Conférence du 12 février 2015

A partir de La crainte de l’effondrement[1]

Denys Ribas

Point de départ clinique : un non traumatisme.

Mon illustration portera sur la dernière séance d’une psychothérapie, séance dont la particularité est que la patiente n’y est pas venue.

Dans sa psychothérapie en face à face, B., une grande femme brune un peu trop corpulente – mais sa taille en augmentant l’effet – se trompe répétitivement lorsque je m’absente une semaine lors des congés scolaires : elle ne vient pas quand je suis là, se heurte à une porte close la semaine suivante et ne vient pas la semaine qui suit. Boude-t-elle alors ou une passivité de mort se montrait-elle déjà face au sentiment d’un combat perdu d’avance pour qu’elle reste investie… Pourtant cette femme chaleureuse et spontanée investit quant à elle bien son traitement et y est agréablement associative. Elle compte sur sa psychothérapie pour quitter l’aspect commercial où elle réussit dans son métier et y passer du côté créatif par l’écriture. Elle souhaite aussi arriver à renouer un lien de couple durable.

Elle apporte un souvenir-écran de son enfance, à l’époque de l’apprentissage de la lecture. Elle n’avait pas fait signer par sa mère le reproche écrit à l’encre rouge dans son cahier d’écolière par l’institutrice et se souvient de son immense soulagement lorsque sa mère lui dit le matin qu’elle était malade et n’irait pas à l’école pour quelques temps. C’était une étrange maladie. Il n’était pas nécessaire de rester au lit, mais il ne fallait pas passer devant la fenêtre du couloir de la salle de bain, trop exposée à un tireur embusqué. La bataille d’Alger avait commencé.

B. se souvient de sa tortue qui lui tenait compagnie et sur la carapace de laquelle étaient peintes en bleu blanc rouge les lettres OAS. Elle a été assez heureuse que l’exil dont ses parents ne sont toujours pas remis lui permette de faire ses études à Strasbourg et ne partage pas leurs idées politiques. Il ne lui serait pas venu à l’idée de se considérer comme traumatisée. Nous élaborerons sa surprise que ses parents soient restés quelques semaines de plus ensemble dans le danger après avoir organisé le départ de leurs deux filles, dégageant la scène primitive des urgences matérielles du rapatriement.

Sa culpabilité et son hystérie – le rouge de l’encre a déplacé le rouge du sang des victimes – ont opéré des reliaisons protectrices du traumatisme de l’exode, de l’impuissance devant la catastrophe dans un sentiment familial de trahison.

Pourtant, et justifiée en apparence par la conjoncture économique défavorable à l’époque, son évolution professionnelle tourne dans un premier temps à la catastrophe avec une longue période de chômage. Elle réalisera cependant finalement son projet.

Sur le plan affectif l’investissement de son corps et le fait de mieux assumer ce qui en elle excite les hommes va lui permettre des aventures… mais pas au-delà, en tout cas pas la possibilité de construire un couple et une famille. Le temps passe et l’horloge biologique n’ignore pas la temporalité, amoindrissant l’espoir d’avoir un enfant. Trahison des promesses du travail analytique ? Peut-être aussi ma patiente sait-elle avoir une passivité de vie qui lui permet de s’offrir à l’autre, mais elle est aussi parfois un peu trop passive quand ses amants la désinvestissent… passivité de mort.

Pourtant B. continue son élaboration et parle de ses fringales, proches d’épisodes boulimiques qu’elle refusait jusqu’ici de combattre pour ne pas renouer avec les persécutions de sa mère, petite et menue, à l’adolescence, qui voulait qu’elle soit mince pour séduire un mari. Elle va reconstruire les raisons de certaines obsessions maternelles. L’abord de ces différents empiètements psychiques me semblait témoigner d’un authentique travail analytique et lorsque B souhaita terminer son traitement, cela me sembla une bonne idée. Un mois avant l’arrêt, B s’effondra et nous poursuivîmes les séances pendant un an qui permirent d’élaborer les aspects négatifs ainsi révélés et en particulier sa déception amoureuse envers moi qui ne lui ai offert ni le mariage, ni l’enfant espéré. Investissant un projet d’achat d’appartement qui cette fois serait à son nom – elle habitait jusque là un studio appartenant à ses parents – elle souhaita à nouveau arrêter et cela me sembla à nouveau favorable, avec cette prise d’indépendance assez richement évocatrice. À l’avant dernière séance, B. arriva en larmes, rien n’allait plus. Il me sembla que c’était une réplique du séisme de l’année précédente, plutôt qu’un nouveau séisme et je le lui dis, maintenant le principe que la prochaine séance serait la dernière et pensant pouvoir compter sur cette séance de fin. Évidemment, elle ne vint pas et ne répondit pas à deux courriers…

La répétition a-t-elle gagnée, et laquelle ? Ma patiente s’est-elle débrouillée pour que je lui oppose une fin de non recevoir, qu’on lui impose in fine à nouveau de partir sans avoir le choix, comme dans son enfance. Ou n’a-t-elle pas supporté que je refuse de continuer à réincarner une mère un peu maquerelle qui veut en apparence rendre sa fille désirable pour un homme mais est en même temps complice, de par l’échec de celle-ci, du fait qu’elles ne se quitteront pas… C’est alors la fixation homosexuelle à la mère qui aurait été la plus forte.

Je n’ai pas le sentiment que cette rupture ait le sens de garder le lien par la dette restée en suspens – ce qui accroîtrait la dimension parentale. Il me semble plus que cet acte agit une destruction irréversible du lien, dans la répétition d’un départ définitif sans au-revoir ni adieu.

Dans cette hypothèse, la séparation a-t-elle réactivé une désintrication trop poussée, révélant la dimension adhésive méconnue par moi, et libérant une pulsion de mort désobjectalisante ? Et que reste-t-il alors pour ma patiente de l’objet analytique et du travail accompli. Ou simplement y a-t-elle gagnée son indépendance, par une guerre éclair de libération menée et gagnée contre moi ?

Interroger l’activité et la passivité est ici précieux. Si dans l’enfance, sa passivité fut dans la réalité totale face aux « évènements » d’Algérie, comme on disait, et aux silences des adultes et des autorités sur la faillite de leurs engagements, elle est active dans le mode de départ qu’elle m’impose et la spoliation d’argent assez symbolique qu’elle m’inflige. Loin d’être une victoire du masochisme – j’obtiens le rejet et je vomi l’analyse – c’est peut-être alors une identification réussie à l’agresseur qui permet ici, comme souvent, une sortie sadique du traumatisme. Donc une intrication pulsionnelle et une dérivation externe de la destructivité. Elle a effectivement réussi à me châtrer de mon sentiment d’avoir bien travaillé, c’était peut-être le but, mais elle m’a aussi suffisamment marqué pour que je me souvienne d’elle aujourd’hui pour ce travail, blessant ma confiance dans sa confiance et laissant une trace dans mon narcissisme professionnel, médium pas si malléable que cela. Ou plutôt médium vivant qui, comme la peau lors d’un tatouage, fait mal quand on y inscrit une trace, convoquant l’économie masochique de l’analyste. Si c’est le cas, alors tant pis pour le narcissisme, c’est plutôt une bonne version.

Quelques années plus tard, je recevrai une carte, avec une marque de gratitude. Postée d’un autre pays…

Citer ce matériel clinique est aussi pour moi l’occasion de souligner combien les conséquences de la guerre d’Algérie continuent de faire  l’objet d’un déni dans la mémoire française, mais aussi dans les travaux psychanalytiques. Une catastrophe encore pas totalement advenue et confrontée ? [2]

Winnicott et la crainte de l’effondrement

En anglais: breakdown, qui évoque la panne de l’automobile par l’idée de rupture d’un mécanisme ou de manque d’énergie, est utilisé pour décrire la santé qui s’altère, décline, la raison qui sombre, la personne dont le discours s’arrête court ou qui fond en larmes ou tombe malade de fatigue, s’écroule, s’effondre et parvient ainsi à l’arrêt cornplet. D’aprés The concise Oxford dictionary,  “ Breakdomn : collapse, stoppage ; failure of health or power ”. (N. d T.)

Fear of breakdown propose une compréhension nouvelle de ce symptôme que présentent certains patients, et qui apparaît au cours de l’analyse, parfois en ayant longtemps été masqué, lorsque la dépendance s’est installée. Breakdown est convoqué pour signifier qu’il s’agit moins d’une défense que de l’état impensable sous-jacent à l’organisation d’une défense. Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui « est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. » Winnicott donne alors sa version de la Hilflosichkeit : Mais le moi ne peut s’organiser contre l’échec de l’environnement dans la mesure où la dépendance fait partie de la vie. »

Cette dépendance est absolue au début de la vie.

Les agonies primitives (angoisses disséquantes primitives) prennent plusieurs figurations :

  • Retour à un stade de non-intégration. (défense : dépersonnalisation)
  • Tomber à jamais (défense : self-holding)
  • Perte de la complicité psychosomatique, échec de l’installation dans le soma (défense : dépersonnalisation)
  • Perte du sens du réel. (défense : recours au narcissisme primaire, etc)
  • Perte de la capacité d’être en relation avec les objets (défense : états autistiques, relation exclusive avec les auto-phénomènes)

Il est intéressant de voir que Winnicott convoque immédiatement les défenses correspondantes et il précise que la maladie psychotique n’est pas l’effondrement mais la défense qui protège souvent avec succès de l’agony primitive.

Il expose alors sa proposition : « Je soutiens que la crainte clinique de l’effondrement est la crainte d’un effondrement qui a déjà été éprouvé. C’est la crainte de l’angoisse disséquante qui fut, à l’origine, responsable de l’organisation défensive que le patient affiche comme un syndrome pathologique. »

Winnicott affirme qu’il y a des moment où un patient a besoin qu’on lui dise « que l’effondrement, dont la crainte détruit sa vie, a déjà eu lieu. C’est un fait qu’il porte lointainement caché dans l’inconscient. » (p.209).

Remarquons que Winnicott rejoins sans le dire le tournant freudien des années 20 et la seconde topique : en effet cet inconscient n’est pour lui pas celui, refoulé, de la névrose (et de la première topique), ni de la neurophysiologie que Freud prend en compte, ni l’Inconscient collectif de Jung ; « …inconscient veut dire que le moi est incapable d’intégrer quelque chose, de l’enclore. Le moi est trop immature pour rassembler l’ensemble des phénomènes dans l’aire de l’omnipotence personnelle. » (p.210).

Remarquons un mot qui n’est pas dit : « contenance ». On sait – et combien je le regrette – que Winnicott et Bion n’ont jamais confronté leurs pensées. Le texte semble avoir été écrit  – en plusieurs temps – dans les années 62-65, et avant la mort de Winnicott selon Masud Kahn.

« Ici il faut se demander pourquoi le patient continue d’être tourmenté par ce qui appartient au passé. La réponse doit être que l’épreuve de l’angoisse disséquante primitive ne peut se mettre au passé si le moi n’a pu d’abord la recueillir dans l’expérience temporelle de son propre présent, et sous le contrôle omnipotent actuel (qui prend la fonction de soutien du moi auxiliaire de la mère [l’analyste]).

Autrement dit, le patient doit continuer de chercher le détail du passé qui n’a pas encore été éprouvé. Il le cherche dans le futur, telle est l’allure que prend sa quête.

Sauf si le thérapeute peut travailler avec succès parce que pour lui ce détail est déjà un fait, le patient doit continuer de craindre de trouver ce qu’il cherche compulsivement dans le futur.

D’un autre côté, si le patient est prêt à accepter cette vérité d’un genre bizarre que ce dont il n’a pas encore fait l’épreuve s’est cependant produit dans le passé, la voie est alors ouverte pour pour que l’angoisse disséquante soit éprouvée dans le transfert, en réaction aux faillites et aux erreurs de l’analyste. Le patient peut se débrouiller avec ces erreurs, quand elles sont à dose raisonnable ; quant à chaque faillite technique, le patient peut la mettre au compte du contre-transfert. Autrement dit, il recueille peu à peu la faillite originelle de l’environnement facilitateur dans l’aire de son omnipotence et dans l’expérience de l’omnipotence propre à l’état de dépendance (fait transférentiel).

Tout cela est très difficile, c’est douloureux, cela prend du temps, mais en tous cas ce n’est pas vain. Ce qui est vain, c’est l’autre choix, que nous allons maintenant considérer. » (p.210-211).

Discussion :

  1. Remarquons tout d’abord que la traduction par Gribinski de agony par angoisses disséquantes st inventive et pas du tout neutre. Elle évoque ce qui est mis en pièces – pulsion de mort – que c’est l’angoisse elle-même qui clive et morcèle, avec cette curieuse association inverse : on dissèque un mort. La mort est déjà arrivée.

Primitive Agonies. Comme il n’existe pas d’équivalent réellement satisfaisant pour agony qui désigne généralernent une angoisse extrême, proche du supplice (mais on peut aussi parler d’agony of joy), nous nous en sommes tenus au terme d’agonie. On pensera ici au sens originel du mot : lutte, d’où dérive une angoisse, une agitation de l’âme, une profonde détresse, qui ne sont pas nécessairement liées, comme dans le sens actuel courant, à la mort (N. d. T.)

 

Je pense plutôt qu’agony qui n’a pas exactement en anglais le même sens de fin de vie qu’en français exprime un éprouvé agonique sans aucun sens. Ce concept a été repris par Tustin qui décrit les terreurs associées au « trou noir », à un effroi sans nom (Bion) en précisant : « La peur réaliste de mourir paraît bien pâle à côté de ces affres. » (Autisme et psychose de l’enfant, P.37). En effet ce vécu d’anéantissement est antérieur à toute représentation du temps, et donc un effroi sans fin.

Winnicott le précise c’est un état impensable contre lequel la défense est organisée. On peut alors y relier le chemin qui amène André Green à la position phobique centrale, de priorité donnée à l’évitement d’une douleur psychique

2. Soulignons que Winnicott écrit : « Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui « est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. »

Alors que Winnicott est un adversaire convaincu de la pulsion de mort, avatar pour lui du péché originel, c’est à Benno Rosenberg que je vais faire appel, concernant cette théorie de l’angoisse. Celui-ci a consacré beaucoup de son travail à tenter de pousser plus loin que Freud n’avait pu le faire lui-même la mise en cohérence de la métapsychologie avec la seconde théorie des pulsions et l’introduction de la pulsion de mort. Alors que justement, Inhibition symptôme et angoisse, avec la nouvelle théorie de l’angoisse, angoisse signal et non plus transformation directe de la libido, semble revenir en arrière.

Son livre Le moi et son angoisse, qui vient d’être heureusement réédité aboutit à centrer l’angoisse dans le moi « le moi est le lieu de l’angoisse » et à comprendre le signal d’angoisse comme la réaction défensive du moi devant la menace de la pulsion de mort sur son unité, qu’il désigne comme un préclivage. L’angoisse névrotique reste alors déclenchée par la libido, dans la mesure où celle-ci ouvre un conflit déchirant pour ce pauvre moi condamné à servir ses trois maîtres inconciliables : le ça, le surmoi et la réalité. On voit combien cette conception rejoint en fait celle de Winnicott au delà de leur désaccord sur la pulsion de mort.

Dans une logique interne B. Rosenberg arrive à une aporie quend il pense la naissance du moi :,comment la pulsion de mort séparatrice qui permet donc qu’une partie du ça survinvestie libidinalement se différencie du ça, ne va pas immédiatement après la mettre en pièce. Là ou Freud fait appel au père de la préhistoire et à la philogénèse, je crois que la solution est du côté de Winnicott et Bion : l’investissement par l(obejt est intricateur des pulsions de l’enfant.

Cela s’éloigne aussi de la pensée habituelle de Mélanie Klein, qui postule une existence d’emblée du moi et donc pense que la pire angoisse de morcellement. Mais celle-ci est une horreur qui se représente à celui qui la subit. Cependant j’avais retrouvé en m’intéressant au démantèlement autistique que Mélanie Klein suivait Ferenczi dans une note [3]:

« Ferenczi, dans Notes et fragments (1930), suggère que tout être vivant a tendance à réagir aux stimuli désagréables par la fragmentation, qui pourrait être une expression de la pulsion de mort. Il est possible que des mécanismes complexes (les organismes vivants) ne puissent se maintenir comme entités que sous l’influence des conditions extérieures. Quand ces conditions deviennent défavorables, l’organisme tombe en morceaux. » p297, n.1.

Or c’est justement à l’aube de la construction psychique dans une interdépendance totale avec l’environnement que Winnicott se situe.

Je ne suis pas le seul à lire Winnicott en pensant en seconde théorie des pulsions. André Green a montré la profondeur de sa clinique et de ses interrogations qui ont nourri sa propre théorisation. Ainsi le célèbre article La mère morte est dans la ligne de la Crainte de l’effondrement. André Green va souligner quant à lui l’excitation qui s’installe au bord du trou laissé par le désinvestissement par l’objet.

3 Une autre répétition

Winnicott subvertit en revanche la répétition comme base d’un au delà du principe de plaisir en lui donnant sens : une quête compulsive dans le futur.

-        Elle est espoir d’une autre issue

-        Elle inverse le cauchemar de la névrose traumatique qui voit revenir à l’identique un éprouvé

-        Elle est espoir d’accomplissement  du non advenu

On est très loin de la répétition comme instinct de l’instinct, socle des deux pulsions pour Francis Pasche, et beaucoup plus proche de certaines positions de René Roussillon sur le transfert par retournement. (ce qu’illustre très bien mon introduction clinique)

Winnicott décrit alors « L’analyse pour rien »

L’analyste et le patient « prennent du plaisir à l’analyse d’une névrose, mais en réalité il s’agit d’une maladie psychotique et le plaisir vient d’une connivence. […] Mais chacune des avancées se termine en ravage. Le patient met la chose en morceau et dit : “Et maintenant ?”  » (p.211).

Winnicott comprend que l’on ne puisse blâmer les deux protagonistes de remettre à plus tard le dénouement essentiel. Mais c’est pour ajouter avec une férocité certaine : « À moins bien sûr qu’un analyste ne taquine le poisson psychotique avec la très longue ligne de la névrose, en espérant ainsi éviter de l’attraper à la faveur d’un coup du destin, comme la mort d’un des deux membres du couple ou la faillite financière du patient.)

Dans l’hypothèse favorable où analyste et patient souhaitent vraiment terminer l’analyse : « Hélas ! il n’y a pas de fin que l’on ait touché le fond, et que l’on ait fait l’épreuve de la chose la plus redoutée. » L’effondrement physique ou psychique est une possibilité, mais il importe que s’y associe compréhension chez l’analyste et insight du patient, et de nombreux patients « sont des personnes de valeur et ne peuvent se permettre de s’effondrer, c’est-à-dire de se retrouver à l’hôpital psychiatrique. » (p.211)

Je pense au héros de l’Arrangement d’Elia Kazan, dont la vie de publicitaire à succès professionnels et extraconjugaux, de « Mad Men »,  se réoriente vers une possibilité d’aimer après un accident peut-être suicidaire un passage par une hospitalisation psychiatrique…

Winnicott souligne alors que l’effondrement a pu avoir lieu vers les débuts de la vie du sujet : « Le patient doit  s’en “souvenir”, mais il n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu, et cette chose du passé n’a pas encore eu lieu parce que le patient n’était pas là pour que cela ait lieu en lui. Dans ce cas la seule façon de se souvenir est que le patient fasse pour la première fois, dans le présent c’est à dire dans le transfert, l’épreuve de cette chose passée. Cette chose passée et à venir devient alors une question d’ici et maintenant, éprouvée pour la première fois. »

Il pose alors une équivalence avec la levée de refoulement dans l’analyse freudienne classique des névrosés.

Remarque : quel statut pour les traces mnésiques de ces souvenirs, en attente d’un moi pour les éprouver :

La question théorique est donc ailleurs et elle est fondamentale : quel est

le heu psychique où ont été conservées les traces mnésiques du patient?

Quelle était la nature du processus qui les rendaient indisponibles ? Refoulement

: non. Déni et clivage : probablement pas ; forclusion non plus : rien ne

fait retour du dehors. Répression ? C’est la réponse de Claude Smadja, cohérente

avec tout son travail théorique. Pourtant, je suis un peu gêné par la

force hégémonique de cette répression qui à mes yeux impliquerait plutôt une

organisation trop rigide qu’une désorganisation.

De ce fait il me semble intéressant de revenir au parallèle avec la métapsychologie

des états autistiques et à la notion de clivage passif du démantèlement.

Le démantèlement est d’ailleurs une désorganisation réversible. Le clivage

passif est désinvestissement pur du lien : il ne crée pas de frontière, il

n’est pas solution de continuité comme le clivage actif (André Green l’a souligné).

On comprend mieux alors le paradoxe et l’imperfection de la formulation

de ma question : chercher un lieu suppose un espace conservé, espace à

l’unité évidente et aux propriétés intactes. Mon hypothèse suppose que les

Le lieu perdu des traces retrouvées 1611

deux sont alors faux : l’évidence d’un espace psychique (avec son hétérogénéité

Ics/Cs, ses différenciations ça, moi et surmoi) est perdue ; la tri-dimensionnalité

qui permettait de contenir des objets laisse la place à la bidimensionnalité

et au collage.

Le paradoxe se dénoue à mes yeux ainsi : ce ne sont pas les traces qui

sont perdues, mais la topique 1,moins les contenus que les contenants.

D’autres applications sont alors proposées : La crainte de la mort et le vide.

Winnicott applique à la crainte de la mort sa thèse, faisant référence aux religions qui la dénient en enseignant qu’il y a une vie après la mort. Lorsqu’un patient est la proie d’une crainte particulièrement importante de la mort, il y voit une compulsion : celle de la mort qui a eu lieu sans être éprouvée.

À  ce moment de son texte, Winnicott fait appel à un poète, comme chaque fois qu’il rejoint dans la clinique un  au-delà du principe de plaisir qu’il refuse dans l’œuvre freudienne, en appelant à John Keats et son Ode to a Nightingale, qui le décrit comme « half in love with easefull Death » À demi épris de la mort apaisante, facile. Michel Gribinski propose « presque amoureux de la mort tranquille. »

Mais dans son commentaire il refuse justement cette pente douce vers la mort comme une attirance humaine – comme dans un film de Bresson- : « [Keats] désirait avec ardeur, selon l’idée que j’avance ici, la quiétude qui serait la sienne s’il pouvait se “souvenir” d’avoir fait l’épreuve de mourir ; mais pour se souvenir, l’épreuve était à faire maintenant. » Mais lorsqu’il nous propose ainsi ce démenti, c’est pour prendre alors l’exemple de la patiente schizophrène qui lui demandait : « Tout ce que je vous demande est de m’aider à me suicider pour la vraie raison et non pour la fausse. »  et il ajoute : « Je n’y ai pas réussi et elle s’est tuée en désespérant de trouver la solution. Son but, je le vois maintenant, était d’obtenir de moi que je formule qu’elle était morte dans sa petite enfance. À partir de cela je pense que nous aurions pu, elle et moi, lui permettre d’ajourner la mort de son corps jusqu’à ce que l’âge affirme son droit. » (p.213).

Cette mort est l’équivalent d’un anéantissement arrivé à une époque où le moi « était trop immature pour en faire l’expérience ». Pour cette patiente il convoque une panique maternelle après la naissance et des complications obsétricales graves lors de celle-ci liée à un placenta prævia non diagnostiqué – donc des perturbations néonatales. La continuité d’être du patient fut interrompue par les réactions infantiles à l’empiétement : « c’était des facteurs de l’environnement que des défaillances de l’environnement facilitateur autorisèrent à empiéter. » (p.213).

Notons que Winnicott, si l’on croit la correspondance et les indiscrétions  de son analyste Strachey avec sa femme, cherchait à retrouver pour lui-même des traces de l’époque de sa naissance, avec la possibilité d’avoir alors uriné sur sa mère, pour tenter d’élucider ses difficultés sexuelles…

Le vide

Le passage sur le vide montre en revanche un Winnicott soulignant la nécessité d’accepter le vide pour qu’une réceptivité authentique puisse advenir en reliant ceci pour une patiente qui s’exclamait : « Rien n’arrive dans cette analyse ! » à des sensations de nature sexuelles et féminine, ressenties fugacement et qui s’évanouissaient. On voit qu’il ne dénie ici en rien le sexuel du féminin – à l’opposé de ce que pourrait faire penser le concept du « féminin pur » dans les deux sexes, première expérience de l’Être[4]. Il ne va cependant pas jusqu’à évoquer une connaissance précoce du vagin à propos de ces « sensations senties » (She had been feeling feelings.).

On pourrait penser qu’il se situe alors dans un transfert maternel quand il se sent « …dans le transfert, bien près d’être la cause actuelle de l’avortement de sa sexualité féminine ». Mais l’analyse fait alors apparaître un père absent qui lorsqu’il devint présent refusa le Self féminin de sa fille, qui ne pouvait lui offrir « rien de masculin qui fut stimulant ».

Il souligne que plus qu’un traumatisme, c’est plutôt que l’absence de quelque chose qui aurait dû se produire : « Tout ce à quoi se ramenait son expérience était de remarquer que quelque chose aurait pu être. »

Nous ne suivrons pas tout à fait Winnicott dans son affirmation d’une trace non traumatique, de non advenue…

En fait comme lorsque l’analyste construit et actualise la mère folle qui entend une fille alors qu’elle a un garçon dans l’article qui se termine par le féminin pur, c’est bien l’absence physique puis l’homosexualité narcissique du père qui est proposée comme traumatique. Cette implication parentale découverte dans le transfert – avec sa part d’accusation sur la réalité de la carence de l’environnement – est bien sûr beaucoup plus riche qu’un constat du rien de la patiente comme absence de pénis et castration…

Winnicott revient ensuite au vide et le relie à des problématiques plus graves d’avidité compulsive ou folle/ou d’anorexie, et d’impossibilité d’apprendre :

« Au fondement de tout apprentissage se trouve le vide (cela vaut aussi pour ce qui est de manger). Mais si le vide n’a pas été éprouvé comme tel au début, alors il se transforme en un état à la fois redouté et compulsivement recherché. » (p. 215).

On voit combien Winnicott rejoint la métapsychologie freudienne et une conception pulsionnelle du fonctionnement psychique en récusant un langage en pulsions partielles. Il n’est pas le seul à s’exprimer cliniquement – René Diatkine aimait ainsi à dire : « La lecture se mange. »  Mais il revient aussi à l’un des ses apports essentiels qui le démarque de Mélanie Klein : la psyché connaît un état primitif de non-intégration, avant toute angoisse de morcellement, qui permet des éprouvés en union avec la psyché de l’objet primaire – sans qu’il n’y ait alors aucune idée de l’union . La capacité de retrouvailles possibles avec ce registre lui semble un pré-requis à la créativité humaine.

Il termine son texte en soulignant  « qu’il n’y a qu’à partir de la non-existence que l’existence peut commencer » convoquant alors narcissisme primaire, développement psychosomatique et développement du moi, et situant temporellement se développement du sujet à partir d’une racine du moi « … bien avant quoique que se soit qui pourrait pratiquement porter le nom de Self. »

Rappelons en effet qu’un self implique non seulement une unité topique mais aussi une continuité temporelle acquise.

Retour à l’origine. Scène primitive et fantasme d’autoengendrement

Enfin, Winnicott, qui récuse le caractère conservateur des pulsions et le retour à l’inanimé, y voyant un avatar du péché originel, fait cependant appel au poète T.S. Eliot en exergue de son autobiographie :

‘Costing not less than everything’

‘What we call the beginnig is often the end

And to make an end is to make a beginning.

The end is what we start from.’

“ Coûtant rien de moins que tout. ”

“ Ce que nous appelons le commencement est souvent la fin

Et faire une fin, commencer

La fin, c’est de là que nous partons. ”

 

Le caractère circulaire de la temporalité, présent dans le bel article – posthume – de Winnicott n’est pas sans interroger la possible valeur défensive du mortifère en face de la scène primitive, à moins que cela n’en révèle au contraire une censure de l’amante mortifère. – L’objet mort ou le narcissisme blessé de la mère qui désinvestit l’enfant peuvent-ils être investit par l’enfant ?

Une autoanalyse ?

Adam Phillips signale que Winnicott a envoyé à l’âge de 67 ans un poème The Tree [5] – l’arbre – à son beau-frère, référence à l’arbre de la maison de son enfance dans lequel il aimait faire ses devoirs et qui contient  les vers suivants[6] :

Ma mère sous l’arbre pleure

                                            pleure

                                            pleure

C’est ainsi que je l’ai connue

Un jour, étendu sur ses genoux

Comme aujourd’hui dans l’arbre mort

J’ai appris à la faire sourire

A arrêter ses larmes

A abolir sa culpabilité

A guérir sa mort intérieure

La ranimer me faisait vivre

 

 




[1] Winnicott D.W. (non daté), Fear of Breakdown, in Psycho-Analytics Explorations, Karnacs Books, 1989, trad. Fr  par Michel Gribinski, in : La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, pp : 205-216. Gallimard, 2000.

[2] RIBAS, D. Destins de la fracture algérienne dans la mémoire française / in Revue française de psychanalyse, vol. 72, n° 4 (2008)

 http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFP_724_1069

[3] 1946, pp. 296-7 ;Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, p. 279 de la trad. française, in : Développement de la psychanalyse, PUF.

[4] Winnicott D.W. (1971)  Le clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chezla femme. in : Jeu et Réalité. Gallimard, 1975, pp : 101-119.

[5] Mother below is weeping / weeping / weeping / Thus I knew her // Once, stretched out on her lap / as now at dead tree / I learned to make her smile / to stem her tears / to undo her guilt / to cure her inward death / To enliven  her was my living.

[6] Trad. Marie-Claire Durieux

Publié le 21 juillet 2015

 

Le silence et l’élaboration psychique

François Duparc

La question du silence et de sa valeur, élaborative ou non, est un enjeu central pour la technique de la libre association en psychanalyse. Comme l’a écrit Josiane Chambrier-Slama (« Travail du négatif, silence et élaboration » : ci-joint) dans son intervention sur le silence et l’élaboration, la clinique de l’analyste est émaillée “de silences de nature différente, qui scandent le processus d’élaboration, tant du côté du patient, que du côté de l’analyste.”

Du côté du patient

Au début de la cure, le patient se voit expliqué la règle du “tout dire”, mais ce ne doit pas être un impératif catégorique, au service d’une transparence totale, comme si l’analyste était une mère intrusive qui voudrait tout savoir.

La parole et le silence alternent, normalement, et “le silence est habité par des mots, ne serait-ce que de façon potentielle”, nous dit Nicole Carels, dans un article de qualité sur ce thème (1982, repris en 2007). “Il ne s’agit pas de parler de choses et d’autres, mais de laisser libre cours à l’intériorité, à ce qui justement est tu dans les conversations ordinaires”, comme le dit pertinemment David Le Breton dans son étude sur le silence (1997), à propos du silence en psychanalyse.

Par moments, le patient peut avoir un peu de mal à parler, à se confier à la parole ; il rencontre une gène, ou adopte un silence hystérique face à un matériel sexuel refoulé, ce qui traduit un conflit entre un désir de séduction et un interdit, entre des attitudes de provocation masculine et de réceptivité féminine. Mais ce silence, simple “respiration de la parole” (F.Duparc 1988), permet néanmoins l’expression de l’affect. Il est donc de bon augure pour la mise en place du transfert et le travail analytique.

Ce type de silence permet en effet l’émergence du corps et de l’affect à l’intérieur du discours, et rend possible le travail de liaison et d’élaboration de l’analyse, grâce à une résonance entre les différents niveaux de la représentation : la parole qui se tait, la mimique ou les émotions, les mouvements du corps sur le divan, puis l’émergence du rêve sous la forme d’images ou de rêveries, et sa reprise par le langage. À ce niveau, le silence est une forme métaphorique du sommeil qui permet l’émergence des rêves, et le désir de les raconter au réveil à un interlocuteur de choix, pour leur donner sens. C’est l’aspect dynamique de la régression, qui entraîne en après-coup une élaboration des traumatismes, des souvenirs refoulés, et l’émergence du désir.

Mais le patient peut aussi parler comme un moulin à paroles, avec une façade intellectuelle défensive. “Un moulin à paroles, c’est un muet qui s’ignore”, disait Serge Viderman en 1979. Il s’agit alors d’une défense temporaire, phobique, contre l’irruption d’affects trop “chauds”, ou bien d’un mécanisme obsessionnel anti-hystérique plus systématique. L’analité est alors au premier plan, du fait de la peur d’attaquer l’autre avec sa parole, ou de livrer un secret intime, un trésor. Le refoulement reste malgré tout prédominant.

Cette saturation par la parole peut être aussi une façon de lutter contre la peur du vide, contre le silence de l’analyste vécu comme un abandon : une défense maniaque contre la dépression. Le patient parle alors pour répondre au désir de l’analyste, mais dans un mécanisme au service du déni, dans une forme de masochisme qui peut conduire à des cures inachevées, ou interminables.

Depuis les travaux d’André Green sur les états-limites, nous savons combien il peut être important que l’analyste intervienne et ne reste pas dans un silence systématique pour de tels patients. Il s’agirait pour eux, comme le dit Bernard Brusset dans sa présentation de notre journée, d’un silence en miroir qui pourrait accréditer l’image d’un analyste tout puissant qui abandonne le patient, faisant le jeu de la pulsion de mort (qui travaille en silence), et de la dépression. On a connu jusqu’à des suicides, liés à ce silence systématique et à une idéologie de la neutralité qui a causé bien des ravages chez des sujets limites.

Dans les cas les plus graves en effet, le sujet, qu’il parle abondamment ou laisse émerger des “blancs” dans sa parole, tient un discours en faux-self qui a fonction de carapace narcissique et d’emprise anale, et constitue l’équivalent d’un silence bavard. Il s’agit en général d’un clivage du moi, d’une omnipotence qui vise à neutraliser l’analyste, avec un transfert négatif à la limite de la persécution. La tonalité de la voix est souvent mécanique, et sans affect.

Dans un premier temps, ces patients peuvent parler énormément, mais il s’agit d’une parole qui équivaut pour l’analyste à un silence, à une parole vide. Pour autant, il est difficile d’en déduire une structure défensive ; un aspect phobique est sans doute présent, ou une défense maniaque par un flot de paroles qui fait penser à ce que Ferenczi avait décrit en 1918 comme “L’abus de la liberté d’associer”, qui l’a conduit par la suite à la technique active, en dialogue avec Freud.

D’autres patients traduisent par un silence prolongé leur incapacité à confier leurs affects, du fait d’un noyau autistique trop marqué. Ils maintiennent ainsi à l’abri leurs rêveries schizoïdes, qu’ils vont parfois livrer après la séance, dans un écrit, à la place d’associations libres lors de la séance, par peur de l’intrusion de l’autre, ou d’une parole qui pourrait traduire une demande, une dépendance à l’autre. Certains, qui ont déjà fait un travail psychothérapique ou analytique, reviennent pour poursuivre un travail analytique après un temps de latence, fréquent chez les sujets-limites proches de la psychose, pour qui le refoulement n’a pu s’installer qu’après un long temps de silence, aux limites de l’agir. Cette mise en latence n’est pas sans évoquer le silence du refoulement, mais il s’agit d’un silence plus opaque, proche du “blanc” de l’hallucination négative, de la psychose blanche, chez des sujets qui ont vécu ce que Jean Bergeret a appelé une pseudo-latence, dans l’après-coup d’une crise d’adolescence manquée.

Ces deux formes d’agir sur la parole et le silence nous amènent à revenir sur la règle de la parole, à partir de ses abus. Un aménagement du cadre peut être parfois envisagé, nous y reviendrons. Mais c’est évidemment une question qui se pose de façon unique, pour chaque patient, et nécessite une évaluation diagnostique, structurale, au-delà des nosologies habituelles en psychanalyse (souvent absentes, en réaction contre le DSM), ainsi qu’une stratégie d’accueil et d’interprétation.

Au cours d’une cure, ces différents silences vont pouvoir évoluer, ou alterner. Dans les cas les plus névrotiques, nous l’avons vu, il s’agit de la respiration de la parole, et du silence comme musique de l’affect. Dans les cas-limites au contraire, le silence, au-delà des mots, fait appel à l’attention au corps, aux émotions primaires, et au vécu contre-transférentiel de l’analyste qui seul va lui permettre la saisie d’un matériel traumatique.

Pour terminer, nous évoquerons une dernière forme de silence, spécifique à l’analyse, après une interprétation mutative qui lève le refoulement. Ce type de silence traduit la capacité d’écouter l’affect en résonance, la réaction de l’autre, de l’inconscient et de l’analyste. On peut parler d’un silence qui authentifie le contenu latent de la parole, d’un silence introjectif qui suit une construction analytique permettant la résonance des différents niveaux de la représentation, depuis le corps jusqu’au langage. Ce sont ces pauses, ces silences mutatifs qui représentent le mieux le rythme si particulier d’une analyse, et font toute sa beauté, traduisant sa puissance élaborative.

Le silence de l’analyste

Le silence de l’analyste, son “attention flottante” est une aire de réceptivité, liée à sa bisexualité (sa féminité, ou une forme de masochisme gardien de la vie ?) Il est un paramètre de la cure analytique, et fait partie de la neutralité de l’analyste.

Son interprétation, à l’inverse, est une activité psychique au service de la construction à deux, de la pénétration ou de la contenance (masculin-féminin). L’analyste ne doit cependant pas intervenir par une parole vide, sur le contenu manifeste, mais seulement au niveau du contenu latent, disait André Green (2005), du moins en ce qui concerne les structures névrotiques.

Lorsque le patient est dans un mouvement de résistance, si celle-ci est la manifestation du refoulement, l’intervention de l’analyste a pour rôle de rétablir le lien avec l’affect, avec le matériel refoulé. Et de rétablir le vrai silence, celui de l’écoute, le cadre pour la libre association, comme le sommeil est le cadre du rêve. Mais nous avons vu que l’analyste ne doit pas non plus garder un silence systématique, en complicité avec le refoulement du patient, abandonnant celui-ci dans ses vécus traumatiques irreprésentables, et à sa détresse (Hilflosigkeit).

L’attention de l’analyste au silence du patient vient aussi du fait que le silence constitue souvent un matériel en soi : la respiration de la parole, son rythme musical, nous l’avons vu, sont un langage du corps, un langage non-verbal qui pourra être ensuite mis en parole grâce à la chimère analytique (Michel de M’Uzan). Comme le rêve, fait d’images, est traduit en mots ; comme le gribouillis du squiggle (Winnicott) devient une image, par l’interprétation du contre-transfert. C’est d’ailleurs dans le silence que l’analyste peut le mieux écouter son contre-transfert, notamment émotionnel ou corporel.

Nous rejoignons le fait que l’analyste, pour maintenir une suffisante neutralité, doit en général garder le silence sur sa vie privée, sur son contre-transfert. Il ne doit faire état de ce dernier que lorsqu’une construction s’impose, face à un silence qui traduit l’impossibilité d’exprimer en mots certaines traces traumatiques. Ces traces, agies sur le cadre, ou en identification projective dans le contre-transfert, doivent être élaborées par le tiers que constitue le langage.

Dans le même sens, rappelons que le silence de l’analyste se doit de respecter aussi la confidentialité des propos du patient par le secret professionnel, qui fait partie de l’asymétrie de la parole en psychanalyse : il s’agit probablement d’une reprise symbolique de la différence des générations, qui ferait de la parole imprudente de l’analyste une transgression de cette asymétrie nécessaire pour une reprise de son élaboration psychique par le patient.

Mais il est des cas où l’analyste doit parler malgré tout de son patient, notamment lorsqu’il s’agit d’un cas qui le dépasse, en le confrontant par exemple à un abus de la règle de libre association — soit l’abus de la liberté d’associer, comme nous l’avons vu — ou encore à un silence opaque et blanc, sans émotions perceptibles. L’analyste va alors assez souvent recourir à un tiers, à une supervision, ou à un groupe clinique (comme Josiane Chambrier l’a évoqué). S’agit-il alors d’une transgression de la règle de la neutralité et du silence ? Non, s’il s’agit d’éviter que le contre-transfert ne soit agi sur le cadre, ou renvoyé en rétorsion au patient par le silence blanc ou hostile de l’analyste.

Une autre stratégie peut être le recours à des aménagements prudents, justifiés lorsqu’ils sont le seul moyen d’assurer un contre-investissement des traces traumatiques agies sous l’effet de la compulsion de répétition, et qu’ils permettent un premier transfert minimal (ou “de base”) sur le cadre analytique. Ceci peut constituer une solution pour limiter le recours à l’agir, et la paralysie durable de la cure. Ces stratégies reprennent les techniques actives de Ferenczi ou l’usage de jeux et d’objets transitionnels de Winnicott, mais dans une perspective freudienne.

J’ai personnellement évoqué la nécessité, dans certains cas de défense maniaque, notamment face à une manie blanche avec un risque psychosomatique, d’une “scansion” de la parole. Il ne s’agit pas d’une technique active consistant à interrompre la séance, comme le faisait Lacan pour dégager le transfert ; Lacan ne supportait pas le silence des patients, il n’aimait que les signifiants, et il est même parti en guerre contre l’affect, heureusement réhabilité en France par André Green. Il s’agit plutôt d’une invitation faite au patient d’écouter un moment, dans le silence, la résonance émotionnelle ou corporelle du récit traumatique qu’il amène sans affect apparent. L’attention portée au silence, au langage du corps, permet d’écouter ce sur quoi le patient fait silence : ses émotions.

Par contre, cette technique de la scansion n’est pas adaptée lorsqu’il y a un manque de transfert de base suffisant, ce qui se voit dans les mécanismes de défense auto-érotique ou en carapace évoquant un noyau schizoïde. Et il n’est pas rare, nous l’avons vu, qu’un patient n’amène que dans une seconde tranche d’analyse la partie la moins névrotique de sa structure psychique, clivée jusque-là.

Dans cette phase où le patient parle “en caparace”, pour ne rien dire, et où son analyste ressent son propre silence comme une complicité émotionnelle incestueuse, l’attention prêtée au corps, à l’agir et à la musique du langage est cependant parfois insuffisante. Face aux états-limites de la psychose ou de la pensée psychosomatique, l’indication d’une relaxation analytique peut alors se poser, pour écouter aussi le corps, sans que cela soit vécu comme une intrusion. Le protocole conserve le divan, mais le face-à-face maintenu permet une attention accrue aux tensions corporelles, aux émotions, qui constituent un matériel en soi, relié plus ou moins facilement par l’analyste ou par le patient, au matériel verbal.

Mais l’idéal reste bien sûr que l’analyste, sans mémoire ni désir (Bion) puisse laisser émerger l’émotion ou l’affect sur l’écran blanc de son silence, par l’effet de l’identification projective et de la communication d’inconscient à inconscient, et qu’il s’en serve pour une interprétation qui dégage le sujet de son agir sur la parole. Les cas-limites font particulièrement appel au silence et aux vécus contre-transférentiels de l’analyste, dans son corps, ses émotions, pour permettre à celui-ci la saisie d’un matériel traumatique agi (par le silence, l’identification projective, ou des mini actings) mais irreprésentable par la parole pour le patient.

L’analyste, à partir des affects et des images suscitées en lui, devra faire appel à la construction, ou à des interprétations parfois psychodramatiques, pour faire “sentir” au patient le transfert et la dimension émotionnelle qui lui manquent, qui font chez lui l’objet d’un déni. L’intonation, le rythme, l’alternance de la parole et du silence, sont alors au premier plan.

Bibliographie

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Winnicott D.W. (1975); Fragment d’une Analyse, Payot 1983.

Publié le 06.07.2015

    
 

Laurent Danon-Boileau

La part du silence

Le trop parler est un péché de jeunesse largement répandu chez les analystes. Au début de sa pratique, chacun d’entre nous semble poussé par une hâte constante à faire part de ce qu’il a compris, proposant alors une interprétation secourable à un patient qui souffre en silence. Tout cela procède assurément de bons sentiments, mais nous avons appris à nos dépends que l’enfer en est souvent pavé. Pour un analyste, la difficulté première semble donc être de résister à la tentation de la parole. Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les ans nous mettent jamais à l’abri de cette tentation là. Or le silence est parfois, plus que la parole, une manière de témoigner à l’autre sa présence, comme la considération que l’on porte à la personne qu’il est. C’est également une manière de marquer la place de toutes ces « voix chères qui se sont tues » sans chercher à en masquer bruyamment les  effets douloureux.

