard, je recevrai une carte, avec une marque de gratitude. Postée d’un autre pays…

Citer ce matériel clinique est aussi pour moi l’occasion de souligner combien les conséquences de la guerre d’Algérie continuent de faire  l’objet d’un déni dans la mémoire française, mais aussi dans les travaux psychanalytiques. Une catastrophe encore pas totalement advenue et confrontée ? [2]

Winnicott et la crainte de l’effondrement

En anglais: breakdown, qui évoque la panne de l’automobile par l’idée de rupture d’un mécanisme ou de manque d’énergie, est utilisé pour décrire la santé qui s’altère, décline, la raison qui sombre, la personne dont le discours s’arrête court ou qui fond en larmes ou tombe malade de fatigue, s’écroule, s’effondre et parvient ainsi à l’arrêt cornplet. D’aprés The concise Oxford dictionary,  “ Breakdomn : collapse, stoppage ; failure of health or power ”. (N. d T.)

Fear of breakdown propose une compréhension nouvelle de ce symptôme que présentent certains patients, et qui apparaît au cours de l’analyse, parfois en ayant longtemps été masqué, lorsque la dépendance s’est installée. Breakdown est convoqué pour signifier qu’il s’agit moins d’une défense que de l’état impensable sous-jacent à l’organisation d’une défense. Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui « est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. » Winnicott donne alors sa version de la Hilflosichkeit : Mais le moi ne peut s’organiser contre l’échec de l’environnement dans la mesure où la dépendance fait partie de la vie. »

Cette dépendance est absolue au début de la vie.

Les agonies primitives (angoisses disséquantes primitives) prennent plusieurs figurations :

  • Retour à un stade de non-intégration. (défense : dépersonnalisation)
  • Tomber à jamais (défense : self-holding)
  • Perte de la complicité psychosomatique, échec de l’installation dans le soma (défense : dépersonnalisation)
  • Perte du sens du réel. (défense : recours au narcissisme primaire, etc)
  • Perte de la capacité d’être en relation avec les objets (défense : états autistiques, relation exclusive avec les auto-phénomènes)

Il est intéressant de voir que Winnicott convoque immédiatement les défenses correspondantes et il précise que la maladie psychotique n’est pas l’effondrement mais la défense qui protège souvent avec succès de l’agony primitive.

Il expose alors sa proposition : « Je soutiens que la crainte clinique de l’effondrement est la crainte d’un effondrement qui a déjà été éprouvé. C’est la crainte de l’angoisse disséquante qui fut, à l’origine, responsable de l’organisation défensive que le patient affiche comme un syndrome pathologique. »

Winnicott affirme qu’il y a des moment où un patient a besoin qu’on lui dise « que l’effondrement, dont la crainte détruit sa vie, a déjà eu lieu. C’est un fait qu’il porte lointainement caché dans l’inconscient. » (p.209).

Remarquons que Winnicott rejoins sans le dire le tournant freudien des années 20 et la seconde topique : en effet cet inconscient n’est pour lui pas celui, refoulé, de la névrose (et de la première topique), ni de la neurophysiologie que Freud prend en compte, ni l’Inconscient collectif de Jung ; « …inconscient veut dire que le moi est incapable d’intégrer quelque chose, de l’enclore. Le moi est trop immature pour rassembler l’ensemble des phénomènes dans l’aire de l’omnipotence personnelle. » (p.210).

Remarquons un mot qui n’est pas dit : « contenance ». On sait – et combien je le regrette – que Winnicott et Bion n’ont jamais confronté leurs pensées. Le texte semble avoir été écrit  – en plusieurs temps – dans les années 62-65, et avant la mort de Winnicott selon Masud Kahn.

« Ici il faut se demander pourquoi le patient continue d’être tourmenté par ce qui appartient au passé. La réponse doit être que l’épreuve de l’angoisse disséquante primitive ne peut se mettre au passé si le moi n’a pu d’abord la recueillir dans l’expérience temporelle de son propre présent, et sous le contrôle omnipotent actuel (qui prend la fonction de soutien du moi auxiliaire de la mère [l’analyste]).

Autrement dit, le patient doit continuer de chercher le détail du passé qui n’a pas encore été éprouvé. Il le cherche dans le futur, telle est l’allure que prend sa quête.

Sauf si le thérapeute peut travailler avec succès parce que pour lui ce détail est déjà un fait, le patient doit continuer de craindre de trouver ce qu’il cherche compulsivement dans le futur.

D’un autre côté, si le patient est prêt à accepter cette vérité d’un genre bizarre que ce dont il n’a pas encore fait l’épreuve s’est cependant produit dans le passé, la voie est alors ouverte pour pour que l’angoisse disséquante soit éprouvée dans le transfert, en réaction aux faillites et aux erreurs de l’analyste. Le patient peut se débrouiller avec ces erreurs, quand elles sont à dose raisonnable ; quant à chaque faillite technique, le patient peut la mettre au compte du contre-transfert. Autrement dit, il recueille peu à peu la faillite originelle de l’environnement facilitateur dans l’aire de son omnipotence et dans l’expérience de l’omnipotence propre à l’état de dépendance (fait transférentiel).

Tout cela est très difficile, c’est douloureux, cela prend du temps, mais en tous cas ce n’est pas vain. Ce qui est vain, c’est l’autre choix, que nous allons maintenant considérer. » (p.210-211).

Discussion :

  1. Remarquons tout d’abord que la traduction par Gribinski de agony par angoisses disséquantes st inventive et pas du tout neutre. Elle évoque ce qui est mis en pièces – pulsion de mort – que c’est l’angoisse elle-même qui clive et morcèle, avec cette curieuse association inverse : on dissèque un mort. La mort est déjà arrivée.

Primitive Agonies. Comme il n’existe pas d’équivalent réellement satisfaisant pour agony qui désigne généralernent une angoisse extrême, proche du supplice (mais on peut aussi parler d’agony of joy), nous nous en sommes tenus au terme d’agonie. On pensera ici au sens originel du mot : lutte, d’où dérive une angoisse, une agitation de l’âme, une profonde détresse, qui ne sont pas nécessairement liées, comme dans le sens actuel courant, à la mort (N. d. T.)

 

Je pense plutôt qu’agony qui n’a pas exactement en anglais le même sens de fin de vie qu’en français exprime un éprouvé agonique sans aucun sens. Ce concept a été repris par Tustin qui décrit les terreurs associées au « trou noir », à un effroi sans nom (Bion) en précisant : « La peur réaliste de mourir paraît bien pâle à côté de ces affres. » (Autisme et psychose de l’enfant, P.37). En effet ce vécu d’anéantissement est antérieur à toute représentation du temps, et donc un effroi sans fin.

Winnicott le précise c’est un état impensable contre lequel la défense est organisée. On peut alors y relier le chemin qui amène André Green à la position phobique centrale, de priorité donnée à l’évitement d’une douleur psychique

2. Soulignons que Winnicott écrit : « Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui « est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. »

Alors que Winnicott est un adversaire convaincu de la pulsion de mort, avatar pour lui du péché originel, c’est à Benno Rosenberg que je vais faire appel, concernant cette théorie de l’angoisse. Celui-ci a consacré beaucoup de son travail à tenter de pousser plus loin que Freud n’avait pu le faire lui-même la mise en cohérence de la métapsychologie avec la seconde théorie des pulsions et l’introduction de la pulsion de mort. Alors que justement, Inhibition symptôme et angoisse, avec la nouvelle théorie de l’angoisse, angoisse signal et non plus transformation directe de la libido, semble revenir en arrière.

Son livre Le moi et son angoisse, qui vient d’être heureusement réédité aboutit à centrer l’angoisse dans le moi « le moi est le lieu de l’angoisse » et à comprendre le signal d’angoisse comme la réaction défensive du moi devant la menace de la pulsion de mort sur son unité, qu’il désigne comme un préclivage. L’angoisse névrotique reste alors déclenchée par la libido, dans la mesure où celle-ci ouvre un conflit déchirant pour ce pauvre moi condamné à servir ses trois maîtres inconciliables : le ça, le surmoi et la réalité. On voit combien cette conception rejoint en fait celle de Winnicott au delà de leur désaccord sur la pulsion de mort.

Dans une logique interne B. Rosenberg arrive à une aporie quend il pense la naissance du moi :,comment la pulsion de mort séparatrice qui permet donc qu’une partie du ça survinvestie libidinalement se différencie du ça, ne va pas immédiatement après la mettre en pièce. Là ou Freud fait appel au père de la préhistoire et à la philogénèse, je crois que la solution est du côté de Winnicott et Bion : l’investissement par l(obejt est intricateur des pulsions de l’enfant.

Cela s’éloigne aussi de la pensée habituelle de Mélanie Klein, qui postule une existence d’emblée du moi et donc pense que la pire angoisse de morcellement. Mais celle-ci est une horreur qui se représente à celui qui la subit. Cependant j’avais retrouvé en m’intéressant au démantèlement autistique que Mélanie Klein suivait Ferenczi dans une note [3]:

« Ferenczi, dans Notes et fragments (1930), suggère que tout être vivant a tendance à réagir aux stimuli désagréables par la fragmentation, qui pourrait être une expression de la pulsion de mort. Il est possible que des mécanismes complexes (les organismes vivants) ne puissent se maintenir comme entités que sous l’influence des conditions extérieures. Quand ces conditions deviennent défavorables, l’organisme tombe en morceaux. » p297, n.1.

Or c’est justement à l’aube de la construction psychique dans une interdépendance totale avec l’environnement que Winnicott se situe.

Je ne suis pas le seul à lire Winnicott en pensant en seconde théorie des pulsions. André Green a montré la profondeur de sa clinique et de ses interrogations qui ont nourri sa propre théorisation. Ainsi le célèbre article La mère morte est dans la ligne de la Crainte de l’effondrement. André Green va souligner quant à lui l’excitation qui s’installe au bord du trou laissé par le désinvestissement par l’objet.

3 Une autre répétition

Winnicott subvertit en revanche la répétition comme base d’un au delà du principe de plaisir en lui donnant sens : une quête compulsive dans le futur.

-        Elle est espoir d’une autre issue

-        Elle inverse le cauchemar de la névrose traumatique qui voit revenir à l’identique un éprouvé

-        Elle est espoir d’accomplissement  du non advenu

On est très loin de la répétition comme instinct de l’instinct, socle des deux pulsions pour Francis Pasche, et beaucoup plus proche de certaines positions de René Roussillon sur le transfert par retournement. (ce qu’illustre très bien mon introduction clinique)

Winnicott décrit alors « L’analyse pour rien »

L’analyste et le patient « prennent du plaisir à l’analyse d’une névrose, mais en réalité il s’agit d’une maladie psychotique et le plaisir vient d’une connivence. […] Mais chacune des avancées se termine en ravage. Le patient met la chose en morceau et dit : “Et maintenant ?”  » (p.211).

Winnicott comprend que l’on ne puisse blâmer les deux protagonistes de remettre à plus tard le dénouement essentiel. Mais c’est pour ajouter avec une férocité certaine : « À moins bien sûr qu’un analyste ne taquine le poisson psychotique avec la très longue ligne de la névrose, en espérant ainsi éviter de l’attraper à la faveur d’un coup du destin, comme la mort d’un des deux membres du couple ou la faillite financière du patient.)

Dans l’hypothèse favorable où analyste et patient souhaitent vraiment terminer l’analyse : « Hélas ! il n’y a pas de fin que l’on ait touché le fond, et que l’on ait fait l’épreuve de la chose la plus redoutée. » L’effondrement physique ou psychique est une possibilité, mais il importe que s’y associe compréhension chez l’analyste et insight du patient, et de nombreux patients « sont des personnes de valeur et ne peuvent se permettre de s’effondrer, c’est-à-dire de se retrouver à l’hôpital psychiatrique. » (p.211)

Je pense au héros de l’Arrangement d’Elia Kazan, dont la vie de publicitaire à succès professionnels et extraconjugaux, de « Mad Men »,  se réoriente vers une possibilité d’aimer après un accident peut-être suicidaire un passage par une hospitalisation psychiatrique…

Winnicott souligne alors que l’effondrement a pu avoir lieu vers les débuts de la vie du sujet : « Le patient doit  s’en “souvenir”, mais il n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu, et cette chose du passé n’a pas encore eu lieu parce que le patient n’était pas là pour que cela ait lieu en lui. Dans ce cas la seule façon de se souvenir est que le patient fasse pour la première fois, dans le présent c’est à dire dans le transfert, l’épreuve de cette chose passée. Cette chose passée et à venir devient alors une question d’ici et maintenant, éprouvée pour la première fois. »

Il pose alors une équivalence avec la levée de refoulement dans l’analyse freudienne classique des névrosés.

Remarque : quel statut pour les traces mnésiques de ces souvenirs, en attente d’un moi pour les éprouver :

La question théorique est donc ailleurs et elle est fondamentale : quel est

le heu psychique où ont été conservées les traces mnésiques du patient?

Quelle était la nature du processus qui les rendaient indisponibles ? Refoulement

: non. Déni et clivage : probablement pas ; forclusion non plus : rien ne

fait retour du dehors. Répression ? C’est la réponse de Claude Smadja, cohérente

avec tout son travail théorique. Pourtant, je suis un peu gêné par la

force hégémonique de cette répression qui à mes yeux impliquerait plutôt une

organisation trop rigide qu’une désorganisation.

De ce fait il me semble intéressant de revenir au parallèle avec la métapsychologie

des états autistiques et à la notion de clivage passif du démantèlement.

Le démantèlement est d’ailleurs une désorganisation réversible. Le clivage

passif est désinvestissement pur du lien : il ne crée pas de frontière, il

n’est pas solution de continuité comme le clivage actif (André Green l’a souligné).

On comprend mieux alors le paradoxe et l’imperfection de la formulation

de ma question : chercher un lieu suppose un espace conservé, espace à

l’unité évidente et aux propriétés intactes. Mon hypothèse suppose que les

Le lieu perdu des traces retrouvées 1611

deux sont alors faux : l’évidence d’un espace psychique (avec son hétérogénéité

Ics/Cs, ses différenciations ça, moi et surmoi) est perdue ; la tri-dimensionnalité

qui permettait de contenir des objets laisse la place à la bidimensionnalité

et au collage.

Le paradoxe se dénoue à mes yeux ainsi : ce ne sont pas les traces qui

sont perdues, mais la topique 1,moins les contenus que les contenants.

D’autres applications sont alors proposées : La crainte de la mort et le vide.

Winnicott applique à la crainte de la mort sa thèse, faisant référence aux religions qui la dénient en enseignant qu’il y a une vie après la mort. Lorsqu’un patient est la proie d’une crainte particulièrement importante de la mort, il y voit une compulsion : celle de la mort qui a eu lieu sans être éprouvée.

À  ce moment de son texte, Winnicott fait appel à un poète, comme chaque fois qu’il rejoint dans la clinique un  au-delà du principe de plaisir qu’il refuse dans l’œuvre freudienne, en appelant à John Keats et son Ode to a Nightingale, qui le décrit comme « half in love with easefull Death » À demi épris de la mort apaisante, facile. Michel Gribinski propose « presque amoureux de la mort tranquille. »

Mais dans son commentaire il refuse justement cette pente douce vers la mort comme une attirance humaine – comme dans un film de Bresson- : « [Keats] désirait avec ardeur, selon l’idée que j’avance ici, la quiétude qui serait la sienne s’il pouvait se “souvenir” d’avoir fait l’épreuve de mourir ; mais pour se souvenir, l’épreuve était à faire maintenant. » Mais lorsqu’il nous propose ainsi ce démenti, c’est pour prendre alors l’exemple de la patiente schizophrène qui lui demandait : « Tout ce que je vous demande est de m’aider à me suicider pour la vraie raison et non pour la fausse. »  et il ajoute : « Je n’y ai pas réussi et elle s’est tuée en désespérant de trouver la solution. Son but, je le vois maintenant, était d’obtenir de moi que je formule qu’elle était morte dans sa petite enfance. À partir de cela je pense que nous aurions pu, elle et moi, lui permettre d’ajourner la mort de son corps jusqu’à ce que l’âge affirme son droit. » (p.213).

Cette mort est l’équivalent d’un anéantissement arrivé à une époque où le moi « était trop immature pour en faire l’expérience ». Pour cette patiente il convoque une panique maternelle après la naissance et des complications obsétricales graves lors de celle-ci liée à un placenta prævia non diagnostiqué – donc des perturbations néonatales. La continuité d’être du patient fut interrompue par les réactions infantiles à l’empiétement : « c’était des facteurs de l’environnement que des défaillances de l’environnement facilitateur autorisèrent à empiéter. » (p.213).

Notons que Winnicott, si l’on croit la correspondance et les indiscrétions  de son analyste Strachey avec sa femme, cherchait à retrouver pour lui-même des traces de l’époque de sa naissance, avec la possibilité d’avoir alors uriné sur sa mère, pour tenter d’élucider ses difficultés sexuelles…

Le vide

Le passage sur le vide montre en revanche un Winnicott soulignant la nécessité d’accepter le vide pour qu’une réceptivité authentique puisse advenir en reliant ceci pour une patiente qui s’exclamait : « Rien n’arrive dans cette analyse ! » à des sensations de nature sexuelles et féminine, ressenties fugacement et qui s’évanouissaient. On voit qu’il ne dénie ici en rien le sexuel du féminin – à l’opposé de ce que pourrait faire penser le concept du « féminin pur » dans les deux sexes, première expérience de l’Être[4]. Il ne va cependant pas jusqu’à évoquer une connaissance précoce du vagin à propos de ces « sensations senties » (She had been feeling feelings.).

On pourrait penser qu’il se situe alors dans un transfert maternel quand il se sent « …dans le transfert, bien près d’être la cause actuelle de l’avortement de sa sexualité féminine ». Mais l’analyse fait alors apparaître un père absent qui lorsqu’il devint présent refusa le Self féminin de sa fille, qui ne pouvait lui offrir « rien de masculin qui fut stimulant ».

Il souligne que plus qu’un traumatisme, c’est plutôt que l’absence de quelque chose qui aurait dû se produire : « Tout ce à quoi se ramenait son expérience était de remarquer que quelque chose aurait pu être. »

Nous ne suivrons pas tout à fait Winnicott dans son affirmation d’une trace non traumatique, de non advenue…

En fait comme lorsque l’analyste construit et actualise la mère folle qui entend une fille alors qu’elle a un garçon dans l’article qui se termine par le féminin pur, c’est bien l’absence physique puis l’homosexualité narcissique du père qui est proposée comme traumatique. Cette implication parentale découverte dans le transfert – avec sa part d’accusation sur la réalité de la carence de l’environnement – est bien sûr beaucoup plus riche qu’un constat du rien de la patiente comme absence de pénis et castration…

Winnicott revient ensuite au vide et le relie à des problématiques plus graves d’avidité compulsive ou folle/ou d’anorexie, et d’impossibilité d’apprendre :

« Au fondement de tout apprentissage se trouve le vide (cela vaut aussi pour ce qui est de manger). Mais si le vide n’a pas été éprouvé comme tel au début, alors il se transforme en un état à la fois redouté et compulsivement recherché. » (p. 215).

On voit combien Winnicott rejoint la métapsychologie freudienne et une conception pulsionnelle du fonctionnement psychique en récusant un langage en pulsions partielles. Il n’est pas le seul à s’exprimer cliniquement – René Diatkine aimait ainsi à dire : « La lecture se mange. »  Mais il revient aussi à l’un des ses apports essentiels qui le démarque de Mélanie Klein : la psyché connaît un état primitif de non-intégration, avant toute angoisse de morcellement, qui permet des éprouvés en union avec la psyché de l’objet primaire – sans qu’il n’y ait alors aucune idée de l’union . La capacité de retrouvailles possibles avec ce registre lui semble un pré-requis à la créativité humaine.

Il termine son texte en soulignant  « qu’il n’y a qu’à partir de la non-existence que l’existence peut commencer » convoquant alors narcissisme primaire, développement psychosomatique et développement du moi, et situant temporellement se développement du sujet à partir d’une racine du moi « … bien avant quoique que se soit qui pourrait pratiquement porter le nom de Self. »

Rappelons en effet qu’un self implique non seulement une unité topique mais aussi une continuité temporelle acquise.

Retour à l’origine. Scène primitive et fantasme d’autoengendrement

Enfin, Winnicott, qui récuse le caractère conservateur des pulsions et le retour à l’inanimé, y voyant un avatar du péché originel, fait cependant appel au poète T.S. Eliot en exergue de son autobiographie :

‘Costing not less than everything’

‘What we call the beginnig is often the end

And to make an end is to make a beginning.

The end is what we start from.’

“ Coûtant rien de moins que tout. ”

“ Ce que nous appelons le commencement est souvent la fin

Et faire une fin, commencer

La fin, c’est de là que nous partons. ”

 

Le caractère circulaire de la temporalité, présent dans le bel article – posthume – de Winnicott n’est pas sans interroger la possible valeur défensive du mortifère en face de la scène primitive, à moins que cela n’en révèle au contraire une censure de l’amante mortifère. – L’objet mort ou le narcissisme blessé de la mère qui désinvestit l’enfant peuvent-ils être investit par l’enfant ?

Une autoanalyse ?

Adam Phillips signale que Winnicott a envoyé à l’âge de 67 ans un poème The Tree [5] – l’arbre – à son beau-frère, référence à l’arbre de la maison de son enfance dans lequel il aimait faire ses devoirs et qui contient  les vers suivants[6] :

Ma mère sous l’arbre pleure

                                            pleure

                                            pleure

C’est ainsi que je l’ai connue

Un jour, étendu sur ses genoux

Comme aujourd’hui dans l’arbre mort

J’ai appris à la faire sourire

A arrêter ses larmes

A abolir sa culpabilité

A guérir sa mort intérieure

La ranimer me faisait vivre

 

 




[1] Winnicott D.W. (non daté), Fear of Breakdown, in Psycho-Analytics Explorations, Karnacs Books, 1989, trad. Fr  par Michel Gribinski, in : La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, pp : 205-216. Gallimard, 2000.

[2] RIBAS, D. Destins de la fracture algérienne dans la mémoire française / in Revue française de psychanalyse, vol. 72, n° 4 (2008)

 http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFP_724_1069

[3] 1946, pp. 296-7 ;Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, p. 279 de la trad. française, in : Développement de la psychanalyse, PUF.

[4] Winnicott D.W. (1971)  Le clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chezla femme. in : Jeu et Réalité. Gallimard, 1975, pp : 101-119.

[5] Mother below is weeping / weeping / weeping / Thus I knew her // Once, stretched out on her lap / as now at dead tree / I learned to make her smile / to stem her tears / to undo her guilt / to cure her inward death / To enliven  her was my living.

[6] Trad. Marie-Claire Durieux

Publié le 21 juillet 2015

Du Côté des Livres n°28

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Du Côté des Livres n°28, mai 2017 est en ligne 

 

 

 

 

Le silence et l’élaboration psychique

François Duparc

La question du silence et de sa valeur, élaborative ou non, est un enjeu central pour la technique de la libre association en psychanalyse. Comme l’a écrit Josiane Chambrier-Slama (« Travail du négatif, silence et élaboration » : ci-joint) dans son intervention sur le silence et l’élaboration, la clinique de l’analyste est émaillée “de silences de nature différente, qui scandent le processus d’élaboration, tant du côté du patient, que du côté de l’analyste.”

Du côté du patient

Au début de la cure, le patient se voit expliqué la règle du “tout dire”, mais ce ne doit pas être un impératif catégorique, au service d’une transparence totale, comme si l’analyste était une mère intrusive qui voudrait tout savoir.

La parole et le silence alternent, normalement, et “le silence est habité par des mots, ne serait-ce que de façon potentielle”, nous dit Nicole Carels, dans un article de qualité sur ce thème (1982, repris en 2007). “Il ne s’agit pas de parler de choses et d’autres, mais de laisser libre cours à l’intériorité, à ce qui justement est tu dans les conversations ordinaires”, comme le dit pertinemment David Le Breton dans son étude sur le silence (1997), à propos du silence en psychanalyse.

Par moments, le patient peut avoir un peu de mal à parler, à se confier à la parole ; il rencontre une gène, ou adopte un silence hystérique face à un matériel sexuel refoulé, ce qui traduit un conflit entre un désir de séduction et un interdit, entre des attitudes de provocation masculine et de réceptivité féminine. Mais ce silence, simple “respiration de la parole” (F.Duparc 1988), permet néanmoins l’expression de l’affect. Il est donc de bon augure pour la mise en place du transfert et le travail analytique.

Ce type de silence permet en effet l’émergence du corps et de l’affect à l’intérieur du discours, et rend possible le travail de liaison et d’élaboration de l’analyse, grâce à une résonance entre les différents niveaux de la représentation : la parole qui se tait, la mimique ou les émotions, les mouvements du corps sur le divan, puis l’émergence du rêve sous la forme d’images ou de rêveries, et sa reprise par le langage. À ce niveau, le silence est une forme métaphorique du sommeil qui permet l’émergence des rêves, et le désir de les raconter au réveil à un interlocuteur de choix, pour leur donner sens. C’est l’aspect dynamique de la régression, qui entraîne en après-coup une élaboration des traumatismes, des souvenirs refoulés, et l’émergence du désir.

Mais le patient peut aussi parler comme un moulin à paroles, avec une façade intellectuelle défensive. “Un moulin à paroles, c’est un muet qui s’ignore”, disait Serge Viderman en 1979. Il s’agit alors d’une défense temporaire, phobique, contre l’irruption d’affects trop “chauds”, ou bien d’un mécanisme obsessionnel anti-hystérique plus systématique. L’analité est alors au premier plan, du fait de la peur d’attaquer l’autre avec sa parole, ou de livrer un secret intime, un trésor. Le refoulement reste malgré tout prédominant.

Cette saturation par la parole peut être aussi une façon de lutter contre la peur du vide, contre le silence de l’analyste vécu comme un abandon : une défense maniaque contre la dépression. Le patient parle alors pour répondre au désir de l’analyste, mais dans un mécanisme au service du déni, dans une forme de masochisme qui peut conduire à des cures inachevées, ou interminables.

Depuis les travaux d’André Green sur les états-limites, nous savons combien il peut être important que l’analyste intervienne et ne reste pas dans un silence systématique pour de tels patients. Il s’agirait pour eux, comme le dit Bernard Brusset dans sa présentation de notre journée, d’un silence en miroir qui pourrait accréditer l’image d’un analyste tout puissant qui abandonne le patient, faisant le jeu de la pulsion de mort (qui travaille en silence), et de la dépression. On a connu jusqu’à des suicides, liés à ce silence systématique et à une idéologie de la neutralité qui a causé bien des ravages chez des sujets limites.

Dans les cas les plus graves en effet, le sujet, qu’il parle abondamment ou laisse émerger des “blancs” dans sa parole, tient un discours en faux-self qui a fonction de carapace narcissique et d’emprise anale, et constitue l’équivalent d’un silence bavard. Il s’agit en général d’un clivage du moi, d’une omnipotence qui vise à neutraliser l’analyste, avec un transfert négatif à la limite de la persécution. La tonalité de la voix est souvent mécanique, et sans affect.

Dans un premier temps, ces patients peuvent parler énormément, mais il s’agit d’une parole qui équivaut pour l’analyste à un silence, à une parole vide. Pour autant, il est difficile d’en déduire une structure défensive ; un aspect phobique est sans doute présent, ou une défense maniaque par un flot de paroles qui fait penser à ce que Ferenczi avait décrit en 1918 comme “L’abus de la liberté d’associer”, qui l’a conduit par la suite à la technique active, en dialogue avec Freud.

D’autres patients traduisent par un silence prolongé leur incapacité à confier leurs affects, du fait d’un noyau autistique trop marqué. Ils maintiennent ainsi à l’abri leurs rêveries schizoïdes, qu’ils vont parfois livrer après la séance, dans un écrit, à la place d’associations libres lors de la séance, par peur de l’intrusion de l’autre, ou d’une parole qui pourrait traduire une demande, une dépendance à l’autre. Certains, qui ont déjà fait un travail psychothérapique ou analytique, reviennent pour poursuivre un travail analytique après un temps de latence, fréquent chez les sujets-limites proches de la psychose, pour qui le refoulement n’a pu s’installer qu’après un long temps de silence, aux limites de l’agir. Cette mise en latence n’est pas sans évoquer le silence du refoulement, mais il s’agit d’un silence plus opaque, proche du “blanc” de l’hallucination négative, de la psychose blanche, chez des sujets qui ont vécu ce que Jean Bergeret a appelé une pseudo-latence, dans l’après-coup d’une crise d’adolescence manquée.

Ces deux formes d’agir sur la parole et le silence nous amènent à revenir sur la règle de la parole, à partir de ses abus. Un aménagement du cadre peut être parfois envisagé, nous y reviendrons. Mais c’est évidemment une question qui se pose de façon unique, pour chaque patient, et nécessite une évaluation diagnostique, structurale, au-delà des nosologies habituelles en psychanalyse (souvent absentes, en réaction contre le DSM), ainsi qu’une stratégie d’accueil et d’interprétation.

Au cours d’une cure, ces différents silences vont pouvoir évoluer, ou alterner. Dans les cas les plus névrotiques, nous l’avons vu, il s’agit de la respiration de la parole, et du silence comme musique de l’affect. Dans les cas-limites au contraire, le silence, au-delà des mots, fait appel à l’attention au corps, aux émotions primaires, et au vécu contre-transférentiel de l’analyste qui seul va lui permettre la saisie d’un matériel traumatique.

Pour terminer, nous évoquerons une dernière forme de silence, spécifique à l’analyse, après une interprétation mutative qui lève le refoulement. Ce type de silence traduit la capacité d’écouter l’affect en résonance, la réaction de l’autre, de l’inconscient et de l’analyste. On peut parler d’un silence qui authentifie le contenu latent de la parole, d’un silence introjectif qui suit une construction analytique permettant la résonance des différents niveaux de la représentation, depuis le corps jusqu’au langage. Ce sont ces pauses, ces silences mutatifs qui représentent le mieux le rythme si particulier d’une analyse, et font toute sa beauté, traduisant sa puissance élaborative.

Le silence de l’analyste

Le silence de l’analyste, son “attention flottante” est une aire de réceptivité, liée à sa bisexualité (sa féminité, ou une forme de masochisme gardien de la vie ?) Il est un paramètre de la cure analytique, et fait partie de la neutralité de l’analyste.

Son interprétation, à l’inverse, est une activité psychique au service de la construction à deux, de la pénétration ou de la contenance (masculin-féminin). L’analyste ne doit cependant pas intervenir par une parole vide, sur le contenu manifeste, mais seulement au niveau du contenu latent, disait André Green (2005), du moins en ce qui concerne les structures névrotiques.

