A. Potamianou

La question de ce que peut être la recherche en psychanalyse nous vient – aujourd’hui comme hier – de trois directions. Elle vient :

  1. de ceux qui de l’intérieur ou de l’extérieur du milieu psychanalytique se demandent si la psychanalyse est une science, ou affirment qu’elle ne l’est pas puisque ses données ne sont pas mesurables ;
  2. de ceux qui restant attachés à la vieille école positiviste et à la recherche empirique utilisent le discours d’une logique spatio-temporelle à dimensions concrètes et exigent des preuves tangibles. Ils insistent pour que cette démarche soit également adoptée dans le discours psychanalytique ;
  3. de ceux qui réfléchissent à ce que pourrait être la recherche en psychanalyse.

Les premiers négligent le fait que la psychanalyse est une science au sens propre du terme. Le verbe «επίσταμαι» en grec (dont dérive le mot «επιστήμη», épistémé, la science, en langue grecque) signifie avoir la capacité de connaître à fond. Dans ce contexte, la psychanalyse est incontestablement une science puisqu’elle constitue un corpus de connaissances qui concernent le devenir psychique.

Bien sûr, sa méthodologie obéit aux particularités propres à l’objet de son savoir. Cet objet comprend « l’inconnu » organisé autour du vécu inconscient ; il fait intervenir des champs hétérogènes et se constitue par rapport à la bipolarité continuité / discontinuité. En associant la similitude à l’altérité, la méthode évite le morcellement de l’expérience humaine en parties ou en séquences restreintes.

Pour les tenants du positivisme ont peut dire qu’ils semblent négliger le fait que les sciences exactes ont abandonné aujourd’hui l’homogénéité qu’implique la quantification des données pour adopter des modèles introduisant les notions de discontinuité, de relativité, d’aphilogie et de mise en question de la réalité observée en fonction du champ, de l’échelle, et du niveau utilisé lors de l’observation et de la description des phénomènes ou des faits. (Th. Kuhn 1970, R.Baskhar 1975, G.M. Edelman 1992, L. Nottale 2002).

L’introduction du principe de relativité et de la théorie quantique en sciences, a changé l’approche positiviste. Selon Jean Guillaumin (2003, p. 9-10), le moment est peut-être venu de « … revoir notre conception même du savoir et du comprendre, instituant peut-être la psychanalyse comme un véritable paradigme de la rigueur gnoséologique. Celle-ci tient en effet compte – sans les écarter au nom des obscurités auxquelles elles nous obligent, ni les réduire arbitrairement aux fins d’une simplification opératoire, du fonctionnement tout entier de la pensée à la recherche d’une appréhension authentique de son objet. La psychanalyse est en effet en ce sens une véritable « science » et peut-être la plus capable de toutes de nous éclairer sur les difficultés du connaître, dont Kant, le premier sans doute dans la lignée de la réflexion épistémique, a mesuré la portée. La hardiesse que paraissent avoir ces propositions me semblent il est vrai, troubler les habitudes respectables que nous a inspirées la vénération du projet scientifique des tout derniers siècles inspiré du seul critère du progrès de l’efficacité et du rendement quantitatif, statistiquement « vérifiable ». ».

Dans la troisième catégorie se retrouvent tous ceux qui réfléchissent sur ce que peut signifier une démarche de recherche en psychanalyse, et quels sont les objectifs de cette démarche puisque les objectifs déterminent en grande partie le choix de la méthodologie de travail. Les publications en la matière sont nombreuses et les avis varient. Je citerai, à titre indicatif, certaines publications, pour faire comprendre que la position que l’on défend influe aussi sur le type d’approche.

M. Solms (1977, page 699) parle de rencontre intégrative entre psychanalyse et neuro-sciences, considérant que le cerveau et l’esprit diffèrent uniquement pour ce qui est du type des données perceptibles. Bien qu’il accepte que cela ne puisse pas nous conduire à la possibilité d’expliquer les voies psychiques de la perceptivité et leurs investissements (p. 707), ses efforts se sont centrés sur la description de l’organisation neuronale qui sous-tend toute fonction mentale.

Oliver Turnbull (2002) parle, quant à lui, d’une neuro-psychanalyse, envisageant ainsi une jonction.

L. Kolb (1987) s’efforce, à travers des positions neuro-psychologiques, d’expliquer la dynamique des états traumatiques.

R. Perron (2003) distingue différentes catégories de recherches : celles qui concernent le processus analytique en tant que tel, celles qui s’attachent à évaluer les interventions des psychanalystes dans d’autres types de traitements (traitements pharmaceutiques, en milieu hospitalier etc.), et celles qui appréhendent les problèmes relatifs aux cadres institutionnels dans lesquels exercent les psychanalystes, y compris les sociétés psychanalytiques.

A ces catégories, on peut ajouter la recherche sur les concepts psychanalytiques (A.U. Dreher 2000).

M. Leuzinger-Bohleber (2003) suit elle aussi une ligne multi-catégorielle concernant les recherches en psychanalyse, mais lorsqu’elle se réfère au pluralisme actuel des sciences – auquel correspond un pluralisme de méthodes et de modes d’approche – elle considère (p.13) qu’il est important que la psychanalyse adhère à ces tendances variées, en s’affranchissant de l’optique d’une théorie unique et unifiée, comme aussi de toute logique empiriste qui détache la théorie de l’expérience.

Parmi ces différentes approches, celles qui appréhendent la psychanalyse de manière qu’on peut qualifier de « périphérique » – à savoir hors cadre psychanalytique – utilisent des critères extra-analytiques. Ces critères visent à obtenir des résultats dits « objectifs », tendant vers la précision et la fidélité des sciences exactes. Toutefois, le point de vue formulé par certains analystes (R. Wallerstein, O. Kernberg, P. Fonagy et al.) selon lequel la psychanalyse a besoin d’une activité de recherche de ce type pour démontrer sa validité scientifique, est contesté par d’autres analystes, premièrement pour les raisons que je viens d’évoquer, mais aussi parce que la valeur du savoir psychanalytique n’est vérifiée que dans l’après coup par ceux qui ont profité de sa mise en œuvre. Cette valeur est du reste confirmée par l’influence que la psychanalyse a pu exercer sur d’autres disciplines comme la pédagogie et la sociologie, ainsi que sur la pensée psychiatrique du 20e siècle. Cette influence se poursuit d’ailleurs jusqu’à nos jours, en dépit d’une méconnaissance qui fait que certaines notions utilisées, appartenant au discours analytique, ne lui sont pas attribuées.

Il est certain que la théorie et la pratique psychanalytiques ont été très contestées dès leurs début et nombreux sont ceux qui parlent de crise de la psychanalyse, aussi bien au niveau de son acceptation qu’au niveau de son choix comme moyen thérapeutique. Peut-être bien qu’aujourd’hui la contestation s’accentue parce que l’homme moderne est moins disponible à une réflexion concernant sa réalité intérieure, la conquête des étoiles s’avérant finalement moins ardue. S’il est vrai que le nombre de ceux qui acceptent de se confronter à un destin dont ils assument la responsabilité diminue, il n’en demeure pas moins que la psychanalyse poursuit son chemin.

En tout état de cause, si l’on accepte que « crise » y a, sa compréhension n’est pas simple[1]. Mais si la question demeure complexe, la crise, elle, ne résulte certainement pas essentiellement de causes externes. Je pense que la crise est avant tout interne et imputable à la fois aux systèmes de formation des analystes et au climat qui règne dans la communauté qu’ils composent. Je dirais que la fascination qu’exerce sur nombreux analystes l’idée d’une ouverture à des « idées nouvelles » risque de priver le discours psychanalytique de sa cohésion et de sa cohérence interne.

Il ne fait aucun doute que la recherche en psychanalyse est indispensable. La question est : quelle recherche ? avec quelles visées ?

Bien sûr, les recherches qualifiées comme « recherches de périphérie » sont disponibles au quantifiable de l’approche empirique, alors que les recherches portant sur le processus analytique à proprement parler ne le sont pas (C. Botella 2003).

Bien sûr, il existe des éléments de base de la théorie et de la technique psychanalytiques qui doivent être approfondis davantage, tels par exemple la constitution de l’objet dans le psychisme, l’organisation des résistances, les différenciations psychiques, les transformations (formes, champs, etc.)[2]. En plus, il y a des questions touchant à la technique et au fonctionnement de la dyade analytique, qu’il faudra certainement étudier. Mais, le fonctionnement de la pensée de l’analyste et de l’analysant ne peut être appréhendé par aucune observation mesurable puisqu’il fait intervenir la liberté des associations.

Lorsque l’analysant énonce des associations d’idées et que l’analyste lie entre eux des éléments à première vue hétéroclites, extraits du discours manifeste de l’analysant, en tirant un fil qui, à un niveau latent, compose des séquences de fantasmes, de résistances, de désirs ; et lorsque ce fil est vérifié par des éléments qui émergent à nouveau, dans des circonstances et en des temps complètement différents ; ou encore lorsqu’un lapsus ou un acte manqué offrent une explication à certains éléments du comportement ou de la pensée de l’analysant restant jusqu’alors inexplicables, comment peut-on prévoir de quantifier le processus ?

Je dirai qu’il en va de même de l’écoute que permet l’attention flottante, concernant le rayonnement des représentations de mots (un double sens, par exemple), le fantasmatique (désirs et défenses), ou les transformations des rejetons de l’inconscient dynamique (qui diffère de l’inconscient des sciences cognitives). En analyse, les rejetons émergent modifiés par les mouvements d’inversion, de renversement, d’intrication, de dilatation etc.

Que peut-on effectivement dire sur la fidélité ou la validité des réponses fournies par les analysés et par les analystes, ou encore sur les valeurs entrant en jeu dans l’étude menée en Allemagne dans le but d’étudier ce que pensent les analysants de l’analyse qu’ils ont suivie et de ses résultats, en joignant des méthodes d’inspiration qualitative et quantitative dans une recherche clinique et extra-clinique. Les analystes qui ont mené les analyses ont été également interrogés dans le cadre de la même étude (M. Leuzinger Bohleber 2003). Pourtant la complexité de l’expérience vécue par les uns et les autres a certainement déjà rejoint en grande partie l’inconscient. Les représentations conscientes qui restent ne sont que des représentations-écrans dans la mesure où elles sont régulées par la censure. Elles recouvrent par conséquent d’autres réseaux de représentations que ceux qui circulent dans le conscient. Naturellement, reste grand l’intérêt du passé créé par l’analysant et par l’analyste ; mais celui-ci relève d’une approche qualitative et non d’un dispositif de mesure ou de réponses à des questionnaires.

Plusieurs concepts de base de la théorie psychanalytique ne peuvent pas être soumis à une recherche quantitative, tels le refoulement primaire, les identifications primaires, les pulsions, le vécu après coup (qui fait émerger des séquences de transformations), la compréhension après coup, et tant d’autres. Bien évidemment le temps en psychanalyse, est celui durant lequel les événements ont lieu, mais il est aussi le temps du latent tout en étant également le temps au cours duquel l’expérience acquiert un sens (A. Green 2002). En d’autres termes, nous nous trouvons face à différents parcours temporels qui finalement s’interpénètrent pour n’en faire plus qu’un. Quel dispositif de mesure pourrait les additionner ?

Toutefois, il ne faudrait pas perdre de vue, comme le disait A. Green dans son dialogue avec R. Wallerstein, que les points de vue de ce qui constitue un processus psychanalytique diffèrent aujourd’hui fondamentalement.

C. Botella (2003) abonde dans le même sens lorsqu’il parle du drame de la division des analystes puisque ce qu’exprime leur cheminement commun et leur accord concerne davantage la forme que la substance du discours.

Cette position nous amène à nous poser la question suivante : la multiplication des approches est-elle finalement un progrès ?

A. Green considère que les caractéristiques initiales et fondamentales de la théorie et de la pratique psychanalytiques sont soumises, à l’heure actuelle, à des changements importants, car nombreux sont ceux qui tendent à transformer la psychanalyse en une théorie de la personnalité dans une optique psychologique. Il soutient, comme beaucoup d’autres, que c’est la science qui doit changer de paramètres afin d’appréhender les objets de son étude dans leur complexité. C’est du reste ce qui est en train de se produire, si l’on se réfère aux travaux de H. Atlan, I. Lakatos, E. Morin etc.

Dans tous ses derniers textes, A. Green souligne que l’accès à l’endopsychique de la dyade psychanalytique – surtout en ce qui concerne ses expressions inconscientes qui sont essentiellement celles qui intéressent l’analyste – s’articule avec les paramètres du cadre en composant un objet d’étude extrêmement complexe. J’ajouterai même : étrangement inquiétant pour la démarche scientifique positiviste et pour l’optique qu’adoptent les milieux de la psychologie du développement ou les sciences cognitives. La question qu’on pourrait, à mon avis, légitimement se poser est la suivante : pourquoi « l ’étrange » et le « singulier » de la psychanalyse doit-il se transformer en « familier » par la quantification et la statistique ? A quoi se réfère la demande des inscriptions quantitatives en psychanalyse ?

Chaque analyste fournira naturellement sa propre réponse à ces questions.

En développant en détail les difficultés de l’approche scientifique de l’objet psychanalytique, C. et S. Botella (2001) parlent des conditions régressives de la séance qui conduisent à une certaine connaissance des processus inconscients. C’est pourquoi ils proposent deux modèles de recherche psychanalytique, totalement indépendants l’un de l’autre et ne pouvant pas s’appliquer conjointement. On aurait ainsi :

  1. la recherche qui utiliserait des critères purement psychanalytiques, en associant les moyens, les dispositifs et la méthode de recherche,
  2. la recherche menée par les psychanalystes utilisant des méthodes sans rapport avec la psychanalyse.

Concernant la première approche, les objectifs ne visent ni l’obtention des preuves, ni la validité scientifique. Cette approche s’intéresse surtout à la promotion des connaissances concernant le réseau des mouvements progrédients et régrédients qui composent le devenir psychique. Elle s’intéresse aussi à la promotion des connaissances qui concernent les processus de la pensée de l’analysant, ainsi que de ceux de l’analyste, tant au cours de la séance qu’à la suite de celle-ci, en liaison avec les traces mnésiques. En effet, les traces résiduelles de l’expérience sont tout aussi importantes que l’expérience elle-même, dans la mesure où elles conduisent à l’émergence de nouveaux éléments et à l’ouverture de nouvelles voies par rapport à la compulsion de répétition. Ces éléments ne peuvent pas être quantifiés en utilisant les critères objectifs empiriques empruntés à d’autres disciplines. Toutefois, ils nous permettent de réfléchir sur le fait suivant : pourquoi Freud, qui considérait la psychanalyse comme faisant partie de la psychologie (1926, p.252) – tout en la qualifiant de « science de la nature » puisqu’elle traite des phénomènes qui n’appartiennent pas seulement à la psychologie, mais présentent des aspects organiques et biologiques (1938, p. 195) – affirme en même temps que les positions psychanalytiques attendent leur légitimation et leurs modifications, mais aussi une meilleure définition, par l’accumulation des expériences psychanalytiques. En d’autres termes, la vérification des positions psychanalytiques par rapport aux fondamentaux du travail analytique ne peut pas être appréhendée par des moyens et des critères étrangers à la démarche analytique. Sa base est à rechercher dans les expériences-témoignages des collègues psychanalystes, mais aussi dans le dialogue qu’ils engagent entre eux pour valider ce qui est chaque fois proposé.

Cette position est partagée par P.D. Guimaràes Filho (2003, p.1192), lorsqu’il dit que la convergence des points de vue en psychanalyse repose sur le fait que des collègues appartenant à des équipes hétérogènes testent à répétition une hypothèse dans leur pratique clinique. Evidemment, une telle position ne garantit pas la justesse de l’hypothèse, mais peut promouvoir son évaluation.

C’est pourquoi je suggère la nécessité pour les groupes de recherches, qui fonctionnent dans le cadre des Sociétés psychanalytiques, d`utiliser le matériel de recherches qualitatives effectuées par des collègues d`autres Sociétés, afin d`ouvrir un dialogue permettant l`évaluation et la promotion du travail.

Que des analystes se mettent d`accord sur un tel projet, me semble indispensable. C`est d’ailleurs un point que l`Internationale devrait encourager. Outre la tentative d’une recherche fondamentale « en psychanalyse », nombreux sont – et seront – les psychanalystes qui choisissent de se consacrer à une recherche « de périphérie » ou impliquant d’autres espaces. Leur effort a sa propre valeur si l’on reconnaît les objectifs, la méthode et les limites de la tâche. Je pense en effet qu’il est important de garder toujours présent à l’esprit que l’objectivité a comme corollaire la notion du réel. Mais le réel, comme la réalité, se proposent toujours sous des aspects partiels.

Au-delà de ce qui a été dit, il va de soi que le dialogue des psychanalystes avec d’autres scientifiques lors des rencontres interdisciplinaires ou par des travaux menés en commun est souhaitable. Ce dialogue a d’ailleurs commencé dès les années 80 et a porté certains fruits. De nombreux analystes ont utilisé des concepts issus d’autres disciplines, comme par exemple l’ont fait G. et S. Pragier (1990) en utilisant la notion d’« auto-organisation », en 1981, une notion de recherche au carrefour des sciences exactes et des sciences humaines. J’ai, moi-même, utilisé la proposition des « attracteurs étranges » de Prigorine et Stengers, ainsi que le concept de « saillance » et « prégnance » du mathématicien Thom (Potamianou 1992 & 2001).

Bien sûr un tel dialogue est bien loin d’être facile et l’analyste a besoin de toujours l’interpeller à travers sa théorie et sa propre pratique. Les échanges sont fructueux si les concepts adoptés peuvent s’intégrer dans la théorie et la pensée psychanalytique, fût-ce par analogie ou encore métaphoriquement. J’adhère parfaitement à l’opinion d’ A. Green (2001) qui clôt le cycle des travaux consacrés aux courants qui traversent la psychanalyse contemporaine par la remarque suivante : « C’est en s’appuyant sur sa propre pratique, que la psychanalyse avancera … car il s’agit d’un savoir qui ne peut être réduit à aucune autre forme de savoir. ».

Et comment pourrait-il en être autrement puisqu’il s’agit d’un parcours de sens ?

Éléments de Bibliographie

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[1] Comme j’ai tenté de l’expliquer dans le texte sur la déontologie que j’ai présenté au congrès de la Fédération Européenne à Sorrento (www.epf-eu.org/pub/bulletinv04 Section Thematic bulletin).

On parle aujourd’hui d’orthodoxie et de conservatisme, comme si les positions psychanalytiques constituaient un dogme ou un parti dont il faudrait s’affranchir et s’en éloigner.

[2] J’ai déjà présenté certains de ces thèmes comme objets de recherche dans le cadre du programme de coopération des Sociétés Méditerranéennes de la Fédération Européenne de Psychanalyse.

 

Réflexions rassemblées par G. Haag

Coordination entre thérapeutes de formation psychanalytique s’occupant du traitement des enfants avec autisme

Le besoin s’en est ressenti dans le contexte actuel de récusation de la psychanalyse pour les psychothérapies en général, et plus encore pour celle des enfants avec autisme en recourant à ce sujet à des extrapolations à partir de recherches génétiques et neurophysiologiques, en elles-mêmes fort intéressantes et nécessaires pour l’avancée des connaissances, mais trop souvent utilisées pour refuser toute psychopathologie au profit d’une causalité neurologique. Un exemple récent en est l’expérience d’imagerie cérébrale faite par le Dr Monica Zilbovicius et autres chercheurs français et canadiens sur 5 adultes avec autisme (cet article de 2 pages est obtenable à Zilbo@shfj.cea.fr) à partir de laquelle un communiqué de l’INSERM (presse@tolbiac.inserm.fr) s’empresse d’extrapoler des « stratégies de rééducation… spécifique des informations vocales et faciales », sans mentionner aucune autre prise en charge. La pratique montre qu’il est au contraire indispensable, pour donner ses meilleures chances à un enfant avec autisme, d’associer « les approches psychothérapique et éducative » complétées, suivant les besoins de l’enfant, par de l’orthophonie, psychomotricité, art-thérapie, etc.

Une première réunion des thérapeutes ayant en charge des enfants autistes a eu lieu le 25 septembre et a permis d’échanger sur les difficultés augmentées par ce contexte  : des familles sont troublées par cette regrettable polémique entre les praticiens de l’approche psychothérapique et plus généralement psychodynamique, et d’autre part les déductions hâtives de certains représentants des sciences cognitives, neurophysiologiques et génétiques, alors que d’autres chercheurs de ces mêmes disciplines souhaitent au contraire une articulation avec les psychiatres et les psychanalystes, qui eux-mêmes ne doivent pas s’enfermer dans leurs propres disciplines.

Il devient par conséquent nécessaire de publier des résultats qui pour davantage démontrer leur efficacité doivent s’accompagner de l’usage de tests diagnostiques et évaluatifs déjà internationalement reconnus permettant les échanges interdisciplinaires et internationaux. Il serait utile d’y adjoindre un repérage, axé autour de la constitution du moi corporel, de la reprise du développement et de ses étapes, point de vue global sur la personnalité qui jusqu’à présent n’est pas pris en compte dans le courant cognitiviste.

Les thérapeutes intéressés à faire partie de cette Coordination, et par conséquent à recevoir le compte rendu détaillé de la première réunion ainsi que l’information sur la prochaine qui aura probablement lieu le 8 janvier 2005 après-midi peuvent se faire connaître par lettre, en indiquant notamment leur mode de prise en charge des sujets avec autisme, adressée à :

Mme D. AMY, 10, rue Carpeaux, 92400 Courbevoie

ou à Mme G. HAAG, 18, rue Emile Duclaux, 75015, Paris.

Réflexions des psychothérapeutes de formation analytique s’occupant des sujets avec autisme

Cette recherche faite par le Dr Monica Zilbovicius et autres chercheurs français et canadiens concerne cinq adultes autistes qui ont tous acquis le langage et huit sujets normaux auxquels on fait entendre une séquence de sons alternant la voix humaine et d’autres types de sons. On enregistre à l’IRM fonctionnelle l’activation ou non de la zone réceptrice de la voix située sur le sillon temporal supérieur. Les sujets normaux ont une activation bilatérale de ce sillon. Un sur cinq des sujets avec autisme a une activation unilatérale droite de cette zone. Un autre a une activation restreinte située en dehors du STS. Les trois autres n’ont aucune activation. Interrogés ensuite, les sujets normaux reconnaissent un peu plus de la moitié des sons correspondant à des voix humaines. Les sujets autistes ne reconnaissent que 8,5 % des sons correspondant à la voix. Ne serait-il pas intéressant de faire le point parallèlement sur l’état clinique de ces sujets ainsi que sur les résultats des divers outils testant la gravité du syndrome et plus particuliè­rement des troubles de la communication ? C’est peut-être ce que les chercheurs ont déjà fait et qu’il nous intéresserait de connaître pour confronter aux nombreux matériaux cliniques que nous avons déjà concernant les relations fluctuantes des sujets (surtout enfants et adolescents) au sonore en général et à la voix humaine en particulier. Par ailleurs, si les sujets avec autisme participant à l’expérience ont acquis du langage, ils ne sont sans doute pas constamment non réceptif à la voix humaine. Comment empêcher que la traduction médiatique ne soit : « Le cerveau des autistes hermétique à la voix » (Le Figaro, 21/08/04) ? « Une anomalie cérébrale empêcherait les autistes d’identifier la voix humaine » (Le Monde, 24/08/04). Ces annonces spectaculaires s’assortissent de promesses de stratégies rééucatives sans aucune considération psychopathologique dynamique ni aucune mention des données cliniques déjà rassemblées.

Du côté des psychanalystes, nous avons à communiquer l’état actuel de nos constats, de nos hypothèses et de nos interrogations à travers les processus thérapeutiques et les observations, préalables et parallèles, que nous recueillons de la part des parents, des éducateurs, des orthophonistes, des psychomotriciens, des musicothérapeutes et des enseignants qui s’occupent aussi des enfants. Nous penserions de plus en plus important d’échanger entre les cliniciens et les chercheurs pour un profit sans doute réciproque, et pour tenter de réduire le clivage à nos yeux dommageable qui s’est établi entre le « tout cérébral » et le « tout psychique », entre le « tout éducatif » et le « tout thérapeutique ».

S’il existe encore de ces positions caricaturales malheureusement aussi dans certaines équipes animées par des psychanalystes, les cosignataires de ces réflexions ont plutôt été formés et ont eux-mêmes perçu dans leur expérience l’existence de prédispositions (« quelque chose dans l’enfant », disait D. Meltzer dans les années 70) sur laquelle ou lesquelles les généticiens et neurophysiologistes sont en recherche que nous suivons avec attention ; mais les facteurs environnementaux ont aussi leur importance et une certaine malléabilité nous permet, tant sur le plan éducatif que thérapeutique, d’obtenir des évolutions favorables. C’est sans doute aussi l’espoir des cognitivistes en proposant des actions éducatives très précoces mais nous pensons que le seul éducatif ne peut sans doute pas être aussi efficace qu’une approche pluridisciplinaire, d’autant plus que la prédisposition semble toucher tout un carrefour cognitivo-émotionnel et par conséquent tout le développement de la personnalité.

I. Les faits cliniques sont les suivants

1)Beaucoup d’enfants autistes par moment semblent ne rien percevoir de la voix humaine, mais à d’autres moments se bouchent les oreilles si l’on commence à leur parler. Nous avons observé, et les enfants nous ont aidés à le confirmer lors de leur démutisation, qu’ils se bouchaient d’autant plus les oreilles que la voix était forte et très articulée. Beaucoup de thérapeutes ont appris par expérience qu’il leur faut musicaliser la voix, voire même chanter leurs commentaires et leurs interprétations, pour qu’ils soient acceptés, principalement au début des traitements. Mais certains enfants ayant avancé dans la perception du langage porteur de significations peuvent aussi se fermer auditivement devant les risques d’un commentaire émotionnel touchant particulièrement les affects, et surtout les affects de tristesse, mais aussi de grand enthousiasme . Dans les étapes d’excitation maniaque, le plus apaisant sembleêtre d’utiliser une voix grave, lente, la plus neutre possible. Par contre, nous avons souvent constaté que les enfants non parlants, mais utilisant le langage préverbal des gestes pour tenter de communiquer leurs angoisses corporelles et spatiales étaient très ouverts à la reconnaissance et à la verbalisation de ces « démonstrations », et insistaient répétitivement jusqu’à ce que nous ayons clairement traduit en mots leur « langage corporel ». Comment le comprendre ? Beaucoup ont manifestement acquis une compréhension du langage parlé mais ne semblent écouter que si l’on rejoint leurs préoccupations centrales et que l’on évite de parler trop directement de leurs émotions ; alors ils n’écoutent plus, semblent sourds, peut-être comme nous nous rendons sourds à une émission radio que nous avons laissé ouverte mais qui ne nous intéresse plus et nous recentrons sur nos occupations, préoccupations et rêveries personnelles, ou bien comme nous n’entendons plus quand nous sommes en état de choc : que donnerait l’IRM fonctionnelle de notre sillon temporal supérieur à ce moment là ? Les enfants autistes, eux, dans de telles circonstances, se récupèrent sur leurs impressions sensorielles en l’absence d’un monde interne plus construit avec des représentations évoluées. On constate aussi, et Donna Williams (1992) en parle bien dans son autobiographie, qu’ils écoutent si l’on parle d’eux autour d’eux, et, à cause sans doute du risque toujours présent de débordement émotionnel, écoutent mieux les commentaires indirects que l’on peut faire près d’eux les concernant, surtout donc si l’on veut aborder le monde des affects plus différenciés et bien subjectivés. D. Meltzer, psychanalyste londonien qui nous a beaucoup enseigné (1975) nous conseillait de parler d’eux comme si l’on se parlait à soi-même, ou dans le « on » : « Je me demande si… On dirait que… », au moins pendant une certaine période.

Les questions que nous pourrions poser aux chercheurs neurophysiologistes maniant l’outil d’ IRM fonctionnelle seraient donc : dans quelle mesure les non activations de ces zones, dont les fonctions spécifiques sont de plus en plus répertoriées, peuvent être en effet des phénomènes transitoires et réversibles : je pense que c’est leur intention en prévoyant de faire des recherches similaires chez l’enfant  ; dans quelle mesure pourraient- elles être liées à des réactions en quelque sorte « protectrices » par rapport à ce danger désorganisant du débordement émotionnel qui serait sans doute à rapprocher de cette augmentation des hormones de stress mise en évidence par S. Tordjman et coll. (1997), elle-même dépendant de quelle dysrégulation neurohormonale ? Nous aborderions alors certains substrats neuro-hormonaux de ce que nous appelons « défenses archaïques » en termes psychanalytiques, comme le démantèlement de l’appareil perceptuel en ses composants sensoriels par relâchement de l’attention (Meltzer, 1975), permettant de s’aggripper à une lumière, un son, un vertige labyrinthique tout en annulant la perception des objets séparés. On peut voir aussi des clivages plus évolués : sons purs/bruits ou affects/représentations comme en témoigne D. Williams quand elle parlait de combattre pour la séparation entre son intelligence et ses émotions, clivage très connu des psychanalystes dans d’autres structures psychopathologiques.

Il y aurait donc bien une reconnaissance de la voix mais dont l’entrée serait en quelque sorte filtrée avec l’exigence d’une suffisante douceur et musicalité, de l’adéquation du contenu à leurs préoccupations, et pour certains du caractère indirect des commentaires de leur vie émotionnelle.

Nous avons pu aussi rapprocher la première exigence du fait qu’un nombre important d’enfants en voie de démutisation commencent par « chanter » ce qu’ils veulent nous communiquer, mais seulement la mélodie. Ce sont des enfants qui ont été nourris, en famille ou dans certaines institutions où l’on a beaucoup développé les moments musicaux (comptines, chansons mimées) et qui semblent comprendre les mots contenus dans les chansons et s’en servent comme « lexique » en quelque sorte. A nous d’avoir entretenu notre souvenir des chansons enfantines ! (Haag 1984, 1996).