Il est toutefois un courant analytique qui pour partie tend à légitimer une parole excessive. C’est l’intersubjectivisme. Cette  dérive insidieuse incite à résumer le processus analytique à un travail de co-pensée constamment référé au partage psychique et au ‘nous’. Indirectement, cette manière de voir fait obstacle à l’idée d’une perlaboration faite par le seul patient. Or sans cette dimension de solitude face à l’autre, que peut-il en être du nécessaire  travail de renoncement et de deuil ? C’est évidemment là que le silence devient essentiel. Il est la  manifestation première du refusement de l’analyste. Il est également  une manière de souligner la nécessaire discontinuité entre la scène où se déploie la parole et la pensée de l’un, et celle où se déploie parole et la pensée de l’autre. Sans le marquage de cette discontinuité entre les deux scènes,  la notion d’objet finit par perdre toute consistance. L’ espace que creuse le silence est ainsi nécessaire pour  marquer l’exigence faite au patient de forger sa capacité à être seul et silencieux devant sa mère elle aussi silencieuse. 

En se taisant, tout en restant dans le cadre du dialogue, l’analyste suscite chez le patient l’intérêt pour la gestation muette. Le silence devient emblème de et incitation à  un allongement du circuit de la pulsion. Il favorise aussi l’accueil nécessaire d’un temps  où il fait noir, tandis que personne ne  parle. En cela, il souligne l’exigence incontournable d’un avant coup bête et douloureux, sans lequel il ne saurait y avoir d’après coup ni de « je n’avais jamais pensé à cela ».

Toutefois, contrairement au transfert, au processus analytique, au cadre, à la règle fondamentale, le silence n’est pas un thème psychanalytique. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas le devenir mais seulement qu’il ne l’est pas de fondation.   Dans la vie courante, la   valeur du silence dépend évidemment du lieu où il s’inscrit, comme d’ailleurs de la langue que l’on parle. En français, dans une conversation à bâtons rompus, un long silence fait tache. Il est rapidement vécu comme inquisiteur par celui à  qui l’on s’adresse, lequel se sent alors sommé de se justifier. Dans un récit suivi, en revanche, il devient une manière de dramatiser par effet oratoire l’importance que l’on souhaite accorder  aux propos qui font suite.  Reste évidemment, que quelle que soit la langue, on n’attend pas d’un homme seul qu’il fasse autre chose que se taire. C’est plutôt s’il se met à parler que l’on s’inquiète pour sa santé psychique. Par cette remarque triviale je veux seulement souligner que c’est la co-présence de deux interlocuteurs au sein d’un même espace qui crée les conditions d’une excitation dont la parole constitue la décharge. C’est dans ce cadre que le silence devient signe remarquable d’abstinence.

Pourtant, dans la définition non dénuée de provocation et d’humour que Freud donne de l’analyse en 26, il n’est pas question de silence. Entre les protagonistes, dit-il, « Il ne se passe rien d’autre que ceci : ils causent. »  Mais alors que devient  le silence ? D’où vient que Freud ne dise  pas des deux protagonistes « ils se taisent, et parfois ils causent » ? Faudrait-il voir dans cette définition de la psychanalyse une légitimation anticipée de la cure intersubjective bavarde que l’on fustigeait tantôt?  Loin s’en faut.  L’une des différences symptomatiques les plus notables  entre le dialogue banal et celui qui s’organise en analyse est précisément la place qu’occupe le silence. Il frappe d’emblée comme symptôme : on ne peut pas le manquer. Et comme outil, il est évidemment décisif. Tant du côté de l’analysant que du côté de l’analyste. Toutefois, selon la topique, et selon l’économie en jeu, son advenue peut être l’effet d’une retenue ou d’un désarroi.  Apprécier la tonalité de l’échange où  le silence s’établit est évidemment un préalable décisif pour saisir son effet signifiant tant dans le discours de l’un que dans l’écoute de l’autre.

Je voudrais revenir un instant sur certains aspects du signifiant silence le plus notable, celui qui s’établit de ce que l’un est silencieux devant l’autre et que l’autre lui répond par un égal silence.  C’est un des rares moments où  analyste et patient font recours au même signifiant au même moment et où la lisibilité de ce signifiant spécifique  est crucialement tributaire du parallélisme.  Assurément, sa valeur et  son effet change  selon le dispositif. Le silence partagé ne se pratique ni ne s’entend de la même façon dans le cadre divan/fauteuil et en face à face. En face à face, la mutuelle perception visuelle rend son effet d’absence tout ensemble plus supportable et plus persécutant que lorsque   le patient est allongé. 

Il vient d’être question du silence des deux mais il en est un autre, celui qui s’observe  quand l’un se tait pour que l’autre parle. Dans les bons cas, son effet  répond évidemment aux exigences de maturation qu’ évoque Valéry dans Palme poème qui clôt le recueil intitulé Charmes (c’est à dire Carmen : chant, poème  mais aussi  enchantement, envoutement,  sortilège, ou dans nos termes à nous : « parole de transfert ») republié justement en 1926 dans une version revue et augmentée. A cette date, Valéry écrit: « Patience !Patience !/Patience dans l’Azur/Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » ( Patience : attente mais aussi souffrance ;  chance qu’il faut entendre ici dans son sens originaire d’occasion possible, et non d’occasion avérée). Laisser se déployer la pensée, la perlaboration silencieuse du patient pour qu’advienne, peut-être, la chance d’un fruit mur, c’est en cela que consiste la difficile tâche de l’analyste. Et il est vrai que la tentation est parfois grande d’interrompre cette maturation par une interprétation inopportune. Toutefois, dans certaines cures qui marchent bien, voire trop bien, ce silence de la part de l’analyste, mériterait peut-être aussi d’être questionné. A mon sens on peut également craindre qu’il puisse parfois autoriser  un relatif contournement des effets de Thanatos .   Le silence de l’analyste qui écoute un patient dérouler son discours au rythme d’une associativité  trop heureuse, peut finalement conforter une communauté de déni du négatif. Il convient alors que la parole interprétante sache rompre les charmes lentement tissés au fil du silence. A débattre, évidemment. Comme le reste d’ailleurs. Cependant, si l’on devait faire figurer dans une Lettre à un jeune analyste  des conseils faisant pendant à ceux que Rilke dispense au jeune poète,  je crains que l’on ne puisse se contenter d’inviter seulement celui-là  à ne jamais perdre une occasion de se taire. Tout simplement parce que, dès lors qu’on le réfère à la technique de la cure ou à la nature du processus psychique, le silence  devient sujet à renversement. Comme le transfert, il devient moteur  et obstacle. Et son  effet psychique  peut être aussi efficace qu’il peut être délétère. Bien entendu, du côté du patient   le silence devient obstacle  lorsque celui-ci hésite à dire et se soustrait à la règle fondamentale.  Mais le   silence de l’analyste peut  aussi être obstacle dès lors qu’il devient fauteur d’une répétition sans écart. « Le silence éternel  des espaces infinis m’effraie »  écrivait Pascal. Effrayer, mot dans lequel on se doit de faire sonner, bien sûr,  le terme d’effroi . Schreck. Il est sans doute des patients qui  on pu dire « Le silence éternel  de mon analyste m’effraie ». Peut-être que pour ceux là, le travail de l’analyste aurait pu consister à favoriser par la parole le bruissement des représentations intermédiaires voire celui d’une sexualité infantile rendue silencieuse, justement, par le poids des deuils et des traumas.

Notre objet est donc la quête d’un silence bien tempéré, qui s’établisse heureusement , loin de l’effroi des espaces infinis, au plus près de la lente maturation des fruits mûrs. Jusqu’ici, j’ai la faiblesse de penser que je fais consensus. Toutefois, la question est de savoir sur quoi l’on se fonde pour régler le curseur. A partir de combien de temps, au juste, le silence d’un analyste devient-il éternel ,  effrayant, sidérant ? Evidemment, s’il s’agissait seulement de durée, la réponse serait aisée mais on  peut craindre que la différence entre un silence d’analyste à la  Valéry et à la Pascal ne se mesure pas en minutes. Notre question est là :   comment encourager un silence qui favorise la retenue, figure la castration symbolique, voire le refoulement,  l’attention en égal suspens, la tolérance à une pensée indéfinie et mouvante, à la « capacité négative » à l’ouverture à  la régrédience,  un silence, enfin qui fasse  signe vers l’attente d’un surcroît de symbolisation ? Mais comment y parvenir, tout en se gardant d’un silence qui, à l’inverse, deviendrait seulement  fauteur  d’effroi,  et renforcerait chez le patient la terreur qu’inspire   le non dit le non-discible  ou l’impensable? Ici,   une polarité s’esquisse, fut elle un peu spécieuse. Elle permet d’opposer un silence « en première topique »  qui sursoie à la parole et à l’ éconduction qu’elle implique, un silence qui  favorise le circuit long- lequel s’oppose au contraire à  un silence en « seconde topique » engendrant l’écrasement de toute pensée, de toute rêverie, et favorisant sur ses bords le recours à une décharge muette. Quand la structure encadrante pour penser disparaît,  dans l’hilflogiskheit, le silence signe tout ensemble la disparition du nebenmesch et  le désêtre du sujet. Bien évidemment, dans ces instants, la parole ne fournit pas à tout coup une issue de secours. Il est des moments où l’analyste est placé face à un dilemme : s’il se tait son silence est celui des espaces infinis, s’il parle sa parole  est  fauteuse d’ envahissement. 

La question se pose avec une particulière acuité dans le temps où l’analyste est sensible à des manifestations de l’inconscient du patient sans pouvoir encore qualifier , fût-ce pour lui-même, ce qui s’inscrit alors dans son contre transfert. Dans ces moments là, assurément, il lui faut garder le silence. Ce silence est une manière de dire « J’accepte de ne pas comprendre ce que tu me confies, et de le recevoir sans savoir ce que c’est » Assurément, même si elle engendre une excitation, cette attitude silencieuse est décisive, et toute parole interprétante ferait effet de décharge malencontreuse.  Mais comment faire aussi que ce silence puisse témoigner  qu’il se passe quelque chose à quoi, comme analyste, l’on n’est ni insensible ni indifférent?  

La question du silence de l’analyste est décisive.  Celle  que pose le silence du patient n’est pas moindre. Chez lui comme chez l’analyste,  son incidence sur le processus, et sa valeur comme symptôme,  dépendent de la topique ou de l’économie qui, dans l’instant, gouvernent la psyché.

En première topique, ce silence peut être un moment décisif, une manière de signifier  « je me tais  parce que je parviens enfin à penser seul devant toi  sans me sentir tenu de te faire part immédiatement de ce que je découvre».  Mais ce peut être aussi, plus problématique, « Je me tais parce que notre silence est une exquise communion dans l’informe et l’indéfini». Ou bien encore «Je me tais pour maitriser ton attention et la distraire de son égal suspens , surtout si je lâche un mot isolé toutes les cinq minutes »  . Enfin ce peut être aussi l’expression d’une résistance : « Je me tais parce que j’aurais honte de parler » « Je me tais parce que nous approchons de l’essentiel et que je ne sais comment le dire »  ou encore « Je me tais parce que je pense à toi et que je n’ose t’en faire l’aveu».

En seconde topique, ou dans un moment de cure où la  tiercéité s’effrite, le silence du patient peut en revanche signifier : « Je m’effondre en silence. Et je me tais pour que tu me sauves par ta parole» ou pire  « Je meurs en silence, et dans ce mouvement d’oblation, je veux que toi l’objet tu vives, tu  penses et tu parles»   à moins que ce ne soit: « Toute parole entre nous est menace d’inceste mortel» voire enfin, dans un mouvement d’ultime et  mélancolique héroïsme , tel le célèbre loup de Vigny: « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Laisser un loup qui meurt dans le silence dont il s’entoure ne me paraît pas nécessairement une manière d’encourager le déploiement de son processus psychique.

Donc, le silence, oui. Mais quand, et comment ?  Et quelle écoute de l’écoute pour le silence? Comme la parole interprétative, le silence exige le respect du Kairos, du moment voulu. Mais quels en sont les indices ?  Telles sont, parmi d’autres, les questions qui provoquent régulièrement la réflexion au long d’une cure ou dans l’après coup d’une séance.  Et comme toujours il n’y a pas de réponse à priori ni dans l’absolu. Toutefois, pour faire signe vers cette concrétion complexe  qu’organise le temps analytique entre silence douleur secret parole fruits mûrs et histoire du sujet, j’aimerais citer un fragment de prose de  Bernard Noël, paru dans  un recueil publié chez POL en 2002   . Il  s’intitule justement La face du silence. Noël y  écrit : « On se tait. On s’y oblige. On flotte enfin, sans savoir, sans visage. On est creux. Mais le vide appelle son contraire : un mot jaillit, un autre. Plus tard, c’est une concrétion par le travers du temps. Plus tard encore : Qui a parlé ? se demande-t-on. Une voix monte sous le masque de silence, un autre silence établit son creux derrière la voix, ainsi je n’est nulle part, sinon en blanc parmi ces mots troués. »

Respecter chez le patient les silences d’un ‘je’ qui « n’est nulle part   sinon en  blanc parmi (ses) mots troués. », sans entraver pourtant  sa  progressive « concrétion par le travers du temps » telle sont les injonctions contradictoires qui pèsent sur la séance et la quête d’un sujet- lequel , progressivement, doit  s’y trouver,  c’est à dire s’y retrouver en parvenant à créer son histoire.

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Mots clés : Silence, éconduction, perlaboration, topique.

Résumé : Le silence, tant celui de l’analysant que celui de l’analyste, est une exigence, fragile et menacée, du processus psychique qui se déploie dans la cure. Reste que sa valeur comme symptôme et son incidence sur l’élaboration dépendent crucialement du statut économique qui gouverne l’instant où il apparaît.

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Nous devons le  thème du silence qui nous rassemble aujourd’hui à Bernard Brusset. Ce  choix répond à une préoccupation pédagogique. Brusset est formateur de longue date. Il a été directeur de l’Institut de Psychanalyse, et son expérience de la supervision l’a convaincu que le trop parler est un péché de jeunesse largement répandu chez les analystes. Au début de sa pratique, chacun d’entre nous semble poussé par une hâte constante à faire part de ce qu’il a compris, proposant alors une interprétation secourable à un patient qui souffre en silence. Tout cela procède assurément de bons sentiments, mais nous avons appris à nos dépends que l’enfer en est souvent pavé. Pour un analyste, la difficulté première semble  donc être de résister à la tentation de la parole.  Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que les ans nous mettent jamais à l’abri de cette tentation là. 

Il est par ailleurs un courant analytique qui, aux yeux de Brusset notamment, tend à légitimer une parole excessive. C’est l’intersubjectivisme. Cette dérive insidieuse incite à résumer le processus analytique à un travail de co-pensée constamment référé au partage psychique et au ‘nous’. Indirectement, cette manière de voir fait obstacle à l’idée d’une perlaboration faite par le seul patient. Or sans cette dimension de solitude face à l’autre, que peut-il en être du nécessaire  travail de renoncement et de deuil ? C’est évidemment là que le silence devient essentiel. Il est la manifestation première du refusement de l’analyste. Il est également  une manière de souligner la nécessaire discontinuité entre la scène où se déploie la parole et la pensée de l’un, et celle où se déploie parole et la pensée de l’autre. Sans le marquage de cette discontinuité entre les deux scènes, la notion d’objet finit par perdre toute consistance. L’espace que creuse le silence est ainsi nécessaire pour  marquer l’exigence faite au patient de forger sa capacité à être seul et silencieux devant sa mère elle aussi silencieuse. 

En se taisant, tout en restant dans le cadre du dialogue analytique, l’analyste suscite chez le patient l’intérêt pour la retenue. Le silence devient alors emblème de et incitation à un allongement du circuit de la pulsion. Il favorise aussi l’accueil nécessaire d’un temps  où il fait sombre, faute de parole éclairante. En cela, il souligne l’exigence incontournable d’un avant coup bête et douloureux, sans lequel il ne saurait y avoir d’après coup ni de « je n’avais jamais pensé à cela ».

Toutefois, contrairement au transfert, au processus analytique, au cadre, à la règle fondamentale, le silence n’est pas un thème psychanalytique. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas le devenir mais seulement qu’il ne l’est pas de fondation.   Dans la vie courante, la   valeur du silence dépend évidemment du lieu où il s’inscrit, comme d’ailleurs de la langue que l’on parle. En français, dans une conversation à bâtons rompus, un long silence fait tache. Il est rapidement vécu comme inquisiteur par celui à  qui l’on s’adresse, lequel se sent alors sommé de se justifier. Dans un récit suivi, en revanche, il devient une manière de dramatiser par effet oratoire l’importance que l’on souhaite accorder  aux propos qui font suite.  Reste évidemment, que quelle que soit la langue, on n’attend pas d’un homme seul qu’il fasse autre chose que se taire. C’est plutôt s’il se met à parler que l’on s’inquiète pour sa santé psychique. Par cette remarque triviale je veux seulement souligner que c’est la co-présence de deux interlocuteurs au sein d’un même espace qui crée les conditions d’une excitation dont la parole constitue la décharge. C’est dans ce cadre que le silence devient signe remarquable d’une retenue abstinente.

Pourtant, dans la définition non dénuée de provocation et d’humour que Freud donne de l’analyse en 26, il n’est pas question de silence. Entre les protagonistes, dit-il, « Il ne se passe rien d’autre que ceci : ils causent. »  Mais alors que devient  le silence ? D’où vient que Freud ne dise pas des deux protagonistes « ils se taisent, et parfois ils causent » ? Faudrait-il voir dans cette définition de la psychanalyse une légitimation anticipée de la cure intersubjective bavarde que fustige volontiers Brusset ?  Loin s’en faut.  L’une des différences symptomatiques les plus notables  entre le dialogue banal et celui qui s’organise en analyse est précisément la place qu’occupe le silence. Il frappe d’emblée comme symptôme : on ne peut pas le manquer. Et comme outil, il est évidemment décisif. Tant du côté de l’analysant que du côté de l’analyste. Toutefois, selon la topique, et selon l’économie en jeu, son advenue peut être l’effet d’une retenue ou d’un désarroi. Apprécier la tonalité de l’échange où le silence s’établit est évidemment un préalable décisif pour saisir son effet signifiant tant dans le discours de l’un que dans l’écoute de l’autre.

Je voudrais revenir un instant sur certains aspects du signifiant silence le plus notable, celui qui s’établit de ce que l’un est silencieux devant l’autre et que l’autre lui répond par un égal silence.  C’est un des rares moments où  analyste et patient font recours au même signifiant au même moment et où la lisibilité de ce signifiant spécifique  est crucialement tributaire du parallélisme.  Assurément, sa valeur et son effet change selon le dispositif. Le silence partagé ne se pratique ni ne s’entend de la même façon dans le cadre divan/fauteuil et en face à face. En face à face, la mutuelle perception visuelle rend son effet d’absence tout ensemble plus supportable et plus persécutant que lorsque le patient est allongé. 

Il vient d’être question du silence des deux mais il en est un autre, celui qui s’observe  quand l’un se tait pour que l’autre parle. Dans les bons cas, son effet  répond évidemment aux exigences de maturation qu’évoque Valéry dans Palme poème qui clôt le recueil intitulé Charmes (c’est à dire Carmen : chant, poème  mais aussi  enchantement, envoutement,  sortilège, ou dans nos termes à nous : « parole de transfert ») republié justement en 1926 dans une version revue et augmentée. A cette date, Valéry écrit on s’en souvient : « Patience !Patience !/Patience dans l’Azur/Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » ( Patience : attente mais aussi souffrance ;  chance qu’il faut entendre ici dans son sens originaire d’occasion possible, et non d’occasion avérée). Laisser se déployer la pensée, la perlaboration silencieuse du patient pour qu’advienne, peut-être, la chance d’un fruit mur, c’est en cela que consiste la difficile tâche de l’analyste. Et il est vrai que la tentation est parfois grande d’interrompre cette maturation par une interprétation inopportune. Toutefois, dans certaines cures qui marchent bien, voire trop bien, ce silence de retenue de la part de l’analyste, mériterait peut-être aussi d’être questionné. A mon sens on peut également craindre qu’il puisse parfois autoriser un relatif contournement des effets de Thanatos. Le silence de l’analyste qui écoute son patient dérouler un discours au rythme d’une associativité trop heureuse, peut finalement conforter une communauté de déni du négatif. Il convient alors que la parole interprétante sache rompre les charmes lentement tissés au fil du silence. A débattre, évidemment. Comme le reste d’ailleurs. Cependant, si l’on devait faire figurer dans une Lettre à un jeune analyste des conseils faisant pendant à ceux que Rilke dispense au jeune poète, je crains que l’on ne puisse se contenter d’inviter seulement ce jeune analyste à ne jamais perdre une occasion de se taire. Tout simplement parce que, dès lors qu’on le réfère à la technique de la cure ou à la nature du processus psychique, le silence  devient sujet à renversement. Comme le transfert, il devient moteur  et obstacle. Et son  effet psychique  peut être aussi efficace qu’il peut être délétère. Bien entendu, du côté du patient le silence devient obstacle lorsque celui-ci hésite à dire et se soustrait à la règle fondamentale.  Mais le silence de l’analyste peut aussi être obstacle dès lors qu’il devient fauteur d’une répétition sans écart. « Le silence éternel  des espaces infinis m’effraie »  écrivait Pascal. Effrayer, mot dans lequel on se doit de faire sonner, bien sûr,  le terme d’effroi . Schreck. Il est sans doute des patients qui  on pu dire « Le silence éternel de mon analyste m’effraie ». Peut-être que pour ceux là, le travail de l’analyste aurait pu consister à favoriser par la parole le bruissement et les représentations d’une sexualité infantile rendue silencieuse par le poids des deuils et des traumas.

Notre objet est donc la quête d’un silence bien tempéré, qui s’établisse heureusement, loin de l’effroi des espaces infinis, au plus près de la lente maturation des fruits mûrs. Jusqu’ici, j’ai la faiblesse de penser que je fais consensus. Toutefois, la question est de savoir sur quoi l’on se fonde pour régler le curseur. A partir de combien de temps, au juste, le silence d’un analyste devient-il éternel,  effrayant, sidérant ? Evidemment, s’il s’agissait seulement de durée, la réponse serait aisée mais on peut craindre que la différence entre un silence d’analyste à la Valéry et à la Pascal ne se mesure pas en minutes. Notre question est là :   comment encourager un silence qui favorise la retenue, figure la castration symbolique, voire le refoulement,  l’attention en égal suspens, la tolérance à une pensée indéfinie et mouvante, l’ouverture à  la régrédience,  un silence, enfin qui fasse signe également vers l’attente d’un surcroît de symbolisation ? Mais comment y parvenir, tout en se gardant d’un silence qui, à l’inverse, deviendrait seulement  fauteur  d’effroi,  et renforcerait chez le patient la terreur qu’inspire le non dit le non-discible  ou l’impensable ? Ici,  une polarité s’esquisse, fut elle un peu spécieuse. Elle permet d’opposer un silence « en première topique »  qui sursoie à la parole et à l’éconduction qu’elle implique, un silence qui  favorise le circuit long, lequel s’oppose au contraire à  un silence en « seconde topique » engendrant l’écrasement de toute pensée de toute rêverie et favorisant sur ses bords le recours à une décharge muette. Quand la structure encadrante pour penser disparaît, dans l’hilflogiskheit, le silence signe tout ensemble la disparition du nebenmesch et le désêtre du sujet. Bien évidemment, dans ces instants, la parole ne fournit pas à tout coup une issue de secours. Il est des moments où l’analyste est placé face à un dilemme : s’il se tait son silence est celui des espaces infinis, s’il parle sa parole est fauteuse d’ envahissement. 

La question se pose avec une particulière acuité dans le temps où l’analyste est sensible à des manifestations de l’inconscient du patient sans pouvoir encore qualifier, fût-ce pour lui-même, ce qui s’inscrit alors dans son contre transfert. Dans ces moments là, assurément, il lui faut garder le silence. Ce silence est une manière de dire « J’accepte de ne pas comprendre ce que tu me confies, et de le recevoir sans savoir ce que c’est ». Assurément, même si elle engendre une excitation, cette retenue silencieuse est décisive, et toute parole interprétante ferait effet de décharge malencontreuse.  Mais comment faire  malgré tout pour que ce silence puisse témoigner qu’il se passe quelque chose à quoi, comme analyste, l’on n’est ni insensible ni indifférent ?  C’est je crois une question qui reviendra dans les remarquables présentations de Josiane Chambrier et de  Christine Saint-Paul Laffont.

J’ai insisté sur la question du silence de l’analyste. Dans notre réunion il sera évidemment question aussi du silence du patient. Comme pour l’analyste,  son incidence sur le processus, et sa valeur comme symptôme, dépendent de la topique ou de l’économie qui, dans l’instant, gouvernent sa psyché. En première topique, ce silence peut être un moment décisif, une manière de signifier  « je me tais  parce que je parviens enfin à penser seul devant toi  sans me sentir tenu de te faire part immédiatement de ce que je découvre».  Mais ce peut être aussi, plus problématique, « Je me tais parce que notre silence est une exquise communion dans l’informe et l’indéfini». Ou bien encore «Je me tais pour maitriser ton attention et la distraire de son égal suspens , surtout si je lâche un mot isolé toutes les cinq minutes » . Enfin ce peut être aussi l’expression d’une résistance : « Je me tais parce que j’aurais honte de parler » « Je me tais parce que nous approchons de l’essentiel et que je ne sais comment le dire »  ou encore « Je me tais parce que je pense à toi et que je n’ose t’en faire l’aveu ». En revanche, en seconde topique, ou dans un moment de cure où la tiercéité s’effrite, le silence du patient peut cette fois signifier : « Je m’effondre en silence. Et je me tais pour que tu me sauves par ta parole» ou pire  « Je meurs en silence, et dans ce mouvement d’oblation, je veux que toi l’objet tu vives, tu  penses et tu parles » à moins que ce ne soit : « Toute parole entre nous est menace d’inceste mortel » voire enfin, dans un mouvement d’ultime et  mélancolique héroïsme, tel le célèbre loup de Vigny : « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Laisser un loup qui meurt dans le silence ne me paraît pas nécessairement une manière d’encourager le déploiement de son processus psychique.

Donc, le silence, oui. Mais quand, et comment ?  Et quelle écoute de l’écoute pour le silence? Comme la parole interprétative, le silence exige le respect du Kairos, du moment voulu. Mais quels en sont les indices ? Telles sont, parmi d’autres, les questions qui vont provoquer notre réflexion commune tout au long de ce week end.  Et je m’en voudrais de conclure avant que nous n’ayons commencé. Toutefois pour faire signe vers cette concrétion complexe  qu’organise le temps analytique entre silence douleur secret parole fruits mûrs et histoire du sujet, j’aimerais citer un fragment de prose de  Bernard Noël, paru dans  un recueil publié chez POL en 2002. Il s’intitule justement La face du silence. Noël y  écrit : « On se tait. On s’y oblige. On flotte enfin, sans savoir, sans visage. On est creux. Mais le vide appelle son contraire : un mot jaillit, un autre. Plus tard, c’est une concrétion par le travers du temps. Plus tard encore : Qui a parlé ? se demande-t-on. Une voix monte sous le masque de silence, un autre silence établit son creux derrière la voix, ainsi je n’est nulle part, sinon en blanc parmi ces mots troués. »

Respecter chez le patient les silences d’un ‘je’ qui « n’est nulle part sinon en  blanc parmi (ses) mots troués. », sans entraver pourtant sa progressive « concrétion par le travers du temps » telle sont les injonctions contradictoires qui pèsent sur la séance et la quête d’un sujet qui, progressivement, doit s’y trouver, s’y retrouver et  parvenir à créer son histoire.


Publié le 06.07.2015

 

 

Les premières « Rencontres de la SPP »

Il a eu lieu les 15 et 16 avril 2015. Il a été organisé par B. Brusset, P. Decourt et S. Lambertucci-Mann. Les présentations cliniques et leurs commentaires ne peuvent pas être publiées, mais on trouvera ici l’argument initialement envoyé à tous les participants et ici enrichi, par B.Brusset, l’introduction théorique revue par l’auteur, L. Danon-Boileau, un texte de F. Duparc suite à son commentaire du cas clinique présenté par J. Chambrier-Slama, un texte de celle-ci, enfin un texte de C. Bouchard, antérieurement publié dans la Rev Franç. Psychanal. de 2004, n° consacré à l’élaboration psychique. Il est au fondement de son intervention en commentaire du cas clinique présenté par Christine Saint-Paul Laffont.

« Le silence en psychanalyse et l’élaboration psychique » 

Bernard Brusset  (à partir de l’argument pour le Colloque)

1. L’évolution des idées 

Dans l’histoire de la psychanalyse, le silence de l’analyste a été l’objet de débats dans la mesure où il est un effet dans la pratique des options théoriques, mais aussi, en France notamment, l’objet d’une sorte de consensus implicite qui a un temps prévalu. Il arrive qu’il tende actuellement à s’inverser en excès d’interventions. La critique de l’arbitraire interprétatif (Lacan : « vous interprétez, mais qu’en savez-vous ? ») allait dans le même sens que la rupture avec l’analyse didactique, donc de la distinction claire de la formation et de l’analyse personnelle.

 Le silence n’a pas été spécifiquement théorisé par Freud, sinon pour condamner l’analyse sauvage, mais il est lié à la notion de perlaboration comme processus du changement structurel intrapsychique. La perlaboration par le patient de l’interprétation de l’analyste, au moins dans la forme décrite par Freud en 1914 (“Remémoration, répétition, perlaboration“), suppose une symbolisation souple et efficace pour faire face aux pulsions et que le moi après l’interprétation, abandonne le refoulement et assume le retour du refoulé. Le silence qui va de paire avec la réserve et l’effacement de l’analyste, laissant au patient l’initiative de la parole, distingue fondamentalement la psychanalyse de l’hypnose et de la suggestion, mais la pratique de Freud n’était guère silencieuse. Avec Dora, il est loisible de penser que le silence aurait pu favoriser la perception et la prise en compte du transfert qu’il a regretté avoir ignoré dix ans plus tard).

 L’adéquation initiale de la théorie et de la pratique dans la référence au rêve et au “baquet du psychanalyste” (Laplanche) conçu sur le même modèle a été élargie, avec la deuxième topique, à une autre logique impliquant, en deçà de la représentation, les motions pulsionnelles du « ça » finalisées par l’agir, le dualisme pulsionnel, le moi inconscient et les défenses primaires. Le transfert et le jeu économique des investissements ont eu dans la théorie du changement psychique un rôle accru. La modification des rapports du moi-surmoi et du ça a redéfini la perlaboration comme subjectivation (wo es war soll ich werden) à condition que la représentance ne soit pas compromise par l’effet des traumatismes et par la compulsion de répétition.

 En 1926 (Inhibition, symptôme et angoisse), il s’agit de surmonter les résistances du moi, mais aussi la résistance du ça. A ce sujet, Freud insiste sur la patience et le rôle du temps “en fonction d’une résistance inconnue”. En cas de réaction thérapeutique négative (Le moi et le ça,1923), des “efforts communs” du patient et de l’analyste sont nécessaires, et dans “Constructions dans lanalyse” (1937), Freud évoque le travail psychique conjoint du patient et de l’analyste, mais sur deux scènes séparées et, peut-on ajouter, dans une implication fort différente.

 La place donnée au Moi inconscient alimentera, notamment aux Etats-Unis, la théorie de l’analyse des résistances comme temps premier de la cure (Greenson, Fenichel). En 1949, R. Fliess, examinant les types de silence, les a décrit, dans le cadre d’une théorie des relations d’objet, du langage et du Moi, comme trois types fondamentaux de langage régressif (uréthral, anal, oral), mais déjà auparavant Ferenczi et Abraham, l’avait rattaché à la rétention anale. A l’idée du silence comme défense, Reik et Glover ont opposé le silence d’ouverture, la réponse la plus convaincante à l’interprétation juste de l’analyste. Reik (1926) fut le premier à défendre l’idée de la valeur technique positive du silence.

 La référence aux relations de l’enfant avec ses parents, et aux relations d’objet du moi, est ensuite venue au premier plan, de sorte que l’implication de l’analyste dans la cure devint une question centrale. A partir de 1950, la prise en compte du contre-transfert, longtemps réduit à un avatar de la cure, pris une place croissante dans la théorie. L’idée provocante de Ida Mac Alpine de la production du transfert par l’analyste, et par la situation analytique, conduisait nécessairement à une interrogation renouvelée sur les interventions de l’analyste, la dimension de la suggestion, les risques d’endoctrinement, et corrélativement sur l’usage du silence comme garant de l’abstinence, de la neutralité. Le silence est, pour l’analyste, le temps de l’analyse du contre-transfert qui peut être un moyen de connaissance de l’inconscient du patient (P. Heimann).

 De M. Klein à J. Lacan, on est passé de la disparition du silence à son statut de principe fondateur. La question est celle de son rapport avec l’interprétation. La répétition de l’interprétation sous des angles divers préconisée par M. Klein peut entraîner la surenchère interprétative avec le risque du double discours. Cette exclusion du silence par M. Klein est corrélative de l’absence de prise en compte dans la théorie de la perte d’objet, du manque, de la négativité, donc des différents niveaux et des conditions du processus qui va de l’inconscient à la mise en scène fantasmatique et à la parole en analyse. De plus, en matière de psychanalyse de l’enfant il est évident que le silence a une toute autre place.

 Selon Lacan, au moins au début de son œuvre, le travail du langage sur lui-même dans la parole adressée à l’analyste silencieux et le repérage de l’équivoque du signifiant suffiraient pour que l’analysant fasse son analyse – ou ne la fasse pas. Une conception tributaire de la linguistique structurale à l’opposé de la pragmatique de la communication. 

 Inversement l’évolution vers des conceptions, relationnelles, dialogiques, personnalistes et empathiques de la psychanalyse, notamment aux Etats-Unis, ont exclu le silence et rapproché psychanalyse et psychothérapie. Cette dérive, alimentée par le pluralisme théorique, a valorisé de diverses manières l’empathie comme base clinique commune. Elle a donné lieu récemment en France à une critique systématique (L. Kahn, 2014) et le rappel des invariants fondamentaux de la psychanalyse lui a été opposé. La neutralité (sinon l’indifférenz), la réserve et le silence rendent possibles et analysables les phénomènes de transfert et de contre-transfert.

 Ainsi, d’une manière générale, depuis quelques décennies, les publications sur l’implication de l’analyste au travail se sont multipliées dans diverses directions de sorte que la question de la place du silence dans la pratique et dans la théorie de l’action de la psychanalyse se pose de manière nouvelle. Mais, d’abord qu’en est-il du silence du patient ?

2. Les silences du patient 

Sans envisager ici la grande diversité des significations du silence, il faut d’abord considérer qu’il est d’abord l’effet de la règle fondamentale d’exclure tout discours préparé pour donner expression verbale, aussi spontanée que possible, aux pensées, aux images, aux émotions telles qu’elles viennent à l’esprit en séance. Un certain recueillement silencieux est souhaitable comme toile de fond. Ainsi le silence de l’analysant loin de n’être qu’une forme de résistance est la condition de l’activité imaginaire dans laquelle il est immergé (comme dans l’endormissement, selon la comparaison de Freud). Cette forme de pensée peut être complexe, multidimensionnelle voire chaotique, aux limites du pensable dans la prédominance des affects positifs ou négatifs, de sorte que, souvent, ne pourra en être exprimé verbalement qu’un aspect. Mais dans la durée, émerge ce qui est déterminé par l’inconscient pulsionnel. La position allongée, excluant la perception visuelle de l’analyste, favorise le transfert comme quiproquo anachronique. 

 Selon Freud, le mutisme, dans les rêves et ailleurs, est indice, symbole de la mort (le silence de la pulsion de mort dans le ça). De plus, avec un patient silencieux, l’analyste n’est pas en mesure de connaître les effets de son propre silence, qu’il ne peut qu’imaginer, conjecturer ou s’irriter du non respect de la règle fondamentale du tout dire, non respect qui le met en échec rendant l’analyse impossible. Mais il y a lieu de distinguer (avec Winnicott, 1963) la non-communication et le refus de communiquer ainsi que les raisons de l’un et de l’autre.

En cas de processus analytique de type névrotique, le silence crée l’espace pour la manifestation de l’autre scène, celle de l’inconscient, comme toile de fond des associations d’idées. Mais il peut être une réaction négative à l’absence de réponse de l’analyste aux demandes explicites et de réactions aux contenus manifestes, avant de  prendre valeur incitatrice de l’association des idées. Idéalement, le silence est comme l’ombre portée de la parole, son corrélat dans la communication préverbale et dans le registre des affects, surtout si les rares interventions de l’analyste donnent au patient le sentiment de vérité et la preuve de la qualité de son attention avec effet de réparation narcissique. Le silence peut signifier selon le contexte, la fusion, la bienveillance, la complicité, mais aussi l’indifférence, le rejet. Idéalement, “il est le lieu de l’effacement du manifeste pour que se révèle le latent.”

Le silence est le temps de l’élaboration psychique chez l’analysant et, autrement, chez l’analyste. La perlaboration résulte du travail de l’écart entre l’entendu (l’interprétation) et la pensée consciente, entre l’expérience sensible et le fantasme inconscient dans la réalité psychique : d’où l’importance du point de vue économique. Ce travail de confrontation peut être analogue à un travail de deuil. En outre, la symbolisation requiert le travail du négatif (la métaphore, le symbole comme meurtre de la chose).

Il en va autrement dans les fonctionnements psychiques non névrotiques que certaines traditions de l’histoire de la psychanalyse ont déclarés inanalysables du fait de l’absence de transfert ou de transfert atypiques : narcissique, psychotique, limite ou subverti par les identifications projectives. L’analyse n’est possible que par la participation de l’analyste au processus de la cure : exclut-elle ou réduit-elle le temps du silence, quelle devient sa place, sa fonction dans la pratique et dans la théorie du changement psychique ?

3. Le silence de l’analyste

Il est un aspect impossible à abstraire sans artifice de la position de l’analyste faite d’effacement, de réserve, de neutralité, l’initiative de la parole étant conférée au patient pour que, par les effets de la parole et de la pensée associative, il devienne analysant. Cet aspect du cadre spécifique dissuade les formes ordinaires de la communication, le narratif, l’informatif et les échanges interactifs (interlocutoires). Ses refus sont destinés à produire cette forme spécifique de communication qui passe par le silence. Celui-ci exprime et rend possible la disponibilité de l’ “écoute en égal suspens » : une réceptivité qui suppose une forme d’identification imaginaire et, chez le patient et chez lui, un travail conscient et préconscient ouvert aux manifestations de l’inconscient. Et donc la tolérance à l’incompréhension, à la confusion, quitte pour en sortir à renoncer  un temps au savoir et au désir selon le conseil de Bion. Sont ainsi exclues, outre les conseils et les jugements, les interventions sur les contenus manifestes, les explications, les suggestions, et aussi la substitution à celles du patient de ses propres associations,… L’évitement du silence peut être une défense de l’analyste par exemple par difficulté à assumer le transfert comme relation de transfert (c’est-à-dire incluant le contre-transfert), la passivité de la réceptivité, l’effet de la peur du transfert négatif et de l’interruption de l’analyse par le patient, ou encore le désir de contrôler le processus, sinon celui d’exercer une emprise sur le patient. Souvent, au début du cursus de formation psychanalytique, l’expérience prolongée de la psychothérapie en face à face et de la psychothérapie d’enfants et d’adolescents, conduit les jeunes analystes à des interventions trop centrées sur les contenus manifestes, explicatives ou supposées “contenantes” ou dites d’étayage.

Le but du silence de l’analyste est de faciliter l’association des idées et la mise en représentation chez le patient. A vrai dire, silence et interprétation sont inséparables, comme deux aspects complémentaires du travail analytique. La germination de l’interprétation dans le discours intérieur de l’analyste suppose une forme de réflexion, de régrédience et de progrédience, qui donne fécondité à l’écoute flottante. Et si le silence de l’analyste est pour lui réserve, prudence, patience (ou effet de sa perplexité), pour le patient il est toujours chargé de sens à la mesure du transfert. Le temps du silence de l’analyste est lieu de projections pour le patient et l’imprévisibilité de sa parole accentue la nécessaire asymétrie de la relation. C’est une forme de résistance difficile à analyser celle des patients dont la parole est prolixe et incessante, la succession des thèmes se substituant à l’association et excluant l’idée incidente,  de sorte que l’analyste se trouve dépossédé de sa fonction par l’absence de silence. Il est dans l’alternative d’interrompre brutalement son patient ou de rester silencieux, mais alors parfois très longtemps, voire jusqu’à la fin. Il peut évidemment s’agir de faire vivre à l’analyste une situation dont il a souffert par répétition à rôles inversés. Au mieux, il s’agit d’une forme d’auto-analyse faite dans le dispositif et en présence de l’analyste assigné de force à demeurer silencieux, comme si le transfert sur la parole et sur le cadre se faisait au dépens du transfert sur l’analyste. Mais l’analyse peut s’en trouver empêchée de sorte que le retour en face à face, au moins provisoire, peut  être nécessaire.

Mais, le silence de l’analyste peut caricaturer son effacement et sa neutralité technique et induire une inhibition de la pensée du patient qui l’enferme dans son propre silence et parfois dans sa dépression : le silence dépressif. La situation analytique ne produit pas les effets qui en sont attendus. La frustration n’entraîne pas la régression narcissique, la remémoration, la pensée associative. Cette situation peut avoir fonction de collusion avec le patient pour éviter l’analyse : le silence du patient devient en miroir une rétorsion vis-à-vis du silence de l’analyste et l’analyse n’a pas lieu. Au pire, le silence de l’analyste a un effet désorganisateur sur les dialogues intérieurs du patient, un peu comme dans le roman de Nathalie Sarraute, “Le silence” (1993) : six personnages ne peuvent poursuivre leur dialogue du fait du silence d’un septième. Le vide au cœur de l’échange fait naître une spirale négative où chacun est entraîné jusqu’à la destruction de toute communication.

L’analyste silencieux peut entériner la croyance du patient en une relation idéale par transfert narcissique, il peut incarner un Idéal du moi grandiose tel qu’il est supposé tout savoir, présent et inaccessible, laissant l’impression que toute parole ne peut être que dérisoire, ce qui alimente l’auto-dépréciation dépressive. A son silence perçu comme regard surmoïque sur soi ne peut répondre que la sidération, l’inhibition mortifère de la pensée. Le patient se sent alors incapable d’exister dans un silence qui, n’attestant pas son existence singulière, le dissout. Le silence peut accréditer l’image de toute-puissance qui, par capture imaginaire, détourne le patient d’investir sa propre activité de pensée. Il peut s’agir ailleurs de l’actualisation régressive de la peur pré-phobique des espaces dissimulés et derrière soi comme dans le silence de la nuit, de l’inquiétante étrangeté ou de la présence de la mort qui peut y être liée, au delà de la parole : le silence de mort opposé au silence vivant ….

 L’analyse peut conduire à l’expérience décisive du « désêtre » comme subversion radicale de la conscience de soi. Elle est ainsi reformulée par J. Kristeva (2007) : « Les moments de grâce de la cure ne sont-ils pas ceux où tout « self » s’avère faux, voire personne, et où les signes qui m’enchaînent contactent la chair sensible ? « Je » m’absente et « ça » parle. A force de parler de la sorte, je m’affronte au silence : silence de l’analyste, silence de l’angoisse. Mais encore et toujours – tant que dure le transfert – au silence de l’attente de sens : le silence du possible recommencement. »

Elle précise dans « La haine et le pardon » (2005): « Le silence systématique constitue l’analysant en objet passif ou désinvesti, et déclenche parfois une surinterprétation sans repère de sa part, qui le précipite dans la paranoïa. »

 Faut-il savoir parler pour ne rien dire sinon pour attester d’une présence, d’une écoute, d’une patience ? La solution est certainement de parler pour créer le silence, restituer au patient dans une reformulation exacte du peu qu’il a dit, assumer la castration symbolique, celle de ne pas savoir : soit l’opportunité paradoxale des défaillances de l’analyste. Une de ses patientes ressent le silence de son analyste comme l’effet de son pouvoir de le faire taire et de le rendre impuissant, c’est-à-dire de le châtrer, mais tandis que beaucoup d’autres significations transférentielles sont en jeu notamment dans la communication extra-verbale, le silence excessif de l’analyste empêche l’analyse. C’est en raison de cette même constatation que, autour de 1980, beaucoup d’autres analystes en sont venus à mettre en question le silence érigé en principe. Green écrit en 1979 : “C’est en me refusant à cette situation mortifiante pour moi et pour mon patient que j’ai décidé de mettre en question la règle d’or du silence de l’analyste.” (La folie privée, p. 326).