Lorsque le patient est dans un mouvement de résistance, si celle-ci est la manifestation du refoulement, l’intervention de l’analyste a pour rôle de rétablir le lien avec l’affect, avec le matériel refoulé. Et de rétablir le vrai silence, celui de l’écoute, le cadre pour la libre association, comme le sommeil est le cadre du rêve. Mais nous avons vu que l’analyste ne doit pas non plus garder un silence systématique, en complicité avec le refoulement du patient, abandonnant celui-ci dans ses vécus traumatiques irreprésentables, et à sa détresse (Hilflosigkeit).

L’attention de l’analyste au silence du patient vient aussi du fait que le silence constitue souvent un matériel en soi : la respiration de la parole, son rythme musical, nous l’avons vu, sont un langage du corps, un langage non-verbal qui pourra être ensuite mis en parole grâce à la chimère analytique (Michel de M’Uzan). Comme le rêve, fait d’images, est traduit en mots ; comme le gribouillis du squiggle (Winnicott) devient une image, par l’interprétation du contre-transfert. C’est d’ailleurs dans le silence que l’analyste peut le mieux écouter son contre-transfert, notamment émotionnel ou corporel.

Nous rejoignons le fait que l’analyste, pour maintenir une suffisante neutralité, doit en général garder le silence sur sa vie privée, sur son contre-transfert. Il ne doit faire état de ce dernier que lorsqu’une construction s’impose, face à un silence qui traduit l’impossibilité d’exprimer en mots certaines traces traumatiques. Ces traces, agies sur le cadre, ou en identification projective dans le contre-transfert, doivent être élaborées par le tiers que constitue le langage.

Dans le même sens, rappelons que le silence de l’analyste se doit de respecter aussi la confidentialité des propos du patient par le secret professionnel, qui fait partie de l’asymétrie de la parole en psychanalyse : il s’agit probablement d’une reprise symbolique de la différence des générations, qui ferait de la parole imprudente de l’analyste une transgression de cette asymétrie nécessaire pour une reprise de son élaboration psychique par le patient.

Mais il est des cas où l’analyste doit parler malgré tout de son patient, notamment lorsqu’il s’agit d’un cas qui le dépasse, en le confrontant par exemple à un abus de la règle de libre association — soit l’abus de la liberté d’associer, comme nous l’avons vu — ou encore à un silence opaque et blanc, sans émotions perceptibles. L’analyste va alors assez souvent recourir à un tiers, à une supervision, ou à un groupe clinique (comme Josiane Chambrier l’a évoqué). S’agit-il alors d’une transgression de la règle de la neutralité et du silence ? Non, s’il s’agit d’éviter que le contre-transfert ne soit agi sur le cadre, ou renvoyé en rétorsion au patient par le silence blanc ou hostile de l’analyste.

Une autre stratégie peut être le recours à des aménagements prudents, justifiés lorsqu’ils sont le seul moyen d’assurer un contre-investissement des traces traumatiques agies sous l’effet de la compulsion de répétition, et qu’ils permettent un premier transfert minimal (ou “de base”) sur le cadre analytique. Ceci peut constituer une solution pour limiter le recours à l’agir, et la paralysie durable de la cure. Ces stratégies reprennent les techniques actives de Ferenczi ou l’usage de jeux et d’objets transitionnels de Winnicott, mais dans une perspective freudienne.

J’ai personnellement évoqué la nécessité, dans certains cas de défense maniaque, notamment face à une manie blanche avec un risque psychosomatique, d’une “scansion” de la parole. Il ne s’agit pas d’une technique active consistant à interrompre la séance, comme le faisait Lacan pour dégager le transfert ; Lacan ne supportait pas le silence des patients, il n’aimait que les signifiants, et il est même parti en guerre contre l’affect, heureusement réhabilité en France par André Green. Il s’agit plutôt d’une invitation faite au patient d’écouter un moment, dans le silence, la résonance émotionnelle ou corporelle du récit traumatique qu’il amène sans affect apparent. L’attention portée au silence, au langage du corps, permet d’écouter ce sur quoi le patient fait silence : ses émotions.

Par contre, cette technique de la scansion n’est pas adaptée lorsqu’il y a un manque de transfert de base suffisant, ce qui se voit dans les mécanismes de défense auto-érotique ou en carapace évoquant un noyau schizoïde. Et il n’est pas rare, nous l’avons vu, qu’un patient n’amène que dans une seconde tranche d’analyse la partie la moins névrotique de sa structure psychique, clivée jusque-là.

Dans cette phase où le patient parle “en caparace”, pour ne rien dire, et où son analyste ressent son propre silence comme une complicité émotionnelle incestueuse, l’attention prêtée au corps, à l’agir et à la musique du langage est cependant parfois insuffisante. Face aux états-limites de la psychose ou de la pensée psychosomatique, l’indication d’une relaxation analytique peut alors se poser, pour écouter aussi le corps, sans que cela soit vécu comme une intrusion. Le protocole conserve le divan, mais le face-à-face maintenu permet une attention accrue aux tensions corporelles, aux émotions, qui constituent un matériel en soi, relié plus ou moins facilement par l’analyste ou par le patient, au matériel verbal.

Mais l’idéal reste bien sûr que l’analyste, sans mémoire ni désir (Bion) puisse laisser émerger l’émotion ou l’affect sur l’écran blanc de son silence, par l’effet de l’identification projective et de la communication d’inconscient à inconscient, et qu’il s’en serve pour une interprétation qui dégage le sujet de son agir sur la parole. Les cas-limites font particulièrement appel au silence et aux vécus contre-transférentiels de l’analyste, dans son corps, ses émotions, pour permettre à celui-ci la saisie d’un matériel traumatique agi (par le silence, l’identification projective, ou des mini actings) mais irreprésentable par la parole pour le patient.

L’analyste, à partir des affects et des images suscitées en lui, devra faire appel à la construction, ou à des interprétations parfois psychodramatiques, pour faire “sentir” au patient le transfert et la dimension émotionnelle qui lui manquent, qui font chez lui l’objet d’un déni. L’intonation, le rythme, l’alternance de la parole et du silence, sont alors au premier plan.

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Winnicott D.W. (1975); Fragment d’une Analyse, Payot 1983.

Publié le 06.07.2015

    
 

Laurent Danon-Boileau

La part du silence

Le trop parler est un péché de jeunesse largement répandu chez les analystes. Au début de sa pratique, chacun d’entre nous semble poussé par une hâte constante à faire part de ce qu’il a compris, proposant alors une interprétation secourable à un patient qui souffre en silence. Tout cela procède assurément de bons sentiments, mais nous avons appris à nos dépends que l’enfer en est souvent pavé. Pour un analyste, la difficulté première semble donc être de résister à la tentation de la parole. Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les ans nous mettent jamais à l’abri de cette tentation là. Or le silence est parfois, plus que la parole, une manière de témoigner à l’autre sa présence, comme la considération que l’on porte à la personne qu’il est. C’est également une manière de marquer la place de toutes ces « voix chères qui se sont tues » sans chercher à en masquer bruyamment les  effets douloureux.

Il est toutefois un courant analytique qui pour partie tend à légitimer une parole excessive. C’est l’intersubjectivisme. Cette  dérive insidieuse incite à résumer le processus analytique à un travail de co-pensée constamment référé au partage psychique et au ‘nous’. Indirectement, cette manière de voir fait obstacle à l’idée d’une perlaboration faite par le seul patient. Or sans cette dimension de solitude face à l’autre, que peut-il en être du nécessaire  travail de renoncement et de deuil ? C’est évidemment là que le silence devient essentiel. Il est la  manifestation première du refusement de l’analyste. Il est également  une manière de souligner la nécessaire discontinuité entre la scène où se déploie la parole et la pensée de l’un, et celle où se déploie parole et la pensée de l’autre. Sans le marquage de cette discontinuité entre les deux scènes,  la notion d’objet finit par perdre toute consistance. L’ espace que creuse le silence est ainsi nécessaire pour  marquer l’exigence faite au patient de forger sa capacité à être seul et silencieux devant sa mère elle aussi silencieuse. 

En se taisant, tout en restant dans le cadre du dialogue, l’analyste suscite chez le patient l’intérêt pour la gestation muette. Le silence devient emblème de et incitation à  un allongement du circuit de la pulsion. Il favorise aussi l’accueil nécessaire d’un temps  où il fait noir, tandis que personne ne  parle. En cela, il souligne l’exigence incontournable d’un avant coup bête et douloureux, sans lequel il ne saurait y avoir d’après coup ni de « je n’avais jamais pensé à cela ».

Toutefois, contrairement au transfert, au processus analytique, au cadre, à la règle fondamentale, le silence n’est pas un thème psychanalytique. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas le devenir mais seulement qu’il ne l’est pas de fondation.   Dans la vie courante, la   valeur du silence dépend évidemment du lieu où il s’inscrit, comme d’ailleurs de la langue que l’on parle. En français, dans une conversation à bâtons rompus, un long silence fait tache. Il est rapidement vécu comme inquisiteur par celui à  qui l’on s’adresse, lequel se sent alors sommé de se justifier. Dans un récit suivi, en revanche, il devient une manière de dramatiser par effet oratoire l’importance que l’on souhaite accorder  aux propos qui font suite.  Reste évidemment, que quelle que soit la langue, on n’attend pas d’un homme seul qu’il fasse autre chose que se taire. C’est plutôt s’il se met à parler que l’on s’inquiète pour sa santé psychique. Par cette remarque triviale je veux seulement souligner que c’est la co-présence de deux interlocuteurs au sein d’un même espace qui crée les conditions d’une excitation dont la parole constitue la décharge. C’est dans ce cadre que le silence devient signe remarquable d’abstinence.

Pourtant, dans la définition non dénuée de provocation et d’humour que Freud donne de l’analyse en 26, il n’est pas question de silence. Entre les protagonistes, dit-il, « Il ne se passe rien d’autre que ceci : ils causent. »  Mais alors que devient  le silence ? D’où vient que Freud ne dise  pas des deux protagonistes « ils se taisent, et parfois ils causent » ? Faudrait-il voir dans cette définition de la psychanalyse une légitimation anticipée de la cure intersubjective bavarde que l’on fustigeait tantôt?  Loin s’en faut.  L’une des différences symptomatiques les plus notables  entre le dialogue banal et celui qui s’organise en analyse est précisément la place qu’occupe le silence. Il frappe d’emblée comme symptôme : on ne peut pas le manquer. Et comme outil, il est évidemment décisif. Tant du côté de l’analysant que du côté de l’analyste. Toutefois, selon la topique, et selon l’économie en jeu, son advenue peut être l’effet d’une retenue ou d’un désarroi.  Apprécier la tonalité de l’échange où  le silence s’établit est évidemment un préalable décisif pour saisir son effet signifiant tant dans le discours de l’un que dans l’écoute de l’autre.

Je voudrais revenir un instant sur certains aspects du signifiant silence le plus notable, celui qui s’établit de ce que l’un est silencieux devant l’autre et que l’autre lui répond par un égal silence.  C’est un des rares moments où  analyste et patient font recours au même signifiant au même moment et où la lisibilité de ce signifiant spécifique  est crucialement tributaire du parallélisme.  Assurément, sa valeur et  son effet change  selon le dispositif. Le silence partagé ne se pratique ni ne s’entend de la même façon dans le cadre divan/fauteuil et en face à face. En face à face, la mutuelle perception visuelle rend son effet d’absence tout ensemble plus supportable et plus persécutant que lorsque   le patient est allongé. 

Il vient d’être question du silence des deux mais il en est un autre, celui qui s’observe  quand l’un se tait pour que l’autre parle. Dans les bons cas, son effet  répond évidemment aux exigences de maturation qu’ évoque Valéry dans Palme poème qui clôt le recueil intitulé Charmes (c’est à dire Carmen : chant, poème  mais aussi  enchantement, envoutement,  sortilège, ou dans nos termes à nous : « parole de transfert ») republié justement en 1926 dans une version revue et augmentée. A cette date, Valéry écrit: « Patience !Patience !/Patience dans l’Azur/Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » ( Patience : attente mais aussi souffrance ;  chance qu’il faut entendre ici dans son sens originaire d’occasion possible, et non d’occasion avérée). Laisser se déployer la pensée, la perlaboration silencieuse du patient pour qu’advienne, peut-être, la chance d’un fruit mur, c’est en cela que consiste la difficile tâche de l’analyste. Et il est vrai que la tentation est parfois grande d’interrompre cette maturation par une interprétation inopportune. Toutefois, dans certaines cures qui marchent bien, voire trop bien, ce silence de la part de l’analyste, mériterait peut-être aussi d’être questionné. A mon sens on peut également craindre qu’il puisse parfois autoriser  un relatif contournement des effets de Thanatos .   Le silence de l’analyste qui écoute un patient dérouler son discours au rythme d’une associativité  trop heureuse, peut finalement conforter une communauté de déni du négatif. Il convient alors que la parole interprétante sache rompre les charmes lentement tissés au fil du silence. A débattre, évidemment. Comme le reste d’ailleurs. Cependant, si l’on devait faire figurer dans une Lettre à un jeune analyste  des conseils faisant pendant à ceux que Rilke dispense au jeune poète,  je crains que l’on ne puisse se contenter d’inviter seulement celui-là  à ne jamais perdre une occasion de se taire. Tout simplement parce que, dès lors qu’on le réfère à la technique de la cure ou à la nature du processus psychique, le silence  devient sujet à renversement. Comme le transfert, il devient moteur  et obstacle. Et son  effet psychique  peut être aussi efficace qu’il peut être délétère. Bien entendu, du côté du patient   le silence devient obstacle  lorsque celui-ci hésite à dire et se soustrait à la règle fondamentale.  Mais le   silence de l’analyste peut  aussi être obstacle dès lors qu’il devient fauteur d’une répétition sans écart. « Le silence éternel  des espaces infinis m’effraie »  écrivait Pascal. Effrayer, mot dans lequel on se doit de faire sonner, bien sûr,  le terme d’effroi . Schreck. Il est sans doute des patients qui  on pu dire « Le silence éternel  de mon analyste m’effraie ». Peut-être que pour ceux là, le travail de l’analyste aurait pu consister à favoriser par la parole le bruissement des représentations intermédiaires voire celui d’une sexualité infantile rendue silencieuse, justement, par le poids des deuils et des traumas.

Notre objet est donc la quête d’un silence bien tempéré, qui s’établisse heureusement , loin de l’effroi des espaces infinis, au plus près de la lente maturation des fruits mûrs. Jusqu’ici, j’ai la faiblesse de penser que je fais consensus. Toutefois, la question est de savoir sur quoi l’on se fonde pour régler le curseur. A partir de combien de temps, au juste, le silence d’un analyste devient-il éternel ,  effrayant, sidérant ? Evidemment, s’il s’agissait seulement de durée, la réponse serait aisée mais on  peut craindre que la différence entre un silence d’analyste à la  Valéry et à la Pascal ne se mesure pas en minutes. Notre question est là :   comment encourager un silence qui favorise la retenue, figure la castration symbolique, voire le refoulement,  l’attention en égal suspens, la tolérance à une pensée indéfinie et mouvante, à la « capacité négative » à l’ouverture à  la régrédience,  un silence, enfin qui fasse  signe vers l’attente d’un surcroît de symbolisation ? Mais comment y parvenir, tout en se gardant d’un silence qui, à l’inverse, deviendrait seulement  fauteur  d’effroi,  et renforcerait chez le patient la terreur qu’inspire   le non dit le non-discible  ou l’impensable? Ici,   une polarité s’esquisse, fut elle un peu spécieuse. Elle permet d’opposer un silence « en première topique »  qui sursoie à la parole et à l’ éconduction qu’elle implique, un silence qui  favorise le circuit long- lequel s’oppose au contraire à  un silence en « seconde topique » engendrant l’écrasement de toute pensée, de toute rêverie, et favorisant sur ses bords le recours à une décharge muette. Quand la structure encadrante pour penser disparaît,  dans l’hilflogiskheit, le silence signe tout ensemble la disparition du nebenmesch et  le désêtre du sujet. Bien évidemment, dans ces instants, la parole ne fournit pas à tout coup une issue de secours. Il est des moments où l’analyste est placé face à un dilemme : s’il se tait son silence est celui des espaces infinis, s’il parle sa parole  est  fauteuse d’ envahissement. 

La question se pose avec une particulière acuité dans le temps où l’analyste est sensible à des manifestations de l’inconscient du patient sans pouvoir encore qualifier , fût-ce pour lui-même, ce qui s’inscrit alors dans son contre transfert. Dans ces moments là, assurément, il lui faut garder le silence. Ce silence est une manière de dire « J’accepte de ne pas comprendre ce que tu me confies, et de le recevoir sans savoir ce que c’est » Assurément, même si elle engendre une excitation, cette attitude silencieuse est décisive, et toute parole interprétante ferait effet de décharge malencontreuse.  Mais comment faire aussi que ce silence puisse témoigner  qu’il se passe quelque chose à quoi, comme analyste, l’on n’est ni insensible ni indifférent?  

La question du silence de l’analyste est décisive.  Celle  que pose le silence du patient n’est pas moindre. Chez lui comme chez l’analyste,  son incidence sur le processus, et sa valeur comme symptôme,  dépendent de la topique ou de l’économie qui, dans l’instant, gouvernent la psyché.

En première topique, ce silence peut être un moment décisif, une manière de signifier  « je me tais  parce que je parviens enfin à penser seul devant toi  sans me sentir tenu de te faire part immédiatement de ce que je découvre».  Mais ce peut être aussi, plus problématique, « Je me tais parce que notre silence est une exquise communion dans l’informe et l’indéfini». Ou bien encore «Je me tais pour maitriser ton attention et la distraire de son égal suspens , surtout si je lâche un mot isolé toutes les cinq minutes »  . Enfin ce peut être aussi l’expression d’une résistance : « Je me tais parce que j’aurais honte de parler » « Je me tais parce que nous approchons de l’essentiel et que je ne sais comment le dire »  ou encore « Je me tais parce que je pense à toi et que je n’ose t’en faire l’aveu».

En seconde topique, ou dans un moment de cure où la  tiercéité s’effrite, le silence du patient peut en revanche signifier : « Je m’effondre en silence. Et je me tais pour que tu me sauves par ta parole» ou pire  « Je meurs en silence, et dans ce mouvement d’oblation, je veux que toi l’objet tu vives, tu  penses et tu parles»   à moins que ce ne soit: « Toute parole entre nous est menace d’inceste mortel» voire enfin, dans un mouvement d’ultime et  mélancolique héroïsme , tel le célèbre loup de Vigny: « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Laisser un loup qui meurt dans le silence dont il s’entoure ne me paraît pas nécessairement une manière d’encourager le déploiement de son processus psychique.

Donc, le silence, oui. Mais quand, et comment ?  Et quelle écoute de l’écoute pour le silence? Comme la parole interprétative, le silence exige le respect du Kairos, du moment voulu. Mais quels en sont les indices ?  Telles sont, parmi d’autres, les questions qui provoquent régulièrement la réflexion au long d’une cure ou dans l’après coup d’une séance.  Et comme toujours il n’y a pas de réponse à priori ni dans l’absolu. Toutefois, pour faire signe vers cette concrétion complexe  qu’organise le temps analytique entre silence douleur secret parole fruits mûrs et histoire du sujet, j’aimerais citer un fragment de prose de  Bernard Noël, paru dans  un recueil publié chez POL en 2002   . Il  s’intitule justement La face du silence. Noël y  écrit : « On se tait. On s’y oblige. On flotte enfin, sans savoir, sans visage. On est creux. Mais le vide appelle son contraire : un mot jaillit, un autre. Plus tard, c’est une concrétion par le travers du temps. Plus tard encore : Qui a parlé ? se demande-t-on. Une voix monte sous le masque de silence, un autre silence établit son creux derrière la voix, ainsi je n’est nulle part, sinon en blanc parmi ces mots troués. »

Respecter chez le patient les silences d’un ‘je’ qui « n’est nulle part   sinon en  blanc parmi (ses) mots troués. », sans entraver pourtant  sa  progressive « concrétion par le travers du temps » telle sont les injonctions contradictoires qui pèsent sur la séance et la quête d’un sujet- lequel , progressivement, doit  s’y trouver,  c’est à dire s’y retrouver en parvenant à créer son histoire.

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Mots clés : Silence, éconduction, perlaboration, topique.

Résumé : Le silence, tant celui de l’analysant que celui de l’analyste, est une exigence, fragile et menacée, du processus psychique qui se déploie dans la cure. Reste que sa valeur comme symptôme et son incidence sur l’élaboration dépendent crucialement du statut économique qui gouverne l’instant où il apparaît.

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Nous devons le  thème du silence qui nous rassemble aujourd’hui à Bernard Brusset. Ce  choix répond à une préoccupation pédagogique. Brusset est formateur de longue date. Il a été directeur de l’Institut de Psychanalyse, et son expérience de la supervision l’a convaincu que le trop parler est un péché de jeunesse largement répandu chez les analystes. Au début de sa pratique, chacun d’entre nous semble poussé par une hâte constante à faire part de ce qu’il a compris, proposant alors une interprétation secourable à un patient qui souffre en silence. Tout cela procède assurément de bons sentiments, mais nous avons appris à nos dépends que l’enfer en est souvent pavé. Pour un analyste, la difficulté première semble  donc être de résister à la tentation de la parole.  Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les ans nous mettent jamais à l’abri de cette tentation là. 

Il est par ailleurs un courant analytique qui, aux yeux de Brusset notamment, tend à légitimer une parole excessive. C’est l’intersubjectivisme. Cette dérive insidieuse incite à résumer le processus analytique à un travail de co-pensée constamment référé au partage psychique et au ‘nous’. Indirectement, cette manière de voir fait obstacle à l’idée d’une perlaboration faite par le seul patient. Or sans cette dimension de solitude face à l’autre, que peut-il en être du nécessaire  travail de renoncement et de deuil ? C’est évidemment là que le silence devient essentiel. Il est la manifestation première du refusement de l’analyste. Il est également  une manière de souligner la nécessaire discontinuité entre la scène où se déploie la parole et la pensée de l’un, et celle où se déploie parole et la pensée de l’autre. Sans le marquage de cette discontinuité entre les deux scènes, la notion d’objet finit par perdre toute consistance. L’espace que creuse le silence est ainsi nécessaire pour  marquer l’exigence faite au patient de forger sa capacité à être seul et silencieux devant sa mère elle aussi silencieuse. 

En se taisant, tout en restant dans le cadre du dialogue analytique, l’analyste suscite chez le patient l’intérêt pour la retenue. Le silence devient alors emblème de et incitation à un allongement du circuit de la pulsion. Il favorise aussi l’accueil nécessaire d’un temps  où il fait sombre, faute de parole éclairante. En cela, il souligne l’exigence incontournable d’un avant coup bête et douloureux, sans lequel il ne saurait y avoir d’après coup ni de « je n’avais jamais pensé à cela ».

Toutefois, contrairement au transfert, au processus analytique, au cadre, à la règle fondamentale, le silence n’est pas un thème psychanalytique. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas le devenir mais seulement qu’il ne l’est pas de fondation.   Dans la vie courante, la   valeur du silence dépend évidemment du lieu où il s’inscrit, comme d’ailleurs de la langue que l’on parle. En français, dans une conversation à bâtons rompus, un long silence fait tache. Il est rapidement vécu comme inquisiteur par celui à  qui l’on s’adresse, lequel se sent alors sommé de se justifier. Dans un récit suivi, en revanche, il devient une manière de dramatiser par effet oratoire l’importance que l’on souhaite accorder  aux propos qui font suite.  Reste évidemment, que quelle que soit la langue, on n’attend pas d’un homme seul qu’il fasse autre chose que se taire. C’est plutôt s’il se met à parler que l’on s’inquiète pour sa santé psychique. Par cette remarque triviale je veux seulement souligner que c’est la co-présence de deux interlocuteurs au sein d’un même espace qui crée les conditions d’une excitation dont la parole constitue la décharge. C’est dans ce cadre que le silence devient signe remarquable d’une retenue abstinente.

Pourtant, dans la définition non dénuée de provocation et d’humour que Freud donne de l’analyse en 26, il n’est pas question de silence. Entre les protagonistes, dit-il, « Il ne se passe rien d’autre que ceci : ils causent. »  Mais alors que devient  le silence ? D’où vient que Freud ne dise pas des deux protagonistes « ils se taisent, et parfois ils causent » ? Faudrait-il voir dans cette définition de la psychanalyse une légitimation anticipée de la cure intersubjective bavarde que fustige volontiers Brusset ?  Loin s’en faut.  L’une des différences symptomatiques les plus notables  entre le dialogue banal et celui qui s’organise en analyse est précisément la place qu’occupe le silence. Il frappe d’emblée comme symptôme : on ne peut pas le manquer. Et comme outil, il est évidemment décisif. Tant du côté de l’analysant que du côté de l’analyste. Toutefois, selon la topique, et selon l’économie en jeu, son advenue peut être l’effet d’une retenue ou d’un désarroi. Apprécier la tonalité de l’échange où le silence s’établit est évidemment un préalable décisif pour saisir son effet signifiant tant dans le discours de l’un que dans l’écoute de l’autre.

Je voudrais revenir un instant sur certains aspects du signifiant silence le plus notable, celui qui s’établit de ce que l’un est silencieux devant l’autre et que l’autre lui répond par un égal silence.  C’est un des rares moments où  analyste et patient font recours au même signifiant au même moment et où la lisibilité de ce signifiant spécifique  est crucialement tributaire du parallélisme.  Assurément, sa valeur et son effet change selon le dispositif. Le silence partagé ne se pratique ni ne s’entend de la même façon dans le cadre divan/fauteuil et en face à face. En face à face, la mutuelle perception visuelle rend son effet d’absence tout ensemble plus supportable et plus persécutant que lorsque le patient est allongé. 

Il vient d’être question du silence des deux mais il en est un autre, celui qui s’observe  quand l’un se tait pour que l’autre parle. Dans les bons cas, son effet  répond évidemment aux exigences de maturation qu’évoque Valéry dans Palme poème qui clôt le recueil intitulé Charmes (c’est à dire Carmen : chant, poème  mais aussi  enchantement, envoutement,  sortilège, ou dans nos termes à nous : « parole de transfert ») republié justement en 1926 dans une version revue et augmentée. A cette date, Valéry écrit on s’en souvient : « Patience !Patience !/Patience dans l’Azur/Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » ( Patience : attente mais aussi souffrance ;  chance qu’il faut entendre ici dans son sens originaire d’occasion possible, et non d’occasion avérée). Laisser se déployer la pensée, la perlaboration silencieuse du patient pour qu’advienne, peut-être, la chance d’un fruit mur, c’est en cela que consiste la difficile tâche de l’analyste. Et il est vrai que la tentation est parfois grande d’interrompre cette maturation par une interprétation inopportune. Toutefois, dans certaines cures qui marchent bien, voire trop bien, ce silence de retenue de la part de l’analyste, mériterait peut-être aussi d’être questionné. A mon sens on peut également craindre qu’il puisse parfois autoriser un relatif contournement des effets de Thanatos. Le silence de l’analyste qui écoute son patient dérouler un discours au rythme d’une associativité trop heureuse, peut finalement conforter une communauté de déni du négatif. Il convient alors que la parole interprétante sache rompre les charmes lentement tissés au fil du silence. A débattre, évidemment. Comme le reste d’ailleurs. Cependant, si l’on devait faire figurer dans une Lettre à un jeune analyste des conseils faisant pendant à ceux que Rilke dispense au jeune poète, je crains que l’on ne puisse se contenter d’inviter seulement ce jeune analyste à ne jamais perdre une occasion de se taire. Tout simplement parce que, dès lors qu’on le réfère à la technique de la cure ou à la nature du processus psychique, le silence  devient sujet à renversement. Comme le transfert, il devient moteur  et obstacle. Et son  effet psychique  peut être aussi efficace qu’il peut être délétère. Bien entendu, du côté du patient le silence devient obstacle lorsque celui-ci hésite à dire et se soustrait à la règle fondamentale.  Mais le silence de l’analyste peut aussi être obstacle dès lors qu’il devient fauteur d’une répétition sans écart. « Le silence éternel  des espaces infinis m’effraie »  écrivait Pascal. Effrayer, mot dans lequel on se doit de faire sonner, bien sûr,  le terme d’effroi . Schreck. Il est sans doute des patients qui  on pu dire « Le silence éternel de mon analyste m’effraie ». Peut-être que pour ceux là, le travail de l’analyste aurait pu consister à favoriser par la parole le bruissement et les représentations d’une sexualité infantile rendue silencieuse par le poids des deuils et des traumas.

Notre objet est donc la quête d’un silence bien tempéré, qui s’établisse heureusement, loin de l’effroi des espaces infinis, au plus près de la lente maturation des fruits mûrs. Jusqu’ici, j’ai la faiblesse de penser que je fais consensus. Toutefois, la question est de savoir sur quoi l’on se fonde pour régler le curseur. A partir de combien de temps, au juste, le silence d’un analyste devient-il éternel,  effrayant, sidérant ? Evidemment, s’il s’agissait seulement de durée, la réponse serait aisée mais on peut craindre que la différence entre un silence d’analyste à la Valéry et à la Pascal ne se mesure pas en minutes. Notre question est là :   comment encourager un silence qui favorise la retenue, figure la castration symbolique, voire le refoulement,  l’attention en égal suspens, la tolérance à une pensée indéfinie et mouvante, l’ouverture à  la régrédience,  un silence, enfin qui fasse signe également vers l’attente d’un surcroît de symbolisation ? Mais comment y parvenir, tout en se gardant d’un silence qui, à l’inverse, deviendrait seulement  fauteur  d’effroi,  et renforcerait chez le patient la terreur qu’inspire le non dit le non-discible  ou l’impensable ? Ici,  une polarité s’esquisse, fut elle un peu spécieuse. Elle permet d’opposer un silence « en première topique »  qui sursoie à la parole et à l’éconduction qu’elle implique, un silence qui  favorise le circuit long, lequel s’oppose au contraire à  un silence en « seconde topique » engendrant l’écrasement de toute pensée de toute rêverie et favorisant sur ses bords le recours à une décharge muette. Quand la structure encadrante pour penser disparaît, dans l’hilflogiskheit, le silence signe tout ensemble la disparition du nebenmesch et le désêtre du sujet. Bien évidemment, dans ces instants, la parole ne fournit pas à tout coup une issue de secours. Il est des moments où l’analyste est placé face à un dilemme : s’il se tait son silence est celui des espaces infinis, s’il parle sa parole est fauteuse d’ envahissement. 