2)Autre phénomène resté complètement énigmatique pendant une quinzaine d’années. A une étape de leur évolution, lorsque la communication est améliorée, et notamment le contact du regard plus facile, les enfants se passionnent pour les bruits de tuyaux , et plus particulièrement le gros borborygme de la fin de l’écoulement des lavabos et baignoires, qui auparavant les terrorisaient. Dans le même temps, ils se mettent à vocaliser beaucoup plus abondamment.

II. Nos hypothèses

Pour la première série des faits cliniques, nous rejoignons bien entendu les observations de beaucoup de courants de pensée sur l’hypersensibilité des enfants autistes aux bruits de machines, aux ambiances trop bruyantes pour lesquelles, à notre connaissance, nous n’avons pas encore trouvé d’explication. Peut-on penser, pour certains au moins, à un trouble cochléaire ?

Est-ce à rapprocher du phénomène de dissociation des éléments de la perception que dans notre courant analytique, D. Meltzer a appelé « démantèlement de l’appareil perceptuel », faisant l’hypothèse d’une capacité réversible de relâchement de l’attention des enfants s’aggripant alors sur l’une ou l’autre des sensorialités dissociées, auquel cas pourquoi la focalisation ne serait-t-elle pas sur les troubles de l’attention (Houzel, 2002) : des anomalies de la fonction d’attention ont souvent été évoquées au sujet des enfants autistes, mais là aussi, cause ou conséquence de la dysrégulation émotionnelle ? Dans certaines études neurophysiologiques, n’a-t-on pas trouvé des anomalies des circuits frontaux-pariétaux (Zilbovicius, 2002).

Nous pouvons aussi noter que pour chaque sensorialité, les enfants établissent ce que nous appelons des « clivages » bien étudiés par F. Tustin (1981) : dans le sonore, le clivage dur/doux est manifesté entre les sons vocaliques (la partie musicale de la voix), et le bruit (l’articulation consonnantique ), qui semble rejeté du côté du « dur ». Mais nous nous réinterrogeons : pourquoi une telle intolérance aux bruits ? Nous avons été très intéressés par les recherches mettant en évidence qu’à l’audition de sons purs, les sujets avec autisme activent la région temporale postérieure dans le cerveau droit, cerveau émotionnel, alors que chez les sujets sans autisme, cette audition est reçue dans la zone symétrique du cerveau gauche, celui du langage (Zilbovicius, ibid.) qui intègre la musicalité de la voix, et l’articulation consonnantique autrement dit le bruit de la parole.

Pour la deuxième série de faits, une hypothèse se fait jour depuis une quinzaine d’années à partir de travaux psychanalytiques sur la naissance d’une perception existentielle très primitive dans le sonore prénatal (Maiello, 1991, 1998). Cette racine prénatale du problème du sonore nous est apparue très importante. Les traitements nous ont aidés à la cerner de la manière suivante qui nous semble toujours en lien avec ce problème de dysrégulation émotionnelle. Toujours en contrepoint avec les repérages développementaux, il semble qu’une certaine naissance du sentiment d’existence se produirait à partir du 4è mois de la vie prénatale dans la perception différentielle entre les rythmes réguliers des bruits du cœur et le surgissement de l’aléatoire de la voix maternelle (Maiello, ibid.). Les enfants autistes nous ont montré qu’ils avaient établi une analogie entre la voix humaine et les bruits des tuyaux, donc très probablement les borborygmes intestinaux, autre bruit aléatoire perçu in utero. Il semble que ces deux aléatoires aient été rejetés en même temps (cf. troubles de l’écoute de la voix décelés très tôt chez les bébés à risque autistique). Lorsque, dans le processus thérapeutique, ils reprennent confiance dans la communication, après atténuation de beaucoup de leurs peurs (angoisses d’engloutissement, de chute, de liquéfaction, peurs du regard) grâce à la compréhension que nous leur proposons et que très souvent ils reçoivent, ils prennent un plaisir très grand à l’audition des borborygmes des écoulements de lavabos  ; ils nous entraînent pour un moment de plaisir partagé en attention conjointe, en quelque sorte, de ces mêmes bruits, ou parfois d’autres jolies rythmicités sonores, par exemple obtenues en faisant résonner des gouttes d’eau sur un récipient renversé, et en même temps ils reprennent plaisir aux échanges vocaux. Comment comprendre cela ? Est-ce que le « sameness » (recherche d’immuabilité) de Kanner, en lien probable avec la non régulation émotionnelle faisant fuir justement tout aléatoire serait déjà à l’œuvre ? Là où cette perception, chez le fœtus sans problème , provoque au contraire les racines prénatales de l’échange émotionnel (de « type chant et danse » dit S. Langer citée par Meltzer, 1984), en même temps que des sursauts de perception-conscience et par là-même d’un noyau très primitif d’identité/alterité, ici se produirait un détournement de la voix humaine bloquant l’un des deux principaux canaux d’échanges émotionnels périnatal (C. Trevarthen, ibid.) ramenant ainsi à l’hypothèse de la fragilité au débordement émotionnel dès la vie prénatale.

À noter que nous enregistrons, au cours des psychothérapies, les mêmes démonstrations pour l’œil à œil que pour la pénétration de la voix : pénétration, oui, à condition qu’elle soit suffisamment douce. Nous pouvons penser qu’ils traduisent ainsi leur expérience de débordement émotionnel comme une pénétration corporelle violente faisant en quelque sorte « exploser » leur fragile construction identitaire, et tout d’abord celle du premier « moi corporel » et aussi exploser momentanément certains secteurs cognitifs acquis. Y aurait-il là aussi, pour la reconnaissance des visages et le décryptage des émotions sur le visage, le même phénomène de détournement dû au débordement émotionnel de la pénétration du regard ? D. Williams (ibid.) dit de cette rencontre qu’elle était engloutissante et lui faisait perdre pendant quelques temps « des pans entiers de signification ».

Dans notre expérience, les relations entre le degré de tolérance à la pénétration des bruits ou sons trop intenses et à celle du regard d’une part et la construction de la première étape de l’image corporelle (l’entourance, l’enveloppe) d’autre part, sont étroites  ; la pénétration du regard, une fois dédramatisée, est démontrée constituer un facteur important de la formation de l’enveloppe (Haag, 2000). Lorsque l’enfant a stabilisé ce sentiment d’entourance, est dans sa peau, la diminution ou disparition des stéréotypies en étant l’un des principaux résultats, l’intolérance aux bruits de machines variés disparaît ou s’atténue considérablement .

III. Rassemblement de nos questions aux chercheurs

Nous sommes bien assurés, quelle que soit la disqualification courante dans les medias à l’encontre des psychanalystes qui auraient ignoré le cerveau, qu’aucune de nos opérations mentales, même les plus complexes, n’existe sans le substrat d’un fonctionnement neurophysiologique et de la biochimie cérébrale, et qu’un grand nombre d’entre nous sont très attentifs aux recherches de laboratoire en cours. Mais :

  • est-il possible de ne pas déclarer cause première la non activation de zones qui n’est peut-être que la conséquence d’autres dysfonctionnements ? La question est posée à la fin de l’article scientifique, mais non reprise dans les diffusions médiatiques. En effet, nous pouvons lire dans l’article paru dans Nature Neurosciences : « Une possible interprétation de ces résultats est que les sujets autistiques pourraient être caractérisés par une déviation attentionnelle vers des sons non vocaux, (souligné par moi) dans la ligne des découvertes récentes sur la sensibilité accrue à l’intensité sonore chez les sujets avec autisme ; de futures études devront investiguer si ce manque de reconnaissance des stimuli vocaux cause, ou est une conséquence du pattern anormal d’activation corticale. Le traitement anormal de la voix peut être l’un des facteurs sous-tendant les anomalies sociales dans l’autisme. La ressemblance marquée des déficits de traitement de la voix et de la reconnaissance des visages suggère un mécanisme commun sous-tendant ce traitement anormal de l’information sociale (souligné par moi)  ».
  • ne faut-il pas plus de communication entre cliniciens et chercheurs ?
  • Peut-on mettre l’état clinique des patients, avec les résultats de diverses évaluations, en parallèle avec les investigations ?
  • Ne serait-il pas intéressant, dans le projet du côté des enfants (mais c’est sans doute l’intention des chercheurs), d’établir s’il y aurait corrélation entre l’activation ou non de ces zones spécifiquement réceptrices de la voix et les progrès des enfants autistes en communication ? Il serait alors important de noter quels types de traitements leur ont été proposés, car nous doutons que des programmes purement rééducatifs pris dans la perspective de zones cérébrales à activer puissent aboutir. Une conjonction d’abords éducatifs et psychothérapiques travaillant parallèlement cette fragilité émotionnelle et la solidification progressive des représentations de moi corporel, serait sans doute plus opérante ; c’est déjà notre expérience pour un certain nombre de cas.

Tous les apports concernant ces problèmes seront les bienvenus dans le cadre de cette coordination.

Références des publications citées

Amy Marie-Dominique, Comment aider l’enfant autiste ?, 2004 (Dunod)

Gervais H., Belin P., Boddaert N., Leboyer M., Coez A., Sfaello I., Barthélémy C., Brunelle F., Samson Y., Zilbovicius M. (2004), Abnormal cortical voice processing in autism, Nature Neuroscience, volume 7, number a, p. 801-802.

Haag G. (1984 ), Réflexions sur certains aspects du langage d’enfants autistes en cours de démutisation, Neuropsychiatrie de l’enfance, 32 (10-11), 539-544.

Haag G. (1996 ), Réflexions sur quelques particularités des émergences de langage chez les enfants autistes, Vol. 9, n° 5, p. 261-264.

Haag G. (2000), Mise en perspective des données psychanalytiques et des données développementales (concernant l’autisme), Neuropsychiatr. Enfance Adolesc. ; 48 : 432-40.

Haag G. et coll. « Grille de repérage clinique des étapes évolutives de l’autisme infantile traité » La Psychiatrie de l’enfant, XXXVIII, 2, p. 495-527, 1995 ; et « Résumé de cette grille », Carnet Psy, n° spécial sur l’autisme, 2002.

Houzel D. (2002), L’aube de la vie psychique, Paris, E.S.F.

Maiello S. (1991), L’Oracolo, Un ‘esplorazione alle radici della memoria auditiva, Analysis, Rivista Internazionale di psicoterapia clinica, Anno 2 N.3, p. 245-268, trad. fr. L’objet sonore. L’origine prénatale de la mémoire auditive ; une hypothèse, Journal de la psychanalyse de l’Enfant, n° 20, p. 40-66

Maiello S. (1998), Trames sonores et rythmiques primordiales – Compte rendu du Gerpen, vol. 39, p. 2-24 (Gerpen Bulletin, renseignements : Secrétariat du GERPEN, 38, avenue Ardoin, 94420, Le Plessis Trévise, Tél./Fax : 0145941630).

Meltzer D. (1975), Explorations in Autism, Roland Harris Trust, Clunie Press, trad. fr. Explorations dans le monde de l’Autisme, Paris, Payot, 1980.

Meltzer D. (1984), Dream-life, Pertshire, Pertshire, Clunie Press, trad.

Tordjman S. et coll. (1997), Plasma endorphin, adreno-corticotropin hormone, and cortisol, in Autism, Journal of child psychology and psychiatry, vol. 38, p. 705-716.

Tustin F. (1981), Autistic States in children, London, Routledge and Keagan Paul, trad. fr. Les états autistiques chez l’enfant, Paris, Seuil, 1986.

Williams D. (1992), Nobody Nowhere, Londres, ISBN, trad. fr.F. Gérard, Si on me touche, je n’existe plus, Paris, Robert Laffont.

Zilbovicius M. (2002), l’imagerie cérébrale et l’autisme infantile , document fondation France Télécom, consultation sur http://autisme.ocisi.net/front/travail.asp?id_contenir=145

 

Claude Smadja, août 2005.

Le thème des rapports de la psychanalyse avec les sciences contient plusieurs entrées. Il peut se lire comme celui des relations, à la fois ontologiques et fonctionnelles, entre les objets de la psychanalyse et ceux des autres disciplines scientifiques, qu’il s’agisse des autres sciences humaines, des sciences du vivant, voire des sciences physiques. Il peut aussi se lire comme l’étude de la scientificité de la discipline psychanalytique. Une troisième entrée de ce thème est plus spécifiquement épistémologique. Elle consiste en un mouvement réflexif sur la psychanalyse, la nature de ses objets, ses fondements, sa méthode, ses modèles théoriques et ses fins. Le dialogue entre la psychanalyse et les sciences, en particulier les neurosciences, fait aujourd’hui partie des débats habituels, bien que périodiques, au sein de la communauté psychanalytique. L’expérience montre chaque fois qu’il s’agit d’un dialogue difficile. Cette difficulté est autant liée au camp des scientifiques qu’à celui des psychanalystes. Du côté des psychanalystes, trois attitudes sont habituellement possibles. La première est de considérer, par avance, que la psychanalyse n’a rien à gagner au débat avec les autres sciences. La seconde est de tendre, avec une certaine complaisance, à construire une psychanalyse scientifique, sur le modèle d’autres disciplines voisines ou plus lointaines. La troisième attitude est de garder le cap de la psychanalyse en fondant sa pratique et ses recherches sur la connaissance de la vie psychique, à partir de l’inconscient. Cette position ne cède rien sur la spécificité de la causalité psychique, mais elle demeure ouverte aux travaux des autres domaines scientifiques, avec lesquels elle peut, de temps à autre, trouver des ponts dont le sens est d’enrichir le travail de pensée du psychanalyste.

Il faut rappeler le contexte scientifique dans lequel est née la psychanalyse, à la fin du XIXe siècle. La découverte de la psychanalyse résulte d’une série de cercles concentriques dans le champ du savoir. Le premier cercle auquel appartient la psychanalyse est celui de la neuropathologie de la fin du XIXe siècle. L’hystérie représente une maladie – phare pour les neurologues et accède, avec Charcot, au rang d’objet médical et d’objet d’analyse scientifique. C’est une maladie mentale, au sens où les symptômes corporels sont déterminés par des contenus mentaux. Différentes écoles se disputent pour savoir si l’agent causal est d’ordre idéique ou affectif. Quoi qu’il en soit, si le modèle anatomo-clinique en vigueur à cette époque échoue à rendre compte de l’étiopathogénie de l’hystérie, le postulat de micro altérations cérébrales est affirmé. Le second cercle est celui de l’état de la médecine du XIXe siècle. Un nouvel état d’esprit anime les écoles de médecine qui s’appuient désormais sur une méthode rigoureuse d’observation et d’analyse des signes cliniques. Cette méthode se veut en rupture radicale avec l’esprit de système de la médecine des siècles précédents. La place du regard est au cœur de la méthode d’observation et d’analyse clinique. Le regard opère sur le corps un travail de rassemblement des signes et des symptômes, en même temps qu’un travail de nomination. Les symptômes mentaux n’échappent pas à cette méthodologie du regard. Ils sont observés et analysés, tout comme les symptômes du corps. Le troisième cercle est celui de la biologie. Celle-ci, depuis la fin du XVIIIe siècle, est dominée par le courant vitaliste. Il s’agit d’un mode de pensée qui cherche à dépasser les impasses résultant des systèmes mécanistes et animistes des siècles précédents. Ce mode de pensée est foncièrement psychophysiologique et moniste. Il postule l’existence, au sein des organismes vivants et particulièrement humains, d’une propriété de sensibilité qui caractérise le principe vital. Ainsi le vitalisme exclut la coexistence de deux réalités fonctionnelles, la réalité somatique et la réalité psychique. Pour le vitalisme, les symptômes mentaux sont une autre manière de parler de symptômes physiques. Le quatrième cercle, le plus éloigné de la psychanalyse, est celui de la conception générale de la science au XIXe siècle. La représentation newtonienne de l’univers chapeaute toutes les conceptions scientifiques du XIXe siècle. C’est une représentation analytique qui décrit tous les objets de connaissance comme une combinatoire d’éléments simples : ainsi, la physique a ses atomes, la chimie ses corps simples, la biologie ses cellules. Quant à la psychologie, les travaux des philosophes Locke, puis Condillac, ont établi une représentation sensualiste des contenus mentaux. Selon cette conception sensualiste, tous les contenus mentaux, des plus simples aux plus complexes, sont issus de perceptions externes. L’activité psychique résulte donc d’une combinatoire d’éléments simples perceptuels qui se combinent entre eux pour former des productions complexes, comme la pensée abstraite. Cette conception a été complétée par d’autres auteurs, comme Cabanis qui voyait dans les affects des éléments mentaux dont la source était somatique et non dans la réalité externe. La premier partie de l’œuvre de Freud, résumée dans sa première topique, procède de cette représentation newtonienne de l’univers, transférée dans le domaine mental. Les représentations et les affects sont des éléments à la fois premiers et séparés au sein du fonctionnement psychique. Il a montré comment ils pouvaient se joindre, se disjoindre et se recombiner, selon des destins qui pouvaient être convergents ou divergents.

Freud, à l’aube de la naissance de la psychanalyse, a adopté la méthode analytique et les convictions déterministes et positivistes de son temps. La découverte de la psychanalyse a marqué une rupture avec les représentations médicales ambiantes. Cette rupture est liée à deux événements majeurs dans le champ du savoir. Le premier est l’effacement du rôle du regard dans l’observation clinique et son remplacement par l’écoute. Il ne s’agit plus de voir des contenus mentaux mais d’écouter un enchaînement d’événements psychiques, puis d’introduire des significations dans leur réseau. L’écoute a permis ce à quoi le regard ne pouvait jamais accéder : la construction d’une réalité psychique, fondée sur un fonctionnement psychique spécifique. En même temps, l’écoute a permis de découvrir une dimension intrinsèque à la réalité psychique, celle du temps et de l’histoire. Quand le regard balayait l’étendue des corps, il ne voyait qu’une étendue d’éléments, combinés les uns avec les autres. L’écoute a permis l’accès à la profondeur du temps et de l’histoire et le repérage de différentes strates temporelles. Le deuxième élément majeur introduit par la rupture épistémologique de la psychanalyse est le transfert de l’antique localisation des émotions dans le centre épigastrique vers les contrées de l’appareil psychique. Si les affects, dans le modèle psychanalytique, gardent la trace de leur origine somatique par le biais des pulsions, leur dynamisme est intégré à l’activité psychique.

Si Freud, en son temps, considérait la psychanalyse comme une science, la question, aujourd’hui, ne se pose plus dans ces termes. D’abord parce que nous ne vivons plus dans une époque positiviste. Ensuite, parce que l’évolution des différentes sciences, leurs rapports réciproques et l’évolution de la réflexion épistémologique générale ont apporté de nouveaux éléments à la question de la scientificité de la psychanalyse. Sans entrer dans le détail de cette question difficile, et dans la mesure où il s’agit ici d’une introduction générale, je pense que nous pouvons nous entendre pour qualifier la psychanalyse de « région épistémologique », selon la formule de Michel Foucault. La psychanalyse est une région du savoir qui, au fil du temps, a construit ses objets, sa méthodologie et une grande variété de modèles théoriques. Dans son domaine spécifique, elle a tissé une véritable « matrice disciplinaire », selon le terme de Kuhn, propre à la rendre autonome dans ses pratiques et ses recherches. Une fois établi le domaine ontologique de la psychanalyse, c’est à dire son domaine d’objets spécifiques d’analyse, reste à problématiser ses relations avec les autres domaines du savoir et disciplines scientifiques.

Les rapports entre psychanalyse et sciences reposent sur un certain degré de relation entre les objets de la psychanalyse et ceux d’autres sciences. Prenons l’exemple des rapports entre psychanalyse et neurosciences. Les deux domaines du savoir ont en commun la recherche de la connaissance de la vie mentale. Mais ils divergent totalement quant à leurs objets, leurs concepts, leurs méthodologies et leurs représentations théoriques de la vie psychique. Pour admettre des relations entre psychanalyse et neurosciences, il est nécessaire de tenir compte de trois notions primordiales. La première est celle de l’existence des niveaux d’organisation dans les systèmes vivants. La seconde est celle de complexité. Il est admis, dans le milieu scientifique, tout comme dans le milieu psychanalytique, que les niveaux d’organisation sont corrélés à des niveaux de complexité croissante. Les représentations contemporaines de l’hypercomplexité mettent en relation les parties et le tout dans des rapports de circularité au sein desquels le tout contient les parties, tandis que chaque partie contient le tout. La troisième notion est celle d’émergence. À partir d’un certain niveau d’organisation et de complexité au sein d’un système vivant, peut émerger une nouvelle réalité, de nouveaux systèmes dont les fonctionnements acquièrent une relative autonomie. La réalité psychique peut ainsi se définir comme un processus émergeant à partir d’un certain niveau de complexité de la réalité et des systèmes cérébraux. Cette représentation conceptuelle d’ensemble des systèmes vivants, intégrant les systèmes psychiques, permet de comprendre les tentations réductionnistes qui visent à ramener la réalité psychique spécifique à des réalités neurobiologiques. Il y a ici un danger réel qui menace l’existence d’un domaine propre à la psychanalyse. En effet, les analogies entre fonctionnement cérébral, neurobiologique, et fonctionnement psychique, risquent souvent de court-circuiter l’ensemble des niveaux intermédiaires d’où procèdent, en définitive, le fonctionnement et la réalité psychiques.

Un autre écueil, dans les rapports entre psychanalyse et sciences, concerne ceux de la psychanalyse avec les sciences physiques. La seconde théorie freudienne des pulsions, à partir de 1920, marque une rupture épistémologique avec le modèle newtonien qui constituait, comme je l’ai indiqué plus haut, le chapeau des représentations théoriques de la première topique. La notion de motion pulsionnelle ou de force pulsionnelle vient se substituer, de façon primordiale, à celle de représentation et d’affect. Les formes mentales deviennent plus floues, plus fluides, tandis que les points de vue dynamique et économique régissent les processus de transformation au sein des instances psychiques. Cette nouvelle modélisation psychanalytique du fonctionnement psychique rencontre un ensemble de métaphores théoriques, prélevées dans le domaine de la physique quantique. Là encore, il s’agit d’être prudent dans les rapprochements conceptuels entre le fonctionnement psychique de la deuxième topique et celui de la matière de l’infiniment petit.

Pour conclure cette introduction à la section « Psychanalyse et sciences » du site Internet de la SPP, nous devons garder à l’esprit l’enjeu essentiel de la psychanalyse : la connaissance du fonctionnement psychique à partir des objets, de la méthodologie et des représentations théoriques que l’expérience psychanalytique, passée et présente, a construit spécifiquement, dans son domaine d’activité. L’ouverture vers d’autres représentations, d’autres modèles, d’autres métaphores, issus des domaines scientifiques de voisinage, ne peut servir qu’à enrichir le travail de pensée du psychanalyste, mais ne peut en aucun cas s’y substituer. La complexité des liens entre les objets de la psychanalyse et ceux des autres disciplines scientifiques impose toujours une grande prudence dans leur analyse.

 

 Roger Perron

Ce texte est à paraître sous une forme plus développée,  dans le numéro intitulé: Recherche et psychanalyse, Dans les : Monographies de la Revue Française de Psychanalyse, sous la direction de M. Emmanuelli et R. Perron. Nous remercions l’auteur et les directeurs de ce numéro de nous avoir permis cette publication.

(Abrégé et adapté d’un chapitre de : Recherche et psychanalyse, sous la direction de M. Emmanuelli et R. Perron, Monographies de la Revue Française de Psychanalyse, Paris, Puf, à paraître).

Depuis quelques années, cet impératif va croissant : « psychanalystes, faites de la recherche (scientifique) ou périssez ! ».

Que nous demande-t-on ? Il nous faut chercher quoi, comment, pour être « scientifiques » ? Qu’entend-on par « recherche (scientifique) » qui puisse porter de façon valide sur ce qui centre notre pratique et la réflexion qu’elle appelle, c’est-à-dire le fonctionnement du psychisme ? A quel modèle de démarche scientifique conviendrait-il de se référer ?

La pensée psychanalytique a, de fait, utilisé plusieurs de ces modèles tout au long de son développement : le modèle de la clinique médicale, bien sûr, mais aussi le modèle taxinomique (celui des sciences naturelles et de la nosographie), le modèle de la biologie, ou encore celui des sciences historiques, des modèles venus de la linguistique, etc. Cependant, dans cette invite à « faire de la science », c’est le modèle des sciences exactes, « dures », qui, plus ou moins explicitement, est en général invoqué ; en fait le modèle de ce qui a été longtemps la démarche expérimentale dans la science reine, la physico-chimie telle qu’elle s’est construite au 19ème siècle, jusqu’à ce que la physique quantique remette ce modèle en question. J’examinerai ici les principaux critères de scientificité invoqués sous ce modèle, pour ensuite mettre en évidence ce qui constitue à mes yeux les principales difficultés épistémologiques que ne peut éviter d’affronter la recherche en psychanalyse.

1. Les critères de scientificité dans le modèle des sciences exactes

J’envisagerai ici les trois critères les plus souvent cités : la quantification, la répétabilité de l’expérience (ce qui est lié à la prévision du résultat), et la réfutabilité de l’hypothèse.

a) La quantification et les illusions de la mesure

Un certain nombre de remarques s’imposent pour tempérer les mystifications que risque d’entraîner le prestige des mathématiques.

1- Il ne faut pas se prendre aux pièges de l’opposition du quantitatif et du qualitatif : la variation de quantité suppose toujours une « substance » qualitativement définie, qui peut présenter certes des variétés (dites, précisément « qualitatives ») mais qui est considérée comme homogène pour la détermination de sa quantité. Peser un kg de légumes suppose qu’il s’agit d’une classe unique d’objets, dits « légumes », considérés comme tous identiques au regard de cette opération. Il en va de même si on les compte : tous les objets dénombrés sont supposés identiques dans le cadre de cette opération de comptage. Toute opération de mesure, fût-elle aussi élémentaire qu’un comptage, suppose la réduction à l’identique des êtres mesurés. Ce n’est pas du tout ainsi, bien sûr, que le psychanalyste entend le « quantitatif »… Ainsi, lorsqu’on l’invite à « mesurer » la dépression au moyen d’une échelle qui s’en prétend capable, on lui demande de considérer que tous les « déprimés » sont identiques au regard de cette opération même… ce que bien sûr aucun clinicien un peu avisé ne saurait accepter.

- Il importe de se défier de l’opération de mesure elle-même, et de se souvenir qu’il existe quatre niveaux de mesure :

  • le niveau nominal, où les objets en cause sont distribués en deux ou plusieurs classes exclusives, ce qui permet de compter le nombre d’objets dans chacune de ces classes.
  • le niveau ordinal : en ce cas, les objets en cause sont ordonnés en fonction d’une certaine caractéristique : par exemple on peut ordonner les élèves d’une classe par tailles croissantes, et vérifier que les garçons viennent plutôt en début de file…
  • le niveau des échelles à intervalles. On ajoute ici une clause supplémentaire en stipulant que les écarts entre éléments ordonnés sont égaux. C’est, par exemple, le cas de l’échelle centigrade des températures.
  • Le niveau des échelles absolues. On ajoute une seconde clause supplémentaire, capitale : le 0 marque l’absence de la quantité mesurée. Zéro kg de pommes de terre, cela signifie pas de pommes de terre du tout. Toutes les opérations arithmétiques deviennent possibles, sur la base d’une unité de mesure où 0 indique l’absence de quantité et dont tous les intervalles sont égaux et divisibles.

À chacun de ces quatre niveaux on peut user du chiffre, et à chaque niveau sont possibles des contrôles statistiques si cela semble utile.

Ce rappel est utile pour se garder des illusions de la mesure ; en particulier pour montrer que les échelles d’anxiété, de dépression, etc., comme la quasi-totalité des « instruments de mesure » élaborés et utilisés en psychologie clinique, en psycho-pathologie, en psychiatrie, fonctionnent en fait aux deux niveaux inférieurs de cette gradation en quatre niveaux. On y fait des comptages, au mieux des ordinations. On ne « mesure » pas l’anxiété comme on pèse les pommes de terre : on peut juste déclarer que, sur la foi de tels indices, Mr X est « plus anxieux » que Mr Y, « moins anxieux » que Mr Z. …

2 – La plupart des travaux qui s’offrent en modèles pour la recherche en psychanalyse s’inspirent de démarches techniques utilisées par les recherches en épidémiologie, en sociologie, en dynamique des populations, en psychologie (expérimentale, différentielle, comparative de groupes, etc.), etc., et plus prosaïquement d’études visant à contrôler l’efficacité de médicaments. Dans tous ces cas, le calcul est d’ordre statistique : il porte sur des ensembles d’observations et vise à déterminer des probabilités. On est là bien loin d’une opération de mesure au sens banal.

3 – Il faut enfin rappeler que bien des disciplines qui conduisent d’authentiques travaux de recherche n’utilisent pas le nombre, ou ne l’utilisent que dans le cadre de techniques annexes : c’est le cas de la géologie, de la zoologie, de la botanique, de la paléontologie, etc. L’archéologue peut certes trouver avantage à utiliser la datation au carbone 14, et ceci suppose l’usage du nombre ; mais il est bien évident que ce n’est pour lui qu’une commodité annexe, et que sa démarche scientifique se situe sur un autre plan.

b) La répétabilité de l’observation

Les sciences exactes en ont fait un principe fondamental : toute observation prétendant à du nouveau doit être répétable par tout observateur qualifié. S’il s’agit de constats expérimentaux, cela suppose que la procédure de production du phénomène soit décrite avec assez de précision pour que des collègues puissent la reproduire exactement. S’il s’agit d’une observation non provoquée, les circonstances de son recueil doivent elles aussi être décrites avec assez d’exactitude pour qu’un autre observateur se place dans les mêmes conditions.

Tel est le schéma idéal. En fait bien des démarches qui méritent d’être considérées comme scientifiques ne le respectent pas. L’égyptologue qui ouvre une tombe jusque là inconnue n’a pas besoin d’en trouver une seconde toute pareille pour valider sa découverte… Le paléontologue qui inscrit un nouveau chaînon dans la lignée ancienne des hominidés peut s’autoriser à le faire par la découverte d’un fragment de crâne ou de mandibule ; sans doute, il aimera trouver confirmation par la trouvaille d’autres fragments, mais justement il préférera probablement que ce ne soient pas les mêmes (pas les mêmes parties du squelette). Etc. … Ce qui compte au premier chef, c’est évidemment la structuration de l’événement par la pensée ; sans doute a-t-on besoin de confirmation par de nouvelles observations, mais bien souvent il n’est nullement nécessaire qu’il s’agisse d’événements identiques : il suffit qu’ils prennent place de façon cohérente dans l’ensemble.