Dans un compte-rendu détaillé de sa « psychanalyse empathique », en face à face, avec D. Anzieu, S. Tisseron (2013) a montré comment elle avait réparé les effets négatifs d’une première analyse avec un analyste silencieux et permis de faire face aux traumatismes précoces de son histoire. Il note cependant que l’excès de réactivité émotionnelle de l’analyste peut entraver la pensée associative de l’analysant et l’expression du transfert négatif.

 Pour évaluer l’opportunité du silence et la dose de silence souhaitable, il faut clarifier sa place dans la théorie de la communication analytique et de l’élaboration psychique en analyse, dans la cure-type et dans ses variantes, dont la relation en face à face.

4. L’implication de l’analyste dans le processus

La centration des réflexions contemporaines sur les fonctionnements limites et psychotiques ont mis en lumière la clinique du vide chez le patient de sorte que le silence de l’analyste ne peut être que stérile surtout s’il s’agit d’une première analyse ou d’une psychothérapie. L’analyste est confronté au double risque d’un vécu d’intrusion ou d’abandon auquel il doit faire face dans une implication personnelle qui relève davantage de l’engagement à partir de ses perceptions contre-transférentielles que d’une technique. Tel est le cas dans le modèle du squiggle game selon Winnicott. Après le temps de la transitionnalité, de la “symbiose thérapeutique” (Searles), du co-fonctionnement associatif, vient idéalement celui de la différenciation intersubjective, de la prise en compte de la différence, autrement dit le temps de l’analyse du contre-transfert pour l’analyste et, pour le patient, le temps de l’élaboration psychique, de l’appropriation subjective de ce que produit en lui ce qui a été dit, en d’autres termes de la progressive subjectivation. L’usage du silence de l’analyste ne peut être que restreint et mesuré dans la bonne distance et des interventions de type psychothérapique sont souvent nécessaires. Les interventions de reliance des contenus morcelés, dissociés, visent au renforcement de l’activité psychique consciente et préconsciente de représentation et de symbolisation. Elles sont un temps antérieur à la possibilité même de l’interprétation, celle de l’accès à l’inconscient pulsionnel. Cette implication régrédiente et progrédiente de l’analyste requiert un travail préconscient ouvert à l’inconscient tel qu’il est en jeu dans la relation de transfert. Elle prend la forme de la transitionnalité  en deçà du jeu de la projection et de l’introjection, de la ré-introjection des identifications projectives après élaboration symbolisante. L’implication de l’analyste passe par des temps de silence, d’investigation, de compréhension empathique et d’interprétation, mais aussi des temps de désimplication silencieuse ouvert à la réflexion et à la théorisation. Ce temps de distanciation de l’analyste est généralement envisagé comme élaboration du contre-transfert. Un temps qui n’est pas pris en compte dans “l’analyse mutuelle” ni dans les intersubjectivismes contemporains…

En résumé 

Le silence est, diversement, partie intégrante de la communication spécifiquement psychanalytique. Il rend possible l’élaboration psychique, mais celle-ci comporte, dans la pratique et dans la théorie, plusieurs modalités et plusieurs modèles, de la névrose aux fonctionnements psychiques non-névrotiques. La notion de perlaboration garde-t-elle un sens ou peut-elle être dissoute dans la notion plus globale de travail psychique ? Le silence de l’analyste et la perlaboration au sens strict, sont-ils exclus en cas de fonctionnement psychique non-névrotique caractérisé par le déni, le clivage, la projection, le silence de la réalité psychique dans la “vie opératoire”, la faillite de la représentation, et, au niveau psychotique, l’identification projective, l’abolition symbolique, la déliaison ? Que devient la notion de “perlaboration” dans le cadre large du “travail psychique”, notamment à deux ? Doit-elle être réservée à l’analyse dite classique comme modèle métapsychologique du changement structurel intrapsychique ? Il correspond au niveau de fonctionnement psychique de type névrotique, impliquant le jeu de la résistance et du retour du refoulé, la répétition, la remémoration et l’après-coup – donc la symbolisation. En d’autres termes, peut-on considérer que la notion de perlaboration, déjà prolongée par Freud en travail de deuil, a été relayée ou complétée par d’autres modèles théoriques de l’élaboration psychique : l’élaboration de la position dépressive, la subjectivation, le travail psychique en double, comme objet analytique ou comme tiers, la “chimère” dans une logique de couple. Peut-on parler de la perlaboration dans l’intersubjectivité et non plus seulement de celle, intrasubjective, du patient ? Faut-il distinguer le travail psychique commun et le temps de la perlaboration individuelle de part et d’autre de l’expérience interpsychique ? 

On peut ne pas être d’accord avec J.L. Donnet qui écrit en 2005 : “La perlaboration doit, me semble-t-il, garder son sens premier, la référence à un temps intrasubjectif, fondamentalement soustrait à l’influence consciente et même inconsciente de l’analyste. Certes, la perlaboration peut prendre en compte l’idée du travail en commun (sorte de perlaboration toujours préliminaire)…mais pour (le patient), elle prend sa valeur fondamentale dans l’expérience radicalement singulière de sa propre réalité psychique… l’irremplaçable moment du silence introjectif.”

Quelques références :

Barande R. Du temps d’un silence,  Rev Franç. Psychanal., 1961, 25,1,177-220.

Barande R. Essai métapsychologique sur le silence, Rev Franç. Psychanal., 27, 1, 1963, 53-114

Bouchard C. Processus analytique et insaisissable perlaboration, Rev Franç. Psychanal., 2000, 4,  1077-1092.

Brusset B. Psychanalyse et psychothérapie, Site de la SPP.

Cahn R. (1991) Du sujet, Rev Franç. Psychanal., 40, 6, 1371-1490.

Denis P. A propos du silence de l’analyste, in Rives et dérives du contre-transfert, Paris, PUF, 2010.

De M’Uzan M. La bouche de linconscient, Paris, Gallimard, 1994.

Donnet J.L. Le silence de la perlaboration, Rev Franç. Psychanal., LXIV, 2000, 4, 1115-1120, et La situation analysante, Paris, PUF, 2005,111-116. 

Duparc F. L’élaboration psychique, préface de André Green : “un analyste au travail”. Paris, L’Esprit du temps, 1998, (Conclusion : “la perlaboration ou le temps du sens”).

Fliess R. Silence et verbalisation : un supplément à la théorie de la “règle analytique”, Int. J. Psa. 1949, 30, 21-30

Freud S. (1914) Remémoration, répétition, perlaboration, OCF XII, 2005

              (1923) Le Moi et le Ca, OCF XVI, 1991.

              (1926) Inhibition, symptôme et angoisse OCF XVII, 1992.

              (1937) Constructions dans l’analyse, 0CF XX, 2010.

Green A. (1979) Le silence du psychanalyste, In La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, 317-346.

Kahn L. Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne, Paris,

Kristeva J. La haine et le pardon, Paris, Fayard, 2005, (p. 313).

Kristeva J. Parler en psychanalyse : des symboles à la chair et retour, Rev Franç. Psychanal, 2007, 5.  

Nacht S. Présence de l’analyste, Paris, PUF, 1963, 203 p , Analyse par M. Benassy in Rev Franç. Psychanal,1967, 31, 2, 293- 298.

Nacht S. Le silence, facteur d’intégration, Rev Franç. Psychanal, 1967, 24, 2-3, 271-280.

Nasio J.D. (Dir.) Le silence en psychanalyse, Paris, Payot, 1987 : il comporte une bibliographie sur le silence en psychanalyse de 1916 à 1997, extraits de Freud et de Lacan. 

T. Reik T. (1926), Au début est le silence, in “Ecouter avec la troisième oreille”, Desclée de Brouwer, et In Le silence en psychanalyse, J.D. Nasio (dir.)Paris, Payot, 1987. 

Searles H. (1986) Mon expérience des états limites, Paris, Gallimard, 1994.

Tisseron S. Fragments dune psychanalyse empathique, Paris Albin Michel, 2013.

Winnicott D.W. Deux notes sur l’usage du silence, (1963) In La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 1990, 60-67.

Winnicott (1968) (In l’utilisation de l’objet …) savoir attendre : le regret d’avoir trop interprété….attendre que le patient formule ses propres interprétations….

 Publié le 06.07.2015

 

 

Conférence du 26 novembre 2014

Guy Lavallée

Adolescences, états critiques du moi : la vie traumatique

Avant de parler de trauma et de vie traumatique, posons-nous d’abord cette question : le petit humain est-il fait pour vivre ? On peut en douter, et pourtant il vit : cela fait son génie mais aussi sa folie ! Nous sommes le fruit du hasard et de la nécessité nous dit le biologiste Jacques Monod dans son livre éponyme.

 « Un bébé sans sa mère ça n’existe pas !» s’exclame un jour Winnicott excédé par l’oubli de cette vérité de base par ses collègues kleiniens. Le livre du philosophe Lucien Malson : « Les enfants sauvages » lui donne raison. Ces enfants sauvages vivant dès la naissance sans objet primaire, hors environnement protecteur et terreau culturel ne deviennent tout simplement rien, pas même des bêtes. Un exemple : si on ne parle pas du tout à un enfant ou devant lui jusqu’à un âge avancé (la puberté) il ne parlera jamais.

L’homme est un éternel prématuré au début totalement dépendant de son environnement. Le petit homme doit tout apprendre du monde et en même temps construire à l’aide de son potentiel génétique issu de la loterie Mendelienne ses propres solutions aux problèmes qu’il rencontre.

« Le cerveau est un organe virtuel …» écrivait déjà Charcot en 1885[1]. Rien de psychique ne peut exister sans un support neurologique ad-hoc, mais en même temps tout fonctionnement neurologique doit se psychiser. En grossissant le trait, on pourrait dire que même une personne atteinte de Trisomie 21 peut se pervertir, se névroser, ou se psychotiser ! En un mot elle doit se subjectiver !

D’un côté la génétique forme un cadre immuable et indépassable, de l’autre la plasticité cérébrale permet le changement psychique.

Ce que l’on constate dans la clinique psychanalytique de l’adulte, c’est que les humains produisent une palette de solutions hautement individualisées, plus ou moins heureuses, plus ou moins autoconservatoires, en couches successives qui témoignent de l’extraordinaire vitalité humaine, de sa créativité et de ses capacités à survivre puis le plus souvent à vivre, et même, parfois, à trouver un certain bonheur.

De la même façon qu’Anna Arendt parle de la banalité du mal, on pourrait soutenir la banalité du trauma. Le petit humain affronterait son propre développement toujours non préparé, et énergétiquement débordé, sans solution génétiquement « programmée », donc sur un mode traumatique et seul un environnement faste et un terrain génétique suffisamment bon permettraient un devenir psychique du traumatique, c’est-à-dire permettraient de sortir du fonctionnement traumatique, qui serait premier.

Bion a proposé un schéma de la psychisation de ses éléments Beta pure perception  non symbolisable donc traumatique, en éléments Alpha « détoxifiés » aptes à la symbolisation. Cette transformation est permise par ce qu’il nomme « la capacité de rêverie de la mère » et du psychanalyste. Le schéma de Bion développé par mes soins est le suivant : la mère ou l’analyste prend en lui les éléments Béta non psychisables toxiques pour l’enfant, il les éprouve, s’en laisse imprégner, puis les transforme en éléments détoxifiés, des éléments Alpha dit Bion ; et il les restitue sous une forme intégrable et supportable pour l’enfant, ou pour le patient. Le temps de l’éprouvé est le plus difficile car, comment par exemple, éprouver l’angoisse de mort du tout-petit, ou de notre patient ? (Or c’est l’exemple que prend Bion). Ces éléments Alpha détoxifiés sont aptes à servir de matériaux symbolisants, maniables par l’enfant lui-même. Il y a donc là une fonction antitraumatique des parents ou du psychanalyste.

Le passage par un objet soignant qui met sa psyché au service du patient et mobilise une fonction transformatrice réfléchissante est donc nécessaire pour qu’il y ait psychothérapie. Du point de vue du patient, il y a relation à soi et détour par l’autre. Cela peut avoir lieu dans la vie, c’est toute la dimension auto-soignante de l’existence, ou dans le cabinet du psychanalyste.

Remarquons que l’autisme qui est lié à un terrain génétique particulier, génère un fonctionnement traumatique. Chez l’autiste les perceptions elles-mêmes, purs éléments Béta, sont traumatiques, faute d’un pare-excitation adéquat qui en filtre l’intensité et faute de la possibilité d’utiliser l’environnement humain pour le psychiser. L’autiste ne parvient pas à utiliser l’objet primaire pour transformer les éléments Béta en élément Alpha. Pour l’autiste, faute d’enveloppes psychiques, le regard d’autrui est traumatique : il le transperce ; la voix est traumatique : elle lui crie du bruit dans les oreilles ; le toucher humain est traumatique : il n’est pas doux mais urticant etc.. La parenté avec les traumas d’accident ou de guerre, où le pare excitation sensoriel et psychique a volé en éclat, est frappante.

Dans ma clinique de l’adulte le mot traumatique me vient lors du récit d’évènements « débordants », mais surtout lorsqu’un patient a été soumis répétitivement à des actions psychiquement destructrices d’un objet important. André Green dans son séminaire clinique hebdomadaire n’utilisait pas beaucoup le mot traumatique, il disposait d’une large théorie concernant les états limites et leurs blessures spécifiques qui lui évitait d’avoir recours à ce mot. Je crois, quant à moi, qu’on peut considérer que les états limites relèvent d’un vécu traumatique de l’enfance et de l’adolescence.

La question du trauma, vous le savez, est une pomme de discorde dans la psychanalyse. Nier le trauma, c’est nier les souffrances parfois extrêmes des patients qui vivent sous ce régime, c’est pratiquer une « psychologie de bisounours » comme me l’a dit une patiente ; au contraire, s’en saisir sans nuance amène à accuser nos parents et le monde de ce que nous sommes devenus, et à renoncer à devenir le sujet de notre propre vie. D’autre part la question du trauma a amené à des thérapies naïves et dangereuses, très souvent fondées sur l’idée de revivre les traumatismes et de les abréagir, thérapies qui ont souvent précipité des décompensations psychotiques.

Face à cette complexité, mon fil sera donc mon expérience clinique. Elle nous permettra de distinguer des régimes de fonctionnement traumatiques et d’autres où le traumatique inhérent au développement humain, moins intense, a pu être perlaboré et subjectivé dans des organisations viables de type névrotique, et a permis au moi de se ressaisir à son profit de ses expériences avec un minimum de culpabilité.

 Le but étant toujours à l’issue d’un travail analytique de pouvoir se dire : « mon monde est à moi et il est en moi dans un espace psychique inviolable ». C’est ma conception de la construction de notre réalité psychique. « L’impact du traumatique sur moi est à moi et désormais j’en fais du moi. Mes parents, mon environnement, ont été ce qu’ils ont été, je m’en suis dégagé, j’ai fait le tri de l’acceptable et de l’inacceptable, je m’en suis désaliéné et ce qu’il m’en reste est à moi. »

Le travail psychanalytique parce qu’il est perlaboratif de la force pulsionnelle et du sens émotionnel et historique, est en lui-même antitraumatique, sous certaines conditions d’ajustement du cadre et du psychanalyste à chaque patient.

Notons que dans l’histoire de la psychanalyse, les psychanalystes qui vont cliniquement tenter de penser le trauma et ses conséquences sur la technique analytique, sont souvent les plus remarquables thérapeutes. Ferenczi le premier parce qu’on lui confie des patients « impossibles » que personne ne peut et ne veut soigner. Le questionnement winnicottien a la même source : il accepte des patients qui sont les échecs des autres, et il cherche créativement à s’ajuster au patient. Sans vouloir me comparer à ces immenses cliniciens, ce sont souvent les patients qui ont été les échecs des autres, parfois adressés par d’éminents collègues, qui m’ont mis en crise et m’ont fait progresser. Certains de ces patients sont aujourd’hui parmi mes meilleures réussites thérapeutiques, ce sont eux qui ont complété ma formation psychanalytique de base, je leur dois ce que je suis devenu. Je pense ici aux grands adolescents en crise psychotiques, aux organisations caractérielles avec prématuration du moi, aux états critiques du moi à l’intérieur d’une organisation névrotique, et surtout aux états limites. Pour eux je pourrais reprendre la dédicace de Winnicott dans son livre « Jeu et réalité »: « A mes patients qui ont payé pour m’instruire ».

Ma compréhension des états limites doit beaucoup à la patiente que j’ai nommé Iphigénie (ou Eugénie) dans les nombreux articles que j’ai consacrés, en fait, à ma propre mise en crise et à sa perlaboration, dans le but de me rendre capable d’aider cette patiente. Et ce fut efficient. Elle est aujourd’hui sortie de ses états limites, dégagée de son angoisse de mort, complètement transformée, « new begining » aurait dit Balint. Je m’étais promis de ne pas seulement laisser une trace de la crise partagée mais de rendre aussi hommage à ma patiente. Il est donc possible de « guérir » d’une enfance et d’une adolescence traumatique générant de graves états limites ! Mais mes précédents articles, par exemple : « La psychanalyse à l’épreuve des états autodestructeurs » témoignent du chemin qu’analyste et patients doivent parcourir ensemble ![2] Dans mon expérience, l’état-limite a été un enfant hypersensible, vif, en quête d’amour, investissant beaucoup et très intelligent.

À partir du trauma d’accident ou de guerre

Le trauma d’accident ou de guerre fait « loupe » sur l’état traumatique, la plaie traumatique pourrait-on dire. Il nous rappelle que selon la formule de Michel Fain : « personne n’est à l’abri du malheur »

Les traumas de guerre sont des situations traumatiques extrêmes qui ont longtemps été déniées par la hiérarchie de l’armée. Les soldats se taisaient honteux : « je ne suis pas assez courageux, c’est de ma faute, j’ai échoué dans ma mission » etc… Le déni social diminuant, on s’est aperçu que tous les combattants étaient, plus ou moins, traumatisés. On retrouve la même culpabilité dans les traumas d’accident d’avion par exemple : les passagers survivants revivent sans fin l’accident, le jour ils ont des flashs hallucinatoires, la nuit des cauchemars récurrents avec hallucinations et se sentent coupables d’avoir survécu. On entend par exemple : « ça n’est pas moi qui aurait dû survivre, ma fille qui était avec moi est morte j’aurais dû lui laisser mon siège », où : « mon voisin de siège est mort, j’aurais dû l’extraire de la carlingue quand elle brulait, je n’ai pas réussi » etc…etc  Plus subtilement le père d’une famille entièrement survivante dit que l’accident a donné un nouveau sens à sa vie , « on m’a donné une nouvelle chance, une deuxième vie, je me dois de faire quelque chose pour les autres… (réparation sublimatoire, résilience) ».

La fin du monde physique et psychique

Un autre élément doit être pris en compte pour comprendre l’essence du trauma : quelque chose est arrivé qui n’aurait jamais dû se passer. L’humain est devenu inhumain : il donne la mort. Le corps a perdu sa forme, son enveloppe, emportant avec lui toute idée de narcissisme et de maintien de la vie. Dans les traumas de catastrophe naturelle, le monde physique lui-même se désintègre (tremblement de terre, inondations). Il règne un climat de fin du moi, du corps, du monde, qui fait basculer la vie dans la destructivité extrême. Cela ne devrait pas arriver, de façon à laisser l’homme vivre sa vie dans un environnement constant et sécurisant dans sa continuité, et maintenir sa destructivité interne à l’état de fantasme.

Le traumatisé état limite est aux prises avec des imagos parentales terrifiantes disqualifiantes, inhumaines, sans empathie, sans pitié, une « armée du bien » qui donne plus la mort que la vie.

Le « collapsus topique » de Claude Janin[3]

 Le monde, les autres, doivent survivre à nos souhaits et fantasme destructeurs. Un père, dont le fils en pleine crise œdipienne souhaite la mort ne doit pas mourir, fut-ce par accident, encore moins par suicide. Sinon il y a ce que mon collègue lyonnais Claude Janin nomme un « collapsus topique ». Du point de vue du moi, il y a réalisation d’un fantasme qui n’aurait à aucun prix dû être réalisé, un basculement dans le réel, une confusion entre dedans et dehors. Est-ce que c’est moi (le fils) est ce que c’est lui (le père), est-ce que c’est moi ou est-ce que c’est le monde ? Le trauma est-il dehors (hors de mon pouvoir) ou dedans, dans la marque qu’il a impactée en moi en confusion avec mes souhaits destructeurs, résultat de ma pensée magique ?

La reviviscence du trauma, qui va revenir sur un mode hallucinatoire (« Flash » diurnes, hallucinations nocturnes) redouble l’incertitude : est-ce dedans ou dehors est-ce moi ou pas moi ? L’hallucinatoire positif en effet implique une continuité ou une indistinction dedans-dehors, sujet-objet, représentation -perception (C.et S. Botella)

Le terme Collapsus est issu du latin et désigne un effondrement, le fait de tomber en ruine, de tomber ensemble. La topique est une « géographie » des espaces psychiques. Dans un collapsus topique le sujet ne sait plus quelle est la source de son excitation : dedans ou dehors, hors de lui ou en lui. Deux espaces se confondent il se produit un effondrement du sujet « collé » à son objet traumatique. Cet effondrement est psychotisant selon de multiples modalités, et avec divers degrés de gravité.

 S’il ne s’effondre pas dans un état psychotique avec tentative de reconstruction délirante, le traumatisé entre en état limite, il lutte contre le trauma, il lutte contre ses objets démiurgique. Il y a lutte entre réalité interne et externe, lutte pour rétablir une épreuve de réalité, pour distinguer les faits externes et l’impact hallucinatoire qu’ils ont eu sur le moi. Dans mon expérience clinique, les états limites sont des traumatisés. Et il va falloir les aider à faire cette distinction dedans/dehors, sujet-objet. Ils pourront ensuite à la façon d’une organisation névrotique construire leur réalité psychique hors collapsus, hors empiétement, la patiente que j’ai évoquée en porte témoignage.

Appropriation culpabilisante, emprise démiurgique sur l’objet.

Notons que l’état traumatique implique après coup une appropriation culpabilisante de l’évènement : c’est de ma faute, c’est moi qui.. ! Des rescapés des camps de la mort se sont donné la mort. Les forces spéciales américaine, les Navy Seals, les Rangers, qui sont des troupes de choc ont eu en 2012 plus de morts par suicide qu’au combat. Les suicides ayant lieu de retour du front dans leur famille en état de Stress post traumatique. Il y a donc retour autodestructeur sur soi de la destructivité qu’on en ait été acteur ou victime ! Robert Antelme en fera sa vision de l’espoir, Nazis et Prisonnier des camps sont de la même espèce humaine ; il dit en substance : nous étions comme eux de la même espèce humaine et ça ils ne pouvaient pas nous l’enlever ! La pensée du « comme eux » qui caractérise l’espèce humaine est évidemment à double tranchant puisque c’est se reconnaitre aussi soi-même potentiellement Nazi !

Notons ici, avec la figure du Nazi, une autre dimension du trauma : la tentative de disqualification par un objet en position d’emprise totale sur un sujet : tu ne vaux rien et tu n’es rien, tu n’es pas un homme, tu es « désespècé » aurait peut-être dit Anzieu, tu n’existe pas en tant que sujet, tu es ma chose et je fais ce que je veux de toi… Là encore la parenté avec l’état limite est frappante il a été l’enfant terrorisé de parents disqualifiants, « mon père c’est l’Ubris » me disait Iphigénie, elle se vivait comme une marionnette sous l’emprise totale de son père qui en tirait les fils, elle était aux prises avec l’inhumanité de l’humain. Elle a pu finalement, une dizaine d’années plus tard, affronter son père, lui dire le mal qu’il lui a fait, et qu’il lui arrive encore de lui faire, lui dire aussi son amour et recevoir le sien. « Je suis guérie ! » m’annonça-t-elle alors, et c’était vrai, le travail analytique pu se terminer !

Une autre chose mérite d’être soulignée, l’évènement traumatique ou la répétition d’événements traumatiques qui se cumulent, ne peuvent pas être refoulés et devenir du passé. Le pare-excitation ayant été « enfoncé » le monde du dehors est entré au-dedans et s’y est incrusté, psychiquement et parfois réellement (blessures physiques).

L’évènement traumatique ne parvient pas à entrer dans la catégorie de l’après coup, il est toujours actuel, il génère une névrose actuelle, le trauma surliés par l’hallucinatoire positif devient un éternel présent.

Théorie pulsionnelle hallucinatoire et traumatisme

Je vous donne quelques éléments de ma théorie de l’hallucinatoire qui dialectise l’hallucinatoire positif et négatif pour que vous me compreniez. Je m’explique : l’hallucinatoire positif de liaison fait partie, pour moi, de la pulsion de vie freudienne et l’hallucinatoire négatif déliant, effaçant, fonctionnant en entropie, de la pulsion de mort. Quand ces deux pulsions sont organisées et intriquées l’hallucinatoire positif se réduit à un « quantum » qui donne une présence variable aux figurations, quand à l’hallucinatoire négatif il devient limitant, contenant, pare-excitant, il fait écran.

Quand il y a trauma, les deux pulsions cessent d’être intriquées. L’hallucinatoire positif désintriqué produit de la surliaison (par exemple flashs hallucinatoires, hallucinations nocturnes…) L’hallucinatoire négatif désintriqué, quant à lui, n’est plus contenant, pare-excitant, il ne remplit plus sa fonction d’écran psychique : les limites du moi sont pulvérisées enfoncées détruites, et l’hallucinatoire négatif redevient entropique, effaçant, destructeur. L’hallucinatoire positif et négatif cessent alors d’être au service du principe de plaisir. « Le principe de liaison prime le principe de plaisir » affirmait fermement André Green.

Différents destins du traumatique

Dans le fonctionnement traumatique, dans la vie traumatique, l’élément traumatique va soit subir un régime de surliaison hallucinatoire et positif, il revient sans cesse -il s’agit là du trauma avéré en positif- ou alors il va subir un régime de déliaison et d’effacement hallucinatoire et négatif, les représentations du trauma semblent avoir disparue c’est le trauma « froid », forclos, qui va amener à des états psychotiques blancs, véritables mutilations du moi par clivage/effacement, ou encore à des somatisations, ou encore à des répétitions en « aveugle ».

Si le trauma s’installe en négatif, il crée une mémoire amnésique, il disparait, produit un blanc, un vide, à la place de l’insupportable, mais l’inconscient tire les fils du comportement d’un tel individu dont la vie s’organise alors autour de ce trou, qui doit à toute fin, être comblé ou évité.

 Le patient traumatisé de Claude Balier : François. Son fonctionnement hallucinatoire, dans l’hallucinatoire de transfert, lors d’un processus thérapeutique [4]

Je vais donner un exemple que j’emprunte à Claude Balier d’un trauma forclos, blanchi, que le patient répète «  en aveugle », et de son rapport à l’hallucinatoire dans un processus thérapeutique. François est un jeune homme soigné alors qu’il purge une peine de prison pour avoir tenté de sodomiser des petits garçons, mais il n’a d’abord aucun souvenir d’avoir été lui-même sodomisé répétitivement par son père ! Le souvenir du trauma cumulatif : les sodomies par le père, va revenir pendant la thérapie, et lui permettra de cesser de tenter de sodomiser chez un autre celui qu’il était à l’époque : un petit garçon !

 François a été soumis dès l’enfance à des traumas dans un milieu frustre, par un père alcoolique violentant sexuellement toute sa famille. En thérapie avec Claude Balier en face à face, il va retrouver sur un mode hallucinatoire le visage de son père en superposition avec celui de Balier et la scène de la sodomie par le père. L’hallucinatoire positif va faire réapparaitre le trauma à la suite d’un frayage « en roue libre » psychotisant, mais qui va permettre de traverser les topiques et de sortir le souvenir de sa forclusion.

Le criminel cherchait inconsciemment dans son acte à retrouver sa propre expérience qui était forclose, le patient va en retrouver le souvenir dans, nous dit Balier : une “fantasmagorie onirique”. Pendant la thérapie, après avoir dormi et rêvé, François ne peut reprendre pied dans le monde: Balier nous dit “Après le réveil, la réalité est imprégnée, déformée, par les affects et les images du rêve”. François écrit: “je deviens fou, j’ai la tête qui va éclater. Même à la radio, il y a des voix de chanteur qui me font peur et me donnent des frissons. C’est horrible”. Dès lors une tentative d’automutilation est chargée de modifier la réalité et de se recentrer sur le corps vécu pour faire cesser une menace psychotique. François a l’impression qu’il a quelque chose dans le ventre qui le menace, au comble de l’angoisse dans sa cellule il se coupe le bras. En voyant couler le sang il est soulagé: il pense que le monstre qu’il avait en lui est en train de sortir. Ce monstre en lui c’est son père sodomite forclos mais il ne le sait pas encore!

Petit à petit les cauchemars vont se rapprocher de ses pensées concernant son père, jusqu’à lui permettre de retrouver au contact de Balier la scène de la sodomie par le père.

On pourrait tracer ce schéma du destin du trauma chez François

- François, en réaction aux sodomies de son père, produit un blanc hallucinatoire et négatif qui efface le trauma qui devient forclos, et il s’identifie à son père-agresseur. Avec la puberté l’excitation sadomasochiste est réactivée. Il y a, dans l’agir, un retournement pulsionnel passif-actif par la répétition du trauma en aveugle : il tente de sodomiser des petits garçons.

- Dans la thérapie avec Balier, le face à face thérapeutique dans l’hallucinatoire de transfert, crée des liaisons qui vont inverser l’hallucinatoire négatif en excès en hallucinatoire positif désintriqué, désorganisé.

- L’hallucinatoire positif de surliaison désorganisé libéré, génère un micro état psychotique qui traverse les topiques et fraye ainsi un chemin vers le souvenir traumatique et le dégage de sa forclusion.

- Il y a retour de la figuration du trauma en un face à face avec le thérapeute et en « superposition » hallucinatoire avec lui dans ce que je nomme « l’hallucinatoire de transfert ». Le patient « voit » le visage de son père superposé au visage de Balier et peut enfin « l’affronter ».

- Enfin, l’hallucinatoire, positif et négatif, se réorganise, se réintrique, la « matrice énergétique » est rétablie, les états psychotiques cessent et la répétition en aveugle aussi.

Claude Balier lors d’un échange personnel m’a confié que ce patient n’avait pas récidivé, c’est donc une véritable réussite thérapeutique de son hôpital de jour en prison.

Soulignons l’intensité du transfert sur la situation de soin. Remarquons la parenté et les différences avec les états limites, qui eux ne procèdent pas par forclusion, ils ne répètent pas en aveugle le trauma mais luttent contre sans fin. Mais leur vie est elle aussi saturée de « mauvaiseté », et ils revivent en analyse une répétition transférentielle presque sans atténuation. Ils revivent avec nous leur trauma et nous semblons en être la source. Face à un trauma créé par des parents, l’état limite se bat pour ne pas succomber, il maintient à vif le trauma, en une sorte de névrose actuelle dans un véritable champ de bataille en lui et hors de lui saturé d’angoisse portant le risque de mort de son moi.

Le patient de Balier répète en aveugle, il fait subir à autrui ce qu’il a subi dans un retournement pulsionnel passif-actif qui permet au moi un triomphe illusoire. Cette façon de faire subir à autrui ce qui nous a fait souffrir est en fait assez répandue, puisqu’il suffit d’un retournement pulsionnel passif-actif pour y parvenir, sans mettre à jour le trauma qui reste forclos. Or le retournement pulsionnel passif actif fait partie des tout premiers modes d’organisation pulsionnels selon Freud.

Remarquons aussi la parenté avec ce que Green nomme les « états critiques du moi » avec leurs deux solutions extrêmes : dépression ou délire. Le patient limite ne délire pas mais craint de s’effondrer, le patient de Balier en thérapie est au bord du délire, mais Balier parle de « fantasmagorie onirique » et non pas de délire. Dans tous ces cas la personne est en régime de survie.

Mon grand-père qui avait combattu à Verdun, après la fin de la guerre de 14-18, la nuit, se réveillait souvent en hurlant, saisissait ma grand-mère en criant « les boches, les boches » ! Ma mère, ses sœurs, apeurées accourraient. Il ne délirait pas, il revoyait en rêve sur un mode hallucinatoire des « boches » qui attaquaient sa tranchée par surprise la nuit. Ici on ne saurait parler de délire mais d’hallucinations de choses vraies !

Comme chez François le réveil ne parvient pas toujours à mettre fin à l’effroi halluciné en rêve, l’épreuve de réalité ne se rétablit pas toujours et pas tout de suite. La pensée primaire, la pensée magique à forte charge hallucinatoire règne à nouveau en maître.

Toutes ces personnes sont contraintes, pour chercher de l’aide de passer par la constitution dans la thérapie analytique (ou dans la vie : mon grand-père qui agresse sa femme aimée prise pour un boche!) d’une névrose traumatique de transfert.

Traumas d’enfance

Voyons maintenant, selon moi, quelles seraient les thèmes, les arrières plans d’éléments souvent traumatiques de l’enfance et de l’adolescence. Je laisse de côté le bébé, d’autres plus compétents en parleront.

La vitalité de l’enfant en bonne santé est extraordinaire, c’est de la pulsion de vie à l’état pur. La vitalité du petit homme, sans souci pour l’objet, ne doit pas être confondue avec de l’agressivité, elle est bien du côté de l’Éros, j’oserais dire de l’Amour.

 Le moi redoute de disparaitre dès qu’il commence à se former, mais il est contraint de vivre cette disparition de façon transitoire ne serait-ce que dans l’endormissement. Plus le moi se construit plus il a peur de s’effondrer. La dépression à tout âge qui donne le sentiment de la ruine des objets aimés et du moi est sans doute ce que le moi redoute le plus : affects de tristesse, chagrins sans fin, mélancolie qui tire vers l’arrière, vers le néant des origines.

L’enfant vit grâce à la « couverture » parentale, couverture dans tous les sens du terme : chaleur affective, limite, enveloppement protecteur, toit protecteur, veille permanente pour le secourir, et intervention rapide en cas de détresse ! Une des données qui me frappe chez l’enfant en période de latence c’est la lutte de la pensée magique, (ou dit autrement : pensée animique) et de la pensée rationnelle. La pensée magique a bien des mérites puisqu’elle permet de maintenir l’illusion d’un pouvoir mégalomaniaque, tout puissant sur le monde et les objets. Par exemple une patiente adulte se souvient : « petite, tant que je pensais à ma mère je savais qu’elle ne serait pas triste et qu’elle ne mourrait pas ». Il lui suffisait de penser à sa mère -qui était déprimée- de faire quelques rituels et elle protégeait sa mère «  à distance ». L’enfant peut donc souhaiter conserver cette pensée, mais d’un autre côté la pensée magique ne permet pas d’être rassuré par une épreuve de réalité, elle ouvre à tous les effrois. Les adultes font souvent croire des horreurs à l’enfant et il est facilement terrorisé. Le régime de la terreur est un régime traumatique. Les états limites, qui ont été des enfants hypersensibles, ont vécu dans l’effroi du monde et au moins d’un objet démiurgique qui leur semblait avoir vie et mort sur eux au lieu de les protéger.

En écrivant ces lignes, il m’est revenu un moment de terreur personnel alors que j’étais déjà un grand enfant. J’avais lu en passant dans la rue, sur un journal situé sur un présentoir chez le marchand, un titre : « Aujourd’hui, la fin du monde ! » c’était certainement, une énième version des prédictions de Nostradamus ! Mais incapable de rationaliser, une angoisse de mort s’installa en moi : mes chers parents et moi allaient disparaitre tout allait disparaitre…Notez la parenté avec le trauma de catastrophe. Le soir venu, une fois couché, la lumière éteinte, privé de perceptions, mon activité projective flamba, le souvenir du titre me revint, je finis par appeler à l’aide mes parents. Ma mère se leva et vint me secourir, elle trouva les mots pour me rassurer : je pouvais dormir sans crainte, c’était des bobards, le monde allait continuer à exister, et nous nous retrouverons tous demain matin.

Dans mon analyse personnelle en ré-évoquant ce souvenir je me suis demandé si un autre élément ne se collapsait pas à ma terreur. Nous étions en vacances et je dormais dans la même grande pièce que mes parents. N’avais-je pas entendu le soir, la nuit, des bruits inquiétants, mes parents étaient jeunes et toujours amoureux ; peut-être attendaient-ils que je dorme pour s’aimer ? La scène primitive est perçue comme une énigme par l’enfant et les bruits qu’elle produit plus souvent ressentis comme des bruits de souffrance ou de lutte que de jouissance, seul l’état d’adolescence permettra de faire la différence. On voit alors la double source de l’état traumatique avec angoisse de mort : la scène primitive énigmatique générée par mes parents d’un côté, la pensée de la fin du monde de l’autre, il se produit un collapsus l’un est assimilé à l’autre et mon effondrement menace, à la faveur du noir l’activité projective redouble et la terreur l’emporte. Dans ce cas précis l’intervention de ma mère et sa capacité de rêverie ont désamorcé la terreur et il n’y eut pas de trauma, mais, à mon âge je m’en souviens encore néanmoins.

Confronté aux terreurs enfantines d’endormissement certains parents refusent d’intervenir : ils disent « c’est de la comédie ! » et laissent l’enfant agoniser le soir répétitivement, pendant des jours, des semaines, des mois. Dans la nuit noire, l’enfant enfermé dans son lit, sans représentations psychiques, sans images mentales, s’accroche alors à son corps propre comme seul objet : battement du cœur, respiration, sensations digestives etc. Ces sensations, nous les retrouverons à l’âge adulte dans les symptômes que le même enfant, devenu notre patient trentenaire, a vu soudain éclore et le déborder: tachycardie, étouffement, douleur au ventre sur fond d’angoisse de mort imminente, terreur des espaces clos dont on ne peut sortir (le lit du bébé impuissant) attaques de panique « insensées » dit la psychiatrie. Il faut du temps pour apaiser ces états, qui ont un sens, cela se soigne grâce à notre capacité de rêverie, dans l’après-coup. Ce sont des thérapies analytiques qui nécessitent beaucoup de capacité de construction chez l’analyste! Ces patients-là dont le moi s’est construit prématurément, et qui ont très vite été indépendants, sont des traumatisés dans l’après-coup de l’enfance et de l’adolescence et ils vivent dès lors dans le régime de la névrose actuelle, ils ont l’impression de ne pas pouvoir penser ! Une de ces patientes me dit joignant le geste à la parole : « quand ma mère me parle ça passe par l’oreille  et ça va directement là (dans le corps sous forme de douleur) » Au fur et à mesure que les symptômes somatiques, véritables resomatisations de l’affect s’apaisent, ces patients développent des capacités à penser importantes qui étaient restées bloquées dans leur développement prématuré. Il faut comprendre que quand il y a resomatisation de l’affect le sens émotionnel est perdu, le symptôme semble alors insensé, le sens émotionnel est à reconstruire dans le travail analytique en face à face.

Traumas d’adolescence

Voyons maintenant en quelques mots ce qu’il en est de l’adolescent.

L’adolescence n’est pas une simple crise. La puberté impose une mutation, une métamorphose, avec débordement de l’excitation, érotique et destructrice, sans préparation, donc inéluctablement traumatique ; elle contraint, impose, que ses réquisits, son programme, soient menés à bien, même s’il faut toute la vie pour cela. Tout ne peut pas se perlaborer dans notre tête, l’expérimentation par l’action est nécessaire :  première masturbation, premier orgasme, première éjaculation, premier baiser, premiers attouchements, premier rapport sexuel etc…puis première grossesse et première paternité ! La sexualisation massive imposée par la puberté change le monde objectal, il devient l’objet d’excitation et de désir, la « couverture » parentale prend un sens incestueux et doit disparaitre. Le roi est nu ! « Qu’est-ce que ça veut dire ? » se demande l’adolescent à propos des transformations corporelles qui le modifient, « qu’est-ce que je vais en faire ? » « Qui suis-je ? » « Qui vais-je aimer ? » et est-ce qu’on peut m’aimer tel que je me vois maintenant. Je voudrais le rappeler : l’espoir d’aimer et d’être aimé est la condition sine qua non pour que la mutation adolescente puisse s’accomplir. L’espoir est une clef, il place devant l’adolescent, dans le futur et en attente, l’espoir des retrouvailles hallucinatoires avec l’objet à jamais perdu de la satisfaction qui est bien pourtant derrière lui ! Un jour mon prince ou ma princesse viendra, mais il sera en chair et en os, ni prince ni princesse et j’aurais avec lui ou elle un commerce sexuel satisfaisant mais je l’aimerai aussi d’idéal (d’un idéal modifié qui ne sera plus celui de l’enfance ) et de tendresse (d’une tendresse modifiée qui ne sera plus la tendresse primaire, mais le fruit de la position dépressive).[5]

Plus banalement l’adolescent se dit sans le dire : l’excitation est en moi, mais ce sont les objets au dehors qui m’excitent. L’excitation est-elle dedans ou dehors ? Le risque de Collapsus est bien réel. Il faut donc que l’adolescent puisse commencer à distinguer ce qui vient de lui et ce qui vient de l’autre. Or, dans de nombreuses configurations psychiques rencontrées en institution, ça n’a rien d’évident ! L’adolescent va aller vers de nouvelles quêtes objectales et sera devant la nécessité de s’approprier son enfance pour pouvoir dire : « Moi ». Nécessité de se faire l’agent de ce à quoi on a été assujetti dans l’enfance, appropriation subjectivante, processus de subjectivation dit Raymond Cahn .

Ces transformations traumatiques portées par l’excitation débordante de la sexualité génitale que chaque être humain vit comme une première ne s’apaiseront que par la prise de conscience de sa banalité : « tout le monde doit vivre ça » et par l’émergence d’un nouveau régime d’idéal plus tempéré, qui suppose un lent travail de deuil des objets merveilleux de l’enfance. La sexualité génitale qui, d’abord, fait peur et semble être la folle du logis va s’avérer être le plus puissant facteur de liaison objectal dans le maximum de différence : la différence des sexes ; mais il faudra du temps pour que cela advienne, et dans les névroses cela n’advient pas toujours. Un amour heureux peut tout guérir de la souffrance adolescente mais faut-il pouvoir en construire les réquisits en soi et le trouver dans le monde !

 Notons que la « guérison » des états limites après un long travail analytique à l’âge adulte va leur donner la possibilité d’aimer et d’être aimé et de fonder une famille heureuse. Contrairement aux névrosés qui ont peur de leurs pulsions, dans les états limite adolescents la sexualité génitale ne fait pas peur, le danger vient du dehors, des objets, pas du dedans pulsionnel.

Pour les états limite l’avenir est porteur non pas d’espoir mais de catastrophe. J’y vois la preuve que l’espoir est une construction et que si notre moi n’éprouve pas ce que vivent les états limites c’est qu’il vit dans une aire d’illusion qu’il a construit et qui lui rend la vie supportable. Le moi ne peut pas vivre sans espoir et sans aire d’illusion. Le trauma casse l’espoir et rompt l’aire d’illusion du maintien et de la continuité de la vie.