La question se pose avec une particulière acuité dans le temps où l’analyste est sensible à des manifestations de l’inconscient du patient sans pouvoir encore qualifier, fût-ce pour lui-même, ce qui s’inscrit alors dans son contre transfert. Dans ces moments là, assurément, il lui faut garder le silence. Ce silence est une manière de dire « J’accepte de ne pas comprendre ce que tu me confies, et de le recevoir sans savoir ce que c’est ». Assurément, même si elle engendre une excitation, cette retenue silencieuse est décisive, et toute parole interprétante ferait effet de décharge malencontreuse.  Mais comment faire  malgré tout pour que ce silence puisse témoigner qu’il se passe quelque chose à quoi, comme analyste, l’on n’est ni insensible ni indifférent ?  C’est je crois une question qui reviendra dans les remarquables présentations de Josiane Chambrier et de  Christine Saint-Paul Laffont.

J’ai insisté sur la question du silence de l’analyste. Dans notre réunion il sera évidemment question aussi du silence du patient. Comme pour l’analyste,  son incidence sur le processus, et sa valeur comme symptôme, dépendent de la topique ou de l’économie qui, dans l’instant, gouvernent sa psyché. En première topique, ce silence peut être un moment décisif, une manière de signifier  « je me tais  parce que je parviens enfin à penser seul devant toi  sans me sentir tenu de te faire part immédiatement de ce que je découvre».  Mais ce peut être aussi, plus problématique, « Je me tais parce que notre silence est une exquise communion dans l’informe et l’indéfini». Ou bien encore «Je me tais pour maitriser ton attention et la distraire de son égal suspens , surtout si je lâche un mot isolé toutes les cinq minutes » . Enfin ce peut être aussi l’expression d’une résistance : « Je me tais parce que j’aurais honte de parler » « Je me tais parce que nous approchons de l’essentiel et que je ne sais comment le dire »  ou encore « Je me tais parce que je pense à toi et que je n’ose t’en faire l’aveu ». En revanche, en seconde topique, ou dans un moment de cure où la tiercéité s’effrite, le silence du patient peut cette fois signifier : « Je m’effondre en silence. Et je me tais pour que tu me sauves par ta parole» ou pire  « Je meurs en silence, et dans ce mouvement d’oblation, je veux que toi l’objet tu vives, tu  penses et tu parles » à moins que ce ne soit : « Toute parole entre nous est menace d’inceste mortel » voire enfin, dans un mouvement d’ultime et  mélancolique héroïsme, tel le célèbre loup de Vigny : « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Laisser un loup qui meurt dans le silence ne me paraît pas nécessairement une manière d’encourager le déploiement de son processus psychique.

Donc, le silence, oui. Mais quand, et comment ?  Et quelle écoute de l’écoute pour le silence? Comme la parole interprétative, le silence exige le respect du Kairos, du moment voulu. Mais quels en sont les indices ? Telles sont, parmi d’autres, les questions qui vont provoquer notre réflexion commune tout au long de ce week end.  Et je m’en voudrais de conclure avant que nous n’ayons commencé. Toutefois pour faire signe vers cette concrétion complexe  qu’organise le temps analytique entre silence douleur secret parole fruits mûrs et histoire du sujet, j’aimerais citer un fragment de prose de  Bernard Noël, paru dans  un recueil publié chez POL en 2002. Il s’intitule justement La face du silence. Noël y  écrit : « On se tait. On s’y oblige. On flotte enfin, sans savoir, sans visage. On est creux. Mais le vide appelle son contraire : un mot jaillit, un autre. Plus tard, c’est une concrétion par le travers du temps. Plus tard encore : Qui a parlé ? se demande-t-on. Une voix monte sous le masque de silence, un autre silence établit son creux derrière la voix, ainsi je n’est nulle part, sinon en blanc parmi ces mots troués. »

Respecter chez le patient les silences d’un ‘je’ qui « n’est nulle part sinon en  blanc parmi (ses) mots troués. », sans entraver pourtant sa progressive « concrétion par le travers du temps » telle sont les injonctions contradictoires qui pèsent sur la séance et la quête d’un sujet qui, progressivement, doit s’y trouver, s’y retrouver et  parvenir à créer son histoire.


Publié le 06.07.2015

 

 

Les premières « Rencontres de la SPP »

Il a eu lieu les 15 et 16 avril 2015. Il a été organisé par B. Brusset, P. Decourt et S. Lambertucci-Mann. Les présentations cliniques et leurs commentaires ne peuvent pas être publiées, mais on trouvera ici l’argument initialement envoyé à tous les participants et ici enrichi, par B.Brusset, l’introduction théorique revue par l’auteur, L. Danon-Boileau, un texte de F. Duparc suite à son commentaire du cas clinique présenté par J. Chambrier-Slama, un texte de celle-ci, enfin un texte de C. Bouchard, antérieurement publié dans la Rev Franç. Psychanal. de 2004, n° consacré à l’élaboration psychique. Il est au fondement de son intervention en commentaire du cas clinique présenté par Christine Saint-Paul Laffont.

« Le silence en psychanalyse et l’élaboration psychique » 

Bernard Brusset  (à partir de l’argument pour le Colloque)

1. L’évolution des idées 

Dans l’histoire de la psychanalyse, le silence de l’analyste a été l’objet de débats dans la mesure où il est un effet dans la pratique des options théoriques, mais aussi, en France notamment, l’objet d’une sorte de consensus implicite qui a un temps prévalu. Il arrive qu’il tende actuellement à s’inverser en excès d’interventions. La critique de l’arbitraire interprétatif (Lacan : « vous interprétez, mais qu’en savez-vous ? ») allait dans le même sens que la rupture avec l’analyse didactique, donc de la distinction claire de la formation et de l’analyse personnelle.

 Le silence n’a pas été spécifiquement théorisé par Freud, sinon pour condamner l’analyse sauvage, mais il est lié à la notion de perlaboration comme processus du changement structurel intrapsychique. La perlaboration par le patient de l’interprétation de l’analyste, au moins dans la forme décrite par Freud en 1914 (“Remémoration, répétition, perlaboration“), suppose une symbolisation souple et efficace pour faire face aux pulsions et que le moi après l’interprétation, abandonne le refoulement et assume le retour du refoulé. Le silence qui va de paire avec la réserve et l’effacement de l’analyste, laissant au patient l’initiative de la parole, distingue fondamentalement la psychanalyse de l’hypnose et de la suggestion, mais la pratique de Freud n’était guère silencieuse. Avec Dora, il est loisible de penser que le silence aurait pu favoriser la perception et la prise en compte du transfert qu’il a regretté avoir ignoré dix ans plus tard).

 L’adéquation initiale de la théorie et de la pratique dans la référence au rêve et au “baquet du psychanalyste” (Laplanche) conçu sur le même modèle a été élargie, avec la deuxième topique, à une autre logique impliquant, en deçà de la représentation, les motions pulsionnelles du « ça » finalisées par l’agir, le dualisme pulsionnel, le moi inconscient et les défenses primaires. Le transfert et le jeu économique des investissements ont eu dans la théorie du changement psychique un rôle accru. La modification des rapports du moi-surmoi et du ça a redéfini la perlaboration comme subjectivation (wo es war soll ich werden) à condition que la représentance ne soit pas compromise par l’effet des traumatismes et par la compulsion de répétition.

 En 1926 (Inhibition, symptôme et angoisse), il s’agit de surmonter les résistances du moi, mais aussi la résistance du ça. A ce sujet, Freud insiste sur la patience et le rôle du temps “en fonction d’une résistance inconnue”. En cas de réaction thérapeutique négative (Le moi et le ça,1923), des “efforts communs” du patient et de l’analyste sont nécessaires, et dans “Constructions dans lanalyse” (1937), Freud évoque le travail psychique conjoint du patient et de l’analyste, mais sur deux scènes séparées et, peut-on ajouter, dans une implication fort différente.

 La place donnée au Moi inconscient alimentera, notamment aux Etats-Unis, la théorie de l’analyse des résistances comme temps premier de la cure (Greenson, Fenichel). En 1949, R. Fliess, examinant les types de silence, les a décrit, dans le cadre d’une théorie des relations d’objet, du langage et du Moi, comme trois types fondamentaux de langage régressif (uréthral, anal, oral), mais déjà auparavant Ferenczi et Abraham, l’avait rattaché à la rétention anale. A l’idée du silence comme défense, Reik et Glover ont opposé le silence d’ouverture, la réponse la plus convaincante à l’interprétation juste de l’analyste. Reik (1926) fut le premier à défendre l’idée de la valeur technique positive du silence.

 La référence aux relations de l’enfant avec ses parents, et aux relations d’objet du moi, est ensuite venue au premier plan, de sorte que l’implication de l’analyste dans la cure devint une question centrale. A partir de 1950, la prise en compte du contre-transfert, longtemps réduit à un avatar de la cure, pris une place croissante dans la théorie. L’idée provocante de Ida Mac Alpine de la production du transfert par l’analyste, et par la situation analytique, conduisait nécessairement à une interrogation renouvelée sur les interventions de l’analyste, la dimension de la suggestion, les risques d’endoctrinement, et corrélativement sur l’usage du silence comme garant de l’abstinence, de la neutralité. Le silence est, pour l’analyste, le temps de l’analyse du contre-transfert qui peut être un moyen de connaissance de l’inconscient du patient (P. Heimann).

 De M. Klein à J. Lacan, on est passé de la disparition du silence à son statut de principe fondateur. La question est celle de son rapport avec l’interprétation. La répétition de l’interprétation sous des angles divers préconisée par M. Klein peut entraîner la surenchère interprétative avec le risque du double discours. Cette exclusion du silence par M. Klein est corrélative de l’absence de prise en compte dans la théorie de la perte d’objet, du manque, de la négativité, donc des différents niveaux et des conditions du processus qui va de l’inconscient à la mise en scène fantasmatique et à la parole en analyse. De plus, en matière de psychanalyse de l’enfant il est évident que le silence a une toute autre place.

 Selon Lacan, au moins au début de son œuvre, le travail du langage sur lui-même dans la parole adressée à l’analyste silencieux et le repérage de l’équivoque du signifiant suffiraient pour que l’analysant fasse son analyse – ou ne la fasse pas. Une conception tributaire de la linguistique structurale à l’opposé de la pragmatique de la communication. 

 Inversement l’évolution vers des conceptions, relationnelles, dialogiques, personnalistes et empathiques de la psychanalyse, notamment aux Etats-Unis, ont exclu le silence et rapproché psychanalyse et psychothérapie. Cette dérive, alimentée par le pluralisme théorique, a valorisé de diverses manières l’empathie comme base clinique commune. Elle a donné lieu récemment en France à une critique systématique (L. Kahn, 2014) et le rappel des invariants fondamentaux de la psychanalyse lui a été opposé. La neutralité (sinon l’indifférenz), la réserve et le silence rendent possibles et analysables les phénomènes de transfert et de contre-transfert.

 Ainsi, d’une manière générale, depuis quelques décennies, les publications sur l’implication de l’analyste au travail se sont multipliées dans diverses directions de sorte que la question de la place du silence dans la pratique et dans la théorie de l’action de la psychanalyse se pose de manière nouvelle. Mais, d’abord qu’en est-il du silence du patient ?

2. Les silences du patient 

Sans envisager ici la grande diversité des significations du silence, il faut d’abord considérer qu’il est d’abord l’effet de la règle fondamentale d’exclure tout discours préparé pour donner expression verbale, aussi spontanée que possible, aux pensées, aux images, aux émotions telles qu’elles viennent à l’esprit en séance. Un certain recueillement silencieux est souhaitable comme toile de fond. Ainsi le silence de l’analysant loin de n’être qu’une forme de résistance est la condition de l’activité imaginaire dans laquelle il est immergé (comme dans l’endormissement, selon la comparaison de Freud). Cette forme de pensée peut être complexe, multidimensionnelle voire chaotique, aux limites du pensable dans la prédominance des affects positifs ou négatifs, de sorte que, souvent, ne pourra en être exprimé verbalement qu’un aspect. Mais dans la durée, émerge ce qui est déterminé par l’inconscient pulsionnel. La position allongée, excluant la perception visuelle de l’analyste, favorise le transfert comme quiproquo anachronique. 

 Selon Freud, le mutisme, dans les rêves et ailleurs, est indice, symbole de la mort (le silence de la pulsion de mort dans le ça). De plus, avec un patient silencieux, l’analyste n’est pas en mesure de connaître les effets de son propre silence, qu’il ne peut qu’imaginer, conjecturer ou s’irriter du non respect de la règle fondamentale du tout dire, non respect qui le met en échec rendant l’analyse impossible. Mais il y a lieu de distinguer (avec Winnicott, 1963) la non-communication et le refus de communiquer ainsi que les raisons de l’un et de l’autre.

En cas de processus analytique de type névrotique, le silence crée l’espace pour la manifestation de l’autre scène, celle de l’inconscient, comme toile de fond des associations d’idées. Mais il peut être une réaction négative à l’absence de réponse de l’analyste aux demandes explicites et de réactions aux contenus manifestes, avant de  prendre valeur incitatrice de l’association des idées. Idéalement, le silence est comme l’ombre portée de la parole, son corrélat dans la communication préverbale et dans le registre des affects, surtout si les rares interventions de l’analyste donnent au patient le sentiment de vérité et la preuve de la qualité de son attention avec effet de réparation narcissique. Le silence peut signifier selon le contexte, la fusion, la bienveillance, la complicité, mais aussi l’indifférence, le rejet. Idéalement, “il est le lieu de l’effacement du manifeste pour que se révèle le latent.”

Le silence est le temps de l’élaboration psychique chez l’analysant et, autrement, chez l’analyste. La perlaboration résulte du travail de l’écart entre l’entendu (l’interprétation) et la pensée consciente, entre l’expérience sensible et le fantasme inconscient dans la réalité psychique : d’où l’importance du point de vue économique. Ce travail de confrontation peut être analogue à un travail de deuil. En outre, la symbolisation requiert le travail du négatif (la métaphore, le symbole comme meurtre de la chose).

Il en va autrement dans les fonctionnements psychiques non névrotiques que certaines traditions de l’histoire de la psychanalyse ont déclarés inanalysables du fait de l’absence de transfert ou de transfert atypiques : narcissique, psychotique, limite ou subverti par les identifications projectives. L’analyse n’est possible que par la participation de l’analyste au processus de la cure : exclut-elle ou réduit-elle le temps du silence, quelle devient sa place, sa fonction dans la pratique et dans la théorie du changement psychique ?

3. Le silence de l’analyste

Il est un aspect impossible à abstraire sans artifice de la position de l’analyste faite d’effacement, de réserve, de neutralité, l’initiative de la parole étant conférée au patient pour que, par les effets de la parole et de la pensée associative, il devienne analysant. Cet aspect du cadre spécifique dissuade les formes ordinaires de la communication, le narratif, l’informatif et les échanges interactifs (interlocutoires). Ses refus sont destinés à produire cette forme spécifique de communication qui passe par le silence. Celui-ci exprime et rend possible la disponibilité de l’ “écoute en égal suspens » : une réceptivité qui suppose une forme d’identification imaginaire et, chez le patient et chez lui, un travail conscient et préconscient ouvert aux manifestations de l’inconscient. Et donc la tolérance à l’incompréhension, à la confusion, quitte pour en sortir à renoncer  un temps au savoir et au désir selon le conseil de Bion. Sont ainsi exclues, outre les conseils et les jugements, les interventions sur les contenus manifestes, les explications, les suggestions, et aussi la substitution à celles du patient de ses propres associations,… L’évitement du silence peut être une défense de l’analyste par exemple par difficulté à assumer le transfert comme relation de transfert (c’est-à-dire incluant le contre-transfert), la passivité de la réceptivité, l’effet de la peur du transfert négatif et de l’interruption de l’analyse par le patient, ou encore le désir de contrôler le processus, sinon celui d’exercer une emprise sur le patient. Souvent, au début du cursus de formation psychanalytique, l’expérience prolongée de la psychothérapie en face à face et de la psychothérapie d’enfants et d’adolescents, conduit les jeunes analystes à des interventions trop centrées sur les contenus manifestes, explicatives ou supposées “contenantes” ou dites d’étayage.

Le but du silence de l’analyste est de faciliter l’association des idées et la mise en représentation chez le patient. A vrai dire, silence et interprétation sont inséparables, comme deux aspects complémentaires du travail analytique. La germination de l’interprétation dans le discours intérieur de l’analyste suppose une forme de réflexion, de régrédience et de progrédience, qui donne fécondité à l’écoute flottante. Et si le silence de l’analyste est pour lui réserve, prudence, patience (ou effet de sa perplexité), pour le patient il est toujours chargé de sens à la mesure du transfert. Le temps du silence de l’analyste est lieu de projections pour le patient et l’imprévisibilité de sa parole accentue la nécessaire asymétrie de la relation. C’est une forme de résistance difficile à analyser celle des patients dont la parole est prolixe et incessante, la succession des thèmes se substituant à l’association et excluant l’idée incidente,  de sorte que l’analyste se trouve dépossédé de sa fonction par l’absence de silence. Il est dans l’alternative d’interrompre brutalement son patient ou de rester silencieux, mais alors parfois très longtemps, voire jusqu’à la fin. Il peut évidemment s’agir de faire vivre à l’analyste une situation dont il a souffert par répétition à rôles inversés. Au mieux, il s’agit d’une forme d’auto-analyse faite dans le dispositif et en présence de l’analyste assigné de force à demeurer silencieux, comme si le transfert sur la parole et sur le cadre se faisait au dépens du transfert sur l’analyste. Mais l’analyse peut s’en trouver empêchée de sorte que le retour en face à face, au moins provisoire, peut  être nécessaire.

Mais, le silence de l’analyste peut caricaturer son effacement et sa neutralité technique et induire une inhibition de la pensée du patient qui l’enferme dans son propre silence et parfois dans sa dépression : le silence dépressif. La situation analytique ne produit pas les effets qui en sont attendus. La frustration n’entraîne pas la régression narcissique, la remémoration, la pensée associative. Cette situation peut avoir fonction de collusion avec le patient pour éviter l’analyse : le silence du patient devient en miroir une rétorsion vis-à-vis du silence de l’analyste et l’analyse n’a pas lieu. Au pire, le silence de l’analyste a un effet désorganisateur sur les dialogues intérieurs du patient, un peu comme dans le roman de Nathalie Sarraute, “Le silence” (1993) : six personnages ne peuvent poursuivre leur dialogue du fait du silence d’un septième. Le vide au cœur de l’échange fait naître une spirale négative où chacun est entraîné jusqu’à la destruction de toute communication.

L’analyste silencieux peut entériner la croyance du patient en une relation idéale par transfert narcissique, il peut incarner un Idéal du moi grandiose tel qu’il est supposé tout savoir, présent et inaccessible, laissant l’impression que toute parole ne peut être que dérisoire, ce qui alimente l’auto-dépréciation dépressive. A son silence perçu comme regard surmoïque sur soi ne peut répondre que la sidération, l’inhibition mortifère de la pensée. Le patient se sent alors incapable d’exister dans un silence qui, n’attestant pas son existence singulière, le dissout. Le silence peut accréditer l’image de toute-puissance qui, par capture imaginaire, détourne le patient d’investir sa propre activité de pensée. Il peut s’agir ailleurs de l’actualisation régressive de la peur pré-phobique des espaces dissimulés et derrière soi comme dans le silence de la nuit, de l’inquiétante étrangeté ou de la présence de la mort qui peut y être liée, au delà de la parole : le silence de mort opposé au silence vivant ….

 L’analyse peut conduire à l’expérience décisive du « désêtre » comme subversion radicale de la conscience de soi. Elle est ainsi reformulée par J. Kristeva (2007) : « Les moments de grâce de la cure ne sont-ils pas ceux où tout « self » s’avère faux, voire personne, et où les signes qui m’enchaînent contactent la chair sensible ? « Je » m’absente et « ça » parle. A force de parler de la sorte, je m’affronte au silence : silence de l’analyste, silence de l’angoisse. Mais encore et toujours – tant que dure le transfert – au silence de l’attente de sens : le silence du possible recommencement. »

Elle précise dans « La haine et le pardon » (2005): « Le silence systématique constitue l’analysant en objet passif ou désinvesti, et déclenche parfois une surinterprétation sans repère de sa part, qui le précipite dans la paranoïa. »

 Faut-il savoir parler pour ne rien dire sinon pour attester d’une présence, d’une écoute, d’une patience ? La solution est certainement de parler pour créer le silence, restituer au patient dans une reformulation exacte du peu qu’il a dit, assumer la castration symbolique, celle de ne pas savoir : soit l’opportunité paradoxale des défaillances de l’analyste. Une de ses patientes ressent le silence de son analyste comme l’effet de son pouvoir de le faire taire et de le rendre impuissant, c’est-à-dire de le châtrer, mais tandis que beaucoup d’autres significations transférentielles sont en jeu notamment dans la communication extra-verbale, le silence excessif de l’analyste empêche l’analyse. C’est en raison de cette même constatation que, autour de 1980, beaucoup d’autres analystes en sont venus à mettre en question le silence érigé en principe. Green écrit en 1979 : “C’est en me refusant à cette situation mortifiante pour moi et pour mon patient que j’ai décidé de mettre en question la règle d’or du silence de l’analyste.” (La folie privée, p. 326).

Dans un compte-rendu détaillé de sa « psychanalyse empathique », en face à face, avec D. Anzieu, S. Tisseron (2013) a montré comment elle avait réparé les effets négatifs d’une première analyse avec un analyste silencieux et permis de faire face aux traumatismes précoces de son histoire. Il note cependant que l’excès de réactivité émotionnelle de l’analyste peut entraver la pensée associative de l’analysant et l’expression du transfert négatif.

 Pour évaluer l’opportunité du silence et la dose de silence souhaitable, il faut clarifier sa place dans la théorie de la communication analytique et de l’élaboration psychique en analyse, dans la cure-type et dans ses variantes, dont la relation en face à face.

4. L’implication de l’analyste dans le processus

La centration des réflexions contemporaines sur les fonctionnements limites et psychotiques ont mis en lumière la clinique du vide chez le patient de sorte que le silence de l’analyste ne peut être que stérile surtout s’il s’agit d’une première analyse ou d’une psychothérapie. L’analyste est confronté au double risque d’un vécu d’intrusion ou d’abandon auquel il doit faire face dans une implication personnelle qui relève davantage de l’engagement à partir de ses perceptions contre-transférentielles que d’une technique. Tel est le cas dans le modèle du squiggle game selon Winnicott. Après le temps de la transitionnalité, de la “symbiose thérapeutique” (Searles), du co-fonctionnement associatif, vient idéalement celui de la différenciation intersubjective, de la prise en compte de la différence, autrement dit le temps de l’analyse du contre-transfert pour l’analyste et, pour le patient, le temps de l’élaboration psychique, de l’appropriation subjective de ce que produit en lui ce qui a été dit, en d’autres termes de la progressive subjectivation. L’usage du silence de l’analyste ne peut être que restreint et mesuré dans la bonne distance et des interventions de type psychothérapique sont souvent nécessaires. Les interventions de reliance des contenus morcelés, dissociés, visent au renforcement de l’activité psychique consciente et préconsciente de représentation et de symbolisation. Elles sont un temps antérieur à la possibilité même de l’interprétation, celle de l’accès à l’inconscient pulsionnel. Cette implication régrédiente et progrédiente de l’analyste requiert un travail préconscient ouvert à l’inconscient tel qu’il est en jeu dans la relation de transfert. Elle prend la forme de la transitionnalité  en deçà du jeu de la projection et de l’introjection, de la ré-introjection des identifications projectives après élaboration symbolisante. L’implication de l’analyste passe par des temps de silence, d’investigation, de compréhension empathique et d’interprétation, mais aussi des temps de désimplication silencieuse ouvert à la réflexion et à la théorisation. Ce temps de distanciation de l’analyste est généralement envisagé comme élaboration du contre-transfert. Un temps qui n’est pas pris en compte dans “l’analyse mutuelle” ni dans les intersubjectivismes contemporains…

En résumé 

Le silence est, diversement, partie intégrante de la communication spécifiquement psychanalytique. Il rend possible l’élaboration psychique, mais celle-ci comporte, dans la pratique et dans la théorie, plusieurs modalités et plusieurs modèles, de la névrose aux fonctionnements psychiques non-névrotiques. La notion de perlaboration garde-t-elle un sens ou peut-elle être dissoute dans la notion plus globale de travail psychique ? Le silence de l’analyste et la perlaboration au sens strict, sont-ils exclus en cas de fonctionnement psychique non-névrotique caractérisé par le déni, le clivage, la projection, le silence de la réalité psychique dans la “vie opératoire”, la faillite de la représentation, et, au niveau psychotique, l’identification projective, l’abolition symbolique, la déliaison ? Que devient la notion de “perlaboration” dans le cadre large du “travail psychique”, notamment à deux ? Doit-elle être réservée à l’analyse dite classique comme modèle métapsychologique du changement structurel intrapsychique ? Il correspond au niveau de fonctionnement psychique de type névrotique, impliquant le jeu de la résistance et du retour du refoulé, la répétition, la remémoration et l’après-coup – donc la symbolisation. En d’autres termes, peut-on considérer que la notion de perlaboration, déjà prolongée par Freud en travail de deuil, a été relayée ou complétée par d’autres modèles théoriques de l’élaboration psychique : l’élaboration de la position dépressive, la subjectivation, le travail psychique en double, comme objet analytique ou comme tiers, la “chimère” dans une logique de couple. Peut-on parler de la perlaboration dans l’intersubjectivité et non plus seulement de celle, intrasubjective, du patient ? Faut-il distinguer le travail psychique commun et le temps de la perlaboration individuelle de part et d’autre de l’expérience interpsychique ? 

On peut ne pas être d’accord avec J.L. Donnet qui écrit en 2005 : “La perlaboration doit, me semble-t-il, garder son sens premier, la référence à un temps intrasubjectif, fondamentalement soustrait à l’influence consciente et même inconsciente de l’analyste. Certes, la perlaboration peut prendre en compte l’idée du travail en commun (sorte de perlaboration toujours préliminaire)…mais pour (le patient), elle prend sa valeur fondamentale dans l’expérience radicalement singulière de sa propre réalité psychique… l’irremplaçable moment du silence introjectif.”

Quelques références :

Barande R. Du temps d’un silence,  Rev Franç. Psychanal., 1961, 25,1,177-220.

Barande R. Essai métapsychologique sur le silence, Rev Franç. Psychanal., 27, 1, 1963, 53-114

Bouchard C. Processus analytique et insaisissable perlaboration, Rev Franç. Psychanal., 2000, 4,  1077-1092.

Brusset B. Psychanalyse et psychothérapie, Site de la SPP.

Cahn R. (1991) Du sujet, Rev Franç. Psychanal., 40, 6, 1371-1490.

Denis P. A propos du silence de l’analyste, in Rives et dérives du contre-transfert, Paris, PUF, 2010.

De M’Uzan M. La bouche de linconscient, Paris, Gallimard, 1994.

Donnet J.L. Le silence de la perlaboration, Rev Franç. Psychanal., LXIV, 2000, 4, 1115-1120, et La situation analysante, Paris, PUF, 2005,111-116. 

Duparc F. L’élaboration psychique, préface de André Green : “un analyste au travail”. Paris, L’Esprit du temps, 1998, (Conclusion : “la perlaboration ou le temps du sens”).

Fliess R. Silence et verbalisation : un supplément à la théorie de la “règle analytique”, Int. J. Psa. 1949, 30, 21-30

Freud S. (1914) Remémoration, répétition, perlaboration, OCF XII, 2005

              (1923) Le Moi et le Ca, OCF XVI, 1991.

              (1926) Inhibition, symptôme et angoisse OCF XVII, 1992.

              (1937) Constructions dans l’analyse, 0CF XX, 2010.

Green A. (1979) Le silence du psychanalyste, In La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, 317-346.

Kahn L. Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne, Paris,

Kristeva J. La haine et le pardon, Paris, Fayard, 2005, (p. 313).

Kristeva J. Parler en psychanalyse : des symboles à la chair et retour, Rev Franç. Psychanal, 2007, 5.  

Nacht S. Présence de l’analyste, Paris, PUF, 1963, 203 p , Analyse par M. Benassy in Rev Franç. Psychanal,1967, 31, 2, 293- 298.

Nacht S. Le silence, facteur d’intégration, Rev Franç. Psychanal, 1967, 24, 2-3, 271-280.

Nasio J.D. (Dir.) Le silence en psychanalyse, Paris, Payot, 1987 : il comporte une bibliographie sur le silence en psychanalyse de 1916 à 1997, extraits de Freud et de Lacan. 

T. Reik T. (1926), Au début est le silence, in “Ecouter avec la troisième oreille”, Desclée de Brouwer, et In Le silence en psychanalyse, J.D. Nasio (dir.)Paris, Payot, 1987. 

Searles H. (1986) Mon expérience des états limites, Paris, Gallimard, 1994.

Tisseron S. Fragments dune psychanalyse empathique, Paris Albin Michel, 2013.

Winnicott D.W. Deux notes sur l’usage du silence, (1963) In La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 1990, 60-67.

Winnicott (1968) (In l’utilisation de l’objet …) savoir attendre : le regret d’avoir trop interprété….attendre que le patient formule ses propres interprétations….

 Publié le 06.07.2015

 

    
 

François Richard

Je proposerai ici quelques réflexions sur l’homoparentalité, d’abord en discutant la conférence de Sylvie Faure-Pragier, puis en prolongeant mon intervention lors du vote de la loi du « mariage pour tous »[1], enfin en revenant au texte de Sylvie Faure-Pragier.

Discussion avec Sylvie Faure-Pragier

Chère Sylvie, je suis heureux de poursuivre le débat passionné qui avait suivi ta conférence. Personne n’était d’accord mais chacun cherchait à échanger avec les autres pour faire émerger une pensée psychanalytique sur une question qui génère le plus souvent des réactions idéologiques, la preuve la plus flagrante en étant la dramatisation de l’opposition entre pro et anti. L’honnêteté et la précision de ton exposé ont permis un début de dépassement des polémiques surjouées. La situations actuelles, dis tu, doit être resituée dans une évolution historique déjà ancienne où changements dans le socius et progrès techniques s’interpénètrent : possibilité de divorcer, et apparition de familles monoparentales ou recomposées, contraception qui disjoint plus encore sexualité et conception, pouvoir donné aux femmes de décider de l’enfantement et de techniquement se passer de père en utilisant une paillette de sperme, engendrement possible dans un tube à essai (in vitro) – « scène primitive médicalement assistée ».Ton expérience auprès de patientes atteintes de stérilité te prémunit contre les prédictions catastrophiques selon lesquelles les enfants nés dans ces conditions seraient menacés de devenir psychotiques, la différence des sexes et l’origine sexuée étant relativisées voire évacuées. S’agit-il seulement d’un effet de la technique ou d’une crise profonde de la famille traditionnelle ?