Ceci devrait conforter la position du psychanalyste si on lui reproche de n’avoir affaire qu’à des événements « non répétables ». Certes, ils ne le sont pas. Nous savons bien que même si un évènement se répète dans la vie d’un patient, même si, au niveau des faits psychiques, un fantasme, une représentation, un processus de défense, etc., sont récurrents, c’est à chaque fois autre chose parce que cela s’inscrit dans une histoire constamment retravaillée par les effets d’après-coup. Cependant, l’analyste peut à bon droit soutenir que, sous cette apparente diversité, il s’agit bien, pour une part au moins, de répétition à l’identique : il y a répétition d’un conflit, d’un fantasme, d’un mode de défense, etc., sous des expressions différentes. On sait depuis Freud à quel point la compulsion de répétition peut peser sur tel ou tel fonctionnement psychique ; et tout psychanalyste sait que bien souvent un consultant lui arrive avec se sentiment que « quelque chose » se répète fâcheusement dans sa vie.

Cette question de la répétabilité de l’observation est liée aux problèmes relatifs à la causalité et à la prédiction du phénomène. On déclare trop facilement qu’il n’y a de progrès scientifique que concernant des phénomènes prédictibles. C’est ignorer ce qu’ont introduit ces dernières décennies les théories du chaos ; et c’est faire bon marché de toutes les démarches authentiquement scientifiques qui ne prétendent pas prédire, qui se contentent – c’est déjà beaucoup- de rendre compte a posteriori. Ainsi, on peut assez bien comprendre l’apparition du rhinoceros, on ne pouvait certainement pas la prévoir.

c) La réfutabilité

Préférons ce terme barbare (mais admis par le Grand Robert) à l’horrible anglicisme « falsifiabilité », qui l’est encore plus. Il s’agit là d’un argument très souvent brandi par les opposants à la psychanalyse : « vos hypothèses sont formulées de telle façon qu’on ne peut pas démontrer qu’elles sont fausses ([1]), or Popper a bien dit qu’une hypothèse n’est scientifique que si elle peut être démentie par l’expérience ; donc vous n’êtes pas scientifique ». Argument répété ad nauseam. Que vaut-il ?

Il faut tout d’abord rappeler que Popper, qui a lui même sensiblement nuancé cette règle (dans son Plaidoyer pour l’indéterminisme , 1984), est loin d’avoir convaincu tout le monde (on pense ici plus particulièrement aux positions de Lakatos, Kuhn, Feyerabend, etc.).

Il faut ici tenir compte de la nécessaire distinction entre hypothèse générale et hypothèse « locale ». Il est certainement utile, dans le cadre d’une démarche expérimentale, de formuler une hypothèse locale (c’est-à-dire portant, dans des conditions bien précisées, sur un enchaînement phénoménal lui-même décrit en termes précis) de façon à ce que le réel puisse répondre par vrai ou faux. C’est à ce niveau des hypothèses locales que la règle de réfutabilité de Popper est utile, dans le cadre d’une démarche expérimentale au sens strict. Mais elle ne peut pas s’appliquer lorsqu’il s’agit d’hypothèses générales, surtout au niveau où elles définissent en faisceau une théorie scientifique. Personne ne demande à la théorie newtonienne d’être formulée en des termes tels qu’elle puisse être détruite par une observation nouvelle (la cosmologie einsteinienne la dépasse en l’englobant, mais ne l’invalide pas). Personne ne demande cela à une théorie néo-darwinienne de l’évolution (il y a bien des « créationnistes » qui prétendent la réfuter, mais c’est avec une argumentation étrangère au champ scientifique). S’agissant d’une théorie générale, cela n’a pas de sens de déclarer qu’elle est « vraie » ou « fausse » : ce qui est en cause, ce qui peut et doit être discuté, c’est son utilité. L’argumentation porte alors sur sa capacité à intégrer des faits de façon cohérente : plus elle intègre de faits, et plus elle y parvient de façon cohérente, meilleure elle est ([2]). Si deux théories sont en balance, c’est évidemment toujours en ces termes que les scientifiques en discutent.

La psychanalyse est dans cette position : c’est une théorie générale. Il est vain de prétendre la « réfuter », et tout aussi vain de vouloir la « prouver ». On peut simplement montrer qu’elle est utile. En présence du sceptique, le meilleur parti que peut prendre l’analyste est de répondre : « vous avez parfaitement le droit de vous passer de l’hypothèse d’un inconscient dynamique (ou de la sexualité infantile, ou du fantasme inconscient, etc.). Mais vous perdez alors la possibilité de comprendre bien des faits que le recours à cette hypothèse permet de comprendre : votre champ phénoménal se restreint singulièrement…».

2. Sur quelques difficultés épistémologiques

Que la nécessaire recherche en psychanalyse s’inspire du modèle des sciences physiques ou de tout autre modèle, elle affronte nécessairement (y compris dans sa démarche clinique classique) de redoutables difficultés épistémologiques, que j’en envisagerai brièvement.

a) la constitution des faits et le risque de circularité

Bachelard y insistait, et tout chercheur en est aujourd’hui convaincu : il n’y a pas de faits bruts. Tout fait objet de science est construit à l’articulation de propositions théoriques et de techniques d’observation.

La psychanalyse porte, par définition, sur des faits psychiques, et plus précisément sur ce qu’on peut désigner comme des faits psychanalytiques, c’est à dire des observables construit à l’intersection de théories et de techniques psychanalytiques. Il importe de bien distinguer le fait psychanalytique, ainsi défini, de l’évènement. Par exemple, si l’analyste est conduit à poser l’hypothèse d’un traumatisme psychique chez quelqu’un, il s’agit évidemment de tout autre chose que d’un évènement de l’enfance allégué par le patient, voire accepté comme “réel” par l’analyste, et supposé originaire de cette organisation traumatique du fonctionnement psychique. La réalité psychique se situe sur un autre plan de réalité (j’emprunte le terme à Henri Wallon) que la réalité événementielle ([3]).

Les faits psychanalytiques sont organisés, dans le cas individuel, dans la double dimension de leur structure et de leur histoire. Cette histoire n’est pas l’histoire événementielle « réelle » du patient (telle qu’elle aurait pu être écrite au fur et à mesure par un observateur neutre, à supposer qu’un tel observateur existe): c’est une histoire remodelée par les effets d’après coup, et de plus “recomposée” au fil de la cure par le travail même de l’analyse.

Il résulte de ces considérations que, plus qu’en toute autre discipline, c’est la théorie qui prime dans la constitution et la construction des faits psychanalytiques. Ceci ouvre un risque de circularité qu’on ne peut négliger. En effet, si les faits dont la recherche psychanalytique veut étayer ses progrès sont nécessairement préconstruits par de la théorie, on risque, en sélectionnant et construisant des faits « ad hoc », de ne démontrer que ce qu’on voulait démontrer : c’est une des objections les plus fréquentes des critiques de la psychanalyse, et que nous devons prendre au sérieux.

Comment se garder de ce danger ? La meilleure réponse est sans doute : en restant constamment conscient de ce risque, en se gardant des victoires trop faciles, en recherchant ce qui, tout chercheur le sait bien, est le véritable moteur de la recherche : une constante sensibilité au contradictoire, à tout le moins au non cohérent avec ce qui était attendu. C’est ainsi qu’on reformule les hypothèses et les concepts, c’est ainsi que la recherche progresse.

b) L’interprétation et la généralisation

S’il est une activité que le psychanalyste considère comme sienne, c’est bien l’interprétation. Cependant, l’interprétation d’un matériel clinique à l’échelon individuel est tout autre chose que, dans le cadre d’une activité de recherche, l’interprétation de faits par où l’on vise à fonder une loi générale, à caractériser un processus ou une structure de fonctionnement psychique définis au-delà de tout cas particulier, etc. Le péril est double : d’une part le risque de circularité qui vient d’être évoqué, invitant à prendre ses désirs pour des réalités ; d’autre part les risques d’une généralisation abusive, consistant à déclarer trop vite que « ce qui est vrai pour ce patient est vrai pour tout le monde ».

Exemple tristement célèbre, l’erreur commise à une certaine époque en ce qui concerne les autismes et psychoses infantiles : sur la base d’observations qui montraient le poids dans certaines de ces évolutions pathologiques d’altérations de la relation mère – enfant, une généralisation abusive a porté à dire que l’autisme infantile est imputable à un mauvais amour maternel (ou à une distorsion du désir de l’autre, etc.), ce qui, dit vite, a été entendu « toujours, dans tous les cas ». Cette inacceptable généralisation a beaucoup nui à l’image de la psychanalyse dans le public. Au plan de la recherche, il s’agissait évidemment d’une simplification abusive, par l’usage du singulier (« l’autisme », ce qui suppose à tort une classe homogène des états en cause) et par la méconnaissance de l’extrême complexité des facteurs en jeu et de leur enchaînement causal au cours de l’histoire de l’enfant et de son entourage. Une telle simplification au service d’une généralisation imprudente est toujours anti-scientifique. Comment s’en garder ? Par la prudence, par un effort de rigueur dans les étapes du processus de recherche. Cela s’apprend.

c) Une antinomie fondamentale

Cette antinomie pèse sur toute démarche de recherche. La théorie progresse lorsque le chercheur constate qu’elle manque à rendre compte de ce qu’il observe. Il est alors conduit à remanier son appareil théorique et notionnel, puis à confronter cet appareil remanié à de nouvelles observations, etc. : le progrès passe par cet incessant va et vient entre l’observable et l’appareil d’observation. Mais toute cette démarche est sous-tendue par une contradiction fondamentale, entre la cohérence de l’appareil théorique, d’une part, et l’étendue des observables d’autre part. Plus l’appareil théorique est cohérent, et moins il est capable d’intégrer des faits nouveaux (et d’abord, tout simplement, de les percevoir) ; plus il s’ouvre à ces faits nouveaux qu’il ne prévoyait pas, et plus il est en danger de se disloquer. Les exemples abondent dans l’histoire des sciences.

Comme toute autre discipline, la psychanalyse inscrit nécessairement ses développements dans le cadre de cette antinomie. Les exemples, ici encore, ne manquent pas. Ainsi, Lacan, au fil de sa pensée, semble avoir de plus en plus mis l’accent sur la cohérence de notions abstraites en s’écartant de la clinique. A l’inverse, certaines recherches centrées sur l’observation directe des bébés ont pu être critiquées par des analystes qui les considèrent comme s’écartant trop des axiomes fondamentaux de la métapsychologie, au risque de verser dans le comportementalisme. Il est difficile de progresser sur cette crête étroite, entre les dangers de chute dans la fragmentation et l’affadissement théorique d’un éclectisme fourre-tout, et les dangers de chute dans une rigidité dogmatique réactionnelle à cette dispersion. Toute l’histoire de la psychanalyse montre que les débats et les conflits dont elle est marquée procèdent de cette antinomie.

On peut observer que la position du psychanalyste est encore plus délicate s’il se veut chercheur, et ceci pour toute une série de raisons : le primat de la théorie et les risques de circularité, les relations du connaissant et du connu (ce sera envisagé plus loin), mais aussi la difficulté de parvenir au consensus sans lequel aucun progrès scientifique n’est possible. Cependant, il a peut-être un avantage sur ses collègues d’autres disciplines : il ne peut penser la contradiction dans les seuls termes de la logique formelle. Sans doute est-il tenu, comme tout le monde, d’éviter la contradiction dans la conduite de sa pensée ; mais il sait mieux que tout autre que l’ambivalence est sous-jacente à la contradiction. Si, pour maintenir la cohérence de sa pensée, il est porté à négliger telle observation, à dédaigner telle objection, à rigidifier son système, etc., il ne peut ignorer (il ne devrait pas ignorer…) que, en deçà de la cohérence d’une construction intellectuelle, c’est sa propre cohérence personnelle qu’il tend à préserver, qu’en deçà de la contradiction joue l’ambivalence. Il y a là, sans doute, l’axe d’une réflexion épistémologique à poursuivre ([4]).

d) La causalité, le hasard et le chaos

Dans bien des disciplines, on ne peut plus s’en tenir au seul modèle d’une causalité linéaire où, lorsque sont réalisées certaines conditions, B succède nécessairement à A. En bien des domaines prévalent des modèles de causalité plus complexes, c’est-à-dire de causalité récurrente, en réseau, en feed back ou causalité rétroactive, etc. Une sorte de révolution a été marquée par le développement des théories du chaos, pour tenter de rendre compte de phénomènes par définition imprévisibles… et cependant déterminés. Il s’agit de bien autre chose que d’une prise en compte du hasard, au sens des théories et des calculs probabilistes. Dans le développement des phénomènes dits « chaotiques », on peut, théoriquement au moins, reconstituer a posteriori la chaîne des événements qui a conduit à une tornade destructrice à la Nouvelle Orléans, mais il n’était pas possible de la prévoir en voyant un papillon battre des ailes à Yokohama ([5]). On ne peut pas la prévoir, non pas par manque de moyens, mais par la nature même de la chaîne : il y a détermination pas à pas, mais les bifurcations entre possibles sont imprévisibles. Toute l’évolution du vivant est d’ordre chaotique : on peut assez bien comprendre après coup l’apparition du rhinocéros (en le situant dans une chaîne phylogénétique dont il est l’aboutissement), on ne pouvait certainement pas le prévoir. Ni l’apparition de l’homme bien sûr…

Peut-être le psychanalyste a-t-il ici une longueur d’avance. Il est accoutumé à envisager de telles causalités non linéaires. Il est habitué à concevoir la flèche du temps comme pointant dans les deux directions, dans la mesure où il accorde de l’importance aux effets d’après coup. En clinique comme en théorie, il pense toujours que, si crédible que soit l’événement rapporté par un patient, on se trouve en présence, non pas bien sûr de l’événement lui-même, mais du souvenir d’un tel événement. Ce souvenir, tout au long de l’histoire du sujet, a été remanié, reconstruit, il a contribué à intégrer, et parfois à provoquer, d’autres évènements, d’autres expériences, etc.

Tout est au présent, même si ce présent se donne du passé et du futur. Il est important de s’en souvenir si l’on ne veut pas être piégé par un faux paradoxe, où l’on se scandaliserait de devoir accepter que quelque chose peut changer quelque chose qui s’est passé avant. Cela ne scandalise que si on oublie que, s’il s’agit d’une rétroactivité, elle ne modifie pas un évènement inscrit dans l’histoire du monde extérieur ; ce qui est modifié, c’est un fait psychique, donné dans le présent (comme tout ce qui fait la vie psychique) mais imputé au passé. Il doit être évident qu’il ne s’agit pas d’un effet de causalité antérograde exercé par un événement sur un autre évènement qui lui serait antérieur, idée inacceptable ; il s’agit d’une implication (ce qui est bien différent d’une causalité, Piaget y avait insisté) où un fait psychique modifie un autre fait psychique considéré comme antérieur.

Face au très difficile problème du déterminisme dans la vie psychique , c’est là, de toute évidence, une voie de recherche beaucoup plus intéressante que celle du « hasard » au sens des théories et des techniques probabilistes (les méthodologies axées sur le calcul statistique) ([6]).

e) La relation du connaissant et du connu

Il s’agit ici de la question fondamentale de toute réflexion épistémologique : la relation entre l’appareil de la connaissance et le statut des réalités dont il traite. Jusqu’aux années 1920, le dogme scientifique prescrivait au chercheur de ne considérer comme du domaine de la réalité objective que des phénomènes posés par principe comme existant, tels qu’il les observe, antérieurement à l’acte même d’observation et indépendamment de cet acte. L’objectif et le subjectif s’opposaient radicalement, et la rigueur scientifique obligeait à chasser de la démarche de connaissance toute inflexion procédant des particularités individuelles de l’esprit connaissant ([7]). La physique quantique a bouleversé tout cela, en acceptant – en intégrant comme un de ses principes fondamentaux – que l’acte de connaissance peut produire le connu tel qu’il est connu, de telle façon que l’idée même d’un connu existant antérieurement à cet acte, indépendamment de cet acte, n’a plus de sens. Ce qu’on voit dans la caverne de Platon n’est pas le reflet d’une réalité extérieure à la caverne : c’est la réalité

Face à ce problème épistémologique fondamental, la psychanalyse est dans une situation unique, sans analogue en aucune autre discipline : l’appareil connaissant, le psychisme, y coïncide avec ce qu’il doit connaître, le psychisme. On pourrait objecter qu’il n’y a pas en fait coïncidence, puisque il s’agit d’une part de l’appareil psychique de l’analyste, d’autre part de celui du patient. Mais l’objection est-elle recevable ? Car, côté patient, la règle fondamentale de la psychanalyse est bien celle du vieux précepte : « connais toi toi-même… », et toute technique qui ferait du patient l’objet passif des interprétations imposées par l’analyste serait pure trahison. Du côté de l’analyste, nous savons bien qu’un tel travail n’est possible que s’il prend d’abord son propre psychisme comme objet de connaissance, par une auto-analyse indéfiniment reconduite. Nous savons aussi que dans le cadre de la cure tout cela se joue dans le jeu du transfert et du contre-transfert, de sorte que les deux appareils psychiques ne sont pas, de loin, aussi distincts qu’il pouvait paraître.

On semble ici se heurter à une impasse bien mise en lumière par le théorème de Gödel, selon lequel on ne peut connaître un système que par les moyens d’un système de niveau supérieur. D’où il devrait découler que le psychisme ne peut se connaître lui-même. Or il peut se connaître, c’est un fait. Alors, y a-t-il là une impasse logique ? Non sans doute. Car la solution est de considérer que le « système de niveau supérieur », c’est la relation patient – analyste, telle qu’elle s’établit dans cet « espace analytique » qu’avait si bien défini Serge Viderman.

f) Reformulations théoriques et nécessité du consensus

Quelles que soient ces difficultés, le chercheur poursuit vaillamment son chemin. Vient le moment où son travail débouche sur ce qui était son but ultime : reformuler des hypothèses, remodeler leur substance conceptuelle, de sorte que seront intégrés en un ensemble plus cohérent un plus grand nombre de faits mieux établis ([8]).

Encore faut-il que cela se sache. Une avancée scientifique qui satisferait à tous les critères d’une bonne démarche serait-elle une avancée scientifique si personne n’en savait rien, hors son auteur qui l’emporterait avec lui dans la tombe ? En 1865, Gregor Mendel établit deux lois fondamentales de l’hérédité ; mais il met fin à sa carrière de chercheur deux ans plus tard, car il doit se consacrer à ses nouvelles fonctions de supérieur de son monastère. Son travail restera à peu près totalement ignoré de la communauté scientifique. En 1900, trente quatre ans après, Hugo de Vries formule ces mêmes lois, et on exhume alors le travail du moine morave. Supposons que personne, jamais, ne s’en soit rétrospectivement avisé : pourrait-on dire alors qu’une avancée scientifique majeure a eu lieu en 1865 ? (cf Jean Rostand, 1945).

La question n’est pas que théorique. La science actuelle n’est plus faite par des individus isolés. Elle procède sur un modèle industriel, surtout dans les sciences « lourdes » qui exigent beaucoup de personnel, beaucoup de temps, beaucoup d’équipements, et donc beaucoup d’argent, un argent que veulent rentable ceux qui en disposent. Chercheurs et équipes font tout leur possible pour que leur travail soit connu, et reconnu : les carrières et les financements en dépendent. Le consensus est la condition indispensable du progrès scientifique. Le consensus de qui ? des pairs bien sûr, des collègues compétents pour en juger. Ce n’est pas facile, car viennent y objecter la compétition, la jalousie, le poids des idées reçues, la crainte de voir démolie la cathédrale scientifique qu’on a mis si longtemps à bâtir et à orner… ([9]),

La situation est bien difficile en psychanalyse : comment s’assurer du consensus des pairs, et d’abord, qui sont les pairs ? Depuis ses origines ou presque, le mouvement psychanalytique est agité d’innovations et de variations qui développent des divergences théoriques et des oppositions de groupes qui vont de la discussion théorico-clinico-pratique courtoise à l’anathème et au schisme : qui fait partie de la communauté des pairs ? Et à supposer qu’on s’accorde localement sur une telle communauté, quels critères mettra-t-elle en œuvre pour déclarer qu’une avancée scientifique vient d’être opérée en psychanalyse ? On voit bien que c’est là à peu près impossible. D’où ce constat : le développement de la psychanalyse n’est pas passé par des « découvertes », mais bien par le fait que l’accent est mis sur « quelque chose », à un certain moment et dans une certaine sociologie locale. Dans les meilleurs cas fleurit alors un mouvement d’authentique recherche théorico-clinique qui s’intégrera de façon (probablement) définitive au corpus général de la psychanalyse (exemple entre bien d’autres, la notion d’espace transitionnel de Winnicott). Il n’y a peut-être pas alors d’autre critère que celui de la durabilité de cette intégration ([10]).

3. Quelle recherche ? Montrer, démontrer

Si le psychanalyste invité à « faire de la recherche » souhaite s’engager dans cette voie, de quelle voie s’agit-il ? Que peut signifier pour lui « recherche » ? Va-t-il se proposer de montrer que ce qu’il fait est « scientifique », et de plus utile ? ou va-t-il, de façon plus ambitieuse, prétendre le démontrer ? Les deux termes ne sont évidemment pas identiques : on peut démontrer une proposition mathématique, on peut seulement, sauf à abuser des mots, montrer la beauté d’un tableau de Vermeer. Je pose ici qu’on peut montrer ce qu’est et fait la psychanalyse – pour comprendre l’homme, pour améliorer son destin- mais qu’on ne peut guère le démontrer.

Certes, on peut définir des systèmes de repérage et de notation systématisée de certains aspects du fonctionnement psychique, pour en évaluer l’éventuelle modification au fil d’un traitement. Cependant, plus un tel système tend vers une grille automatisée constituée d’une série d’items à noter en présence ou absence, plus ou moins, zéro ou un, plus on perd de l’information. Ceci à deux niveaux : au niveau d’aspects du réel ainsi réduits à très peu de choses, de sorte qu’on va noter de la même façon des réalités extrêmement diverses, et différemment des réalités proches ; et au niveau des liaisons entre ces réalités squelettiques. On peut espérer naïvement trouver la structure de ces notations fragmentaires en les déversant dans un ordinateur muni d’un programme sophistiqué…. On n’aura guère plus de chances de retrouver une réalité fonctionnelle vivante que si, après avoir réduit la Joconde en confetti, on demande à une machine de refaire le tableau originel.

D’ailleurs, faut-il démontrer, ne suffit-il pas de montrer ? Faut-il tout démontrer ? Pour continuer à enseigner l’histoire dans les écoles primaires, pour y donner une idée de la littérature classique, pour attirer l’attention de l’enfant sur des valeurs citoyennes, est-il nécessaire de démontrer que ces enseignements sont « efficaces » ? Je ne crois pas qu’il se trouverait beaucoup d’enseignants pour exiger des mesures et des preuves statistiques avant de continuer à travailler…

Bien des disciplines honorablement connues, comme l’histoire, la préhistoire, l’anthropologie, la sociologie, etc. ne se soucient pas de « démontrer », elles se contentent très généralement de montrer… Certes, il s’agit toujours de mettre des faits en évidence, mais des faits construits par une théorie elle-même mise à leur épreuve. Claude Levy-Strauss n’a pas eu besoin d’une « evidence based sociology » pour montrer ce que sont les structures élémentaires de la parenté.

Le problème reste : comment « chercher en psychanalyse » selon des règles admissibles par la communauté scientifique, selon des démarches compréhensibles au-delà de la communauté psychanalytique, tout en préservant la spécificité de l’objet psychanalytique ? A mon sens, il n’existe pas actuellement de réponse vraiment satisfaisante. Cette réponse reste à élaborer ; elle suppose une « nouvelle alliance » ([11]) entre des approches jusque là supposées incompatibles. Le chemin pour y parvenir est long, mais passionnant. Ce texte se veut modeste pierre sur ce chemin.

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[1] La forme classique de l’objection est de dire au psychanalyste qu’il joue avec la règle « pile je gagne, face tu perds » : si le patient approuve c’est que j’ai raison, s’il nie j’ai raison aussi puisque sa résistance le prouve. Freud avait fait justice de cette argumentation douteuse ; s’il arrive qu’un psychanalyste raisonne ainsi, il a bien évidemment tort.

[2] L’ambition majeure de la physique semble être aujourd’hui de parvenir à « la grande unification », c’est-à-dire à une théorie qui rende compte de toutes les forces du monde physique, y compris la gravitation ; dans ce cadre,  les discussions autour de telle ou telle formulation de la théorie des cordes ne visent pas à montrer que l’une est vraie et l’autre fausse, elles visent à établir laquelle est la plus utile pour intégrer toutes les forces en jeu.

[3] L’expression « réalité événementielle » me semble préférable à l’expression « réalité matérielle ». On ne peut pas dire « matériels », en quelque sens possible du terme, la plupart des évènements dont l’origine est à situer dans le monde extérieur ; par exemple une colère du père, la mort d’un parent proche,  un évènement sexuel traumatique, etc. L’expression « réalité événementielle » a le mérite de poser clairement le problème fondamental de la réalité psychique : comment s’alimente-t-elle d’évènements du monde extérieur qu’elle contribue à susciter et qu’elle informe ?

[4] Devereux (1967) avait offert à cet égard des réflexions utiles

[5] Exemple météorologique devenu classique, donné par Lorentz, qui a été à l’origine de ces développements.

[6] Sur l’écart entre hasard et chaos, cf Ruelle, 1991.

[7] Il s’agit bien ici des particularités individuelles. Il était admis que le connu était construit selon les lois générales de fonctionnement de l’esprit connaissant (les catégories a priori de l’espace et du temps, le principe de non contradiction, etc.), mais ceci au-delà de toute variante individuelle.

[8] Ce travail sur les concepts et les hypothèses et sur le remaniement de la théorie est discuté dans le texte plus détaillé dont celui-ci est un abrégé.

[9] Henri Becquerel amorce une énorme révolution scientifique lorsqu’il découvre en 1896 la radioactivité des sels d’uranium, un peu « par hasard » mais surtout parce qu’il sait flairer l’important. Lorsque l’évènement est rapporté dans une assemblée scientifique anglaise, un savant éminent s’écrie que c’est impossible, car si Becquerel avait raison, « la loi de conservation de l’énergie s’effondrerait ! ». Ce savant avait raison, du point de vue des connaissances disponibles à l’époque, c’est-à-dire d’une cathédrale de la physique qu’on croyait pour l’essentiel achevée. Mais avait encore plus raison celui qui répondit : « Tant pis pour la loi de conservation de l’énergie ! » (cité par Kohn, 1990).

[10] Un bon test est de parcourir l’index d’un instrument tel que le Dictionnaire International de la Psychanalyse, que je sais utile à cet égard pour y avoir beaucoup travaillé sous la direction de Alain de Mijolla. Cet ouvrage s’efforce en effet de présenter tous les concepts utiles en psychanalyse et sur ses marges, et toujours compte tenu de leur évolution historique, de leur naissance à leur mort éventuelle, en passant par les avatars de leur croissance.

[11] J’emprunte l’expression au titre d’un ouvrage de Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (1979), qui ont vigoureusement plaidé pour une « nouvelle alliance » entre les deux cultures, scientifique et humaniste, développées – au prix d’évidents clivages- par notre civilisation occidentale au cours des trois derniers siècles ; une nouvelle alliance permise par le profond remaniement des démarches des sciences exactes depuis près d’un siècle.

 

Jean-Michel Quinodoz (Genève)

La théorie du chaos déterministe a éclairé dans un passé récent le fonctionnement de nombreux systèmes complexes, appelés aussi systèmes dynamiques. Cette nouvelle approche a non seulement montré que le désordre d’un système pouvait n’être qu’apparent et qu’un ordre « chaotique » gouvernait des systèmes qu’on croyait jusqu’à présent complètement aléatoires, mais aussi que paradoxalement des causes déterminées pouvaient produire des effets imprévisibles. C’est pourquoi on a également donné à ces systèmes le nom de systèmes non-déterministes ou non-linéaires. Cette nouvelle conception a conduit à une remise en cause de la méthode scientifique classique, basée essentiellement et jusqu’à il y a peu de temps sur le déterminisme, selon lequel les effets sont toujours proportionnels aux causes, de sorte que la connaissance des causes permet d’en prévoir les effets. Dorénavant, la plupart des scientifiques utilisent le terme de chaos pour signifier un désordre organisé, tandis que le terme d’aléatoire reste réservé pour parler du désordre.

Les psychanalystes et la théorie du chaos

En étudiant divers travaux sur la théorie du chaos déterministe, j’ai à mon tour été frappé par certains rapprochements qu’un psychanalyste peut établir entre le comportement des systèmes complexes tel qu’il apparaît à la lumière de la théorie du chaos déterministe et le fonctionnement psychique. En effet, le fonctionnement de la réalité psychique, tel qu’il apparaît au regard du psychanalyste, me semble posséder un certain nombre de caractéristiques similaires à celui des systèmes complexes et quelques travaux psychanalytiques ont déjà établi divers rapprochements. Les premières contributions sur ce sujet ont été publiée par G. Pragier et S. Faure-Pragier en 1990, puis par M. G. Moran en 1991 (ces précurseurs ayant travaillé parallèlement, sans se connaître), suivis en 1993 par V. Spruill. Dans ces travaux, en particulier dans le rapport de congrès de G. Pragier et S. Faure-Pragier, dont la visée est plus générale que l’article de M. G. Moran qui porte sur des points plus particuliers, de nombreuses similitudes ont été relevées entre divers aspects du fonctionnement psychique et celui des systèmes complexes, les auteurs s’appuyant sur des descriptions approfondies et sur des illustrations indispensables pour se représenter graphiquement le fonctionnement de tels systèmes. J’ajoute que la publication en 1987 de l’ouvrage de J. Gleick La théorie du chaos avait suscité des commentaires enthousiastes de quelques psychanalystes sur la portée de cette nouvelle théorie et ses applications possibles en psychanalyse (Fogel G., 1990, J. S. Grotstein, 1990, Mosher P., 1990, Hoffmann L., 1992). Les notions de base concernant la théorie du chaos ayant déjà été développées et illustrées graphiquement par les auteurs que je viens de mentionner, je renvoie le lecteur à ces publications en me limitant à un rappel des notions indispensables pour comprendre le thème que je souhaite développer.