Quant à la destructivité, si elle avait dans l’enfance la forme du risque de mort du moi, elle prend à l’adolescence le risque du meurtre des objets d’amour et, par retournement, de soi-même. C’est le temps des risques psychiques maximum : mouvement mélancolique, tentative de suicide, anorexie, dissociations psychotiques etc…C’est le temps des accidents, de la tentation des drogues, des risques violents.  Sur l’adolescence, je suis totalement winicottien : la survivance de l’objet à la fois dedans et dehors à la destructivité fantasmée et réelle de l’adolescent est un réquisit d’une adolescence possible. Pour moi, l’exemple princeps de l’adolescence impossible pour un garçon c’est le suicide du père en pleine réactivation oedipienne à d’adolescence, et le symétrique pour la fille, c’est-à-dire le suicide de la mère.

Les traumas de désinvestissement

Ce sont des traumas par absence, par manque, par retrait, par désinvestissement qui se répètent une partie de la vie. Le modèle en est « la mère morte », la mère « occupée ailleurs » d’André Green. Dans son modèle princeps la mère désinvestit un enfant (elle devient morte pour lui) et surinvestit une autre enfant souvent malade, mais beaucoup d’autres situations peuvent avoir les mêmes effets. J’ai et j’ai eu beaucoup de patients, surtout des femmes, qui vivent de ce fait des souffrances narcissiques sans fond. Pour ces femmes le miroir maternel primaire et aussi secondaire disparait ou se vide, elles se sentent « effacées », ne peuvent plus s’y re-trouver, s’y re-connaitre : le miroir psychique est vide, c’est le néant. Parfois ça n’est pas le néant mais la mère est dite  « insaisissable », elle ne peut être tenue dans les bras dans l’amour ou atteinte par les coups dans la haine, elle est lisse, se dérobe. Ou encore le miroir est égarant, déformant, c’est le règne de l’incohérence, de la distorsion, de la disqualification . Cela donne des transferts d’égarement caractéristiques… qui égarent parfois l’analyste !

L’apport d’André Green pour comprendre cette large gamme de traumas négatifs est extrêmement précieux, je vous y renvoie.

Il va sans dire que ces patientes ont besoin d’une « présence sensible » d’un psychanalyste capable de faire face au retour permanent d’un transfert maternel négatif et de le perlaborer. Il s’agit de remettre en route le négatif pour le faire travailler.

L’appétence à la destructivité : un procédé antitraumatique ?

A noter l’appétence de tout un chacun pour le récit de faits divers ou la vision des catastrophes sur l’écran pare-excitant de la télévision qui tend à représenter comme extérieur à soi des éléments traumatiques : visions répétées en boucle de l’attentat du 11 septembre, crime, accident d’avion etc… Comme les angoissants contes de fée pour les enfants, le fait divers apporte au moi une préparation « antitraumatique » au trauma qu’il pourrait avoir à subir et il maintient le traumatique au « dehors », en évitant le collapsus, dans un système de représentation, sur un écran physique et psychique. Mais cette appétence aux représentations traumatiques suggère aussi qu’en tout être humain se cachent une destructivité et une autodestructivité qui est soulagée par sa représentation au dehors. C’est peut-être aussi parce que le moi a été hanté par la crainte de son propre anéantissement pendant l’enfance et l’adolescence que le traumatique représenté (polar, films de guerre ou de catastrophe, vampires, histoires de revenant…) a cette fonction antitraumatique : « j’y ai échappé, je suis très fort, ça ne m’arrivera pas ! » se dit naïvement le moi, qui ne veut pas admettre qu’il n’est pas à l’abri du malheur !

Un ami me dit qu’il dort mieux si, le soir, il voit à la télévision un polar bien sanglant, que s’il regarde une comédie !

Deux pensées pour conclure

La question du trauma permet de mieux penser le problème de l’aliénation qui parcourt mon propos ; c’est un enjeu important un enjeu clef auquel renvoie en positif le concept de subjectivation. La psychanalyse doit impérativement aboutir à une désaliénation des patients. Ma patiente Iphigénie tout en me disant que je lui ai « sauvé la vie » (ce qui est vrai !) a réussi à se désaliéner de moi, elle a acquis une formidable liberté de penser et de faire, ça n’était pourtant pas simple pour elle !

Ma deuxième pensée concerne la technique analytique. Le patient qui vit sous un régime traumatique, positif ou négatif, a besoin que son analyste l’aide à identifier, décrire, circonscrire le trauma. Il a besoin d’un travail qui remette au dehors en en identifiant la source, les éléments traumatiques qui se sont « incrustés » dans la psyché du patient. Il y a donc là un travail en « Outsight » ou l’activité projective du patient replace au dehors ce qui n’appartient au moi que par effraction. Une fois que ce travail de séparation dedans/ dehors, sujets/objets est engagé le patient peut commencer à reprendre en lui ce qui est supportable, détoxifié par le travail analytique en commun pour en faire du Moi. Si on ne procède pas ainsi on se fait complice du collapsus et on fait porter au patient tout le poids culpabilisant de la situation pathogène. Une patiente traumatisée à qui je faisais remarquer que c’était aussi en elle que… selon une façon bien classique d’interroger sa réalité psychique s’écria : « mais vous ne vous rendez pas compte : si c’est en moi, alors c’est que je suis folle et que ça ne changera jamais ! », ce jour-là je l’avais désespérée !

Avec ces patients on va donc travailler dans un lent mouvement dialectique entre outsight et insight, réalité du dehors et réalité du dedans, leur réalité psychique étant à construire, ou à reconstruire.

C’est sur cet avertissement clinique que je souhaite conclure, en espérant que les jeunes générations sauront s’en saisir et en comprendre le sens, sans pour autant tourner le dos aux grands principes classiques de la psychanalyse, qui, une fois bien intégrés, gardent toute leur valeur.

 Dans un monde psychanalytique idéal chaque patient devrait pouvoir trouver un cadre ajusté et un travail du psychanalyste non moins ajusté. L’analysant est aussi notre patient, un travail analytique se fait à deux ! Penser un perpétuel ajustement c’est le défi que doit relever la psychanalyse contemporaine.

Deux notes en complément

Trauma et position réceptive passive.

Le régime de fonctionnement traumatique ne permet pas de constituer en symétrie de la position projective-active, une position réceptive passive. La passivité introjective est trop dangereuse, elle semble laisser la porte ouverte aux traumas. La vie de ces personnes se construit uniquement dans la progrédience, la régrédience n’y pas de place, or selon Michel Fain : « L’alternance de mouvements de progrédience et de régrédience est garante de la vie psychique et somatique » et selon moi garante aussi de tout processus de soin. On devine que là encore les thérapies analytiques ne vont pas être simples, elles vont devoir se dérouler sur le modèle de celles des adolescents essentiellement sur le mode progrédient, en face à face, parfois de façon intensive, parfois à une séance par semaine et parfois encore par intermittence. L’empathie, « l’hystérie primaire » (Michel Fain) générée par l’analyste, sa capacité de rêverie remplaçant la régrédience pour engager une dynamique du changement chez le patient.

Si la position réceptive passive est si importante c’est que c’est elle qui règle les modalités d’une introjection dans le moi enrichissante, non traumatique, basées sur la satisfaction. Soulignons que la satisfaction dans les deux sexes est toujours passivisante. Dans la position réceptive passive, le retour au calme après l’excitation se fait sur le mode autoérotique et non sur le mode autocalmant. Autrement dit le calme est soit le fruit d’une acmé dont découle une apaisante satisfaction, qui permet une introjection de l’expérience, autoprotectrice du moi, ou au contraire le fruit d’un retour au calme par épuisement par le biais d’une « défonce » du moi (autocalmante). G. Szwec a intitulé son livre sur les procédés autocalmants : « Les galériens volontaires », tout un programme, et sans doute une partie de l’humanité !

Les psychosomaticiens de l’Ipsos ont mis en évidence la domination des conduites autocalmantes (M.Fain, C.Smadja, G.Szwec) sur les autoérotismes dans les troubles psychosomatiques, ils se sont intéressés à la névrose actuelle, mais je pense que ces questions débordent la psychosomatique.

Trauma et Prématuration du moi.

Michel Fain a fait l’hypothèse que, faute d’un environnement faste, le moi pourrait naitre de façon prématuré. La complexification de l’organisation défensive du moi s’en trouve réduite au minimum vital. Une fois adultes ces patients semblent avoir échappé aux traumas ils se sont donné très vite les moyens d’y faire face mais les défenses du moi demeurent drastiques. Par exemple : constante opposition phallique /châtrée, jugements en « up or down », pour auto-ériger le moi, et rabaisser l’objet. Le narcissisme phallique et surtout la « perversion narcissique » (Racamier) visent, faute d’avoir pu constituer un narcissisme primaire et secondaire satisfaisant, à se nourrir du narcissisme des autres. Dans les cas de figure les plus destructeurs, certains parents « pervers narcissiques » laissent sur leur chemin leur enfant comme des coquilles vides. C’est un « narcissisme de comportement » dit Michel Fain, il n’est pas intégré. Là encore chez ces personnes au moi nés trop vite, si elles viennent chercher du secours la position réceptive-passive est très difficile, et c’est dans les avancées de l’analyse que les traumas reviennent et les trouvent démunis de défenses ad-hoc.



[1] Citation complète qui préfigure la notion de plasticité cérébrale: « Le cerveau est un organe virtuel, en voie continuelle de développement avec des groupes de cellules toujours disponibles » Notes conservées au fond Charcot BUPMC-Hôpital de la Salpêtrière

[2] Revue Française de Psychosomatique 32/2007

[3] Claude Janin, « Figures et destins du traumatisme » PUF 1996 ( en réédition)

[4] Claude Balier « Psychanalyse des comportements violents »2006; « La violence en Abyme »2005 PUF

[5] C.f. mon récent article de la revue Adolescence. « L’espoir et l’idéal », 2014, 32,1,151-164

Publié le 12.01.2015.

 

Conférence du 18 décembre 2014

Françoise Coblence

La chose, un reste inassimilable

Qu’est-ce que « la chose » et en quoi a-t-elle à voir avec le traumatisme ?

1. La chose : Freud et Lacan

Dans les années 1959-1960, il revient à Lacan (Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse) d’avoir isolé « la chose » (Das Ding) dans sa lecture de l’Esquisse (ou Projet de psychologie = manuscrit écrit en 1895 dans le feu de la correspondance passionnée avec Fliess et jamais publié par Freud, mais riche de pistes passionnantes dont certaines ne seront jamais vraiment reprises).

Pour parler de « chose », deux mots en allemand : das Ding et die Sache.

Freud emploie en général Sache notamment dans l’expression « représentation de chose » (Sachvorstellung), liée (et opposée) à la représentation de mot (Wortvorstellung). Depuis son texte sur la Conception des aphasies (1891) jusqu’au Moi et le ça (1923) en passant par les textes de la Métapsychologie de 1915, Freud conçoit la représentation de chose comme un investissement (ou réinvestissement) des traces mnésiques dérivées des choses (des objets) alors que la représentation de mot englobe l’image sonore du mot et l’image visuelle de la chose. La représentation de mot est sur le trajet de la prise de conscience ; la représentation inconsciente est la seule représentation de chose. Mais on reste ici dans le domaine de la représentation, cad que la chose est posée devant (vor-stellt).

L’emploi de das Ding dans l’Esquisse :

Freud introduit « la chose » pour nommer ce qui dans le complexe perceptif est la partie incompréhensible, inassimilable et qui échappe au jugement.

« Au commencement des processus de pensée dérivés, il y a la formation du jugement à laquelle le moi parvient par une découverte faite dans son organisation, la coïncidence partielle entre les investissements de perception et les informations venues du corps. C’est ainsi que les complexes de perception se séparent en une partie constante, incomprise, la chose, et une partie changeante, compréhensible, la propriété ou le mouvement de la chose » (Esquisse, Puf, 2006, p. 688)

De la chose, on ne sait rien. On ne connaît d’elle que ses propriétés (qui changent), son mouvement. Ou, pour le dire autrement, la réalité est complexe et hétérogène, pour une part accessible au moi, pour une autre part inaccessible. Ce qui est accessible, ce sont les propriétés que le moi a  déjà expérimentées, les qualités de l’objet : il est chaud, doux, etc ; mais le substrat de ces propriétés, ce que la chose serait « en elle-même », le noyau, est inaccessible.

Quel est l’enjeu de cette dissociation ? Nous sommes, pour l’enfant de l’Esquisse – et dans la problématique du développement du moi- au moment de la formation du jugement. Freud reviendra sur les fonctions du jugement en 1925 dans La négation (Die Verneinung).

Juger c’est :

- attribuer (ou pas) une propriété à une chose (= jugement d’attribution), par exemple savoir si une chose est bonne ou nuisible, si on peut la recevoir (l’introduire en moi, la manger) ou l’expulser, la cracher;

- c’est attribuer (ou pas) l’existence d’une représentation dans la réalité (= jugement d’existence) : une chose (ein Ding) présente dans le moi existe-t-elle aussi au dehors, cad peut-elle être retrouvée dans la perception ? c’est toute la question de l’objet de la satisfaction hallucinatoire qui est posée ici. Le jugement est chargé de reconnaître l’objet (objet perdu de la satisfaction). Or comment re-connaître ce qui, par essence, échappe à la compréhension et à la connaissance ?

On peut être surpris et trouver paradoxal que ce soit le constant qui soit incompréhensible et le changeant qui soit compréhensible. Mais au fond c’est assez logique : nous comprenons et percevons ce qui change justement parce que cela change, par comparaison, en prenant conscience des variations. L’opaque est dans le semblable, dans ce qui ne change pas.

Mais, si l’on suit l’Esquisse, il faut ajouter que la part compréhensible n’est pas d’origine ; elle ne le devient que lorsque les expériences corporelles, les sensations, les images de mouvement propres au sujet sont présentes pour le moi. L’incompréhension dépasse donc largement le noyau de la chose : elle concerne également les propriétés, ou elle les a d’abord concernée. Freud écrit : « tant que les expériences corporelles font défaut, la partie variable du complexe de perception reste incomprise, c.-à.-d qu’elle peut être reproduite, mais qu’elle n’indique pas de direction pour d’autres voies de pensée. C’est ainsi par ex., que toutes les expériences sexuelles ne peuvent manifester aucun effet (…) tant que l’individu ne connaît pas de sensation sexuelle, c.-à.-d en général jusqu’au début de la puberté » (Freud, Esquisse, p. 641, mes italiques). L’opacité ne concerne donc pas seulement la chose. Elle est à la fois plus importante, mais également du même coup plus mouvante – je dirai plus dynamisante -, car nous tenons peut-être là, au sein de cet incompris, une part commune à la chose et à ses propriétés, donc une voie d’accès (partiel, indirect, incomplet, etc) à la chose.

Lacan comprend « la chose » comme l’élément qui reste étranger au sujet (l’enfant de l’Esquisse) dans l’expérience qu’il fait de l’autre semblable, le Nebenmensch si important dans l’Esquisse, celui au contact duquel l’être humain apprend à reconnaître (p. 639). L’objet recherché, l’objet de la satisfaction est toujours déjà perdu comme tel. Il ne sera jamais retrouvé (Lacan, p. 65). On le retrouve tout au plus comme regret. Ce n’est pas lui que l’on retrouve, mais ses coordonnées de plaisir, l’état de souhait et d’attente, la quête, la tension. Au fond, ce n’est pas un objet de la perception mais un objet de la satisfaction hallucinatoire, ce qui constitue notre horizon d’attente et d’attention (Lacan, p. 66). Lacan peut donc dire tout aussi bien que nous qualifions cet objet de perdu car il s’agit de le retrouver. Mais l’objet n’a jamais été perdu, quoiqu’il s’agisse essentiellement de le retrouver (Lacan, p. 72). Toujours perdu ou jamais perdu, jamais retrouvé mais toujours recherché : c’est la quête qui nous constitue, non l’existence de cet objet. Sara et César Botella (La figurabilité psychique, 2001) formulent cette contradiction par une formule saisissante : l’objet est « seulement dedans-aussi dehors ». Ils entendent par là que pour une pensée qu’ils nomment « animique » (au sens où représentations, perceptions et motricité y sont équivalents), par exemple l’hallucination du rêve qui est à la fois pensée et perception, pour cette pensée animique donc, l’objet est perçu « seulement en moi ». Dans un second temps, avec l’épreuve de réalité, l’objet est perçu « aussi dehors », l’objet étant ainsi retrouvé au dehors.

A cette structure paradoxale de l’objet (dedans/dehors, retrouvé/jamais perdu), il faut ajouter qu’il n’est jamais totalement connu. On connaîtra un objet extérieur (un sein par ex, le sein de la mère) qui ne sera jamais l’objet de la satisfaction hallucinatoire. Sara Botella comprend donc  « la chose » comme « la part hallucinatoire de la perception, ce vers quoi tend la pulsion par la voie la plus immédiate de l’hallucination, un objet – ou une part de fraction de chaque perception- à jamais inaccessible au moi  et inassimilable par lui ». Mais elle insiste sur une différence avec Lacan qui me paraît essentielle : ce que nous cherchons à trouver/retrouver ce n’est pas LA chose (das Ding) mais UNE chose (ein Ding). Car Lacan conçoit das Ding comme le « hors signifié » (p. 67), l’Autre absolu du sujet (p. 65), quelque chose d’universel et d’originaire, un « secret incommensurablement véritable », séparé des racines corporelles et de l’objet de la satisfaction hallucinatoire. En ce sens, LA chose rejoint l’Autre (le grand Autre), une altérité d’un sujet plus philosophique que psychologique, ou même anthropologique. D’ailleurs, de façon significative, Lacan renvoie à Kant la fonction de Das Ding (p. 68) : Kant fait de « la Chose en soi » le fondement inconnaissable (mais nécessaire) de tout phénomène.

La Chose devient une entité hypostasiée, entité quasi théologique, l’énigme par excellence.

2. Dominique Scarfone 

La chose et l’actuel

Dans son rapport au CPLF de Montréal, Scarfone distingue entre deux sens de l’actuel, ou deux moments (RFP, 2014-5). Le premier correspond à l’irruption d’un événement qui se présente comme obstacle, comme énigme, comme opacité ; le second qui en serait la liaison possible dans une représentation, qui lui donnerait un sens, qui en ferait l’histoire, l’inscrivant dans une dimension temporelle. Car malgré le sens que nous donnons à l’actuel (dans les actualités), l’actuel au sens 1 n’est pas inscrit dans le temps. Il surgit, est inassimilable. C’est en ce sens qu’on peut le dire traumatique car excédant toujours les capacités de représentation, les excédant et surgissant à côté, en un temps d’impréparation du sujet (de l’infans). Ce sens 1 de l’actuel est le sens que Freud donne à actuel dans les névroses actuelles (opposées aux névroses de transfert, c. à d. susceptibles de donner lieu à un transfert comme l’hystérie ou la névrose obsessionnelle). Les névroses actuelles (névrose d’angoisse, neurasthénie) trouvent leur origine dans l’actualité de l’insatisfaction sexuelle des individus, une insatisfaction, ou un excès quantitatif qui ne peut trouver de voie psychique et se décharge en pure angoisse ou en somatisations.   

Mais Freud est conscient du fait qu’il n’y a pas de pures névroses de transfert : il y a un reste irréductible, un noyau de névrose actuelle dans toute névrose. Freud compare ce noyau au grain de sable autour duquel le coquillage se forme et qui se trouve au centre de la perle, ou encore à une torsade métallique autour de laquelle les représentations inconscientes sont enfilées comme des guirlandes de fleurs (Fragment d’une analyse d’hystérie, 1905, OCP, VI, 261-263). Le cas Dora permet de comprendre ce noyau de névrose actuelle comme un « reste » organique, ou somatique. Relisant le cas Dora avec l’apport de la psychosomatique, Christian David et Michel de M’Uzan ont fait l’hypothèse que le noyau somatique serait, chez Dora, un foyer allergique (Revue de psychosomatique, n°12, 1997). Les migraines de l’enfance accapareraient une énergie qui ne sera réintégrée dans le contingent hystérique que lors de sa conversion dans l’aphonie : autour de la toux va alors s’organiser « l’habillage psychique », c. à d. le symptôme hystérique. Mais ce symptôme est lui-même en appui sur le corps érogène comme Freud le rappelle en faisant le portrait de Dora en « suçoteuse ». Dora se souvient d’elle assise par terre suçotant son pouce gauche, tandis qu’elle tiraillait en même temps de la main droite le lobe de l’oreille de son frère assis à côté d’elle. Ici, on a affaire à un mode complet d’autosatisfaction par suçotement. Toute l’analyse que propose Freud de la « complaisance somatique » de la bouche montre bien comment s’articulent le noyau somatique, lié à la succion du sein, et ses remaniements successifs qui font de la bouche et des lèvres une zone érogène complexe (OCP, VI, 232). L’habillage psychique aurait une certaine contingence (et une mobilité, une plasticité) ; le noyau organique aurait cette opacité de la chose, sa fixité qui le rend difficilement mobilisable, on pourrait dire sa viscosité (terme que Freud emploie à propos de la libido). Une fois « psychiquement habillé », il devient difficile de retrouver le noyau somatique ou organique « en lui-même ». Mais il est le « reste » d’actuel ou d’organique de toute névrose de transfert, un reste qui résiste à l’analyse : qqch  de comparable au roc biologique que Freud évoque à la fin de « Analyse avec fin, analyse sans fin » ou, au contraire, une chose inséparable de son vêtement avec lequel elle a une affinité certaine ?  

Actuel de l’Annonciation

A côté des névroses actuelles et du noyau organique, Scarfone donne d’autres exemples qui permettent de comprendre ce qu’il entend par cet actuel énigmatique, non élaboré, hétérogène à la scène psychique. Ces exemples montrent aussi comment on peut passer du sens 1 au sens 2, tout en sachant que de l’inconnaissable, un reste inassimilable demeure nécessairement. Et selon lui, il faut que ce reste demeure inassimilable, sinon on est dans une espèce de transparence absolue et de toute puissance  insupportables. Donc on pourrait dire que l’opacité de la chose est traumatique, mais qu’il serait non moins traumatique de vouloir la percer à jour. Le reste est inévitable.

Un premier exemple montre le côté « lumineux » de l’actuel ; il est emprunté à une scène d’Annonciation dans la chapelle San Giorgio à Padoue : au beau milieu de la scène de l’Annonciation un oculus, une ouverture dans l’architecture, éblouit l’œil, l’empêche de voir la peinture. Mais on se rend compte que la position de cette ouverture est exploitée par le peintre pour montrer qqch qu’il n’a pas à peindre : l’irruption d’une autre dimension ; on pourrait dire l’entrée en scène de la divinité qu’est censée raconter les scènes de l’Annonciation ; se manifeste la présence d’un invisible dans le visible. De nombreux peintres ont cherché à traduire cette hétéronomie spatiale, l’irruption d’une autre dimension dans l’espace de la représentation que le Quattrocento italien ordonne avec la construction perspectiviste. L’historien de l’art Daniel Arasse montre comment l’architecture réelle (colonnes, rebords, fenêtres) se conjugue avec l’architecture feinte, ou peinte, pour désorganiser le récit (Arasse, L’Annonciation italienne, Hazan, 1999). Les peintres (Altichiero, Masaccio, Lorenzetti, Fra Angelico, et d’autres) ont donc exploité les variations et la contingence du réel – de la chose-  pour figurer l’intrusion de cet invisible, le « me voici » de l’ange.

La chose et le sexuel

Mais cet actuel n’est pas toujours un événement aussi lumineux. On peut s’appuyer sur deux philosophes pour articuler cet actuel non pas exactement au traumatisme sexuel comme le fait Freud dans les névroses actuelles, mais au traumatisme de l’enfance, à la violence que Ferenczi a  pu le décrire dans la Confusion de langue.

Emmanuel Levinas consacre de très belles pages à décrire la Chose, le « il y a » comme la rencontre horrible avec l’impersonnel et avec le ressassement stérile de l’insomnie, l’espace nocturne où nous sommes livrés au grouillement informe. Sa réflexion, écrit-il dans Ethique et infini (1982) part de souvenirs d’enfance : « on dort seul, les grandes personnes continuent la vie ; l’enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme ”bruissant” » (Lévinas, p. 37-38). Pour le psychanalyste, le « remue-ménage derrière la cloison » est évidemment directement évocateur. Mais de quoi est-il évocateur : de « la chose » ou de ce qu’elle induit : une scène primitive, mais une scène déjà, ou qui pourra s’élaborer comme telle et engendrer de multiples transformations?  On voit là comment la chose peut se lier à des représentations, même si ces dernières n’en épuisent jamais l’énigme.

L’autre philosophe sur lequel s’appuie Scarfone est Jean-François Lyotard qui décrit l’enfance (l’infantia, cad le temps de l’enfance sans parole) comme un temps d’impréparation totale. L’infans, n’est pas dans le temps : comme l’écrit Lyotard, il n’est pas (ou pas encore) « emporté dans le chassé croisé du trop tôt trop tard » (Lyotard, La Confession d’Augustin, Galilée ,1998, p. 47). 

Toute la question sera de savoir comment peuvent s’inscrire et se répéter dans la cure le trauma de ces moments, dans des répétitions sans fin, où le fait de savoir (étant adulte) la violence de ce qui a été subi ne calme ni l’effraction de ce qui a été subi, l’effraction d’un sexuel des adultes incompréhensible, assimilable à un viol même si aucune violence physique n’est faite à l’enfant.

3. La chose comme l’énigme du sexuel (Laplanche)

J’ai commencé par ces références philosophiques, mais vous aurez peut-être compris que le psychanalyste qui est si proche de ces idées (et que d’ailleurs Lyotard cite) c’est Jean Laplanche et sa théorie du sexuel énigmatique, sexuel intromis par l’adulte (la mère, première séductrice) chez l’enfant. « Le sexuel ainsi intromis n’arrive pas à se faire psychique, il reste actuel et s’enkyste en tant que tel comme noyau traumatique susceptible de répétition » (Scarfone). La situation qui justifie ce que Laplanche nomme « primat de l’autre en psychanalyse », est aussi dite par lui « situation anthropologique fondamentale » où intervient la séduction généralisée. C’est une position de dissymétrie essentielle où, de par sa constitution psychique de départ, l’enfant se trouve dans l’incapacité de traduire intégralement les messages « énigmatiques », « compromis » par le sexuel inconscient de sa mère et des adultes en général. On peut relire dans cette lumière le cas Dora puisque Dora en suçoteuse nous ramène à des scènes très précoces d’allaitement et de mise en activité précoce de la zone érogène buccale.

Pour s’assurer contre le malentendu toujours possible concernant le sexuel infantile, Laplanche a proposé d’opter pour le terme allemand de sexual quand il s’agit du sexuel infantile en tant que « sexuel élargi au sens freudien », distinct par conséquent de la sexualité infantile entendue comme version enfantine de la sexualité en général. Dans son rapport sur le sexuel infantile pour le CPLF de Lyon (2015), Dominique Suchet reprend cette distinction.

De notre perspective aujourd’hui, la Chose correspond à ce que Laplanche nomme les « restes non traduits », restes qui vont constituer pour lui les objet-sources des pulsions. Le terme de traduction se réfère à la conception de Freud de la mémoire présentée dans une lettre à Fliess du 6 décembre 1896, et dans laquelle Freud écrit que « notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement, une retranscription ». Et il ajoute : « ce qu’il y a de nouveau dans ma théorie, c’est l’affirmation que la mémoire n’est pas présente une fois, mais plusieurs fois, consignée en diverses sortes de signes » (Correspondance avec Fliess, Puf, 2006, p. 264). Dans la conception de Laplanche, la « situation anthropologique fondamentale » ne décrit pas seulement l’enfant arrivant dans un monde d’adultes, « mais concerne la part infans de chacun confronté au sexual de l’autre. Cet infans jamais complètement dépassé est encore et toujours confronté à la tâche de s’arranger avec un complexe de perception porteur d’un reste « chosique » » (Scarfone).  La référence à Laplanche montre la nature pulsionnelle de la chose et, bien sûr, sa dimension fondamentalement énigmatique, l’énigme du sexuel.

Comme souvent la littérature nous en offre une belle expression avec la nouvelle de Henry James,  « La bête dans la jungle ». James décrit cette « bête » comme « la chose la plus profonde à l’intérieur de soi » (the deepest thing within you). La bête que le héros Marcher redoute et qu’il convoque pour écarter l’idée de mariage est d’abord décrite comme extérieure (« une chose imprévisible, cachée entre les plis et les replis des mois et des années, telle une bête fauve tapie dans la jungle »), puis incarnée par l’héroïne May comme figure de la mort, sphinx et lys, mais aussi intérieure en Marcher (sa peur de l’amour, son narcissisme) comme l’analyse si bien André Green (L’aventure négative, Hermann, 2009) : pour reprendre la formule de Sara et César Botella : « seulement dedans-aussi dehors ».

4. Il y a une autre présentation de l’actuel et de la Chose : le rêve

Pour le rêve aussi, il existe un « noyau dur » de la présence, reste non représenté, non représentable  (non présentable ?) que Freud appelle l’ombilic du rêve, « le point où il repose sur le non-connu » (Freud, Interprétation du rêve, Puf, p. 578). « Dans les rêves les mieux interprétés, écrit Freud, on doit laisser un point dans l’obscurité, parce que l’on remarque que commence là une pelote de pensées de rêve qui ne se laisse pas démêler, mais qui n’a pas non plus livré de contributions supplémentaires au contenu du rêve ». Les pensées du rêve restent sans achèvement dans l’interprétation et débouchent dans le réseau inextricable de notre monde de pensée. L’ombilic du rêve est le point le plus dense de cet entrelacs, d’où le désir du rêve s’élève comme un champignon à partir de son mycélium. Le cas du rêve permet de bien comprendre la force d’attraction qu’exerce ce noyau, et l’hétérogénéité entre le noyau et la « pelote » des pensées que les images du rêve ne « traduisent » pas (il n’y a pas de langue originaire) mais présentent ou (re)présentent sans première fois assignable. Ici la chose est un « noyau dur » de présence, un reste dont l’opacité est à respecter, et non pas un traumatique inassimilable. 

Mais « noyau dur » ne veut pas dire que ce noyau soit une « chose » inconnaissable et statique : on peut le concevoir plutôt comme une limite, certes indépassable mais mouvante, changeant avec les pensées et le travail du rêve, fonction aussi de la séance et des interprétations de l’analyste? René Diatkine proposait de voir dans l’incompris/incompréhensible du rêve « un cas de figure illustrant une propriété générale de l’activité mentale à produire des systèmes non finis » (Diatkine, RFP, 5-6, 1974, p. 774).

Au fond, cette question reconduit l’interrogation sur la nature de la chose : est-elle une entité énigmatique ou un noyau pulsionnel, quantitatif  et indifférent dont on ne peut rien dire sinon souligner l’attraction qu’il exerce sur les pensées du rêve ? Car l’analogie freudienne du rêve se formant à partir de ce point le plus dense comme le champignon à partir du mycélium peut nous conduire à imaginer une certaine « affinité » entre le noyau (le dispositif pulsionnel lui-même) et le matériel plus ou moins contingent auquel il se lie dans et par le travail du rêve. Le rêve nous présente-t-il, ou (re)présente-t-il, quelque chose de ce noyau ? Il y aurait en tout cas des indices, indices d’une excitation dont nous pourrions « souder la trace » à une forme expressive (Scarfone, RFP, 5-2014, p. 1375) et il arrive que, dans le travail du rêve, la soudure se donne à voir.

5. On comprend donc les exigences contradictoires de la cure : il faut à la fois « lier » la chose dans les représentations (pour pouvoir les élaborer) et respecter la dimension inassimilable de l’énigme. On dira, de façon plus quotidienne, qu’il est bon que l’analyste ne comprenne pas tout de son patient. La transparence serait insupportable. Le droit au secret est la condition pour pouvoir penser disait Piera Aulagnier dans un célèbre texte (NRP, n°14, 1976), et cela reste vrai de l’analyse. Le « dire tout ce qui vient à l’esprit » de la règle fondamentale n’est évidemment pas un ordre de tout dire, mais on voit bien cependant quelle tension instaure cette règle si elle est prise dans un sens surmoïque persécutant.

Le modèle de l’Oculus réintégré dans le récit de l’Annonciation montre ce que signifie lier la chose. Mais le reste demeure, comme l’ombilic non interprétable du rêve. Un exemple clinique de cette opacité qui demeure est donné par Scarfone par son cas Solange. Un agir de l’analyste que Scarfone replace dans un contexte contre transférentiel, autour de la jambe amputée du père de Solange et de la prothèse qu’il laissait dans le placard (RFP, 5-2014, 1415). De son côté, Scarfone enfant allait contempler à la dérobée dans un tiroir la prothèse du bras que son grand père avait perdu pendant la 1ere Guerre mondiale. Jusqu’alors il n’avait, dit-il, perçu dans ces deux histoires qu’une coïncidence jusqu’au moment où il s’est REVU étendant le bras vers Solange : « j’ai vu mon geste surgir à la manière d’un rêve, émergeant du mycelium de nos deux histoires d’enfance, nouées à l’intersection d’un « membre manquant » (RFP, 2014-5, 1417).

Publié le 09.01.2015

 

 

Gilbert Diatkine
L’origine des interprétations

Chaque nouvelle interprétation en psychanalyse réinvente la psychanalyse, comme si c’était la première fois. En même temps, chaque interprétation récapitule l’histoire de la psychanalyse pour chaque analyste, même si ses péripéties se sont perdues pour lui dans la nuit des temps.

1. L’interprétation comme traduction

Quand Freud explique à son lecteur ou à ses auditeurs en quoi consiste l’interprétation psychanalytique, Freud la compare souvent à une traduction[1]. Le patient reçoit de son inconscient un message écrit dans une langue qu’il ne comprend pas, comme un symptôme, une conduite inexplicable ou un rêve, et l’analyste va lui en montrer le sens[2], qui est un ensemble complexe de pensées refoulées, dont la remémoration met fin au symptôme[3]. « Chaque symptôme a un sens et se rattache étroitement à la vie psychique du malade”[4]. Ce complexe inconscient est ainsi présenté au patient « en nos propres paroles… [5]“. Découvrir ce sens ne suffit toutefois pas à faire disparaître le symptôme[6]“. La « traduction » de l’inconscient en conscient « exige que l’analysé surmonte certaines résistances, celles-là mêmes qui, de cela, ont fait jadis un refoulé, en l’écartant du conscient[7]“. Il faut que la découverte de « la représentation consciente, une fois surmontées les résistances, soit entrée en liaison avec la trace mnésique inconsciente[8]“. Parmi ces résistances, la plus importante est le transfert sur la personne de l’analyste des premières relations conflictuelles avec les objets parentaux. Son interprétation est l’un des principaux instruments de la cure[9]. La lutte contre les résistances est souvent décrite par Freud comme une véritable bataille, dans laquelle l’analyste fait alliance avec la partie saine du moi du patient, et lui indique « la voie dans laquelle il doit engager ses énergies”[10]. Dans cette alliance, l’analyste et la partie saine du patient luttent ensemble contre « les résistances du refoulement »[11], et contre l’apparition de nouveaux refoulements « grâce auquel la libido se réfugierait dans l’inconscient et échapperait de nouveau au moi[12]“.

La technique de l’interprétation obéit à une « logique » qui consiste en une étude de l’actuelle surface psychique du patient[13]. “Grâce au travail d’intégration qui transforme l’inconscient en conscient, le moi s’agrandit aux dépens de celui-ci[14]“. Le travail analytique vise bien pour Freud à renforcer le Moi, et à le rendre plus adulte: le résultat du travail analytique est pour Freud “… les refoulements des débuts de son développement…[seront remplacés] par des réactions qui correspondent à son état de maturité psychique[15]“.

Il peut arriver que l’interprétation n’amène pas la remémoration attendue, mais une « construction » cohérente par l’analyste du passé que le patient ne parvient pas à se remémorer a en pratique le même effet thérapeutique[16].

2. Le rôle des mots équivoques

Dans la plupart des exemples donnés par Freud, depuis L’interprétation des rêves jusqu’à l’article sur l’Occultisme[17]en passant par Dora [18], l’Homme aux loups[19], et leFétichisme[20], l’interprétation naît de l’écoute par Freud d’un mot à double sens dit par le patient.: cette place fondamentale des mots à double sens a été découverte par Freud et Breuer dès les Etudes sur l’hystérie. Le symptôme hystérique « exprime une phrase » en utilisant des assonances ou des jeux de mots. Elisabeth von R…est astasique-abasique pour dire qu’elle “est clouée sur place”, qu’elle “n’a aucun appui”[21]. La névralgie faciale de Cécile M… exprime la phrase “C’est comme un coup en plein visage”. Cécile M… a une talalgie parce qu’elle a peur de marcher/se présenter (Aufreten ) devant des étrangers. Elle ressent une douleur “perçante” au front après que sa grand-mère l’ait regardée d’une manière “perçante”. Elle hallucine Freud et Breuer pendus à un arbre: “Ces deux-là se valent bien, ils sont le pendant l’un de l’autre !” [22].

Ce rôle singulier des mots équivoques a suffisamment frappé Freud pour qu’il en ait fait une règle technique pour l’interprétation des rêves:

« Chaque fois qu’un élément psychique est relié à un autre par une association choquante et superficielle » comme « …assonance, équivocité verbale…toutes les associations que nous nous permettons d’utiliser dans le trait d’esprit et le jeu de mot…il existe aussi entre les deux une connexion correcte et plus profonde qui est soumise à la résistance de la censure[23] ».

Dans Dora, cette règle est étendue à l’écoute dans la séance de psychanalyse :

« Des mots équivoques sont dans la voie des associations comme des aiguilles [sans doute plutôt des « aiguillages »]. On met l’aiguille autrement qu’elle ne semble être placée dans le contenu du rêve, on arrive au rail sur lequel se meuvent les idées recherchées et encore dissimulées derrière le rêve »[24].

Cette place des assonances dans la psychanalyse surprend tout autant Freud lui-même[25] que ses amis. Breuer pense que “ces jeux de mots ridicules… ne peuvent exister que dans les hystéries graves”[26]. Fliess, lisant les épreuves de L’interprétation du rêve, trouve que les rêveurs de Freud ont trop d’esprit. Freud lui répond le 11 septembre 1899 : « Il est certainement vrai que le rêveur a trop d’esprit, mais ce n’est pas ma faute, et on ne peut pas me le reprocher. Tous les rêveurs sont insupportablement spirituels de la même façon, et ils ont besoin de l’être parce qu’ils sont sous pression et que la route directe leur est barrée. Si tu penses qu’il le faut, j’insérerai une remarque à ce sujet quelque part. Le caractère spirituel évident de tous les processus inconscients est intimement lié à la théorie de la plaisanterie et du comique ».

Comment comprendre ce rôle singulier des mots dans le travail du rêve et dans la production des symptômes ? Dans L’interprétation des rêves, Freud attaché à montrer que le rêve ne contient aucun message particulier de l’au-delà prédisant l’avenir, tend à diminuer leur importance : les mots utilisés dans le contenu manifeste sont un matériel tout fait, pris dans les conversations de la veille, et utilisés pour leur capacité de « figurer » des images à double sens[27]. Les mots équivoques sont choisis par le travail du rêve parce qu’ils présentent à la censure une figure anodine, tandis que leur autre signification, invisible, permet la satisfaction de pulsions interdites. Les mots sont donc utilisés pour leurs propriétés plastiques[28]. Ils « se comportent comme des images, c-à-d. sont plus semblables aux perceptions qu’aux représentations mnésiques »[29]. Dans le rêve de laMonographie botanique les multiples sens du mot « Gärtner » conduisent entre autres sens à une patiente nommée Flora. Que se serait-il passé, demande Freud, « si la patiente dont j’ai parlé ne s’appelait pas Flora mais Anna ? Et pourtant la réponse est aisée. Si ces relations de pensée ne s’étaient pas produites, d’autres auraient vraisemblablement été choisies[30] ». Ce qui importe, c’est le contenu latent du rêve, mais la face « signifiante » du mot choisi n’a aucune importance[31].

Pour comprendre le rôle des mots à double sens dans l’interprétation, Freud s’est tourné simultanément vers deux directions différentes : la première piste est celle de la phylogenèse du langage. Si les mots se prêtent particulièrement bien à véhiculer un double sens, c’est en raison de leur origine. « Le mot, en tant que point nodal de plusieurs représentations, constitue pour ainsi dire une multivocité prédestinée… »[32], parce qu’à l’origine du langage il en était déjà ainsi. La régression qui se produit dans le rêve ou le symptôme névrotique est aussi une régression aux origines de l’humanité, et aux origines, tous les mots avaient un double sens, et une origine sexuelle. Ici, Freud s’appuie sur les travaux de deux linguistes de son temps : Karl Abel, qui pensait avoir démontré que les mots primitifs avaient tous un double sens[33], et Hans Sperber, pour qui l’origine de tous les mots serait sexuelle[34]. Le symbolisme va au-delà du langage : les Hongrois rêvent d’un navire sur l’eau pour représenter le désir d’uriner, bien qu’en Hongrois, « naviguer » ne signifie pas aussi « uriner ». Les Français symbolisent les organes génitaux féminins par la chambre, bien que ce ne soit qu’en Allemand que Frauenzimmersignifie « chambre »[35]. Les linguistes contemporains ont montré que les idées de Sperber, comme celles de Karl Abel, étaient inconsistantes[36].

L’autre piste qu’explore Freud est celle du mot d’esprit. L’auteur du mot d’esprit se sert de toutes les ressources du langage pour endormir la censure par un travail raffiné sur les mots, dont le versant « innocent » dissimule le côté « tendancieux », qui satisfait les pulsions refoulées. Freud écrit que le jeu de mot achète la « libération d’une somme considérable de plaisir » par « un petit appoint de plaisir, une prime de séduction [37]». Pendant un temps bref, une représentation préconsciente est alors soumise à l’élaboration inconsciente. Quelque chose des processus primaires s’introduit au sein des processus secondaires. La censure devrait protéger le moi contre cette folie momentanée en mettant en œuvre la menace de castration, mais elle est comme endormie par la qualité du jeu de mot, tout comme elle l’est dans le rêve par la qualité de la « présentation » fournie par le mot à double sens.

3. La critique de Lacan

La première génération des élèves de Freud, qui a eu à formaliser l’enseignement de la technique psychanalytique dans les premiers Instituts de Psychanalyse, a d’autant plus négligé le rôle du langage dans l’interprétation, que Freud lui-même semble s’en être désintéressé après l’insuccès du Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. En revanche, ils ont généralisé et souvent forcé les indications de Freud sur la traduction des symboles, l’interprétation des résistances et en particulier celle du transfert, l’alliance thérapeutique, l’interprétation de la surface vers la profondeur, le renforcement et la maturation du Moi. Ces conseils, énoncés par Freud, et amplifiés systématiquement dans leur enseignement par ses élèves, ont été soumis à une critique rigoureuse par Lacan, sans que celui-ci n’attaque jamais explicitement Freud. Lacan montre avec raison que l’interprétation n’est pas une traduction, un « déchiffrage », ce qui laisserait supposer que l’analyste dispose d’un code tout prêt de symboles qu’il lui suffirait d’utiliser comme on utilise un dictionnaire pour comprendre une langue étrangère[38]. En effet, d’abord aucun manuel de technique psychanalytique ne peut fournir un tel code. Ensuite, faire comme s’il existait, c’est ne rien communiquer que l’analyste « ne tienne d’un savoir préconçu ou d’une intuition immédiate, c’est-à-dire qui ne soit soumis à l’organisation de son propre Moi[39]“. Dans ces conditions, “l’interprétation relève toujours plus exclusivement du savoir de l’analyste…la communication de ce savoir au sujet n’agit que comme une suggestion à laquelle le critère de la vérité reste étranger. Que le fait de cette suggestion soit analysé comme tel, n’en ferait pas pour autant une interprétation véritable. Une telle analyse dessinerait seulement la relation d’un Moi avec un autre Moi[40]“. « L’alliance thérapeutique » de l’analyste avec la partie saine du Moi du patient tombe sous la même critique : « Si l’on procède ainsi à une série de bipartitions du Moi du sujet en la poussant ad infinitum , il est clair qu’il se réduit à la limite, au Moi de l’analyste[41]“. C’est au contraire à la partie pathologique du Moi du patient que l’analyste doit s’adresser[42].