La substitution d’une bonne parentalité éducationnelle à l’ancien ordre d’une parenté fondée sur une filiation tant symbolique que « biologique » (en fait génétique et charnelle : rencontre de génomes dans le rapport sexuel) est en cours depuis déjà un certain temps[2]. La question de l’homoparentalité la pousse jusqu’à ses conséquences ultimes. L’engendrement charnel d’un enfant par la rencontre amoureuse d’une femme et d’un homme ne disparaît pas, mais est désormais soumis à une vue globale concernant le bon partenaire, le bon moment, puis la bonne éducation de l’enfant, sa bonne – et plus rapide possible – ouverture au monde, aux savoir-faire, etc. Cette évolution, renforcée par l’impact des séparations de couples et des recompositions néo-parentales, a été préparée par un contrôle croissant de la vie privée et familiale par une juridicisation – qui suit sa logique propre – et l’intervention de l’État (éducation nationale, services sociaux et de santé, etc.)

Les psychanalystes y perdent leur latin et s’invectivent, non seulement entre tenants de courants distincts, mais aussi au nom d’un même concept – le réel au sens lacanien peut par exemple légitimer une argumentation opposée à l’homoparentalité parce qu’il suppose une contrepartie symbolique (J.-P. Winter), mais tout aussi bien être invoqué comme ce qui, résistant à toute mise en ordre, mène à une liberté anarchiste (J.-A. Miller). Du côté freudien, la référence à une organisation « tiercéisante » nourrit la crainte que joue moins l’interdiction de l’inceste par le père réel qui possède la mère (C. Flavigny, P. Levy-Soussan). Mais on voit émerger parallèlement l’hypothèse alternative qu’un très fort désir d’avoir un enfant, chez un couple homosexuel, puisse donne le jour à une forme nouvelle de scène primitive et de triangulation (S. Faure-Pragier).

La découverte freudienne de la plasticité infinie du sexuel infantile susceptible de générer des formes très diverses, et corollairement, d’une conflictualité structurelle de la vie psychique, n’a toujours pas été entendue par le travail de la culture – qui contre-investit aujourd’hui cette découverte en prétendant l’inclure dans un savoir sur les bons et les mauvais usages du sexuel, c’est-à-dire un savoir sur la famille. Tenir compte de cette découverte ? Ce serait, avec modestie, reconnaître que parfois on ne sait pas, en se démarquant bien sûr des manifestants anti ou pro, mais aussi des psychanalystes et des intellectuels qui argumentent et concluent trop vite dans un sens ou dans un autre. Ils dogmatisent le sexuel pour le soumettre, avec grand esprit de sérieux, à du religieux laïcisé.

Les opposants à la nouvelle loi défendent leur économie libidinale qu’ils ressentent comme menacée, mais il faut aussi interroger l’intolérance du discours qui fait apologie de la diversité et qui prétend que l’on peut traiter en toute transparence de questions extraordinairement difficiles – forcément, ça ne marche pas, les petites différences que l’on avait négligées font retour. Ainsi la polémique entre féministes hostiles à la gpa accusée d’être un instrument d’exploitation du ventre des femmes par les hommes (en l’occurrence homosexuels) et féministes considérants que la gpa libère les femmes parce qu’elle distingue clairement la mère de la femme, témoigne de nuances au sein d’un même ensemble idéologique, qui, pour les personnes réelles, constituent des antinomies insurmontables. C’est la vivacité – et c’est un euphémisme – de l’opposition qui donne ici à penser. Une rage s’y exprime, contre qui ne désire pas tout à fait de même, n’a pas exactement la même image inconsciente de son corps.

Que faire dans une telle situation ? Les psychanalystes peuvent envisager comme des formations symptomatiques la prévalence imposée de certains mots, le clivage entre « camps », et s’intéresser à la complexité des situations humaines effectives comme le fait Sylvie Faure Pragier, sans préconceptions, sans suréagir, en prenant le temps d’accompagner leurs patients, le temps d’une pensée sans certitudes.

Homoparentalité et complexe d’Œdipe

Les enfants issus des parentalités/parentés homosexuelles seront sans doutes différents. On peut conjecturer leur insertion dans l’ordre culturel collectif ordonné par une différence des sexes reproblématisée. Mais que dire de leur accès à la triangulation œdipienne ? On peut lire ici et là des arguments sur le fait que dans un couple gay ou lesbien l’un(e) ou l’autre tiendra plus que l’autre un rôle masculin/paternel – l’un descendra la poubelle et l’autre fera la cuisine, l’un grondera et l’autre consolera. Ils me semblent auto-réfutationnels : si la différence tient à si peu, on doit pouvoir s’en passer. Il est plus intéressant de repérer en quoi les processus psychiques – qui concernent l’Œdipe, même s’il est atypique – des parents homosexuels déterminent une transmission de la problématique œdipienne à leurs enfants.

Lors d’une discussion avec Maurice Godelier, à propos des Na, une société thibeto-birmane de Chine où frères et sœurs élèvent ensemble les enfants, alors que les pères sont inconnus dans la parenté et dans la parentalité, j’en suis venu à lui opposer que, si le complexe d’Œdipe n’y était certes pas nucléaire, l’on devait cependant supposer que chacun y « savait » qu’un enfant était issu d’une scène sexuelle élémentaire entre une femme et un homme, que tel enfant était issu de la rencontre de cette mère-ci avec cet homme-là, même si les concepts de père et de géniteur n’existaient pas.

Notre modernité, dans son débat actuel sur les formes nouvelles de « parentalité » retrouve, sans trop savoir quoi en faire, l’ancienne question sans réponse de l’écart entre le corps et l’esprit : parentalité d’un couple ayant adopté un enfant ; quête de leurs géniteurs par les enfants dont la mère a accouché sous x ; multiples situations complexes des grossesses médicalement assistées ; « mères porteuses » ; vérification des pères au moyen de l’adn pour savoir s’ils sont bien les géniteurs de leurs enfants ; parentalité homosexuelle où l’un des deux peut être, ou pas, le géniteur ou la génitrice.

Le succès de la notion de parentalité relève, je crois, d’une idéalisation du lien social, supposé capable de se gérer et de se réformer lui-même. La notion de parentalité en vient à recouvrir celle de parenté, laquelle participe d’un champ théorique différent. La parentalité désigne l’exercice de la fonction – protectrice, éducationnelle et aimante – des parents, tandis que la parenté concerne le système, hypercomplexe et structuré, des règles organisant la filiation entre générations et les alliances entre lignages – règles définies juridiquement et biologiquement, mais surtout imaginairement et symboliquement, qu’il s’agisse des règles de l’alliance instituées par le social, des théories sexuelles individuelles et collectives, des mythes, des religions ou du droit. Penser qu’une parentalité fortement désirée pourrait fonder une filiation interroge la différence entre parentalité et parenté, qui allait de soi il y a encore peu de temps. Une des préoccupations souvent mise en avant concerne un éventuel risque de délire : les enfants d’un couple homoparental pourraient en venir à croire être issus biologiquement de la rencontre sexuelle de leurs parents de même sexe – cette croyance délirante s’exprimant éventuellement à la génération suivante, voire ultérieurement encore. Ce n’est pas impossible. Rien dans l’état actuel des connaissances ne donne à observer une prévalence de psychoses dans la population concernée, même si les études existantes sont insuffisantes. Et il n’y a pas, par définition, d’études sur les générations futures. On peut raisonnablement penser que l’enfant d’un couple homoparental sait qu’il est issu physiquement et génétiquement (c’est peut-être mieux, dit ainsi, que « biologiquement ») d’un homme et d’une femme, tout en reconnaissant le couple homoparental comme celui de « ses » parents. Il les adopte, en quelque sorte. La filiation relève-t-elle des règles de la parenté ou d’un choix subjectif ? La situation actuelle mène à répondre : des deux. En ajoutant : n’oublions pas la richesse imaginaire des systèmes de parenté et de la généalogie, ne réduisons pas l’humain à une réalité sociale s’autogérant, se reproduisant, pour le bien de tous, fraternelle-parentale.

La théorie du complexe d’Œdipe introduit à une exigence éthique de parentalité bien assumée mais n’exclut pas la parenté. Avec Winnicott, et d’autres, l’accent se porte davantage du côté de la parentalité, alors que, avec Lacan, la parenté se noue à la parentalité dans la notion de fonction (symbolique). Dans les deux cas la violence du conflit psychique œdipien telle que Freud la considérait dans l’angoisse, et même la folie, propres aux névroses, se voient sous-estimées. L’actuel débat néglige d’envisager les formes névrotiques de conflit psychique corollaires de l’homoparentalité. On s’inquiète de ce que ces enfants puisse devenir psychotiques ; ou bien on prétend que le complexe d’Œdipe n’existe plus, ou qu’il n’a jamais existé. Comme on peut voir, les termes du débat sont mal posés. Ne faudrait-il pas plutôt se préoccuper de troubles en phase avec les formes aujourd’hui prévalentes de la conflictualité œdipienne chez nos patients : un « Œdipe » déformé mélangé à des fonctionnements limites ?

Le sujet humain ne peut-il émerger que dans la situation œdipienne ou, plus largement, que dans le lien généalogique de filiation ? On ne saurait ici se satisfaire d’opinions, de souhaits, ou d’idées reçues, dans un sens comme dans un autre. La réflexion reste insuffisante sur la relation, souhaitée, à un enfant et le fait que cet enfant devienne son enfant, ce qui est le propre de la filiation. Ce désir là suppose une implication où l’on se donne totalement, mais, du même coup, où l’on reconnaît en soi l’incomplétude, ce qui, pour certains (Sylviane Agacinski, Christian Flavigny, Pierre Levy-Soussan, Jean-Pierre Winter), ne peut être garanti que par la différence des sexes au sein des couple des parents – alors que selon d’autres (Geneviève Delaisi de Parseval, Sylvie Faure-Pragier, Serge Hefez, Susann Heenen-Wolff, Élisabeth Roudinesco, Irène Théry, Caroline Thompson, Michel Tort) cela pourrait s’accomplir selon des modalités diverses.

Godelier parle d’un « pur imaginaire[3] » exigeant des « pratiques symboliques » organisatrices fortes – mythes, rites, constructions politiques. Que devient dans le monde actuel ce « niveau de totalisation de l’imaginaire dans le sacré, irréductible à ses constituants » ?

L’économie libidinale patriarcale menacée par la progression contemporaine de façons différentes de désirer, attaque cette altérité supposée l’empêcher de continuer à jouir dans son système bien établi, obsessionnellement démarqué. Il ne s’agit pas à l’inverse de créer des catégorisations qui enferment à nouveau la pensée dans des espaces clivés. Il n’y a pas « l’hétérosexualité » versus « l’homosexualité », un homme homosexuel a peu de choses en commun avec une femme homosexuelle : c’est un homme qui aime les hommes. Et une femme qui aime les femmes « est » certes lesbienne, mais avant tout elle est une femme. Sans compter la variété des types de désir chez les gays et les lesbiennes, pareillement au sein du champ hétérosexuel, traversé par la bisexualité psychique et le sexuel infantile, lesquels entament aussi les ensembles gays et lesbiens. La différence binaire des sexes nourrit une variabilité infinie des positions psychiques de genre – laquelle n’existe qu’à partir de cette différence, grâce à cette différence.

Qu’est ce qu’un père ? Cette question ancestrale ressurgit, mais semble n’en rester qu’un transfert : on le cherche « juste à côté » – donneur, mais aussi nouveau compagnon de la mère, rôle supposé plus paternel de l’un des deux partenaires d’un couple homoparental – jusqu’à l’élection, dans une préférence intersubjective, de tel homme particulier comme interlocuteur privilégié, comme « modèle » comme il est souvent dit naïvement. Le recours croissant à la jurisprudence pour mettre en ordre une socialité de groupes de plus en plus extensifs, tente de réinstituer de la parenté dans une parentalité de plus en plus identique au lien social en permanence « recomposé » – peut être le « fait social total » dont parlait Marcel Mauss. Dans les familles recomposées, nous gagnons des alliés plus nombreux : quasi-enfants, ceux d’une nouvelle belle-famille, elle-même déjà en réseau de recomposition ici et là, tout en conservant tout ou partie du système de liens antérieur rompu[4]. Certains députés s’insurgeaient contre la perspective, selon eux prévisible, d’un mariage à plusieurs. Mais ne voit-on pas que l’alliance exogame a déjà pris usuellement la forme d’une générativité du lien ?

Dans ses derniers séminaires, Lacan écrit les Noms-du-père au pluriel, il les dissémine dans un Réel oùn et 4 Février 2013, Cf. alytieses sexes ? la différence pourrait émerger entre de multiples objets cause du désir. Le Nom-du-Père se réduit alors à un articulateur de la différence, à la structure de la différenciation signifiante. Pourquoi donc continuer à référer cette fonction au mot « père » ? On pourrait facilement montrer qu’il y a dans l’œuvre de Lacan cent occurrences de l’ordre symbolique référé au père idéalisé garant de la Loi, pour une occurrence de sa reproblématisation – quasi deleuzienne – en termes de différenciation générative infinie du réel. Winter s’en tient au Lacan d’avant les derniers séminaires et réaffirme des vues bien connues sur la transmission qui va des ascendants aux descendants[5]. Le danger de l’homoparentalité, à cet égard, serait de creuser une faille dans la transmission, parce que les parents de même sexe peuvent négliger le désir du donneur (pma) ou de la porteuse (gpa) de sorte que la place du tiers hétérosexué qui a présidé à la conception de l’enfant sera non pas forclose, mais minorée, et déniée. Selon Winter, l’amour et l’éducation ne suffisent pas, la chaîne de la transmission des générations et de l’héritage historique, mise à la porte, fera retour par la fenêtre grande ouverte de nouvelles souffrances psychiques. Il n’est pas question ici de mensonges des homoparents, mais de structure logique inhérente à la situation. Voilà, au moins, un argument carré.

« La dictature du plus-de-jouir dévaste la nature, elle fait éclater le mariage, elle disperse la famille, et elle remanie les corps », écrivait J.-A. Miller en 2004[6]. Cette dénonciation dramatisée d’une modernité déshumaine mène étrangement à son apologie neuf ans plus tard : « dans une affaire comme celle du mariage gay, le peuple français représenté par le Parlement, c’est effectivement Dieu le Père »[7], tandis qu’on s’en prend au pape et au grand rabbin de France, « une animosité perce, véhémente chez le juif, distanciée chez l’autre. On comprend à les lire que le projet de loi socialiste dérange le plan divin, et qu’il est tout à fait blasphématoire, contre-nature et antisocial. Gilles Bernheim prête aux “militants LGTB“ le dessein de “faire exploser les fondements de la société“. Joseph Ratzinger stigmatise la prétention de l’homme à farsi da sé, à se faire par soi-même… Le mariage gay est-il contre-nature ? Voici longtemps que nous avons cessé d’être dupes de la nature. Le b.a.ba de la philosophie moderne, c’est qu’il est de la nature de l’homme de se dénaturer lui et son monde »[8]. La notion d’ordre symbolique garanti par la fonction paternelle serait de ce point de vue encore dupe de la nature, ainsi que défensive par rapport à la nouvelle vérité, hier incriminée comme déshumaine, de la jouissance sans fin des objets a. Que l’on ne nous bassine plus les oreilles avec le Père, tel est le dogme dernier cri.

Chez Freud, les choses étaient simples : dans le complexe d’Œdipe, le père réel a des relations sexuelles avec la mère, impose à l’enfant d’être assujetti au fantasme d’une scène primitive entre une femme et un homme, et lui interdit d’espérer tout commerce amoureux tant avec la mère qu’avec lui-même – ce qui introduit l’enfant, fille comme garçon, à un manque bénéfique, la castration symbolique. Il faut ajouter à cette limpide démonstration que la mère est capable, sans se référer au père de ses enfants ni à un principe paternel plus général, elle aussi, de prohiber l’inceste à l’enfant. On peut en déduire, ou pas, une opposition au mariage pour tous. Alors que la division, chez Lacan, du père entre réel, imaginaire, et symbolique, déconstruit le père œdipien freudien, dissocié entre l’homme sexuel (l’amant) et le Nom-du-Père, en échos aux distinctions sans fin à faire entre filiations (génétique d’abord, puis celle des parents qui peuvent donner leur nom à l’enfant sans pour autant le concevoir ni à la limite l’élever, et, last but not least, la filiation éducative ouverte à diverses personnes pouvant intervenir à un degrés ou à un autre : homoparents, beaux-parents, grands-parents, parrains, etc.)

Sylvie Faure-Pragier cherche à raccorder la pensée freudienne de la scène primitive et les évolutions actuelles : « Jusqu’à aujourd’hui, le coït procréateur, nommé aussi scène originaire, a été un des fantasmes organisateurs de la psyché. Cependant, n’est-il pas lui-même une représentation privilégiée d’un complexe enchevêtrement de désirs parentaux ? D’autres représentations ne pourraient-elle pas avoir la même fonction ? La symbolisation me paraît être une capacité de notre psychisme et non une conséquence de l’organisation familiale réelle. Pourquoi les efforts considérables faits par des parents pour faire naître leur enfant ne pourraient-ils pas induire un effet structurant ? Ce serait l’ébauche d’un nouveau fantasme originaire qu’être ainsi un « enfant du désir d’enfant », adopté ou procréé médicalement. L’identité se réfère aux désirs parentaux et non à l’usage qui est fait des cellules germinales »[9].

Retour à la discussion avec Sylvie Faure-Pragier

La scène primitive relève-t-elle d’un schème génétique – rencontre d’une femelle et d’un mâle – ou d’une construction culturelle des désirs parentaux ? La théorie freudienne des pulsions réuni ces deux points de vue dans l’écart somato-psychique. Sylvie Faure-Pragier, avec sa patiente Chantale, déplace l’intérêt du côté de l’auto-organisation de l’identité dans l’homosexualité primaire, condition narcissique de base de l’identification primaire, dans le bel échange suivant :

« Ou alors, il faudrait que vous soyiez mon enfant, pas moi la vôtre, me dit-elle.

- Si j’étais votre enfant, je serai votre mère aimante pour toujours,

lui répondis-je.

- C’est normal d’avoir un enfant. »

Belle condensation du transfert originaire sur une mère aimante, de la réponse de celle-ci, et de l’ambivalence de l’analyste qui pense « je ne veux pas être le père de son enfant », tout en trouvant « regrettable » que la compagne de Chantale n’aie pas pu adopter sa fille Angela, conçue par insémination avec donneur. L’analyste trouve un positionnement juste à la limite de l’impossible dans une situation hypercomplexe


[1] Cf. F. Richard, « Entre malaise et confusion », in Penser/Rêver, n° 24, 2013.

[2] Cf. F. Richard, « La “parentalité”: remède ou nouveau refoulement ? », L’Actuel malaise dans la culture, Éditions de L’Olivier, 2011, p. 82-97.

[3] M. Godelier, Métamorphoses de la parenté, Fayard, 2004, p. 253.

[4] Ce qui comporte, à proportion égale, l’occurrence inverse de la déliaison – enfants qui s’éloignent, amis perdus, mais aussi repli sur le couple sans tentative de recomposition d’une néo belle-famille.

[5] J.-P. Winter, Transmettre (ou pas), Albin Michel, 2012.

[6] Du mariage et des psychanalystes, Institut Lacan, Navarin, 2013, « Préface » de B.-H. Lévy et J.-A. Miller, p. 42, cité par S. Marret-Maleval.

[7] Ibid., « Préface ».

[8] J.-A. Miller, « L’Église, la nature et Freud », ibid., p. 26 et 28.

[9] .         S. Faure-Pragier, Le Monde du 26 Décembre 2012. Ce point de vue est plus amplement développé dans S. Faure-Pragier, Comment penser aujourd’hui la valence différentielle des sexes ?, Adolescence 2014/1

Publié le 10.06.2015

 

Jacqueline Schaeffer

L’une des « deux ambitions qui me dévorent », écrit Freud à Fliess, le 25 mai 1895, est de « tirer de la psychopathologie quelque gain pour la psychologie normale ».

Je vais tenter de le suivre. En poursuivant le chemin que j’explore, depuis de nombreuses années, celui de la différence des sexes, et celui du féminin qui en est l’enjeu.

Notons tout d’abord que, depuis la nuit des temps, les scientifiques, chercheurs, philosophes et autres penseurs ont étudié les phénomènes de l’humain, de la pensée et du social sans tenir compte de la différence des sexes. Celle-ci, par exemple, n’a jamais été un objet officiel de la philosophie[1].

Jusques et y compris en psychanalyse, on constate que, théoriquement, beaucoup d’entités structurelles ou psychopathologiques ne sont pas examinées en fonction de cette différence, même si l’approche clinique peut en tenir compte. Dans les cas d’une hystérie, d’une névrose obsessionnelle, par exemple, on sait pourtant qu’elle en influence les manifestations et les indices de gravité.

A plus forte raison, lorsqu’on parle de personnalités borderline, narcissiques, dysharmoniques ou psychotiques, on invoque rarement le différentiel des sexes. Et pourtant, quand bien même il reste davantage référé à l’organisation névrotique liée au conflit oedipien, cela n’exclut pas le fait que ces configurations dites non-névrotiques, ou dont la frange névrotique est faible, ne se présentent pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme.

La dépression, qui est une souffrance à prévalence narcissique en est un exemple, et la plupart des écrits n’insistent pas sur cette différence. On parle de dépression du bébé, de l’enfant, de l’adolescent, du vieillard, du post-partum. Rarement de la dépression de la femme différenciée de celle de l’homme.

Et pourtant, on n’entre pas en dépression, et on n’en sort pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme. Je l’entend bien sûr dans le sens d’une prévalence et non d’une radicalité, car il est possible de trouver des formes féminines de dépression chez bien des hommes, lorsque leur défense phallique se trouve en danger ou mise à mal. Tous sexes confondus, l’effondrement de ce rempart, de ce roc qu’est le « refus du féminin » peut faire échouer les humains sur une même rive.

La pratique quotidienne, tout autant que les études épidémiologiques révèlent une fréquence double de la dépression chez la femme. Il convient de s’interroger sur les modalités de ce constat différentiel.

Il convient bien sûr de différencier l’état dépressif, celui qu’on appelle « la déprime », de la forme pathologique qu’est la dépression. L’état dépressif semble de moins en moins toléré par la société actuelle, qui force vers un idéal de bonheur, d’accomplissement individuel, et accentue le narcissisme, le culte du corps, et l’idéal du moi au détriment du surmoi et de la relation objectale et oedipienne. Les sentiments de honte l’emportent sur ceux de culpabilité. L’intolérance aux états dépressifs peut conduire à une surconsommation d’antidépresseurs, qui ne font qu’amputer les sujets du recours à leurs propres ressources psychiques.

L’état dépressif nous amène à parler de la perte, et de la situation de dépendance.

LA SITUATION DE DEPENDANCE

Elle est inscrite constitutivement, peut-on dire, dans la « néoténie » du petit être humain, à savoir l’état de prématurité de sa naissance, là où s’enracinent les expériences primaires de détresse et de satisfaction.

La dépendance, aliénation indispensable dans les premiers temps de la vie, est également une chance d’expérimenter dans la relation primaire, par la voix, les mimiques, les gestes et les affects, l’échange relationnel d’appel et de réponse, qui permet le développement pulsionnel de l’enfant, tel que Freud le décrit dans « Pulsions et destin des pulsions » [2].

Cependant, si la dépendance se prolonge excessivement et se fixe, elle expose tout être humain au risque soit de la haine, soit de la dépression.

Tout développement psychique, toute cure psychanalytique, tendent à libérer un sujet, dans la mesure du possible, de liens de dépendance aliénants et plus particulièrement de ceux des imagos.

Quelles sont les ressources internes et les satisfactions substitutives qui le permettent ?

Dans les premiers temps, elles sont assurées, lorsque le rythme de présence-absence de la mère est bien tempéré, par les premières activités psychiques du bébé que sont l’hallucination de la satisfaction et l’autoérotisme.

Freud précise que l’objet sein, celui de la pulsion sexuelle, est perdu au moment où « il devint possible à l’enfant de former la représentation globale de la personne à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait la satisfaction… La pulsion sexuelle devient alors autoérotique » [3].

Donc l’objet ne peut exister qu’en tant qu’objet perdu.

C’est sensiblement le moment où Mélanie Klein situe l’advenue de la « position dépressive ». L’objet dans sa totalité risque d’être endommagé par les attaques projectives du sujet. Si cette phase, dans ses nombreuses évolutions, est bien élaborée et bien encadrée par un environnement sécurisant, elle protège contre les états dépressifs ultérieurs.

Plus tard, la construction de l’objet interne sera renforcée par l’activité représentative et l’épreuve de réalité.

La véritable expérience d’indépendance du corps maternel, sur le plan moteur corporel et fantasmatique, c’est l’organisation de l’analité qui la promeut. C’est la fonction sphinctérienne qui fournit psychiquement la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet. Donc de négocier. Là se forge le caractère.

Bien des femmes, lorsque leur structure est à prévalence hystérique, ne parviennent pas à une solide organisation de leur analité, ce qui rend leur indépendance précaire.

Mais c’est la logique phallique, l’angoisse de castration et le complexe d’Oedipe qui vont réorganiser et re-symboliser après coup ce premier développement dans le sens de l’identité sexuée et sexuelle, dans celui de la différence des sexes et des générations. C’est cette organisation qui assure un plus fort dégagement de la dépendance au corps maternel, par la triangulation, par les identifications croisées et par l’instauration du surmoi. Chez la femme, ce surmoi est décrit par Freud comme insuffisamment « impersonnalisé », car, héritage paternel, il reste prisonnier de l’attachement oedipien de la fille au père.

LA MERE, MESSAGERE DE L’ATTENTE

Une patiente : « J’attends quelque chose qu’il ne va jamais me donner. Le problème de ma vie, c’est d’attendre »

Et Annie Ernaux, dans Passion simple [4] : « A partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi »

Cette attente surgit dès l’aube de la vie féminine.

La mère, lorsqu’elle retrouve sa vie érotique, en incitant son enfant à dormir,  exerce une censure, dite « censure de l’amante » [5], par le silence sur l’érogénéité du sexe de la petite fille , instaurant un « refoulement primaire du vagin ». Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut renvoyer la mère soit à la rivalité, soit à l’angoisse d’une représentation de « castration » féminine, mais aussi à la représentation substitutive que celle-ci recouvre : à savoir l’angoisse de la jouissance féminine et celle de l’inceste. L’inceste mère-fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental. Le tabou de l’inceste est, littéralement, le tabou du non-séparé.

La  mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas,  à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire du vagin, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, dans l’attente de son éveil. Le conte de la Belle au Bois dormant, au sexe dormant, en offre une illustration issue du fond des âges.

Pour que la Belle s’endorme tranquille, protégée par ce refoulement primaire, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, pour Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! »  Elle est donc messagère de l’attente.

Le garçon, l’homme, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise davantage, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente et de la perte.

La fille, la femme, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois ; elle attend un amant, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre.

Mais la femme attend, avant tout, l’amour. “L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans la vie des hommes”, écrit Madame de Staël.

L’état dépressif peut être lié à une attente déçue, que celle-ci soit consciente ou inconsciente. Winnicott affirme que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. Il existe un lien fort probable entre la déception de l’attente et la dépression chez la femme.

Car toute attente est une excitation douloureuse. Celles de la femme sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, en principe jamais perdu dans la réalité. Il lui faut donc l’ancrage d’un solide masochisme érogène primaire [6]. Celui-ci permet d’investir érotiquement la tension  douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, l’écart de la satisfaction hallucinatoire du désir par rapport à l’attente de la satisfaction réelle, et ultérieurement, de supporter le plaisir-douleur de la jouissance sexuelle.

La dépendance de la fille à la mère archaïque préoedipienne, époque dite  minoé-mycénienne, a une durée que Freud reconnaît avoir longtemps sous-estimée : « Un certain nombre d’êtres féminins restent attachés a leur lien originaire avec la mère et ne parviennent jamais a le détourner véritablement sur l’homme »[7].

Comment, pour la fille, s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps se met à se rapprocher et à ressembler au corps de la mère ?

J’avance l’hypothèse que la fille est soumise non seulement à des fantasmes, mais à des vécus d’incorporation. La relation de mère à fille est de corps à corps, mais aussi de chair à chair, et cela peut être réciproque. On sait que certaines mères, lorsque leur fille accouche, ont des symptômes – d’identification hystérique, certes – de lactation et de contractions utérines.

C’est du fait de ce vécu d’incorporation, à mon sens, que la violence et l’agressivité peuvent se déchaîner : Freud parle d’hostilité et de reproches, Lacan de « ravage ». Un mouvement d’affrontement paraît nécessaire pour se « décorporer » d’un objet primaire, d’un objet perdu dont on n’a pas pu faire le deuil, pour pouvoir enfin s’en séparer. Joyce Mc Dougall parlait d’un corps pour deux. Il peut y avoir aussi un utérus pour deux, parfois responsable de situations de frigidité et de stérilité. Un corps maternel peut être séquestré avec violence, comme on sait, dans le corps d’une fille anorexique, et réciproquement.

Comment oser affronter le corps à corps avec la mère, quand il y a le risque de se perdre avec elle ? Peut-on y trouver écho dans ce qui a été défini chez les femmes en tant que « noyau mélancolique féminin », par Monique Cournut-Janin[8]  ou « féminin mélancolique », par Catherine Chabert[9] ?

C’est l’introjection pulsionnelle qui permet le dégagement d’une  dépendance objectale, alors que l’incorporation de l’objet crée ou renforce un lien d’imago.

Le paradoxe du destin féminin tient à la difficulté de se dégager d’un objet primaire maternel, du fait d’une nécessaire identification et d’une tout aussi nécessaire désidentification. La séparation porte le risque de perdre une partie de soi, et donc l’advenue d’un état dépressif.

LES ANGOISSES DE PERTE ET DE SEPARATION

Freud décrit, en 1926 [10], le trajet de l’élaboration des angoisses de perte en fonction des situations de danger. Depuis la détresse du nourrisson, le danger de la perte d’objet liée à la dépendance des premières années, puis l’angoisse de castration du conflit oedipien jusqu’à l’angoisse devant le surmoi à la période de latence. Donc depuis les angoisses de perte du tout jusqu’à celles des  pertes partielles symboliques qui permettent de sauver le tout. L’angoisse principale, pour César et Sarà Botella [11], étant celle de perte de la représentation.