Je voudrais en effet centrer ce travail sur des points précis de la théorie du chaos déterministe, en m’intéressant tout particulièrement aux attracteurs étranges et aux transitions entre différents états, car il m’est apparu qu’on pouvait approfondir les similitudes déjà esquissées par G. Pragier et S. Faure-Pragier (1990) et M. G. Moran (1991). J’ai puisé mes informations dans divers articles, en particulier celui publié par les physiciens M. Dubois, P. Atten et P. Bergé (1987) dont j’ai trouvé les explications et les illustrations particulièrement didactiques, dans celui de J. Crutchfield, D. Farmer, N. Packard et R. Shaw (1987) ainsi que dans l’ouvrage de J. Gleick La théorie du chaos (1987). J’établirai ensuite divers rapprochements avec le fonctionnement psychique qui m’ont personnellement frappés.

Pour clore cette introduction, j’aimerais d’ores et déjà souligner que les analogies que j’avance sont des hypothèses, et que toute extrapolation me semble hasardeuse dans un domaine où il reste encore tant à explorer. En effet, je suis très conscient de la distance qui sépare d’un côté le point de vue du physicien ou du mathématicien à la recherche de données expérimentales mesurables, et d’un autre côté le point de vue du psychanalyste qui rend compte des transformations qu’il observe dans le champ du psychisme de ses patients. Mon intention se limite à attirer l’attention des psychanalystes et des non psychanalystes sur certains aspects du fonctionnement inconscient du psychisme, observables spécifiquement dans la situation psychanalytique, et à relever certaines correspondances avec les systèmes complexes qui peuvent surgir au regard du psychanalyste. Je reviendrai en fin d’article sur la question méthodologique du bien-fondé de tels rapprochements.

Attracteurs étranges et fonctionnement des systèmes dynamiques

Qu’est-ce qu’un attracteur ?

Avant de parler des attracteurs étranges proprement dits, rappelons ce qu’est un attracteur. La notion d’attracteur a été développée à partir des systèmes dynamiques afin de fournir une représentation de l’évolution du système en fonction du temps. Dans les systèmes dynamiques possédant peu de degrés de liberté, il est possible de fournir une représentation graphique qui serve de base pour décrire tout phénomène dépendant du temps. Mais lorsque le nombre de degrés de liberté est élevé, une représentation graphique n’est plus possible et l’on fait appel à des moyens de représentation plus globaux comme la dimension de l’attracteur et l’entropie métrique, dont on trouvera la description ailleurs (M. Dubois et coll., 1987).

Jusqu’en 1963 on ne connaissait que trois types d’attracteurs: le point fixe, le cycle limite et le tore. Dans un système élémentaire, l’attracteur est représenté par un point fixe: l’exemple en est le pendule simple qui oscille en spirale en perdant de l’énergie et qui finit pas s’arrêter sur un point final appelé « point fixe ». Ce point constitue un attracteur ponctuel (fig. 1a).

Figure1. Représentation classique d’attracteurs élémentaires.

A. Attracteur ponctuel. B. Cycle limite. C. Tore

(DuboisM., Atten P., Bergé P., 1987, p. 194)

D’autres systèmes ne s’immobilisent jamais et leur évolution est cyclique et périodique, comme le pendule d’une horloge dont les oscillations sont entretenues. Dans ce cas, l’ensemble des trajectoires ne débute pas au centre de coordonnées (point fixe) mais tendent vers un cycle, et cet attracteur est appelé cycle limite (Fig. 1b). Ce dernier s’inscrit dans ce qu’on appelle l’espace des phases, c’est-à-dire dans cet espace abstrait où l’état du système peut être représenté sous forme géométrique en fonction des coordonnées du système étudié. L’intérêt de l’espace des phases pour les dynamiciens est justement « lié au fait qu’il doit contenir toute l’information sur la dynamique du système étudié » (M. Dubois et coll., 1987, p. 196). Il existe une troisième forme d’attracteur simple, l’attracteur torique, dont la surface est en forme de chambre à air et qui représente les mouvements résultant de deux oscillations indépendantes dont les trajectoires s’enroulent autour d’un tore (Fig. 1c).

D’autres systèmes plus complexes ont plusieurs attracteurs différents et leurs trajectoires sont attirées par l’un ou par l’autre des attracteurs, et l’on appelle « bassin d’attraction » d’un attracteur l’ensemble des points de l’espace des phases qui évolue vers l’attracteur considéré. En d’autres termes, on peut dire que les attracteurs attirent à eux toutes les trajectoires dynamiques engendrées à partir des diverses conditions de lancement possibles, « si bien qu’au bout d’un temps plus ou moins long, toutes ces trajectoires se retrouvent sur l’attracteur », comme l’ont souligné M. Dubois et coll. (1987, p. 193). Pour ces auteurs, le lit d’un fleuve peut être considéré comme l’équivalent d’un attracteur « pour tous les ruissellements, du plus petit au plus grand, qui prennent naissance dans son propre bassin » (ibid., p.193).

Les trois formes d’attracteurs dont nous venons de parler constituent des systèmes qu’on dit « prédictibles » car, bien que leurs mouvements soient complexes, ils sont néanmoins prévisibles à long terme. C’est sur de telles bases que l’on peut prédire longtemps à l’avance les heures des marées ou les éclipses dont la venue dépend pourtant de plusieurs mouvements périodiques.

Les attracteurs étranges

Dans les systèmes plus complexes dont l’évolution est « imprédictible », comme par exemple le chemin suivi par deux feuilles mortes tombant d’un même point de départ, les trajectoires vont se séparer pour devenir totalement dissemblables. Cette caractéristique d’amplification des écarts entre trajectoires de l’espace des phases a été nommée sensibilité aux conditions initiales. Lorsque cette propriété existe, le système correspondant est considéré comme chaotique.

Le tracé représentant l’évolution d’un système chaotique dans l’espace des phases en fonction du temps se comporte de manière « étrange » par rapport aux attracteurs des systèmes simples comme nous l’avons vu plus haut, c’est pourquoi D. Ruelle l’a nommé « attracteur étrange », ajoutant qu’il considérait sa propre expression comme « psychanalytiquement suggestive » (G. Pragier et S. Faure-Pragier, 1990, p. 1443).

Comme l’expliquent M. Dubois, P. Atten et P. Bergé (1987), le caractère étrange d’un tel attracteur vient du fait que « sa structure doit refléter deux tendances apparemment antagonistes: l’attraction des trajectoires vers l’attracteur et leur divergence sur ce dernier. L’attraction est liée au caractère dissipatif de tout système réel: sous l’effet des forces de frottement, les trajectoires tendent à venir se rejoindre sur l’attracteur. La divergence vient, quant à elle, de la sensibilité aux conditions initiales. La cohabitation de l’attraction et de la divergence apporte une contrainte d’autant plus forte que les trajectoires doivent être décrites continûment (puisqu’elles représentent une dynamique à tout moment), dans un espace confiné (puisque les valeurs des variables, vitesse, angles, etc. du système sont nécessairement limitées) et enfin qu’elles ne peuvent se couper (déterminisme) » (p. 196).

La divergence exponentielle des deux trajectoires reste cependant un phénomène local, et comme les attracteurs ont des dimensions finies, il est impossible que les deux trajectoires divergent de manière infinie, de sorte que l’attracteur doit se replier sur lui-même à un moment ou à un autre. En d’autres termes l’attracteur étrange est le résultat de trois opérations simultanées – contraction, étirement et repliement [Fig. 2 a] – qui vont donner naissance à une structure caractéristique en forme de fer à cheval qui va être à son tour aplatie, étirée et repliée [Fig. 2 b]. L’attracteur est ainsi fabriqué d’une manière analogue à celle utilisée par le boulanger pour mélanger sa pâte, de sorte qu’il présente une structure feuilletée, « la trajectoire s’emboîtant à l’intérieur d’elle-même à des échelles de plus en plus petites, puisqu’elle ne repasse jamais au même endroit. On retrouve là le concept d’autosimilarité d’un objet fractal » (ibid. p. 198)].

Figure 2. Schéma d’un attracteur étrange

A. Schéma des opérations de contraction, d’étirement et de repli en fonction du temps.

B. Mise en évidence de la structure fractale.

(DuboisM., Atten P., Bergé P., 1987, p. 194)

Ainsi, les trajectoires d’un attracteur étrange possèdent également les caractéristiques d’un objet fractal, c’est-à-dire d’un objet qui présente une structuration qui reste du même type quelle que soit l’échelle à laquelle on la regarde. Ce caractère fractal est donc une propriété générale des attracteurs étranges.

Il résulte de ce qui précède que, dans un espace ayant au moins trois dimension (ou davantage), un système dynamique non-linéaire peut devenir chaotique. Comme le résument M. Dubois, et coll. « la propriété de sensibilité initiale est donc génératrice de chaos, chaos dont la signature est la présence d’un attracteur étrange dans l’espace des phases. C’est cette signature qui permet d’authentifier un comportement chaotique et de la caractériser quantitativement » (ibid. p. 197).

Multiples applications des attracteurs étranges

Je rappelle que c’est en 1963, en cherchant à comprendre pourquoi il est impossible de faire des prévisions météorologiques à long terme, que E. Lorenz a découvert qu’un modèle relativement simple de la circulation atmosphérique qu’il avait élaboré produisait des effets inattendus, largement divergents, à cause de la sensibilité du système aux conditions initiales. Cette caractéristique était nouvelle, car dans les attracteurs dont nous avons parlé en premier, qui sont non chaotiques, les erreurs ont des conséquences limitées et leur comportement reste prévisible. Par contre, dans les systèmes dynamiques, la sensibilité aux conditions initiales a pour effet que de faibles variations au départ se répercutent sur tout l’attracteur, et il devient impossible de prévoir quoi que ce soit, car il n’existe aucun lien proportionnel de cause à effet (J. Crutchfield et coll., 1987, p. 35).

Depuis ces travaux, on a cherché à trouver des attracteurs étranges dans de nombreux systèmes complexes, comme dans l’écoulement des fluides, dans le laser ou dans le fonctionnement cardiaque, etc. Mais ils ne se rencontrent pas si facilement: « les trouver ressemble plutôt à la cueillette des champignons: il faut savoir où et comment les chercher ! » (M. Dubois et coll., 1987, p. 197). Tant qu’on travaille avec trois variables, il est relativement aisé de « visualiser » le comportement chaotique et d’étudier directement la structure géométrique associée à ce type de comportement. Mais lorsque la dimension de l’espace des phases excède trois, on ne peut plus recourir à des représentations graphiques et l’on doit faire appel à des informations comme la dimension de l’attracteur.

La dimension de l’attracteur va permettre de fournir le nombre minimum de variables nécessaires pour obtenir une description simplifiée mais suffisante du fonctionnement d’un système. Un nombre de variables entre six et sept suffit en général pour le modéliser. « Le problème sera alors de bien analyser le fonctionnement du système physique, d’identifier les mécanismes principaux, les oscillateurs, et d’effectuer des approximations judicieuses. Autrement dit, trouver une dimension assez faible pour nous amener à examiner avec un oeil nouveau le désordre apparent, pour y découvrir les structures organisées sous-jacentes, leurs interactions et leur évolution. Confronté à un phénomène chaotique, il est donc essentiel de déterminer la dimension de l’attracteur étrange qui le caractérise » (ibid., p. 200).

La citation que je viens de mentionner ne décrit-elle pas le travail d’analyse du physicien d’une manière qui évoque étonnamment certains aspects du travail du psychanalyste ? Le psychanalyste ne cherche-t-il pas en effet à jeter un regard neuf sur le désordre apparent de la réalité psychique de son patient, afin de mettre en évidence des structures inconscientes sous-jacentes significatives qu’il interprétera ? Aussi est-ce par le biais de ces similitudes que je vais aborder maintenant le point de vue psychanalytique.

La réalité psychique comme système dynamque

Les caractéristiques d’un système dynamiques

Je pense que la vie psychique – telle qu’elle apparaît au regard d’un psychanalyste à la lumière de la théorie et de la clinique – possède de nombreuses caractéristiques qui nous suggèrent qu’elle fonctionne à bien des égards d’une manière analogue à un système dynamique, comme l’ont montré aussi bien G. Pragier et S. Faure-Pragier (1990) que M. G. Moran (1991).

En effet, la vie psychique humaine est faite d’un nombre extrêmement élevé de variables indépendantes, impliquant un nombre tout aussi élevé de degrés de liberté, ces variables étant constituées par les informations multiples qui proviennent du monde extérieur comme du monde intérieur et qui se renouvellent, de sorte que la vie psychique évolue sans cesse en fonction du temps. Lorsqu’un psychanalyste observe ce qui se passe dans l’esprit d’un patient au cours de la cure, la quantité d’informations que ce dernier apporte produit un effet de désordre apparent, lequel apparaît néanmoins doué d’une organisation. On constate également que la vie psychique montre une certaine permanence et qu’elle est soumise simultanément à d’incessantes transformations. Bien qu’une partie de l’activité psychique humaine soit ainsi soumise à un certain degré de répétitivité qui assure sa continuité et permet un certaine prévision en fonction du déterminisme causal, celle-ci est avant tout soumise à la sensibilité aux conditions initiales qui constitue une propriété générique des systèmes dynamiques.

En effet, la sensibilité aux conditions initiales me semble caractériser l’aspect imprévisible du comportement humain et de son fonctionnement psychique. Par exemple, on ne peut jamais dire à l’avance d’un individu de quel côté ira le cours de ses pensées, quelle direction prendra sa décision ou son action, tant des causes apparemment mineures peuvent produire des effets inattendus. Même si l’on peut déceler chez un individu des tendances répétitives liées à sa personnalité qui rendent possibles des prévisions approximatives à très court terme (« on le connaît, on sait d’avance comment il va réagir! » entend-on dire de quelqu’un), toute prévisibilité au-delà du court terme reste impossible. Ce n’est qu’une fois la pensée venue à l’esprit, la décision prise ou l’action accomplie, que l’on peut reconstituer après-coup la succession des événements psychiques qui auront amené telle pensée précise, telle décision ou telle action, et l’on ne découvrira qu’a posteriori quelles ont été les conditions initiales à l’origine de la divergence. Cette propriété de sensibilité aux conditions initiales qui permet la divergence est en même temps celle qui conduit à l’effet de surprise, à la créativité et à l’émergence du nouveau (G. Pragier et S. Faure-Pragier, 1990).

Par ailleurs on trouve également dans la réalité psychique une tendance antagoniste de la divergence qui est la tendance à l’attraction, elle-même comparable à la nature dissipative de tout système, qui se manifeste par la propension des trajectoires à rejoindre l’attracteur. Cette attraction me semble représentée dans la vie psychique par le mécanisme de la répétition. La répétition peut être une qualité lorsqu’elle est au service du maintien d’une permanence au sein des incessantes transformations auxquelles le psychisme d’un individu est soumis. Mais lorsqu’elle tend à détruire la vie psychique, la répétition devient « compulsion à la répétition », phénomène antagoniste de la divergence.

Par exemple, ce phénomène de relative prévisibilité à court terme et d’imprévisibilité à long terme est particulièrement manifeste dans la situation de supervision où il n’est pas rare qu’un supervisé me dise que les associations, les rêves ou un passage à l’acte de son patient a confirmé ce que j’avais envisagé comme une probabilité lors de la séance de supervision précédente. La coïncidence semble parfois relever de la divination, mais elle n’est autre que le résultat de l’empathie et de la circulation des fantasmes entre patient et supervisé, ainsi qu’entre supervisé et superviseur. Ajoutons que, du fait que la vie psychique est soumise à la sensibilité aux conditions initiales, aucun psychanalyste ne s’aventurerait à envisager que ses hypothèses aient une valeur de prévision sur un point précis de l’évolution des fantasmes ou du comportement réel du patient. En conséquence, si la communication du matériel fantasmatique inconscient et conscient permet d’envisager une « prévision » toute relative dans le devenir des phénomènes psychiques, celle-ci ne saurait être qu’à court terme et dans une mesure très limitée. C’est uniquement « après-coup » que le superviseur, le psychanalyste et le patient pourront remonter véritablement la chaîne associative et déceler les conditions initiales transférentielles et contre-transférentielles déterminantes.

Structures fantasmatiques et attracteurs étranges

Nous avons vu plus haut que lorsque le nombre de variables et de degrés de liberté est peu élevé dans un système dynamique, il est possible de fournir une repésentation géométrique de l’attracteur étrange concerné, tandis que lorsque ce nombre est plus élevé on y parvient avec des moyens plus globaux.

Dans la vie psychique où le nombre de variables est si élevé, existerait-il des structures comparables aux attracteurs étranges, capables de fournir des représentations de sa dynamique qui évolue en fonction du temps? Pourrait-il exister dans un espace abstrait, équivalent de l’espace des phases, des structures psychiques intégrant des données antagonistes, à la fois divergentes et réductrices, dont l’évolution serait imprévisible tout en restant relativement prévisible? Serait-ce imaginable que ces structures subissent d’incessantes transformations au cours du temps, poursuivant des trajectoires infinies contenues dans un espace fini, sans jamais se recouper? Y aurait-il des structures psychiques présentant les caractéristiques d’un objet fractal, c’est-à-dire dont la structuration reste du même type, quelle qu’en soit l’échelle, et dont l’autosimilarité s’accroîtrait au fur et à mesure qu’on l’examine à un plus fort grossissement ?

On peut dès lors penser que les structures que l’on désigne sous le terme de fantasmes en psychanalyse auraient une fonction organisatrice analogue à celle que jouent les attracteurs étranges dans les systèmes dynamiques en physique. Les fantasmes conscients et inconscients pourraient-ils en effet être considérés comme de telles structures qui organiseraient le « chaos » de la réalité psychique et donneraient une information sur l’ensemble du système dynamique formé par les pensées, les souvenirs, les sensations, les perceptions, les rêves, etc. qui évoluent en fonction du temps?

La règle fondamentale de la psychanalyse – « dites tout ce qui vous vient à l’esprit » – n’invite-t-elle pas le patient à livrer dans le désordre le contenu de son psychisme, afin de lui donner sens ? Devant la masse d’informations produite par les associations libres de son patient, auxquelles il répond par son attention flottante et sa capacité de rêverie, le psychanalyste ne procède-t-il pas d’une manière analogue à celle décrite plus haut par le physicien en présence d’une système complexe ? Ne s’agit-il pas pour l’un comme pour l’autre « de bien analyser » le fonctionnement du système, « d’effectuer des approximations judicieuses » et « d’examiner avec un oeil nouveau un désordre apparent, pour y découvrir les structures organisées sous-jacentes, leurs actions et leur évolution »? N’est-ce pas une démarche semblable qui conduit peu à peu le psychanalyste à trouver une dimension assez faible, c’est-à-dire un nombre de variables réduit qui lui serve à modéliser le système et à communiquer ses découvertes à son patient? N’est-ce pas ainsi que le psychanalyste recherche le « fait choisi » – terme introduit par le mathématicien Poincaré et appliqué par W. R. Bion à la psychanalyse – ce qui lui permet sélectionner les fantasmes inconscients les plus significatifs, véritables structures sous-jacentes organisatrices de sa réalité psychique, afin d’en communiquer le sens par ses interprétations?

Je vais présenter maintenant une brève illustration clinique illustrant les analogies qui me sont apparues entre la fonction des fantasmes inconscients et celle des attracteurs étranges.

Un exemple de la fonction d’attracteur étrange: le fantasme claustrophobe

Prenons comme exemple un patient qui souffre de claustrophobie, raison pour laquelle il est venu en analyse. Ce symptôme se traduit dans son comportement quotidien sous diverses formes, comme la crainte d’entrer dans des lieux fermés tels un ascenseur ou un cinéma, ou par une impossibilité de prendre le train ou l’avion. Le patient est conscient de l’angoisse qu’il éprouve chaque fois qu’il s’expose à une situation qu’il ressent comme un danger, aussi évitera-t-il ces situations dans la réalité quotidienne afin d’éviter d’éprouver de l’angoisse. Cependant le patient n’est en général pas du tout conscient des structures fantasmatiques inconscientes qui sous-tendent sa pathologie, jusqu’au jour où il réalise que la psychanalyse pourrait l’aider à résoudre ses conflits inconscients.

Lorsqu’un tel patient vient trouver un psychanalyste et qu’il accepte la situation analytique, il va pouvoir communiquer « tout ce qui vient à son esprit, comme cela lui vient, même si cela lui paraît n’avoir ni ordre ni signification », éléments disparates qui vont permettre au psychanalyste de repérer les structures fantasmatiques inconscientes à l’origine de la claustrophobie. La reproduction des symptômes dans la relation avec le psychanalyste – qui constitue le transfert – va laisser apparaître ces structures avec davantage de clarté que si le psychanalyste les déduit uniquement à partir des associations libres, hors du contexte de la relation transférentielle. Par exemple, le patient claustrophobique peut venir en retard à sa séance avec le sentiment qu’il échappe ainsi à l’angoisse d’être enfermé, et que son retard lui permet d’éprouver qu’il est parvenu à échapper de la séance comme si c’était l’emprise du psychanalyste fuyait, en partie du moins. Les associations libres et les rêves du patient vont peu à peu révéler au regard du psychanalyste les détails des fantasmes inconscients, comme par exemple le désir inconscient de pénétrer à l’intérieur d’un objet et de s’y installer pour toujours (fantasme fusionnel), accompagné de l’angoisse d’être emprisonné à vie, ainsi que le désir opposé de prendre la fuite pour échapper au sentiment d’enfermement, mais alors de se sentir abandonné à jamais, etc. Ces fantasmes primitifs influencent de proche en proche, par contiguité, tous les aspects de la vie fantasmatique et du comportement du patient dans la vie réelle: par exemple, le complexe d’Oedipe de ce dernier va être marqué par le besoin inconscient de fusion et de fuite, ce qui maintient la situation oedipienne dans une forme régressive prégénitale, et cette structure inconsciente détermine autant les pensées que les comportements relationnels réels du patient. En cours de psychanalyse on retrouve dans le passé infantile du patient les traces identiques de ces fantasmes, tels qu’ils sont déjà présents dans les relations précoces avec les personnes importantes de son entourage, puis tels qu’ils se reproduisent dans la vie adulte avec l’autosimilarité qui détermine la pathologie, et enfin tels qu’ils se répètent dans la relation transférentielle lorsque le patient vient en analyse.

Ce bref exemple montre que les fantasmes inconscients constituent une structure organisatrice qui a toutes les caractéristiques d’un objet fractal tel qu’on le rencontre dans les attracteurs étranges. Ce caractère fractal des fantasmes a été relevé par G. Pragier et S. Faure-Pragier qui remarquent que « les méandres du discours du patient et ses associations libres découpent à l’infini des reliefs similaires » (1990, p. 1449). Quant à M. G. Moran, la nature fractale des phénomènes psychiques lui apparaît sous la forme des schèmes fantasmatiques répétitifs (patterns), qui se reproduisent de manière identique quel qu’en soit le grossissement: « on peut voir le ‘stigmate’ de l’activité mentale caractéristique du patient: dans l’histoire personnelle, dans les productions du patient au sein de chaque séance, dans un seul rêve, ou même dans un seul lapsus (au plus fort grossissement) » (1991, p. 213).

Enfin, terminons avec une autre comparaison entre vie psychique et attracteurs étranges. Essayons de nous représenter un instant la vie psychique dans son ensemble : celle-ci n’englobe-t-elle pas toutes les informations perçues par un individu depuis le début de son existence, poursuivant dans le temps un parcours infini fait de divergences et de convergences, néanmoins inscrit dans un espace fini, et sans jamais passer deux fois au même endroit ? Or ces caractéristiques que je viens d’évoquer ne correspondent-elles pas précisément celles qui définissent un attracteur étrange, dont le tracé rassemble toutes les informations du système en fonction du temps, avec ses divergences et convergences, sans jamais passer deux fois au même endroit ?

Le fait de considérer la vie psychique comme un système dynamique d’une très haute complexité nous aide à comprendre la difficulté du travail du psychanalyste. Celui-ci se trouve non seulement en présence d’une quantité extrêmement élevée de variables dont il ne peut en saisir et interpréter qu’une faible partie à la fois, mais il doit tenir compte des nouvelles informations qui s’y ajoutent. Celles-ci transforment sans cesse l’ensemble de la réalité psychique du patient en fonction du temps, de sorte que, l’instant d’après, l’individu n’est déjà plus le même, d’une manière imprédictible du fait de la sensibilité aux conditions initiales. Malgré tout, le psychanalyste parvient peu à peu à dégager les organisation fantasmatiques inconscientes essentielles qu’il découvre principalement à l’oeuvre dans la relation transférentielle et contre-transférentielle avec son patient et qu’il lui communique à travers ses interprétations. C’est ce type d’intervention qui rend possibles les transformations de l’organisation psychique auxquelles on assiste chez l’analysant d’une manière spécifique, transformations qui ont des points communs avec les processus de transitions qu’on observe dans les systèmes dynamiques, comme nous allons le voir maintenant.

Systèmes dynamiques et états de transition

Les systèmes dynamiques subissent en effet des changements d’état sous l’influence de forces qui déterminent des transitions d’un état à un autre état, comme par exemple la transition d’un état laminaire à un état turbulent qu’on peut observer dans un fluide, ou celle d’un état non-aimanté à un état aimanté.

Lors des changements d’état, la dimension de l’attracteur étrange se modifie. Je rappelle ici que la notion de dimension de l’attracteur « nous renseigne sur le nombre de degrés de liberté effectifs et donne une borne inférieure du nombre de variables qu’il sera nécessaire de prendre en compte si l’on cherche à obtenir une description simplifiée mais réaliste – un modèle – du système en question » (M. Dubois et coll., 1987, p. 199). Plus la dimension de l’attracteur est élevée, plus le système est complexe, et plus il se montre capable d’amortir les perturbations du système et de conserver ainsi une certaine stabilité. A l’opposé, plus la dimension d’un attracteur est réduite, plus il sera rigide et tendra à se désorganiser sous l’effet des perturbations.

C’est le paramètre de contrôle mesurable, dont la valeur peut être modifiée, qui détermine le passage d’un état à un autre état. En hydrodynamique par exemple, un fluide peut subir des changements d’état et passer d’un état laminaire à un état turbulent. Ce passage est déterminé par le degré de frottement qui constitue le paramètre de contrôle. Lorsque le degré de frottement augmente la turbulence du fluide se déclenche, d’abord de manière apparemment chaotique, puis l’image d’un attracteur étrange apparaît au temps asymptotique. A partir de la variable « degré de frottement », il est possible de prévoir le déclenchement de la turbulence.

Sur la base de ce qui précède, mes propres réflexions m’ont conduit à penser que le fonctionnement de la vie psychique peut lui aussi être considéré comme un système dynamique subissant des changements d’état, pouvant passer d’une dimension à une autre, d’une manière analogue aux attracteurs étranges. Par ailleurs, j’ai également été amené à postuler que dans les transitions au sein du psychisme la qualité de relation qui s’établit entre sujet et objet joue le rôle d’un paramètre variable servant de régulateur.

Il existe de nombreux états différents du psychisme susceptibles de subir des transitions d’un état à un autre état, et W. R. Bion (1990) en a décrit un certain nombre – inconscient / conscient, veille / sommeil, narcissime / sociabilité, folie / bon sens, etc. – mais on peut en trouver bien davantage. Cet auteur a introduit le concept de « césure » pour caractériser à la fois la séparation et la continuité entre ces divers états. Afin d’illustrer des états du psychisme susceptibles de subir des transitions de l’un à l’autre, je prendrai maintenant l’exemple de la névrose de transfert et de la névrose narcissique. Nous examinerons ensuite quel est le rôle de la relation d’objet dans ces processus de transition.

Deux « états » différents au sein de la réalité psychique

Si nous examinons à la lumière des caractéristiques des attracteurs étranges les deux modes fondamentaux de fonctionnement psychique que nous observons en psychanalyse – l’un objectal et l’autre narcissique – on peut considérer que le fonctionnement psychique à prédominance objectal répondrait à un attracteur étrange d’une dimension plus vaste que le fonctionnement psychique à prédominance narcissique. Pour la clarté de l’exposé je reprends ici la distinction entre névrose de transfert et névrose narcissique, avancée puis délaissée par Freud, distinction qui n’est pas sans fondement et qui éclaire utilement le sujet qui nous occupe. En effet, les notions de névrose de transfert et de névrose narcissique ont non seulement un fondement théorique mais aussi clinique, soulignant que le patient est en mesure d’investir ses objets et la personne du psychanalyste dans la névrose de transfert, tandis qu’il éprouve de grandes difficulté à investir positivement ses objets et le psychanalyste dans les névroses narcissiques.

Quels sont les critères qui, d’un point de vue psychanalytique, nous permettent de distinguer la névrose de transfert d’une part et la névrose narcissique d’autre part, comme deux états distincts du psychisme? Si nous utilisons des termes propres à la conception de Freud, nous pouvons dire que dans la névrose de transfert le patient est capable de percevoir les personnes comme séparées et différentes de lui, de les investir positivement du point de vue affectif en éprouvant plus d’amour que de haine envers eux, et en conséquence d’établir un transfert à dominance positive. D’un point de vue structural on peut aussi considérer que ce type de patient a un « moi » fort, capable de tolérer une certaine quantité d’angoisse sans se désorganiser, ainsi qu’une faculté d’établir des liens ce qui se traduit par l’accès à la pensée symbolique, par des mécanismes de défense basés sur le refoulement, par une prédominance des processus secondaires sur les processus primaires qui conditionnent l’élaboration de la situation oedipienne.

Dans la névrose narcissique par contre, le patient éprouve de la difficulté à percevoir autrui comme une personne séparée et différente de lui, d’où une tendance à se confondre avec autrui. D’un point de vue structural, le « moi » de ce type de patient tend à être faible et à moins bien tolérer l’angoisse sans se désorganiser. Chez ceux-ci, une faculté diminuée d’établir des liens et d’accéder à la pensée symbolique s’associe à l’usage des mécanismes de défense primitifs et à une prédominance des processus primaires sur les processus secondaires, renforçant les structures préoedipienne.