Si Lacan a fondamentalement vu juste dans sa critique de la technique « orthodoxe » préconisée par les Instituts de Psychanalyse au milieu du siècle dernier, en dénonçant le danger de réapparition de la suggestion, il a poussé sa critique de Freud jusqu’à l’absurde en soutenant qu’il ne fallait pas interpréter le transfert pour ne pas courir le risque d’aliéner le patient au moi de l’analyste[43]. A le suivre, on peut faire toute sa formation psychanalytique sans avoir jamais rencontré le transfert. Selon Lacan, toute interprétation des résistances serait d’ailleurs « dangereuse », car la lutte de l’analyste contre les résistances ne fait que renforcer l’agressivité du patient, et donc son aliénation imaginaire[44]. La résistance résulterait uniquement de cette activité interprétative de l’analyste[45], et donc il n’y aurait pas d’autre résistance que celle de l’analyste lui-même[46]. Il est vrai que si l’analyste sort de sa neutralité pour interpréter les résistances, il renforce ces dernières. Mais il ne les crée pas. Il ne faudrait pas non plus se soucier de la « profondeur » ou de la superficialité d’une interprétation, car pas plus qu’il ne possède un dictionnaire des symboles de l’inconscient, l’analyste ne dispose d’un plan de celui-ci lui permettant de dire si une interprétation est superficielle ou profonde[47]. Mais quand Freud conseille de commencer par la « superficie » du Moi, il veut dire que l’analyste doit s’efforcer de s’adresser au patient à un niveau où il puisse recevoir l’interprétation. Lacan a au contraire l’idée que plus une « ponctuation » est déconcertante, plus elle peut désaliéner le sujet de ses identifications imaginaires. C’est parce que Lacan ne voit dans le Moi qu’une série d’identifications imaginaires que l’idée de « renforcer le Moi » du patient lui semble tout simplement, comme il le dit aimablement, « une ânerie »[48]. Mais le résultat du processus analytique est bien d’ouvrir des secteurs de plus en plus larges de la personnalité jusque là clivées et mortifiées à la vie psychique, et en ce sens il est tout à fait justifié de parler de « renforcement du Moi ».

La notion de « construction » devrait tomber particulièrement sous les coups de cette argumentation de Lacan, car, en apparence, elle soumet complètement le patient aux abus de l’analyste, qui insuffle au patient sa propre vision, en se passant de la confirmation que devrait lui apporter la remémoration du fantasme ou du traumatisme oublié. Pourtant Lacan ne semble pas s’y être attardé. En revanche, au sein de la SPP, elle a fait l’objet d’une critique approfondie par Serge Viderman[49]. Le débat ouvert par Viderman a eu des retentissements féconds qui se prolongent encore aujourd’hui et ont complètement modifié notre conception de la « construction ».

Le grand mérite de Lacan est d’avoir redécouvert le rôle des mots à double sens dans l’interprétation en 1953 dans « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » et dans les articles contemporains publiés dans les Ecrits en 1966. Lacan a repris l’explication que Freud avait donné du rôle des assonances dans Le mot d’espriten la traduisant en termes linguistiques. Le mot est un signe, il a une face matérielle, le « signifiant », et une face conceptuelle, le « signifié ». Le mot équivoque a la particularité d’avoir deux « signifiés », l’un innocent et l’autre tendancieux, pour un seul « signifiant ». Pour Freud, la pulsion a contourné la censure en abandonnant le signifié tendancieux pour le signifié innocent. De la place de l’analyste qui écoute un mot équivoque, Lacan peut dire que ce qui se déplace, c’est le « signifiant », qui occupe successivement dans son écoute deux positions différentes, S1 et S2. En se déplaçant ainsi, le signifiant « transporte » un sens nouveau, qui surgit du rapprochement de S1 et de S2. C’est ce transport que Lacan appelle une « métaphore ». Le sujet de la psychologie, divisé par l’existence de l’inconscient, disparaît, et à sa place surgit le « sujet de l’inconscient », qui est le créateur et le protagoniste du fantasme inconscient révélé par la mise en rapport de deux signifiants. Il faut le rapprochement de deux signifiants pour que le sujet de l’inconscient surgisse, d’où la définition paradoxale:

“Le signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant”.

Chez Lacan, le « signifiant » est considéré comme identique, non seulement à la représentation de mot, mais même à la représentation de chose, et plus précisément à ce que Freud appelle le « représentant-représentation[50] » (Vorstellung-repraezäntanz), qui est, pour Freud, la première représentation refoulée dans le refoulement originaire[51]. Cette assimilation du « signifiant » à la représentation de chose inconsciente est un temps essentiel dans l’affirmation de Lacan que « l’inconscient est structuré comme un langage »[52], et que finalement, «l’analyse linguistique… a le rapport le plus étroit avec l’analyse tout court. Elles se confondent même. Si nous y regardons de près, elles ne sont pas essentiellement autre chose l’une que l’autre»[53].

Dans la conception de Freud, le fantasme inconscient que l’interprétation dégageait après l’écoute par l’analyste d’un mot à double sens était un ensemble complexe de représentations de mots préconscientes et de représentations de choses préconscientes et inconscientes. Pour Lacan, c’est la verbalisation en tant que telle qui agit, souvent à l’insu du sujet[54]. Tout ce que l’analyste a à faire, c’est de « jouer du pouvoir du symbole en l’évoquant de façon calculée dans les résonances sémantiques de ses propos[55] ». Certes, une telle « ponctuation » va faire que « ce vécu qu’on appelle plus ou moins proprement pensée se produise ou non quelque part, là se produit quelque chose qui tient à une chaîne, exactement comme si c’était de la pensée[56]“. Mais il s’agit de « signifiants irréductibles, non-sensical, faits de non-sens[57]“. L’analyse n’a pas pour but que le sujet se comprenne mieux lui-même, mais “la mise au jour de la manifestation du désir du sujet[58]“. Le patient ne doit pas « prendre conscience » de ses fantasmes inconscients, et l’analyste ne doit pas non plus chercher à « comprendre » son patient[59], car “comprendre”, c’est répondre à la demande, et “donc tuer le désir”[60]. L’analyse n’a pas à rendre l’inconscient conscient, car le terme même de « prise de conscience », emprunté à la psychologie, « mérite la méfiance »[61].

La disparition du sens dans la psychanalyse lacanienne a fini par vider la notion même d’interprétation de toute signification, comme Jacques-Alain Miller l’a d’ailleurs reconnu lucidement[62]. En outre, Lacan a soutenu que la ponctuation la plus simple consistait à souligner une « parole pleine » (ou une « parole vide », c’est au patient de s’y retrouver) en mettant fin sur le champ à la séance. Le risque d’assujettissement du patient à l’analyste et d’exploitation du transfert est alors bien plus grand que dans la technique classique.

Avec le temps, la grande construction de la théorie du langage de Lacan s’est écroulée, comme il l’a reconnu lui-même[63], laissant intacte la question du rôle des mots dans l’interprétation. Comment l’interprétation vient-elle à l’esprit de l’analyste ? Peut-être devons-nous à nouveau retourner à Freud, en gardant à l’esprit les critiques de Freud, et celles de Viderman. L’Interprétation des rêves, replacée dans le contexte de sa correspondance avec son ami Wilhelm Fliess, mis sans le savoir dans la position « d’analyste » de Freud, fourmille d’exemples détaillés de la façon dont les mots à double sens déclenchent le processus interprétatif :

4) Le temps éclaté :

Les exemples cliniques de Freud, empruntés à son auto-analyse, restent l’exemple clinique le plus détaillé que nous puissions étudier sans violer la confidentialité de la cure. Dans une cure réelle, comme dans le texte de Freud, les premières idées qui viennent à l’esprit de l’analyste pendant qu’il écoute son patient s’enchaînent les unes aux autres, parfois de façon évidente, parfois de façon obscure, à l’aide de mots à peu près dépourvus d’ambiguïté. Puis survient un mot équivoque, et aussitôt, la trame associative se complexifie, renvoyant à une multitude de plans différents. Soit par exemple le « Rêve des trois Parques », fait par Freud en septembre ou octobre 1898, au cours d’un voyage en Bosnie-Herzégovine où il s’est trouvé seul sans son épouse, qu’il a laissée en Italie :

« Je vais dans une cuisine pour me faire donner un entremets. Il y a là trois femmes, dont l’une, l’hôtesse, roule quelque chose dans ses mains, comme si elle faisait des Knödel. Elle répond que je dois attendre qu’elle ait fini (les paroles ne sont pas nettes). Je perds patience et je m’en vais vexé. Je met une redingote, mais la première que j’essaie est trop longue ; je la retire, quelque peu surpris qu’elle ait un parement de fourrure. Une seconde que je mets a une longue bande incrustée avec un dessin turc. Un étranger au long visage et à la petite barbe en pointe me rejoint et m’empêche de la mettre en déclarant que c’est la sienne. Je lui montre alors qu’elle est recouverte de broderies turques. Il demande : Qu’avez-vous à faire de ces (dessins, bandes) turcs ? Mais nous sommes ensuite très aimables l’un envers l’autre[64] ».

Les associations de Freud le mènent d’abord au contexte immédiat du voyage qu’il est en train de faire en pays Musulman, qui lui évoque un des premiers romans qu’il ait lu à l’âge de treize ans. L’héroïne de ce roman s’appelait Pélagie. Les trois femmes du rêve le font penser aux trois Parques, puis à l’histoire du jeune homme qui regrettait, après-coup, de n’avoir pas davantage profité de la jolie poitrine de sa nourrice, puis au souvenir de sa mère, qui l’avait mystifié, quand il avait six ans, en lui faisant croire que les enfants naissent de la terre, en se frottant les mains et en faisant apparaître des particules d’épiderme qui se détachaient de ses mains.

Freud est donc conduit dans des directions inattendues et vers des problèmes fondamentaux, mais les thèmes s’enchaînent les uns aux autres sur un mode assez linéaire. Un changement de régime associatif survient quand Freud associe la scène des knödel, où la mère de Freud s’est comportée en faussaire, à une affaire de plagiat commis par un certain Knödl aux dépens de Brücke, le professeur d’histologie de Freud, quand il était étudiant en médecine. Sur le mot « plagiat » convergent au moins sept chaînes associtives:

Les « plagiostomes », qui rappellent à Freud « une fâcheuse circonstance où il s’est couvert de ridicule devant le même Brücke.

Le plagiat est associé au vol du pardessus dans le rêve, et le pardessus à « un instrument de la technique sexuelle », le préservatif.

Les désirs qui tourmentent (plagen) Freud pendant le sommeil.

Des désirs restés insatisfaits au cours du voyage de Freud en Dalmatie, quelques années plus tôt.

Fleischl, assistant de Brücke, qui a aussi, comme Knödl , le nom de quelque chose qui se mange (Fleisch, la viande), et qui est mort de son intoxication par la cocaïne, « un remède qui coupe la faim ».

Un début de théorisation du rôle des mots à double sens à propos des déformations de noms propres, et de leur rôle comme « pont » (Brücke) associatif[65].

Enfin la question du plagiat, qui est au cœur de la relation transférentielle actuelle entre Freud et Fliess, comme le rappelle Anzieu[66].

A la différence du mot d’esprit, dans lequel un signifiant renvoie seulement à deux signifiés, l’un « innocent », et l’autre « tendancieux », dans l’analyse, un mot à double sens comme Knödel/Knödl réalise instantanément une multitude de désirs et de conflits appartenant aux époques les plus variées de la vie du rêveur :

-                Le désir de savoir d’où viennent les enfants de la période oedipienne

-                La relation transférentielle ambivalente actuelle à l’égard de Fliess, que Freud soupçonne de plagiat, et de qui il redoute la même accusation.

-                La relation ambivalente passée à un autre Maître de Freud, le Pr Brücke.

-                L’insatisfaction sexuelle actuelle de Freud, qui a dû laisser son épouse en Italie et poursuivre seul son voyage en Bosnie-Herzégovine[67].

-                L’insatisfaction de besoins physiologiques élémentaires, comme la faim, du dormeur.

-                Le souvenir de la relation ambivalente de Freud avec son ami Fleischl, qui est mort victime d’une toxicomanie à la cocaïne, la première découverte scientifique de Freud, en 1889

-                Le désir de continuer à écrire son livre sur l’Interprétation des rêves, qui tourne le rêve non plus vers le passé ou le présent, mais vers le futur.

De même, comme l’a montré André Green[68], dans une analyse, l’attention flottante de l’analyste suit d’abord de façon assez linéaire les associations du patient. Chaque phrase du patient renvoie l’analyste à un élément ou à un autre de la cure. Mais de temps à autre la survenue d’un mot à double sens dans le discours du patient provoque un brusque et transitoire élargissement du champ de perception de l’analyste, qui lui donne à voir les liens entre une multitude de plans de la situation transférentielle, appartenant aux temporalités les plus diverses. A lui ou à elle alors de choisir de se taire ou de parler, de faire une intervention longue et apparemment explicative, ou de souligner le lien entre deux représentations, en fonction de ce qu’il perçoit de l’angoisse et des résistances. Les mots qu’il va prononcer, s’ils ont été bien choisis, vont à leur tour faire surgir chez le patient un nouveau réseau associatif.

Les mots ne sont pas seuls à avoir la propriété d’avoir des significations multiples. Souvent ce sont des images qui sont dans ce cas, comme dans le « Rêve de l’oncle », fait par Freud en février 1897. C’est un rêve très condensé, puisqu’il ne comporte que deux pensées et deux images :

L’ami R. est mon oncle _ J’éprouve une grande tendresse pour lui.

Je vois son visage quelque peu modifié devant moi. Il est comme étiré en longueur, une barbe jaune qui l’encadre ressort avec une particulière netteté[69] ».

En analysant ce rêve, Freud pense d’abord que l’image qu’il voit dans le rêve est une formation composite faite du portrait de deux hommes pour lesquels il éprouve des sentiments diamétralement opposés : son ami R., qui a une barbe noire, mais est en train de grisonner, et dont l’honnêteté est irréprochable, et son oncle Joseph, qui avait une belle barbe blonde, et qui a été au contraire la honte de la famille, puisqu’il a fait de la prison comme faux-monnayeur. C’est donc une image à double sens que l’on pourrait comparer à une de ces caricatures où un personnage idéalisé et inattaquable, comme le Roi de France Louis-Philippe, est insulté parce que son portrait est aussi le portrait d’une poire. Comme un mot d’esprit, une image peut sous une apparence inoffensive satisfaire une pulsion inadmissible pour la censure, qui se laisse tromper par les apparences. Le père de Freud avait dit à Freud que son oncle Joseph était une « tête faible », et le rêve satisfait donc le désir inconscient de Freud de dire que son ami R. est une « tête faible », ce qui est tout à fait étranger à ce que Freud pense consciemment de son ami.

Poursuivant son analyse, Freud se rend compte que l’image de l’oncle à la barbe jaune contient encore bien d’autres portraits.

Les quatre autres oncles de Freud, qui étaient eux, irréprochables, et qu’un lapsus calami lui a fait oublier dans son livre [70].

Son père, dont les cheveux ont grisonné en quelques jours à la suite de cette affaire.

Freud lui-même, qui est en train de grisonner actuellement.

Un autre ami de Freud, N., juif, comme Freud et comme R.

Didier Anzieu[71], complète encore cette galerie de portraits :

_ l’ami R. est vraisemblablement l’ophtalmologue Königstein, et c’est donc un « roi (König) à la barbe jaune », c’est-à-dire Frédéric Barberousse, peut-être une « identification héroïque » de Freud.

_ L’oncle Joseph, cache peut-être Joseph Breuer, ami et modèle de Freud avec lequel celui-ci s’est brouillé après avoir perdu toute estime pour lui.

_ Joseph est aussi le modèle biblique de Freud, l’interprète des rêves.

En contraste avec la brièveté de ce rêve, le réseau associatif qui en part renvoie à toutes les époques de la vie de Freud, en un véritable « éclatement » du temps :

La première association de Freud est une très forte résistance. Il n’a pas envie de l’interpréter, ce rêve est un non-sens[72]. Les associations sur le grisonnement de son père à l’occasion de l’incarcération de Joseph montrent que le deuil de son père joue un rôle décisif dans cette résistance[73]. L’ambivalence à l’égard de l’ami R. cache une ambivalence à l’égard du père, et aussi, dans le transfert, à l’égard de Fliess, à qui Freud ne raconte ce rêve qu’un an plus tard.

Freud surmonte cette résistance en repensant à la triste histoire de son oncle Joseph, qui le ramène plus de trente ans en arrière, donc quand il avait une dizaine d’années.

Les motifs de son ambivalence envers son ami R., appartiennent aux restes diurnes. La veille, Freud lui a rendu visite et il lui a dit qu’étant juif, il n’avait aucun espoir d’être nommé professeur comme il l’espérait. R. n’est pas tout à fait aussi irréprochable que Freud l’a d’abord écrit, car il a renversé un piéton avec son vélo. Cet accident, pour lequel il est poursuivi, va être utilisé contre lui pour lui refuser le titre de Professeur, auquel il est candidat, tout comme Freud et tout son autre ami N. Dans le climat d’antisémitisme qui règne alors à Vienne, Freud n’a pas plus de chance que R. ni que N. d’être nommé professeur. Mais comme R., N. est l’objet d’une plainte devant la justice, ce qui va donner aux autorités universitaires un prétexte pour le refuser, prétexte qui n’existe pas dans le cas de Freud. L’insulte de « tête faible » proférée contre R. (et la chaude tendresse réactionnelle que Freud éprouve à son endroit dans le rêve) réalise donc le désir d’être nommé professeur, bien que juif [74].

L’ambition universitaire semble donc le désir principal réalisé dans le rêve. Mais si Freud a bien une telle ambition, elle ne joue qu’un rôle mineur dans sa vie à côté d’un projet d’une toute autre ampleur, inscrit dans ses expériences originaires. Dans une scène qu’on lui a rapportée, et qui se place à sa naissance, « une vieille paysanne avait prophétisé à la mère heureuse de son premier-né qu’elle avait fait cadeau au monde d’un grand homme[75] ».

Freud n’a évidemment aucun souvenir de cette scène. En revanche, il conserve un souvenir précis de ses onze-douze ans (donc contemporain de l’arrestation de l’oncle Joseph et du grisonnement de son père) où, dans une auberge du Prater, un poète ambulant lui avait prédit qu’il serait ministre, justement à une époque de réforme en Autriche, où des Juifs, dont son père avait accroché les portraits dans sa maison, avaient pu participer au gouvernement[76]. Cette prédiction à la période de latence donne un sens après-coup à la prédiction rapportée à la naissance. Et le rêve fait après la mort du père donne à son tour après-coup un sens à ces deux prédictions.

L’image de l’oncle à la barbe jaune condense donc le désir de Freud de satisfaire sa mère en devenant un grand homme, celui de réparer la honte de son père en rapport avec l’emprisonnement de son oncle, celui de l’emporter sur ses amis, sur son analyste, et finalement sur son père, celui d’émanciper les juifs _ et celui tout de même d’être nommé Professeur.

Comme le dit Freud à propos d’un autre rêve, « c’est là une liaison des plus contraintes et insensées, mais ce n’est pas pour autant une liaison que je pourrais établir à l’état de veille si elle n’était déjà établie par le travail de rêve[77] ». Ce qui emporte la conviction du patient comme celle du lecteur, c’est cette cohérence et cette convergence de la trame associative autour de quelques mots équivoques, et qui donnent un sens à de multiples plans de la vie psychique du patient. On ne saura jamais si tel événement important de la petite enfance a réellement eu lieu ou s’il a été fantasmé. Les souvenirs d’enfance sont trompeurs, et les évènements psychiques les plus importants de la vie de l’individu ont lieu avant qu’il ait acquis la mémoire et le langage. Mais l’expérience originaire peut être reconstruite à partir des croisements et des recoupements des associations. C’est cela que Freud entend par « construction », et non pas l’inculcation au patient d’une théorie pré-établie sur ce qu’a pu être le début de sa vie.

Résumé

Chaque nouvelle interprétation en psychanalyse réinvente la psychanalyse, comme si c’était la première fois. En même temps, chaque interprétation récapitule l’histoire de la psychanalyse pour chaque analyste, même si ses péripéties se sont perdues pour lui dans la nuit des temps. Quelques temps forts de cette histoire de Freud à Lacan et à Green ont été isolés pour montrer comment les psychanalystes parviennent à modifier le cours des représentations inconscientes en n’utilisant que des mots.

Mots clé

Construction

Signifiant

Interprétation.

Références

Anzieu D. (1958) L’auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse. 3e édition (1988), Puf, Paris, 555p.

Benveniste E. (1956) : Remarques sur la fonction du langage dans la découvert freudienne In Problèmes de linguistique générale, Gallimard, Paris, 1966.

Freud S. et Breuer J. (1895) Etudes sur l’hystérie. Tr. fr. A. Berman, Puf, Paris, 1956, 247p.

Freud (1899-1900) L’interprétation du rêve. Tr.fr. J.Altounian, P.Cotet, R.Lainé, A.Rauzy et F.Robert. Œuvres Complètes, T.IV, Puf, Paris, 2003, 756p.

Freud S. (1905) : Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. Tr.fr. Marie Bonaparte et Dr M. Nathan, NRF, Paris, 1930. Coll. Idées, 1969, 376p.

Le mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient. Tr. fr. Denis Messier, Gallimard, Folio, 1988, 442p.

Freud S. (1905) Fragments d’une analyse d’hystérie (Dora). Tr. fr. Marie Bonaparte et Rudolph M. Loewenstein in Cinq Psychanalyses, Paris, Puf, 1955.

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A) Denoël et Steele, Paris, 1935.

B) Puf, Paris, 1954, 422 pages.

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Viderman S. (1970) La construction de l’espace analytique Denoël, Paris.

__________[1] Freud S. (1923) Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation des rêves, pp.82-83.

[2] Freud S. (1912) Le maniement de l’interprétation des rêves en psychanalyse :p.44

[3] Ibid. p.4.

[4] Freud, S. (1916) Introduction à la psychanalyse, Ch. XVIII, p.279

[5] Freud (1909) Le petit Hans, p.206:

[6] Freud, S. (1916) Introduction à la psychanalyse, Ch. XVIII, p.304

[7] Freud (1915) L’inconscient, p.205

[8] Freud (1915) L’inconscient, p.205

[9] Freud S. (1912) La dynamique du transfert.

[10] ibid., p.103

[11] Freud,  Remémorer, répéter, élaborer (1914), p.106.

[12] Freud, S. (1916) Introduction à la psychanalyse, 28e Conférence. La thérapeutique analytique, p.492.

[13] Remémorer, répéter, élaborer (1914), p.106.

[14] Freud, S. (1916) Introduction à la psychanalyse, p.492.

[15] Freud S. (1937) Constructions dans l’analyse, p.270.

[16] Freud (1937) Constructions en analyse, p.278.

[17] Forsythe/Vorsicht, pp.67-68. In : Freud S. (1933) Rêve et occultisme

[18] Par exemple : une « particularité de langage » de Dora donne le sens d’une participation à une scène sexuelle per os à la toux hystérique de Dora : elle pense que Mme. K aime son père pour sa « fortune » (le mot « fortune » en Allemand signifie aussi « puissance sexuelle »). C’est donc qu’elle pense que son père est « infortuné », impuissant, et qu’il a recours à la fellation ! (Fragments d’une analyse d’hystérie (Dora) p.33 ). Dora a un bijou en forme de goutte : « La « goutte » est employée comme un aiguillage, comme un mot à double sens et « bijou » signifie, peut-on dire, « propre » (Schmuck = bijou = propre). (p.67 ). Les  Nymphes dont il est question comme divinités mythologiques sont aussi les petites lèvres (p.74 ). Verkher , la gare signifie aussi les rapports sexuels. Dora marche en traînant la jambe : elle a fait un faux-pas (p.77 ).

[19] Par exemple : un vent violent (aria) dans des rêves, se rattachait à sa malaria (Histoire d’une névrose infantile. L’homme aux loups, p.349, n.2 ). Le patient est inhibé devant un professeur de Latin qui s’appelle Wolf (p.351. Freud réfute l’idée que cela aurait pu être la peur de son maître qui aurait été à l’origine de la peur des loups p.352, n.1).

Cf. surtout l’analyse de l’assonance Wespe/S.P. (p.397 )

[20] Un « brillant sur le nez » (Glance/Glanz)In Freud (1927) Le fétichisme).

[21] Freud S. et Breuer J. (1895) Etudes sur l’hystérie p.140

[22] Freud S. et Breuer J. (1895) Etudes sur l’hystérie p.145, n.1

[23] Freud (1899-1900) L’interprétation du rêve. VII A, p.583 (SE5, p.530)

[24] Freud S. (1905) Fragments d’une analyse d’hystérie (Dora), p.47, n.1

[25]Par exemple Freud traite l’homophonie dysenterie/diphtérie dans un de ses rêves de Freud d’ « assonance paraphasique » Interprétation du rêve, p.337 (SE4, p.293)

[26] Breuer: Considérations théoriques:p.166. Cf. également p.173 : « Un rapport symbolique quelque peu compliqué, reposant sur des similitudes sonores des plus ridicules et sur des associations verbales qu’on ne trouve presque que dans ces états”

[27] Freud, L’interprétation du rêve, VI, D, p.384 , Le terme « présentabilité » se substitue dans les Œuvres Complètes à  la « figurabilité »  de la traduction de Denise Berger (L’interprétation des rêves,p.256), qui remplaçait elle-même “l’aptitude à la figuration” de Meyerson (,La science des rêves, p. 295).

[28] Il est frappant de voir que Freud utilise à propos du rôle des mots dans le rêve la même formulation qu’il emploiera plus tard dans L’inconscient à propos des psychoses : « D’une façon générale, les mots sont fréquemment traités par le rêve comme des choses et connaissent les mêmes compositions que les représentations de chose » (Interprétation du rêve, VI, A, p.339) (SE4, p.295).

[29] Interprétation du rêve, p.80 (SE4,p.50) .

[30] Freud Interprétation du rêve, p. 212.

[31] Freud Interprétation du rêve, p. 80.

[32] Interprétation du rêve, p.387 (SE5, p.339-40)

[33] Freud S. (1910) Sur le sens opposé des mots originaires.

[34] Interprétation du rêve p.397, n.1 (1925) (SE5, p.352, n.1)

[35] Interprétation du rêve p.397, n.2, 1914 (SE5, p.352, n.2).

[36] Benveniste (Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne, p.81) relève les erreurs étymologiques d’Abel . Toutefois quand il dit que les sens opposés de sacer, « sacré » et « maudit » relèvent de conditions culturelles et non linguistiques, il déplace le problème sans invalider ce que disent Abel et Freud.

[37] Freud, 1905, p.207.

[38] Lacan J. (1955) Variantes de la cure-type, p.333.

[39] Lacan J. (1955) Variantes de la cure-type, p.339.

[40] Lacan J. (1955) Variantes de la cure-type, p.337

[41] Lacan J. (1955) Variantes de la cure-type, p.338.

[42] Lacan J. (1964) Le séminaire, XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p.119.

[43] Lacan J. (1964) Le séminaire, XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p.125.

[44] Lacan J. (1953) Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, p.250.

[45] Lacan J. (1955) Variantes de la cure-type, p. 333.

[46] Lacan J. (1958) La direction de la cure et le principe de son pouvoir, p.595.

[47] Lacan J. (1954) Introduction au commentaire de Jean Hippolyte sur la “Verneinung” de Freud, p.371.

[48] Lacan J. (1954) Introduction au commentaire de Jean Hippolyte sur la “Verneinung” de Freud.

[49] Viderman S. (1970) La construction de l’espace analytique Denoël, Paris.

[50] Lacan J. (1959) A la mémoire d’Ernest Jones: Sur sa théorie du symbolisme, p.714.

[51] Freud (1915) Le refoulement, p.191.

[52] Lacan J. (1957-1958): Le Séminaire. Livre V. Les formations de l’inconscient III, p.49. Saussure définit le« langage » comme l’ensemble disparate des faits étudiés par la linguistique. Le langage n’a donc en réalité évidemment aucune « structure », d’un point de vue linguistique,. La même critique a été faite dès 1956 par le linguiste Emile Benveniste, pourtant proche de Lacan, dans  « Remarques sur la fonction du langage dans la découvert freudienne ». Benveniste veut bien que l’inconscient soit « structuré », mais ne voit pas comment ça pourrait être « comme un langage »,. En revanche, il admet la comparaison des tropes du discours avec les processus primaires de l’inconscient. Mais Roman Jakobson exprime l’opinion opposée dans Deux aspects du langage et deux types d’aphasie : les  processus primaires ne peuvent  être classés comme des tropes définis.

[53] Lacan J. (1959-1960) Le séminaire, VII. L’éthique de la psychanalyse, p.12.

[54] Lacan J. (1953) Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, p.294.

[55] Lacan J. (1953) Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, p.294

[56] Lacan J. (1969-1970) Le séminaire, XVII. L’envers de la psychanalyse, pp.100-101.

[57] Lacan J. (1964) Le séminaire, XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p.226

[58] Lacan J. (1960-1961) Le séminaire, VIII, Le transfert, pp.234 et sq

[59] Lacan J. (1960-1961) Le séminaire, VIII, Le transfert, p.228.

[60] Lacan J. (1960-1961) Le séminaire, VIII, Le transfert, p245.

[61] Lacan J. (1953) Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, p.254.

[62] Miller J.-A. (1996) L’interprétation à l’envers. La cause freudienne, N°32, 9-13.

[63] Lacan J. (1973) L’étourdit. Scilicet 4 Ed. du Seuil, Paris. p.46.

[64] Freud, L’interprétation du rêve, V B, IV, I, p.242.

[65] Freud, L’interprétation du rêve, V, B, IV, I, pp.244-245.

[66] Anzieu, L’auto-analyse de Freud, p.310.

[67] Anzieu, L’auto-analyse de Freud, p.310.

[68] Green A. (2000) Le temps éclaté  Ed. de Minuit, Paris.

[69] Freud, L’interprétation du rêve, p.173.

[70] Freud, L’interprétation du rêve, p.173, n.1.

[71] Anzieu D. (1958) L’auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, p.140.

[72] Freud, L’interprétation du rêve, p.173.

[73] Anzieu, L’auto-analyse de Freud, p.140.

[74] Freud, L’interprétation du rêve, p.175.

[75] Freud, L’interprétation du rêve, p.229.

[76] Freud, L’interprétation du rêve, p.230.

[77] Freud, L’interprétation du rêve, V B, IV, I p.244.

    
 

Diane L’Heureux-Le Beuf
Au fil du contre-transfert

Le thème de ces conférences est le Transfert. Vous avez déjà entendu plusieurs exposés sur ce propos. Aussi je n’en parlerai que peu, ayant choisi pour sujet “Le Contre-Transfert”.

Le transfert et le contre-transfert sont des concepts fondamentaux de la psychanalyse. Nous le savons, le point essentiel du transfert est sa nature paradoxale qui en fait à la fois un formidable moteur et un obstacle à l’analyse même. “Le transfert n’est pas le tout de l’analyse, il en est le moteur et le frein ; non la somme”, écrit Michel Neyraut. La névrose infantile se rejoue et se décentre habituellement et heureusement, mais gare à la répétition ! Faute d’être interprété, elle peut se répéter sans fin.

Les “transferts”, qui se développent dans la névrose classique, sont différents de ceux que l’on rencontre dans les pathologies narcissiques, chez certains malades somatiques quand ils sont, dit-on, « mal mentalisés », dans des états limites et chez des psychotiques. Plus on s’écarte du modèle de la névrose classique, plus la mise en place d’unenévrose de transfert devient problématique et l’interprétation est toujours tributaire de la mise au travail du contre-transfert. La prise en compte du contre-transfert est devenu un élément central de la conduite d’une psychanalyse.

Enfin, les notions de transfert et contre-transfert ne varient pas uniquement selon les pathologies mais aussi selon les positions théoriques de l’analyste. Qu’est-ce que le transfert, le contre-transfert ? La définition varie : Freud, Férenczi, Klein, Bion, Lacan…(pour ne citer qu’eux) en ont des conceptions différentes.

Bref historique

En juin 1909 le mot “contre-transfert” apparaît pour la première fois dans une lettre de Freud à Jung au sujet d’une relation complexe de Jung avec une patiente. Freud écrit“ (…) De telles expériences sont douloureuses (…). En ce qui me concerne, je ne m’y suis jamais laissé prendre (…) Elles nous aident à développer la peau épaisse dont nous avons besoin pour dominer le contre-transfert lequel constitue un problème permanent pour nous. (…)” J’abrège et je coupe la citation, mais schématiquement Freud dit : gare aux patients, surtout aux femmes et à leur séduction érotique. Freud développera et complexifiera sa pensée dans “Observation sur l’amour de transfert ” (1915).

En 1910, c’est la première apparition officielle du mot dans les écrits freudiens. Dans “Perspectives d’avenir de la thérapeutique psychanalytique”, Freud écrit : “Notre attention s’est portée sur le contre-transfert qui s’établit chez le médecin par suite de l’influence qu’exerce le patient sur les sentiments inconscients de son analyste. (…) Nous sommes tout près d’exiger que le médecin reconnaisse et maîtrise en lui-même ce contre-transfert” .(je souligne)

Plus loin il ajoute : “aucun analyste ne va plus loin que ses propres complexes et résistances ne lui permettent”.

Freud, tout au long de son œuvre, donne une place importante à la prise en compte du contre-transfert et à la nécessité pour l’analyste d’être attentif à son propre fonctionnement psychique. Ceci conduit à la nécessité que le psychanalyste ait lui-même suivi une psychanalyse et qu’il poursuive son auto-analyse, en prolongeant ainsi sa propre psychanalyse.

Dans “Conseils aux médecins” (1912), Freud recommande aux analystes une attitude semblable à celle du chirurgien, qui laisse de côté toute réaction affective.

Freud écrit en 1913, dans Prédisposition à la névrose obsessionnelle, “Chacun possède en son propre inconscient un instrument avec lequel il peut interpréter les expressions de l’inconscient chez les autres”. Ce qui indique, encore une fois, la nécessité d’une analyse personnelle, aussi bien pour exercer la psychanalyse classique que la psychothérapie. Ce qui était d’actualité à ce moment et ne cesse de l’être depuis.

Parler du transfert de Dora (1905), c’est aussi parler du contre-transfert de Freud. D’ailleurs les récits de ses cas cliniques (Dora, l’Homme aux rats, l’Homme aux loups…) montrent les difficultés contre-transférentielles rencontrées par Freud. On voit comment les deux notions, transfert/contre-transfert, sont inséparablement liées dans une relation dialectique, mais pas nécessairement symétrique.

“Le maniement du transfert que Freud (1938) évoque dans l’Abrégé repose sur le vécu du contre-transfert, éclairé par l’histoire du patient. C’est en effet le contre-transfert qui nous sert de radar et qui avec différents éléments venus de l’écoute, sert à l’édification d’une interprétation juste qui veut indiquer au patient qu’il fait erreur de temps et d’objet. Nous savons bien, cependant, que le déroulement d’une cure est complexe et mystérieux et qu’une interprétation, même juste, ne suffit pas toujours pour dénouer des conflits anciens.

Ferenczi, met en avant l’importance du contre-transfert dans la cure et la possibilité de communiquer au patient certains sentiments de l’analyste. (Ceci est nouveau, mais comporte des dangers de dérives).

D’autres analystes ont pris appui sur l’implication profonde de l’analyste pour développer des techniques qui innovent. Qu’on pense à au texte célèbre de Winnicott en 1947 “La haine dans le contre-transfert”, (dans De la pédiatrie à la psychanalyse, 1969).

En 1946, Mélanie, Klein développera en termes d’identification projective les notions de transfert/contre-transfert.

De nombreux auteurs actuels ont écrit sur le contre-transfert. Ils prennent en compte la diversité des organisations psychiques, la diversité des cadres qui, cependant, restent dans le champ psychanalytique : Serge Widerman (Construction de l’espace analytique 1970) Pierre Fédida, Michel Neyraut,( Le transfert, 1974), les travaux approfondis de Louisa de Urtubey (Le travail du contre-transfert, RFP 1994), J. Guillaumin, André Green pour n’en citer que quelques-uns.

Un mot, encore, d’un psychanalyste qui a innové dans ce sujet. Pour Michel Neyraut, le contre-transfert, n’est pas une réponse au transfert, il le précède. Ici, la réponse précèderait la question. Le contre-transfert est, selon cet auteur, la condition à la mise en place du transfert. Comme il l’a bien souligné, il n’y a pas d’écoute neutre ; il n’y a qu’une écoute libre, libre de s’intéresser et de se désintéresser successivement, (…) la neutralité (…) est définie par la règle de l’abstinence.

Je ne fais pas ici une revue de littérature. Je vous recommande, cependant, la lecture d’une Monographie de Psychanalyse “Transferts” (1999), et du dernier numéro de la Revue Française de Psychanalyse “Le contre -transfert”, dans lequel on parle largement des apports importants des auteurs anglo-saxons et français.

Le contre-transfert est à fondements inconscients, d’où la difficulté à en parler. Quand Freud parle de se fier à sa mémoire inconsciente, fait-il référence au préconscient ?

Dans un sens large, le contre-transfert peut aussi comprendre les réactions conscientes ou surtout préconscientes de l’analyste. Catherine Parat le souligne en écrivant sur lecontre-transfert de base ( Louisa de Urtubey parle de contre-transfert d’accueil).

Névrose de transfert et relation transférentielle.

Les psychosomaticiens insistent sur la distinction à faire entre la névrose de transfert classique (qui comprend le jeu transfert/contre-transfert) et la relation transféro/contre-transférentielle. Les particularités de la clinique psychosomatique et la collaboration avec Pierre Marty ont amené Catherine Parat à poursuivre la distinction entre « névrose de transfert » et « relation transférentielle », dans des traitements « où le maniement du transfert n’est pas au premier plan, et où la relation transférentielle est beaucoup plus évidente et utilisable” (C. Parat, L’affect partagé, Puf, 1995). André Green souligne, dans la préface de l’Affect partagé, que « la distinction entre transfert et relation vise à identifier le dédoublement entre les aléas des investissements conjoncturels de tel ou tel moment de la cure avec le fond stable que l’on découvre (…) parce qu’il caractérise la nature même de la capacité du sujet à transférer ».

Dans son travail, l’analyste donne la prépondérance soit à l’analyse stricte du transfert, soit à celle de la relation, le plus souvent aux deux. Les psychothérapies de patients atteints de maladie somatique s’inscrivent souvent parmi celles où la relation transférentielle occupe une place primordiale.

Le transfert et le contre-transfert de base

Catherine Parat conceptualise ainsi la relation ou transfert de base : il s’agit d’un transfert relationnel, positif, différent du jeu transfert/contre-transfert ; il correspond à l’investissement, teinté de confiance, par le patient de l’analyste,. La relation ou transfert de base, concerne donc les deux partenaires du couple analytique. C’est d’ailleurs par l’attention quelle porte à son contre-transfert que Catherine Parat a développé la relation ou transfert de base. ( À propos du contre-transfert, RFP 1976). Elle écrit : “Il circule entre les sujets de chaque couple analytique un double courant transférentiel et contre-transférentiel, et ceci sans doute dans tous les cas. Doublant la névrose de transfert, précédant souvent son établissement (…) il s’établit, à un niveau d’organisation différent, ce qu’on pourrait désigner par le terme de “transfert de base ou relation de base” qui trouve une correspondance chez l’analyste” (…)Le contre-transfert repose sur une neutralité fondamentale et accueillante. Accueillante et attentive aux possibilités que se déroule l’analyse, mais aussi à ses imperfections comme à ses impossibilités…” Nous pouvons dire que, de la part du patient, le transfert de base est un investissement où les échanges affectifs et préverbaux occupent la première place. Le contre-transfert de base serait une attitude réceptive, non exigeante, jouant le rôle d’une sorte de pare-excitation.

Ces relations transférentielles et contre-tranférentielles s’apparentent à la relation duelle alors que la névrose de transfert s’inscrit dans un registre triangulaire. Les investissements qui sont mobilisés dans la relation sont surtout d’ordre narcissique alors que ceux du transfert/contre-transfert concernent la libido objectale, dit-elle.

Dans la Monographie de la RFP sur le Transfert (1999) C.Parat ajoute : « Ce que j’ai apporté d’original quand j’ai parlé de la relation ou transfert de base, consiste à considérer l’investissement tendre du patient par l’analyste. Il s’inscrit là une forme d’amour désérotisé (…) ” C’est donc la prise en compte de son contre-transfert qui a amené Catherine Parat à décrire le transfert de base.

Un mot de psychosomatique

Le fonctionnement mental, chez tous, est irrégulier.

La clinique montre des formes de somatisation avec coexistence ou passages de plusieurs symptomatologies ou modes d’organisations mentales. Freud, dès 1895, avait remarqué de fréquentes concomitances, ou des alternances, entre des symptômes psychonévrotiques et des symptômes actuels, comme entre des symptômes psychiques de différentes psychonévroses. Il a appelé ces nouvelles formes, « névroses mixtes ». ( Freud, S., 1895 “Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminés en tant que névrose d’angoisse” et “Psychothérapie de l’hystérie”).

Pierre Marty a mis l’accent sur l’irrégularité du fonctionnement mental, c’est-à-dire sur l’irrégularité de la perméabilité du préconscient. (Marty, P., 1976, 1980, 1990, toute son œuvre reprise dans La psychosomatique de l’adulte, Puf,1990).

Du fait de cette irrégularité, une affection somatique peut survenir chez un névrosé pour lequel la psychanalyse classique est tout à fait indiquée. Nous avons tous à l’esprit des patients névrotiques chez qui survient une maladie, à l’image d’un enfant courant librement à travers champs et qui, subitement, chute. Bien sûr, pas n’importe quand ! N’oublions pas que si la maladie, dite psychosomatique, peut être une banale expression somatique, elle peut aussi mettre la vie en danger.

Pour certains, le fonctionnement psychique est régulièrement court-circuité entraînant des bascules dans le somatique, pour d’autres, une désorganisation progressive, si elle n’est pas arrêtée, conduit vers la mort. Entre ces formes, dont certaines sont positives, il y a tous les intermédiaires possibles. Et il ne faut pas négliger non plus dans l’apparition d’une maladie les facteurs héréditaires, génétiques, épidémiques, l’âge etc…

On peut observer l’apparition d’une maladie somatique dans des organisations psychiques variées et je ne crois pas à une explication unique, valable dans tous les cas. Si nous pouvons reconnaître qu’il existe un lien entre la difficulté, même momentanée, à élaborer un conflit psychique et la survenue d’un désordre somatique, nous savons pourtant qu’une organisation psychique convenable ne met pas à l’abri des affections somatiques. La maladie nous guette un jour ou l’autre et, douloureusement, c’est l’absence en nous, le silence intérieur, la mort, que nous redoutons.

Une attention particulière est donc portée au contre-transfert marqué par la présence perceptible du corps souffrant et de la maladie, génératrice d’angoisse et parfois de rejet.

Les difficultés contre-transférentielles comprennent aussi la relation que l’analyste a avec son idéal psychanalytique et ses références théoriques parfois trop idéalisées. L’analyse du contre-transfert, au-delà de la « blessure analytique » que représente la somatisation, devrait empêcher une sollicitude trop grande ainsi qu’une haine mortifère.

Interprétations

Parler de transfert/contre-transfert conduit à la question de l’interprétation.

Dans le modèle de la psychanalyse classique, il s’agit, pour résumer (au risque de trop simplifier), de donner un sens à la névrose infantile en s’appuyant sur le développement du transfert et de favoriser la libre association de l’analysant. Le psychanalyste s’appuie sur les capacités régressives de l’analysant, sur son contre-transfert : l’écoute du patient amène chez l’analyste des souvenirs, des pensées…”paradoxales” (de M’Uzan) ou non. Peut-on conserver la même pratique quand le patient est en état de désordre somatique qui peut faire craindre une désorganisation somatique ? quand justement les difficultés associatives sont notables ? quand il ne s’agit pas d’interpréter une construction névrotique, une défense mais plutôt de la soutenir ?