Le complexe d’Oedipe permet à l’enfant de renoncer à ses vœux incestueux, car  l’oedipe est antagoniste de l’inceste.

Cet opérateur oedipien, dont le surmoi héritier est à la fois interdicteur et protecteur, sert d’ancrage et permet la réorganisation de nombre d’angoisses archaïques antérieures, orales ou anales, par la création d’un signal, et par l’activité représentationnelle. Ce qui se produit plus difficilement au niveau des angoisses sans nom, celles que certaines manifestations psychotiques permettent de qualifier d’anéantissement, de liquéfaction, de réengloutissement dans le corps maternel.

Une organisation oedipienne suffisamment bonne, un environnement suffisamment fiable et encadrant, peuvent protéger de toute chute dépressive. Les difficultés dans l’élaboration de la perte se révèlent par l’intensité des angoisses de séparation. La capacité de disposer, chez les personnalités névrotiques, d’une scène intérieure et d’un système de représentations ancré dans la réalité psychique permet de perdre de vue un objet d’amour sans être menacé de sa disparition. La constitution de l’objet interne y pourvoit. Contrairement à celles dont l’attachement à la perception de l’objet est indispensable pour que soit maintenue la continuité de leur existence, « relation fétichique à l’objet », selon Evelyne Kestemberg [12].

Mais qu’en est-il, au niveau de la différence des sexes, du statut et des traces de l’absence et de la perte dans les expériences  de séparation ?

Freud oppose l’angoisse de castration des hommes à l’angoisse de perte d’objet et d’amour chez les femmes. « C’est précisément chez la femme que la situation de danger de la perte d’objet semble être restée la plus efficiente… il ne s’agit plus de l’absence éprouvée ou de la perte réelle de l’objet, mais de la perte d’amour de la part de l’objet »[13]. L’absence d’angoisse de castration chez les filles peut les exposer à des angoisses de perte du tout, un tout qui est davantage celui de l’être que celui de l’avoir.

Une femme ne peut se donner pleinement sans amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Sa dépendance amoureuse la rend davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité «  à compromis » de l’homme adulte.

C’est pourquoi elle est plus exposée à la déception, et se trouve tellement menacée de dépression en cas de perte d’objet amoureux.

Que veut la femme ? Qu’on la veuille. Etre désirée, être aimée. Ce qui n’est pas toujours différencié chez elle. En italien, ti voglio, « je te veux » ne signifie-t-il pas aussi bien « je te désire » que « je t’aime » ?

Mais quel est l’objet de la perte, en fonction de cette différence des sexes ?

Ecoutons l’Opéra, qui a bien mis en évidence la dissymétrie de la position masculine ou féminine face à l’abandon.

« Si tu me quittes, je te tue ! », crie Don José à Carmen.

Et Mme Butterfly : « Si tu me quittes, je me tue ! ».

L’homme abandonné tue l’objet, en général fantasmatiquement, la femme abandonnée se fait objet perdu.

La perte de l’investissement amoureux et le sentiment d’échec qui l’accompagne réveillent les traces de l‘échec oedipien. Le deuil du désir oedipien est à reprendre à nouveau. La dévalorisation par perte de l’amour d’objet, vécue comme un trauma narcissique, peut désorganiser le système féminin de valorisation, et chez l’homme réactualiser toute la problématique de la castration.

Le mode de défense contre la séparation, radical et symbolisant, mis en œuvre par le garçon pour sortir du conflit oedipien, lequel « vole en éclats », selon Freud, reste une tactique exemplaire pour l’homme contre toutes les angoisses de perte objectale ultérieures, une perte amoureuse par exemple. L’objet de la perte masculine peut se négocier par son angoisse de castration, qui sert de cran d’arrêt à la chute dépressive, et limite les dégâts.

« Si tu me quittes, je te tue… ou bien je te remplace »

On connaît l’adage : « Une de perdue, dix de retrouvées ». La quête phallique reprend ses droits. Dans le cœur de tout homme, un don Juan sommeille. Il existe trois types de frein à la tentation polygamique des hommes : l’amour d’une femme, la peur des femmes ou … le surmoi.

Chez une femme, bien souvent, la perte d’un amour peut signifier perdre le tout, être renvoyée au néant, n’être plus rien.

Une patiente a été abandonnée par son amant plus jeune qu’elle. Elle est possédée, obsédée. Elle a maigri de 15 kg et éprouve un mal constant au bas-ventre. Elle pense à mourir. Quand elle aperçoit cet homme, son intérieur descend dans le sol, dit-elle, elle se vide, elle n’est plus rien.  « C’est comme une drogue, mais c’est doux à l’intérieur », dit-elle, et on perçoit qu’elle ne souhaite pas s’en débarrasser. Elle ne veut pas ressentir de haine, car ce serait  se couper de lui et se couper d’une partie d’elle-même, s’amputer. Elle ne comprend pas. Comment n’a-t-elle rien senti, rien vu venir, comment n’a-t-elle pas perçu qu’il y avait une autre femme ? « Je veux savoir, dit-elle, mais je ne veux pas l’entendre ».

On peut noter qu’aucune angoisse signal n’a pu se produire, et qu’aucune représentation, rêve ou fantasme n’ont pu anticiper la séparation, et constituer des traces garantissant la pérennité d’un objet interne permettant de convoquer l’objet absent, en s’assurant de sa propre continuité psychique.

L’amant s’est arraché d’elle, sans doute comme un enfant qui s’émancipe, mais en emportant une partie de son corps. On a découvert chez elle un cancer de l’utérus.

Oserait-on penser qu’il ait fallu ainsi à la fois combler le vide et souffrir ? Et que cette relation fusionnelle, faisant le vide de toute altérité, aurait fait place à une incorporation mélancolique sous forme de somatisation ? Ce serait en désaccord avec des théories éprouvées qui nient un sens primaire de la somatisation. Il serait plus pertinent de penser qu’une  dépression plus « essentielle », donc « non sentie » et « impossible à voir venir », ait précédé une telle somatisation.

La dépression de la femme serait également liée à la déception de l’attente, et à la difficulté de symbolisation de son sexe féminin. Lorsque son masochisme érogène primaire n’est pas bien ancré, qu’il ne sert pas de cran d’arrêt, la chute peut s’avérer profonde et virer à la mélancolie, ou à la somatisation. L’attente déçue du désir d’un homme, l’attente déçue d’un enfant la confronte à un sentiment de vide : vide d’un corps qui n’est plus habité par un narcissisme corporel, qui n’est plus éclairé par le regard de désir d’un homme, ou par la tendresse d’un enfant.

La dépendance, qui pouvait se dissimuler dans la présence,  se dévoile et se découvre brutalement lorsque le manque se précise, lorsque la confirmation par l’objet et par son regard disparaît.  

Toute situation de perte peut engendrer un excès de désespoir, de colère, d’autoaccusation mais aussi de menace persécutrice : la projection de la haine peut transformer l’autre en mauvais objet, mais aussi s’acharner contre le moi sous la forme mélancolique d’une angoisse de séparation définitive : ne plus jamais être aimée, être quittée ou abandonnée pour toujours.

Se révèle alors, chez la femme, une perte objectale confondue avec une perte narcissique totale.

« Si tu me quittes, je me tue, ou je m’abîme, … ou bien je reste seule »

La solitude des femmes est un fait de société, qu’elle soit choisie ou subie. Les hommes restent rarement seuls : l’objet femme a tout d’abord été maternel, … et il tend à le rester.

La disparition, l’effacement ou l’usure de l’amour éprouvé pour un objet constituent une épreuve. Le désinvestissement laisse un vide, et se trouvent perdus un support, une occasion d’attente, de fantasmatisation, d’exaltation, d’excitation, d’auto-excitation.

Le mal d’amour est un objet intérieur qui peut parfois être précieux, excitant, et le lamento féminin peut aussi être une jouissance. Ce qui retrouve le lien avec le masochisme érotique féminin.

« Ah je voudrais ne vous avoir jamais vu ! » écrit la Religieuse portugaise, qui s’écrie aussitôt : « J’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu » (Lettre troisième) [14].

L’IRRUPTION DU FEMININ

Au moment de la perception de la différence anatomique des sexes, que Freud qualifie de traumatisme, comment la fille peut-elle se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valorisation narcissique ? Comment se faire désirer, se faire aimer ?

Sa ruse inconsciente sera d’annuler cette différence qui fait problème, et d’adopter la logique phallique. L’ « envie du pénis » est narcissique, non érotique, car la fille sait très bien que l’absence de pénis ne l’empêche pas de ressentir toutes sortes de sensations voluptueuses. Elle sent bien aussi que son autoérotisme est l’objet d’un conflit, un conflit qui a un lien avec les objets parentaux, oedipiens.

Issue d’une théorie sexuelle infantile, celle de la survalorisation narcissique d’un sexe unique, le pénis, l’organisation phallique est une défense en tout ou rien qui consiste à nier la différence des sexes, et donc le féminin, assimilé à une  « castration ».

Si Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, ne peut-on en inférer une tactique défensive impérieuse face  à l’effraction de la découverte de la différence des sexes ? Comme nous le constatons dans le social, elle tend à le maintenir.

Cette organisation est cependant un passage obligé, pour les deux sexes, car elle permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle.

Le garçon, en principe, est favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, à partir du moment où est levé le déni de la « mère au pénis » de sa théorie sexuelle infantile, et parce qu’il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, en s’étayant sur son identification paternelle.  Il renonce à ses vœux incestueux de manière violente, pour sauver  son pénis, l’angoisse de castration le fait sortir du conflit oedipien. L’organisation phallique le sauve de toute menace dépressive.

Chez les filles, les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction, comme le théorise Mélanie Klein, à la suite d’Ernest Jones, qui tous deux situaient la menace du côté de la mère. L’angoisse féminine se manifeste davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé.

Puisque la mère ne lui a pas donné de pénis, ce qui lui vaut, selon Freud,  les plus haineux reproches, son  besoin de reconnaissance la fille va l’adresser à son père. C’est ce qui la fait entrer dans le conflit oedipien. Elle y entre, selon Freud,  pour  acquérir un pénis, grâce à papa, qui lui donnera plus tard un enfant substitut du pénis, et elle en sort difficilement, parfois jamais, par la faute de maman. Je caricature, bien évidemment.

La première et nécessaire transgression de la fille, c’est sa trahison de la mère primitive, la castration de l’imago maternelle phallique. Le lien d’amour-haine signe la difficulté de ce dégagement. Une petite fille ne peut devenir femme que contre  le féminin maternel. .

Cependant, la petite fille freudienne n’attend-elle du père oedipien que la promesse d’un bébé, censé réparer son préjudice du manque de pénis ? N’attendrait-elle pas davantage d’en être aimée en tant que fille ? Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

Le conflit oedipien permet l’organisation de la bisexualité et celle de l’ambivalence reliant  l’amour et la haine. La liaison et la déliaison s’attachent à l’une et à l’autre figure parentale, dans une alternance parfois douloureuse mais parfois étayante car l’appui sur l’un permet d’aborder le conflit avec l’autre. La scène primitive, et son vécu de solitude et de séparation, devient alors un fantasme anti-dépresseur.

LA PUBERTE

A la puberté, la grande découverte c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement  phallique du pénis. Le vagin n’est pas un organe infantile. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux. Elles peuvent éprouver des sensations internes, liées à des  émois oedipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, première séductrice, selon Freud.

Mais la vraie révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe ne peut avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance.

L’éveil de la puberté surgit bien avant que soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Comme le suggère Winnicott, l’activité sexuelle intervient plutôt comme une façon de se débarrasser de la sexualité que de tenter de la vivre.

C’est la grande question de l’adolescence : comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel  organe qu’est le vagin ?

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir.

Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, cet autre sexe ? L’angoisse de castration va se doubler des « angoisses de féminin » [15], celles de l’ouverture du corps féminin et de la pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence des sexes.

Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque il lui  pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement  de la scène primitive et d’une réalisation incestueuse devenue possible.

Les angoisses d’intrusion de la fille vont devoir s’élaborer en angoisses de pénétration. Les fantasmes de viol, fréquents à l’adolescence, signent ce passage.

C’est au moment d’investir la pénétration sexuelle et le vagin érotique que peuvent réapparaître chez l’adolescente des carences d’intériorisation et des menaces d’effraction narcissique, des angoisses de féminin. La puberté a alors un effet traumatique. L’état dépressif peut s’y manifester, ainsi que toutes les défenses phobiques ou caractérielles.

Les pathologies à prédominance féminine à l’adolescence que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. La boulimique y répond par l’acte de remplir, l’anorexique par celui de fermer toutes les issues, les orifices. Tomber enceinte peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues. L’arrêt des règles vient ponctuer ce mode de contrôle des angoisses d’ouverture du corps des femmes.

Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce qui, selon Freud, la fait virer en objet de haine, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. Elle présidera seulement  à son  refoulement primaire. Mais la haine permet surtout la différenciation, puisque l’objet, selon Freud, naît dans la haine, et c’est par elle que la fille peut se séparer de la mère, en étant l’auteur et non plus la victime de la séparation et de l’abandon. L’autre, né dans la haine, c’est aussi celui qui vient rompre la fusion, ce peut être aussi bien le père, le bébé frère ou sœur ou … la mère oedipienne.

Mais, si le changement d’objet vers le père a pu se produire, c’est en réveillant, en révélant l’érogénéité de son sexe féminin, dans la relation sexuelle de jouissance, qu’un amant pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les femmes à la nuit des mères, aux reines de la nuit.

LE NARCISSISME

La rencontre érotique qui est au rendez-vous de l’amour met le corps à l’épreuve de l’autre, avec des risques pour le moi et pour le narcissisme. De quelle nature sont les liens entre le corps et le narcissisme ? Qu’est-ce que le narcissisme doit au corps ?

Le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis. Il prend appui sur l’identification au père, se prolonge dans l’idéal du moi, lequel peut s’avérer plus cruel que le surmoi, et davantage encore s’il est étayé sur un surmoi précoce ou un moi-idéal.                                            

L’atteinte narcissique phallique, la chute d’idéal semblent plus fréquentes chez les hommes, dans le sens d’une dépression d’infériorité, d’impuissance, d’insuffisance, lors de la perte d’une situation de pouvoir, la victoire d’un rival, la panne de puissance sexuelle, la mise à la retraite, le déclin de l’âge. Ce risque dépressif peut se produire aussi lors d’un trop plein de succès et du sentiment d’en être indigne. La défense se manifeste souvent dans le comportement, les réactions de prestance, les troubles de l’humeur ou par des décompensations somatiques.

Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. Il porte sur leur corps tout entier, mais celui-ci est soumis à la réassurance du regard de l’autre. Ce qui les rend dépendantes du regard, du désir et de l’amour de l’objet.

Le désir masculin, ancré sur la capacité de symbolisation de la partie pour le tout, est tenté par le fétichisme. Celui du découpage de parties désirables sur le tout de la femme : des seins, un cou, une cambrure, des jambes, « tu as de beaux yeux, tu sais ! ». Ce que les femmes savent fort bien utiliser comme appât.

Le désir féminin est plus intériorisé, moins représentable, comme l’est son sexe. Une femme en réfère à son intériorité, même si elle ne lui est révélée que dans l’échange des regards et dans l’union des corps.

Le besoin de reconnaissance du narcissisme phallique c’est d’être admiré, celui du narcissisme féminin est d’être désirée.

LE CORPS ET LA CHAIR

On a coutume de différencier le corps et le soma, en fonction des travaux portant sur les affections dites psychosomatiques. Concernant la femme, je ferai une distinction entre le corps et la chair.  

Le conflit entre le corps et la chair dessine l’écart entre la féminité et le féminin. La féminité est toute de surface et de séduction, celle de l’apparence, du leurre et de la mascarade, des charmants accessoires de la séduction. Celle qui enveloppe et pare le corps, celle qui est visible, qui s’exhibe, et fait bon ménage avec le phallique et l’angoisse de castration. A l’opposé, le féminin est tout intérieur, secret, porteur de tous les fantasmes dangereux et des angoisses de féminin. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair. La chair c’est l’invisible, ce qui palpite sous la peau, et toutes les fluidités qui en sortent. C’est aussi le jardin des délices, celui de toutes les sensorialités.

La chair, c’est ce qui apparaît quand le corps est entaillé, coupé, qu’il suinte, saigne. D’où le lien avec l’angoisse de castration et le sexe féminin. Ce sexe que certains homosexuels nomment « la plaie ».

Le pénis est d’essence corporelle, il a une forme, un contour, une enveloppe, une peau. Il a à pénétrer dans la chair du sexe féminin, lequel est informe, irreprésentable. D’où la terreur ou l’horreur qu’il peut inspirer. L’angoisse de castration peut en construire des représentations de sexe châtré, et celles, plus angoissantes, d’engloutissement, de vagin constrictor ou denté. Jusqu’à celles de « l’origine du monde », le sexe de la mère, tabou absolu. L’homme s’arrête ante portas face à la terreur de la porte des mères.

La chair renvoie aussi à la représentation de la charogne, comme le poème de Baudelaire l’exprime si sublimement :

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine


Qui vous mangera de baisers,


Que j’ai gardé la forme et l’essence divine


De mes amours décomposés !

La chair est totale du côté du maternel. Seule une femme peut parler de « la chair de sa chair ». L’homme a un contact corporel avec le corps de son enfant, la femme a un contact charnel, d’où la difficulté de la séparation, et la possible perversion maternelle portée sur un enfant objet partiel, partie détachée d’elle-même. D’où le danger pour l’individuation de l’enfant.

Freud écrit : « Là où la pulsion de mort émerge sans objectif sexuel, même dans sa furie la plus aveugle, il est impossible de méconnaître que sa satisfaction se rattache à une jouissance narcissique extraordinairement élevée, dans la mesure où elle montre au moi l’accomplissement de ses anciens désirs d’omnipotence. Tempérée et maîtrisée, inhibée dans son but, la pulsion de destruction, orientée vers les objets, est alors forcée à procurer au moi la satisfaction de ses besoins et la maîtrise de la nature » [16].

Une question. Pourrait-on dire que cette jouissance narcissique intense, primaire, ne serait autre que celle, archaïque, de la chair d’avant la construction du corps, préalable au double retournement et à l’organisation oedipienne ? C’est dire qu’il serait nécessaire que la pulsion de mort soit tempérée, inhibée dans son but, orientée vers les objets, pour que cette jouissance entre dans la variable plaisir/déplaisir ?

Le narcissisme secondaire serait pris dans le retour sur le moi de l’investissement de l’objet, de ses soins, de sa séduction, et de la projection narcissique parentale qui fasse de l’enfant His majesty the baby.  La sexualité infantile pourrait alors s’y déployer.

LE MASOCHISME EROTIQUE FEMININ

La chair féminine et sa difficulté de symbolisation nous mènent à la question du masochisme.

Qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation de la partie pour le tout étant difficilement possible, comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? Une symbolisation, une psychisation du sexe féminin est-elle possible ? [17]

Osons le dire, c’est par un mouvement, qui joint le scandale du féminin à un autre scandale : celui du masochisme.

Le mouvement de retournement de l’activité à la passivité active, celle du mouvement masochique féminin, a été décrit par Catherine Parat pour spécifier  l’Oedipe féminin [18].

J’ai théorisé un masochisme érotique féminin [19]. Celui que révèle, dans le deuxième temps particulièrement refoulé du fantasme «Un enfant est battu » [20], la petite fille oedipienne, comme l’adolescente qui chante : « Fais-moi mal, Johnny Johnny ! ».

Freud perçoit le caractère érotique oedipien du désir masochiste de la fille dans son article  qu’il décline longuement, en 1919. C’est la culpabilité de ce désir oedipien qui amène la fille à l’exprimer, sur le mode régressif : Papa bats-moi ! Papa, viole-moi !

Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 [21], c’est son clitoris  que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses ! La théorie phallique avait eu chaud !

Le masochisme érogène primaire, première liaison, celle de la pulsion de mort sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère. Grâce à la coexcitation sexuelle, la femme peut investir un masochisme érotique féminin, nécessaire à la rencontre érotique et amoureuse avec un amant. S’abandonner à la pulsion et à l’objet qui le porte, se faire pénétrer dans sa chair nécessite une telle liaison masochique. Celle qui permet de lier la douleur à la jouissance féminine, celle qui transforme en libido  tout ce qui excite et provoque douleur, au-delà du principe de plaisir. Ce masochisme est une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités d’excitations libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire, et il nécessite un objet fiable. Il s’agit donc d’un puissant facteur antidépressif.

Il illustre la troisième voie, moyenne réfléchie, décrite par Freud dans « Pulsions et destin des pulsions », succédant à la voie active et à la voie passive : « Est cherchée comme objet une personne étrangère qui, en raison de la transformation de but intervenue, doit assumer rôle du sujet… ce qu’on appelle communément masochisme ». Plus tard, dans « Un enfant est battu »  : « Le fantasme de la seconde phase – « être soi-même battue par le père » particulièrement refoulée, est « un composé de conscience de culpabilité et d’érotisme » .

Ce qui m’importe pour illustrer le masochisme érotique féminin, c’est le fait que : « Etre soi-même battue par le père » devienne : « Je me fais en fantasme battre par le père », c’est à dire : « Moi sujet je me fais objet de la pulsion érotique de mon père, et j’en jouis »

Ce qui fait dire une femme amoureuse à son amant : « Emmène-moi où tu veux aller, je t’appartiens, possède-moi, vainc-moi ! » Le véritable but du masochisme érotique féminin c’est la jouissance.

Ce que Freud décrit par « masochisme féminin », c’est celui de certains hommes qui érotisent les dites situations de douleur et d’humiliation des femmes. C’est une version masturbatoire d’allure fétichiste. Quant au « masochisme moral », fort répandu chez les femmes, il peut être contre-investi par le masochisme érotique féminin, mais il assure la resexualisation des objets oedipiens.

 Le masochisme érotique féminin est d’une autre nature, il est constitutif du féminin, au-delà du phallique, et contribue à une relation érotique entre un masculin et un féminin.

Le masochisme, « gardien du secret », selon Karl Abraham, participe à la mise en forme du dedans, de l’intériorité, du retour sur soi. Il est pour la cure un indispensable auxiliaire. Il préside à un féminin non réduit à la logique phallique.  Le phallique investit le visible et l’extérieur, le masochisme investit l’intérieur, l’intériorisation.

« Il y a une sorte de gloire du subissement chez la femme,  écrit Marguerite Duras, mais que beaucoup de femmes nient. C’est le règne du subissement. Je regrette que beaucoup de femmes ignorent tout de ça… Je crois que s’il n’y a pas ça, il y a une sexualité infirme chez les femmes, incomplète. C’est comme si on portait son propre moyen-âge, comme si on portait en soi sa barbarie première, intacte, qui était ensablée avec le temps, depuis des siècles » [22].

Ce masochisme, « gardien de vie », selon Benno Rosenberg[23], serait-il également gardien du narcissisme féminin et de la jouissance ?

L’ANGOISSE DE CASTRATION AU FEMININ

L’expérience du  « stade du miroir », selon Lacan, paraît apte à éclairer la constitution du narcissisme, masculin comme féminin. L’enfant regarde le regard de sa mère le regardant, en confirmant ce qu’il voit dans le miroir. C’est un temps de reconnaissance par l’objet de l’image spéculaire.

La reconnaissance par le père réel instaure une différence avec le regard « miroir » de la mère, selon Winnicott, et oriente vers un autre regard, celui qui va marquer de son sceau le destin féminin de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Un père oedipien qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », hommage à la féminité, mais aussi : « Un jour ton prince viendra », pour l’attente du féminin.

Cet investissement paternel est ce qui peut empêcher le risque dépressif du sentiment d’absence de sexe, ou de sexe châtré.

Une femme, dont le narcissisme ne peut s’étayer sur la confirmation phallique, reste davantage dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique et elle construit son objet libidinal en fonction de ce désir d’être désirée.

Mais si elle n’est dépendante que de son image dans le miroir, si elle n’a pas constitué des objets internes suffisamment valorisants, et qu’un objet aimant ne lui donne pas, par le brillant de son regard, un autre miroir, elle risque, lors de toute séparation, la chute dépressive. Lors d’une rupture amoureuse, d’une trahison, d’un deuil, ce qui manque brutalement c’est ce regard, et la femme peut perdre alors du même coup ses repères symboliques, comme si elle n’était plus rien.

Les femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent et peuvent ressentir que leurs angoisses de féminin ne peuvent   s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type dit « phallique ». Et particulièrement que le fait de ne pas être désirées ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille contrainte à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ». Fort heureusement, la capacité aux sublimations peut prendre le relais.

LES DEPRESSIONS DU MILIEU DE LA VIE

Dans les crises du milieu de vie, les représentations s’acheminent inévitablement vers le destin de la sexualité et vers l’inexorable de la mort. Ce qui nécessite une réélaboration du complexe de castration et de la position dépressive des moments de crise antérieurs.

Cette crise est souvent marquée par une dépression, soit passagère, soit définitive, parfois accompagnée d’angoisse, d’une dévalorisation hostile de sa propre image et d’une perte d’auto-estime.  Ce qui a été possédé est perdu, ce qui a été espéré n’est pas arrivé.

A la ménopause, en lien avec des pertes réelles à subir, de nombreux renoncements sont à accomplir chez la femme : ils concernent l’enfantement, la jeunesse, la mère archaïque et la mère oedipienne, l’enfance des enfants devenus grands, les parents disparus ou proches de la mort, etc.

L’arrêt de la fonction des organes de procréation peut être vécue, dans la période de crise,  comme une castration réellement advenue.

Une femme revit également son angoisse de castration féminine, qui est celle de ne plus être désirable et désirée. Elle revit ses angoisses d’adolescence : l’image du corps et sa capacité de séduire redeviennent un facteur central dans le regard qu’elle porte sur elle-même et dans son auto-estime, qui auparavant dépendaient du regard des autres.

Les patientes racontent leur sentiment catastrophique d’être devenues transparentes, subitement invisibles dans la rue, d’avoir perdu ce regard anonyme des passants.

« Souvent, je m’arrête éberluée devant cette chose incroyable qui me sert de visage… écrit Simone de Beauvoir. Peut-être les gens qui me croisent voient-ils simplement une quinquagénaire qui n’est ni bien ni mal, elle a l’âge qu’elle a. Mais moi je vois mon ancienne tête où une vérole s’est mise dont je  ne guérirai pas ». [24]

Cette blessure narcissique peut renvoyer la femme, non seulement à l’époque de la puberté, mais à celle de la déception de la petite fille de la phase phallique, qui se vit comme n’ayant pas de sexe. Elle ne se sent alors plus capable ni d’être une mère, ni d’être une femme, et elle n’est pas davantage un homme.

Les affects envieux visent les hommes pour lesquels il est possible de refaire leur vie avec une jeune femme et des enfants. Ils visent également les jeunes femmes, qui ont tous ces possibles devant elles. L’ombre d’une femme jeune et belle tombe sur le moi, ce qui peut entraîner des sentiments hostiles vis à vis d’une fille. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi… ». On connaît la réponse. L’objet de rivalité ce n’est plus désormais la mère, mais la fille.

Le sentiment du vide peut devenir lancinant. Vide pour les femmes chez qui la maternité avait été le centre de leur identité et qui avaient projeté tout leur narcissisme phallique sur leurs enfants. Vide surtout pour les femmes qui n’ont pas eu d’enfants. Le départ des enfants risque de réactiver ce vécu de vide. C’est le « syndrome du nid vide ».

Il y a souvent refuge dans la maladie, dans les souffrances physiques, et dans les somatisations. Le narcissisme blessé reprend sa place et dégrade la libido ou la détourne. Les affects dépressifs et la douleur psychique peuvent être déniés, souvent par une mise en acte, une suractivité, ou une exacerbation hystérique.

L’ALTERITE DU FEMININ

J’ai exploré le « refus du féminin »  sur le versant de l’altérité, celle de la différence des sexes. Certains auteurs, comme André Green et Jean- Luc Donnet,  l’ont théorisé du coté du maternel.

Jean Luc Donnet [25] m’a transmis, dans un échange, que « Si Freud renvoie ce refus du féminin dans le champ du biologique, c’est parce qu’il ne croit pas que l’incidence des identifications puisse expliquer un phénomène aussi typique et répétitif. Il s’agirait chez Freud d’un mouvement contre-transférentiel qui lui fait repousser et dénier l’impact de l’identification primaire à la mère, ou, plutôt, qui lui fait attribuer au roc du biologique ce qui relève de la force de séparation-individuation qui la rejette : on retrouve alors l’incidence de la pulsion de mort ».

La grande question de la puberté, de l’adolescence, et peut-être celle de toute vie de couple,  c’est l’enjeu du corps à corps avec l’autre, qu’il soit du même sexe ou du sexe dit opposé. Et si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est à mon sens pour désigner la difficile intégration de l’altérité du  féminin, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre, avant et afin de parvenir à toute rencontre.

Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de la maman et la putain, ou, pourquoi pas… vers les homosexualités ?

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes.

Au-delà du phallique, donc, le féminin [26].

COMMENT TENTER DE CONCLURE ?

L’engagement total d’une femme dans la relation amoureuse, corps et âme, qui se rencontre tout autant chez certains hommes, ressemble fort à celui des premiers temps de la vie avec l’objet primaire. Et l’état dépressif peut renvoyer au deuil qui accompagne toute expérience d’altérité.

Pourquoi tout à coup est-on envahi par un sentiment de tristesse ou de désespoir, alors qu’il ne s’est rien passé de grave, seulement une allusion à un passé douloureux ou trop heureux qui convoque la nostalgie ?

Alors qu’« on a tout pour être heureux », selon la formule consacrée, pourquoi surgit soudain le sentiment que rien ne va plus, que la joie de vivre s’est envolée, que le sens de la vie s’est enfui, que le moteur de la libido est en panne, que la croyance à l’illusion n’est plus possible, que l’avenir n’a plus d’intérêt ?

Il est impossible de ne pas évoquer un effet d’après-coup de cette relation primaire : le deuil impossible de l’objet maternel.

L’angoisse et l’état dépressif sont des expériences constitutives de l’être, liées à l’intériorisation et à la maturation de l’humain, une tentative de maîtriser les conflits, la déception ou la perte.

Le sentiment dépressif  (la Grande tristezza  selon Dante) ne naît pas d’une circonstance particulière mais de l’existence elle-même. Il est dû à l’inévitable confrontation de l’humain à la vie, aux séparations, arrachements, pertes, au sentiment de nos insuffisances, à la présence du mal, à l’inéluctabilité de la mort et du vieillissement, à l’expérience du non-sens, à l’atteinte des limites. Elle a valeur d’un « signal », celui d’une difficulté apparue insurmontable à affronter ces épreuves.