J’ajoute qu’entre la névrose de transfert et la névrose narcissique il existe une grande différence au niveau de la perception de l’espace et du temps, ce qui correspond à un aspect de ce que Freud désigne comme étant le sens de la réalité. La capacité de percevoir l’espace et le temps influence non seulement les rapports du sujet avec le monde externe, mais aussi les rapports qu’il établit avec son propre monde interne. Dans la névrose de transfert, le patient possède un sens accru de l’espace et du temps qui lui permet non seulement de mieux s’orienter dans les dimensions de la réalité spatio-temporelle et de mieux se situer dans son rapport avec autrui, perçu comme séparé et différent, mais aussi de se repérer intérieurement par rapport à la différence des sexes et des générations, ce qui constitue le passage obligé pour émerger du narcissime vers les relations objectales et pour élaborer la situation oedipienne. A l’opposé, dans les névroses narcissiques, le sens de l’espace et du temps sont diminués, ce qui se traduit par une perception amoindrie de la différence entre le moi et l’objet, ainsi que de la différence des sexes et des générations, de sorte que la confusion du moi avec ses objets tend à inverser le complexe d’Oedipe et à entraver son élaboration.

Si l’on attribuait à l’un et l’autre de ces états de la vie psychique une dimension en fonction de leurs degrés de liberté, on pourrait considérer que la névrose narcissique possède une dimension plus réduite que la névrose de transfert. Je rappelle ici que la notion de dimension a été également été utilisée en psychanalyse au sujet d’autres aspects des structures psychiques, notamment dans le but de distinguer divers stades dans le développement infantile comme par exemple celui de l’identification adhésive (E. Bick 1968, D. Meltzer 1973).

Comme les différents états que le psychanalyste observe auprès de ses patients subissent des transitions structurales de l’un à l’autre, nous pouvons nous demander maintenant s’il existe dans la réalité psychique une fonction équivalente au paramètre de contrôle.

Le rôle de la relation d’objet comme paramètre de contrôle des transitions

Nous avons dit plus haut que dans les systèmes complexes, un facteur appelé paramètre de contrôle, dont l’intensité est mesurable, détermine les transitions d’un état à un autre état, et qu’en hydrodynamique par exemple l’intensité du frottement réglait la transition entre un flux laminaire et un flux turbulent.

Si, poursuivant notre hypothèse, nous considérons qu’il existe des états d’organisation psychique différents, susceptibles de subir des transitions, ces dernières seraient-elles également soumises à l’action d’un paramètre de contrôle? Je crois que, dans les transitions psychiques, toute relation interpersonnelle joue un rôle analogue au paramètre de contrôle, mais que cette relation joue un rôle encore plus déterminant dans deux situations privilégiées, la relation infantile précoce et la relation de transfert.

Je rappelle que dans la relation infantile, le besoin du nourrisson de trouver un objet pour sortir du « chaos » – pris ici dans le sens du désordre – primitif et d’organiser son psychisme est en effet essentiel, comme l’ont montré en particulier Freud, Klein et Bion, et la psychanalyse a mis en évidence combien la qualité affective du développement ultérieur de l’enfant dépend étroitement de la qualité affective des relations qu’il établit avec ses premiers objets. Je ne m’attarderai pas davantage sur ce point.

Quant au transfert, il procure à la relation psychanalytique une spécificité qui la différencie de toutes les autres relations interpersonnelles. Certes, toute relation interpersonnelle implique une influence réciproque. Mais la spécificité du transfert tient à la pression émotionnelle spécifique que les « névrosés » – au sens large du terme – exerce sur le psychisme du psychanalyste, le patient déplaçant sur la personne de ce dernier des affects inconscients destinés à des personnes importantes de son passé infantile, d’une manière compulsive et répétitive. En dehors de la situation psychanalytique cette pression ne s’exerce pas moins sur l’entourage, mais sans guère rencontrer des conditions assurant des possibilités de transformation structurales du type de celles qu’on peut attendre dans la cure psychanalytique. Par contre, si une situation psychanalytique peut être instaurée, celle-ci peut permettre l’élaboration du transfert, et la tâche du psychanalyste va consister à recevoir cette pression transférentielle et à la moduler via son contre-transfert, en communiquant au patient les significations fantasmatiques inconscientes à travers ses interprétations. J’ajoute que c’est grâce au contact presque quotidien entre patient et psychanalyste (4 à 5 séances par semaine sur le divan) que d’authentiques changements structuraux peuvent se produire. Certes, la fréquence des séances ne permet pas de garantir quand et dans quelle mesure de tels changements pourront se produire, mais il ne fait pas de doute que la cure psychanalytique reste encore actuellement la voie royale pouvant conduire à des transformations structurales fondamentales du psychisme inconscient. Ces changements obtenus par la psychanalyse sont plus approfondis que ceux que l’on obtient en psychothérapie (1 à 2 fois par semaine, en face à face) car la fréquence des séances modifie la nature du processus. D’une manière analogue à la fréquence du défilement des images (plus ou moins 18 images/sec) qui détermine l’impression de mouvement continu dans le cinéma ou l’impression de discontinuité dans la photographie, de même la fréquence plus ou moins élevée des séances détermine l’intensité du contact transférentiel et contre-transférentiel et contribue à créer un processus psychanalytique ou un processus psychothérapeutique.

Dans son article, M. G. Moran (1991) s’était interrogé sur la nature des transitions psychiques et, en leur appliquant les modèles de dimension et d’attracteurs étranges, il s’était demandé quel pouvait en être l’équivalent du paramètre de contrôle (tuning variable) d’un point de vue psychanalytique. Cet auteur propose de la voir à deux niveaux, au niveau de la cure psychanalytique et au niveau du développement infantile, et ses hypothèses constituent une première ébauche de réponse à ces interrogations.

Au niveau de la cure, M. G. Moran pense que « on pourrait considérer cette variable comme étant le point d’intervention de l’analyste. Cela pourrait être ‘l’intensité clinique’ ou le ‘travail psychanalytique proche du vécu’. Plus grande sera ‘l’intensité clinique’, plus élevée sera la variable ‘frottement’. Des modification de la variable perturberaient l’attracteur étrange du patient, et changeraient l’activité quasi périodique en une activité plus complexe et (potentiellement) plus adaptative » (p. 217). M. G. Moran compare de la manière suivante les progrès observés au cours du processus psychanalytique: « La dimension de l’attracteur se modifie, acquérant une dimension plus grande, avec pour conséquence un comportement (fantasme, pensées, schèmes cognitifs, etc) devenant moins rigidement déterministe (moins périodique). Un plus grand nombre de comportements deviennent possibles au fur et à mesure que l’expérience s’accroît, ce que l’on peut comprendre en termes d’internalisation de certaines fonctions du moi de l’analyste et d’expériences d’apprentissage en dehors de l’analyse » (p. 217). Cependant, d’un point de vue psychanalytique, les changements dans les structures psychiques esquissés par cet auteur sont présentés en des termes très généraux et peu spécifiques.

M. G. Moran est plus précis lorsqu’il parle du développement infantile précoce: pour lui, c’est « l’intensité de l’interaction parents-enfant » qui assurerait la fonction de paramètre de contrôle. Selon lui, des soins parentaux appropriés maintiendraient ce paramètre dans des limites tolérables et favoriseraient le développement d’un attracteur étrange stable chez l’enfant, dont la complexité s’accroîtrait avec la maturation, tandis que des interactions inadéquates pourraient déclancher des phénomènes psychiques « turbulents » et « chaotiques » qui correspondraient à des états destructeurs, bien différents des états de turbulence dans un registre d’une adaptation créative telle qu’elle émerge dans un état d’insight (p. 217).

On pourrait donner de nombreux exemples d’états du psychisme dans lesquels la relation entre patient et analyste joue un rôle de « paramètre de contrôle » déterminant, et permet de « mesurer » les différents états soumis à des transitions au moyen de critères d’évaluation spécifiquement psychanalytiques. Je me limiterai à l’illustrer dans trois situations seulement: dans les transitions entre narcissisme et relation objectale, dans les transitions entre différents niveaux de tolérance à l’angoisse, et dans les transitions entre position paranoïde-schizoïde et position dépressive.

Le rôle de l’objet dans la transition entre narcissisme et relation objectale

Nous avons déjà fait appel plus haut aux notions de névrose narcissique et de névrose de transfert pour illustrer différents états et différentes dimensions de la vie psychique. Nous pouvons les reprendre maintenant en les considérant comme deux états d’un système dynamique susceptible de subir des transitions de l’un à l’autre, la névrose narcissique correspondant à une structure plus régressive et la névrose de transfert correspondant à une structure plus proche de la maturité psychique.

Au cours du processus psychanalytique nous pouvons observer un va-et-vient incessant entre des états narcissiques et des états objectaux, et constater l’influence réciproque qui s’exerce entre les investissements transférentiels et contre-transférentiels d’une part, et les mouvements d’intégration et de désintégration du moi d’autre part. Ces transformations se produisent au cours d’une même séance à échelle réduite, aussi bien qu’à grande échelle au long du processus psychanalytique. C’est ainsi que l’évolution vers la maturité peut être décrite en termes du passage d’un état du psychisme dominé par les tendances narcissiques vers une organisation dominée par les tendances objectales, impliquant une meilleure capacité d’investissement des objets externes et internes.

Dans cette transition fondamentale entre état narcissique et état objectal – qui constitue une charnière dans le processus psychanalytique – l’élaboration des angoisses de séparation et de perte d’objet dans le cadre de la relation transférentielle joue un rôle crucial (J.M. Quinodoz, 1991), rôle qui peut être à bien des égards comparé à celui d’un paramètre de contrôle dans les transitions au sein des systèmes dynamiques.

La relation d’objet comme paramètre de contrôle dans la tolérance à l’angoisse

Je rappelle que les trois principales théories psychanalytiques de l’angoisse, aussi bien celle de Freud, que celle de Klein ou de Bion, montrent le lien de dépendance qui s’établit entre la qualité de relation d’objet et la toléance plus ou moins grande à l’angoisse, dont va dépendre à son tour une intégration du moi plus ou moins réussie. Bien que ces trois conceptions diffèrent sur certains points, celles-ci convergent néanmoins sur un point essentiel: c’est la « faiblesse » de l’investissement d’objet qui constitue la source principale de déclanchement de l’angoisse, tandis que c’est la « force » avec laquelle un individu est capable d’investir un objet qui constitue la source principale de l’intégration psychique, aussi bien lors du développement infantile que dans la relation de transfert avec l’analyste.

C’est en effet à partir de la notion de dépendance du nourrisson par rapport à sa mère, puis de sa conception de l’angoisse infantile que Freud proposera en 1926 une théorie psychanalytique de l’angoisse fondée sur la crainte de la séparation et de la perte d’objet. Le rapport étroit que Freud établit entre la capacité d’un individu de tolérer l’angoisse et la qualité de ses investissements d’objet au cours du développement infantile me semble appuyer l’hypothèse selon laquelle la relation d’objet jouerait un rôle équivalent à celui de paramètre de contrôle dans les transitions entre des états d’intolérance à l’angoisse et des état de meilleure tolérance à l’angoisse.

Position paranoïde-schizoïde, position dépressive et transitions entre états du psychisme

Les psychanalystes familiarisés avec les concepts psychanalytiques kleiniens ne manqueront pas d’établir de nombreux rapports entre les notions de position paranoïde-schizoïde et de position dépressive d’une part, et les notions de transitions entre états ou même d’attracteurs étranges. Du point de vue dynamique, le modèle psychanalytique kleinien me semble plus démonstratif que le modèle freudien. En effet le modèle structural de Freud est surtout basé sur les rapports entre le surmoi, le moi et le ça, tandis que le modèle de M. Klein est à la fois structural et interpersonnel, ce qui met particulièrement en évidence les rapports entre les relations d’objets et la structure du moi, comme l’a relevé H. Segal (1985).

Faute de pouvoir développer de manière plus détaillée dans le cadre de cet article les caractéristiques structurales et interpersonnelles du modèle kleinien du fonctionnement psychique je mentionnerai uniquement la description qu’en fait H. Segal (1985), parce qu’elle m’a semblé très suggestive du point de vue qui nous occupe.

Dans cet article, H. Segal utilise en effet à son insu des termes qui font implicitement référence à des notions appartenant à la théorie des systèmes complexes. Ainsi, lorsqu’elle décrit les « positions », H. Segal précise qu’il s’agit de « deux structures de base qui ne sont pas des ‘stades’ mais des organisations » qui sont soumises à d’incessantes fluctuations tout au long de la vie. Elle utilise le terme de « transition » (p. 67) pour décrire le passage de l’une de ces structures à l’autre et elle montre que le clivage est utilisé dans la position position paranoïde-schizoïde pour « sortir du chaos » (p. 61), le terme de chaos étant pris dans le sens du désordre psychique. Quant à la relation analytique, celle-ci joue un rôle déterminant dans le passage d’une position à l’autre, selon H. Segal, car le patient « impose une pression incessante sur l’analyste pour agir le rôle pour lequel il est désigné », de sorte que l’analyste doit être attentif à ce que l’impact qu’il a sur son patient soit sans cesse « contrôlé » (monitored, p. 69).

Je pense que cette description significative souligne non seulement la nature dynamique des transitions entre des états structuraux du psychisme tels qu’ils ont été conceptualisés par M. Klein à travers les notions de position paranoïde-schizoïde et de position dépressive, mais également de rôle de la relation transférentielle comme jouant le rôle d’un paramètre de contrôle. H. Segal met ici tout particulièrement en évidence le rôle de l’attention de l’analyste doit en effet être sans cesse en éveil pour repérer l’état momentané de l’organisation psychique du patient – que ce soit durant une séance ou dans le long cours de la cure – en cherchant à en moduler les variations au moyen de ses interprétations.

Position paranoïde-schizoïde, cascade de doublement de période et chaos

Si la position dépressive présente les caractéristiques d’un système complexe d’un degré d’organisation et d’intégration élevé, capable d’encaisser avec souplesse des perturbations sans trop affecter sa stabilité, par contre la position paranoïde-schizoïde présente une organisation plus rigide, le clivage imposant une opposition systématique entre extrêmes à tous les niveaux de l’organisation psychique, sur un mode fractal peut-on ajouter. C’est ainsi que dans la position paranoïde-schizoïde l’idéal est opposé au pire, la crainte d’être enfermé est opposée à la crainte de fuir, et ainsi de suite à tous les niveaux fantasmatiques, quel que soit le « grossissement » auquel on les observe. Cependant, bien qu’elle soit constituée de mécanismes de défense primitifs, la position paranoïde-schizoïde présente l’avantage de protéger le moi contre une désorganisation plus grande, c’est-à-dire contre le danger de confusion et de désordre psychiques. Relevons que certains psychanalystes qualifient métaphoriquement la confusion et le désordre psychique de « chaos », mais il s’agit dans ce cas du désordre lié à l’aléatoire et non du chaos organisé, déterministe.

Le clivage a donc déterminé dans la position paranoïde-schizoïde une structure diphasique du psychisme caractéristique, qui me semble présenter une grande analogie avec le diphasisme propre à la cascade de dédoublement de la période. La cascade de doublement de la période est l’une des routes par lesquelles le régime périodique peut devenir chaotique: « Par augmentation progressive d’un paramètre de contrôle de l’expérience, le régime périodique voit tout d’abord sa période doubler puis être multipliée par 4, par 8, par 16 etc. les seuils d’apparition de ces doublements successifs étant de plus en plus rapprochés, on atteint ainsi un point pour lequel il existe, en principe, une multiplication de la période de base jusqu’à l’infini. C’est là que le seuil du chaos est atteint » (M. Dubois et coll., 1987, p. 196). Lorsqu’on représente graphiquement ce phénomène on obtient un diagramme de bifurcation : « Le point par lequel on peut représenter le système a par exemple deux origines possibles qui ont elle-même deux origines possibles, jusqu’à l’infini. Il en sera de même pour les états ultérieurs. La courbe obtenue, partant d’une ligne simple, donne une bifurcation et se dédouble, puis chaque branche bifurque à son tour: C’est le diagramme de bifurcation. Il circonscrit une portion d’espace dite ‘région chaotique’ » (G. Pragier et S. Faure-Pragier, p. 1441). Cette région serait-elle celle qu’occupe la position paranoïde-schizoïde dans le fonctionnement psychique, c’est-à-dire cette zone diphasique qui, d’un côté, protège le psychisme d’une désorganisation plus grande en organisant le chaos, mais dont la rigidité, d’un autre côté, empêche la progression vers l’intégration psychique?

En clinique, cette cascade de doublement de la période propre à la position paranoïde-schizoïde se manifeste à de nombreux niveaux, en particulier par un manque de liaison entre les extrêmes qui fait que l’on passe alternativement de l’un des extrêmes à l’autre, ce qui entraîne des insuffisances dans la capacité de synthèse et de symbolisation. Ce manque de faculté de créer des liens a pour conséquence que les interprétations du psychanalyste sont mal assimilées par le patient qui, au lieu de voir sa divergence et sa créativité augmenter, voit plutôt ces interprétations « tomber » dans son attracteur, d’où l’impression que le processus « tourne en rond » et que le patient ne parvient pas à « décoller ». La dimension réduite de l’attracteur étrange reflète dans ces cas la nature concrète de leur pensée et leur difficulté de percevoir la tridimensionalité de leur espace psychique, condition pour que la situation oedipienne s’organise de manière symbolique, en relation avec l’espace et le temps.

Continuité et discontinuité dans les transitions psychiques

Pour terminer, j’aimerais mentionner un autre aspect du fonctionnement des systèmes complexes que l’on retrouve dans celui du psychisme, c’est la prédominance de la discontinuité dans les changements. En effet, de même que les transitions entre états que l’on observe dans les systèmes complexes opèrent par discontinuités, de même les changements dans les processus psychiques sont de nature discontinue plutôt que continue. Vus de loin les changements semblent progresser par continuité, mais lorsqu’on les examine de plus près on découvre qu’ils procèdent surtout par discontinuité.

Ces discontinutités s’observent à tous les niveaux de la réalité psychique et la théorie psychanalytique en rend compte à travers les différentes notions qui ont été dégagées à partir de ces structures. C’est ainsi que l’on a décrit les processus primaires et les processus secondaires, les identifications primaires et les identifications secondaires aux investissements d’objet, le complexe d’Oedipe direct et le complexe d’Oedipe inversé, ou encore de position paranoïde-schizoïde et de position dépressive, etc. Ces discontinuités se retrouvent également dans les descriptions de la structure du moi lui-même dont rendent compte les notions de déni et de clivage du moi, le moi étant formé d’une juxtaposition d’états dont la proportion varie en fonction de chaque individu, suivant les moments. C’est ainsi qu’au sein d’un même moi on peut trouver des parties du moi ayant atteint la position dépressive, tandis que d’autres fonctionnent dans le registre de la position paranoïde-schizoïde. Cette discontinuité liée au déni et au clivage du moi se retrouve par exemple aussi dans la notion de « double transfert » (J. Manzano, 1989) qui se traduirait par un mélange en proportions variables d’un transfert précoce « narcissique » comprenant l’évolution des défenses narcissiques exprimant les vicissitudes de la séparation et de la perte d’objet d’une part, et d’un transfert « névrotique » au sens classique du terme d’autre part.

On a souvent souligné chez Freud sa tendance à décrire le fonctionnement du psychisme en termes de couples d’opposés. Mais ce « dualisme » ne correspondrait-il pas plutôt à la nature discontinue des divers états du psychisme, dont les transitions s’effectueraient par paliers, et non par continuité progressive?

Portée et limites de ces rapprochements

Les rapprochements que nous avons pu établir entre les nouvelles données apportées par la théorie du chaos déterministe et le fonctionnement de la vie psychique posent la question de leur portée et de leurs limites: à savoir quelle valeur accorder à de tels rapprochements, que peuvent-ils apporter à la psychanalyse? Cette question méthodologique centrale qui concerne les systèmes complexes a été abordée aussi bien par G. Pragier et S. Faure-Pragier que par M.G. Moran, et je vais apporter mon propre point de vue, sans prétendre apporter des solutions à ces problèmes difficiles.

Modèles ou métaphores ?

Pouvons-nous parler de modèles ? Pour M.G. Moran les comparaisons entre le fonctionnement psychique et celui des systèmes complexes constituent à ses yeux des modèles, mais il se défend d’établir des transpositions abusives d’une discipline à une autre: « Je fais une comparaison entre les phénomènes mentaux et les systèmes fluides au niveau formel dans l’espoir d’élargir notre compréhension des processus mentaux complexes. Utiliser des modèles non-psychologiques pour enrichir et renforcer la pertinence des modèles psychologiques n’est pas la même chose que mélanger les niveaux de causalité, comme attribuer une cause physiologique à un processus mental spécifique » Et il ajoute: « Les phénomènes que j’ai cherché à explorer à travers les principes non-linéaires sont les phénomènes mentaux » (p. 218).

Cependant, pour les physiciens et les mathématiciens ces modèles scientifiques ne sauraient être transposés au psychisme humain, car la méthodologie qui permet de modéliser les systèmes complexes est essentiellement basée sur l’existence de données mesurables. « Avez-vous des données mesurables? » avait été la première question que m’avait posée un mathématicien à qui j’avais fait part de mes observations. Lorsque je lui répondis que les psychanalystes partent certes de données observables dans le champ qui leur est propre, mais qu’elles ne sont pas des données mesurables au sens où l’entendent un physicien ou un mathématicien, je sentis que mes observations avaient perdu tout intérêt à ses yeux. Je réalisai alors que pour qu’un physicien ou un mathématicien considère qu’un système quelconque appartient aux systèmes complexes, il est indispensable de disposer de données mesurables, telles que des séquences de nombres qui permettent de quantifier des régularités complexes – par exemple la nature fractale ou la dimension d’un attracteur – et de les démontrer. Or les psychanalystes ne disposent pas de ce genre de données quantifiables en ce qui concerne le psychisme humain. De sorte que, pour un physicien ou un mathématicien, le modèle de la théorie du chaos déterministe ne sauraient s’appliquer au psychisme humain, et les comparaisons entre les deux domaines respectifs relèveraient tout au plus d’analogies ou de métaphores.

Contrairement à J. S. Grotstein (1990) pour qui la théorie du chaos renverrait à une « théorie universelle mathématique » (p. 286) qui engloberait les phénomènes émotionnels, il n’a jamais été dans mon intention ni dans celle de M.G. Moran ou de G. Pragier et S. Faure-Pragier, d’inclure le psychisme en tant qu’objet de la psychanalyse dans le champ physico-mathématique. De même que ces derniers auteurs, j’ai constamment à l’esprit la nécessité de conserver les faits observés dans le champ spécifique propre à chaque discipline, afin d’éviter des confusions, comme je l’ai relevé à propos des faits cliniques psychanalytiques (J.M. Quinodoz, 1995).

Dans cette perspective, comment répondre à l’objection des physiciens et des mathématiciens? Je pense que leur critique est avant tout fondée sur la notion de modèle prise au sens strict du terme, propre aux sciences exactes dites aussi sciences « dures ». Mais la notion de modèle possède des acceptions diverses qui varient suivant le contexte ; cela a été mis en évidence par R. Perron (1991) qui a passé en revue les différentes significations du terme de modèle selon que nous l’utilisons dans le champ de la psychanalyse ou en le transposant d’un domaine à un autre. En ce qui concerne les transpositions possibles de la théorie du chaos déterministe, je pense que nous pouvons parler de modèles, mais dans un sens élargi, par exemple de modèles du type des modèles analogiques entre des systèmes homologues. Dans ce cas, tout repose alors sur la signification qu’on attribue à la notion d’analogie comme l’a relevé R. Thom (1988) car alors, rattachée à la notion de modèle, la notion d’analogie, souvent dépréciée, retrouve toute sa valeur : « une telle façon de définir le modèle permet de lui donner un meilleur statut et, en le fondant de plein droit sur l’analogie, permet à celle-ci d’échapper au rôle de traître de la comédie » (R. Perron 1991, p. 231).

Qu’en est-il des métaphores ? Pouvons-nous considérer que ces modèles venus de la physique sont uniquement des métaphores ? La notion de métaphore permettrait-elle de répondre aux objections des scientifiques et de satisfaire en même temps les psychanalystes dont on connaît les réserves – souvent justifiées – par rapport à tout rapprochement entre fonctionnement pychique et fonctionnement biologique ? G. Pragier et S. Faure-Pragier ont certes mis l’accent sur cette notion, puisqu’ils ont intitulé leur rapport « nouvelles métaphores », mais la notion de modèle et d’analogie n’en est pas moins présente lorsqu’ils proposent ces nouvelles théorie à la réflexion des psychanalyste en les appelant à la « simulation »: « Les modèles que nous proposent les sciences aujourd’hui, plutôt que de les discuter au niveau épistémologique, tentons de les faire travailler dans notre champ: faisons un moment ‘comme si’ certaines découvertes pouvaient s’appliquer au psychisme » (1990, p. 1396).

La psychanalyse fait souvent appel à la métaphores, qui réalise le transport de sens d’un signifié à un autre signifié pour une même signification, et la métaphore est surtout utilisée pour fournir une image et en faciliter la représentation. Mais la métaphore reste purement au niveau du langage, elle ne dit rien du fonctionnement sous-jacent que le concept de modèle implique. Le concept de modèle nous permet en effet de reconnaître des répétitions, d’en déduire des lois générales ainsi que des possibilités d’intervention, aussi bien en science qu’en psychanalyse. De sorte que considérer les comparaisons qui nous intéressent comme étant uniquement des images verbales me paraît les dépouiller d’une grande partie de leur valeur, écartant toute idée que les structures psychiques sont fondées sur le corporel, et que l’expérience psychanalytique quotidienne nous montre qu’il existe un va-et-vient constant entre le champ psychique et le champs corporel.

Pouvons-nous aller plus loin ? Nous avons envisagé que la notion de modèle analogique nous pouvait nous permettre de dépasser l’opposition radicale entre modèle scientifique « dur » et pure métaphore et qu’elle autorise des rapprochements entre des phénomènes se déroulant dans des champs différents. Mais dans le champ de la psychanalyse, ne disposons-nous pas déjà d’une notion équivalente à celle de modèle analogique ?

Pourrions-nous parler d’un étayage du psychisme sur le fonctionnement des systèmes complexes?

Pour rendre compte de l’articulation entre ces deux champs différents que sont le psychique, d’une part, et le biologique ainsi que le neuro-physiologique d’autre part, pouvons-nous faire appel ici à la notion psychanalytique d’étayage, dans un sens élargi? La notion d’étayage a été introduite par Freud pour rendre compte de la relation étroite qui existe entre la pulsion sexuelle et certaines fonctions corporelles. Ainsi, en ce qui concerne l’oralité, la satisfaction de la zone érogène chez le nourrisson est d’abord étroitement liée à la satisfaction du besoin de nourriture, « puis le besoin de répétition de la satisfaction sexuelle se sépare du besoin de nutrition » (fr. p. 105, S.E., 7, p. 182). Le concept d’étayage permet d’établir à la fois une opposition et une relation entre les pulsions sexuelles et les pulsions d’auto-conservation, comme le font remarquer Laplanche et Pontalis (1967): les pulsions d’auto-conservation sont prédéterminées par l’appareil somatique et se situent au niveau des fonctions et des besoins, tandis que les pulsions sexuelles s’en détachent secondairement pour devenir autonomes, tout en restant « étayées » sur les fonction corporelles.

Dans une perspective semblable, ne pourrions-nous pas élargir la notion d’étayage à des modèles de fonctionnement plus élémentaires que les fonctions biologiques corporelles liées aux zones érogènes, comme ceux que nous suggèrent les modèles venus de la théorie des systèmes complexes? Si les fonctions psychiques sont étayées sur des fonctions corporelles (orales, anales, etc), ces dernières ne sont-elles pas elles-même basées sur un fonctionnement neuro-physiologique, qui, à son tour, est sous-tendu par les lois physico-chimiques? Cette question a été évoquée par G. Pragier et S. Faure-Pragier qui ont souligné l’importance de l’ancrage du psychique sur le biologique tout en soulignant la distance qui les sépare: « Si le psychisme s’ancre sur le biologique, qui en est le support, il se situe néanmoins à un niveau d’organisation bien différent où s’effectue une mise en sens » (1990, p. 1419), et c’est par le biais de la simulation au sens scientifique du terme qu’ils ont tenté d’appliquer ces modèles à la clinique. Quant à M. G. Moran, il fait appel à la notion contemporaine d’interface, sans en développer les modalités (1991, p. 218). Dans l’état actuel de nos connaissances, nous en savons encore trop peu sur la manière dont le passage se produit du corporel au psychique et inversement, pour ne pas rester ouvert à des idées nouvelles propres à élargir notre compréhension de ces phénomènes. Mais avec la notion d’étayage ne disposons-nous pas déjà d’un concept psychanalytique qui, en l’élargissant, me paraîtrait compléter valablement celle de modèle analogique dont j’ai parlé plus haut ?

Quelle utilité pour la psychanalyse et pour le psychanalyste ?

Si la théorie des systèmes complexes en tant que modèle scientifique au sens strict du terme n’est pas transposable dans le champ spécifique de la psychanalyse, ces perpectives ouvrent néanmoins des voies nouvelles dans notre façon d’explorer le fonctionnement psychique qui vont bien au-delà de simples métaphores.

L’un des apports déterminants de ces nouvelles approches n’est-il pas déjà de changer notre

manière de penser notre travail de psychanalyste, en nous permettant de nous décentrer, c’est-à-dire de jeter un regard différent sur notre activité à partir d’une perspective différente, adoptant un autre « vertex », au sens de Bion? Le déterminisme causal et les systèmes linéaires qui ont longtemps dominé la pensée scientifique – et notamment Freud dans son « Esquisse pour une psychologie scientifique (1950a [1895]) – continuent à imprégner à notre insu nos modes de penser à l’heure actuelle. Aussi l’un des mérites essentiels des sciences contemporaines est d’ouvrir notre esprit à ces données nouvelles, comme l’ont souligné aussi bien G. Pragier et S. Faure-Pragier que M.G. Moran.