L’interprétation est-elle différente avec des patients souffrants de désordres somatiques de celles qu’on formule dans des cures dites classiques ? Je ne crois pas à l’existence d’une structure psychosomatique mais plutôt en différentes modalités d’organisation psychique. La question de l’interprétation ne se pose pas de la même façon face à un fonctionnement dit opératoire, surtout s’il est permanent, ou chez un névrosé atteint d’affection somatique.

Avec le premier, l’analyste est parfois aux limites de l’interprétable. Il est alors difficile de formuler une interprétation susceptible d’être entendue.

Avec le patient plus ou moins névrotique, atteint d’un désordre somatique, l’interprétation tiendra compte de la désorganisation momentanée (régression) et de la réorganisation plus ou moins rapide. Les interprétations ou interventions sont plus fréquentes et de formulations parfois différentes pour relancer le travail associatif, pour aider à donner du sens. La formulation est importante. Elle prend quelquefois une forme allusive, peut-être très brève ou au contraire peut sembler un peu trop longue, voire explicative. Fréquemment mes interprétations reprennent les mots du patient dans leur polysémie, et proposent un autre sens, un double sens. Je privilégie parfois les interventions entre les différents éléments du discours : ” Vous m’avez dit ceci, puis cela… et c’est à moi que vous le dites…” montrant alors le mouvement de la séance et l’histoire qu’il me raconte. Mes interventions prennent souvent une forme interrogative, non pour poser une question mais plutôt pour inviter à la curiosité, au plaisir de la découverte, dans une forme de penser qui souligne que l’analyste ne sait pas. Ces interprétations adoptent aussi fréquemment le style de “ce que vous me dites…ça me fait penser que…” Laissant ainsi au patient, la liberté de penser que sa psychanalyste a de drôles d’idée, qu’elle est bizarre.

Dans tous les cas, au-delà de la plainte somatique réelle, l’analyste tente de mettre des mots, de susciter des liaisons, c’est-à-dire d’amener le patient à créer des liens entre les divers éléments de son discours, entre le présent et le passé, entre ce qu’il raconte et l’affect qui y est associé. On peut espérer de l’interprétation, comme le souligne Michel de M’Uzan, qu’elle apportera un changement de fonctionnement mental, un ébranlement économique, qui est souvent aussi important que la connaissance d’un contenu latent, du transfert, ou que la levée d’une résistance.

Selon les différents moments de la cure, et compte tenu de l’irrégularité psychique, plus notable chez certains que chez d’autres, nous tentons de favoriser le passage du corps malade au corps érotique. Avec plus ou moins de succès !

Si le symptôme peut avoir une certaine valeur expressive, le strictement somatique me demeure opaque. Par contre, tout ce que me dit le patient, ou ce qu’il dit de son affection a un sens et peut représenter un désir, un conflit ; ses mots renvoient à son passé, à son histoire. Ce sens secondaire est important et l’analyste-psychosomaticien tente de soutenir l’histoire que son patient sait imaginer même, et surtout, si elle lui semble invraisemblable.

Exposé clinique

Je ne peux, pour des raisons de discrétion, restituer l’exposé clinique que j’ai alors présenté Disons simplement, que j’ai choisi des moments d’une cure, d’un patient atteint de maladie somatique, avant et pendant le traitement. Les interprétations, les interventions et les mouvements rapportés concernent le transfert et le contre-transfert.

Le psychanalyste est souvent confronté à des cures ou la maladie somatique occupe, au départ, le devant de la scène. Celle-ci peut être une maladie mortelle ou une bénigne et économique “expression somatique”. Il n’est pas rare, non plus, qu’une somatisation apparaisse suite à la fin d’une analyse. Mais il arrive aussi qu’une affection somatique survienne au début ou pendant la cure analytique. L’affection somatique surprend, constitue un événement traumatique pour les deux participants du travail analytique et provoque, à des degrés divers, un sentiment de culpabilité, chez l’un comme chez l’autre. On peut observer l’apparition d’une maladie somatique dans des organisations psychiques variées et je ne crois pas à une explication unique, toujours valable. Cependant, la survenue d’une somatisation en cours d’analyse pose des questions théoriques et pratiques que j’illustrerai en vous racontant des moments de l’analyse de Monsieur A.. Non sans savoir les limites d’une écriture dans l’après-coup.

Premier entretien :

Le premier entretien comporte des échanges très importants pour l’avenir de la cure. Parallèlement à ce qui est de l’ordre de la nosographie (modes de défenses, aperçu sur le type de conflits, organisation psychique…) le psychanalyste tient compte d’éléments plus ténus (échanges verbaux et aussi non verbaux : un ressenti, un perçu, comme le face à face le permet) sur lesquels, en résonance, s’établira son contre-transfert. Ces mouvements pèsent sur la décision de l’analyste de travailler ou non avec ce patient. Ceci est illustré dans ce premier entretien.

Je m’étais interrogée à l’époque sur les possibilités d’élaborations par A. d’une problématique où le conflit œdipien et l’angoisse de castration étaient certes présents mais oblitérés par le symptôme actuel et la massivité de la dépression sous-jacente.

J’ai senti “l’espoir” sur lequel l’analyste pose souvent l’indication de cure, se fiant aussi sur son contre-transfert. En un mot, j’ai investi A.

L’affection somatique.

Dans le contexte de cette analyse, cette maladie, bien que grave, témoignerait d’une “régression somatique” permettant une réorganisation, selon la théorie de Marty. Je pense qu’une dépression larvée était présente partiellement au moment de l’entretien. Modifiant le fonctionnement psychique habituel de cet homme, diminuant l’activité représentative qui existait avant et dont notre travail a permis la reprise rapide. Schématiquement, on pourrait dire que des excitations n’ont pu emprunter les voies psychiques mais se sont déchargées dans les voies somatiques. Conséquence possible, des restes transférentiels, et de l’état dans lequel il s’est trouvé à l’annonce de la maladie mortelle de son père qui réactivait des souvenirs traumatiques antérieurs, dont la mort de sa mère. Qu’en est-il aussi de la levée du symptôme au début de l’analyse avec moi ?

Si le symptôme, comme le dit de M’Uzan, n’a pas de valeur signifiante primaire, je suis tout de même intriguée par la localisation du cancer, qui frappe une zone de fragilité du corps érotique. Cette localisation de l’affection somatique est troublante. Peut-être le corps sait-il qu’il est malade ? Si les symboles mnésiques corporels existent chez l’hystérique, peut-on penser qu’il existe aussi des traces mnésiques somatiques ? Rien ne le prouve avec certitude. Rappelons-nous comment certains malheurs longtemps attendus et redoutés, sont accompagnés de « je le savais bien… » etc. Malgré les pressentiments funestes, tous les avions ne tombent pas, toutes les maladies ne sont pas certaines ! Pourtant on ne peut négliger, ou rejeter d’un revers de main, ces vécus intuitifs de signal ou de savoir du corps. Restent bien énigmatiques, pour moi, les questions du symbolisme et du sens de ce qui se joue sur la scène somatique.

La possibilité de reprise du travail analytique, après une affection somatique est souvent à mettre en relation avec des interférences contre-transférentielles. Les paroles du patient ont certainement pu entrer en relation avec des points sensibles en moi. Je n’en dirai pas plus. Disons simplement que je me souviens d’avoir pensé au cours du premier entretien : “image de la mort”, “image de la mère” ; ce qui était, me semble-t-il, au centre de ses difficultés. Le patient a su susciter des “mouvements surprises” du contre-transfert, pour reprendre les mots de Pontalis, “l’analyste est alors touché au vif”. L’autoanalyse est requise pour remettre en route le processus, après le désordre somatique.

Cependant les difficultés contre-transférentielles comprennent aussi la relation qu’a le psychanalyste avec son idéal de psychanalyste et ses références psychosomatiques souvent trop idéalisées. L’analyse du contre-transfert, au-delà de la “blessure analytique”, que représente la somatisation, a empêché une sollicitude trop grande ainsi qu’une haine mortifère, “pourquoi m’a-t-il fait cela, à moi, psychosomaticienne ?”

En guise de conclusion

On a vu l’importance de la problématique amour-haine dans ce travail avec A. Et celle de l’implication du transfert et du contre-transfert.

On aime que le corps reste silencieux (M. Fain). Quand le corps “fait des histoires”, il est important d’écouter celui ou celle qui souffre les raconter même si on n’en comprend pas le sens. Et de se raconter des histoires. L’analyste tente, alors, de construire des représentations qui lui permettent de garder un investissement libidinal, de conserver sa “capacité de rêverie”.

Après une affection somatique, le principal enjeu de la poursuite du travail psychanalytique sera la capacité, pour les deux participants, de retrouver la liberté associative propre à la cure analytique. Je crois, que A. a montré qu’il en était capable et il était souhaitable de poursuivre notre travail sans changer le cadre. Transférentiellement, je suis devenue bonne et mauvaise, contrairement aux transferts précédents où les psychanalystes etaient bon ou mauvais.

Ai-je toujours, bien entendu, A ? Il tentait de me communiquer un chagrin, à me faire entendre une difficulté de son activité psychique, un trouble de “mentalisation” au sens de Marty. Le surinvestissement du perceptif témoignerait d’un état traumatique qui a parfois laissé peu de place, sur le moment, aux représentations.

Contre-tranféretiellement, plusieurs points sont à noter : la mort de son premier analyste ; le verdict de l’analyste-consultant qui lui aurait dit “c’est tel problème qui n’a pas été réglé dans vos analyses précédentes”, stimulant ainsi ma rivalité et mon irritation ; la persistance de ses symptômes qui renvoie à mon impuissance à le guérir ; mais aussi mon investissement de ce patient et l’espoir qu’il suscitait de l’aider

Avec les analysants, je bâtis des hypothèses théoriques, j’interroge la relation transférentielle et mes réactions contre-transférentielles, j’aménage ma pratique. Avec peine parfois, mais toujours en cherchant à éprouver le plaisir de découvrir du nouveau en moi et dans l’autre, à rétablir le plaisir psychique.

 

Bianca Lechevalier
Affects et somatisations dans les traitements analytiques de l’enfant

Lors de certains moments féconds de l’analyse d’enfant où dans l’échange intime du champ transféro-contre-transférentiel se vivent des mouvements émotionnels intenses, des manifestations somatiques peuvent paraître, parfois au décours immédiat des séances. Nous ne pouvons dissocier corps et psyché. Sensorialité, sensations, sensualité, sentiments sont liés au corps. C’est souvent au niveau du contre-transfert de l’analyste que sont mobilisés et perçus les affects qui peuvent se trouver soit refoulés, déplacés ou isolés, soit clivés, déniés et projetés par l’enfant. Corps et psyché se trouvent chez les deux protagonistes impliqués dans une dynamique où la pulsation même des échanges fait advenir la conscience du sujet dans l’investissement de la qualité du sens de l’affect. Dans certains cas la somatisation peut témoigner d’un débordement émotionnel traumatique lié au dégel d’une enclave autistique. La question se pose en tous les cas de la possibilité ou non de recherche de sens. Ce sens nous interroge sur la direction des élans des affects et la modification des objets internes. Il concerne la réactualisation des traces de la mémoire dans toutes leurs composantes sensorielles, dans l’événement des transferts, plutôt que du transfert, avec les transformations des identifications dans le lien créé dans le champ analytique. Il concerne aussi les localisations et l’éventualité d’une désorganisation dans le non-sens. J’ai écrit deux articles concernant les affects dans le Journal de la Psychanalyse de l’enfant (1986 : « manifestations psychosomatiques liées au transfert dans les Psychanalyses de l’Enfant », 4, 139-177; et 2001 : « Affects, somatisation et dégel autistique », 29, 275-303). J’y ai insisté sur la culpabilité mobiliséedans le contre-transfert de l’analyste. La maladie somatique le confronte également aux réactions de l’entourage.

Je vais reprendre certains points que j’avais développés.

La culpabilité dans la fonction analytique renvoie à celle liée à la transmission même de la vie, à plusieurs niveaux. Si la culpabilité œdipienne est concernée au premier chef, des angoisses de rétorsion dans la relation duelle maternelle peuvent être en jeu. La rétorsion concerne la petite fille dans l’analyste voulant dérober les richesses internes de sa mère. Les rivalités inévitables dans la pratique avec les enfants entre le thérapeute, la maman, les substituts maternels, les pédiatres d’autant plus qu’il existe une affection somatique, peuvent favoriser le fantasme de vol d’enfant. Des accusations mutuelles entravent la poursuite du traitement et la collaboration, surtout si une hospitalisation s’avère nécessaire. L’analyste peut se sentir tomber de haut d’une position de toute puissance idéalisante réparatrice, et se sentir démuni, incapable d’accéder à la créativité, voire se percevoir en risque de devenir meurtrier. Ses propres désirs destructeurs peuvent se trouver parfois mobilisés aussi dans la rivalité fraternelle, avec quelquefois un fantasme pédophile inconscient. Enfin à un niveau plus profond, peut se mettre en action une relation qui impliquerait un corps pour deux, une psyché pour deux au sens de J.MC DOUGALL (1986, Corps et Histoire, Belles Lettres). Le danger de disparition, de mort, du fait de l’enfant envahissant concerne la mère-analyste, avec en réciprocité le souhait de mort contre ce bébé vampire dangereux. La vie de l’un signifie alors la mort de l’autre. Le traitement risque d’être interrompu du fait du thérapeute A l’inverse la défusion brutale hors de cette unité symbiotique concerne également les éprouvés de l’analyste. Les deux protagonistes pourront-ils continuer à vivre séparés avec une pensée personnelle ?

Je voudrais insister sur ce qui est à la fois bien connu et à la fois quelquefois dénié, c’est à dire l’incidence sur ces somatisations de la séparation d’avec l’analyste. Il peut s’agir d’interruptions concrètes, de causes diverses, dont les vacances, ou de la décision de terminer. Mais il peut s’agir d’une séparation dans le champ inter et intra psychique. Le sujet peut alors advenir, mais au prix de la souffrance d’être seul et quelquefois avec le risque de somatisation. Je signale plus particulièrement lors des interruptions, les somatisations concernant la sphère bucco-rhino-pharyngée (stomatites, rhinites, otites, etc.) Je ne veux pas, bien sûr, nier l’incidence infectieuse en cause, mais souligner la part dépressive source de fragilité de l’enfant lors des séparations. En tous les cas ces maladies sont à considérer dans l’histoire du transfert. Souvent l’affect n’est pas perçu par l’enfant et ses parents. Mais il risque aussi d’être nié par le thérapeute qui peut se trouver gêné par sa culpabilité, mais aussi par sa réticence à reconnaître l’intensité du transfert. Celui-ci est toujours sujet à étonnement. La séparation survenant à un moment fécond du processus, au mouvement émotionnel intense, dans la rencontre avec l’objet dans le transfert, est source d’excitation. Cette excitation devient brutale dans la discontinuité. Il en résulte, lorsque l’affect n’a pas accédé à une représentation, un risque de somatisation. Le lien paternel constitué et maintenu dans le champ analytique, s’il permet la défusion, permet aussi de créer un pont qui empêche de tomber dans le gouffre de la dépression. Il aide au travail de symbolisation lors de ces crises somatiques.

Dans certains cas la conflictualité oedipienne est au premier plan dans la triangulation. Un fantasme inconscient peut être retrouvé à partir du matériel de la séance, compris et interprété dans le transfert. Nous sommes aux frontières de l’hystérie. Quelle que soit l’étiologie de la maladie ou de l’accident avec ses conséquences chirurgicales, il s’agit d’un évènement qui s’intègre dans l’histoire du processus. L’affect qui l’accompagne a une tonalité particulière dans le paysage analytique. Il est important toutefois de ne pas lui donner une valeur de causalité, et surtout de verbaliser dans ses nuances les qualités de l’émotion qui s’inscrit dans le corps. Au sentiment de castration peut souvent s’associer celui d’une rétorsion par l’objet ou un tiers vengeur. Ainsi en était-il pour une petite fille de deux ans qui se croyait défigurée par la varicelle, en rétorsion de mouvements de triomphe oedipien lors de rôles de reine devant la glace. La chute de bicyclette et la fracture de la cheville de Nicolas au décours d’une séparation de vacances était ressentie à la fois comme chute dans l’abandon avec une tonalité dépressive et castration, châtiment dans la rivalité oedipienne avec un tiers paternel dont l’existence devenait incontestable du fait du départ de la thérapeute. Il faut signaler la fréquence des chutes avec entorse ou fracture ou rupture ligamentaire, lors des interruptions. La dépression liée au fantasme d’exclusion de la scène primitive est souvent en arrière fond dans ces cas. Ainsi, Joseph, âgé de cinq ans, en psychothérapie avec moi, opéré d’appendicite pour des douleurs abdominales avait vécu un moment d’euphorie inexpliquée avant d’être opéré. Il avait sombré ensuite dans une intense dépression, se sentait seul, réclamait son père. A son retour je pus avoir accès à une fantaisie de grossesse dans le transfert paternel. Il avait avalé beaucoup de noyaux de cerises. Les douleurs abdominales étaient pour lui, le signe qu’un bébé arbre se développait dans son ventre. L’opération avait constitué à la fois une castration et un avortement. Il chutait d’un triomphe dans une bisexualité agie dans son corps. Ce triomphe le protégeait du sentiment d’exclusion. De plus son frère aîné lui avait expliqué la recherche du réflexe rotulien par le pédiatre comme l’appréciation du niveau où on allait lui couper la jambe !

Avec les discontinuités des séparations et les mouvements dépressifs qui les accompagnent, peuvent se trouver réactualisés des discontinuités traumatiques du passé de l’enfant, voire des traces du début de la viedont les affects n’avaient pas été reconnus. La dépression alors peut prendre les qualités de la dépression primaire avec la perte de la fusion et les angoisses d’anéantissement perçues directement dans le corps. Grâce au travail de liaison de l’analyste des hypothèses, des constructions peuvent s’élaborer et être transmises à l’enfant sur ses éprouvés corporels actuels en relation avec les émotions vécues dans le champ transféro-contre-transférentiel. Le rapprochement peut se faire avec des expériences du passé, dont celles de son premier développement. Avec la dépression, il est important de reconnaître aussi la persécution par le personnage représenté par l’objet absent. Il s’agit souvent d’un objet partiel abîmé, cassé, attaquant le corps en rétorsion là où il a été agressé. John cité par F.TUSTIN ( 1972, Autistic States in Children, Londres, Boston, Routledge ; trad. fr. Autisme et Psychoses de l’enfance, 1977 Paris, Seuil ) parle d’un méchant piquant à l’intérieur de lui, perçu dans sa bouche. Ainsi Joëlle âgée de deux ans, dont j’ai relaté l’histoire en 1986, est traitée pour une régression autistique survenue au décours d’un état de mal épileptique. Lors d’une séance, elle voulait avaler une mouche contenue dans l’eau du lavabo de la salle de psychothérapie. Au décours d’une stomatite aphteuse impressionnante survenue dans les jours qui suivirent, après une interruption de ma part. Joëlle se plaignait et demandait à sa mère en lui montrant les aphtes « d’enlever les mouches de la dame dans ses aphtes ». Ces aphtes la piquaient. Elles témoignaient de ma présence persécutrice dans son corps. La mère tombe ensuite malade avec des pertes de connaissance. J. commente : « maman pris mouche de la dame, maman mourir. »

La maladie somatique est intégrée dans l’atmosphère éprouvée dans le transfert comme lieu où s’opèrent les attaques destructrices et les retrouvailles érotiques avec l’analyste, et avec les traces inscrites dans les configurations des réseaux privilégiés des traces du passé. Celles–ci peuvent alors accéder au souvenir chargé de sentiment. Dans l’histoire de J. il faut noter un sevrage brutal à l’âge de 6 mois survenu à la suite de la mort du grand-père maternel. A l’âge de 18 mois, alors que sa sœur est allaitée au sein produit une régression avec un état de mal épileptique (Lechevalier : Traitement psychanalytique mère-enfant, Paris, In Press, 2004).

Dans les psychothérapies mère-enfant ces retrouvailles concernent ces deux protagonistes et utilisent le tissage des associations non verbales de l’enfant et verbales de la mère. C’est la maman de J. qui m’informait en faisant les liens. Un nouvel espace transitionnel peut-il être alors créé, commun à l’enfant, à sa mère et à l’analyste, espace de création où la force libidinale que représentent la reconnaissance et la nomination de ce qui est perçu dans le corps et l’affect permet l’élargissement du champ des liaisons entre les perceptions corporelles et la pensée ?

Mais il est certain en tous les cas qu’un piège est à éviter : c’est celui de la folie du sens en réponse à l’angoisse et la folie du non-sens véhiculé par la somatisation. La culpabilité de l’analyste est toujours mobilisée dans ces cas.

En référence à BION ( 1979 ) certaines manifestations somatiques ne pourraient-elles être considérées comme un préliminaire mis en acte dans le corps précédant un développement dans les processus de pensée ? Nous pourrions rejoindre FREUD (1911, « Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique ». In : Résultats, idées, problèmes, I, Paris, Puf, 1985) pour qui l’action précède la pensée. Agi comme somatisation permettraient pour certains cas l’accès à la symbolisation dans l’après-coup de la décharge corporelle. Cette mise en acte doit être rêvée par l’analyste grâce aux processus préconscients en liaison dans le champ analytique, champ qui peut inclure la mère dans les traitements conjoints mère-bébé. Il s’agit de liaisons intra et inter psychiques à partir de perceptions sensorielles, liaisons qui aident au développement des processus de symbolisation.

Pour Bion des états prénataux de l’émergence de la psyché pourraient coexister dans l’organisation de la personnalité, simultanément avec des états postnataux, selon leurs modalités différentes. Bion (en 1961, dans Experiences in Groups, 1-4 , Londres, Tavistock Publications, 1961), décrit un mode de fonctionnement « protomental » très primitif. Il compare ce type de fonctionnement soma-psyché à la vie des groupes, où la particularité de la qualité individuelle avec ses affects est évacuée au profit des lois tribales. En 1963 (dans Elements of Psychoanalysis, Paris, Puf, 1979) Bion montre la possibilité d’évacuation des éléments béta à l’aide du recours à l’appareil protomental par la régression vers « la mentalité de groupe » et ses « proches et puissantes innervations somatiques». Je rappelle que Bion différencie des éléments alpha utilisés pour la formation de processus psychiques intégrant l’émotion liée au corps dans l’espace de pensée de la veille et dans l’espace du rêve, et des éléments béta. Ceux-ci vécus comme « la chose en soi » selon Bion, dépourvus de sens ne peuvent qu’être évacués. A l’agi et à l’identification projective pathologique il faudrait adjoindre ce mode d’évacuation par la régression et le recours à l’appareil protomental. En 1979 avec The Dawn of Oblivion, ( A Memoir of the Future, 3, Londres, Clunie Press, 1990 ) BION parle de « l’expérience intra-utérine comme un monde tout à fait différent de l’identification projective ». Il suppose un rôle important de certaines structures cérébrales comme le thalamus pour entrer en contact avec ce monde. Lors de désorganisations s’agirait-il d’un fonctionnement proche, en deçà du processus primaire, les représentations émotionnelles étant indissociées de réactions corporelles ? La recherche de sens peut alors paraître illusoire. Pour L.PISTINER de CORTINAS (2003) lors de perturbations psychosomatiques, des canaux prénataux pourraient être utilisés comme des véhicules transportant quelque chose de ces modalités rudimentaires de fonctionnement émotionnel. Il s’agirait alors d’une lutte contre le processus de croissance psychique lors des crises de la vie. Nous pourrions ajouter qu’il peut en être de même lors des crises de développement dans le processus analytique chez l’enfant. Un changement de ces modes de fonctionnement peut-il être espéré dans l’espace thérapeutique contenant, à l’écoute et en communication avec des signaux venant de modalités très primitives, messages non verbaux pouvant venir des corps de chacun des protagonistes en quête de représentations donnant sens ?

Le travail de l’analyste cherche à réintégrer dans les processus de pensée ce qui est bruit du corps pour en faire la musique de l’harmonie corps-psyché. Ce travail est un travail de mémoire, travail de survie parfois lorsqu’il existe des mécanismes mortifères datant de la génération précédente. Chez des personnalités « hétérogènes » un double mouvement peut coexister, premièrement de levée de refoulement avec le fantasme inconscient qui accompagne l’affect, et en second lieu d’irruption d’éléments pré- perceptifs clivés n’ayant pas accédé à la symbolisation et devant s’intégrer dans la problématique oedipienne. MELTZER à propos de ces manifestations somatiques

( 1986, Studies in Extended Metapsychology, Londres, Clunie Press ; trad.fr. D.Alcorn, à paraître, éditions du Hublot, Larmor Plage ) dit que nous ne pouvons interpréter leur contenu symbolique comme pour les symptômes corporels de l’hystérique qui peuvent prendre un sens métaphorique, mais que nous pouvons découvrir l’expérience émotionnelle que le patient est incapable d’inscrire dans un rêve. Bion a parlé de l’exceptionnelle capacité chez l’analyste pour tolérer des expériences parfois prénatales, à la limite de la folie, pour les rêver et les transformer en pensée. Dans les traitements mère-enfant l’aide de la maman est indispensable pour ce tissage de l’affect dans des pensées incrustées d’images et en lien intime avec le corps. Si la patience du féminin préside à ce travail, c’est le lien paternel internalisé dans le transfert qui donne accès à la défusion et à la symbolisation de l’histoire incrustée dans le corps. Ce n’est qu’après une longue psychothérapie mère-enfant et dans l’après-coup de la puberté que Joëlle pourra symboliser exclusivement dans un cauchemar et la phobie des araignées ce qui était mis en acte dans le corps et accédait à une première représentation dans le transfert avec « la mouche de la dame ». J.est revue à la puberté à 11ans pour terreurs nocturnes. On craint une rechute épileptique. Elle rêve d’une grosse araignée écrasant une maison. Lors de l’entretien, elle commente : « ça ne se peut pas ». En ce qui concerne les souvenirs de son analyse, il ne reste que celui des mouches qui volaient dans la salle de thérapie. « Qui est la mouche, qui est l’araignée : vous ou moi, s’interroge-t-elle. Nous sommes passés de l’agi dans le corps à un symptôme hystérique ; du cauchemar à la métaphore de la maladie.

Je voudrais maintenant faire référence à la pensée de F. Tustin pour aborder la problématique du dégel et de la somatisation qui l’accompagne lors de la sortie de l’autisme ou du fait de la levée d’une enclave autistique dans les psychothérapies d’enfant. Cette notion d’enclave ou de carapace autistique permet de considérer certaines crises somatiques lors des cures psychanalytiques comme un moment mutatif. Tustin a introduit la notion de « autistic protective shell » ou carapace autistique ( 1982, The Protective Shell in Children and Adults, Londres, Karnac Books ; trad. fr. Autisme et Protection, 1986 , Paris, Seuil). Tustin émet l’hypothèse que certain adultes ou enfants névrosés, phobiques ou obsessionnels ont une part autistique de leur personnalité empêchant de mener à bien avec eux le travail analytique. Elle ajoutera plus loin la problématique maniaco-dépressive, la claustrophobie, certains troubles psychosomatiques, voire des éléments pervers. Elle traitera longuement d’un cas d’anorexie mentale. Avant elle S.KLEIN avait parlé de patients révélant au cours de leur analyse « des phénomènes qui sont remarquablement semblables à ceux qu’on observe chez les enfants autistes »

( Autistic phenomena in neurotic patients, Intenational Journal of Psycho-Analysis, 1980, 61, 395-401) et décrits par Tustin dès 1972 . Il parle d’ « une encapsulation presque impénétrable d’ une partie de la personnalité », ou d’une « encapsulation kystique », et aussi d’un « manque de contact émotionnel réel soit avec eux-mêmes, soit avec l’analyste ». Il évoque un agrippement désespéré à l’analyste vécu « comme l’unique source de vie et de vitalité dont ils ne peuvent plus se passer ». Avec les progrès dans la cure, est révélée « une crainte sous-jacente très intense de la douleur, de la désintégration et de la débâcle ». La prise de conscience par l’analyste de cette partie cachée évite « un dialogue intellectuel interminable » qui peut perdre le sens. Ceci me paraît très important par rapport à un défaut de certains analystes d’enfant, qui consiste à s’appuyer sur des explications à base théorique, évitant le partage de l’affect. Ceci est d’autant plus vrai que certains enfants peuvent avoir un développement prématuré, voire précieux du langage, utilisé contre des sentiments de vide, de non existence, mais pas pour maintenir une communication authentique. Ailleurs, la durée, la pauvreté et la répétitivité des contenus de pensée peuvent déclencher chez l’analyste un retrait qui peut aller jusqu’au sommeil. L’ennui accompagne souvent un sentiment dépressif pénible. Nous pouvons supposer que lors de ces expériences très particulières des éprouvés essentiellement corporels datant du début de la vie sont réactualisés. En 1986, (Le trou noir de la psyché, Paris, Seuil, 1989), Tustin avait écrit :

« Quand la coquille autistique craque et s’ouvre sous l’effet de la conscience qui ébranle l’autisme, une créature impuissante et meurtrie apparaît, qui ressent qu’une part vitale lui manque. Jusque là, cette créature vulnérable a été protégée par l’impression d’être enveloppée dans ses propres sensations corporelles. Elles ont été une protection contre le désordre et la confusion de la folie. » Je considère l’enclave autistique comme une entrave à la mobilité polysensorielle qui permet l’accès à la polysémie de la signification. C’est une défense contre la chute dans le vide de la dépression primaire du fait de l’accrochage monosensoriel. C’est une entrave à la constitution d’un espace tridimensionnel, permettant le développement de la vie psychique du sujet. Est-ce une entrave à la « potentialité psychotique » au sens de P.Aulagnier, et à une expérience hallucinatoire dans l’absence ? Cette défense peut être aussi utilisée chez les personnalités hétérogènes contre la vie fantasmatique centrée sur la problématique oedipienne. La sortie hors de cette carapace de protection et l’accès à une partie intime clivée de l’être, peut provoquer un débordement émotionnel. Que se passe-t-il alors ? Lors de la levée de cette défense autistique, la chute est possible dans la dépression primaire. Parfois la plongée massive par l’identification projective dans l’espace personnel de l’analyste, avec des mécanismes de clivage schizo-paranoïdes peut constituer un nouveau mode de protection. Ailleurs le « trop » émotionnel, la sortie hors de l’anesthésie affective (au sens donné par J.Mc Dougall) favorise l’atteinte corporelle avec la réérotisation de traces sensorielles non advenues à la symbolisation. Il s’agit de la levée d’un clivage avec irruption d’éléments pulsionnels morcelés. S.RESNIK ( 1999, Temps des glaciations, Toulouse, Erès) a abordé ce problème du dégel des émotions. Ce risque est accru lors des séparations et de la décision de fixer un terme. Certes notre but dans nos cures est de faire un travail très progressif, mais ce dégel brutal peut advenir malgré toutes nos précautions. La plupart du temps, il s’agit de manifestations somatiques spectaculaires, mais sans conséquences. Je pense à des épistaxis incoercibles en séance, ou ailleurs à un accès de migraine ophtalmique avec des phénomènes visuels. Ailleurs l’atteinte lésionnelle domine le tableau. Ce fut le cas de Lucie( 1986), avec l’apparition d’un ulcère gastrique avec hémorragie, chez une enfant atteinte d’une pathologie digestive sévère. Outre la culpabilité dont j’ai parlé au début, la question de la souffrance est au cœur de cet événement. Elle n’avait pas été recherchée, elle survient avec une grande intensité, comme le phénomène de « l’onglée » chez un enfant qui paraissait indifférent. L’analyste ne peut faire l’économie pour lui-même de ces éprouvés, voire d’une certaine expérience de souffrance. L’écoute est différente pour chacun d’entre nous, dans nos cheminements intimes personnels Enfin il peut être accusé et se sentir responsable de cette douleur contre laquelle toutes les défenses étaient mobilisées, non seulement par l’enfant, mais aussi par sa famille et parfois depuis des générations. Est-ce le prix de la vie ? Angela Sowa dans la discussion de ma conférence à Los Angeles sur un traitement psychanalytique mère-enfant, disait : « Quand il existait dans une génération une défense contre la mort et le sentiment de mourir, il y a dans la suivante une défense contre le sentiment de se sentir vivant et contre le fait de vivre. L’espace entre la vie et la mort ayant été tellement comprimé que cet espace ne permet pas lors de son éveil l’apport du sens des générations, avec des formes de significations variées. Ces formes concernent dans l’après-coup des traumatismes dont des mises en acte d’inceste ou de meurtre. »

Freud (1926 , Inhibition, symptôme et angoisse), avance que les affects sont des reproductions d’expériences très précoces, peut-être même pré individuelles. En faisant référence aussi à sa théorie de l’après-coup, il me semble que la levée d’une enclave autistique peut représenter un après-coup traumatique dans le transfert. Il ne s’agit pas ici de la levée d’une répression, mais d’une mobilisation de l’inanimé. Il s’agit d’une problématique de dysharmonie développementale concernant des expériences de souffrances non intégrées dans les processus de développement des émotions et des capacités cognitives. J’ai fait l’hypothèse de l’irruption d’informations sensorielles infra perceptives. Le traumatisme de la remémoration est un étrange amalgame d’évènements, sans la différenciation dialectique entre fantasme et réalité, avec l’inévitable confusion et effondrement qui en résulte. Sommes-nous proches de l’agonie primitive ? Le traumatisme dans l’après-coup du transfert implique aussi le traumatisme dans le contre-transfert. Le risque de somatisation existe aussi pour l’analyste. Il est nécessaire que celui-ci traverse une période de profondes incertitudes concernant ses propres responsabilités pour cette souffrance, avant d’accéder à une authentique élaboration. Celle-ci doit intégrer l’affect dans le souvenir du passé qui prend sens, mais aussi dans le souvenir qui adviendra de l’événement partagé. Il s’agit d’un partage avec un objet qui reconnaissant la souffrance psychique, liant à un fantasme en action dans le corps survit malgré le désespoir de la perte de sens. La force pulsionnelle du début de la vie sera-t-elle réintégrée dans les réseaux de la mémoire.

 

Jacqueline Schaeffer
Difference des sexes et des générations dans le transfert et le contre-transfert

Transfert et contre-transfert

Nous tous ici savons, culturellement ou pour l’avoir vécu, ce qu’est le transfert : une manière de répéter des relations infantiles vécues ou désirées sur des personnes qui ne sont plus celles qui en ont été l’objet à l’origine. Il s’agit donc d’une fausse liaison, d’un leurre, d’un proton pseudos, comme dit Freud, d’un passé non révolu qui surgit dans l’actuel.

Nous croyons savoir, mais nous ne savons pas. Car le transfert est inconscient. Il existe dans la vie quotidienne, sans qu’on le perçoive. On ne le connaît que par l’interprétation de ce qui en surgit à travers les rêves, les symptômes, les actes manqués, et le dévoilement par l’analyste de ce qui est vécu dans la cure analytique. Donc toujours à travers le filtre de ce que nous appelons le préconscient, le lieu où se nouent les mots et les choses.

Du côté de l’analyste, on parle du contre-transfert. Soit celui-ci répond en écho au transfert du patient, soit il trahit la réaction d’une partie insuffisamment analysée de l’analyste. Car l’analyse n’est jamais achevée, on n’en a jamais terminé avec l’inconscient, ni avec le ça.

En fait, le psychisme est mû par une énergie, la motion pulsionnelle, la poussée constante de la pulsion, laquelle ne s’arrête jamais, sauf quand elle subit des opérations défensives du moi, lequel édifie des digues plus ou moins fonctionnelles, souvent désastreuses. Cette poussée pulsionnelle n’est jamais satisfaite, c’est pourquoi elle continue de pousser. “La pulsion est une excitation pour le psychisme”, écrit Freud, en 1915 [1]… (elle) n’agit jamais comme une force d’impact momentanée, mais toujours comme uneforce constante ” , et, en 1933 [2], après l’instauration de la deuxième topique et du ça, il persiste : “une force constante.. (à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion”..

La poussée constante est ce qui différencie la pulsion du besoin, lequel est périodique et peut, à la différence de la pulsion, obtenir satisfaction et satiété. Elle est également ce qui spécifie la sexualité humaine par rapport à la sexualité animale instinctuelle, périodique, soumise au rut et à l’oestrus.

Cette poussée constante pulsionnelle, c’est elle qui va animer le transfert de l’analysant, et le contre-transfert de l’analyste.

On sait que Freud a d’abord été gêné, contrarié par les phénomènes de transfert, considérés comme un obstacle à la cure telle qu’il la concevait, à savoir la levée de l’amnésie infantile. Son ami, le Dr Breuer, à qui sa malade Anna O., dans un transfert passionnel, avait parlé de l’enfant qu’il lui avait fait, en fut si effrayé qu’il pris la fuite en voyage de noces avec son épouse. Ensuite, Freud, dans sa géniale démarche de recherche, découvrit la fonction du transfert, celle d’un levier de la cure, permettant un processus de prise de conscience et d’élaboration psychique plutôt que de retrouvaille du souvenir. Et que le transfert était une autre manière de se souvenir.

Je vais donc apporter ma réflexion personnelle concernant les transferts au regard des travaux que je poursuis sur l’énigme de la différence des sexes.

On a tendance, en effet, à ne pas différencier transfert masculin et transfert paternel, de même que transfert féminin et transfert maternel, ce qui vaut également au niveau du contre-transfert.

Deux exemples célèbres

Le premier est celui de Freud

Il dit à une patiente, Hilda Doolittle : ” Je n’aime pas être la mère dans un transfert. Cela me choque toujours un peu. Je me sens tellement masculin “…

Il est intéressant de noter que Freud oppose le maternel au masculin. Alors qu’il aurait pu dire : “je n’aime pas être la mère dans un transfert, je me sens tellement paternel”, ou bien “je n’aime pas être une femme dans un transfert, je me sens tellement masculin”.

Quelle difficulté contre-transférentielle Freud nous désigne-t-il par là ?

Sans prétendre faire l’analyse de Freud, mais en écho à ce que nous analysons de nous-même ou de nos patients, on peut faire quelques hypothèses .

Freud, fidèle à sa théorie phallique, ressent-il qu’être la mère équivaut à être une femme, et qu’être une femme ce n’est pas compatible avec “être tellement masculin”, parce c’est être un humain châtré ? C’est ce qu’on appelle d’un mot barbare : l’angoisse de castration. Celle que Freud désigne du côté des hommes quand il parle, en 1937, dans “Analyse avec fin, analyse sans fin” de leur “refus du féminin”, de leur angoisse de passivation homosexuelle vis-à-vis d’un homme. Il s’agit donc d’une défense contre-transférentielle dans le registre du couple phallique-châtré, d’une extrême banalité.

Mais on peut, pour exemple, faire d’autres hypothèses.

La difficulté serait-elle d’endosser :

  • un transfert paternel face à une fille oedipienne trop séductrice ? (on ne peut plus ignorer de nos jours que sa fille Anna était sur son divan..)
  • un transfert masculin, face aux aspirations de l’ouverture du féminin d’une patiente, telle que Dora ?
  • un transfert maternel face aux revendications haineuses de l’envie  du pénis d’une patiente ?
  • un transfert féminin érotique face à l’homosexualité féminine d’une patiente telle que la jeune homosexuelle dont il a exposé le cas ?
  • un transfert masculin face à une homosexualité masculine ?
  • un transfert maternel archaïque face aux aspirations régressives d’une patiente ?

On peut déduire de cet exemple de Freud que le transfert, comme le contre-transfert défensifs peuvent être un obstacle à la prise de conscience, celle d’une angoisse de castration ou d’une angoisse de féminin, parfois d’une angoisse de mort.

Deuxième exemple

   Winnicott dit à un patient : ” Je suis en train d’écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c’est une fille que j’écoute, et c’est à une fille que je parle. Je dis à cette fille : vous parlez de l’envie du pénis “.

Il ne s’agit plus d’un contre-transfert défensif, mais d’une utilisation du contre-transfert dans le but de lever une difficulté transférentielle du patient. Winnicott capte le transfert du patient à l’intérieur de lui-même, et c’est son propre vécu qui lui permet de percevoir, par identification projective, ce que le patient ne peut dire et ce dont il ne peut prendre conscience.

Winnicott désigne d’emblée un contre-transfert maternel, sollicité au niveau du perceptif : la réalité du vu ou de l’entendu. Lorsque son patient lui dit qu’on pourrait le prendre pour un fou s’il parlait de cette fille à quelqu’un, Winnicott lui répond : “Il ne s’agissait pas de vous… ; c’est moi qui vois la fille et qui entend une fille parler, alors qu’en réalité c’est un homme qui est sur mon divan. S’il y a quelqu’un de fou c’est moi”.

Winnicott précise qu’il se situe au niveau du désir fou d’une mère qui perçoit son enfant de manière altérée, du fait de sa propre déception de n’avoir pas eu un enfant de l’autre sexe. Elle n’a jamais pu considérer son fils comme un garçon. Winnicott aurait même pu dire : “c’est moi qui suis folle”. Il désigne un clivage maternel. Il peut alors restituer à un homme adulte cet élément “fille”, celui du désir de sa mère, qui insiste à se faire reconnaître dans le contre-transfert de l’analyste. Son intervention permet au patient de comprendre qu’il a organisé ses défenses autour de la “folie” de sa mère.

Posons d’autres hypothèses.

Winnicott n’aurait-il pu se situer aussi bien dans un contre-transfert paternel, celui d’un père envieux refusant le sexe masculin de son fils, c’est-à-dire le féminisant au sens de la castration, dans le registre phallique-châtré ?

Ou celui d’un père recevant l’envie de pénis d’un garçon devant passer par une identification à une fille pour faire entendre son désir de recevoir de lui un enfant ? C’est-à-dire dans une position homosexuelle passive, ayant surmonté l’angoisse de castration ?

Ce sont toutes ces positions que nous avons à interroger dans une cure analytique, qui sollicite des transferts d’investissements et des transferts d’identifications.

Les quatre couples de Freud

Le développement de la psychosexualité est décrit par Freud à travers trois couples : actif/passif, lors de la phase d’organisation anale, phallique/châtré lors de la phase phallique, et masculin/féminin. Seul ce dernier couple désigne une véritable différence, la différence des sexes.

Mais, en 1937, dans “Analyse avec fin, analyse sans fin”, Freud la remet en question par un quatrième couple : bisexualité et refus du féminin dans les deux sexes.

En effet, tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes.

Le refus du féminin dans les deux sexes désigne un sexe féminin qui s’avère trop difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Une logique anale permettrait un jeu de transpositions de pulsions ou une chaîne d’échanges symboliques d’objets tels que : excrément, enfant, pénis, cadeau, argent, etc… La logique phallique est celle d’un seul sexe, le pénis, l’autre sexe étant manquant, donc châtré.

Le sexe féminin est inquiétant pour les hommes parce que cette image de sexe châtré constitue, par identification ou par crainte de rétorsion, une menace pour leur propre sexe. Mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale est source d’angoisse, pour les hommes comme pour les femmes.

- la bisexualité, d’autre part, comme son nom l’indique concerne l’un et l’autre sexes.

Les configurations impliquées dans transferts et contre-transferts

Si, comme le dit Freud, « l’acte sexuel est un événement impliquant quatre personnes », la relation analytique en implique bien davantage, si on considère toutes les configurations possibles dans l’intra-psychique de chacun et dans la dimension intersubjective de la relation analytique. Ainsi tous types de transfert et de contre-transfert peuvent se produire en fonction de couples ou de triangulations impliquant des personnages ou des qualités tels que : bébé, fille, garçon, homme, femme, phallique, châtré, féminin, féminité, mère, père, masculin, féminin. Et bien d’autres figures, parfois des fantômes…

Sans oublier l’impact que peut créer, au niveau des représentations et des affects, le transfert d’une patiente enceinte, ou le transfert sur une analyste enceinte. Comment intervient alors, présent ou dénié, ce tiers virtuel silencieux qu’est un enfant en gestation ?

Toutes ces figures peuvent être convoquées dans les projections du transfert et dans la réception ou la réactivité du contre-transfert. Elles font l’objet de déplacements multiples quand il s’agit de patients névrotiques, de répétition ou de fixité quand il s’agit de patients très régressés ou border-line.