Cette situation de crise existentielle peut aller dans le sens d’une chute dépressive, ou être l’occasion d’un remaniement narcissique et objectal.

Elle constitue, comme on le sait, l’épreuve rencontrée et surmontée par des personnalités hors du commun : héros, mystiques, artistes, grands philosophes, « génies créateurs », où certaines femmes se sont illustrées [27].

Didier Anzieu note que les grandes découvertes et les livres les plus importants de Freud accompagnaient des moments de dépression (trouble de mémoire sur l’Acropole, mort de son père, arrêt du tabac).

Tomber amoureux constitue bien souvent le mode habituel de sortir d’un état dépressif. C’est le fonctionnement amoureux qui se trouve surtout investi. Christian David en a qualifié le surinvestissement de « perversion affective » [28]. C’est souvent le mode d’entrée et de sortie de la dépression, chez les femmes.

Mais il peut s’avérer plus bénéfique, au plan de l’économie psychique, de faire appel aux vertus des activités dites sublimatoires pour pallier  les pertes objectales ou narcissiques, et recueillir le parfum de la nostalgie qui est dans leur sillage.

Une liberté trouvée ou retrouvée de jouir des plaisirs de la vie, de réinvestir la sensorialité et les autoérotismes ; un élan qui peut s’adresser à des objets de nature, à des paysages, à des œuvres d’art, mais aussi à de nouveaux liens de tendresse, ceux d’une grand-maternité, par exemple ; une pratique littéraire ou artistique.

L’engagement dans une démarche psychanalytique permet aussi un nouvel investissement objectal et narcissique orientant vers la consolation, l’acceptation des limitations, et le renoncement aux illusions. Le bénéfice narcissique escompté étant celui de la découverte du travail psychique, de l’intériorité, et d’une nouvelle capacité à supporter tout ce qui advient dans l’existence et à tirer plaisir de la vie.

Peut-on avancer que c’est grâce à de telles capacités de surmonter les épreuves, les angoisses et les risques dépressifs, qu’une majorité de femmes aurait, comme il est établi, une espérance de vie supérieure à celle des hommes ?

 


[1] G. Fraisse  (1996), La différence des sexes , Paris, PUF.

[2] S. Freud (1915a), « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

[3] S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1987, p. 164-165.

[4]  A. Ernaux (1991), Passion simple, Paris, Gallimard,

[5] Braunschweig D., Fain M. (1975), La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF.

[6] S. Freud  (1924), « Le problème économique du masochisme », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[7] S. Freud (1931), « Sur la sexualité féminine », La vie sexuelle, Paris,  PUF, 1970, p. 140.

[8] M. Cournut (1998), Féminin et féminité ,  Paris, PUF, Coll Epîtres.

[9] C. Chabert (2003), Féminin mélancolique, Petite Bibliothèque de psychanalyse, Paris, PUF.

[10] Freud S. (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1968.

[11] Botella C. et S. (2007 ), La figurabilité psychique, In Press éditions.

[12] E. Kestemberg (2001), « La relation fétichique à l’objet », in La psychose froide, Paris,   PUF.

[14]  C. Aveline (1986), Et tout le reste n’est rien : la Religieuse portugaise : avec le texte de ses lettres, Paris, Mercure de France.

[15] J. Schaeffer (1997), « Mal-être dans la sexualité », Le mal-être (Angoisse et violence) Débats de Psychanalyse   , Paris, PUF.

[16] S. Freud (1920), « Au-delà du principe de plaisir », Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

[17] J. Schaeffer (2008), « Une symbolisation du sexe féminin est-elle possible ? »   

Corps, acte et symbolisation, dir. B. Chouvier, R. Roussillon, Bruxelles,  Ed. De Boeck Université,

[18] C. Parat (1959),  “La place du mouvement masochique dans l’évolution de la femme”, Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.

[19] J. Schaeffer, Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine)  (1997) , coll. « Epîtres », et (2008), coll. « Quadrige, Essais, Débats », Postface de René Roussillon, Paris, PUF.

[20] S. Freud (1919), « Un enfant est battu », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[21] S. Freud  (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF,   1970.

[22] M. Duras (1980), L’homme assis dans le couloir, Paris, Editions de Minuit. 

[23] B. Rosenberg (1991), « Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie », Monographies de la Revue française de Psychanalyse, Paris, PUF.

[24] S. de Beauvoir (1963), La force des choses, Paris, Ed. Gallimard.

[25] Autres extraits : « La contrainte qui fait que l’alternative qu’implique la différence anatomique mâle-femelle risque de se trouver réalisée, et, en quelque sorte, accomplie, à travers l’alternative phallique-châtré de l’organisation phallique. Le dépassement de cette alternative se trouve dans la révélation du vagin comme « logis du pénis. Ce qu’il désigne, à tort ou à raison, comme refus de la féminité découle essentiellement des difficultés si fréquentes et parfois indépassables pour sortir des effets contraignants de la logique de la castration. Difficulté à donner une forme pleinement psychique au rapport d’altérité masculin-féminin, à la psychisation optimale de la différence biologique.

[26] J. Schaeffer (2013), Préface de Le refus du féminin 6° éd., coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de R. Roussillon : « « Le refus du féminin et l’objet ». 1ère éd. (1997),  coll. « Epîtres », Paris, PUF.

[27] J. Kristeva (1997 à 2002), Le génie féminin : H. Arendt, M. Klein, Colette, Paris, Fayard.

[28] C. David  (1971), L’état amoureux, Paris, Payot, 1971

Publié le 10.06.2015

 
Tome 79, n°1
Le Mensonge / Dossier de M’uzan
Rédacteurs :
| Béatrice Ithier | Isabelle Martin-Kamieniak |
Paru le : 2015-03-01
Tome 78 n°5
L’Actuel en psychanalyse – CPLF 2014 Montréal
Rédacteurs :
| Ellen Sparer | Pascale Navarri |
Paru le : 2015-01-01
 

Nouvelle proposition en discussion

Affect et pulsions en médecine et psychosomatique : questions cliniques, théoriques et épistémologiques par Christian Delourmel

 

Conférence du 26 novembre 2014

Guy Lavallée

Adolescences, états critiques du moi : la vie traumatique

Avant de parler de trauma et de vie traumatique, posons-nous d’abord cette question : le petit humain est-il fait pour vivre ? On peut en douter, et pourtant il vit : cela fait son génie mais aussi sa folie ! Nous sommes le fruit du hasard et de la nécessité nous dit le biologiste Jacques Monod dans son livre éponyme.

 « Un bébé sans sa mère ça n’existe pas !» s’exclame un jour Winnicott excédé par l’oubli de cette vérité de base par ses collègues kleiniens. Le livre du philosophe Lucien Malson : « Les enfants sauvages » lui donne raison. Ces enfants sauvages vivant dès la naissance sans objet primaire, hors environnement protecteur et terreau culturel ne deviennent tout simplement rien, pas même des bêtes. Un exemple : si on ne parle pas du tout à un enfant ou devant lui jusqu’à un âge avancé (la puberté) il ne parlera jamais.

L’homme est un éternel prématuré au début totalement dépendant de son environnement. Le petit homme doit tout apprendre du monde et en même temps construire à l’aide de son potentiel génétique issu de la loterie Mendelienne ses propres solutions aux problèmes qu’il rencontre.

« Le cerveau est un organe virtuel …» écrivait déjà Charcot en 1885[1]. Rien de psychique ne peut exister sans un support neurologique ad-hoc, mais en même temps tout fonctionnement neurologique doit se psychiser. En grossissant le trait, on pourrait dire que même une personne atteinte de Trisomie 21 peut se pervertir, se névroser, ou se psychotiser ! En un mot elle doit se subjectiver !

D’un côté la génétique forme un cadre immuable et indépassable, de l’autre la plasticité cérébrale permet le changement psychique.

Ce que l’on constate dans la clinique psychanalytique de l’adulte, c’est que les humains produisent une palette de solutions hautement individualisées, plus ou moins heureuses, plus ou moins autoconservatoires, en couches successives qui témoignent de l’extraordinaire vitalité humaine, de sa créativité et de ses capacités à survivre puis le plus souvent à vivre, et même, parfois, à trouver un certain bonheur.

De la même façon qu’Anna Arendt parle de la banalité du mal, on pourrait soutenir la banalité du trauma. Le petit humain affronterait son propre développement toujours non préparé, et énergétiquement débordé, sans solution génétiquement « programmée », donc sur un mode traumatique et seul un environnement faste et un terrain génétique suffisamment bon permettraient un devenir psychique du traumatique, c’est-à-dire permettraient de sortir du fonctionnement traumatique, qui serait premier.

Bion a proposé un schéma de la psychisation de ses éléments Beta pure perception  non symbolisable donc traumatique, en éléments Alpha « détoxifiés » aptes à la symbolisation. Cette transformation est permise par ce qu’il nomme « la capacité de rêverie de la mère » et du psychanalyste. Le schéma de Bion développé par mes soins est le suivant : la mère ou l’analyste prend en lui les éléments Béta non psychisables toxiques pour l’enfant, il les éprouve, s’en laisse imprégner, puis les transforme en éléments détoxifiés, des éléments Alpha dit Bion ; et il les restitue sous une forme intégrable et supportable pour l’enfant, ou pour le patient. Le temps de l’éprouvé est le plus difficile car, comment par exemple, éprouver l’angoisse de mort du tout-petit, ou de notre patient ? (Or c’est l’exemple que prend Bion). Ces éléments Alpha détoxifiés sont aptes à servir de matériaux symbolisants, maniables par l’enfant lui-même. Il y a donc là une fonction antitraumatique des parents ou du psychanalyste.

Le passage par un objet soignant qui met sa psyché au service du patient et mobilise une fonction transformatrice réfléchissante est donc nécessaire pour qu’il y ait psychothérapie. Du point de vue du patient, il y a relation à soi et détour par l’autre. Cela peut avoir lieu dans la vie, c’est toute la dimension auto-soignante de l’existence, ou dans le cabinet du psychanalyste.

Remarquons que l’autisme qui est lié à un terrain génétique particulier, génère un fonctionnement traumatique. Chez l’autiste les perceptions elles-mêmes, purs éléments Béta, sont traumatiques, faute d’un pare-excitation adéquat qui en filtre l’intensité et faute de la possibilité d’utiliser l’environnement humain pour le psychiser. L’autiste ne parvient pas à utiliser l’objet primaire pour transformer les éléments Béta en élément Alpha. Pour l’autiste, faute d’enveloppes psychiques, le regard d’autrui est traumatique : il le transperce ; la voix est traumatique : elle lui crie du bruit dans les oreilles ; le toucher humain est traumatique : il n’est pas doux mais urticant etc.. La parenté avec les traumas d’accident ou de guerre, où le pare excitation sensoriel et psychique a volé en éclat, est frappante.

Dans ma clinique de l’adulte le mot traumatique me vient lors du récit d’évènements « débordants », mais surtout lorsqu’un patient a été soumis répétitivement à des actions psychiquement destructrices d’un objet important. André Green dans son séminaire clinique hebdomadaire n’utilisait pas beaucoup le mot traumatique, il disposait d’une large théorie concernant les états limites et leurs blessures spécifiques qui lui évitait d’avoir recours à ce mot. Je crois, quant à moi, qu’on peut considérer que les états limites relèvent d’un vécu traumatique de l’enfance et de l’adolescence.

La question du trauma, vous le savez, est une pomme de discorde dans la psychanalyse. Nier le trauma, c’est nier les souffrances parfois extrêmes des patients qui vivent sous ce régime, c’est pratiquer une « psychologie de bisounours » comme me l’a dit une patiente ; au contraire, s’en saisir sans nuance amène à accuser nos parents et le monde de ce que nous sommes devenus, et à renoncer à devenir le sujet de notre propre vie. D’autre part la question du trauma a amené à des thérapies naïves et dangereuses, très souvent fondées sur l’idée de revivre les traumatismes et de les abréagir, thérapies qui ont souvent précipité des décompensations psychotiques.

Face à cette complexité, mon fil sera donc mon expérience clinique. Elle nous permettra de distinguer des régimes de fonctionnement traumatiques et d’autres où le traumatique inhérent au développement humain, moins intense, a pu être perlaboré et subjectivé dans des organisations viables de type névrotique, et a permis au moi de se ressaisir à son profit de ses expériences avec un minimum de culpabilité.

 Le but étant toujours à l’issue d’un travail analytique de pouvoir se dire : « mon monde est à moi et il est en moi dans un espace psychique inviolable ». C’est ma conception de la construction de notre réalité psychique. « L’impact du traumatique sur moi est à moi et désormais j’en fais du moi. Mes parents, mon environnement, ont été ce qu’ils ont été, je m’en suis dégagé, j’ai fait le tri de l’acceptable et de l’inacceptable, je m’en suis désaliéné et ce qu’il m’en reste est à moi. »

Le travail psychanalytique parce qu’il est perlaboratif de la force pulsionnelle et du sens émotionnel et historique, est en lui-même antitraumatique, sous certaines conditions d’ajustement du cadre et du psychanalyste à chaque patient.

Notons que dans l’histoire de la psychanalyse, les psychanalystes qui vont cliniquement tenter de penser le trauma et ses conséquences sur la technique analytique, sont souvent les plus remarquables thérapeutes. Ferenczi le premier parce qu’on lui confie des patients « impossibles » que personne ne peut et ne veut soigner. Le questionnement winnicottien a la même source : il accepte des patients qui sont les échecs des autres, et il cherche créativement à s’ajuster au patient. Sans vouloir me comparer à ces immenses cliniciens, ce sont souvent les patients qui ont été les échecs des autres, parfois adressés par d’éminents collègues, qui m’ont mis en crise et m’ont fait progresser. Certains de ces patients sont aujourd’hui parmi mes meilleures réussites thérapeutiques, ce sont eux qui ont complété ma formation psychanalytique de base, je leur dois ce que je suis devenu. Je pense ici aux grands adolescents en crise psychotiques, aux organisations caractérielles avec prématuration du moi, aux états critiques du moi à l’intérieur d’une organisation névrotique, et surtout aux états limites. Pour eux je pourrais reprendre la dédicace de Winnicott dans son livre « Jeu et réalité »: « A mes patients qui ont payé pour m’instruire ».

Ma compréhension des états limites doit beaucoup à la patiente que j’ai nommé Iphigénie (ou Eugénie) dans les nombreux articles que j’ai consacrés, en fait, à ma propre mise en crise et à sa perlaboration, dans le but de me rendre capable d’aider cette patiente. Et ce fut efficient. Elle est aujourd’hui sortie de ses états limites, dégagée de son angoisse de mort, complètement transformée, « new begining » aurait dit Balint. Je m’étais promis de ne pas seulement laisser une trace de la crise partagée mais de rendre aussi hommage à ma patiente. Il est donc possible de « guérir » d’une enfance et d’une adolescence traumatique générant de graves états limites ! Mais mes précédents articles, par exemple : « La psychanalyse à l’épreuve des états autodestructeurs » témoignent du chemin qu’analyste et patients doivent parcourir ensemble ![2] Dans mon expérience, l’état-limite a été un enfant hypersensible, vif, en quête d’amour, investissant beaucoup et très intelligent.

À partir du trauma d’accident ou de guerre

Le trauma d’accident ou de guerre fait « loupe » sur l’état traumatique, la plaie traumatique pourrait-on dire. Il nous rappelle que selon la formule de Michel Fain : « personne n’est à l’abri du malheur »

Les traumas de guerre sont des situations traumatiques extrêmes qui ont longtemps été déniées par la hiérarchie de l’armée. Les soldats se taisaient honteux : « je ne suis pas assez courageux, c’est de ma faute, j’ai échoué dans ma mission » etc… Le déni social diminuant, on s’est aperçu que tous les combattants étaient, plus ou moins, traumatisés. On retrouve la même culpabilité dans les traumas d’accident d’avion par exemple : les passagers survivants revivent sans fin l’accident, le jour ils ont des flashs hallucinatoires, la nuit des cauchemars récurrents avec hallucinations et se sentent coupables d’avoir survécu. On entend par exemple : « ça n’est pas moi qui aurait dû survivre, ma fille qui était avec moi est morte j’aurais dû lui laisser mon siège », où : « mon voisin de siège est mort, j’aurais dû l’extraire de la carlingue quand elle brulait, je n’ai pas réussi » etc…etc  Plus subtilement le père d’une famille entièrement survivante dit que l’accident a donné un nouveau sens à sa vie , « on m’a donné une nouvelle chance, une deuxième vie, je me dois de faire quelque chose pour les autres… (réparation sublimatoire, résilience) ».

La fin du monde physique et psychique

Un autre élément doit être pris en compte pour comprendre l’essence du trauma : quelque chose est arrivé qui n’aurait jamais dû se passer. L’humain est devenu inhumain : il donne la mort. Le corps a perdu sa forme, son enveloppe, emportant avec lui toute idée de narcissisme et de maintien de la vie. Dans les traumas de catastrophe naturelle, le monde physique lui-même se désintègre (tremblement de terre, inondations). Il règne un climat de fin du moi, du corps, du monde, qui fait basculer la vie dans la destructivité extrême. Cela ne devrait pas arriver, de façon à laisser l’homme vivre sa vie dans un environnement constant et sécurisant dans sa continuité, et maintenir sa destructivité interne à l’état de fantasme.

Le traumatisé état limite est aux prises avec des imagos parentales terrifiantes disqualifiantes, inhumaines, sans empathie, sans pitié, une « armée du bien » qui donne plus la mort que la vie.

Le « collapsus topique » de Claude Janin[3]

 Le monde, les autres, doivent survivre à nos souhaits et fantasme destructeurs. Un père, dont le fils en pleine crise œdipienne souhaite la mort ne doit pas mourir, fut-ce par accident, encore moins par suicide. Sinon il y a ce que mon collègue lyonnais Claude Janin nomme un « collapsus topique ». Du point de vue du moi, il y a réalisation d’un fantasme qui n’aurait à aucun prix dû être réalisé, un basculement dans le réel, une confusion entre dedans et dehors. Est-ce que c’est moi (le fils) est ce que c’est lui (le père), est-ce que c’est moi ou est-ce que c’est le monde ? Le trauma est-il dehors (hors de mon pouvoir) ou dedans, dans la marque qu’il a impactée en moi en confusion avec mes souhaits destructeurs, résultat de ma pensée magique ?

La reviviscence du trauma, qui va revenir sur un mode hallucinatoire (« Flash » diurnes, hallucinations nocturnes) redouble l’incertitude : est-ce dedans ou dehors est-ce moi ou pas moi ? L’hallucinatoire positif en effet implique une continuité ou une indistinction dedans-dehors, sujet-objet, représentation -perception (C.et S. Botella)

Le terme Collapsus est issu du latin et désigne un effondrement, le fait de tomber en ruine, de tomber ensemble. La topique est une « géographie » des espaces psychiques. Dans un collapsus topique le sujet ne sait plus quelle est la source de son excitation : dedans ou dehors, hors de lui ou en lui. Deux espaces se confondent il se produit un effondrement du sujet « collé » à son objet traumatique. Cet effondrement est psychotisant selon de multiples modalités, et avec divers degrés de gravité.

 S’il ne s’effondre pas dans un état psychotique avec tentative de reconstruction délirante, le traumatisé entre en état limite, il lutte contre le trauma, il lutte contre ses objets démiurgique. Il y a lutte entre réalité interne et externe, lutte pour rétablir une épreuve de réalité, pour distinguer les faits externes et l’impact hallucinatoire qu’ils ont eu sur le moi. Dans mon expérience clinique, les états limites sont des traumatisés. Et il va falloir les aider à faire cette distinction dedans/dehors, sujet-objet. Ils pourront ensuite à la façon d’une organisation névrotique construire leur réalité psychique hors collapsus, hors empiétement, la patiente que j’ai évoquée en porte témoignage.

Appropriation culpabilisante, emprise démiurgique sur l’objet.

Notons que l’état traumatique implique après coup une appropriation culpabilisante de l’évènement : c’est de ma faute, c’est moi qui.. ! Des rescapés des camps de la mort se sont donné la mort. Les forces spéciales américaine, les Navy Seals, les Rangers, qui sont des troupes de choc ont eu en 2012 plus de morts par suicide qu’au combat. Les suicides ayant lieu de retour du front dans leur famille en état de Stress post traumatique. Il y a donc retour autodestructeur sur soi de la destructivité qu’on en ait été acteur ou victime ! Robert Antelme en fera sa vision de l’espoir, Nazis et Prisonnier des camps sont de la même espèce humaine ; il dit en substance : nous étions comme eux de la même espèce humaine et ça ils ne pouvaient pas nous l’enlever ! La pensée du « comme eux » qui caractérise l’espèce humaine est évidemment à double tranchant puisque c’est se reconnaitre aussi soi-même potentiellement Nazi !

Notons ici, avec la figure du Nazi, une autre dimension du trauma : la tentative de disqualification par un objet en position d’emprise totale sur un sujet : tu ne vaux rien et tu n’es rien, tu n’es pas un homme, tu es « désespècé » aurait peut-être dit Anzieu, tu n’existe pas en tant que sujet, tu es ma chose et je fais ce que je veux de toi… Là encore la parenté avec l’état limite est frappante il a été l’enfant terrorisé de parents disqualifiants, « mon père c’est l’Ubris » me disait Iphigénie, elle se vivait comme une marionnette sous l’emprise totale de son père qui en tirait les fils, elle était aux prises avec l’inhumanité de l’humain. Elle a pu finalement, une dizaine d’années plus tard, affronter son père, lui dire le mal qu’il lui a fait, et qu’il lui arrive encore de lui faire, lui dire aussi son amour et recevoir le sien. « Je suis guérie ! » m’annonça-t-elle alors, et c’était vrai, le travail analytique pu se terminer !

Une autre chose mérite d’être soulignée, l’évènement traumatique ou la répétition d’événements traumatiques qui se cumulent, ne peuvent pas être refoulés et devenir du passé. Le pare-excitation ayant été « enfoncé » le monde du dehors est entré au-dedans et s’y est incrusté, psychiquement et parfois réellement (blessures physiques).

L’évènement traumatique ne parvient pas à entrer dans la catégorie de l’après coup, il est toujours actuel, il génère une névrose actuelle, le trauma surliés par l’hallucinatoire positif devient un éternel présent.

Théorie pulsionnelle hallucinatoire et traumatisme

Je vous donne quelques éléments de ma théorie de l’hallucinatoire qui dialectise l’hallucinatoire positif et négatif pour que vous me compreniez. Je m’explique : l’hallucinatoire positif de liaison fait partie, pour moi, de la pulsion de vie freudienne et l’hallucinatoire négatif déliant, effaçant, fonctionnant en entropie, de la pulsion de mort. Quand ces deux pulsions sont organisées et intriquées l’hallucinatoire positif se réduit à un « quantum » qui donne une présence variable aux figurations, quand à l’hallucinatoire négatif il devient limitant, contenant, pare-excitant, il fait écran.

Quand il y a trauma, les deux pulsions cessent d’être intriquées. L’hallucinatoire positif désintriqué produit de la surliaison (par exemple flashs hallucinatoires, hallucinations nocturnes…) L’hallucinatoire négatif désintriqué, quant à lui, n’est plus contenant, pare-excitant, il ne remplit plus sa fonction d’écran psychique : les limites du moi sont pulvérisées enfoncées détruites, et l’hallucinatoire négatif redevient entropique, effaçant, destructeur. L’hallucinatoire positif et négatif cessent alors d’être au service du principe de plaisir. « Le principe de liaison prime le principe de plaisir » affirmait fermement André Green.

Différents destins du traumatique

Dans le fonctionnement traumatique, dans la vie traumatique, l’élément traumatique va soit subir un régime de surliaison hallucinatoire et positif, il revient sans cesse -il s’agit là du trauma avéré en positif- ou alors il va subir un régime de déliaison et d’effacement hallucinatoire et négatif, les représentations du trauma semblent avoir disparue c’est le trauma « froid », forclos, qui va amener à des états psychotiques blancs, véritables mutilations du moi par clivage/effacement, ou encore à des somatisations, ou encore à des répétitions en « aveugle ».

Si le trauma s’installe en négatif, il crée une mémoire amnésique, il disparait, produit un blanc, un vide, à la place de l’insupportable, mais l’inconscient tire les fils du comportement d’un tel individu dont la vie s’organise alors autour de ce trou, qui doit à toute fin, être comblé ou évité.

 Le patient traumatisé de Claude Balier : François. Son fonctionnement hallucinatoire, dans l’hallucinatoire de transfert, lors d’un processus thérapeutique [4]

Je vais donner un exemple que j’emprunte à Claude Balier d’un trauma forclos, blanchi, que le patient répète «  en aveugle », et de son rapport à l’hallucinatoire dans un processus thérapeutique. François est un jeune homme soigné alors qu’il purge une peine de prison pour avoir tenté de sodomiser des petits garçons, mais il n’a d’abord aucun souvenir d’avoir été lui-même sodomisé répétitivement par son père ! Le souvenir du trauma cumulatif : les sodomies par le père, va revenir pendant la thérapie, et lui permettra de cesser de tenter de sodomiser chez un autre celui qu’il était à l’époque : un petit garçon !

 François a été soumis dès l’enfance à des traumas dans un milieu frustre, par un père alcoolique violentant sexuellement toute sa famille. En thérapie avec Claude Balier en face à face, il va retrouver sur un mode hallucinatoire le visage de son père en superposition avec celui de Balier et la scène de la sodomie par le père. L’hallucinatoire positif va faire réapparaitre le trauma à la suite d’un frayage « en roue libre » psychotisant, mais qui va permettre de traverser les topiques et de sortir le souvenir de sa forclusion.

Le criminel cherchait inconsciemment dans son acte à retrouver sa propre expérience qui était forclose, le patient va en retrouver le souvenir dans, nous dit Balier : une “fantasmagorie onirique”. Pendant la thérapie, après avoir dormi et rêvé, François ne peut reprendre pied dans le monde: Balier nous dit “Après le réveil, la réalité est imprégnée, déformée, par les affects et les images du rêve”. François écrit: “je deviens fou, j’ai la tête qui va éclater. Même à la radio, il y a des voix de chanteur qui me font peur et me donnent des frissons. C’est horrible”. Dès lors une tentative d’automutilation est chargée de modifier la réalité et de se recentrer sur le corps vécu pour faire cesser une menace psychotique. François a l’impression qu’il a quelque chose dans le ventre qui le menace, au comble de l’angoisse dans sa cellule il se coupe le bras. En voyant couler le sang il est soulagé: il pense que le monstre qu’il avait en lui est en train de sortir. Ce monstre en lui c’est son père sodomite forclos mais il ne le sait pas encore!

Petit à petit les cauchemars vont se rapprocher de ses pensées concernant son père, jusqu’à lui permettre de retrouver au contact de Balier la scène de la sodomie par le père.

On pourrait tracer ce schéma du destin du trauma chez François

- François, en réaction aux sodomies de son père, produit un blanc hallucinatoire et négatif qui efface le trauma qui devient forclos, et il s’identifie à son père-agresseur. Avec la puberté l’excitation sadomasochiste est réactivée. Il y a, dans l’agir, un retournement pulsionnel passif-actif par la répétition du trauma en aveugle : il tente de sodomiser des petits garçons.

- Dans la thérapie avec Balier, le face à face thérapeutique dans l’hallucinatoire de transfert, crée des liaisons qui vont inverser l’hallucinatoire négatif en excès en hallucinatoire positif désintriqué, désorganisé.

- L’hallucinatoire positif de surliaison désorganisé libéré, génère un micro état psychotique qui traverse les topiques et fraye ainsi un chemin vers le souvenir traumatique et le dégage de sa forclusion.

- Il y a retour de la figuration du trauma en un face à face avec le thérapeute et en « superposition » hallucinatoire avec lui dans ce que je nomme « l’hallucinatoire de transfert ». Le patient « voit » le visage de son père superposé au visage de Balier et peut enfin « l’affronter ».

- Enfin, l’hallucinatoire, positif et négatif, se réorganise, se réintrique, la « matrice énergétique » est rétablie, les états psychotiques cessent et la répétition en aveugle aussi.

Claude Balier lors d’un échange personnel m’a confié que ce patient n’avait pas récidivé, c’est donc une véritable réussite thérapeutique de son hôpital de jour en prison.

Soulignons l’intensité du transfert sur la situation de soin. Remarquons la parenté et les différences avec les états limites, qui eux ne procèdent pas par forclusion, ils ne répètent pas en aveugle le trauma mais luttent contre sans fin. Mais leur vie est elle aussi saturée de « mauvaiseté », et ils revivent en analyse une répétition transférentielle presque sans atténuation. Ils revivent avec nous leur trauma et nous semblons en être la source. Face à un trauma créé par des parents, l’état limite se bat pour ne pas succomber, il maintient à vif le trauma, en une sorte de névrose actuelle dans un véritable champ de bataille en lui et hors de lui saturé d’angoisse portant le risque de mort de son moi.

Le patient de Balier répète en aveugle, il fait subir à autrui ce qu’il a subi dans un retournement pulsionnel passif-actif qui permet au moi un triomphe illusoire. Cette façon de faire subir à autrui ce qui nous a fait souffrir est en fait assez répandue, puisqu’il suffit d’un retournement pulsionnel passif-actif pour y parvenir, sans mettre à jour le trauma qui reste forclos. Or le retournement pulsionnel passif actif fait partie des tout premiers modes d’organisation pulsionnels selon Freud.

Remarquons aussi la parenté avec ce que Green nomme les « états critiques du moi » avec leurs deux solutions extrêmes : dépression ou délire. Le patient limite ne délire pas mais craint de s’effondrer, le patient de Balier en thérapie est au bord du délire, mais Balier parle de « fantasmagorie onirique » et non pas de délire. Dans tous ces cas la personne est en régime de survie.

Mon grand-père qui avait combattu à Verdun, après la fin de la guerre de 14-18, la nuit, se réveillait souvent en hurlant, saisissait ma grand-mère en criant « les boches, les boches » ! Ma mère, ses sœurs, apeurées accourraient. Il ne délirait pas, il revoyait en rêve sur un mode hallucinatoire des « boches » qui attaquaient sa tranchée par surprise la nuit. Ici on ne saurait parler de délire mais d’hallucinations de choses vraies !

Comme chez François le réveil ne parvient pas toujours à mettre fin à l’effroi halluciné en rêve, l’épreuve de réalité ne se rétablit pas toujours et pas tout de suite. La pensée primaire, la pensée magique à forte charge hallucinatoire règne à nouveau en maître.