Ainsi, après avoir entendu G. Pragier et S. Faure-Pragier nous parler en 1990 des phénomènes de l’auto-organisation en biologie qui rendent compte de l’apparition du nouveau non prédictible, mais néanmoins compréhensible après-coup, j’ai modifié la qualité de mon attention flottante à l’écoute de mes patients. Cela m’a permis par exemple d’avoir davantage confiance que, au sein du désordre qui caractérise leurs association libres, finisse par surgir une organisation qui prenne sens dans mon esprit. Et les analogies liées aussi bien à l’auto-organisation qu’aux systèmes complexes m’ont parfois permis d’être moins impatient dans l’attente de l’émergence d’une signification qui tardait à venir.

Un autre apport non moins essentiel de la théorie des systèmes complexes est de nous permettre de réaliser que le psychisme humain est encore infiniment plus complexe que l’on ne l’imagine, et que l’approche des psychanalystes s’inscrit dans celle d’une tentative d’apporter une cohérence à cette complexité. De ce point de vue, rares sont ceux qui réalisent l’intensité du travail psychique qui s’effectue dans l’esprit du psychanalyste au cours d’une séance, travail psychique qui nécessite à la fois une grande liberté psychique pour capter la richesse associative, et une attention de tous les instants pour être à l’affût de l’émergence du sens, susceptible de surgir au moment où on l’attend le moins. C’est donc à juste titre que le fonctionnement les processus psychiques peut être qualifié d’ « hypercomplexe », selon l’expression de A. Green (1992).

Pour conclure, je crois important d’effectuer de tels rapprochements. Si je les propose à la réflexion, je le fais dans le même esprit que V. Spruill (1993), c’est-à-dire dans le but d’intéresser, et non de convaincre, et j’aimerais avoir ainsi intéressé non seulement les psychanalystes, mais également des non-psychanalystes et des scientifiques.

En ce qui concerne ces derniers, je pense qu’il peut être utile que des psychanalystes présentent leur façon de travailler avec leurs patients, en relevant des correspondances susceptibles de jeter un pont entre des disciplines différentes, ayant chacune leur champ propre. Si les psychanalystes ont beaucoup appris des scientifiques, ne serait-ce pas aussi au tour des scientifiques de se tourner parfois du côté des psychanalystes ? En cela je rejoins A. Green qui relevait judicieusement à l’intention d’un auditoire de scientifiques à Genève que « la vocation de la psychanalyse aujourd’hui ne consistera pas à l’aligner sur la neurobiologie ou les sciences physico-chimiques mais à faire communiquer ses modèles avec ceux de la pensée scientifique hypercomplexe; c’est-à-dire que, contrairement à toute attente, ce sera à la science de modifier sa vision du psychisme pour s’approcher du niveau de réalité traité par la psychanalyse » (1992, p. 2377). Certes la distance reste immense entre le champ de la réalité psychique d’une part, et le champ de la réalité biologique et physico-chimique d’autre part, distance que A. Green a suggérée en opposant « l’écoute d’une Partita de Bach » à « l’embrasement des assemblées de neurones » (ibid., 2377). Il n’en reste pas moins qu’en observant avec un esprit ouvert ces divers systèmes dynamiques, on peut y découvrir des similitudes troublantes, et j’espère que mes réflexions contribueront à rapprocher les points de vue, sans en effacer les différences.

Résumé

À la suite des découvertes qui ont montré que le désordre apparent des systèmes complexes décelait des structures organisatrices, le fonctionnement de tels systèmes a été qualifié de « chaotique » par les scientifiques, tandis que le terme d’aléatoire a désigné les systèmes en désordre. Dans cette contribution, j’ai tenté d’établir des rapprochements entre ces nouvelles données et certains aspects du fonctionnement des structures psychiques, telles qu’on les observe en psychanalyse. J’y ai relevé des analogies dont certaines sont inédites, tandis que d’autres constituent un approfondissement de celles déjà soulignées dans des travaux psychanalytiques antérieurs. Pour permettre au lecteur de comprendre ces analogies, je rappelle entre autres le rôle joué par les attracteurs étranges dans le fonctionnement « chaotique » des systèmes complexes, ainsi que les notions de transition entre états et de paramètre de contrôle. Cela me conduit à étudier la fonction d’attracteur étrange des fantasmes inconscients et d’en illustrer cliniquement la nature fractale. J’examine ensuite les transitions entre divers états des structures psychiques observées en psychanalyse, par exemple les transitions entre névrose narcissique et névrose de transfert, les transitions entre différents niveaux d’angoisse, ainsi que les oscillations entre position paranoïde-schizoïde et position dépressive. Bien que toute relation interpersonnelle implique une influence mutuelle, il existe deux conditions spécifiques où la relation intervient de manière déterminante dans les transitions au sein des structures psychiques et leurs transformations, jouant un rôle analogue au paramètre de contrôle: la relation de transfert et de contre-transfert, et la relation infantile précoce. Du point de vue méthodologique, l’auteur fait appel au concept de modèle analogique ainsi qu’à celui d’étayage pris dans un sens élargi, afin de rendre compte de l’articulation qui existe entre le champ physico-mathématique propre à la théorie du chaos déterministe d’une part, et le champ du psychisme propre à la psychanalyse d’autre part.


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L. Nottale

Laurent Nottale, physicien, directeur de recherche CNRS, développe sa théorie de la relativité d’échelle : « Il s’agit d’appliquer le principe de relativité, non seulement aux positions et au mouvement, mais aussi aux échelles d’observation. Une telle tentative mène naturellement à une extension de la géométrie spatio-temporelle, par l’introduction d’un espace-temps explicitement dépendant de l’échelle, c’est à dire fractal. »

1.

Leibniz, dans ses Principes de la nature et de la grâce posait au XVIIe siècle deux questions fondamentales:
“Pourquoi [y a t'il] plutôt quelque chose que rien ?    Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose.
De plus, supposé que des choses doivent exister, il faut qu’on puisse rendre raison pourquoi elles doivent exister ainsi, et non    autrement.”
On considère en général que la première question ne relève    pas du domaine de la physique, ni plus généralement des sciences, dont l’enjeu    premier serait précisément de répondre à la deuxième.
Pourtant, quelques décennies avant Leibniz, Galilée élucidait la nature du mouvement et posait dans un même élan le grand programme    de la philosophie naturelle (“les lois de la nature sont écrites en    langage mathématique” (voir {Ref.4}) qui allait devenir, sous l’impulsion de Descartes et Newton, ce que nous appelons aujourd’hui la    physique. Pour exprimer sa découverte de la relativité du mouvement inertiel,    Galilée écrivait dans le “Dialogue sur les deux grands systèmes du    monde”: “Le mouvement est mouvement et agit comme mouvement pour    autant qu’il est en rapport avec des choses qui en sont dépourvues. Pour toutes    les choses qui y participent, [] le mouvement est comme s’il n’était pas. [] Le    mouvement est comme rien”. Il érigea cette constatation en principe de    relativité du mouvement : “Posons donc comme principe [] que, quel que    soit le mouvement que l’on attribue à la terre, il est nécessaire que, pour    nous qui sommes les habitants d’icelle et par conséquent participants de celui    là, il reste parfaitement imperceptible et comme n’étant pas…”
Que devient dans ces conditions la première question de    Leibniz, appliquée à cette “chose” qu’est le mouvement ? Y a-t-il    vraiment quelque chose plutôt que rien ? Le mouvement, découvre Galilée, est    simultanément “rien” et “quelque chose” ! Voilà qu’une question primordiale, semblant relever de la seule philosophie (et pour    certains de la croyance religieuse) est mise à mal dans son énoncé même par la    découverte fondatrice de la physique moderne. Où se trouve le problème ? Il vient du fait que Leibniz ne s’interroge pas sur le sens des concepts    eux-mêmes, constitutifs de la question. L’existence ou la non-existence y sont    posés d’emblée comme antinomiques, dans le cadre de la logique du tiers exclu,    sans questionnement sur leur sens.
“Être ou ne pas être”, fera dire plus tard    Shakespeare à Hamlet, archétype de l’homme empêtré dans ses passions, enchaîné dans des alternatives apparemment sans issues. Mais Descartes est-il plus    avancé avec son “cogito ergo sum”, quand, sous prétexte    qu’existent des pensées, sans aucune analyse de la nature relative de leur    existence, il déduit qu’un “je” est. C’est mettre la charrue avant    les boeufs. Y a-t-il un “je” qui pense, ou simplement des pensées (et    des non-pensées !) elles mêmes n’existant que de manière relative, à partir    desquels le moi s’auto-construit {Ref. 1}? Où apparaissent les pensées, sinon dans un espace psychique transitionnel [1,2], relatif, dont l’essentiel est    inconscient et incroyablement plus vaste que le moi [3]. La relativité de la    position (énoncée au XVIè siècle par Giordano Bruno), de l’orientation, du    mouvement inertiel, puis du mouvement accéléré et de la gravitation dans la théorie généralisée d’Einstein démontrent s’il en était besoin qu’on ne peut    faire l’impasse sur une analyse du mode d’être, préalable à tout discours sur    l’être ou le non-être [4].
“Etre et ne pas être”: telle est la nature de la position, de l’orientation, du mouvement, de la gravitation… nous    révèlent les théories occidentales de la relativité. Telle est la nature de    toutes choses, ni existantes, ni non-existantes [6], (“la forme est vide,    le vide est forme”), enseignait Siddharta Gautama, celui qui fut appelé de    ce fait le Bouddha, “l’Eveillé”. La définition de la “vacuité”,    coeur de la sagesse bouddhiste, est l’”absence d’existence absolue” ou d’existence propre: c’est très exactement la définition de la relativité dans la science occidentale ! Nagarjuna écrivait ainsi, quinze siècles avant    Galilée, dans son Traité du Milieu {Ref. 2}: “l’agent de mouvement ne    se meut pas”, “le mouvement en cours ne s’arrête pas”, “le mouvement, son commencement et sa cessation sont analogues au    mouvement”, anticipant ainsi sur les deux découvertes galiléennes de    la nature du mouvement inertiel et de la relativité du mouvement et du repos.    Mais, comme il ne s’agissait pas alors de physique, mais de libération de la    souffrance, ce n’était là qu’une étape pour en arriver au vide d’existence    propre de l’agent lui-même: “l’agent de mouvement, le mouvement et le    lieu de mouvement n’existent pas [selon leur nature propre]“. Au final, c’est la réalisation de l’absence d’existence intrinsèque du je qui est    libératrice: “Lorsque est détruite l’idée du je et du mien relativement à l’interne et à l’externe, l’appropriation prend fin, et avec sa destruction,    [] la libération a lieu…”.
2.

Revenons à la physique, en rappelant brièvement les étapes    des différentes théories de la relativité, de Galilée à Einstein, tout en    insistant sur leur signification profonde {Ref. 3}.
Si l’on voulait résumer en un mot l’essence de la    relativité, on pourrait utiliser celui de projection. Ainsi la    compréhension de la relativité de l’orientation d’un corps peut servir de base à celle des étapes ultérieures, en particulier du mouvement. Considérons en    effet un corps tridimensionnel, comme par exemple un parallélépipède. Il est    clair qu’en général, nous verrons la plupart de ses différentes arêtes et faces    non pas sous leur longueur vraie, mais projetées et donc apparemment    contractées. Si l’une est face à nous, automatiquement celles qui lui sont    orthogonales “disparaissent”: leur longueur projetée devient nulle. Si nous tournons l’objet devant nous, ou, d’une manière équivalente, si nous    tournons autour de lui, la face “disparue” réapparaît. C’est grâce à notre expérience de la nature des rotations dans l’espace à trois dimensions    que nous comprenons ce qu’il en est: il n’y a pas eu réellement disparition et apparition, ce n’est pas de la magie, mais c’est seulement la nature relative    des trois coordonnées d’espace qui s’exprime. Peut-être le petit enfant croit-il que c’est magique lors de ses premiers jeux avec ses cubes, mais c’est    précisément ce jeu qui lui fait découvrir expérimentalement la relativité de la    position et de l’orientation. Ainsi dans l’espace euclidien à trois dimensions,    bien qu’une règle ait globalement une longueur invariante indépendante du    repère (donnée par la relation de Pythagore), les longueurs projetées sur trois    axes orthogonaux n’ont rien d’invariant et dépendent, elles, du repère. Si, pour    quelque raison, les changements de repère possibles étaient limités, un être    qui verrait toujours la règle par l’extrémité risquerait de se tromper    longtemps sur sa nature (c’est ainsi qu’a longtemps échappé à l’humanité la    nature de globe sphérique de la Lune, qui présente toujours la même face à la    Terre).
En ce qui concerne le mouvement, un effort supplémentaire    est nécessaire pour “sortir de la caverne”. Il s’agit de réaliser que passer du repos au mouvement n’est rien d’autre qu’effectuer une rotation dans    l’espace-temps. En effet, considérons un objet au repos dans un système de    coordonnées spatiotemporel (où le temps est tracé verticalement et l’espace    horizontalement). Dire qu’il est au repos relatif signifie que dans ce repère,    les coordonnées qui définissent sa position ne varient pas au cours du temps.    Mais le temps, lui s’écoule ! Sa “trajectoire” dans l’espace-temps    est donc une droite verticale. Mettons maintenant ce même corps en mouvement    uniforme: le temps s’écoule toujours, mais la coordonnée spatiale va aussi    varier régulièrement au cours du temps. Sa trajectoire spatiotemporelle devient    une droite inclinée, qui a tourné par rapport à celle représentant le repos. On    tient là l’essence de la théorie d’Einstein et Poincaré de la relativité du    mouvement. Il n’y a pas un espace et un temps séparé, mais un espace-temps à quatre dimensions, dont les trois dimensions spatiales et la dimension temporelle ne sont que des projections. Les longueurs des objets sembleront    alors se contracter dès que leur vitesse relative se rapproche de la vitesse de    la lumière (c’est à dire que l’angle de rotation s’accroît). Nous n’en avons    pas l’expérience directe, tout simplement parce nous demeurons limités, dans    notre expérience courante, à de toutes petites vitesses relatives (même les 100    km/s atteints par un vaisseau spatial ne représentent qu’1/3000è de la vitesse    de la lumière). Nous sommes dans la même situation par rapport à l’axe des    temps que par rapport à la Lune, ce qui la faisait confondre avec un disque    plat. Bien sûr, il y a aussi une différence essentielle avec les rotations dans    l’espace ordinaire à 3 dimensions: bien que temps et espace se combinent en un    authentique espace-temps, il n’ont pas pour autant le même statut dans cette    combinaison. Au lieu de s’ajouter dans la relation de Pythagore généralisée qui    les unit, ils se soustraient. Résultat: contrairement à ce qui se passe dans    l’espace, où l’on peut faire un tour complet, ceci est exclu dans    l’espace-temps. Les rotations spatiotemporelles sont limitées à 45° (ce qui    correspond à l’indépassabilité de la vitesse de la lumière). Ce point n’est pas    secondaire, car il assure la causalité, sépare le passé et le futur et interdit    de retourner dans son propre passé !
Dans ce cadre, la vitesse de la lumière n’est rien d’autre    que l’infini quadridimensionnel projeté dans le sous-espace tridimensionnel. Il s’agit simplement du point de fuite dans un effet de perspective. Si nous    regardons la photographie de deux rails de chemin de fer partant à l’infini, nous les voyons rejoindre apparemment leur point de fuite, et nous voyons les    traverses, que nous savons pourtant également espacées dans l’espace, se rapprocher les unes les autres de plus en plus sur la photographie tout en    restant en nombre infini. Si nous avançons le long des rails, aussi loin que    nous allions, et si nous reprenons une photo, nous reverrons exactement la même    chose, nous ne nous serons pas rapprochés de l’horizon. Il en est de même des    vitesses en relativité restreinte, qu’on peut ajouter sans fin sans jamais    s’approcher de la vitesse de la lumière, dont la nature est celle d’un tel    horizon.
Avec la compréhension de la relativité de la gravitation,    une nouvelle étape essentielle est franchie par Einstein. De même qu’un    observateur, entraîné dans le mouvement rectiligne uniforme d’un véhicule, ne sent pas ce mouvement, un observateur en chute libre dans un champ de    gravitation (c’est-à-dire en mouvement uniformément accéléré), ne sent plus son    propre poids. Autrement dit, pour lui la gravitation à disparu, il est en “apesanteur”. C’est ce qu’Einstein réalise en 1907, et qui le mène à poser le principe d’équivalence locale entre un champ de gravitation et un    champ d’accélération. C’est ainsi que la théorie d’Einstein est à la fois    théorie de la relativité généralisée du mouvement, puisqu’elle s’applique aussi    aux mouvements accélérés, et théorie relativiste de la gravitation.
La compréhension par Einstein et Poincaré de l’effet    d’induction électromagnétique comme effet de relativité restreinte du mouvement    avait anticipé sur cette découverte. En effet, on y voyait déjà un champ    magnétique apparaître ou disparaître du seul fait du changement de l’état de    mouvement relatif de l’observateur. Le point remarquable est que le même champ    magnétique apparaissait du fait de déplacer devant soi un fil électrique, mais    aussi de se déplacer de manière équivalente devant le fil sans y toucher. Voilà qui pouvait encore sembler magique. La solution au problème était l’existence    du champ électromagnétique dans sa globalité et, sachant qu’un mouvement est    une rotation dans l’espace-temps, l’annulation dans le repère au repos (qui    correspond à une certaine orientation relative dans l’espace-temps) de    certaines de ses composantes. (C’est un effet de l’espace-temps à quatre    dimensions similaire à celui du cube dans l’espace ordinaire à trois dimensions, globalement invariant, mais dont chaque face sera vue en    projection, certaines pouvant ainsi apparemment disparaître: on peut faire    disparaître la face aussi bien en tournant le cube qu’en tournant soi-même    autour du cube). Cependant, avec cette compréhension relativiste de l’induction électromagnétique, l’étape de la possibilité de disparition totale d’un champ    dans certains repères n’avait pas été franchie.
Un autre aspect essentiel de la relativité généralisée    d’Einstein concerne la géométrie de l’espace-temps. En relativité restreinte, espace et temps sont devenus relatifs, mais l’espace-temps pris globalement    reste absolu et non structuré: c’est un cadre rigide et vide. La relativité générale introduit un changement conceptuel majeur, anticipé par Leibniz et    Berkeley, mais qui n’avait jamais pu être construit explicitement:    l’espace-temps (le cadre, le contenant) devient souple, structuré (il possède    une propriété géométrique appelée courbure), dynamique, et mis en    correspondance avec son contenu (la matière et l’énergie) [2,5]. C’est là un    achèvement d’autant plus remarquable que l’espace-temps n’est en rien un “objet”, il n’est pas à la matière ce que la toile est à la peinture. C’est une abstraction transcendant les objets particuliers, puisqu’il est    défini par des relations géométriques entre les interdistances entre objets:    remplacer les objets-tests par d’autres ne change rien à ces relations, elles    demeurent même en leur absence (ce qui peut être éprouvé à l’aide de rayons    lumineux).
3.

Il s’agit là d’un changement de niveau très profond pour les    théories de la relativité, qui s’accompagne d’un accroissement équivalent de leur ambition explicative. C’est un champ universel, une force apparemment    irrépressible, qu’on croyait forcément existante, dont la théorie de la    relativité généralisée (du mouvement) établit qu’elle n’existe pas en soi, mais    seulement de manière relative. La gravitation existe dans un repère, mais pas    dans un autre: autrement dit son existence même résulte du changement de    repère. Un même corps, chutant vers le sol, est décrit dans le repère lié à la    Terre comme tombant, lié, entraîné, soumis à la force d’attraction newtonienne,    et simultanément décrit dans un repère accéléré qui suit sa chute comme    immobile, libre, n’étant soumis à aucune force ! Ainsi la triple correspondance    (relativité -vide d’existence absolue – liberté) s’exprime complètement dans la    théorie d’Einstein:
le mouvement accéléré ainsi que la gravitation, sont    relatifs au système de référence;
il existe un système, celui qui est entraîné avec le corps,    où la gravitation disparaît localement;
dans ce système, les lois du mouvement sont celles du    mouvement galiléen libre.
Pour paraphraser Galilée, la gravitation est comme rien, la    gravitation est comme si elle n’était pas. C’est le couple formé du corps    considéré et du système de référence qui est signifiant, c’est la relation    entre eux qui fait sens, l’”objet” seul ou le référentiel seul (qui    est toujours concrètement manifesté par un autre corps) sont non-sens.
Pour toutes les choses qui y participent, le mouvement est    comme s’il n’était pas, nous dit Galilée. Pour tous les corps entraînés dans    leur chute dans un champ de gravitation, la gravitation disparaît, nous dit    Einstein. Si nous voulons indiquer notre position sans faire référence à un    point de repère extérieur, nous n’indiquons rien: nous sommes là ou nous    sommes, ce qui est équivalent à partout et nulle part. Il en est de même si    nous voulons indiquer une orientation sans faire référence à une autre    direction. Autrement dit, la relativité mène au vide d’essence, à l’absence    d’existence propre : dans la chose, la chose disparaît; pour tout ce qui    participe d’une propriété, la propriété n’existe pas.
Il ne s’agit en aucun cas d’une vision nihiliste du monde,    bien au contraire. Il s’agit d’une analyse du mode d’être, menant à la    compréhension de l’absence d’existence absolue des diverses propriétés physiques constitutive des objets physiques, et donc, en dernier ressort, de    ces objets eux-mêmes. Ce n’est pas l’existence qui est mise en cause par les    conséquences philosophiques de la relativité: les phénomènes existent bel et    bien de manière relative, aucun doute là-dessus. Ils ont même mille milliards,    une infinité de types d’existence possible en rapport avec mille milliards, une    infinité de systèmes de référence possibles: nous nous croyons immobiles, alors    que nous ne sommes au repos que par rapport à la Terre, et que, simultanément,    véritablement, nous fonçons à 30 km/s autour du Soleil, à 250 km/s autour du    centre galactique, à 600 km/s par rapport aux galaxies lointaines, à des    vitesses proches de celle de la lumière par rapport à d’immenses masses éjectées par des radiogalaxies…
La croyance en une existence absolue est auto-bloquante.    Nier la nécessité de prendre en compte la référence dans la définition, la    description et la compréhension de quelque propriété que ce soit, crée des    murs, contre lesquels, malgré leur caractère illusoire, l’humanité vient se    fracasser régulièrement [4]. Ces murailles semblent protectrices, alors    qu’elles sont cause de souffrance. Le monde précopernicien, ayant un centre    absolu, avait aussi des bords, une sphère de cristal au delà de laquelle était    le néant. L’homme croyait vivre dans une bulle, et ne pouvait imaginer l’espace    sans borne. La révolution copernicienne, en décentrant d’abord la Terre,    conduisit très vite à la compréhension de l’absence de centre privilégié, donc    de bord, puis à celle de la multiplicité des mondes. Autre exemple: la    compréhension que la gravitation naît d’un changement de repère permet de    supprimer localement le champ de gravitation (en se plaçant dans le repère en    chute libre); mais inversement elle mène aussi à fabriquer n’importe quelle    gravité “artificielle” en se plaçant dans un repère accéléré. Le    monde réel, relatif, est infiniment plus riche de possibilités que le monde rêvé,    figé, absolu…
Ce vide d’existence propre n’est donc pas néant, mais    liberté, foisonnement du réel. Ce n’est pas pour rien si sa réalisation    profonde en ce qui nous concerne, nos pensées, notre moi, notre relation au    monde, est considérée dans la pratique bouddhiste comme libératrice {Réf 2}…
4.

Avec la relativité, Galilée, Huygens, Mach, Poincaré,    Einstein nous ont légué un principe premier, fondamental, unificateur et    fondateur, une méthode de diagnostic des disfonctionnements des théories    physiques à une époque donnée, un remède et un outil de compréhension et de    construction des théories futures. Qu’en est-il des problèmes non résolus de    notre époque ? Si le principe de relativité semble s’imposer comme principe    philosophique général s’appliquant à toute propriété existante, sa mise en    oeuvre explicite comme théorie physique de la relativité est une autre affaire.    Toutes les propriétés physiques essentielles permettant de définir les “objets” physiques ne relèvent pas encore d’une théorie de la relativité dans la physique standard, loin s’en faut. En particulier, les masses de repos    et les charges des particules élémentaires, et d’autres grandeurs “internes” qui les caractérisent, semblent exister indépendamment de    l’état relatif du système de coordonnées dans lequel on les mesure, si l’on    s’en tient à la définition classique de cet état.
C’est pour cette raison qu’une extension de la relativité a    vu le jour et est en cours de développement depuis une vingtaine d’années {cf.    Réf. 3}. Il s’agit d’appliquer le principe de relativité, non seulement aux    positions et au mouvement, mais aussi aux échelles d’observation. Une telle    tentative mène naturellement à une extension de la géométrie spatio-temporelle,    par l’introduction d’un espace-temps explicitement dépendant de l’échelle,    c’est à dire fractal. Alors que l’espace-temps einsteinien reste lisse aux    petites échelles, une telle géométrie est au contraire rugueuse, montrant des    structures imbriquées les unes dans les autres, accessibles à l’aide de    transformations de dilatation et contraction.
La description de l’espace-temps ne s’y réduit plus à un    ensemble relatif de points et d’instants et à leurs transformations. Elle se    complète par un espace des échelles qui joue un rôle essentiel en ce qu’il permet de lever un grand nombre de contradictions apparentes en physique. Deux    expériences faites dans le même système de référence (selon la définition    usuelle) peuvent donner des résultats totalement différents: le cas extrême    d’une telle situation est rencontré si, en un même lieu et dans les mêmes    conditions d’orientation et de mouvement relatif, l’expérience est faite aux échelles ordinaires, qui relèvent de la mécanique classique, ou à des échelles microscopiques demandant une description quantique. Ce sont alors tous les    concepts, les outils de description physico-mathématiques, la manière    d’interpréter les résultats, le type même de questions auxquelles on peut    répondre, qui changent d’un cas à l’autre, quand la physique standard actuelle    considère qu’il n’y a eu aucun changement de l’état du système de coordonnées.
La théorie de la relativité d’échelle consiste au contraire à redéfinir la résolution de l’appareil de mesure comme caractérisant l’état    d’échelle du système de référence. Un changement d’échelle devient alors bel et    bien un changement de référentiel. On passe spontanément du classique au    quantique par une transition (semblable à une transition de phase) qui prend    place dans l’espace des échelles.
Dans ce cadre, les propriétés quantiques peuvent se comprendre    comme manifestations de la fractalité de l’espace-temps, de même que les effets gravitationnels manifestent sa courbure. Mais cette fractalité n’est apparente    que sur certains intervalles d’échelle (sur les autres elle est dominée par les effets ordinaires du déplacement et du mouvement), si bien que le comportement    de type quantique n’apparaît qu’à certaines échelles: aux échelles microscopiques, comme vérifié depuis un siècle et, – c’est une des    propositions nouvelles de cette approche – aux échelles cosmologiques (où l’on observe de multiples structures gravitationnelles), ainsi que dans le    domaine des sciences de la vie (mais sous des formes différentes).
C’est un niveau plus profond de relativité-vacuité-liberté qui est réalisé là. Les équations fondamentales de la mécanique quantique    (Schrödinger, Klein-Gordon, Dirac) y sont démontrées comme équations des    géodésiques d’une variété fractale et non-dérivable. Autrement dit, on décrit    des chemins “libres” qui vont simplement au plus court, “tout    droit”, de leur point de vue local (de même qu’un cycliste n’a pas à tourner son guidon dans le virage relevé d’une piste cyclable: dans le repère    de la piste il va toujours tout droit, alors qu’un observateur extérieur voit    une rotation). Mais le caractère fractal de l’espace-temps fait que ces    trajectoires, localement libres, apparaissent dans un référentiel extérieur non    fractal comme structurées en échelles, en nombre infini et temporellement    irréversibles. Ces trois propriétés génèrent alors les effets quantiques, qui    se manifestent du fait du changement de repère.
Or, dans le domaine microscopique, il n’est pas nécessaire    d’introduire une “particule” qui suivrait ces géodésiques fractales.    Elles se suffisent à elles-mêmes, les différentes propriétés (masse, charge,    spin) de ce qu’on appelle improprement “particule” et “onde” émergeant de la géométrie même de l’espace-temps: on peut    identifier l’onde-particule aux géodésiques elles-mêmes. Ainsi les particules    s’auto-construisent dans le changement de repère; elles n’existent pas en soi    mais seulement de manière relative (à condition de se placer dans le double    cadre relativiste du mouvement et des échelles).
5.

Les perspectives sont immenses. L’abandon de la description    déterministe des trajectoires individuelles (impliquée de manière définitive    par la non-dérivabilité et la fractalité qui s’ensuit) est compensée par les    capacités uniques d’une telle approche à décrire des phénomènes d’auto    organisation et de morphogénèse. L’extraordinaire richesse de structures    internes possibles, imbriquées sans fin les unes dans les autres, d’un    espace-temps fractal, se traduit par des équations dont les solutions montrent    des formes multiples, qui ne décrivent pas des objets rigides, mais des structures probabilistes, stationnaires, transitoires et relatives. Le vide est    forme, la forme est vide…
Une première version de ce travail est parue dans : Penser les limites, Ecrits en l’honneur d’André Green, Ouvrage dirigé par C. Botella, Delachaux et Niestlé Paris 2002, pp. 157-165. Elle est ici complétée par des notes et références additionnelles du 01-05-03.

Avec tous nos remerciements à C. Botella et aux éditions Delachaux et Niestlé pour leur autorisation de parution de ce texte sur le site internet de la SPP.