La problématique

La bisexualité est davantage d’essence narcissique, et se situe donc du côté des identifications, primaires ou secondaires. Tandis que l’élaboration de la différence des sexes, d’essence libidinale, se situe davantage du côté des investissements érotiques. Toutes deux concernent aussi bien l’identité sexuée du sujet que la relation d’objet.

Il est certain que la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit oedipien.

Cependant, les fantasmes de bisexualité tout autant que la bisexualité agie peuvent constituer une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes, au niveau des investissements de l’altérité sexuée et de la relation sexuelle génitale. C’est alors que le sexe de l’analyste ne peut éviter d’être pris en compte, sauf à faire l’objet d’un déni.

La régression incitée par la situation analytique induit un fonctionnement en processus primaire à la façon du rêve, et peut amener à des transferts et contre-transferts des plus archaïques, chez des patients de structure névrotico-normale.

L’analyse est une expérience subjective qui permet de traverser les épreuves de la rencontre sexuelle, de la séparation, de la finitude et de la mort. Elle est la meilleure façon pour un sujet de renoncer à son fantasme de bisexualité, à sa position de toute puissance. Pour cela il est important que transfert et contre-transfert puissent assumer l’affrontement d’une relation archaïque, régressive par rapport à une organisation évoluée, permettant le remaniement des positions psycho-sexuelles et affectives.

Je passerai par un détour théorique de ces espaces régressifs.

Le hors-temps du primaire

Les mouvements d’identification et d’investissement pulsionnel primitifs ne sont repérables en clinique que par défaut, dans les défaillances de l’organisation psychique et de l’environnement. Ils sont également observables dans les mouvements du transfert et du contre-transfert, en raison de la régression formelle qui se produit au cours d’une cure psychanalytique.

Dans ce hors-temps du primaire, j’évoquerai les deux mouvements que sont l’identification primaire et l’homosexualité primaire.

a) L’identification primaire

L’embarras théorique de Freud dans la définition de cette identification témoigne de son ambiguïté fondamentale. Il pose tout d’abord, dans “Psychologie des foules et analyste du moi” et dans “Le moi et le ça, “la première et la plus importante identification de l’individu : celle au père de la préhistoire personnelle”, qu’il dit “directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet”. Mais, en même temps, il désigne, tout au début, une identification primaire à la mère, et précise : “Aux toutes premières origines, à la phase orale primitive de l’individu, investissement d’objet et identification ne peuvent guère être distingués”.

On peut concevoir ce mode d’identification primaire, “rejeton de la première phase orale”, cannibalique, comme un premier mouvement psychique d’intériorisation de ce qui a été transmis à l’enfant par le psychisme maternel du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et de son désir de prolonger cette complétude narcissique. Cette identification vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, dans un vécu fusionnel, indifférencié, où dévorer et être dévoré, être la mère ou l’enfant, être et avoir ne se distinguent pas. Freud exprime ce vécu par la formule “je suis le sein”.

Cette indétermination sexuelle psychique, ce vécu de n’être ni l’un ni l’autre, ou l’un et l’autre, crée le fantasme fusionnel prégénital d’un corps pour deux, d’une peau pour deux, d’un psychisme pour deux, tels que le décrit Joyce Mc Dougall . C’est ce désir puissant de régresser à l’état originel d’union avec la mère que la cure révèle.

Freud décrit le narcissisme primaire comme étant sans objet et sans conflit. Belà Grunberger décrit un narcissisme fœtal de quiétude, qui sert d’attracteur fantasmatique à tous les niveaux de régression . Il permet, selon lui, de remédier au traumatisme primaire de l’état de prématuration, d’inachèvement du petit d’homme, à sa situation de dépendance, à son vécu d’impuissance.

Le narcissisme primaire de l’enfant est alimenté par l’investissement narcissique parental de “his majesty the baby”, qui est une renaissance et une reviviscence projetée sur l’enfant du propre narcissisme infantile des parents, celui qu’ils ont dû abandonner depuis longtemps. Ce narcissisme primaire vient nourrir les fantasmes de toute puissance et de complétude à deux.

Dans la cure, la régression à ce niveau d’identification primaire alimente le fantasme de l’analyste mère archaïque ne faisant qu’un avec son patient. Un analyste à qui il n’est pas nécessaire de parler ou par qui se faire entendre, car il sait tout du patient. Quel que soit le sexe de l’analyste, car il s’agit d’un personnage prégénital asexué ou bisexué.

En fait, si on donne à ce personnage le nom de mère archaïque, phallique, anale, fécale, mère de l’emprise ou de la haine, c’est en fonction de ce primaire après-coup, de ce prégénital antérieur à l’élaboration de la différence des sexes, antérieur aux mots, donc à la nominationC’est le “mammifère prégénital”, selon les termes de Michel Fain [3].

Freud parle de “parents” indifférenciés, mais c’est plutôt le fantasme de “parents combinés” de Mélanie Klein qui peut en donner la plus proche représentation : mère archaïque qui contient le père, le pénis, le sein, les bébés, les excréments, et tout ce qui est enviable. Celle qui n’a pas de sexe ou qui les a tous. Ce qui désigne à la fois une indifférenciation sexuelle et une totalité : celle d’avoir tout, d’être tout puissant, tout entier, de n’avoir aucun manque.

Cette imago, cette zone du moi que nous portons tous en nous, celle de l’inquiétante étrangeté est toujours ouverte. Elle possède un potentiel d’attraction régressive toujours capable de se réactiver lors de conflits identificatoires ou pulsionnels. Dans la cure, elle génère les fantasmes de toute puissance narcissique fusionnelle, et son envers mortifère : les angoisses de mort psychique, les figures monstrueuses de parents combinés, d’inceste prégénital et de ré-engloutissement anéantissant dans le corps maternel.

En clinique, on peut observer ce fantasme chez un patient proche d’une femme enceinte. Cela peut réactiver en lui l’image parfaite de la complétude narcissique, le fantasme de paradis perdu et, dans le transfert, l’imago d’une mère archaïque dont il est l’enfant phallus, et qui le trahit.

Les fantasmes incestueux peuvent alors barrer l’accès à la conflictualité oedipienne et à la scène primitive.

Théoriquement, la constitution du fantasme originaire de scène primitive est une plaque tournante du dégagement de la relation à la mère archaïque. Elle est le creuset de toutes les identifications alternantes de l’Oedipe, et des investissements érotiques interrogeant l’énigme de la différence des sexes.

Si la relation se maintient dans le fantasme d’une indifférenciation sexuelle, si la fonction paternelle est inopérante, le sujet ne peut différencier les imagos parentales, élaborer ses fantasmes originaires de scène primitive et de castration, et il reste fixé à une imago de parents combinés.

Ces fantasmes sont réactivés régressivement dans la cure , et la haine de la scène primitive peut virer à la figure monstrueuse de l’inceste prégénital.

Cela peut aller jusqu’à ce que prenne corps, dans le transfert, le fantasme monstrueux, primordial par excellence : celui d’un amalgame parents enfant combinés. Les fantasmes originaires se condensent en un seul : celui d’être soi-même le produit de son propre accouplement incestueux avec sa mère, à l’origine donc de sa propre conception. Un fantasme qui représente l’accomplissement d’un inceste prégénital où le patient est à la fois la mère, le fils et le père, excluant totalement le père géniteur. Un fantasme qui détruit le fantasme de scène primitive, trop douloureux et intolérable.

b) L’homosexualité primaire

Celle-ci tient compte de l’investissement érotique de la mère, de la séduction maternelle et des premiers échanges amoureux entre mère et enfant. Elle scelle l’empreinte féminine maternelle originelle dans les deux sexes.

Cependant, si elle persiste et fait obstacle à la différenciation des images parentales, l’empreinte de l’imago maternelle archaïque reste prédominante, clivée, et menace de contaminer, par son potentiel hallucinatoire, dans les deux sexes, toute relation ultérieure à la féminité et au féminin. (Marguerite Duras la décrit sous les termes du “ravissement”).

L’homosexualité primaire ne concerne pas seulement le genre féminin. Le garçon aurait (selon Stoller) plus de difficulté à se dégager de l’empreinte précoce féminine, du maternel primaire, d’où une vulnérabilité plus accentuée. Ce qui peut le conduire, lorsque la fonction paternelle a été défaillante, à une homosexualité agie, à une recherche constante à l’extérieur de la confirmation de la valeur érotique et narcissique de son pénis, celle que l’identification paternelle ne lui a pas ou lui a insuffisamment donnée.

Cette homosexualité primaire reste cependant, à mon sens, plus incestueuse entre mère et fille. Le sexe (étymologiquement : sexus rac. sectus ), c’est ce qui est sectionné, coupé, séparé. La possession d’un pénis visible permet au garçon de se couper, de se différencier de la mère. Il a valeur de limite, de différence menant vers la représentation du sexe et de la différence des sexes. Donc de support de symbolisation. Le garçon aurait donc les moyens de se dégager de la mère grâce à son angoisse de castration et à son identification paternelle, et parce qu’il est porteur d’ un sexe qu’elle n’a pas. Pour la fille, l’identité de son sexe avec celui de la mère, le rapprochement qu’il induit, nécessite un fort travail de refoulement. C’est l’avantage de l’entrée de la fillette dans la phase phallique. Son envie du pénis mettra son sexe féminin pour un temps en latence, à l’abri de tout risque d’érogénéité, dans l’attente d’un amant de jouissance qui le réveillera et le révèlera.

Dans la cure, la régression à l’homosexualité primaire, celle de la complétude érotique à deux, alimente le fantasme d’une orgie prégénitale, celle de l’analyste mère et de son patient bébé au sein.

Un patient dont la femme vient d’accoucher peut se sentir châtré de sa position d’homme phallique, impuissant comme un enfant exclu de la scène primitive prégénitale insupportable que représente sa femme en pleine lune de miel avec son bébé. Cela peut réactiver l’exclusion qu’il a pu ressentir lors de la naissance d’un frère ou d’une sœur, et la vision de leur allaitement. Winnicott parle de “l’orgie de la tétée”.

Tel patient peut alors, dans le transfert, tenter de surmonter son angoisse de castration en se dotant fantasmatiquement d’un pénis hyperpuissant, un pénis-sein capable se mesurer avec la puissance du sein-pénis de la mère analyste.

L’identificatoire ou le libidinal dans le contre-transfert

Ces deux modes de transfert, ou de contre-transfert, recoupent schématiquement les deux voies théoriques de l’exploration analytique : celle de la relation d’objet et celle de la dynamique pulsionnelle.

Le contre-transfert de l’analyste, quel que soit son sexe, est sollicité dans sa bisexualité au niveau des identifications, par les conflits identificatoires et narcissiques du patient, dans un jeu de projections et d’introjections qui permettent une communication sans entrave.

Mais dans le cas de transferts pulsionnels érotiques, la spécificité du sexe de l’analyste importe. C’est alors que la réponse bisexuelle de l’analyste, refusant d’endosser le transfert érotique ou amoureux qui lui est adressé en tant qu’autre sexuel, parce qu’il se sent aussi bien homme que femme, peut tendre à nier la différence des sexes.

Je peux, en tant que femme, par le transfert d’une patiente fille, être sollicitée dans ma capacité à me soumettre au désir d’un homme. Je peux aussi recevoir, en tant que femme, le transfert érotique d’une femme homosexuelle. Et bien d’autres situations..

Je peux me sentir troublée par le transfert d’un homme qui, par sa séduction, met en risque sa capacité masculine et son angoisse de castration. Il importe que je puisse recevoir ce mouvement de séduction, si je ne le ressens pas comme pervers, sans fuir dans un contre-transfert défensif, disqualifiant le transfert d’investissement érotique de mon patient en ne lui interprétant que son désir oedipien de séduire sa mère, ou sa mégalomanie infantile. Ce qui équivaudrait à le châtrer dans son élaboration masculine.

“Que pensez-vous de ma robe ?”, demande une jeune femme à l’analyste américain Owen Renik ? Celui-ci raconte qu’il ressent une excitation sexuelle, et il lui répond : “oh, elle vous va bien”. Renik reconnaît qu’il n’avoue pas l’excitation que sa patiente a perçue et provoquée. C’est, à mon sens, un exemple de refus d’élaboration du fantasme de séduction de la patiente dans la cure. La robe importait peu. Cette patiente aurait aimé entendre de son analyste qu’elle lui demandait si, en tant qu’homme il pouvait la considérer comme une femme, et non comme une petite fille voulant séduire son père.

Avec un homme ou une femme, je peux en tant que femme analyste endosser un transfert paternel.

Ma bisexualité, jusque là sollicitée à un niveau prégénital, peut alors s’exercer à un niveau oedipien , celui des identifications croisées, alternatives, permettant l’accès à l’autre et à sa différence.

Mais, en tant que femme, ai-je la possibilité d’endosser un transfert vraiment masculin ? Je pose la question. Une femme au pénis, selon la théorie sexuelle infantile, ne me semble pas être un support de transfert d’amant de jouissance ni de transfert homosexuel masculin.

Voici, par exemple, une interprétation donnée par un analyste homme à un patient homme, dans la différence des sexes. Le patient dit : “je suis fatigué de plaire aux femmes, elles m’aiment et veulent que je sois tout pour elles. Je voudrais avoir une femme qui me dise : c’est ton pénis que je désire”. L’analyste lui dit : “vous voulez avoir un homme”. Le patient réagit : « mais, je ne suis pas homosexuel ! » . L’analyste : “mais si une femme vous disait cela, penseriez-vous qu’elle soit vraiment une femme ?” .

Aurais-je pu, devant une telle formulation, me considérer comme un homme dont un autre homme désire le pénis ? Aurais-je pu réagir autrement que dans un contre-transfert de mère archaïque utilisant son fils comme un prolongement phallique ? Aurait-il fait la même énonciation ?

Bisexualité et refus du féminin dans le contre-transfert

La structure de la situation analytique est éminemment conflictuelle : elle mobilise la pulsion, la séduction, et tout à la fois elle interdit le voir et l’agir , la décharge et la satisfaction. Elle reproduit la tension entre la pulsion qui ne peut se satisfaire et le moi dont les besoins tendent à la décharge. Elle soumet le moi à une poussée constante qui l’oblige à une “exigence de travail”, selon la formule de Freud.

On a coutume d’évoquer la “contenance” maternelle de l’analyste, au sens de Bion.

Mais la défense, d’un côté comme de l’autre, peut résider dans une position d’aconflictualité et de bisexualité fusionnelle, celle qui n’a besoin ni de la pulsion ni de l’objet.

Un analyste qui n’interprète que dans le registre de la bisexualité psychique, dans la communication sans entrave, ou un analyste qui se sent trop affirmé dans son sexe : ce sont deux positions extrêmes qui produisent du même. Deux sexes pour un – la bisexualité -, ou un seul sexe pour les deux – le phallique – : ce sont deux formes du refus du féminin.

Si l’analyste n’écoute qu’en fonction de sa bisexualité, il ne répondra pas dans la différence des sexes. Il n’entendra, par exemple, que le garçon ou la fille qui envie le pénis du père. Il n’entendra pas l’angoisse de pénétration active qui pousse un patient à souhaiter qu’une femme le désire comme le ferait un homme. Il n’entendra pas un homme qui considère que la pénétration n’est pas une effraction, ce qui lui fait faire l’économie du “travail de féminin”, de l’angoisse du sexe féminin. L’écoute bisexuelle de l’analyste peut ainsi servir de champ manifeste, “innocent” à l’expression chez un patient d’une homosexualité fondée sur la haine du féminin.

Il peut être catastrophique, par exemple, pour une femme qui se dégage de sa relation archaïque à sa mère et qui réussit à libérer ses potentialités de réalisation personnelles et érotiques, de se voir interpréter cette émancipation comme une envie du pénis ou le désir de châtrer son analyste homme. Celui-ci continue à fonctionner dans une logique de couple phallique-châtré, à nourrir la guerre des sexes, plutôt que d’exalter leur différence.

L’analyste, homme ou femme, envieux des capacités de jouissance féminine d’une patiente peut la mettre au banc des accusées, et se retrouver psychiquement du côté des exciseuses ou des inquisiteurs. Les attaques envieuses d’un analyste, par ses interprétations, peuvent également viser un amant de jouissance sur le divan. A l’écoute intolérable de la scène primitive !

La défense de l’analyste peut aussi consister à n’écouter le féminin d’une patiente qu’en le référant au maternel.

L’analyste, homme ou femme, peut également avoir du mal à endosser des transferts d’identification à une mère archaïque envieuse et meurtrière. Cette imago là est matrice du délire.

Si ces épreuves ont fait l’objet de son propre parcours analytique, l’analyste peut accompagner son analysant(e) dans cette montée au paradis du retour fusionnel ou dans la descente aux enfers de l’indétermination sexuelle archaïque mortifère. L’important est d’en revenir. Et parce qu’il a pu le vivre, l’analyste peut se permettre à nouveau et permettre à son analysant(e) la remise en jeu de la position primaire indéterminée envers le sexe, le revécu de ce fantasme où l’on est l’un et l’autre, ni l’un ni l’autre dans le transfert.

La cure offre alors au sujet la chance soit de prendre position sexuelle là où jamais encore il ne l’avait prise, soit de prendre une position nouvelle par rapport à un mauvais choix , soit de choisir un sexe et pas les deux. Il peut renoncer à être tout, mais ne pas être rien non plus. Renoncer à être unique, c’est-à-dire tout à la fois. Le choix d’objet hétéro ou homosexuel peut être remis au travail.

La cure permet également de rééditer les moments de crise. Il appartient à la cure d’offrir les conditions d’une ouverture du moi à la libido et à l’étranger, d’exalter la différence des sexes, d’initier le chemin de la génitalisation et, peut-on l’espérer, celui de l’acceptation du féminin, et du masculin, pour les deux  sexes.

La situation analytique, du fait de la règle de libre association et de l’écoute également flottante de l’analyste, est une invitation à la passivité. Elle sollicite l’ouverture à l’étranger et l’abandon du contrôle, des défenses phalliques et anales. Elle appelle la capacité d’abandon à soi et en présence d’un autre. La résistance majeure d’une analyse est donc encore et toujours d’ordre psycho-sexuel, donc de l’ordre du refus du féminin.

L’accès à un choix sexué du sujet et de son objet met à l’épreuve la valence masculine-féminine du contre-transfert, non seulement la valence maternelle-paternelle. Ce qui, d’un côté comme de l’autre, consiste en un renoncement, à une part perdue et à un deuil – deuil d’être tout pour l’analysant (e), ou deuil d’être tout pour l’analyste – . Ce renoncement permet le passage à la vie séparée et sexuée. Une véritable rencontre et une relation amoureuse génitale peuvent en être le fruit.

La fin de l’analyse est une expérience subjective vers la finitude et la mort, qui est la meilleure façon pour un sujet de renoncer à sa bisexualité, à sa position de toute puissance. Analyste et analysant(e) ont à accepter le vieillissement, la finitude de la vie, donc l’angoisse existentielle. Si le sujet ne peut l’accepter, il reste fixé à une imago de mère archaïque.

Une position bisexuelle psychique d’écoute identificatoire qui ne privilégie que la communication sans entrave, qui ne donne pas place à des figurations de la différence des sexes dans l’écoute du transfert, et dans la dynamique interprétative, risque de mener à une analyse interminable.

Car pourquoi souhaiter alors y renoncer et prendre le risque d’une sortie vers la conflictualisation qu’implique une relation génitale et vers la solitude de la destinée humaine ?

[1] Freud S. (1915), « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie , Paris, Gallimard, 1968.

[2] Freud S. (1933), La féminité, Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse , Paris, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », 1984.

[3] Fain M. “Un avatar du pénis” in Clés pour le féminin, PUF

 

Introduction à la psychanalyse de l’adulte, Vulpian, Octobre 2005
Thierry Bokanowski
Des transferts négatifs à la réaction thérapeutique négative

« On appelle «transfert» la caractéristique frappante des névrosés à développer vis-à-vis de leur médecin des rapports affectifs tendres ou hostiles, qui ne sont pas fondés dans la situation réelle, mais proviennent de la relation des patients à leurs parents (complexe d’Œdipe). Le transfert prouve que même l’adulte n’a pas surmonté son ancienne dépendance infantile ; elle coïncide avec le pouvoir que l’on a appelé «suggestion» ; seul son maniement, que le médecin doit apprendre, le rend capable d’amener le malade à surmonter ses résistances intérieures et à supprimer ses refoulements. »

S.Freud (1926), Psycho-Analysis, in Résultats, idées, problèmes, II, Puf, 1985, p.153-160.

Le transfert est l’un des quatre points cardinaux qui organisent les vecteurs du champ analytique. Conjointement au contre-transfert qui en est son répondant et son contrepoint (M.Neyraut, 1974) [1], à l’interprétation qui lui donne sens et au cadre qui est le dépositaire de la « partie non-moi du patient » (J.Bleger, 1967) [2], c’est l’installation du transfert qui favorise le développement du processus analytique. Son interprétation élaborative dans le déroulement temporel de la cure fournit au patient l’occasion de dénouer et d’élaborer les conflits psychiques qui se répètent dans la relation avec l’analyste.

Considéré par certains comme « l’organisateur inconscient de la situation analytique » (F.Gantheret, 1996) [3], le transfert se présente comme un mouvement, ou un déplacement, de l’investissement d’une imago sur, ou vers, l’analyste. Il exprime la tendance compulsive de l’être humain à répéter les expériences de son « passé infantile-sexuel-traumatique », selon l’expression de J.Cournut (2000) [4]. Il met en mouvement des représentations et des affects issus de l’organisation fantasmatique inconsciente de l’histoire infantile, comme de l’Infantile du patient (F.Guignard, 1996) [5], c’est-à-dire l’histoire de ses relations avec ses objets du passé – tant internes, qu’externes –, lesquels ont été autrefois, et de manière signifiante, investis d’amour, comme de haine.

Le transfert est donc un terme générique, qui désigne, condense et rassemble les différentes variations d’un processus propre à, et constitutif de, la cure psychanalytique du fait que celui-ci permet de voir à l’œuvre les désirs inconscients du patient, lesquels, dans le cadre de la relation analytique, se répètent sur la personne de l’analyste. De ce fait, on peut voir apparaître dans une même séance, ou dans une série de séances, différents types de transferts, dont les expressions et les tonalités sont d’autant plus variables, qu’elles sont fonction des mouvements internes (intrapsychiques et interpsychiques) alors mobilisés.

C’est grâce à l’analyse du transfert et à son interprétation que l’occasion est donnée au patient de pouvoir se représenter, élaborer et dénouer les conflits psychiques qui se répètent dans la relation avec l’analyste, ceci afin d’acquérir de nouveaux moyens de connaissance des motions pulsionnelles et libidinales qui animent son fonctionnement psychique depuis son enfance, lui donnant alors l’opportunité de modifier, à la longue, ses relations tant avec lui-même, qu’avec les autres.

Bref rappel des positions freudiennes

Comme le rappellent J.Laplanche et J.-B.Pontalis, dans leur Vocabulaire de la psychanalyse (1967) [6], S.Freud emploie dans les premiers temps le terme de transfert pour rendre compte de ce qui se passe lorsqu’un patient déplacesur la personne du médecin, des représentations inconscientes : à cette époque, S.Freud considère le transfert comme un phénomène localisé, qui fait partie en quelque sorte de l’expression des symptômes des patients, de même que l’emploi du concept se fait le plus souvent au pluriel.

Ceci est bien illustré par une citation extraite de l’analyse du cas « Dora », publiée en 1905 [7] : « Que sont les transferts ? Ce sont des réimpressions, des copies des motions et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients à mesure des progrès de l’analyse ; ce qui est caractéristique de leur espèce, c’est la substitution de la personne du médecin à une personne antérieurement connue. »

Même si à la lecture du compte-rendu de l’analyse de sa jeune patiente, le transfert apparaît bien à S.Freud comme étant un élément majeur de l’action processuelle de la cure, il ne considère pas encore que celui-ci fait partie de lessence de la relation thérapeutique [8].

En fait, très tôt, dès les Études sur l’hystérie (1895) [9], S.Freud voit dans le transfert le signal de la proximité du conflit inconscient, qui entraîne une forme de résistance. Il remarque, dès alors, que les transferts qui surviennent dans le champ de la cure sont en relation avec l’approche de représentations jusque-là refoulées, parce que « pénibles » et « inconciliables » [10]. Ainsi a-t-il été, très tôt, sensible, à la dimension dobstacle du transfert, force qui s’oppose à la remémoration du matériel refoulé.

Mais ce n’est qu’à partir de la Traumdeutung (1900) [11] que le terme même de transfert trouvera son sens véritablement psychanalytique, puisqu’il vient désigner les déplacements du désir de l’inconscient au préconscient.

Ce déplacement est dû à un transfert de l’investissement de la représentation inconsciente à une représentation anodine, qui pourra franchir la censure : « La psychologie des névroses nous apprend que la représentation inconsciente ne peut, en tant que telle, pénétrer dans le préconscient et qu’elle ne peut y exercer un effet que si elle s’allie à quelque représentation anodine qui y appartenait déjà, à laquelle elle transfère son intensité et qui lui sert de couverture. C’est là le phénomène du transfert. »

De fait, il faut attendre ses « écrits techniques », et plus particulièrement La dynamique du transfert (1912) [12], pour que S.Freud rende pleinement compte des incidences de la fonction du transfert dans la cure, à savoir que le transfert est à la fois :

– non seulement l’obstacle majeur à la remémoration du matériel refoulé du fait qu’il est une forme de résistance liée à la proximité, comme à l’actualisation, du conflit inconscient projeté sur l’analyste ;

– mais encore, et surtout, l’instrument même (l’outil) qui permet de saisir à chaud, in statu nascendi, les éléments du conflit infantile et les différentes problématiques propres au patient liées à la force de ses désirs et à ses fantasmes inconscients : « Il est indéniable, écrit-il, que la tâche de dompter les phénomènes de transfert comporte les plus grandes difficultés pour le psychanalyste ; mais il ne faut pas oublier que ce sont justement elles qui nous rendent l’inestimable service d’actualiser et de manifester les motions amoureuses, enfouies et oubliées ; car, en fin de compte, nul ne peut être mis à mort, in absentia ou in effigie. »

À cette première distinction de la fonction du transfert dans la cure, une autre, liée à l’intégration progressive de la découverte du complexe d’Œdipe, vient s’ajouter l’idée que, dans le transfert, c’est la relation du sujet aux figures parentales qui est revécue, et notamment avec l’ambivalence pulsionnelle qui la caractérise [13]. Pour rendre compte de l’ambivalence pulsionnelle, comme des positions ambivalente du sujet, S.Freud est amené à distinguer deux types de transferts (deux courants transférentiels), l’un tendre et l’autre hostile.

À partir de 1912 (in, La dynamique du transfert), ces deux aspects du transfert sont plus précisément qualifiés par les termes de transfert positif et de transfert négatif. C’est dans ce texte qu’il introduit pour la première fois le terme de transfert négatif et qu’il propose de différencier au sein du transfert positif, d’un côté, une part constituée par dessentiments amicaux et tendres, capables de devenir conscients, et, de l’autre, une part érotique dont les prolongements se trouvent dans l’inconscient. Le transfert négatif, comme la part érotique du transfert, servent la résistance. L’analyste va pouvoir s’appuyer sur l’autre partie du transfert, le positif, pour vaincre la résistance du patient.

Dès lors, S.Freud prend alors pleinement en compte les différents aspects du transfert et que C.Couvreur désigne comme « doubles polarités du transfert » [14], du fait que celui-ci :

a/ se compose, d’une part, de valences à la fois positives (tendresse / amour) et négatives (agressivité / haine),

b/ se présente, d’autre part, à la fois comme une résistance [15], mais aussi comme l’outil essentiel qui permet l’avancée de l’analyse [16],

c/ et permet, enfin, la remémoration et la représentation, comme il peut les empêcher, du fait qu’il est un transfert agi.

Dans L’amour de transfert (1915), S.Freud décrit le transfert agi (ou un « agir de transfert », dans lequel l’acte vient remplacer la parole), lequel vient interrompre le jeu transférentiel (comparant cela à l’interruption d’une représentation théâtrale) ; il écrit : « La scène a entièrement changé, tout se passe comme si quelque comédie eût été soudainement interrompue par un évènement réel, par exemple comme lorsque le feu éclate pendant une représentation théâtrale. »

On doit, par ailleurs, noter l’existence d’autres polarités transférentielles, notamment narcissique / objectale, prégénitale / génitale, paternelle / maternelle, etc. Dans chacune d’elles – sauf clivage intra et interpsychique – il y a un jeu conjoint, agoniste et antagoniste, comme dans la polarité entre la parole et l’acte (C.Couvreur, 2000).

Mais à partir de ce moment, ce qui apparaît dans les avancées freudiennes est le fait que, pour S.Freud, le transfert n’est pas seulement un « effet » de la cure, mais aussi un « indicateur » des transformations internes de la libido : ce qui est transférable, ce sont les pulsions. Rappelons qu’avec la théorie des pulsions, S.Freud a cherché à éclairer le fondement de l’activité psychique (c’est-à-dire à cerner les éléments pulsionnels, comme à formaliser les éléments libidinaux, à partir des quels les transferts vont donner naissance au psychique) [17].

Si, dans ses avancées cliniques liées aux développements de la première théorie des pulsions, S.Freud est dès lors en mesure de définir la démarcation qui s’établit entre le positif et le négatif du transfert, il faut cependant attendre les remaniements métapsychologiques des années vingt (deuxième théorie des pulsions) pour que puisse être différencié :

– ce qui est de l’ordre, ou qui renvoie aux, contenus tendres / amoureux et agressifs / hostiles du transfert, contenus en relation à un transfert qui se remémore, qui s’élabore et qui se représente (un transfert lié au sens, via les représentations de chose et de mot, le langage, le refoulé, le système pcs-cs, tous en relation au « principe de plaisir / principe de déplaisir » »),

– d’un transfert agi dans la répétition, ce transfert étant lié à la dynamique pulsionnelle, à savoir la force liée au Ça (destructivité), qui entraîne un « au-delà » (ou un « en-deça »), du « principe de plaisir / principe de déplaisir » [18].

Désormais, les avancées théoriques, ainsi que l’expérience clinique avec ses patients, vont, désormais, le conduire à prendre progressivement en considération le fait que le transfert se joue entre les deux protagonistes de la scène analytique (ou, si l’on préfère, dans « l’arène du transfert »). Le transfert, aussi bien dans sa dimension d’attente que de refus, est adressé au psychanalyste, qui en devient alors, à la fois, le transitaire et le destinataire. De ce fait il doit être entendu comme un processus qui structure l’ensemble de la cure sur le prototype des conflits infantiles, processus qui permet alors le dégagement (ou l’instauration) du concept de névrose de transfert.

Le / les transfert(s) négatif(s)

Issus de l’inévitable répétition dans la cure des expériences de frustration et de manque, liées au sentiment que l’objet n’est pas comblant, ni à la hauteur des attentes infantiles, les transferts négatifs sont l’expression de sentiments agressifs et violents qui peuvent, à certains moments de la cure, prendre une connotation haineuse. Ils sont au cœur même de l’analyse : on peut affirmer qu’il n’y aurait pas « d’analyse », si ceux-ci n’étaient « entendus » et, de ce fait, interprétés par l’analyste.

Ils sont conditionnés par au moins trois facteurs d’ordre psychiques :

– l’ambivalence des sentiments (les sentiments positifs d’amour et négatifs de haine, conjoints, qui constituent les relations du sujet avec l’objet (« l’objet naît dans la haine », avance S.Freud, dans « Pulsions et destin des pulsions », 1915),

– le narcissisme,

– ce qui procède de la pulsion de mort (des pulsions de destruction), comme de la destructivité qui lui est inhérente, qui entraînent, du fait de la négativité psychique à l’œuvre (A. Green, 1993) [19], des formes de « négativisme » dans la cure [20].

Ce sont, pour l’essentiel, ces deux conjonctures psychiques (narcissisme et pulsions de destruction) qui sont à l’origine des différents obstacles rencontrés lors du travail analytique. Mais ce sont aussi celles-ci qui sont à l’origine des avancées conceptuelles les plus marquantes des six dernières décennies.

Aussi, les transferts négatifs ne se définissent pas uniquement par la qualité négative ou violente des sentiments qu’ils expriment, mais aussi par le fait que les mouvements qui les animent, s’ils ne sont pas analysés, peuvent aller jusqu’à immobiliser, et parfois même entraver, la poursuite de la cure. Comme l’a écrit C.Couvreur (2000) [21], « la négativité du transfert dépend moins du signe affecté à son contenu que du négatif de ses effets » [22].

Ainsi doit-on dégager deux formes de transferts négatifs :

A / d’une part, le transfert négatif dans son acception la plus classique ;

B / d’autre part, le transfert négativant destructeur [23].

Chacune de ces deux variantes vont exprimer des modalités défensives différentes au regard des émergences pulsionnelles et des sentiments (émotions, comme affects) réveillés, dans la cure psychanalytique, par l’objet (la relation, et, donc, l’objet dans la relation).

Le transfert négatif dans son acception la plus classique

Il anime et soutient le processus en tant que valence négative du transfert positif qui serait, selon l’expression de J.Cournut (2000) [24], comme un transfert négatif de vie. Inhérent au déploiement processuel, il en est le plus souvent le « fer de lance » dans la mesure où il est lié aux résistances dues au transfert, lesquelles nécessitent qu’elles soient interprétées (analysées) pour les dépasser (et faire en sorte que le processus se déploie).

Fait de sentiments ou de mouvements négatifs, agressifs, violents et haineux à l’égard de l’objet de, et du, transfert, le transfert négatif s’exprime le plus souvent par l’attaque de l’analyste, du cadre, et des conditions qui président à la gestion de la cure, comme à son apparente « faisabilité ». Du fait qu’il se manifeste comme valence négative du transfert de base et qu’il est en relation à un mouvement d’ambivalence amour / haine à l’égard de l’objet, il s’inscrit comme un mouvement de « contre processualité », notamment chez des sujets dont les modalités psychiques sont en mesure d’établir une « névrose de transfert » (T.Bokanowski, 2004) [25].

Chez ces sujets, la capacité de déplacement des investissements étant conservée, le transfert négatif, qui s’adresse de manière ambivalente à l’objet (à l’objet de transfert), reste inscrit au niveau d’Eros ; ses expressions psychiques sont alimentées par des reproches implicites, ou explicites, adressés à l’objet de (et du) transfert ; il représente un facteur d’individuation – la capacité à penser et à dire « non » – du fait que la différenciation primaire Moi / non-Moi a pu être, autrefois, établie.

En d’autres termes, même s’il y a un apparent décentrement processuel qui brise l’illusion de linéarité et de continuité de la relation (tant objectale, que narcissique), la « transférabilité » est maintenue du fait que le transfert négatif reste ancré dans la liaison pulsionnelle. Grâce au champ de la relation analytique, les mouvements de transfert négatifs (mouvements agressifs, violents, hostiles ou haineux) sont transformables en affects, et demeurent symbolisables, à la faveur de l’interprétation (de transfert).

En résumé, dans ce type de transfert, les sentiments d’hostilité, comme la haine, relèvent de la souffrance psychique – par opposition à la douleur psychique ; cette souffrance, qui est liée à l’angoisse de castration et de pénétration, comme à l’angoisse de séparation (qui renvoie au deuil), demeure « processuelle » et l’on parlera volontiers à son sujet de sentiments hostiles, de violence, comme de haine dans le transfert.

Le transfert négativant destructeur

Parfois le transfert négatif peut prendre l’allure d’un transfert négatif érotique : dans ces cas le pulsionnel défléchit sur le narcissisme ; il peut entraîner des débordements passionnels et une érotisation du transfert, avec des agirs importants. Il peut alors prendre l’aspect d’un transfert négatif hostile, violent, haineux et insupportable (au sens narcissique du mot), tant pour le patient que pour l’analyste.

Dans ces cas il vient rejoindre cette catégorie de transfert qui est celle qui se range sous l’appellation de transfert négativant destructeur, ou encore, selon l’expression de J.Cournut (2000) de transfert négatif de mort [26], c’est-à-dire un transfert qui immobilise le processus et la vie psychique du patient, comme celle de l’analyste. Il est d’une toute autre nature que le transfert négatif à proprement parler, car c’est un transfert de type « mortifère », régi par les pulsions destructrices.

Les expressions psychiques qui colorent ce type de transfert entraînent des résistances qui apparaissent souvent insurmontables et qui peuvent faire craindre, sinon des réactions thérapeutiques négatives, du moins une analyse « interminable » : elles sont à l’origine de tout le questionnement et de toutes les avancées de l’analyse dite contemporaine concernant tant l’analysabilité, que la gestion de la cure, des catégories psychiques qui vont de la « névrose de caractère » (qui peut parfois prendre les aspects sociaux les plus normatifs, ceux que l’on nomme les « normopathes ») à celles qui sont aux limites de la « folie passionnelle » susceptible de développer des transferts délirants (« folie privée »[27]) : on peut y ranger toute la pathologie du narcissisme (notamment, les « cas limites »), les affections psychosomatiques et celles qui relèvent des « addictions », la psychopathie et la négativité relevant de la perversion du transfert (les « anti-analysants », J.McDougall) [28].

Le transfert négativant destructeur s’inscrit dans une « anti-processualité » (T.Bokanowski, 2004) [29], liée à une négativité parfois difficilement réversible du fait que l’action excessive des pulsions destructrices empêche la fonction de liaison.

Comme l’écrit J.-B.Pontalis (1988) [30], qui différencie très explicitement les types de « négatif » à l’œuvre, « ce n’est pas le fait que nos patients répètent, réactualisent leurs expériences douloureuses d’échec, de colère, de rage et de vengeance qui nous paraît «négatif» […] Ce ne sont pas non plus les attaques, directes ou indirectes, contre l’analyste – attaques que nous avons parfois tendance à prendre à la lettre – qui nous mettent vraiment à l’épreuve. Ce sont les attaques, le plus souvent silencieuses, contre l’analyse, contre l’activité de pensée, aussi bien celle du patient que celle de l’analyste. On dirait que le lien transférentiel est si massif qu’il interdit toute liaison ou déliaison. Le transfert sur l’objet fait alors obstacle aux transferts des représentations. Il y a des transferts qualifiés de positifs qui nient l’analyse ou la rendent sans fin et sans commencement : surtout pas d’énervement ! Ce sont eux que l’on pourrait tenir légitimement pour négatifs… »

Le transfert négativant destructeur se manifeste le plus souvent, chez des sujets dont les processus psychiques ne permettent pas l’établissement d’une véritable « névrose de transfert », lorsque du fait de l’avancée de la cure, la régression topique conduit le processus à aborder les niveaux primaires, identitaires et archaïques de la personnalité et fait apparaître de manière prévalente des modalités de fonctionnement psychique en relation au niveau d’organisation qui concerne les liens primaires avec l’objet.

Le contact avec ces niveaux primaires peut faire apparaître, suivant les moments de régression et les modalités de l’avancée de la cure :

– soit l’incidence de traumatismes primaires (trauma) qui ont entravé le processus de l’intrication pulsionnelle (intégration harmonieuse des pulsions érotiques avec les pulsions destructrices), tout en créant une défaillance dans la constitution du narcissisme et d’importantes carences représentatives qui mutilent gravement le Moi ;

– soit les interactions entre amour et haine primaire, en rapport aux défaillances de l’objet primaire (indistinction entre amour primaire et haine primaire) ;

– soit encore, le poids du sentiment inconscient de culpabilité primaire (Surmoi précoce), comme du masochisme primaire, qui entraînent certaines formes de haine et deviolence chez le sujet, tant à l’égard des autres que de lui-même, lesquelles (haine et violence) portent la marque d’une destructivité qui n’est plus en lien avec la libido (agressivité).

Mis en contact avec des souffrances narcissiques identitaires, en rapport à des zones de fragilité structurelle et psychique douloureuses, le sujet qui retrouve à ce niveau l’incapacité de maintenir un lien libidinal à l’objet, dont l’altérité est vécue comme insupportable, cherche à protéger son intégrité narcissique en exprimant une opposition transférentielle haineuse afin de se protéger contre une douleur qui peut aller jusqu’à prendre une tonalité agonique.

Le transfert négativant destructeur attaque alors le lien transférentiel, la « transférabilité » et le processus. Il s’inscrit dans une défense narcissique qui peut prendre des formes passionnelles ou haineuses, voire au contraire se manifester par une neutralisation forcenée de tout investissement (transfert – non-transfert) du fait de la méfiance à l’égard de l’objet. Dans ce type de transfert, le patient exprime son emprisonnement dans un objet primaire imprévisible, haineux, à la fois rejetant et intrusif, absent et envahissant. Tantôt les avatars de l’identification primaire interpellent bruyamment l’analyste, tantôt elles demeurent sournoisement silencieuses, ne se manifestant que sous forme d’opposition psychique muette dont tout affect est évacué vers l’extérieur.

On entre alors dans le domaine de « l’anti-processus », qui annihile les capacités transformatrices que l’on est en droit d’attendre de la cure et qui vide le processus de sa fécondité, comme de ses potentialités, rendant celui-ci stérile et dévitalisé. Les « ratés » du tissage des liens à l’objet primaire, en relation à sa non-disponibilité, à ses manquements, ainsi qu’à l’absence répétée de réponse adéquate face à des situations de détresse primaire (« Hilflosigkeit »), entraînent, dans le transfert, une répétition à l’égard de l’analyste des accusations de méfiance, de disqualification de l’affect et de déni de reconnaissance de l’éprouvé. Les trauma sévères, souvent cumulatifs, qui ont pu marquer la petite enfance du patient s’expriment sous la forme d’une relation douloureuse, narcissiquement blessée et blessante, qui répète les failles de la relation de base(« défaut fondamental » de M.Balint [31]) avec des premiers objets non-fiables et non-contenants.

Ces niveaux primaires, en rapport à des zones de fragilité structurelle et psychique protégée par des défenses « comme si », se révèlent le plus souvent chez des sujets dont ladifférenciation Moi / non-Moi a été autrefois mal assurée et qui, du fait des « ratés » du tissage des liens avec l’objet primaire, a entraîné un sentiment de « discontinuité de l’être » ou de « non-continuité de l’existence ».

Le transfert négativant destructeur naît ainsi de la conjonction de deux facteurs : d’une part, l’intensité grandissante de la douleur liée à la prise de conscience de la précarité des liens avec l’objet primaire, d’autre part, la menace que fait peser la destructivité (produit de la désintrication pulsionnelle) sur cette nouvelle liaison que représente le transfert de base sur la personne de l’analyste.

Ces mouvements destructeurs posent la question d’un seuil d’intensité au-delà duquel la souffrance ne peut plus être liée à la libido. Elle entraîne une violence psychique, expression de la violence pulsionnelle qui, ne trouvant pas d’objet suffisamment intriquant et contenant pour la lier, se retourne contre le sujet et l’entraîne dans une haine destructrice qui le conduit à désirer tout détruire, y compris son propre appareil psychique. Dans ces moments, la haine s’empare alors de la violence pulsionnelle pour attaquer de façon meurtrière non seulement la réalité, mais également le lien à l’objet de transfert, voir même la capacité à transférer. La destructivité n’attaque pas seulement la situation analytique, mais elle envahit de haine tout le champ du fonctionnement psychique, radicalisant les différents modes de défense et entraînant, pour reprendre le mot de J.-B.Pontalis (1981) [32], une véritable « logique du désespoir ».

Le contre-transfert de l’analyste

Ces moments dans la processualité mettent tout particulièrement à l’épreuve le contre-transfert de l’analyste (et, donc, ses capacités d’écoute), celui-ci devant absolument trouver le moyen de non seulement de maintenir le contact dans la relation (ne pas « s’évader » à son tour), mais chercher à accepter de s’identifier aux aspects les plus infantiles de son patient.

Dès lors que le patient met en scène la manière dont il se sent traité par ses objets, l’analyste se retrouve immanquablement dans la situation d’un objet primaire haïssable, car défaillant, ce qui, suivant les mouvements de la cure, fait de lui un objet mauvais, hostile, intrusif, empiétant, incompréhensif, indifférent, et dont il est dit que l’on ne peut « rien attendre ».

L’analyste découvre dans ce « mal être » – en relation à l’angoisse de perte de l’amour de l’objet dont la perception interne est constamment menacée –, la raison profonde de la demande qui a motivé l’analyse.