Toutes ces personnes sont contraintes, pour chercher de l’aide de passer par la constitution dans la thérapie analytique (ou dans la vie : mon grand-père qui agresse sa femme aimée prise pour un boche!) d’une névrose traumatique de transfert.

Traumas d’enfance

Voyons maintenant, selon moi, quelles seraient les thèmes, les arrières plans d’éléments souvent traumatiques de l’enfance et de l’adolescence. Je laisse de côté le bébé, d’autres plus compétents en parleront.

La vitalité de l’enfant en bonne santé est extraordinaire, c’est de la pulsion de vie à l’état pur. La vitalité du petit homme, sans souci pour l’objet, ne doit pas être confondue avec de l’agressivité, elle est bien du côté de l’Éros, j’oserais dire de l’Amour.

 Le moi redoute de disparaitre dès qu’il commence à se former, mais il est contraint de vivre cette disparition de façon transitoire ne serait-ce que dans l’endormissement. Plus le moi se construit plus il a peur de s’effondrer. La dépression à tout âge qui donne le sentiment de la ruine des objets aimés et du moi est sans doute ce que le moi redoute le plus : affects de tristesse, chagrins sans fin, mélancolie qui tire vers l’arrière, vers le néant des origines.

L’enfant vit grâce à la « couverture » parentale, couverture dans tous les sens du terme : chaleur affective, limite, enveloppement protecteur, toit protecteur, veille permanente pour le secourir, et intervention rapide en cas de détresse ! Une des données qui me frappe chez l’enfant en période de latence c’est la lutte de la pensée magique, (ou dit autrement : pensée animique) et de la pensée rationnelle. La pensée magique a bien des mérites puisqu’elle permet de maintenir l’illusion d’un pouvoir mégalomaniaque, tout puissant sur le monde et les objets. Par exemple une patiente adulte se souvient : « petite, tant que je pensais à ma mère je savais qu’elle ne serait pas triste et qu’elle ne mourrait pas ». Il lui suffisait de penser à sa mère -qui était déprimée- de faire quelques rituels et elle protégeait sa mère «  à distance ». L’enfant peut donc souhaiter conserver cette pensée, mais d’un autre côté la pensée magique ne permet pas d’être rassuré par une épreuve de réalité, elle ouvre à tous les effrois. Les adultes font souvent croire des horreurs à l’enfant et il est facilement terrorisé. Le régime de la terreur est un régime traumatique. Les états limites, qui ont été des enfants hypersensibles, ont vécu dans l’effroi du monde et au moins d’un objet démiurgique qui leur semblait avoir vie et mort sur eux au lieu de les protéger.

En écrivant ces lignes, il m’est revenu un moment de terreur personnel alors que j’étais déjà un grand enfant. J’avais lu en passant dans la rue, sur un journal situé sur un présentoir chez le marchand, un titre : « Aujourd’hui, la fin du monde ! » c’était certainement, une énième version des prédictions de Nostradamus ! Mais incapable de rationaliser, une angoisse de mort s’installa en moi : mes chers parents et moi allaient disparaitre tout allait disparaitre…Notez la parenté avec le trauma de catastrophe. Le soir venu, une fois couché, la lumière éteinte, privé de perceptions, mon activité projective flamba, le souvenir du titre me revint, je finis par appeler à l’aide mes parents. Ma mère se leva et vint me secourir, elle trouva les mots pour me rassurer : je pouvais dormir sans crainte, c’était des bobards, le monde allait continuer à exister, et nous nous retrouverons tous demain matin.

Dans mon analyse personnelle en ré-évoquant ce souvenir je me suis demandé si un autre élément ne se collapsait pas à ma terreur. Nous étions en vacances et je dormais dans la même grande pièce que mes parents. N’avais-je pas entendu le soir, la nuit, des bruits inquiétants, mes parents étaient jeunes et toujours amoureux ; peut-être attendaient-ils que je dorme pour s’aimer ? La scène primitive est perçue comme une énigme par l’enfant et les bruits qu’elle produit plus souvent ressentis comme des bruits de souffrance ou de lutte que de jouissance, seul l’état d’adolescence permettra de faire la différence. On voit alors la double source de l’état traumatique avec angoisse de mort : la scène primitive énigmatique générée par mes parents d’un côté, la pensée de la fin du monde de l’autre, il se produit un collapsus l’un est assimilé à l’autre et mon effondrement menace, à la faveur du noir l’activité projective redouble et la terreur l’emporte. Dans ce cas précis l’intervention de ma mère et sa capacité de rêverie ont désamorcé la terreur et il n’y eut pas de trauma, mais, à mon âge je m’en souviens encore néanmoins.

Confronté aux terreurs enfantines d’endormissement certains parents refusent d’intervenir : ils disent « c’est de la comédie ! » et laissent l’enfant agoniser le soir répétitivement, pendant des jours, des semaines, des mois. Dans la nuit noire, l’enfant enfermé dans son lit, sans représentations psychiques, sans images mentales, s’accroche alors à son corps propre comme seul objet : battement du cœur, respiration, sensations digestives etc. Ces sensations, nous les retrouverons à l’âge adulte dans les symptômes que le même enfant, devenu notre patient trentenaire, a vu soudain éclore et le déborder: tachycardie, étouffement, douleur au ventre sur fond d’angoisse de mort imminente, terreur des espaces clos dont on ne peut sortir (le lit du bébé impuissant) attaques de panique « insensées » dit la psychiatrie. Il faut du temps pour apaiser ces états, qui ont un sens, cela se soigne grâce à notre capacité de rêverie, dans l’après-coup. Ce sont des thérapies analytiques qui nécessitent beaucoup de capacité de construction chez l’analyste! Ces patients-là dont le moi s’est construit prématurément, et qui ont très vite été indépendants, sont des traumatisés dans l’après-coup de l’enfance et de l’adolescence et ils vivent dès lors dans le régime de la névrose actuelle, ils ont l’impression de ne pas pouvoir penser ! Une de ces patientes me dit joignant le geste à la parole : « quand ma mère me parle ça passe par l’oreille  et ça va directement là (dans le corps sous forme de douleur) » Au fur et à mesure que les symptômes somatiques, véritables resomatisations de l’affect s’apaisent, ces patients développent des capacités à penser importantes qui étaient restées bloquées dans leur développement prématuré. Il faut comprendre que quand il y a resomatisation de l’affect le sens émotionnel est perdu, le symptôme semble alors insensé, le sens émotionnel est à reconstruire dans le travail analytique en face à face.

Traumas d’adolescence

Voyons maintenant en quelques mots ce qu’il en est de l’adolescent.

L’adolescence n’est pas une simple crise. La puberté impose une mutation, une métamorphose, avec débordement de l’excitation, érotique et destructrice, sans préparation, donc inéluctablement traumatique ; elle contraint, impose, que ses réquisits, son programme, soient menés à bien, même s’il faut toute la vie pour cela. Tout ne peut pas se perlaborer dans notre tête, l’expérimentation par l’action est nécessaire :  première masturbation, premier orgasme, première éjaculation, premier baiser, premiers attouchements, premier rapport sexuel etc…puis première grossesse et première paternité ! La sexualisation massive imposée par la puberté change le monde objectal, il devient l’objet d’excitation et de désir, la « couverture » parentale prend un sens incestueux et doit disparaitre. Le roi est nu ! « Qu’est-ce que ça veut dire ? » se demande l’adolescent à propos des transformations corporelles qui le modifient, « qu’est-ce que je vais en faire ? » « Qui suis-je ? » « Qui vais-je aimer ? » et est-ce qu’on peut m’aimer tel que je me vois maintenant. Je voudrais le rappeler : l’espoir d’aimer et d’être aimé est la condition sine qua non pour que la mutation adolescente puisse s’accomplir. L’espoir est une clef, il place devant l’adolescent, dans le futur et en attente, l’espoir des retrouvailles hallucinatoires avec l’objet à jamais perdu de la satisfaction qui est bien pourtant derrière lui ! Un jour mon prince ou ma princesse viendra, mais il sera en chair et en os, ni prince ni princesse et j’aurais avec lui ou elle un commerce sexuel satisfaisant mais je l’aimerai aussi d’idéal (d’un idéal modifié qui ne sera plus celui de l’enfance ) et de tendresse (d’une tendresse modifiée qui ne sera plus la tendresse primaire, mais le fruit de la position dépressive).[5]

Plus banalement l’adolescent se dit sans le dire : l’excitation est en moi, mais ce sont les objets au dehors qui m’excitent. L’excitation est-elle dedans ou dehors ? Le risque de Collapsus est bien réel. Il faut donc que l’adolescent puisse commencer à distinguer ce qui vient de lui et ce qui vient de l’autre. Or, dans de nombreuses configurations psychiques rencontrées en institution, ça n’a rien d’évident ! L’adolescent va aller vers de nouvelles quêtes objectales et sera devant la nécessité de s’approprier son enfance pour pouvoir dire : « Moi ». Nécessité de se faire l’agent de ce à quoi on a été assujetti dans l’enfance, appropriation subjectivante, processus de subjectivation dit Raymond Cahn .

Ces transformations traumatiques portées par l’excitation débordante de la sexualité génitale que chaque être humain vit comme une première ne s’apaiseront que par la prise de conscience de sa banalité : « tout le monde doit vivre ça » et par l’émergence d’un nouveau régime d’idéal plus tempéré, qui suppose un lent travail de deuil des objets merveilleux de l’enfance. La sexualité génitale qui, d’abord, fait peur et semble être la folle du logis va s’avérer être le plus puissant facteur de liaison objectal dans le maximum de différence : la différence des sexes ; mais il faudra du temps pour que cela advienne, et dans les névroses cela n’advient pas toujours. Un amour heureux peut tout guérir de la souffrance adolescente mais faut-il pouvoir en construire les réquisits en soi et le trouver dans le monde !

 Notons que la « guérison » des états limites après un long travail analytique à l’âge adulte va leur donner la possibilité d’aimer et d’être aimé et de fonder une famille heureuse. Contrairement aux névrosés qui ont peur de leurs pulsions, dans les états limite adolescents la sexualité génitale ne fait pas peur, le danger vient du dehors, des objets, pas du dedans pulsionnel.

Pour les états limite l’avenir est porteur non pas d’espoir mais de catastrophe. J’y vois la preuve que l’espoir est une construction et que si notre moi n’éprouve pas ce que vivent les états limites c’est qu’il vit dans une aire d’illusion qu’il a construit et qui lui rend la vie supportable. Le moi ne peut pas vivre sans espoir et sans aire d’illusion. Le trauma casse l’espoir et rompt l’aire d’illusion du maintien et de la continuité de la vie.

Quant à la destructivité, si elle avait dans l’enfance la forme du risque de mort du moi, elle prend à l’adolescence le risque du meurtre des objets d’amour et, par retournement, de soi-même. C’est le temps des risques psychiques maximum : mouvement mélancolique, tentative de suicide, anorexie, dissociations psychotiques etc…C’est le temps des accidents, de la tentation des drogues, des risques violents.  Sur l’adolescence, je suis totalement winicottien : la survivance de l’objet à la fois dedans et dehors à la destructivité fantasmée et réelle de l’adolescent est un réquisit d’une adolescence possible. Pour moi, l’exemple princeps de l’adolescence impossible pour un garçon c’est le suicide du père en pleine réactivation oedipienne à d’adolescence, et le symétrique pour la fille, c’est-à-dire le suicide de la mère.

Les traumas de désinvestissement

Ce sont des traumas par absence, par manque, par retrait, par désinvestissement qui se répètent une partie de la vie. Le modèle en est « la mère morte », la mère « occupée ailleurs » d’André Green. Dans son modèle princeps la mère désinvestit un enfant (elle devient morte pour lui) et surinvestit une autre enfant souvent malade, mais beaucoup d’autres situations peuvent avoir les mêmes effets. J’ai et j’ai eu beaucoup de patients, surtout des femmes, qui vivent de ce fait des souffrances narcissiques sans fond. Pour ces femmes le miroir maternel primaire et aussi secondaire disparait ou se vide, elles se sentent « effacées », ne peuvent plus s’y re-trouver, s’y re-connaitre : le miroir psychique est vide, c’est le néant. Parfois ça n’est pas le néant mais la mère est dite  « insaisissable », elle ne peut être tenue dans les bras dans l’amour ou atteinte par les coups dans la haine, elle est lisse, se dérobe. Ou encore le miroir est égarant, déformant, c’est le règne de l’incohérence, de la distorsion, de la disqualification . Cela donne des transferts d’égarement caractéristiques… qui égarent parfois l’analyste !

L’apport d’André Green pour comprendre cette large gamme de traumas négatifs est extrêmement précieux, je vous y renvoie.

Il va sans dire que ces patientes ont besoin d’une « présence sensible » d’un psychanalyste capable de faire face au retour permanent d’un transfert maternel négatif et de le perlaborer. Il s’agit de remettre en route le négatif pour le faire travailler.

L’appétence à la destructivité : un procédé antitraumatique ?

A noter l’appétence de tout un chacun pour le récit de faits divers ou la vision des catastrophes sur l’écran pare-excitant de la télévision qui tend à représenter comme extérieur à soi des éléments traumatiques : visions répétées en boucle de l’attentat du 11 septembre, crime, accident d’avion etc… Comme les angoissants contes de fée pour les enfants, le fait divers apporte au moi une préparation « antitraumatique » au trauma qu’il pourrait avoir à subir et il maintient le traumatique au « dehors », en évitant le collapsus, dans un système de représentation, sur un écran physique et psychique. Mais cette appétence aux représentations traumatiques suggère aussi qu’en tout être humain se cachent une destructivité et une autodestructivité qui est soulagée par sa représentation au dehors. C’est peut-être aussi parce que le moi a été hanté par la crainte de son propre anéantissement pendant l’enfance et l’adolescence que le traumatique représenté (polar, films de guerre ou de catastrophe, vampires, histoires de revenant…) a cette fonction antitraumatique : « j’y ai échappé, je suis très fort, ça ne m’arrivera pas ! » se dit naïvement le moi, qui ne veut pas admettre qu’il n’est pas à l’abri du malheur !

Un ami me dit qu’il dort mieux si, le soir, il voit à la télévision un polar bien sanglant, que s’il regarde une comédie !

Deux pensées pour conclure

La question du trauma permet de mieux penser le problème de l’aliénation qui parcourt mon propos ; c’est un enjeu important un enjeu clef auquel renvoie en positif le concept de subjectivation. La psychanalyse doit impérativement aboutir à une désaliénation des patients. Ma patiente Iphigénie tout en me disant que je lui ai « sauvé la vie » (ce qui est vrai !) a réussi à se désaliéner de moi, elle a acquis une formidable liberté de penser et de faire, ça n’était pourtant pas simple pour elle !

Ma deuxième pensée concerne la technique analytique. Le patient qui vit sous un régime traumatique, positif ou négatif, a besoin que son analyste l’aide à identifier, décrire, circonscrire le trauma. Il a besoin d’un travail qui remette au dehors en en identifiant la source, les éléments traumatiques qui se sont « incrustés » dans la psyché du patient. Il y a donc là un travail en « Outsight » ou l’activité projective du patient replace au dehors ce qui n’appartient au moi que par effraction. Une fois que ce travail de séparation dedans/ dehors, sujets/objets est engagé le patient peut commencer à reprendre en lui ce qui est supportable, détoxifié par le travail analytique en commun pour en faire du Moi. Si on ne procède pas ainsi on se fait complice du collapsus et on fait porter au patient tout le poids culpabilisant de la situation pathogène. Une patiente traumatisée à qui je faisais remarquer que c’était aussi en elle que… selon une façon bien classique d’interroger sa réalité psychique s’écria : « mais vous ne vous rendez pas compte : si c’est en moi, alors c’est que je suis folle et que ça ne changera jamais ! », ce jour-là je l’avais désespérée !

Avec ces patients on va donc travailler dans un lent mouvement dialectique entre outsight et insight, réalité du dehors et réalité du dedans, leur réalité psychique étant à construire, ou à reconstruire.

C’est sur cet avertissement clinique que je souhaite conclure, en espérant que les jeunes générations sauront s’en saisir et en comprendre le sens, sans pour autant tourner le dos aux grands principes classiques de la psychanalyse, qui, une fois bien intégrés, gardent toute leur valeur.

 Dans un monde psychanalytique idéal chaque patient devrait pouvoir trouver un cadre ajusté et un travail du psychanalyste non moins ajusté. L’analysant est aussi notre patient, un travail analytique se fait à deux ! Penser un perpétuel ajustement c’est le défi que doit relever la psychanalyse contemporaine.

Deux notes en complément

Trauma et position réceptive passive.

Le régime de fonctionnement traumatique ne permet pas de constituer en symétrie de la position projective-active, une position réceptive passive. La passivité introjective est trop dangereuse, elle semble laisser la porte ouverte aux traumas. La vie de ces personnes se construit uniquement dans la progrédience, la régrédience n’y pas de place, or selon Michel Fain : « L’alternance de mouvements de progrédience et de régrédience est garante de la vie psychique et somatique » et selon moi garante aussi de tout processus de soin. On devine que là encore les thérapies analytiques ne vont pas être simples, elles vont devoir se dérouler sur le modèle de celles des adolescents essentiellement sur le mode progrédient, en face à face, parfois de façon intensive, parfois à une séance par semaine et parfois encore par intermittence. L’empathie, « l’hystérie primaire » (Michel Fain) générée par l’analyste, sa capacité de rêverie remplaçant la régrédience pour engager une dynamique du changement chez le patient.

Si la position réceptive passive est si importante c’est que c’est elle qui règle les modalités d’une introjection dans le moi enrichissante, non traumatique, basées sur la satisfaction. Soulignons que la satisfaction dans les deux sexes est toujours passivisante. Dans la position réceptive passive, le retour au calme après l’excitation se fait sur le mode autoérotique et non sur le mode autocalmant. Autrement dit le calme est soit le fruit d’une acmé dont découle une apaisante satisfaction, qui permet une introjection de l’expérience, autoprotectrice du moi, ou au contraire le fruit d’un retour au calme par épuisement par le biais d’une « défonce » du moi (autocalmante). G. Szwec a intitulé son livre sur les procédés autocalmants : « Les galériens volontaires », tout un programme, et sans doute une partie de l’humanité !

Les psychosomaticiens de l’Ipsos ont mis en évidence la domination des conduites autocalmantes (M.Fain, C.Smadja, G.Szwec) sur les autoérotismes dans les troubles psychosomatiques, ils se sont intéressés à la névrose actuelle, mais je pense que ces questions débordent la psychosomatique.

Trauma et Prématuration du moi.

Michel Fain a fait l’hypothèse que, faute d’un environnement faste, le moi pourrait naitre de façon prématuré. La complexification de l’organisation défensive du moi s’en trouve réduite au minimum vital. Une fois adultes ces patients semblent avoir échappé aux traumas ils se sont donné très vite les moyens d’y faire face mais les défenses du moi demeurent drastiques. Par exemple : constante opposition phallique /châtrée, jugements en « up or down », pour auto-ériger le moi, et rabaisser l’objet. Le narcissisme phallique et surtout la « perversion narcissique » (Racamier) visent, faute d’avoir pu constituer un narcissisme primaire et secondaire satisfaisant, à se nourrir du narcissisme des autres. Dans les cas de figure les plus destructeurs, certains parents « pervers narcissiques » laissent sur leur chemin leur enfant comme des coquilles vides. C’est un « narcissisme de comportement » dit Michel Fain, il n’est pas intégré. Là encore chez ces personnes au moi nés trop vite, si elles viennent chercher du secours la position réceptive-passive est très difficile, et c’est dans les avancées de l’analyse que les traumas reviennent et les trouvent démunis de défenses ad-hoc.



[1] Citation complète qui préfigure la notion de plasticité cérébrale: « Le cerveau est un organe virtuel, en voie continuelle de développement avec des groupes de cellules toujours disponibles » Notes conservées au fond Charcot BUPMC-Hôpital de la Salpêtrière

[2] Revue Française de Psychosomatique 32/2007

[3] Claude Janin, « Figures et destins du traumatisme » PUF 1996 ( en réédition)

[4] Claude Balier « Psychanalyse des comportements violents »2006; « La violence en Abyme »2005 PUF

[5] C.f. mon récent article de la revue Adolescence. « L’espoir et l’idéal », 2014, 32,1,151-164

Publié le 12.01.2015.

 

Conférence du 18 décembre 2014

Françoise Coblence

La chose, un reste inassimilable

Qu’est-ce que « la chose » et en quoi a-t-elle à voir avec le traumatisme ?

1. La chose : Freud et Lacan

Dans les années 1959-1960, il revient à Lacan (Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse) d’avoir isolé « la chose » (Das Ding) dans sa lecture de l’Esquisse (ou Projet de psychologie = manuscrit écrit en 1895 dans le feu de la correspondance passionnée avec Fliess et jamais publié par Freud, mais riche de pistes passionnantes dont certaines ne seront jamais vraiment reprises).

Pour parler de « chose », deux mots en allemand : das Ding et die Sache.

Freud emploie en général Sache notamment dans l’expression « représentation de chose » (Sachvorstellung), liée (et opposée) à la représentation de mot (Wortvorstellung). Depuis son texte sur la Conception des aphasies (1891) jusqu’au Moi et le ça (1923) en passant par les textes de la Métapsychologie de 1915, Freud conçoit la représentation de chose comme un investissement (ou réinvestissement) des traces mnésiques dérivées des choses (des objets) alors que la représentation de mot englobe l’image sonore du mot et l’image visuelle de la chose. La représentation de mot est sur le trajet de la prise de conscience ; la représentation inconsciente est la seule représentation de chose. Mais on reste ici dans le domaine de la représentation, cad que la chose est posée devant (vor-stellt).

L’emploi de das Ding dans l’Esquisse :

Freud introduit « la chose » pour nommer ce qui dans le complexe perceptif est la partie incompréhensible, inassimilable et qui échappe au jugement.

« Au commencement des processus de pensée dérivés, il y a la formation du jugement à laquelle le moi parvient par une découverte faite dans son organisation, la coïncidence partielle entre les investissements de perception et les informations venues du corps. C’est ainsi que les complexes de perception se séparent en une partie constante, incomprise, la chose, et une partie changeante, compréhensible, la propriété ou le mouvement de la chose » (Esquisse, Puf, 2006, p. 688)

De la chose, on ne sait rien. On ne connaît d’elle que ses propriétés (qui changent), son mouvement. Ou, pour le dire autrement, la réalité est complexe et hétérogène, pour une part accessible au moi, pour une autre part inaccessible. Ce qui est accessible, ce sont les propriétés que le moi a  déjà expérimentées, les qualités de l’objet : il est chaud, doux, etc ; mais le substrat de ces propriétés, ce que la chose serait « en elle-même », le noyau, est inaccessible.

Quel est l’enjeu de cette dissociation ? Nous sommes, pour l’enfant de l’Esquisse – et dans la problématique du développement du moi- au moment de la formation du jugement. Freud reviendra sur les fonctions du jugement en 1925 dans La négation (Die Verneinung).

Juger c’est :

- attribuer (ou pas) une propriété à une chose (= jugement d’attribution), par exemple savoir si une chose est bonne ou nuisible, si on peut la recevoir (l’introduire en moi, la manger) ou l’expulser, la cracher;

- c’est attribuer (ou pas) l’existence d’une représentation dans la réalité (= jugement d’existence) : une chose (ein Ding) présente dans le moi existe-t-elle aussi au dehors, cad peut-elle être retrouvée dans la perception ? c’est toute la question de l’objet de la satisfaction hallucinatoire qui est posée ici. Le jugement est chargé de reconnaître l’objet (objet perdu de la satisfaction). Or comment re-connaître ce qui, par essence, échappe à la compréhension et à la connaissance ?

On peut être surpris et trouver paradoxal que ce soit le constant qui soit incompréhensible et le changeant qui soit compréhensible. Mais au fond c’est assez logique : nous comprenons et percevons ce qui change justement parce que cela change, par comparaison, en prenant conscience des variations. L’opaque est dans le semblable, dans ce qui ne change pas.

Mais, si l’on suit l’Esquisse, il faut ajouter que la part compréhensible n’est pas d’origine ; elle ne le devient que lorsque les expériences corporelles, les sensations, les images de mouvement propres au sujet sont présentes pour le moi. L’incompréhension dépasse donc largement le noyau de la chose : elle concerne également les propriétés, ou elle les a d’abord concernée. Freud écrit : « tant que les expériences corporelles font défaut, la partie variable du complexe de perception reste incomprise, c.-à.-d qu’elle peut être reproduite, mais qu’elle n’indique pas de direction pour d’autres voies de pensée. C’est ainsi par ex., que toutes les expériences sexuelles ne peuvent manifester aucun effet (…) tant que l’individu ne connaît pas de sensation sexuelle, c.-à.-d en général jusqu’au début de la puberté » (Freud, Esquisse, p. 641, mes italiques). L’opacité ne concerne donc pas seulement la chose. Elle est à la fois plus importante, mais également du même coup plus mouvante – je dirai plus dynamisante -, car nous tenons peut-être là, au sein de cet incompris, une part commune à la chose et à ses propriétés, donc une voie d’accès (partiel, indirect, incomplet, etc) à la chose.

Lacan comprend « la chose » comme l’élément qui reste étranger au sujet (l’enfant de l’Esquisse) dans l’expérience qu’il fait de l’autre semblable, le Nebenmensch si important dans l’Esquisse, celui au contact duquel l’être humain apprend à reconnaître (p. 639). L’objet recherché, l’objet de la satisfaction est toujours déjà perdu comme tel. Il ne sera jamais retrouvé (Lacan, p. 65). On le retrouve tout au plus comme regret. Ce n’est pas lui que l’on retrouve, mais ses coordonnées de plaisir, l’état de souhait et d’attente, la quête, la tension. Au fond, ce n’est pas un objet de la perception mais un objet de la satisfaction hallucinatoire, ce qui constitue notre horizon d’attente et d’attention (Lacan, p. 66). Lacan peut donc dire tout aussi bien que nous qualifions cet objet de perdu car il s’agit de le retrouver. Mais l’objet n’a jamais été perdu, quoiqu’il s’agisse essentiellement de le retrouver (Lacan, p. 72). Toujours perdu ou jamais perdu, jamais retrouvé mais toujours recherché : c’est la quête qui nous constitue, non l’existence de cet objet. Sara et César Botella (La figurabilité psychique, 2001) formulent cette contradiction par une formule saisissante : l’objet est « seulement dedans-aussi dehors ». Ils entendent par là que pour une pensée qu’ils nomment « animique » (au sens où représentations, perceptions et motricité y sont équivalents), par exemple l’hallucination du rêve qui est à la fois pensée et perception, pour cette pensée animique donc, l’objet est perçu « seulement en moi ». Dans un second temps, avec l’épreuve de réalité, l’objet est perçu « aussi dehors », l’objet étant ainsi retrouvé au dehors.

A cette structure paradoxale de l’objet (dedans/dehors, retrouvé/jamais perdu), il faut ajouter qu’il n’est jamais totalement connu. On connaîtra un objet extérieur (un sein par ex, le sein de la mère) qui ne sera jamais l’objet de la satisfaction hallucinatoire. Sara Botella comprend donc  « la chose » comme « la part hallucinatoire de la perception, ce vers quoi tend la pulsion par la voie la plus immédiate de l’hallucination, un objet – ou une part de fraction de chaque perception- à jamais inaccessible au moi  et inassimilable par lui ». Mais elle insiste sur une différence avec Lacan qui me paraît essentielle : ce que nous cherchons à trouver/retrouver ce n’est pas LA chose (das Ding) mais UNE chose (ein Ding). Car Lacan conçoit das Ding comme le « hors signifié » (p. 67), l’Autre absolu du sujet (p. 65), quelque chose d’universel et d’originaire, un « secret incommensurablement véritable », séparé des racines corporelles et de l’objet de la satisfaction hallucinatoire. En ce sens, LA chose rejoint l’Autre (le grand Autre), une altérité d’un sujet plus philosophique que psychologique, ou même anthropologique. D’ailleurs, de façon significative, Lacan renvoie à Kant la fonction de Das Ding (p. 68) : Kant fait de « la Chose en soi » le fondement inconnaissable (mais nécessaire) de tout phénomène.

La Chose devient une entité hypostasiée, entité quasi théologique, l’énigme par excellence.

2. Dominique Scarfone 

La chose et l’actuel

Dans son rapport au CPLF de Montréal, Scarfone distingue entre deux sens de l’actuel, ou deux moments (RFP, 2014-5). Le premier correspond à l’irruption d’un événement qui se présente comme obstacle, comme énigme, comme opacité ; le second qui en serait la liaison possible dans une représentation, qui lui donnerait un sens, qui en ferait l’histoire, l’inscrivant dans une dimension temporelle. Car malgré le sens que nous donnons à l’actuel (dans les actualités), l’actuel au sens 1 n’est pas inscrit dans le temps. Il surgit, est inassimilable. C’est en ce sens qu’on peut le dire traumatique car excédant toujours les capacités de représentation, les excédant et surgissant à côté, en un temps d’impréparation du sujet (de l’infans). Ce sens 1 de l’actuel est le sens que Freud donne à actuel dans les névroses actuelles (opposées aux névroses de transfert, c. à d. susceptibles de donner lieu à un transfert comme l’hystérie ou la névrose obsessionnelle). Les névroses actuelles (névrose d’angoisse, neurasthénie) trouvent leur origine dans l’actualité de l’insatisfaction sexuelle des individus, une insatisfaction, ou un excès quantitatif qui ne peut trouver de voie psychique et se décharge en pure angoisse ou en somatisations.   