Notes

[1] “La subdivision de l’inconscient est liée à la    tentative de se représenter l’appareil psychique à partir d’un certain nombre    d’instances ou de systèmes et rendre compte des relations qu’il entretiennent    entre eux dans un langage spatial”. S. Freud, “Sigmund Freud présenté par lui-même”, Gallimard (1925, trad. 1984)

[2] “La question de l’espace psychique interne va    dépendre des différents types de matériaux sur lesquels cette élaboration va    porter, et qui vont être renvoyés aux différentes parties qui constituent l’appareil psychique dans l’espace qui lui est propre et selon les    déterminations du cadre analytique.” André Green, “Les enjeux de la psychanalyse à l’aube du XXIe siècle

[3] “…personne ne comprend rien à ce dont on parle,    précisément parce que nous sommes fabriqués pour ne rien comprendre au    psychisme (surtout inconscient) et que seule la nécessité, c’est-à-dire la    souffrance, nous oblige à nous interroger à ce sujet.” “…qu’est-ce qui fait que, vraiment, il y a de l’inacceptable dans la psychanalyse ?    …l’inconscient dont on sait qu’il fait du Moi quelqu’un qui n’est pas maître    dans sa propre maison.” André Green (Ibid.)

[4] “Freud affirme, dans son article sur la Négation, qu’il existe deux sortes de jugements : le jugement d’attribution et le    jugement d’existence. Le jugement d’attribution doit décider si une chose est bonne ou mauvaise, et donc s’il faut la prendre en soi ou l’expulser hors de    soi : le jugement d’existence consiste, lui, à se demander si une chose qui    existe dans l’esprit existe aussi dans la réalité ou pas. Or il renverse l’ordre d’apparition de ces deux jugements : le coup de force fut de faire passer le    jugement d’existence après le jugement d’attribution, alors que toute la philosophie fait passer en premier le jugement d’existence. Lorsque celle-ci    change de cap avec Hegel puis Nietzsche et la suite, elle ne poursuit sa tâche    qu’en cherchant à ignorer l’inconscient dans notre approche de la réalité. La réalité, lorsqu’il s’agit de phénomènes humains, est l’idée la plus    indéterminée qui soit car, très souvent, la réalité apparaît comme celle que je    cherche à imposer. Ça porte un nom de nos jours : ça s’appelle la pensée    unique.” André Green (Ibid.)

[5] “…Envisager l’analyse personnelle comme un    processus très long. Pour quoi faire ? Et bien, pour comprendre le sens du    cadre, c’est-à-dire comprendre que la situation dans laquelle l’analysant était    au départ est une condition de possibilité de l’accomplissement de    l’analyse.” “Ce qui est important, c’est qu’il puisse transporter son    cadre dans sa tête avec lui. Car, autrement, il sera soumis à tous les    compromis, toutes les déformations hors cadre.” André Green (Ibid.)

[6] (Note additionnelle) Nagarjuna passe du dilemme au    tétralemme: au lieu d’être ou de ne pas être, une chose peut être, ne pas être, être et ne pas être, ou ni être ni ne pas être. Qu’en est-il d’une propriété physique comme le mouvement ? Peut-on dire qu’il y ait une existence propre du    mouvement d’un corps ? C’est impossible, car un objet donné, au même moment et    dans les mêmes circonstances, est au repos par rapport à certains repères et en    mouvement par rapport à d’autres: il y a mouvement et non-mouvement    simultanément (relativement à des références différentes). Mais si l’on prétend    qu’il y a mouvement, on trouvera toujours un repère dans lequel le corps est au    repos; si l’on affirme qu’il y a repos, on peut trouver une infinité de repères    relativement auxquels le corps se meut: de ce point de vue universel où l’on    considère tous les repères possibles, il n’y a ni mouvement, ni non-mouvement.

Références

{1} P. Timar et L. Nottale, en préparation; P. Timar, “La transitionalité de l’espace-temps psychique”, à paraître.

{2} Nagarjuna, “Traité du Milieu” (Seuil, 1995), trad. G. Driessens, Chap. 2 (Analyse du mouvement), Chap. 18 (Analyse du je et    des phénomènes).

{3} L. Nottale, La relativité dans tous ses états (Hachette,    1998 et Pluriel, 2000)

{4} Ch. Alunni, Codex Naturae et Libro della Natura chez    Campanella et Galilée, Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, Série    III, Vol. XII,1 (1982)

 

Pierre Timar

À partir des travaux de L. Nottale, Pierre Timar propose une réflexion psychanalytique pour mettre en évidence la convergence avec la physique « l’approche du psychisme est d’essayer de comprendre le mouvement psychique comme si on était ” porté ” par lui et non pas “vu” de l’extérieur, autrement dit dans un système de référence transféro-contretransférentiel et non pas à travers une grille de lecture psychologique c’est à dire un point de vue extérieur. Il s’avère que la position relativiste de Nottale est d’étudier les systèmes de l’intérieur : qu’est-ce qu’on voit quand on est comme une particule dans un fractal ? »

Pourquoi écrire quelque chose de nouveau alors que tant de travaux sont déjà publiés? Quelque chose de suffisamment nouveau pour que cela vaille la peine d’être transmis. La simple compilation des écrits des autres est un travail préparatoire personnellement intéressant mais c’est tout. La mise en perspective, le dévoilement de la consistance interne des écrits des autres, c’est déjà mieux. La mise en évidence de la convergence de différentes disciplines est un pas de plus.

Expliquer la convergence serait parfait.

1) Tout d’abord: la rencontre de la relativité d’échelle

En septembre 1995 a paru un article de Laurent Nottale : “la relativité d’échelle” dans la revue “Pour la science”[1] . Il s’agit d’une généralisation aux changements d’échelle de la relativité d’Einstein par la géométrie fractale[2] qui permet de fonder sur des principes premiers et de comprendre la mécanique quantique et plus largement s’applique sous une forme nouvelle à la structuration des systèmes macroscopiques comme par exemple les systèmes planétaires.

L’intuition s’est imposée que quelque chose de commun nous reliait, comme s’il y avait une similitude dans l’approche de notre objet d’étude spécifique du monde physique et du monde psychique.

Après coup et pour simplifier à l’extrême, cette intuition pourrait se résumer à : l’approche du psychisme est d’essayer de comprendre le mouvement psychique comme si on était ” porté ” par lui et non pas “vu” de l’extérieur, autrement dit dans un système de référence transféro-contretransférentiel et non pas à travers une grille de lecture psychologique c’est à dire un point de vue extérieur.

Il s’avère que la position relativiste de Nottale est d’étudier les systèmes de l’intérieur : qu’est-ce qu’on voit quand on est comme une particule dans un fractal[3]? Comme Einstein s’était interrogé : qu’est-ce qu’on voit quand on est sur un rayon de lumière ou entraîné en chute libre dans un champ de gravitation?

La géométrie est courbe[4] pour Einstein, fractale[5] de surcroît pour Nottale mais pour la particule tout se ramène à une réponse commune qui est: “ça va tout droit”

Il s’agit ici d’exposer que contrairement aux “vieilles habitudes” qui laissent à penser que le champ psychanalytique va puiser dans les sciences que l’usage a qualifié de “dures”, il (m’)a semblé que la créativité novatrice des théoriciens scientifiques a pour source leur capacité de penser “au plus près” de leur objet d’étude comme nous tentons de le faire dans notre position d’analyste en séance c’est à dire dans la triangulation de l’expérience analytique avec ses deux pôles intrapsychique et intersubjectif (constitutifs du point de vue transféro-contretransférentiel) et la théorie métapsychologique personnelle de l’analyste.

Mais en allant plus loin est -il vraiment surprenant de constater cette similitude entre une théorisation aussi profonde du monde réel et une théorisation du psychisme qui pense la théorie du monde ? L’envie de dire que cette similitude serait un indice de validité est forte.

Il faut rappeler que Freud avait dit dans les dernières pages de “l’avenir d’une illusion” que “le problème de la nature de l’univers considérée indépendamment de notre appareil de perception psychique est une abstraction vide, dénuée d’intérêt pratique.”

Mes présupposés théoriques métapsychologiques sont freudiens et dans mon activité clinique je ne peux travailler sans le concept de pulsion. Pulsion de vie et pulsion de mort.

Le modèle de référence est la liaison et la déliaison, la fonction objectalisante et la fonction désobjectalisante de André Green. Mais je dois dire que je n’avais jamais pu me représenter l’intrication pulsion de vie – pulsion de mort.

J’ai tenté (en fait, je me suis amusé à essayer) de reconstruire un point de vue métapsychologique économique à partir de la définition de la pulsion: concept limite qui impose un travail au psychisme du fait de son lien au somatique.

En décondensant l’idée de travail nous avons remarqué qu’il y avait contenu implicitement le temps, l’espace et l’énergie. La notion de mouvement est représentable mais alors on spatialise le temps sans y prêter attention comme quand on trace une trajectoire.

Si l’on pose explicitement l’hypothèse d’un espace-temps psychique et l’hypothèse de l’énergie psychique, on peut alors se figurer les mouvements psychiques comme des trajectoires pulsionnelles ou mieux comme des flux d’énergie psychique.

Soit il y a écoulement entre deux lieux (d’investissement) et on a une alors une représentation dynamique de la liaison en forme de réseau auto-organisé; soit il y a stase dans une zone et alors il y a changement du régime de fonctionnement en attraction (comme une attraction gravitationnelle). Tout flux passant “trop” près sera attiré.

Les conséquences en sont : la déviation ou l’interruption du réseau dynamique et c’est une représentation de la déliaison.

Il ne faut pas se méprendre en concevant l’espace-temps psychique comme ayant une géométrie classique. La transposition du modèle de Nottale apporte une géométrie dont les structures apparentes sont fonctions de la résolution à laquelle on les étudie (l’espace des échelles) et donc différentes à chaque échelle. Pour simplifier à l’extrême: l’espace-temps est donc toujours plus complexe si on se “rapproche” d’un objet. On peut illustrer cela en terme d’anfractuosités qui se dévoilent là où on percevait un objet “lisse” (définition des fractales par Mandelbrot).

Il faut maintenant revenir sur le rapprochement liaison/déliaison, écoulement/stase. C’est un pont vers la question de l’homéostasie nécessaire au vivant. Le travail du psychisme est de faire s’écouler l’énergie entrante rythmiquement ou “catastrophiquement” (au sens des catastrophes de René Thom i.e.: une discontinuité sur un fond de continuité) en restant le plus éloigné possible d’une situation de stase. J’ai eu l’idée que ce travail était similaire à celui de la fonction du placenta. Le préconscient vient-il en prendre le relais?

Prenons l’exemple du rapport de la faim et de la glycémie. Après la naissance, la perfusion continue cesse et le nouveau-né se trouve de façon inconnue soumis à une rupture de continuité. Il entre dans un nouveau système de rythme.

La fonction maternelle va être de suppléer pour partie à la fonction placentaire en allaitant suffisamment vite l’enfant, et en nommant “la faim”, “la soif”, “le bien-manger” etc. Pour partie seulement car le travail pulsionnel lié à la chute de la glycémie va devoir être aussi assumé de façon contemporaine par le psychisme du bébé.

L’expérience de la tétée est préparée par l’expérience intra utérine de la succion du pouce. L’investissement de l’expérience de la succion à visée nutritionnelle me semble être configurée par la coïncidence entre la satisfaction corporelle du besoin (normalisation retrouvée de la glycémie) et la stimulation érogène buccale (préalablement expérimentée).

Sont ajoutés le holding maternel dans sa double qualité physique et psychique et le déclin du travail pulsionnel intrapsychique.

Je pense que c’est le déroulement contemporain de l’expérience psychique de la mise en tension (afflux d’énergie) puis de la chute de cette tension et de l’expérience de la baisse de la glycémie puis de sa normalisation qui instaure la possibilité ultérieure de la classique réalisation hallucinatoire du désir par réinvestissement de l’expérience. C’est à dire que le réseau d’écoulement d’énergie pourra temporairement diminuer la mise en tension par la mise en mouvement intrapsychique de l’investissement (écoulement d’énergie libidinale vers l’”objet-expérience” de succion).

Le modèle met donc en relation le psychisme du bébé et son corps, le corps du bébé et le corps de sa mère, le corps de la mère et son psychisme et le psychisme du bébé et celui de sa mère. Il y aurait là une première matrice des opérations de métaphorisation.

Quand il n’y a pas mise en place de ce relais il va se produire une stase dont l’effet va être un remaniement local de l’espace-temps psychique dont la persistance va induire la nécessité de réinvestir de novo l’”objet-expérience” de succion.

Je me représente ainsi la constitution d’une zone clivée de l’espace-temps psychique en ce sens qu’elle ne permet pas la circulation de la libido dans le reste de l’espace-temps psychique. Je dirais que c’est une figuration de la constitution du bon et du mauvais objet ayant bien la même source pulsionnelle.

Au temps suivant la pulsion va avoir tendance à reprendre les mêmes circuits.

On retrouvera là une interprétation personnelle de diverses théories précédentes de Freud et Winnicott (pour celles qui me sont les plus conscientes).

La décussation décrite par Green (Narcissisme de vie, narcissisme de mort p.119) me semble représenter le modèle du mouvement psychique de base que l’on retrouve à plus grande échelle dans la triangulation odipienne ou plus largement dans la triangulation généralisée à tiers substituable de Green (le langage dans la psychanalyse). Ce qui est mis en évidence c’est la hiérarchisation de type fractale du modèle intrapsychique. Ainsi la fonction objectalisante (Green) est mise en correspondance avec le processus d’écoulement ou de décroissance de la stase par succession de décussations.

La fonction désobjectalisante (Green) correspond à la capture par contiguïté des investissements réalisant soit un court-circuit du système de décussations soit un remaniement total sous un régime d’attraction. Le remaniement peut-être figuré comme une division spatiale avec un secteur exclu centré sur un attracteur.

La clinique montre souvent que c’est à partir d’une petite variation sur un thème répétitif plutôt qu’après une interprétation qu’on attendrait mutative qu’un remaniement psychique important apparaît.

Freud peut-être relu avec une nouvelle attention; ainsi par exemple, dans “Le refoulement”, une description des petites variations qui conduisent à l’idéal ou à l’horreur, avec une même source pulsionnelle, m’a frappée. A la lecture de ce passage, Nottale a reconnu: “c’est le modèle de Lorenz à attracteur bilobé” (de haute sensibilité sue les conditions initiales, c’est à dire de chaos dynamique)! Il me semble que la description que Green donne de la décussation est similaire. La décussation fait que les investissements passent d’un objet attracteur à un autre.

C’est un comportement chaotique du type de l’attracteur de Lorenz qui d’ailleurs est une formalisation des lois de l’hydrodynamique appliquées à un modèle simplifié d’atmosphère.

Attracteur bilobé: il y a oscillation entre les deux pôles d’attraction

Tout se passe comme si la lutte contre la stase énergétique nécessitait un mode d’écoulement particulier qui semble universel au sens de l’universalité de type 3 (similarité des processus et non seulement des apparences) décrite par Bernard Sapoval in “universalité et fractales”. Par exemple[6], il montre que le processus sous-jacent à la percolation du café se retrouve dans l’extension des feux de forêt!

Autre point remarquable : dans sa théorisation Nottale trouve que l’espace-temps fractal apparaît comme borné par une limite inférieure connaissable (l’échelle de résolution minimale identifiée à la longueur de Planck) mais non atteignable (il faudrait l’énergie de tout l’univers) et une limite supérieure connaissable mais non atteignable car c’est l’équivalent d’un horizon au sens de point de fuite dans un effet de perspective; c’est un infini qui nous apparaît à distance finie du fait d”un effet de projection, ce qui est l’essence de la relativité..

En situation analytique, l’écoulement de l’énergie pulsionnelle serait favorisée par le travail du préconscient mis en sollicitation par la règle fondamentale. Il va donc y avoir récupération par ce système de tout ou partie de ce qui habituellement trouve d’autres voies (dans l’action directe par exemple) et surtout de ce qui ne trouve pas d’autre voie. En effet, ce qui reste habituellement dans le secteur Inconscient va être reconnecté.

Il est nécessaire de penser ces représentations schématiques comme des représentations dynamiques et non pas comme une arborescence de canaux. Il s’agit de l’équivalent d’un diagramme de phase qui représente les vitesses et non la trajectoire elle-même.

On prend (crée) une bifurcation quand on échappe à l’objet. Cela demande une reprise narcissique des investissements qu’il faudra écouler dans de nouvelles voies i.e. en investissant de nouvelles configurations objectales, remaniement mosaïque d’objets partiels ayant favorisé une introjection et d’objets totaux idéalisés, cautions de l’introjection. Cet état nécessite une régression suffisante (ou fonctionnelle) plus ou moins vécue sur le mode dépressif ou paranoïde selon la disponibilité des objets internes et leur qualité introjective.

Le problème du non-recouvrement de la première et de la seconde topique freudienne viendrait de la localisation implicite du descripteur du côté du conscient. Ne serait-ce que quand on énonce “tout se passe comme si: ..”.

Il faudrait arriver à des énoncés de type relativiste (au sens du principe de relativité et non du “relativisme”) où seule apparaîtrait la relation. C’est l’intérêt de formulation théorique de type fonction objectalisante pour évoquer la liaison, l’éros. (et de la fonction désobjectalisante symétriquement). Ce qui induit les formulations classiques est la construction insatisfaisante du concept perception-conscience qui axiomatise du côté d’un moi primordial sur le mode du conscient adulte disposant de l’après coup et des distorsions de la secondarisation qui visent à rétablir le sentiment de continuité qui est l’assiette du savoir être soi. L’ego, illusion complexe qui intègre l’hétérogène semble nécessiter de la non-discontinuité. Alors que toute expérience contredit cette hypothèse si on se place dans une perspective élémentaire : nous sommes seuls et sans possibilité d’atteindre ni notre corps propre, ni notre propre psychisme (et encore moins celui des autres) dans nos états de conscience habituels, nous en interpolons une certaine connaissance. Il est habituel d’identifier ces résultats interpolés (et extrapolés) et la perception comme étant une expérience réelle.

La conception de la perception-conscience est cohérente avec la conception de la pulsion comme concept limite (ou plutôt mise en évidence de la nécessité d’expliciter la distinction du corps (processus psychique érotique) et du soma (processus de matière organique vivante)) . Mais là où il est posé que la pulsion est une axiomatique fondamentale théorique sans équivoque, l’expérience commune de sa propre réalité psychique tend à annuler la distinction entre la perception par le soma et son évocation psychique (en reprenant ce terme dans la terminologie électroencéphalographique de potentiel évoqué).

2) “Un peu de clinique?” ou “Mais qu’est-ce que cela (la transitionnalité de l’espace psychique) a à voir avec la relativité d’échelle?”

La première topique: inconscient/préconscient /conscient.
La seconde topique: Moi/ ça/surmoi
Leur articulation dans le schéma de la double limite (Green)

Développons un peu plus:

Le ça: réservoir des pulsions. Ce serait le lieu psychique profond de l’articulation corps-esprit.

Le Moi recouvre le conscient, préconscient, inconscient (par exemple, le conscient est une qualité psychique de ce qui s’y manifeste. C’est ainsi que Freud passe de la première à la seconde topique.). C’est le lieu des transformations des affects et des représentations. Il est donc une instance auto organisée par ce qui s’y manifeste. Il est instable et vise à un équilibre homéostatique.

Le Surmoi: système régulateur qui fait un pont de court-circuit contre-réactionné “au-dessus” du préconscient. Il modifie les qualités de l’objet vis à vis de la pulsion qui le révèle. Il régule l’accessibilité de l’objet par la pulsion traversant le Moi selon la chaîne d’Eros (Green). Il rend compte du cadre en donnant la mesure acceptable par l’état du Moi. Tout se passe comme si une triangulation des relations se mettait en place entre le flux pulsionnel révélé par l’objet et le surmoi mis en tension par ce flux. Le Surmoi est bien en ce sens économique l’héritier du complexe d’Œdipe. Il y a compétition sur les investissements qui semblent pris à l’objet par le Surmoi lequel peut réinvestir autrement l’objet en inversant même la valence de celui-ci qui passe de désirable à repoussant etc..

Le Surmoi peut donc créer des situations de décharges selon un rythme psychique indépendant des besoins ou réalités somatiques. La désorganisation du réseau en circuit long par un “trop” fort flux induit la mise en tension du système de régulation qui tend à évacuer en circuit court (court circuit du pré conscient) pour rétablir le réseau en circuit long; en piégeant localement la charge, en empêchant de penser le malaise perçu comme angoisse (c’est le substrat des différents types de travail du négatif), en ouvrant la voie à la répression, le refoulement, le clivage, la projection, l’évacuation, le passage à l’acte dans le corps ou l’extérieur.

La mise en présence de deux corps-esprits ouvre le champ intersubjectif dans lequel va s’établir différentes formes de relations plus ou moins différenciées; à un niveau plus profond, ces relations seront elles-même reliées. Un gradient d’indifférenciation va de la relation de communication (langagière verbale et non verbale) à la relation d’induction, (l’état interne de l’un est orienté par celui de l’autre) et à la relation non duelle profonde où il y a indiscernabilité d’appartenance Moi ou non Moi de la source.

Cela reposerait pour une part sur ce qu’au niveau le plus profond, celui du représentant psychique de la pulsion, mixte inséparé d’affect et de représentation, “toute distinction entre les informations issues du monde d’une part et celles nées du corps d’autre part ne peut avoir lieu et à fortiori toute idée de séparation avec l’objet.” (Green)

La transitionnalité est une qualité de l’espace psychique. Cette qualité rend compte de la potentialité de jeu (Winnicott). Le jeu est une activité fragile qui nécessite un cadre suffisamment stable, au moins un espace psychique dans lequel les destins de la pulsionalité ne se dégradent pas trop en excitation déqualifiée et désorganisante. Un objet de qualité transitionnelle va pouvoir y apparaître.

L’extension construite de ce domaine de non-dualité fondamentale trouve ses formes de plus en plus élaborées dans la conception du transitionnel par Winnicott. L’objet est et n’est pas Moi. (c.f. Nottale “être et ne pas être” in Penser les limites : écrits en l’honneur d’André Green, Editions Delachaux Et Niestle)

De la source à l’objet il y a émergence, morphogenèse qui conserve à différentes échelles les propriétés de non-dualité. C’est dans cet espace que peut apparaître le jeu, l’art, la créativité. Ce qui émerge dans une relation de qualité transitionnelle est l’expérience de l’amour.

En situation psychanalytique, le psychanalyste qui a posé le cadre des séances met son appareil psychique dans un état particulier “sans mémoire, sans désir, page blanche” (Bion) qui le dispose à percevoir toute émergence de mouvement pulsionnel quelle qu’en soit sa forme le long de la chaîne. Il vise ainsi à approcher le plus possible un état d’harmonisation intérieure qui lui permettra d’admettre en lui toute production venant de l’analysant, s’en faisant le destinataire transitionnel. C’est ainsi que l’observation recueillie par son attention particulière pourra donner lieu à son interprétation (Bion). Celle-ci doit conserver une qualité transitionnelle de trouvé-créé (Winnicott) dont la valeur se manifestera par la mise en route de nouvelles associations et/ou par un remaniement mutatif plus profond chez l’analysant signant par là que le jeu est en cours.

Les progrès dans une cure sont marqués par l’installation de la capacité à jouer seul. Cette capacité signifie la conservation d’une qualité transitionnelle intrapsychique. On opposera celle-ci à la qualité traumatique qui fait corps étranger interne et interdit toute remise en jeu véritable. Le traumatique se manifeste par la compulsion de répétition dont l’épuisement (à mort) est à la fois la visée destructrice et la conséquence.

Il se pourrait qu’une bonne part de la pathologie mentale que l’on repère habituellement sous l”angle de la défaillance des fonctions du Moi soit en fait la résultante de ses défaillances défensives, mises en sur-régime et de l’incompréhension terrifiée de ce qui se dévoile par la levée des filtres du Moi : la non-dualité fondamentale vécue comme une menace traumatique (à la fois interne et externe)?

Par exemple: une patiente se représente, avec angoisse, toute seule dans un espace sans rien. Puis elle voit une sorte de piste de cirque ronde où devrait se tenir son père. Elle se lève, à la fois dans un mouvement agi vers son père et pour échapper à l’angoisse de sa vision du vide. Elle comprendra que ce vide est un espace potentiel et non pas un néant et que ses représentations y apparaissent.

“Je ne peux quand même pas y prendre sa place?”

Cette négation interrogative a ouvert une chaîne d’associations sur sa relation à son père et sa mère et non plus seulement à des plaintes, des récits d’abandons, de maltraitances etc.

La prise de conscience de cet espace psychique comme espace potentiel, dans lequel les événements psychiques se déploient et non pas d’un néant (car potentiel renvoie à non manifeste), est un élément cliniquement remarquable par ses conséquences en terme de diminution des résistances défensives à la prise de connaissance du processus associatif et à l’introjection des résultats de son observation. La nécessité des interventions interprétatives et des interprétations de l’analyste diminue d’autant et le travail se fait dans une liberté de jeu. Le transfert est alors non pas seulement une répétition actualisée mais devient partie co-constituante d’une création relative à deux où la projection n’a plus de place prépondérante puisque la multi-dimensionalité l’efface tout en dévoilant d’autres formes de relation. C’est l’indice qu’ un espace psychique interne de qualité transitionnelle s’est installé chez le patient. Son maintien dépend moins qu’au début de la cure de la qualité du holding de l’analyste.

Le déploiement d’un espace (transitionnel) interne chez l’analyste va permettre ainsi l’établissement d’un espace transitionnel (intersubjectif) et ainsi chez le patient un espace interne de qualité transitionnelle analytique.

Aussi, il s’agit de ne pas répéter les carences parentales du passé infantile (c’est être insuffisamment bon et insuffisamment mauvais) car la menace de la répétition traumatique se tient toujours en embuscade : le jeu ne doit pas être envahi par la pulsionalité de l’analyste. Toute tentative de “récupérer” narcissiquement “la mise” se solde par une fermeture et un rebond d’angoisse lié à la désorganisation brutale de cet espace. Cette désorganisation va chercher une issue expulsive ou projective. Les manifestations seront selon les possibilités de l’analysant plus ou moins liées dans la symbolisation mais toujours avec des effets destructeurs. Ce qu’il ne faudra pas projectivement interpréter comme l’expression d’une réaction négative mais comme le résultat même de la carence de l’analyste: par excès de satisfaction personnelle (mauvais gagnant) ou par excès d’excitation (vivement qu’on rejoue). La neutralité ici convoquée est une justesse tonale et dynamique et repose sur l’analyse du contre transfert. Ceci doit d’abord permettre de ne pas soi-même attaquer le cadre analytique.

Le cadre détermine un champ dans lequel il peut émerger des choses. Si le cadre est adéquat (déterminant un espace de qualité transitionnelle), il peut émerger du nouveau (de l’inconnu). Une société à ses différentes échelles (institution, groupe, relation analytique, etc.) accompli sa fonction si elle permet à du nouveau d’émerger dans le cadre dont elle est l’instaurateur et le garant. Elle est ainsi sous une contrainte double: laisser émerger et savoir contenir afin de ne pas être détruite ni détruire et accepter de modifier le cadre pour suivre les modifications du champ corrélatives à l’apparition du nouveau.

Comme nous l’avons vu dans la représentation dérivée de la double limite il est possible de concevoir en “relation” de l’intrapsychique et de l’intersubjectif dans une continuité qualitative (propriété transitionnelle) sans pour cela identifier une structure à une autre mais en les reliant dynamiquement.

La triangulation apparaît comme solution permettant de sortir du couple sujet-objet, source de stase car ne générant pas du nouveau, pour le triplet sujet-objet-autre de l’objet (Green), ses propriétés portent la possibilité de la transitionnalité et sa potentialité créative.

Bifurcation

Analogiquement cette géométrie dont l’invariant serait la bifurcation se retrouve chez Green à différents niveaux descriptifs: dans sa vision de l’énergie liée en réseau (la métabiologie), la décussation (NVNM), la triangulation généralisée à tiers substituable (le langage dans la psychanalyse), l’exposé du discours associatif en réseau réverbérant (position phobique centrale).

C’est en trouvant une similitude entre la décussation et la triangulation que l’hypothèse s’est présentée qu’il y avait là un rapport d’échelle.

Voilà une perspective de convergence avec la relativité d’échelle.

La représentation issue de cette idée est[7]:

“La géométrie de l’espace psychique agirait comme un potentiel. En Relativité Générale, on retrouve le potentiel newtonien comme approximation des “potentiels de métrique” qui sont de nature géométrique. En Relativité d’Échelle, les effets quantiques se déduisent de la fractalité et la non-différentiabilité de l’Espace Temps, dont la description géométrique peut ensuite se ramener de manière approchée à l’introduction d’un nouveau potentiel. Cela nous ramène à nos tentatives de potentiel psychique, qui se trouveront justifiées dès l’origine; mais ici on a d’emblée une description en terme d’Espace Temps courbe et fractal, avec des puits, des déformations, des obstacles et des trous, des structures à toutes les échelles, qui se traduiront par des trajectoires psychiques attractives ou répulsives, mais aussi erratiques, et dans des cas extrêmes piégées dans des orbites fermées avec en plus des fluctuations incontrôlables”

Pour finir, répétons avec quelques variations:

J’ai eu (ma version de) cette représentation en septembre 1995 en réaction à la lecture d’un article de présentation de la relativité d’échelle par Laurent Nottale. A partir de la définition de la pulsion, concept limite qui rend compte de la mesure (je souligne parce que c’est systématiquement élidé dans les citations, y compris par moi-même, voir plus haut) du travail imposé au psychisme du fait de son lien au somatique, il a été tenté de reconstruire un point de vue métapsychologique en relation avec de ces nouvelles métaphores.

La mesure nous met directement dans une problématique de rapports et donc d’échelle. Il s’agit en effet de rapports entre des semblables. Il est nécessaire de comprendre qu’une mesure est un rapport et non une valeur absolue.

Pour éclairer cela : on va mesurer un objet avec un autre objet de taille suffisamment proche pour que le résultat soit mentalisable aisément pour des opérations successives.

Exemple de rapport: une feuille de papier de format A4 mesure 21 fois un centimètre par 29,7 fois un centimètre lequel est un centième d’un bout de quelque chose dont il a été convenu de sa longueur qu’elle soit regardée comme un mètre (de façon désexualisée bien sûr! C’est un processus d’idéalisation). Le mètre est selon Le Robert d’abord défini par rapport à la longueur du méridien (dix millionième partie du quart), a été concrétisé par un étalon en 1799; depuis 1983, il est défini à partir de la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière en 1/299 792 458 de seconde laquelle est la soixantième partie de la minute; unité fondamentale de temps égale à 1/86184 de jour sidéral, définie à partir de la période d’une radiation du césium 133. on comprend ainsi qu’elle est la durée de 9 192 631 770 périodes de la radiation correspondant à la transition (passage d’un électron d’un niveau d’énergie quantifiée (se dit d’une grandeur physique qui ne peut prendre que certaines valeurs, caractérisées par des nombres entiers multiples d’une valeur discrète, le quantum) à un autre) entre les deux niveaux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133.

On voit donc sur un exemple “trivial” qu’il y a un rapport de rapports, que le macroscopique se fonde sur du microscopique et que le langage scientifique est constitué de métaphores (comme les autres métaphores) ou de rapports qui sont in fine abordés par des métaphores, lesquelles, selon toujours Le Robert, sont un procédé de langage qui consiste à employer un terme concret dans un contexte abstrait par substitution analogique, sans qu’il y ait d’élément introduisant formellement une comparaison et qui produit un sens nouveau.

De la feuille de papier nous avons eu droit à quelques coups de zoom et donc à un passage fulgurant dans l’espace des échelles.

En décondensant l’idée de travail j’ai remarqué qu’il y avait contenu implicitement le temps, l’espace et l’énergie. La notion de mouvement est représentable mais alors on spatialise le temps sans y prêter attention comme quand on trace une trajectoire. Si l’on pose explicitement l’hypothèse d’un espace-temps psychique et l’hypothèse de l’énergie psychique, on peut alors se figurer les mouvements psychiques comme des trajectoires pulsionnelles ou mieux comme des flux d’énergie psychique. Les trajectoires dont l’ensemble constitue ce “flux d’énergie psychique” sont les géodésiques de l’espace-temps psychique, c’est à dire les courbes les plus courtes (du point de vue d’un certain invariant de distance, à définir). Si on a l’espace-temps psychique, on a les trajectoires pulsionnelles. La géométrie de l’espace-temps détermine complètement ses géodésiques. Il n’y a pas à rajouter d’information supplémentaire. En relativité d’échelle, la masse, l’énergie-impulsion, le spin, les charges. se déduisent de la géométrie même. Il n’y a alors plus “flux d’énergie” mais pure géométrie dont l’”énergie” est une propriété / manifestation globale (macroscopique par rapport aux structures fractales).

Soit il y a écoulement entre deux lieux (d’investissement) et on a une alors une représentation dynamique de la liaison en forme de réseau auto-organisé; soit il y a stase dans une zone et alors il y a changement du régime de fonctionnement en attraction (comme une attraction gravitationnelle). Tout flux passant “trop” près sera attiré. Les conséquences en sont : la déviation ou l’interruption du réseau dynamique et c’est une représentation de la déliaison.

Peut-être pouvez-vous.reprendre au début,

ad libitum.

Merci à Laurent Nottale qui a eu la patience de m’expliquer son art et sa science, de soutenir mes efforts psychiques et surtout culinaires pendant toutes ces années !!! Il a ici relu et corrigé et augmenté les références explicites à la relativité d’échelle en particulier et à la physique en général et autorisé l’établissement de liens à son site.

Merci à André Green qui a eu la patience de m’expliquer son art et sa science, de soutenir mes efforts psychiques et n’a jamais testé ma cuisine pendant toutes ces années et me laisse donc imaginer qu’il n’est pas encore déçu!!!

Merci à Eléana Mylona pour sa lecture critique et passionnée.

Pierre Timar, 1 mai 2003.


[1]Nottale, L., 1995, Pour la Science, 215, 34 (Septembre 1995) “L’espace-temps Fractal”.

Mais pour un compte rendu plus complet , voir le livre : Laurent Nottale, (Hachette Littératures, 1998, collection Sciences), 319 pp. “La relativité dans tous ses Etats : Au delà de l’espace-temps”.

[2] http://www.daec.obspm.fr/users/nottale/frmenure.htm

[3] Courbe fractale

Considérons une courbe (fonction) continue mais non-différentiable . En général ces deux limites ne sont même pas définies, c’est à dire qu’on ne peut plus définir la pente de la courbe en un point au sens usuel du terme. Un exemple de dimension topologique 1 est la courbe: 5ème itération à partir du générateur ATTENTION!: une erreur (trop) commune est de définir une courbe ou un objet fractal comme un objet présentant la propriété de garder la même apparence lors de zooms successifs. Cela ne s’applique qu’aux objets fractals auto-similaires comme la courbe précédente!

[4] Espace-temps

Une définition physique de l’espace-temps pourrait prendre tout un livre! Par contre, en donner une définition mathématique est relativement plus simple.

En relativité et en mécanique quantique, un évènement mettant en jeu 1 corps est caractérisé par 4 et seulement 4 coordonnées (x,y,z,t). On met à part les propriétés comme la charge, le spin, etc. et cela ne veut pas dire que la connaissance d’un seul (x,y,z,t) suffit à déterminer l’évolution d’un système mais que les quantités nécessaires ne dépendent que de x, y, z, et t.

L’espace-temps est constitué de l’ensemble des valeurs possibles du quadruplet (x,y,z,t) défini dans tous les systèmes de coordonnées possibles, ainsi que leurs transformations

L’espace-temps de la relativité d’Einstein est continu et courbe (le cas plat n’étant pas exclu a priori) et différentiable. Ce type d’espace ne peut pas rendre compte des propriétés quantiques de la matière.

L’espace-temps de la mécanique quantique est en principe plat, de type minkovskien et différentiable. La contradiction avec la relativité ainsi que d’autres considérations entraîne des tentatives d’inclure un autre type d’espace-temps en mécanique quantique, jusqu’ici infructueuses.

[4]En relativité d’échelle, une critique de la théorie de la mesure en physique, en particulier du rôle joué par les résolutions, (c.f. l’importance de l’analyse de la manière dont on effectue les mesures de longueur et d’instant dans les prémisses de la théorie d’Einstein) a conduit L. Nottale à abandonner l’hypothèse (implicite) de différentiabilité de l’espace-temps, ce qui implique sa nature fractale et courbe. L’espace-temps fractal, explicitement dépendant des résolutions, peut se ramener à la définition d’un “Espace-Temps-Zoom” à 5 dimensions (x,y,z,t,D). C’est la dimension fractale, devenue variable, qui joue le rôle d’une 5è dimension pour les lois d’échelle (de même que les lois relativistes du mouvement se mettent en oeuvre par l’interprétation du temps comme une 4è dimension).

[5] Le terme fractal fait référence, en RE, à l’apparition de structures a priori nouvelles au cours de zooms successifs vers les petites ou grandes échelles, ce qui mène à une divergence pour les résolutions tendant vers zéro (vers l’échelle de Planck en RE restreinte) et l’infini (échelle cosmologique en RER).

[6] On peut aussi y trouver la représentation graphique fractale du cour de tournesol, que Van Gogh avait si extraordinairement perçue.

[7] citation de Laurent Nottale en septembre 2002, communication personnelle.

 

François Richard,

À propos de :  Repenser la psychanalyse avec les sciences, Georges Pragier et Sylvie Faure-Pragier, Presses Universitaires de France, 2007, 253 pages.

On attendait avec impatience ce livre sur l’incidence des bouleversements survenus dans les sciences sur l’épistémé de la psychanalyse. Le sujet étant difficile, la démonstration  ne pouvait être que claire. C’est un ouvrage que l’on lit d’une traite, puis que l’on retravaille. Il ressemble en cela à l’idée qu’il martèle : le recours de la théorie psychanalytique aux notions issues des sciences «dures» (physique, biologie, mathématiques) vise la production de métaphores propices à nourrir l’activité interprétative du psychanalyste, il faut donc interroger la dimension métaphorique de la métapsychologie et, au-delà, des sciences elles-mêmes. Concept et métaphore sont exemplairement conciliés dans la limpidité d’une écriture, modèle pour l’interprétation.

Ce parti pris témoigne sans doute d’une méfiance envers la façon dont la métapsychologie peut si facilement devenir une doctrine, geste souvent fait dans la psychanalyse contemporaine, mais arrêté en son mouvement liminaire, suspendu à la valorisation du style et de la fiction par déception quant à la vérité. Cette fois-ci, le geste exige de vraies conclusions. Freud, influencé par le positivisme du 19è siècle, explorait en fait déjà les chemins des paradigmes actuels (le multiple, l’hyper-complexité, l’incertitude). Par exemple la méthode de Die Traundeutung 1900 (déconstruction du manifeste et processus sans fin d’analyse et d’auto-analyse) témoigne d’une pensée en avance sur sa propre théorie. Georges Pragier et Sylvie Faure-Pragier sont, à partir de ce constat, fidèles au Freud de 1938 (L’Abrégé), envisageant une réunification future de l’approche neuroscientique biologique et de la méthode de connaissance du psychisme par le psychisme, sur le mode paradoxal de l’attente d’un nouveau champ que l’on ne pourrait pas (encore) se représenter, et qui peut-être n’existera jamais, la psychanalyse s’installant définitivement dans sa spécificité. Les auteurs font un pas de plus : ce paradoxe n’en est pas un, c’est la conception classique de la science qu’il faut remettre en cause, en renonçant aux idéaux de totalisation des savoirs, c’est-à-dire en abandonnant définitivement l’ontologie unitaire de l’épistémologie positiviste. Il se pourrait bien alors que la «métaphore» nous porte vers autre chose qu’un interprétatif sans fin…

La disparition, dans les sciences d’aujourd’hui, du déterminisme linéaire peut nous faire supposer qu’ «une désorganisation psychique majeure peut être très directement liée à une cause mineure». Si la moindre «fluctuation mineure» chez l’analyste peut engendrer une (trop) brutale levée du refoulement chez le patient (par exemple «la pensée d’un fantasme incestueux chez l’analyste qui aurait été perçue par la patiente» alors même que cette pensée n’a pas été traduite en interprétation), est-ce bien sûr qu’un tel ébranlement désintégrateur sera «suivi d’une réorganisation créatrice d’un sens nouveau», et doit-on se fier à une négation de la négation pour ainsi dire automatique ?

La responsabilité du psychanalyste, le sérieux de sa formation, sa capacité à percevoir à temps les processus initiés par la moindre «fluctuation mineure» de l’échange transféro-contre-transférentiel, sont l’un des enjeux majeurs de cette discussion. Lorsque G. et S. Pragier comparent l’impact, sur un patient, de sa première rencontre avec son analyste, au «phénomène de “sensitivité aux conditions initiales” récemment décrit par les physiciens», c’est une métaphore et un peu plus que cela : la série d’enchaînements aléatoires qui va du battement d’aile d’un papillon à Tokyo jusqu’à une tempête à Paris, ne relève pas du hasard mais d’un type de causalité que nous avons du mal à nous représenter spontanément. Le psychisme humain fluctue lui aussi en fonction d’un ensemble de probables non définissables a priori, ce que l’on nommera «incertitude». Mais le probable n’est pas dépourvu de logique dont nous ne puissions nous emparer.

Les titres des deux premières parties, «Le chaos déterministe» et «Structures dissipatives issues du désordre», sont éloquents : psychanalystes, encore un effort pour devenir modernes ! Ne craignez pas de vous éloigner de la logique ensembliste-identitaire et d’une vue mécaniste de la causalité, aventurez-vous au pays des systèmes et des réseaux complexes. Vous débouchez sur la troisième partie : «Le monde quantique» à laquelle succède «L’auto-organisation» (idée centrale du livre à côté de celle de métaphore). Les deux dernières parties : «Révolution dans l’immunologie» et «De l’esquisse à l’émergence» mettent ce parcours à l’épreuve du dialogue entre la psychanalyse et certains domaines scientifiques spécifiques. Il suffit de mieux tenir compte du mouvement, et de moins regarder l’image. «Il existe plusieurs niveaux de réalité comme de connaissance. Le niveau quantique n’est observable et représentable que par des formules mathématiques, ce qui nous conduit à envisager une abolition totale de l’image.» La difficulté que peut avoir notre esprit à admettre que des particules de matière très éloignées dans l’espace soient corrélées (ce que prouvent certaines expériences), ne mène pas forcément à la mystique ou au renoncement à la démarche scientifique, elle peut au contraire purifier celle-ci de sa propension aux conclusions trop rapides, ce que d’un point de vue psychanalytique on nommerait interprétation saturée.

À l’opposé de ce type de saturation, dans le processus de subjectivation, le processus importe plus que le sujet, processus inter-sujets, «partage avec le patient du risque de désarroi, de l’angoisse de l’inconnu, de l’abandon des repères théoriques». L’analyste n’est pas l’observateur de la proportionnalité objective des causes et des effets à l’oeuvre, il est impliqué dans la rencontre avec le patient. Le niveau phénoménal du fonctionnement mental est «irréductible au plan sous-jacent» parce qu’il s’est organisé «par paliers successifs», dans un équilibre instable émergeant du chaos, d’une dissipation foncière de l’énergie (ces notions reprises aux discours scientifiques contemporains, en particulier à la physique quantique et à la théorie des structures dissipatives, fonctionnent ici comme une très juste description des logiques plurielles du psychisme inconscient). Comme le disait Nietzsche «l’évolution de la science dissout de plus en plus le “connu” dans un “inconnu”», ou encore «le monde n’est absolument pas un organisme, mais un chaos», ou encore «tout résulte d’un devenir : il n’y a pas plus de données éternelles qu’il y a de vérités absolues». Dès la fin du 19è siècle la crise des divinités modernes Science et Progrès substitue à la fiction d’un étant éternel et stable la perspective libératrice d’une mobilité perpétuelle. Mais si nous comprenons le monde «selon un schème de l’être posé par nous-même, pour nous le rendre plus exact, formulable, calculable» (Nietzsche, 1887), le sujet de la connaissance n’est plus fiable, nous ne pouvons plus croire en un monde «vrai». L’épistémologie freudienne s’inscrit dans ce moment historique dont le livre des Pragier cherche à tirer, un siècle plus tard, toutes les implications, au-delà du risque que le relativisme ne nous fasse abandonner la démarche scientifique. Lorsqu’ils évoquent «deux origines possibles qui ont elles-mêmes deux origines possibles, jusqu’à l’infini» pour dégager dans ce champ de nouvelles figures de l’ordre pensable, l’ «attracteur étrange» à structure feuilletée, la «réalité physique de la fractale» (le côté maritime bretonne dont la longueur est infinie puisqu’on peut toujours en cartographier des contours singuliers plus petits), par le truchement de ce qui relève en effet de la métaphore, c’est la représentation menacée de disparition qui est retrouvée. Si l’on dessine à l’infini les «nouvelles aspérités» des fragments rocheux délimitant la terre de l’océan, on découvre la répétition d’une forme à la fois fixe et variable, ce qui peut amener un psychanalyste à reproblématiser l’idée qu’il se fait de la répétition. La forme fractale, serait-elle plus susceptible de transformation créatrice que celle que connaît le clinicien ? Ce modèle nous invite à repérer dans notre pratique les moments de sensibilité extrême à des petites variations, et même à imaginer qu’une mutation puisse ne pas s’inscrire dans ce que nous sommes capables de penser concernant le patient. «Le sujet est-il vraiment si  enfermé dans la répétition qu’un retour circulaire du même en soit la seule perspective ?». G. et S. Pragier mettent ici en cause une vue par trop dramatique de la pulsion de mort, en même temps qu’une conception (pour ainsi dire platonicienne) de la trace mnésique pour laquelle l’image de la chose perdue renvoie à un Dieu inaccessible. Repenser la psychanalyse avec les sciencesdéconstruit le Moi-Sujet au bénéfice du processuel. N’oublions pas que «sujet» provient du latin subjectum, traduction littérale de l’ hypokeimenon («ce qui est caché en dessous») de la métaphysique aristotélicienne. Du «ce qui est caché en dessous» de la philosophie grecque en passant par le christianisme (l’homme intérieur de Saint Augustin) jusqu’au projet psychanalytique d’appropriation subjective du psychisme inconscient, la continuité sémantique indique un idéalisme rémanent.

Avec le livre des Pragier on a une proposition qui va au-delà de l’ontologie du Moi-Sujet. Là où on peut en rester à une pragmatique (à mes yeux difficilement dépassable) de la subjectivation, ils semblent avoir trouvé un système moins paradoxal (la «subjectivation» maintient en effet la catégorie du sujet tout en prétendant lui retirer toute dimension transcendante). La forme nouvelle que l’on peut infiniment découvrir sur un bord de mer, l’attracteur qui «aimante en une nouvelle figure la limaille», voilà des mots moins alourdis par la tradition ! «On ne peut pas prévoir de quel côté ira le cours des pensées d’un patient» mais on peut supposer qu’il dépend de la «qualité de la relation qui s’établit entre sujet et objet». Loin de constituer un manifeste anti-rationaliste, ce livre relève de part en part de la démarche scientifique attaché à mettre les résultats de la recherche à l’épreuve d’une possible réfutation. Il ne s’agit pas de «refonder» la psychanalyse mais tout simplement de mieux la dégager, en sa spécificité, de ce que G. Canguilhem appelait les «idéologies scientifiques».

L’objet fractal ou les structures dissipatives représentent bien le transfert (lequel s’établit dès la première rencontre, à la fois répétitif et imprévisible), parce que la réalité psychique obéit aux lois de la nature dès lors qu’on a repensé celles-ci comme des constructions non indépendantes de leurs dispositifs d’observation ?

L’invention d’un possible, la construction de conjectures inédites, l’ouverture de possibilités nouvelles néanmoins révisables en cours de route, autrement dit un certain degré d’incertitude, constituent l’heuristique ordinaire du travail analytique. Le contre-transfert devient dans cette perspective l’expérience nécessaire à l’intervention du psychanalyste parce qu’elle porte en elle une négativité devenant symbolisante à condition que les deux protagonistes de l’analyse, par une mutuelle reconnaissance, ouvrent des brèches dans la clôture où la pensée n’en finit pas de tendre toujours à s’enfermer de nouveau comme le dit R. Cahn.

La proposition de S. Viderman, «s’analyser analysant» anticipait le propos de G. et S. Pragier sur le métabolisme des «petites quantités» «mouvantes» (L’Esquisse, 1895) en «qualité» (dans la traduction Laplanche de L’Esquisse, «décharge» devient «déliaison»). L’entropie croissante peut mener à une «structure nouvelle dite dissipative». L’ordre nouveau éclôt dans le désordre, grâce à lui, au moment opportun (Kairos), ce qui ramène à la bonne décision après délibération (Krisis) et pas au hasard, même si l’émergence de l’ordre apparaît comme un miracle, comme le disait H. Arendt en 1958 : «Le cadre tout entier de notre existence réelle – l’existence de la Terre, de la vie organique sur terre, l’existence de l’espèce humaine – repose sur une sorte de miracle. Car, du point de vue des événements universels et des probabilités qu’ils renferment et qui peuvent être appréhendées statistiquement, l’émergence de la Terre est déjà quelque chose d’ “infiniment improbable”… chaque fois que quelque chose de nouveau se produit, c’est de façon inattendue, incalculable et en définitive causalement inexplicable». Cinquante ans plus tard, on peut nuancer, ce n’est inexplicable que dans la perspective du déterminisme linéaire dont Freud pressentait l’inadéquation («Ce que vous me dites à propos des grands physiciens est tout à fait remarquable. C’est ici qu’a lieu, en fait, l’écroulement de la Weltanschauung actuelle», lettre à M. Bonaparte citée par les Pragier).

« L’objet psychique posséderait-il des propriétés quantiques ? » Les « groupes de neurones qui constituent notre cerveau » fonctionnent-ils comme ces systèmes allant loin de leur équilibre pour basculer dans un désordre où surgiront des piliers comme dans une termitière ? Il s’agit peut-être plus de Darwin que de physique quantique dans l’ « influence récursive du résultat sur l’origine », il s’agit peut-être autant de paradoxe, voire d’oxymore, que de métaphore.

Le fantasme, à cet égard, résulte d’états subjectaux de désorganisation, aléatoires sans doute mais surtout tout à fait limites, et pas seulement du jeu de forces pulsionnelles (cet ouvrage comporte ainsi de nombreuses vues innovantes en psychopathologie). «L’érotisation de la représentation devient alors fondatrice d’une nouvelle organisation.» La dialectique d’Eros et de Thanatos, du Self et de la non-intégration,  ainsi retraduites, restent reconnaissables mais ne sont plus tout à fait les mêmes : à l’origine la structure dissipative (chaos à ordre) plutôt que le fantasme originaire phylogénétique. Le «fantasme non fantasme» selon Racamier, matrice d’auto-engendrement, ou encore l’imagination radicale selon Castoriadis, enfin le propos de Fl. Quignard sur la saisie de l’objet de transfert par vues successives comme relevant de la définition de l’objet quantique, soutiennent la progression de l’argumentation. La particule quantique est irreprésentable puisqu’elle change en fonction du dispositif d’observation (Heisenberg) ?  Freud livra des articles successifs sur l’inconscient, jusqu’à l’hypothèse qu’on doit le supposer comme fonctionnel, après l’avoir théorisé comme une réalité, puis comme un processus : son épistémologie est proche de celle de Heisenberg. Il faut en tirer toutes les conséquences, en particulier réfuter une certaine façon de découper dans  les associations du patient des articulations idéales correspondant en fait surtout à notre théorie, au risque que l’interprétation soit faussée sur le mode de la «réduction du paquet d’ondes en une image finie». Mais n’est-il pas nécessaire, dit Bion cité par les Pragier, de réduire les éléments bêtas («particules» primaires des identifications projectives), trop flottants, pour les rapprocher des émotions ? Dans la pratique, l’épistémé du désordre créateur épouse avec bonheur l’amour freudien pour l’ordre et les lumières. Dans le premier chapitre de Totem et tabou, la pensée humaine native se voit définie comme magique, une projection (interne avant d’être externe) trouve néanmoins l’écran d’une possible représentation, à la limite (corticale) du dedans et du dehors. Ce retour à Freud fait bien mieux que les tentatives récurrentes d’orthodoxie, il nous dit, enfin, que Freud est un penseur du moment historique actuel dans la mesure même où son propos est pluriel, parfois contradictoire, sans tomber dans le relativisme à l’opposé de beaucoup de post-modernes. Sans donner non plus dans cette fausse radicalité qui se débarrasse trop vite du sujet et de l’humanisme : il se contente d’aller voir ce qui se passe derrière. Le pessimisme n’exclut ni le désir ni la passion épistémophilique.

Edgar (d), physicien réputé, fils d’un couple de militants antinazis, perd son père, est placé dans un orphelinat loin de sa mère, traverse une dépression grave, devient mathématicien, connaît un épisode d’incarcération après avoir commis un acte délictueux, retombe dans la mélancolie et, enfin, fait un équivalent de travail analytique dans l’élaboration d’une théorie unifiant la physique universelle et ses éprouvés singuliers, comme l’attestent les titres de ses ouvrages : Le vide, Univers du tout et du rien ; Le rayonnement du corps noir cosmologique, Trace de l’Univers primordial. Le chapitre passionnant que lui consacrent les auteurs pousse le point de vue holiste et la perspective d’unification des champs scientifiques jusqu’à prêter (délibérément ?) le flanc au reproche de psychologisme : n’est-il pas anthropocentrique de faire une analogie entre le vécu psychique et les lois de l’Univers ? Le lecteur finit par se convaincre, avec les Pragier, en cela proche d’un E. Morin, que ce n’est pas l’Univers qui est simplifiable à une psychologie individuelle, mais qu’il y a des éléments communs aux différents niveaux d’organisation de ce qui est, d’où l’évidence du recours à la métaphore pour jeter des passerelles d’un niveau à un autre. Edgar (d) réussit à passer de la dépression à un vrai statut de chercheur lorsqu’il élabore une nouvelle cosmogenèse auto-consistante «qui utilise l’énergie latente “invisible” du vide quantique pour expliquer l’origine de l’Univers… le vide quantique est ce qui reste quand on a tout enlevé. Edgar (d) montre que ce vide n’est pas un néant mais un milieu empli de possibilités virtuelles, de fluctuations». L’appropriation subjective de la position mélancolique, parce qu’elle est en exacte correspondance avec le contenu de la théorie scientifique (laquelle porte non pas sur la psyché singulière d’un humain mais sur l’Univers, ce qui a priori n’a rien à voir), tout à la fois favorise l’invention de cette théorie et facilite le surmontement du trouble psychique. J’ajouterai qu’il en va ainsi non seulement en fonction d’une structure quantique globale, mais sans doute aussi parce que dans les deux cas (processus psychiques d’un sujet singulier et théorie physique), ce sont les mots du langage humain qui «étiquettent» le monde comme dit Wittgenstein, et véhiculent d’une chose à une autre un sens tout autant magico-sexuel que scientifique.

À propos de l’«auto-analyse» de Freud, G. et S. Pragier écrivent qu’il «a obéi à la tradition médicale du chercheur qui s’administre son propre traitement», ce que l’on peut renforcer en rappelant que le terme de «psycho-thérapeutique» fut inventé en 1872 par le médecin anglais H. Tuke dans le sens de l’influence de l’esprit du patient sur ses propres maladies somatiques, avant d’être étendu aux affections psychiques par Bernheim. De cet incipit de la psychanalyse découle une tension entre aspiration scientifique et méthode analytique : cette dernière ramène les formes manifestes à leurs composants élémentaires inconscients, elle déconstruit, à rebours de la science qui vise à construire. La solution de cette tension se trouve dans le passage à un niveau hiérarchiquement supérieur de complexité (la découverte du travail du rêve et de l’interprétation de l’inconscient par Freud, transformation du «propre fonctionnement psychique avec lequel il a fait cette découverte»). De palier en palier la récursivité abolit les théories précédentes en les englobant, comme dans la progression des «constructions» dans une cure.

D’un palier à un autre les traces mnésiques sont remaniées, retraduites. G. et S. Pragier complètent les commentaires classiques de la lettre 52 de Freud à Fliess en montrant que le «réordonnancement» des strates instables fait coexister l’ancien et le nouveau d’une façon qui préfigure la théorie du clivage, «déchirure dans le Moi… qui ne guérira jamais plus» (Freud) où l’on est en effet tenté de voir le pli, l’angle même de la singularité subjective – ce qui va plus loin que d’avancer, comme j’ai pu le faire, que le sujet  se tient «entre» les strates mnésiques qu’il écrit successivement, jamais arrêté à l’une d’entre elles. Processus sans fin, une première analyse en suppose une autre laquelle ne s’éclaire que d’une troisième, sise à un niveau «méta», à moins qu’assez vite soit intégré le décalage ontique entre les souvenirs et la vérité ! Ce que la reproblématisation soutenue par les auteurs facilite, par exemple envisager la technique du retrait silencieux comme donnant accès au «“bruit” de l’absence» (de l’objet-environnement) favorise certainement une dissolution plus rapide du symptôme et du transfert.

Le «fourvoiement» biologisant de Freud selon Laplanche peut, à partir de ce livre, être compris comme une invitation à parachever une révolution épistémologique plutôt qu’à fermer la frontière entre psychanalyse et non-psychanalyse. Puiser sans vergogne des métaphores dans les sciences, définir la pulsion comme à la limite du somatique et comme concept lui même limite, tout ceci peut se staser en ontologie imaginaire semi-fiction, semi-doctrine… seulement si on s’arrête en route, au lieu d’aller jusqu’à l’affirmation d’une épistémé du multiple et du complexe. Par exemple il y a bien une pulsion-sexuelle-de-mort (Laplanche) distincte de la pulsion de mort au sens freudien, elle-même différente de la destructivité (laquelle connaît à son tour des acceptions distinctes chez Klein, Winnicott, Bergeret, Marty…). Mais les choses sont encore plus compliquées à considérer les apports de la biologie contemporaine sur la mort cellulaire programmée qui permet la création de nouvelles cellules. La cellule fabrique elle-même les armes qui vont la faire disparaître, ce phénomène semble donner «scientifiquement» raison à Au-delà du principe de plaisir, il n’y aurait donc pas de fourvoiement biologisant, mais on pourrait aussi bien dire que cela éclaire d’autant plus la dimension analogique, symboliste, et scientifiquement faible de la métaphore «pulsion» de mort. Pour continuer le débat, faisons un pas de plus : il y aurait dérivation (perversification ?) du mécanisme biologique à un niveau d’organisation hiérarchiquement supérieur proprement humain. Une énigme demeure dans ce hiatus, sans doute, mais la question, elle, mérite d’être posée.

C’est la démarche freudienne, toujours avançant au-delà de son domaine. Ainsi le livre de G. et S. Pragier n’est pas dépourvu d’aperçus socio-anthropologiques, dans le droit fil d’Au-delà du principe de plaisir tel qu’il est retravaillé dans Malaise dans la culture, par exemple cette formulation ramassée dont on aimerait voir explicitée la reprise topique de l’économique et du biologique : «Si la société risque la destruction, c’est plutôt en liaison non avec l’excès mais avec le rejet de la conscience morale… carence récursive du Surmoi». Ce beau livre débouche sur une inquiétude proprement politique :« Qui peut prévoir ce qui va maintenant advenir entre ordre et désordre, stabilité et instabilité ? ».

Disons-le à nouveau, ce retour à Freud ne ressemble pas aux précédents puisqu’il reconnaît que son propre point de vue ne peut pas ne pas être sans effet sur ses conclusions. L’aveu d’une telle relativité restitue l’esprit véritable du freudisme, là où les fidélités rivales au texte freudien toujours liquident au moins une partie de celui-ci (en dissimulant le crime ou en soutenant que l’expurgation donne la seule version autorisée). Il n’y a de bonne théorie que clinique, non pas parce que nous ne connaîtrions qu’une pragmatique, mais du fait qu’elle montre la méthode scientifique à l’oeuvre, acceptant des moments de désorganisation mais tout en contrôlant certains paramètres (par exemple : «Aux moments d’instabilité du psychisme, là où le patient est placé devant une bifurcation, le contre-transfert de l’analyste se trouve sollicité»). Freud laissa coexister deux topiques et plusieurs articulations pulsionnelles, pour mieux cerner le «sujet de la psychanalyse» comme «centre actif d’un réseau d’interprétations possibles… à différents niveaux» écrivent encore Georges Pragier et Sylvie Faure-Pragier.

Il y a des livres utiles, il y a des bons livres, et puis il y a les livres absolument nécessaires. Celui-là en est un.

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