Mais Freud est conscient du fait qu’il n’y a pas de pures névroses de transfert : il y a un reste irréductible, un noyau de névrose actuelle dans toute névrose. Freud compare ce noyau au grain de sable autour duquel le coquillage se forme et qui se trouve au centre de la perle, ou encore à une torsade métallique autour de laquelle les représentations inconscientes sont enfilées comme des guirlandes de fleurs (Fragment d’une analyse d’hystérie, 1905, OCP, VI, 261-263). Le cas Dora permet de comprendre ce noyau de névrose actuelle comme un « reste » organique, ou somatique. Relisant le cas Dora avec l’apport de la psychosomatique, Christian David et Michel de M’Uzan ont fait l’hypothèse que le noyau somatique serait, chez Dora, un foyer allergique (Revue de psychosomatique, n°12, 1997). Les migraines de l’enfance accapareraient une énergie qui ne sera réintégrée dans le contingent hystérique que lors de sa conversion dans l’aphonie : autour de la toux va alors s’organiser « l’habillage psychique », c. à d. le symptôme hystérique. Mais ce symptôme est lui-même en appui sur le corps érogène comme Freud le rappelle en faisant le portrait de Dora en « suçoteuse ». Dora se souvient d’elle assise par terre suçotant son pouce gauche, tandis qu’elle tiraillait en même temps de la main droite le lobe de l’oreille de son frère assis à côté d’elle. Ici, on a affaire à un mode complet d’autosatisfaction par suçotement. Toute l’analyse que propose Freud de la « complaisance somatique » de la bouche montre bien comment s’articulent le noyau somatique, lié à la succion du sein, et ses remaniements successifs qui font de la bouche et des lèvres une zone érogène complexe (OCP, VI, 232). L’habillage psychique aurait une certaine contingence (et une mobilité, une plasticité) ; le noyau organique aurait cette opacité de la chose, sa fixité qui le rend difficilement mobilisable, on pourrait dire sa viscosité (terme que Freud emploie à propos de la libido). Une fois « psychiquement habillé », il devient difficile de retrouver le noyau somatique ou organique « en lui-même ». Mais il est le « reste » d’actuel ou d’organique de toute névrose de transfert, un reste qui résiste à l’analyse : qqch  de comparable au roc biologique que Freud évoque à la fin de « Analyse avec fin, analyse sans fin » ou, au contraire, une chose inséparable de son vêtement avec lequel elle a une affinité certaine ?  

Actuel de l’Annonciation

A côté des névroses actuelles et du noyau organique, Scarfone donne d’autres exemples qui permettent de comprendre ce qu’il entend par cet actuel énigmatique, non élaboré, hétérogène à la scène psychique. Ces exemples montrent aussi comment on peut passer du sens 1 au sens 2, tout en sachant que de l’inconnaissable, un reste inassimilable demeure nécessairement. Et selon lui, il faut que ce reste demeure inassimilable, sinon on est dans une espèce de transparence absolue et de toute puissance  insupportables. Donc on pourrait dire que l’opacité de la chose est traumatique, mais qu’il serait non moins traumatique de vouloir la percer à jour. Le reste est inévitable.

Un premier exemple montre le côté « lumineux » de l’actuel ; il est emprunté à une scène d’Annonciation dans la chapelle San Giorgio à Padoue : au beau milieu de la scène de l’Annonciation un oculus, une ouverture dans l’architecture, éblouit l’œil, l’empêche de voir la peinture. Mais on se rend compte que la position de cette ouverture est exploitée par le peintre pour montrer qqch qu’il n’a pas à peindre : l’irruption d’une autre dimension ; on pourrait dire l’entrée en scène de la divinité qu’est censée raconter les scènes de l’Annonciation ; se manifeste la présence d’un invisible dans le visible. De nombreux peintres ont cherché à traduire cette hétéronomie spatiale, l’irruption d’une autre dimension dans l’espace de la représentation que le Quattrocento italien ordonne avec la construction perspectiviste. L’historien de l’art Daniel Arasse montre comment l’architecture réelle (colonnes, rebords, fenêtres) se conjugue avec l’architecture feinte, ou peinte, pour désorganiser le récit (Arasse, L’Annonciation italienne, Hazan, 1999). Les peintres (Altichiero, Masaccio, Lorenzetti, Fra Angelico, et d’autres) ont donc exploité les variations et la contingence du réel – de la chose-  pour figurer l’intrusion de cet invisible, le « me voici » de l’ange.

La chose et le sexuel

Mais cet actuel n’est pas toujours un événement aussi lumineux. On peut s’appuyer sur deux philosophes pour articuler cet actuel non pas exactement au traumatisme sexuel comme le fait Freud dans les névroses actuelles, mais au traumatisme de l’enfance, à la violence que Ferenczi a  pu le décrire dans la Confusion de langue.

Emmanuel Levinas consacre de très belles pages à décrire la Chose, le « il y a » comme la rencontre horrible avec l’impersonnel et avec le ressassement stérile de l’insomnie, l’espace nocturne où nous sommes livrés au grouillement informe. Sa réflexion, écrit-il dans Ethique et infini (1982) part de souvenirs d’enfance : « on dort seul, les grandes personnes continuent la vie ; l’enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme ”bruissant” » (Lévinas, p. 37-38). Pour le psychanalyste, le « remue-ménage derrière la cloison » est évidemment directement évocateur. Mais de quoi est-il évocateur : de « la chose » ou de ce qu’elle induit : une scène primitive, mais une scène déjà, ou qui pourra s’élaborer comme telle et engendrer de multiples transformations?  On voit là comment la chose peut se lier à des représentations, même si ces dernières n’en épuisent jamais l’énigme.

L’autre philosophe sur lequel s’appuie Scarfone est Jean-François Lyotard qui décrit l’enfance (l’infantia, cad le temps de l’enfance sans parole) comme un temps d’impréparation totale. L’infans, n’est pas dans le temps : comme l’écrit Lyotard, il n’est pas (ou pas encore) « emporté dans le chassé croisé du trop tôt trop tard » (Lyotard, La Confession d’Augustin, Galilée ,1998, p. 47). 

Toute la question sera de savoir comment peuvent s’inscrire et se répéter dans la cure le trauma de ces moments, dans des répétitions sans fin, où le fait de savoir (étant adulte) la violence de ce qui a été subi ne calme ni l’effraction de ce qui a été subi, l’effraction d’un sexuel des adultes incompréhensible, assimilable à un viol même si aucune violence physique n’est faite à l’enfant.

3. La chose comme l’énigme du sexuel (Laplanche)

J’ai commencé par ces références philosophiques, mais vous aurez peut-être compris que le psychanalyste qui est si proche de ces idées (et que d’ailleurs Lyotard cite) c’est Jean Laplanche et sa théorie du sexuel énigmatique, sexuel intromis par l’adulte (la mère, première séductrice) chez l’enfant. « Le sexuel ainsi intromis n’arrive pas à se faire psychique, il reste actuel et s’enkyste en tant que tel comme noyau traumatique susceptible de répétition » (Scarfone). La situation qui justifie ce que Laplanche nomme « primat de l’autre en psychanalyse », est aussi dite par lui « situation anthropologique fondamentale » où intervient la séduction généralisée. C’est une position de dissymétrie essentielle où, de par sa constitution psychique de départ, l’enfant se trouve dans l’incapacité de traduire intégralement les messages « énigmatiques », « compromis » par le sexuel inconscient de sa mère et des adultes en général. On peut relire dans cette lumière le cas Dora puisque Dora en suçoteuse nous ramène à des scènes très précoces d’allaitement et de mise en activité précoce de la zone érogène buccale.

Pour s’assurer contre le malentendu toujours possible concernant le sexuel infantile, Laplanche a proposé d’opter pour le terme allemand de sexual quand il s’agit du sexuel infantile en tant que « sexuel élargi au sens freudien », distinct par conséquent de la sexualité infantile entendue comme version enfantine de la sexualité en général. Dans son rapport sur le sexuel infantile pour le CPLF de Lyon (2015), Dominique Suchet reprend cette distinction.

De notre perspective aujourd’hui, la Chose correspond à ce que Laplanche nomme les « restes non traduits », restes qui vont constituer pour lui les objet-sources des pulsions. Le terme de traduction se réfère à la conception de Freud de la mémoire présentée dans une lettre à Fliess du 6 décembre 1896, et dans laquelle Freud écrit que « notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement, une retranscription ». Et il ajoute : « ce qu’il y a de nouveau dans ma théorie, c’est l’affirmation que la mémoire n’est pas présente une fois, mais plusieurs fois, consignée en diverses sortes de signes » (Correspondance avec Fliess, Puf, 2006, p. 264). Dans la conception de Laplanche, la « situation anthropologique fondamentale » ne décrit pas seulement l’enfant arrivant dans un monde d’adultes, « mais concerne la part infans de chacun confronté au sexual de l’autre. Cet infans jamais complètement dépassé est encore et toujours confronté à la tâche de s’arranger avec un complexe de perception porteur d’un reste « chosique » » (Scarfone).  La référence à Laplanche montre la nature pulsionnelle de la chose et, bien sûr, sa dimension fondamentalement énigmatique, l’énigme du sexuel.

Comme souvent la littérature nous en offre une belle expression avec la nouvelle de Henry James,  « La bête dans la jungle ». James décrit cette « bête » comme « la chose la plus profonde à l’intérieur de soi » (the deepest thing within you). La bête que le héros Marcher redoute et qu’il convoque pour écarter l’idée de mariage est d’abord décrite comme extérieure (« une chose imprévisible, cachée entre les plis et les replis des mois et des années, telle une bête fauve tapie dans la jungle »), puis incarnée par l’héroïne May comme figure de la mort, sphinx et lys, mais aussi intérieure en Marcher (sa peur de l’amour, son narcissisme) comme l’analyse si bien André Green (L’aventure négative, Hermann, 2009) : pour reprendre la formule de Sara et César Botella : « seulement dedans-aussi dehors ».

4. Il y a une autre présentation de l’actuel et de la Chose : le rêve

Pour le rêve aussi, il existe un « noyau dur » de la présence, reste non représenté, non représentable  (non présentable ?) que Freud appelle l’ombilic du rêve, « le point où il repose sur le non-connu » (Freud, Interprétation du rêve, Puf, p. 578). « Dans les rêves les mieux interprétés, écrit Freud, on doit laisser un point dans l’obscurité, parce que l’on remarque que commence là une pelote de pensées de rêve qui ne se laisse pas démêler, mais qui n’a pas non plus livré de contributions supplémentaires au contenu du rêve ». Les pensées du rêve restent sans achèvement dans l’interprétation et débouchent dans le réseau inextricable de notre monde de pensée. L’ombilic du rêve est le point le plus dense de cet entrelacs, d’où le désir du rêve s’élève comme un champignon à partir de son mycélium. Le cas du rêve permet de bien comprendre la force d’attraction qu’exerce ce noyau, et l’hétérogénéité entre le noyau et la « pelote » des pensées que les images du rêve ne « traduisent » pas (il n’y a pas de langue originaire) mais présentent ou (re)présentent sans première fois assignable. Ici la chose est un « noyau dur » de présence, un reste dont l’opacité est à respecter, et non pas un traumatique inassimilable. 

Mais « noyau dur » ne veut pas dire que ce noyau soit une « chose » inconnaissable et statique : on peut le concevoir plutôt comme une limite, certes indépassable mais mouvante, changeant avec les pensées et le travail du rêve, fonction aussi de la séance et des interprétations de l’analyste? René Diatkine proposait de voir dans l’incompris/incompréhensible du rêve « un cas de figure illustrant une propriété générale de l’activité mentale à produire des systèmes non finis » (Diatkine, RFP, 5-6, 1974, p. 774).

Au fond, cette question reconduit l’interrogation sur la nature de la chose : est-elle une entité énigmatique ou un noyau pulsionnel, quantitatif  et indifférent dont on ne peut rien dire sinon souligner l’attraction qu’il exerce sur les pensées du rêve ? Car l’analogie freudienne du rêve se formant à partir de ce point le plus dense comme le champignon à partir du mycélium peut nous conduire à imaginer une certaine « affinité » entre le noyau (le dispositif pulsionnel lui-même) et le matériel plus ou moins contingent auquel il se lie dans et par le travail du rêve. Le rêve nous présente-t-il, ou (re)présente-t-il, quelque chose de ce noyau ? Il y aurait en tout cas des indices, indices d’une excitation dont nous pourrions « souder la trace » à une forme expressive (Scarfone, RFP, 5-2014, p. 1375) et il arrive que, dans le travail du rêve, la soudure se donne à voir.

5. On comprend donc les exigences contradictoires de la cure : il faut à la fois « lier » la chose dans les représentations (pour pouvoir les élaborer) et respecter la dimension inassimilable de l’énigme. On dira, de façon plus quotidienne, qu’il est bon que l’analyste ne comprenne pas tout de son patient. La transparence serait insupportable. Le droit au secret est la condition pour pouvoir penser disait Piera Aulagnier dans un célèbre texte (NRP, n°14, 1976), et cela reste vrai de l’analyse. Le « dire tout ce qui vient à l’esprit » de la règle fondamentale n’est évidemment pas un ordre de tout dire, mais on voit bien cependant quelle tension instaure cette règle si elle est prise dans un sens surmoïque persécutant.

Le modèle de l’Oculus réintégré dans le récit de l’Annonciation montre ce que signifie lier la chose. Mais le reste demeure, comme l’ombilic non interprétable du rêve. Un exemple clinique de cette opacité qui demeure est donné par Scarfone par son cas Solange. Un agir de l’analyste que Scarfone replace dans un contexte contre transférentiel, autour de la jambe amputée du père de Solange et de la prothèse qu’il laissait dans le placard (RFP, 5-2014, 1415). De son côté, Scarfone enfant allait contempler à la dérobée dans un tiroir la prothèse du bras que son grand père avait perdu pendant la 1ere Guerre mondiale. Jusqu’alors il n’avait, dit-il, perçu dans ces deux histoires qu’une coïncidence jusqu’au moment où il s’est REVU étendant le bras vers Solange : « j’ai vu mon geste surgir à la manière d’un rêve, émergeant du mycelium de nos deux histoires d’enfance, nouées à l’intersection d’un « membre manquant » (RFP, 2014-5, 1417).

Publié le 09.01.2015

 

 

Plus d’information sur l’Actuel en psychanalyse – CPLF 2014  Montréal

 

Thierry Bokanowski

Du point de vue psychanalytique je suis en communauté d’esprit avec la définition que C. Le Guen (1996) propose concernant le traumatisme [in, la Préface du livre de Cl. Janin [Figures et destin du traumatisme] ; je cite :

« Le trauma est sans doute l’une des notions les plus indécises de la psychanalyse, voire des plus équivoques, et sans doute des plus énigmatiques. Cela tient à l’ambiguïté de ses confluences placées à la rencontre du dedans et du dehors, à la dynamique d’excès, de rupture et de perte, à sa fonction d’alarme et de protection comme à son pouvoir d’effraction. Agent d’une réalité dont la puissance et la source demeurent incertaines, le trauma est l’occasion d’entrevoir ce qui peut agir ‘au-delà du principe de plaisir’ et de son principe ; il a la brutalité de l’évidence, comme l’évanescence de l’aléatoire – c’est-à-dire qu’il fascine depuis qu’il est apparu dans le corpus analytique, avant même que celui-ci ne se constitue. »

Je rappelle que la psychanalyse est née de la théorie traumatique laquelle, comme la notion de représentation (ou d’absence de représentation), va traverser de bout en bout l’œuvre freudienne.

Initialement, S. Freud (entre 1890 et 1897) identifiait le traumatisme comme étant la conséquence d’une séduction : un événement de type sexuel inscrit dans la réalité et refoulé. Ainsi rapporte-t-il l’étiologie des névroses des patients à leurs expériences traumatiques passées. Pour lui, c’est le traumatisme qui qualifie en premier lieu l’événement personnel du sujet : cet événement externe, qui est cernable et datable, devient subjectivement fondamental du fait des affects pénibles qu’il déclenche. Leur datation peut devenir de plus en plus reculée au fur et à mesure que l’investigation (l’anamnèse) et l’intervention analytique (l’interprétation) s’approfondissent.

Dès lors, l’idée du traumatisme, ainsi que celle de l’événement traumatique ne va plus quitter son œuvre : elle en devient l’un de ses ‘fils rouges’ et ceci jusqu’au terme de son parcours théorique, puisque dans l’un de ses ouvrages testamentaires, L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939) [1], il est conduit à brosser une véritable ‘vue d’ensemble’ sur la question du traumatisme. Même si, dès 1897, il a pu déclarer à W. Fliess qu’il « renonçait » à sa ‘neurotica’ il n’a jamais renoncé à l’idée de retrouver l’événement traumatique, comme peuvent en témoigner de très nombreux textes qui vont de celui qui intéresse l’analyse de l’Homme aux loups (1914 [1918]) à Constructions en analyse [1938] dans lequel il est affirmé le désir de retrouver, tant que faire se peut, « l’essentiel » de l’histoire. Cependant, entre le début de son œuvre et la fin de celle-ci, le concept même de traumatisme va très sensiblement se modifier, comme changer de nature, de qualité et de finalité au regard du fonctionnement psychique.

Ainsi, alors que dans le cadre de la première topique (la première théorie des pulsions) le traumatisme – intimement lié à la théorie de la séduction – se référait au sexuel et au fantasme, aux lendemains du tournant des années 1920 (à partir de Au-delà du principe de plaisir [2]), dans le cadre de la seconde topique (la seconde théorie des pulsions), le concept de traumatisme devient un concept emblématique (métaphorique) des apories économiques de l’appareil psychique : le traumatisme est secondaire à une ‘effraction du pare-excitation’ et l’Hilflosigkeit – la ‘détresse du nourrisson’ – devient alors le paradigme de l’angoisse par débordement lorsque le signal d’angoisse ne permet plus au Moi de se protéger de l’effraction quantitative, qu’elle soit d’origine externe ou interne.

Dès lors, la notion de traumatique (c’est-à-dire l’excès et le quantitatif) vient s’adjoindre au concept de traumatisme dans son sens large. Un peu plus tard, à partir de Inhibition, symptôme, angoisse (1926) [3], S. Freud, dans le cadre de sa nouvelle théorie de l’angoisse, va mettre l’accent sur le lien entre le traumatisme et la perte d’objet.

Mais ce sera surtout dans L’homme Moïse (1939) qu’il est conduit à préciser qu’il y a deux destins possibles du traumatisme :

  • L’un positif et organisateur qui permet par à-coups successifs « répétition, remémoration, élaboration » (ainsi que la ‘fonctionnalité’ des ‘fantasmes originaires’) et donc une capacité de (ou à la) représentation ;
  • L’autre, négatif et désorganisateur du fait des atteintes précoces du moi (blessures d’ordre narcissique) qui entraînent un (des) clivage(s), créant une enclave dans le psychisme (un ‘État dans l’État’) et des troubles de la représentation qui empêche toute transformation processuelle : le traumatisme, versus trauma, devient alors destructeur (car traumatophile).

Les apports de S. Ferenczi

Concernant sa contribution à l’établissement d’une théorie du trauma, S. Ferenczi a proposé que l’origine de celui-ci n’est pas seulement liée aux conséquences d’un fantasme de séduction, mais aux avatars d’un certain type de destin libidinal lié aux expériences primaires du sujet avec l’objet, lesquelles – du fait de la « confusion de langue » entre le langage de la tendresse de l’enfant et le langage de la passion de l’adulte – peuvent prendre la valeur d’une excitation sexuelle prématurée.

Ce type d’expérience, due aux réponses inadaptées d’un objet défaillant face aux situations de détresse de l’enfant – l’objet étant soit trop absent, soit trop présent (devenant un objet « en trop » qui marque d’une empreinte quantitative excessive la constitution de l’objet primaire interne) –, viendrait empiéter sur le psychisme naissant de l’enfant et compromettrait la constitution de sa psyché, ceci mutilant à jamais son Moi tout en le maintenant dans un état de détresse primaire (Hilflosigkeit) qui peut se réactiver sa vie durant.

En d’autres termes : l’absence de réponse de l’objet ou ses disqualifications dans ses réponses, comme ses désaveux face à une situation de détresse mutilent à jamais le Moi et altèrent les capacités de (à la) représentation.

Ainsi la conception du traumatisme change-t-elle de vertex car, si celui-ci a pu se présenter comme de type sexuel, il s’inscrit, en fait, dans une expérience avec l’objet, non pas au regard de ce qui a eu lieu, mais de ce qui n’a pas pu avoir lieu : une expérience douloureuse négativante (parce que ‘non vécue’, ‘non véritablement expérimentée’) qui entraîne une « auto-déchirure » (un clivage auto-narcissique), ce qui transforme brutalement « la relation d’objet, devenue impossible, en une relation narcissique » (Réflexions sur le traumatisme, 1934).

Ce clivage entraîne une évacuation / expulsion / extrojection d’une partie du Moi ; cette partie du Moi laissée vide est remplacée par une identification à l’agresseur, avec des affects induits par le « terrorisme de la souffrance » (c’est-à-dire obligation faite à un enfant d’être celui qui prend en charge, répare et soigne un parent psychiquement endommagé) ; la partie expulsée / extrojectée du Moi devient alors omnisciente, omnipotente et désaffectivée. Comme l’écrit Ferenczi, le sujet clive sa « propre personne en une partie endolorie et brutalement détruite, et en une autre partie omnisciente aussi bien qu’insensible. »

On peut ici penser que ce clivage intéresse aussi celui établi entre une « partie blessée » et une autre partie qui, elle, prendrait « soin ».

En d’autre termes les « effets négatifs » du trauma sont liés à l’intériorisation d’un objet primaire défaillant, « non fiable » et, de ce fait, « non comblant », ce qui peut mutiler à jamais le Moi et installer une détresse primaire douloureuse, laquelle est susceptible de se réactiver à tout moment et conduire au désespoir.

Ainsi les défaillances lors de la constitution du narcissisme (non-contenance de la barrière pare-excitante), peuvent venir entraver le processus de la liaison pulsionnelle, comme les processus de pensée, tout en engendrant alors d’importantes carences représentatives.

Dès lors, ce qui n’a pu être pris en compte psychiquement est susceptible de réapparaître dans le corps, ou dans des contraintes invalidantes et provoque un brouillage des repères identificatoires.

A la détresse et à l’angoisse provoquées par le trauma, le sujet répondra suivant des solutions propres : mais ce sont bien les états-limites (ou non-névrotiques) qui témoignent du fait que les fonctionnements psychiques en traumatique révèlent de ruptures entre perception et représentation.

Cette clinique (celle des états-limites, ou des états non-névrotiques) témoigne de l’incapacité du sujet à pouvoir transformer (ou à rendre psychique) un état qui entraîne – en raison d’une absence de contenu dans la perception – non seulement un excèdent d’énergie, mais aussi une béance représentationnelle (telle une absence de ce qui pour le Moi de l’infansaurait dû alors être là’, à savoir le ‘regard’ de la mère) peut entraîner à une indiscrimination, ou absence de toute intelligibilité et ainsi à son renversement (par ex., l’indiscrimination entre le ‘bon’ et le ‘mauvais’, l’externe et l’interne, le réel et l’imaginaire, etc.).

On peut ainsi s’interroger sur la question du destin des objets perçus pendant l’évènement traumatique.

Nous savons que l’expérience clinique fournit des réponses diverses, mais indique le plus souvent que même si l’évènement traumatique a été réprimé, refoulé ou clivé,, un détail de la scène a été, ou est, remémoré.

Dès lors ne pourrait-on avancer l’idée qu’une perception serait bien advenue, mais que l’incident traumatique aurait pu perturber la transformation du perçu en représentation ? Et si tel était le cas, serait-on, par exemple, en présence d’une absence totale de représentations, et en mots et en pensées latentes ? Ou pourrions-nous avoir à faire à des traces perceptives (des traces de non-traces, des traces de sensations non véritablement accessibles à une perception ou à une représentation perceptive ?) dont la production hallucinatoire pourrait-être le reflet de mouvements hors champ psychique ? [4]

C’est donc bien dans le transfert et par le contre-transfert que peuvent être dessinés les contours du ‘trauma’ qui n’a pu être autrefois perçu ni représenté (ni même ‘éprouvé’  – cf., La crainte de l’effondrement ; D.W. Winnicott).

C’est en prêtant son propre appareil psychique et ses propres capacités de représentation, dans un travail de co-représentation, que l’analyste pourra petit à petit abraser les effets délétères du trauma et de leurs conséquences sur le fonctionnement psychique : permettre qu’une ‘inscription de l’expérience’ qui n’a pu avoir autrefois lieu puisse alors avoir lieu [5] et, ceci, grâce à un processus d’historicisation et de temporalisation qui seront au service de la transformation de l’actuel en présent et qui permettront, dès lors, une subjectivation donnant lieu à une ouverture sur un futur

08.12.2014 


[1] Freud S. (1939), L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p.255.

[2] Freud S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, OCF.P, XV, P.U.F., 1996, p.273-338.

[3] Freud S. (1926), Inhibition, Symptôme et angoisse, OCF.P, XVII, P.U.F., 1992, p.203-286.

[4] Nous savons combien l’originaire (au sens où P. Aulagnier l’emploie) peut exercer une forte attraction sur le psychisme, présence d’un premier état, celui d’avant les mots, d’avant la séparation corps / psyché : il se caractérise par le fait qu’il est un monde de sensations internes pures, de coïncidence absolue et d’auto-engendrement qui méconnaît toute différence et toute altérité…

[5] « La réponse par le contre-transfert est celle qui aurait dû avoir lieu de la part de l’objet » (A. Green). 

Comité Freud

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COMITÉ FREUD

La SPP soutient la demande de l’inscription de l’oeuvre de Freud sur le registre mondial du programme «mémoire du monde» régi par l’Unesco, portée par le comité Freud.
 
L’initiative de faire reconnaître l’œuvre de Freud comme “bien” de l’humanité, et de l’inscrire à ce titre au registre mondial du programme « Mémoire du Monde » de l’Unesco  s’accompagne d’un constat et d’un étonnement.
Nombre de penseurs issus de toutes disciplines ont reconnu que l’œuvre de Freud apporte une nouvelle conception du monde et d’”être au monde” qui intègre le déterminisme de la réalité de la vie psychique dans toutes les actions des êtres humains.
Alors que cette oeuvre a influencé tous les champs de la culture ainsi que la vie affective de tout un chacun, elle a révélé des résistances dont la puissance ce cesse de surprendre et qui s’exercent régulièrement contre elle ; d’où l’idée d’un Comité Freud ayant pour but de soutenir le rayonnement de la pensée de Freud, et de militer pour “un plus grand éclat et une meilleure reconnaissance de l’œuvre du père de la psychanalyse au niveau international”.
Son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco serait une reconnaissance de sa portée universelle et de sa valeur de bien précieux de l’humanité. La promotion par le Comité d’une telle  distinction serait un magnifique après-coup aux traumatismes incommensurables que perpétuent et s’infligent les hommes.
 
Pour la reconnaissance de Freud au patrimoine mondial de l’Unesco
 
Reconnue dans tous les pays – jusqu’à la Chine, où elle fait désormais partie des enseignements officiels -, la psychanalyse est par excellence une œuvre de civilisation qui traverse les cultures.
Dans tous les domaines explorés Freud s’est élevé au-dessus des particularismes pour concevoir le plus universel, sans autre jugement de condamnation que celle de la barbarie et des forces destructrices et réductrices qui habitent l’humain.
Qu’il s’agisse des exacerbations identitaires, des extrémismes religieux et nationalistes, des défaillances éducatives et des atteintes aux libertés individuelles et publiques ; plus que jamais Freud est aujourd’hui au cœur de l’actualité universelle. 
Révolutionnaire et visionnaire, sa pensée audacieuse a bousculé les fondements de la vie psychique, de la sexualité et de la pensée humaine.
 
Freud dut s’exiler de Vienne, capitale d’un Empire austro-hongrois multiculturel où chacun était sujet de l’Empereur, sans trop souffrir de son appartenance à quelque minorité nationale. Dans ce brassage de cultures  de la Mitteleuropa naquirent des œuvres qui sont désormais le bien de toute l’humanité : peintres, musiciens, écrivains, penseurs dont les œuvres continuent d’être fécondes. Exilé, Freud fut inhumé à Londres, dans cette autre ville Européenne, à l’époque métropole mondiale, moins celle des cultures que celle d’une puissance financière et politique.
Mais même à Londres, il s’est tenu dans une sorte d’extraterritorialité. Désormais inoubliable il hante la culture.
 
Lorsqu’elle se replie sur ses seules valeurs, toute culture porte en elle le crime, qu’elle peut mettre en acte sans hésitation ni remord. Ce fut au cœur de la culture la plus raffinée, l’immense culture germanique, mère de Kant, de Hegel, de Marx, de Freud et de bien d’autres, qu’a germé le crime le plus profond. Moins le crime de guerre, moins le crime racial que le crime contre ce qui fut la racine monothéiste d’un bien universel. La civilisation est plus grande que chacune des cultures qui peuvent s’opposer à elle. Comme l’écrivit  Stefan Zweig : « La mesure la plus sûre de toute force est la résistance qu’elle surmonte. »
 
Dans cette extraterritorialité, quel meilleur mémorial pourrait être offert à cette oeuvre que celui de l’Unesco ? Voici les raisons de la création du Comité Freud. Émanant d’une constellation intellectuelle européenne et internationale il regroupe des psychanalystes, médecins, psychiatres, représentants de l’ensemble des sciences humaines et sociales et politiques, autour d’une même cause : faire reconnaître l’œuvre de Sigmund Freud auprès de la section « Mémoire du Monde » de l’Unesco qui a pour mission de rehausser les chef d’œuvres du génie créateur humain.
 
Définir le Comité Freud
 
Au delà de la psychanalyse représentée par d’éminents psychanalystes d’horizon divers le Comité regroupe des personnalités de toutes les disciplines.
Son objectif est moins de préserver la mémoire de Freud que de montrer sa radicale actualité.
Qu’il s’agisse des droits de l’homme menacés, d’une médecine instrumentalisée, de la dérive de l’humanisme, du déclin de l’Europe et des Lumières ou d’un retour du populisme et des nationalismes, Freud avait anticipé de tels errements de la civilisation.
A ce titre, il est notre contemporain et son œuvre doit être ennoblie en accédant au patrimoine de l’UNESCO comme un joyau  au service de l’humanité et de sa complexité.
 
Quelles actions ?
 
Cette entreprise ambitieuse – l’accession au patrimoine immatériel « Mémoire du Monde »  – exige patience et détermination. Les instances internationales notamment autrichiennes sont alertées,  ce travail sera long. Les membres du Comité profitent de ce temps pour organiser des manifestations culturelles pluridisciplinaires dans le monde. Des colloques et symposiums ont déjà eu lieu à Paris et New-York , d’autres sont prévus à Tel-Aviv, Tunis puis de nouveau à Paris.
Le Comité vise à faire connaitre la polysémie culturelle de l’ œuvre Freudienne, sa dimension anthropologique et politique. Le grand-maitre viennois a été un scrutateur exigeant de son époque. Son travail s’est inscrit dans cet entre-deux-guerres qui vit une Europe si civilisée vaciller et sombrer dans la barbarie. Il reste aujourd’hui d’une actualité brûlante.
 
Publié le 29 février 2016
COMITÉ FREUD 
 
«  Education nationale : que faire ? »
 
Vendredi 20 Mai 2016 – de 9h à 17h
Samedi 21 Mai 2016 – de 9h à 16h
 
 Mairie du VIe arrondissement
78 Rue Bonaparte, 75006 Paris
 
 
- Lire l’intervention de Bernard Chervet :  ”A propos du transfert d’autorité Prélude à une réflexion sur l’éducation

 

 
    
 

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