Toute tentative de lien avec le passé de la part de l’analyste est alors le plus souvent vécue par le patient comme une mise à distance de celui-ci et entraîne chez lui une attitude défensive farouche : il ne transfère plus, mais il évacue dans l’analyste sa rage et sa détresse [33].

Face à une telle conjoncture qui éveille aussi chez lui une douleur, qui est tout autant d’ordre objectale que narcissique, l’analyste, outre son endurance tempérée, aura comme principal recours d’entendre cette épreuve psychique comme l’expression de l’identification projective du patient à ses objets dont les aspects négativants confine celui-ci à un état de désespoir.

Derrière les sentiments d’impuissance et de désespoir qu’une telle situation fait vivre en retour à l’analyste, celui-ci peut entendre les demandes absolues, exigeantes et tyranniques, du patient d’être aimé, quel qu’en soit le prix.

Mais pour le patient, il ne serait question que cette demande d’amour inconditionnelle, qui est formulée secrètement, soit mise à jour. Masquée par la haine et la destructivité celle-ci revient de manière lancinante, comme au titre d’une réparation face à l’impossibilité de transformer les traces d’un objet par trop défaillant, qui se dérobe, en un objet qui accepte de supporter un « amour impitoyable » (« ruthless love », D.W.Winnicott, 1954 [34]).

Aussi faudra-t-il beaucoup de temps à l’analyste pour trouver les mots qui lui permettent, au fil de la relation analytique, de qualifier les souffrances liées non seulement au besoin du sujet de reconnaissance de la part de l’objet, mais aussi à ce que le sujet puisse être convaincu que son désir d’asservissement de l’objet (« aime moi, quoique je puisse te faire vivre et exiger de toi ») n’entame pas, ni ne détruit, celui-ci.

Plus que de nommer ces souffrances, il importe pour le sujet que l’analyste se montre apte à les vivre, comme à les « habiter » à son tour, et pour ce faire, accepter que la haine, comme la destructivité, puisse être partagée, c’est-à-dire qu’il ait pu être préalablement conduit à reconnaître les siennes propres (sa propre destructivité et sa propre haine) et à les assumer à l’égard du patient, sans, pour autant, interrompre la relation avec celui-ci.

Réaction thérapeutique négative

Si face aux plaintes et au désespoir du patient, qui évacuent du champ analytique plaisir et désir, l’analyste opère un retrait narcissique, on risque de s’acheminer vers une analyse interminable ou une réaction thérapeutique négative.

Ouvrir le chapitre de la réaction thérapeutique négative, c’est aborder une très vaste question sous laquelle il n’est pas toujours sûr que les analystes parlent du même problème.

Le concept de réaction thérapeutique est très souvent utilisé et de façon parfois si large aujourd’hui qu’il risque de perdre toute signification et contenu précis, du fait qu’il semble que l’on puisse parfois le confondre avec une des manifestations non seulement de la résistance négativante à l’œuvre, mais surtout avec ce qui viendrait expliciter l’échec du traitement psychanalytique (A.Green, 1993) [35].

On peut rappeler que, pour S.Freud, la réaction thérapeutique négative se situe du côté d’une résistance à la guérison qui conduit le sujet à trouver dans la cure elle même le lieu privilégié de la satisfaction de son masochisme primaire, comme de la culpabilité primaire, en relation aux pulsions de destruction.

Pour S.Freud, comme pour nombre d’analystes à sa suite, la réaction thérapeutique négative ne signe pas un simple avatar, ou un moment particulier, de la cure, mais elle est l’expression d’une organisation psychique spécifique dont on peut dire, aujourd’hui, qu’elle est propre à certains patients chez lesquels la pathologie du narcissisme semble prévalente. On pourrait rappeler, ici, la petite phrase de S.Freud concernant certains patients qui se caractérisent par leur « inaccessibilité narcissique ou (leur) attitude négative à l’égard du médecin » [36].

Cliniquement on a affaire à une force qui s’oppose à l’évolution, comme à la transformation, et qui détruit sournoisement la fécondité potentielle du lien transférentiel. Les résistances au changement sont liées à la conjonction d’un certain nombre de menaces sur le Moi : la crainte de la « dépendance » à l’objet de transfert, du fait de l’impuissance infantile ; la crainte de la passivation, du fait de la problématique de la castration (l’Œdipe) ; la revendication et le désir de vengeance à l’égard d’un objet primaire douloureusement frustrant et incomblable ; la destructivité envieuse à l’égard des capacités transformatrices de l’objet.

Dans cette conjoncture, l’envie a donc inversé la situation normale de dépendance en un enfer de haine : celle-ci est mise en avant à la fois comme une défense ultime face à l’amour – l’amour étant, pour sa part, vécu comme un piège redoutable dont il faut se défendre avec l’énergie du désespoir – et une défense face à l’élaboration de la crainte de l’abandon.

Davantage qu’une expression haineuse de la culpabilité, il s’agit d’une défense haineuse devant une culpabilité insupportable. Plutôt que de reconnaître que l’on a besoin d’un objet pour survivre, mieux vaut le haïr et le détruire, tout en se haïssant et en se détruisant en même temps. Dès lors, comme l’écrit F.Guignard (2000), l’analyste découvre douloureusement « les ravages effectués à son insu par l’alchimie dia-bolique des éléments négatifs du transfert et du contre-transfert qui ont mené silencieusement leur combat mortifère d’arrière garde. » [37]

Tel semble bien avoir été le message de S.Freud qui, dans Analyse avec fin et sans fin (1937) [38], cherchait à démêler les fils de la réaction thérapeutique négative. Aux raisons avancées par celui-ci (masochisme primaire, culpabilité, pulsions destructrices et « roc » du féminin), les développements plus récents de la psychanalyse nous permettent d’ajouter aujourd’hui l’importance des relations primaires avec l’objet qui, lorsqu’elles ne sont pas reçues par l’analyste, peuvent devenir l’enjeu d’un combat narcissique haineux et mortifère avec l’objet primaire dans le transfert.

[1] Neyraut M. (1974), Le transfert, Le fil rouge, Paris, P.U.F.

[2] Bleger J. (1967), Symbiose et ambiguïté, Le fil rouge, Paris, P.U.F., 1981.

[3] Gantheret F. (1996), Moi, Monde, Mots, Paris, Gallimard.

[4] Cournut J. (2000), Le transfert négatif. Acceptations diverses plus ou moins pessimistes, Revue française de Psychanalyse, 64, 2, p.361-365.

[5] Guignard F. (1996), Au vif de l’infantile. Réflexions sur la situation analytique, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, « Champs psychanalytiques ».

[6] Laplanche J. et Pontalis J.-B. (1967), Vocabulaire de Psychanalyse, Paris, P.U.F.

[7] Freud S. (1905), Fragments d’une analyse d’hystérie(Dora), Cinq Psychanalyses, Paris, P.U.F., 1954, p.1-91.

[8] S.Freud y fait, ente autres, explicitement référence que dans une note écrite en après-coup (en 1923) et dans laquelle il se reproche de ne pas en avoir suffisamment tenu compte.

[9] Freud S., Breuer J (1895), Études sur l’hystérie, Paris, P.U.F., 1956.

[10] Il note la propension des patientes à « transférer par fausse association, sur la personne du médecin, les représentations pénibles qui surgissent du contenu analysé. »

[11] Freud S. (1900), L’interprétation du rêveOCF.P, IV, Paris, P.U.F., 2003.

[12] Freud S. (1912), La dynamique du transfert, in De la technique psychanalytique, Paris, P.U.F., 1953, p.50-60.

[13] C’est ainsi qu’il écrit dans son compte-rendu de la cure de L’homme aux rats (1909) : « Il (le patient) fallait qu’il se convainquit, par la voie douloureuse du transfert, que sa relation au père impliquait véritablement ce complément inconscient (c’est-à-dire, l’ambivalence). » ; Freud S. (1909), Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (l’Homme aux rats), in Cinq Psychanalyses, Paris, P.U.F., 1954, p.199-261.

[14] Couvreur C. (2000) La polarité de l’amour et de la mort, paris, P.U.F., Épîtres.

[15] « Le transfert est notre croix », avait écrit, dans les années précédentes, S.Freud à O.Pfister.

[16] « Le transfert, aussi bien dans sa forme positive que négative, entre au service de la résistance; mais entre les mains du médecin il devient le plus puissant des instruments thérapeutiques et il joue un rôle qui peut à peine être surestimé dans la dynamique du processus de guérison », écrit S.Freud dans Psychanalyse et théorie de la libido (1923).

[17] Ainsi, pour S.Freud, les transferts témoignent tout autant du déplacement de la libido sur l’objet, qu’ils sont aussi l’effet, du déplacement du somatique au psychique (ce qui est la définition même de la pulsion), comme du déplacement des investissements entre les pulsions sexuelles et les pulsions d’auto-conservation, entre la libido objectale et la libido narcissique. Ce qui est « transférable » ce sont les motions d’ordre sexuelles et / ou agressives, ainsi que les blessures précoces faites au Moi (narcissisme).

[18] Le transfert sera une des quatre données cliniques invoquées par S.Freud pour justifier la mise au premier plan de la compulsion de répétition, ainsi que l’hypothèse d’un mode de fonctionnement psychique « au delà du principe de plaisir » que sont les rêves répétitifs de la névrose traumatique, le jeu de la bobine, la contrainte de répétition dans le transfert, comme dans la névrose de destinée.

[19] Green A. (1993), Le travail du négatif, Paris, Les Éditions de Minuit.

[20] Ces formes de négativisme dans la cure peuvent conduire à la stagnation ou à l’immobilisation de celle-ci, aux « agirs » à répétition, à des régressions massives et torpides, à des réactions thérapeutiques négatives (réaction « psychanalytique » négative), à l’interminabilité ou à l’arrêt de la cure, etc.

[21] Couvreur C. (2000), op. cit.

[22] On peut rappeler que M.Bouvet avait écrit  : « Je pense que Lagache a raison de distinguer le transfert négatif (connotation par rapport à la qualité des affects qui dans ce cas sont hostiles), des effets négatifs du transfert (connotation en fonction du travail psychanalytique) ; voir, Bouvet M. (1954), La cure type, in Œuvres PsychanalytiquesTIIRésistancestransfert, Paris, Payot, 1968.

[23] Bokanowski T. (2004), Souffrance, destructivité, processus, Rapport du 64ème Congrès des Psychanalystes de Langue Française, Revue française de Psychanalyse, 68, 5, N° Spécial Congrès, p.1407-1479.

[24] Cournut J. (2000), op.cit.

[25] Bokanowski T. (2004), op.cit.

[26] Cournut J. (2000), op.cit.

[27] Green A. (1990), La folie privée Psychanalyse des cas-limites, Connaissance de l’Inconscient, Paris, Gallimard.

[28] McDougall (1978), Plaidoyer pour une certaine anormalité, Connaissance de l’Inconscient, Paris, Gallimard.

[29] Bokanowski T. (2004), op.cit.

[30]  Pontalis J.-B. (1988), Ce transfert que l’on appelle négatif, Perdre de vue, Paris, Gallimard, 1988.

[31] Balint M. (1968), Le défaut fondamental Aspects thérapeutiques de la régression, Paris, Payot, 1971.

[32] Pontalis J.-B. (1981), Non, deux fois non !, Nouvelle Revue de Psychanalyse, N°24, p.53-73.

[33] « Le patient ne transfère plus, mais il transvase », comme le dit A.Green.

[34] Winnicott D.W. (1954), La position dépressive dans le développement affectif normal, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p.149-167.

[35] « Il ne faut pas confondre échec du traitement psychanalytique et réaction thérapeutique négative » ; Green A (1993), op.cit., p.138.

[36] Freud S. (1923), Le Moi et le ÇaOCF.P, XVI, Paris, P.U.F, 1991, p.255-302.

[37] Guignard F. (2000), À l’écoute du déroulement de la cure analytique. Modes et temps d’expression du transfert négatif, Revue française de Psychanalyse, 64, 2, p.581-597.

[38] Freud S. (1937), L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes II (1921-1938), Paris, P.U.F., 1985, p.231-268.

 

Conférence d’introduction à la Psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent du 13 avril 2005, Régression et dépendance
Michel Vincent
Moments dépressifs et dépendance pendant l’adolescence

Il est utile de rappeler que si la régression est un concept psychanalytique, ce n’est pas le cas pour la dépendance. Du moins si on s’en réfère au Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.B. Pontalis. Par contre, dans le Dictionnaire international de la psychanalyse Bénédicte Bonnet-Vidon retrace l’introduction de cette notion, après la deuxième guerre mondiale, à propos de traits de caractère, et plus particulièrement du caractère oral et des états d’addiction. Rappelons que pour Freud la notion de régression est liée à celle de points de fixation auxquels l’excitation fait retour. Ces retours se font sur plusieurs plans. La régression topique se fait suivant le passage inversé d’un système à l’autre, inversant par exemple les productions du patient pendant la séance du conscient vers le préconscient et l’inconscient au terme du processus de refoulement tel qu’un lapsus le signale. La régression temporelle implique la description d’un développement qui rebrousse vers son origine, par exemple de l’organisation génitale vers les organisations infantiles de la libido décrites dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, le stade anal et le stade oral. La régression formelle concerne les modes d’expression ordonnés selon leur complexité dans la cure, par exemple de la verbalisation vers l’expression somatique ou l’agir.

Le repérage des transformations produites pendant l’adolescence me conduira à décrire trois positions pour l’adolescence [38]. L’histoire du sujet s’y inscrit selon un point de vue qui résulte de l’observation de la structure du fonctionnement mental de nos patients. Nulle surprise à ce que l’effet d’après-coup en fasse reconnaître le plus complet développement dans le traitement de patients adultes. Avec Claude Le Guen, (31), je crois en effet, à l’importance de ce deuxième temps et à son effet en retour qui met en jeu deux processus : le traumatisme et le refoulement. Ces repères sont utiles pour élaborer avec des adolescents les entraves qui font obstacle à leur plus grande autonomie.

Trois positions pour l’adolescence

De nombreux adolescents et adolescentes traversent des moments dépressifs qui les rendent particulièrement dépendants. La clinique de l’adulte requiert tout autant notre attention pour les transformations de ce cycle de vie. J. Lampl de Groot [14] a remarqué en effet que certains traitements d’adulte ne produisent pas le soulagement attendu de l’analyse de l’organisation oedipienne infantile. Elle démontre qu’il en est ainsi chaque fois que l’analyse a négligé la prise en considération des transformations de l’adolescence. Nous sommes ainsi conduit à envisager que, si l’éclipse du complexe d’Oedipe qui articule l’enfance et la période de latence est pour l’essentiel à l’origine de la formation du surmoi, le déclin, la dissolution, voire même la destruction du complexe d’Oedipe est loin de constituer une réalité psychique absolue à la fin de la période infantile du développement libidinal. Nous pensons même aujourd’hui que c’est son activité, bien tempérée, qui assure la plus grande autonomie à chacun de nous aux différents âges de la vie. La remarque de Freud concernant l’insertion d’un fantasme du temps de la puberté entre les symptômes de l’adulte et la sexualité infantile nous conduit à porter toute notre attention au deuxième temps de la réorganisation du fonctionnement mental pendant l’adolescence. L’élaboration du rôle de l’adolescence est facilitée par la référence à une autre série d’indications données par Freud. L’investissement ambivalent de la représentation des figures oedipiennes est inséparable de la théorie du narcissisme. Dans son Introduction au Narcissisme [15] à partir d’observations cliniques, Freud décrit la formation d’une instance critique à partir du moi. En France les travaux de nombreux auteurs font bien apparaître l’impossible déclin du complexe d’Oedipe. Ces contributions à la théorie du narcissisme sont utiles pour concevoir les transformations de l’économie libidinale et les rapports entre investissements narcissiques et investissements objectaux. E. Jones [24], a contribué à préciser la localisation du surmoi à ce carrefour des découvertes freudiennes. Il est ainsi possible d’envisager un modèle des transformations de l’adolescence plus simple et surtout plus cohérent que celui proposé par Peter Blos [1] à partir des travaux de M. Malher [32].

Le modèle de l’adolescence que je propose [38], tient sa cohérence de la théorie du développement libidinal. La conception de Freud permet en effet de considérer l’adolescence comme une longue période de transformations qui occupent toute la deuxième décennie de la vie. Les termes retenus jusqu’ici de pré-adolescence, d’adolescence et de post-adolescence manquent de clarté et entrave la théorie de la clinique. Le terme adolescence, qui y paraît chaque fois, peut faire penser qu’il s’agit de trois périodes entre enfance et âge adulte. Malheureusement, la langue française donne habituellement aux préfixes, “pré et “post”, une signification qui exclut ces deux périodes de l’adolescence qu’elles encadreraient. La discussion des transformations pubertaires et de la formation du fantasme de l’adolescence qui assure la liaison entre l’organisation de la sexualité infantile et l’âge adulte manque alors de précision.

Pour préciser les limites de l’adolescence, j’ai proposé de distinguer au sein de l’adolescence trois périodes : La première est chaos, la seconde est dépressive, la troisième est redécouverte. Ces périodes s’articulent en des points critiques qui constituent les points de rupture possible du développement. Ces périodes, comme celle de la sexualité infantile, sont susceptibles de chevauchements en relation avec les processus de fixation et de régression décrits par Freud. Dans la mythologie grecque Chaos est la personnification de l’ordre non encore imposé aux éléments. Il engendre l’Erèbe qui personnifie les ténèbres infernales et la nuit (Nyx), puis Héméra, le Jour. Je propose de voir là les allégories des transformations qui caractérisent les années d’adolescence au-delà du chaos initial. Le modèle que je propose est donc le suivant :

Le chaos, c’est la première des positions de l’adolescence

Les transformations de la puberté sur lesquelles Freud a insisté, mobilisent dans cette situation nouvelle une réactivation des désirs oedipiens ; la re-sexualisation de l’investissement des figures parentales mobilise les mécanismes de défense, qui ont permis de surmonter l’angoisse associée à la situation oedipienne passant de sa forme infantile de perdre l’amour des parents à sa forme mature d’angoisse de castration. A nouveau, principe de plaisir et principe de réalité sont ménagés par le recours prévalent au clivage dans cette période. Alors l’adolescent est entraîné dans la contradiction qui le conduit à chercher à ressembler au parent de même sexe et à s’y soumettre. Mais pour assurer son autonomie, il se rebelle, c’est le début de l’âge ingrat. J’ai proposé de reconnaître là, une position de chaos pubertaire en raison de la désorganisation qui se traduit par la régression aux expressions infantiles de la sexualité anale et orale.

La position narcissique centrale, c’est la deuxième position de l’adolescence. Elle est de nature dépressive

La défense de l’unité du moi conduit ainsi toujours à une régression narcissique plus ou moins marquée. Cette régression suit deux voies. D’une part, les parents sont dés-idéalisés, jamais plus si haut placés que dans l’enfance. D’autre part, les érotismes dispersés par le chaos pubertaire vont se réunir dans l’investissement génital mature, que mobilise défensivement l’attrait de la perfection infantile si bien décrite par M & E. Laufer [29]. J’ai proposé de reconnaître dans cette période une position narcissique dépressive centrale de l’adolescence.

La régression narcissique de l’adolescence entraîne un conflit entre idéal du moi et surmoi. L’idéal du moi, est constitué chez le garçon, par la projection du narcissisme emprunté à son père y compris le pouvoir génital de ce dernier, entrant en conflit avec l’interdit par le surmoi infantile de tout rapprochement incestueux.

J. Chasseguet-Smirgel [3] a fortement souligné l’aspect défensif de l’interdit surmoïque vis-à-vis de la blessure narcissique résultant de la prématurité de l’enfant humain et de la détresse résultant de l’impuissance de l’enfant.

L’adoption si fréquente à cet âge, d’un idéal du moi collectif, peut constituer temporairement une solution, mais au risque de sacrifier des choix d’objets dont la réalisation appartient au surmoi. Le recours au masochisme moral, en maintenant une conflictualité vivante, assure le contre-investissement du masochisme érogène et plus particulièrement du masochisme féminin. Ainsi les chances de la névrose infantile sont-elles préservées, s’opposant à un excessif désinvestissement de la sexualité.

La découverte de l’objet, c’est la troisième position de l’adolescence, en fait une redécouverte de l’objet.

La fin de l’adolescence doit être envisagée quels que soient les aspects manifestes pseudo- adolescents de certains patients borderline adultes. Cette fin de l’adolescence correspond au stade génital, auquel Freud assigne deux buts, aimer et travailler. Aimer, signifie alors désirer sexuellement un objet au-delà de l’ambivalence. Ce désir comporte la ré-élaboration génitale du fantasme de l’enfant imaginaire esquissé par Freud [12] à partir du narcissisme auquel les nécessités de la vie imposent de renoncer. Par ailleurs, travailler, veut dire : Accorder son activité avec un projet inscrit dans le contexte social. J’ai proposé de reconnaître dans cette période une Position de Redécouverte de l’objet. La solution du conflit idéal du moi/surmoi, par l’intégration de l’idéal du moi dans le surmoi procède de la résolution du complexe d’Oedipe inversé, après le travail de deuil du choix d’objet narcissique, de ce qui a été une partie de soi, et qui conférera à la bisexualité son statut psychique. L’idéal du moi s’exprime alors par un état d’anticipation qui se manifeste dans les projets dont l’accomplissement tolère des délais.

J’emprunte ici le terme de position à M. Klein [27], ce que je fais en y associant les connotations habituelles ; c’est-à-dire que chacune de ces positions implique des relations objectales spécifiques, une angoisse particulière et des mécanismes de défense appropriés. Ces trois positions s’articulent selon la théorie du développement de la libido, qui intègre le bi-phasisme, définissant la période de latence à partir de la reviviscence dans l’adolescence des états infantiles de la libido. A chacune de ces positions correspondent des processus identificatoires prévalants : identification projective du chaos pubertaire, identification narcissique de la position centrale de l’adolescence, et identification introjective de la position de redécouverte de l’objet. Pour chacune de ces positions, nous pouvons reconnaître des modalités spécifiques d’effacement et de retour de l’organisation oedipienne. Mais c’est au cours de la dernière position de l’adolescence que je propose de reconnaître le plus complet déclin du complexe d’Oedipe, et la formation la plus achevée du surmoi qui permettra le passage de la dépendance infantile à l’autonomie. La suite de la vie pourra produire de nouveaux équilibres entre les instances, des bouleversements pourront encore apparaître au milieu et à la fin de la vie, mais l’essentiel est forgé à la fin de l’adolescence. Les mécanismes de défense sont alors plus stables et deviennent prédictibles. Je partage ainsi pleinement, la distinction faite par C. Parat [34], entre la fixation oedipienne infantile et l’organisation oedipienne génitale, c’est-à-dire la réorganisation pendant l’adolescence de l’organisation oedipienne infantile ; C. Parat, le précise bien : “l’organisation oedipienne du stade génital correspond à un mode libidinal, issu de la triangulation oedipienne, et comporte une double relation dans un système à trois. Une relation hétérosexuelle et une relation homosexuelle”. Au terme de cette réorganisation, les affects sont répartis en deux secteurs qui correspondent, le premier à l’objet hétérosexuel, et le second, à l’ensemble des autres extérieurs au couple. La vie adulte est ouverte, l’expérience nous a montré depuis Freud, que l’équilibre libidinal ainsi atteint, tout en assurant la meilleure efficience mentale, reste d’un équilibre fragile

Adolescent, adolescente

Chez le garçon, dans la cinquième des Nouvelles Conférences [19], consacrée à la féminité, Freud rappelle que la menace de castration met un terme au complexe d’œdipe infantile. Le désir œdipien infantile pour la mère, écartant le père, se développe naturellement dans la phase phallique. L’angoisse de castration force le garçon à y renoncer. Freud le souligne : le complexe d’œdipe est normalement entièrement détruit ensuite, et un surmoi rigoureux lui succède. “L’homme n’a qu’à continuer durant sa maturité sexuelle, ce qu’il a ébauché pendant la période de sa première éclosion sexuelle”. C’est-à-dire que ce qui a été ébauché devra se compléter pendant l’adolescence. En relisant Freud, et en réfléchissant à notre propre expérience, nous pouvons cependant avancer dans la solution de certaines énigmes, et en particulier à propos de celles qui résultent de l’apparition à cet âge des éjaculations, Le moment de l’apparition de ces dernières fait l’objet d’un refoulement qui mérite de retenir notre attention. Dans le dernier des Trois Essais [8], Freud examine les transformations qui font passer la vie sexuelle de sa forme infantile à sa forme adulte. Il indique que la pulsion sexuelle, jusque-là essentiellement auto-érotique, va découvrir l’objet sexuel. A nouvel objet, nouveau but, et le but sexuel décrit par Freud, consiste dans l’émission des produits génitaux. Ce nouveau but ressemble à l’ancien but auto-érotique qui était le plaisir, pour autant que le maximum de plaisir est attaché à l’acte final du processus sexuel. Il faut remarquer que le plaisir de l’éjaculation diffère en son mécanisme des plaisirs préliminaires car il procède non d’une tension, mais d’une détente sur laquelle s’étaye l’angoisse de castration. On se souvient de la façon dont Freud souligne que la suite des excitations fournit l’énergie motrice nécessaire à l’aboutissement de l’acte sexuel. Ces excitations correspondent aux plaisirs préliminaires qui représentent, de façon rudimentaire, une satisfaction des pulsions sexuelles infantiles, réactivées par le “chaos” des métamorphoses pubertaires. Freud envisage trois sources d’excitation sexuelle capable de mettre en action l’appareil génital externe : les excitations extérieures par les stimulations des zones érogènes ; les stimulations physiques intérieures, à propos desquelles il examine l’hypothèse de Kraft-Ebing sur le rôle joué par l’accumulation des produits génitaux, et finalement la vie psychique avec le rôle de la libido narcissique [8], et de l’opposition décrite plus tard entre instinct de vie et instinct de mort [15]. Pendant les années d’adolescence, le développement psychique va permettre de trouver à la sexualité son objet. Le choix de cet objet a été préparé depuis l’enfance, à travers une succession d’expériences, les unes agréables, les autres sources de déplaisir, et qui conjuguent chaque fois, ainsi que l’a souligné René Diatkine [5], la référence à un objet partiel, qui assure la satisfaction d’un besoin du moi et la présence d’un objet total, dont l’absence devient source d’angoisse, et dont la présence tendre guide l’enfant devenu adolescent, vers le choix d’objet définitif. Il faut rappeler une fois de plus l’attention ici sur la remarque de Freud [10], contemporaine de la rédaction des Trois Essais, à propos d’un fantasme de l’adolescence à travers lequel les transformations de la paire idéal du moi/surmoi, vont s’exprimer. Les termes qui viennent pour décrire les conséquences les plus innocentes de la puberté doivent retenir notre attention, Freud écrit toujours dans les Trois Essais. “Au cours d’une vie continente, l’appareil génital se délivre à des périodes variables, mais avec quelque régularité, pendant la nuit se produit une décharge, accompagnée d’une sensation de plaisir, au cours de l’hallucination du rêve, qui représente un acte sexuel. Pour expliquer ce processus, la pollution nocturne, on est tenté de croire, que la tension sexuelle sait trouver le raccourci de l’hallucination, pour remplacer l’acte. Les anglais décriront les mêmes circonstances sous le nom de “Wet dreams“. Le français en désignant les « pollutions » nocturnes, fait apparaître la censure et l’enracinement de celle-ci dans la période infantile réactivée au début de l’adolescence. Freud soulignera à nouveau l’importance particulière de l’élaboration fantasmatique de la période pubertaire dans une note ajoutée en 1920, lors d’une réédition des Trois Essais, « …Les fantasmes du temps de la puberté sont d’une grande importance pour la genèse de différents symptômes dont ils constituent pour ainsi dire les stades préparatoires, les formes sous lesquelles certaines composantes de la libido refoulée trouve leur satisfaction. Ils sont aussi les prototypes des fantasmes nocturnes qui deviennent conscients sous forme de rêves… Parmi les fantasmes sexuels du temps de la puberté, il en est qui sont caractérisés par ce fait qu’ils se produisent chez tout individu, quelles que soient ses expériences personnelles. Dans cet ordre d’idée mentionnons les visions d’après lesquelles l’enfant se représente qu’il a assisté au coït de ses parents, qu’une personne aimée l’a séduit prématurément, qu’il est menacé d’être châtré, et que séjournant dans le sein de sa mère, il y est passé par toutes sortes de vicissitudes, ou enfin, ce que l’on appelle le roman familial où l’adolescent construit toute une légende à partir de la différence entre la position ancienne associée à des parents imaginaires et sa position actuelle…On a raison de dire que le complexe d’œdipe est un complexe nucléaire des névroses… C’est en lui que la sexualité infantile qui exercera ultérieurement une influence décisive sur la sexualité de l’adulte, a son point culminant ». Les années de l’organisation infantile constituent ainsi un premier temps dont les années d’adolescence sont le deuxième temps. S. Ferenzi, a décrit les processus de la puberté mieux que quiconque dans Thalassa [6]. Le titre complet en allemand est, “Essai sur la théorie de la génitalité, mais en hongrois, le titre est plus suggestif : Catastrophes dans l’évolution de la vie sexuelle. Ferenczi a proposé d’appeler “amphimixie”, le processus par lequel les érotismes prégénitaux se combinent pour coopérer à l’accomplissement du développement pulsionnel dans ses buts et dans les objets propres à la satisfaction. Il écrit [6]« Le dégagement du narcissisme à partir de l’auto-érotisme, est le résultat, visible même de l’extérieur, de la descente amphimictique des érotismes. Si nous voulons prendre au sérieux l’idée de la pangénèse de la fonction génitale, nous devons considérer l’organe génital de l’homme, comme un double, en réduction, du Moi entier, l’incarnation du Moi érotique, et dans ce dédoublement du Moi, nous voyons le fondement de l’amour de soi narcissique ». Ferenczi précise comment au terme de ces transformations, la pulsion thalassale, qui vise au retour dans le corps de la mère, va atteindre son but lors du coït. Le coït réalise cette régression temporaire de trois manières : Le sujet lui-même la réalise de façon imaginaire/hallucinatoire, à la manière du rêve ; le pénis, dans lequel nous voyons que le sujet reconnaît son double érotique, parvient partiellement à cette régression de façon symbolique ; enfin à partir de l’identification du sperme au Moi dont il figure l’alter ego narcissique, le sperme a le privilège d’atteindre réellement la situation intra-utérine. Après “le chaos” ces transformations contribuent à la recomposition de l’unité qui s’est constituée dans l’enfance et qui s’est consolidée pendant la période de latence. L’unité infantile a deux aspects. La forme de cette unité qui fût la première décrite par Freud, est celle du Moi, à partir de laquelle le surmoi va se distinguer à côté d’un autre aspect esquissé dans le texte d’introduction au narcissisme et dont Winnicott, donne la description la plus satisfaisante sous le nom de self, aspect qui est lui-même en relation avec la formation de l’idéal du moi. Mon hypothèse est que c’est à deux niveaux, narcissique et objectal, que les catastrophes de la puberté peuvent se produire. Ces troubles, que M & F. Laufer désignent globalement comme “break-down”, peuvent se manifester seulement plus tard dans l’adolescence ou à l’âge adulte

La fille parvient à la situation oedipienne par le transfert sur son père du désir d’un bébé-pénis. Le complexe d’œdipe est chez elle l’aboutissement d’une longue et pénible évolution. Le complexe de castration, c’est à dire à cet âge, la peur de perdre l’amour des parents, au lieu de le détruire, prépare le complexe d’œdipe. Il la détache de sa mère, et c’est l’envie du pénis qui la fait entrer dans le complexe d’œdipe, qui pour elle est tout particulièrement un refuge, ou un attracteur selon l’expression proposé par M. Ody [33]. Mais avec l’absence de la peur de la castration, il manque chez la fille le motif principal que les garçons peuvent avoir de surmonter le complexe d’œdipe infantile. La fille va alors y restée attachée pendant une durée indéterminée et le détruire seulement tardivement et incomplètement. On le sait, M. Klein [27] attache la plus grande importance aux expériences précoces qui vont moduler, au terme d’une régression, la déception de la petite fille de ne pas avoir de pénis et de ne pas obtenir de son père une satisfaction génitale, un “truc”, selon l’expression de Jeanne. Il en résulte dans la période oedipienne infantile le désir d’incorporer son pénis qui est le fondement de son développement sexuel et de la formation de son surmoi. Sur le plan psychique, les transformations de la puberté sont dans une large mesure l’œuvre des pulsions qui augmentent d’intensité. Les premières règles ont la valeur inconsciente d’une véritable castration et d’une stérilité définitive, ainsi qu’Hélène Deutsch [31] l’avait déjà observée.

M. Klein ajoute que la fille y voit le châtiment de sa masturbation clitoridienne et que l’effet pathogène de ces expériences résulte du réveil d’anciennes angoisses. Le sang menstruel est assimilé aux excréments dangereux, en raison de l’association précoce par l’enfant du sang et de la blessure qui en est la source. La mobilisation de ces angoisses précoces de destruction renforce la peur des agressions physiques au moment des règles, tant du fait de la mère, que du père. Ces craintes destructrices se déplacent, consciemment ou inconsciemment, sur la crainte de ne pas avoir d’enfant ou d’avoir des enfants anormaux. Les règles étayent le fantasme selon lequel le clitoris est la cicatrice laissée par la castration, ce qui compromet les identifications masculines constitutives de son surmoi. Ainsi, l’hostilité de la fille est-elle surtout dirigée contre la mère châtrée. Le surmoi infantile se forme par renoncement à l’objet aimé qui est incorporé. Cette incorporation concerne la mère phallique et le père oedipien dont le réinvestissement, pendant les années d’adolescence, permet normalement la réduction de l’ambivalence et une appropriation qui va au-delà, de l’identification inconsciente infantile au surmoi des parents. Dans sa discussion de la formation du surmoi féminin Catherine Parat [34] s’arrête à une remarque de Freud, concernant les identifications qui sont l’origine du surmoi. Freud écrit [15] que « ces identifications ne répondent pas du tout à notre attente parce qu’elles ne constituent pas, lors de l’absorption par le moi, l’objet auquel on a renoncé. Mais cette variété d’identification s’observe également, plus souvent il est vrai, chez les petites filles, que chez les petits garçons. On apprend souvent au cours de l’analyse que la petite fille, après avoir été obligée de renoncer au père en tant qu’objet du penchant amoureux, érige sa masculinité en idéal et s’identifie, non avec la mère, mais avec le père, c’est-à-dire, avec l’objet qui est perdu pour son amour. » Cette identification détermine en clinique une évolution féminine de style homosexuel, mais ce mécanisme n’est pas incompatible pour C. Parat, avec un mécanisme voisin, qui contribue chez la fille à l’instauration d’un surmoi ne modifiant pas son orientation hétérosexuelle. La condition de cette dernière évolution est que la rivalité s’exerce à l’endroit, « d’une mère vécue comme une femme féminine et passive, en face d’un père actif et ressenti, comme maître de la situation. » Ainsi, l’investissement ambivalent du père, peut-il connaître deux destins différents : Le père frustrant, donc mauvais, contribue à la formation du surmoi ; et la tendresse pour le père peut subsister en se tournant vers un objet d’amour désexualisé.

De la dépendance infantile à la maturité, le rôle du surmoi

Quelle part les transformations de l’adolescence prennent-t-elles au passage de la dépendance à un objet externe à une autonomie compatible avec la présence de l’autre ? Quelle est la part des métamorphoses pubertaires à la formation du Surmoi ?

Dans la disparition du complexe d’Oedipe [18], Freud rappelle sa description de la transformation de l’investissement d’objet en une identification et il écrit : « L’autorité du père ou des parents, introjectée dans le moi, y forme le noyau du surmoi, lequel emprunte au père la rigueur, perpétue son interdit de l’inceste et ainsi assure le moi contre le retour de l’investissement libidinal de l’objet. Les tendances libidinales qui appartenaient au complexe d’œdipe sont en partie désexualisées et sublimées, ce qui vraisemblablement arrive lors de toute transformation et identification ». La névrose infantile correspond à l’organisation infantile du complexe d’œdipe dont Freud nous a appris que le surmoi était l’héritier. Il faut relire avec grande attention le texte de Freud pour trouver les éléments que réclame l’expérience clinique des troubles de l’adolescence et de l’âge adulte. Pour l’essentiel la position de Freud est très précise et ira en se précisant, depuis la première publication des Trois Essais…[8], jusqu’à l’additif [16], que Freud demande d’intercaler dans la théorie de la sexualité : “La vie sexuelle de l’enfant se rapproche de celle de l’adulte dans une bien plus grande mesure, (qu’il ne l’avait indiqué en 1905), et cela ne concerne pas seulement la survenue d’un choix d’objet.” L’accent est mis sur la principale caractéristique de l’organisation génitale infantile, à savoir qu’il n’existe alors pour le garçon et la fille, qu’un seul organe génital, l’organe mâle, et de ce fait un primat du phallus. L’organisation infantile oppose ainsi : organe génital masculin et châtré. Ainsi l’angoisse, alors associée aux désirs incestueux, l’angoisse de castration, prend -elle sa forme la plus cruelle peut-être qui est l’angoisse de perdre l’amour de l’objet. Cet amour fait partie du surmoi ainsi que le note Freud [18] à propos de l’humour : “…Si par l’humour, le surmoi aspire à consoler le moi et à le préserver des souffrances, il ne contredit pas pour autant sa descendance de l’instance parentale”. Le sadisme du surmoi doit être recherché ailleurs. Freud le rappelle encore un peu plus tard, dans Abriss der Psychoanalyse /Abrégé de psychanalyse [21] il remarque : “…Le surmoi fait preuve souvent d’une sévérité qui dépasse celle des parents véritables”. La prohibition de l’inceste apparaît déjà dans le premier chapitre de Totem etTabou [11] ce livre se termine par “le retour infantile du totémisme” ; cependant l’année suivante, Freud introduit le narcissisme [12] Dans la troisième partie de ce texte, Freud esquisse une instance psychique particulière, pourveiller à ce que soit assurée la satisfaction narcissique : Le sentiment d’estime de soi qui sera approfondi dans Deuil et Mélancolie [13]. C’est après l’introduction de la deuxième topique, que le surmoi apparaît le plus clairement, dans sa relation au moi et au ça.

La question reste encore si complexe que Freud ne peut se passer de faire accompagner son texte de dessins comme il l’avait déjà fait pour illustrer son propos dans L’interprétation des rêves, et dans sa correspondance avec Fliess. Le premier de ces schémas apparaît dans, “Le moi et le ça“, [16]. Le sujet est figuré comme un ça psychique, inconnu et inconscient, à la surface duquel nous voyons le moi qui s’est développé à partir de l’un de ses pôles : Le système Perception conscience (Pc-Cs). Le moi n’enveloppe pas complètement le ça, et n’y parvient que dans la mesure où le système (Pc-Cs) constitue la périphérie du moi. Seul le refoulé est radicalement séparé du moi par la résistance du refoulement. Ailleurs, le moi fusionne en sa partie inférieureavec le ça. Une “calotte acoustique” est posée sur le moi, d’un seul côté, peut-être moins de travers, que tournée vers la voix des parents et celles des éducateurs, puis de la “nécessité” et du destin qui leur succéderont. On ne peut pas isoler l’une des instances de la deuxième topique, laquelle est un modèle de représentation de l’appareil psychique, mais est-ce à cause de la référence faite par Freud à l’anatomie du cerveau, que le surmoi n’est pas figuré ici, alors que l’article en donne la description ? C’est seulement dans la troisième des “Nouvelles conférences sur la psychanalyse, XXXI e Conférence, La décomposition de la personnalité psychique [20] que Freud fera figurer le surmoi sur un schéma placé à la fin de son texte. Nous y voyons que le surmoi plonge dans le ça, avec lequel nous dit Freud, “il est forcé en tant qu’héritier du complexe d’œdipe d’entretenir d’intimes relations. Notons aussi, que le surmoi est figuré du côté de la “calotte acoustique”, qui elle, a disparu dans cette version plus tardive. La superposition de ces deux schémas rend compte de la double origine du surmoi indiquée par Freud : à partir des parents de la réalité extérieure, et à partir des images parentales activées par les dérivés du ça qui produisent ensemble le surmoi. Il convient ainsi de souligner la constance avec laquelle Freud attache la formation du surmoi à l’organisation génitale infantile, c’est-à-dire à la période phallique qu’il a décrite dans l’article sur l’organisation génitale infantile [17] alors que l’angoisse de castration se manifeste par la peur de perdre l’amour des parents. Ces remarques doivent être complétées dans deux directions.

En deçà de l’âge oedipien, la technique du jeu a permis à M. Klein [27]de décrire les racines précoces de la formation du surmoi. Ces racines précoces à cause de l’importance du sadisme à cette époque précoce du développement libidinal, sont pour une part responsables de la sévérité excessive du surmoi, qui limite l’autonomie.

Mais les remarques sur la fonction du surmoi doivent se tourner dans une autre direction également. Dans les Trois essais sur la théorie de lasexualité infantile, S. Freud [8] décrit l’importance des transformations pubertaires. Quelle est donc la part de ces transformations dans la formation du surmoi ? S. Freud, dans Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses, [10] indique qu’entre la névrose de l’adulte et la sexualité infantile, un fantasme de l’adolescence vient s’insérer. Si le surmoi fait preuve d’une sévérité qui dépasse celle des parents véritables, son excessive sévérité, notée par Freud, n’est pas à l’image d’un modèle réel, mais correspond à l’intensité de la lutte défensive menée contre les tentations du complexe d’Oedipe qui s’expriment dans ce fantasme de l’adolescence. Ce fantasme comporte toujours la mise en scène d’une rage destructrice dont Freud [14] a montré qu’elle est reprise par le surmoi qui exerce à l’encontre du moi l’agressivité que celui-ci aurait destiné à l’objet de rivalité oedipienne.

Retour a la clinique

Dans l’enfance, l’éducation et la primauté des défenses narcissiques vont mettre en place une première censure, régie par le oui et le non. L’organisation oedipienne qui suit l’évolution biphasique de la libido conduit à une deuxième censure régie par référence à un troisième terme, paradigme de la double différence, différence des sexes et différence des générations, et l’interdiction de l’inceste qui organise ces différences. Entre ces deux censures, l’entre-deux de la période de latence a contribué à l’esquisse d’un espace intermédiaire chaque fois que les investissements oedipiens de l’enfance ont rendu possible la formation de la névrose infantile. Freud a donné le modèle métapsychologique de cet espace psychique dans la première topique ICS-PCS-CS. A la suite, nous reconnaissons dans l’organisation oedipienne remaniée pendant les années de l’adolescence la forme la plus achevée de l’organisation de la personnalité autonome.

Après le travail d’E. Kestemberg, [26] et pour illustrer mon propos, le modèle de l’adolescence que j’ai proposé permet d’étudier pendant l’adolescence la formation du surmoi et faire apparaître à la fin de l’adolescence l’intégration de l’idéal du moi dans le surmoi, après l’investissement de nouveaux objets.

Névroses

Ici l’activité instinctuelle du ça produit l’élaboration infantile de la scène primitive, (♀♂), qui sera élaborée à nouveau pendant la période de régression narcissique de l’adolescence. Ce fantasme condense des identifications aux imagos parentales, (♀ ♂), et des investissements narcissiques (self), qui ont des aspects libidinaux et des aspects destructeurs [23]. Une évolution névrotique bien tempérée à l’issue de la désexualisation de l’idéal du moi/surmoi, assure la régulation de l’économie libidinale et des fonctions du moi. Le traitement des adolescents a permis de reconnaître chaque fois le chaos produit par les transformations pubertaires qui entraînent la régression libidinale au niveau sadique anal, alors que le moi est prématurément sollicité de lutter contre les pulsions oedipiennes intenses.

A l’opposé, les manifestations hystériques de l’adolescence surviennent plus tard, comme chez Dora [9] et chez les adolescentes citées par Freud, dans les Etudes surl’hystérie [7]. Au-delà du chaos, la régression narcissique normale de l’adolescence n’a pas permis le deuil de la perfection de l’enfance et la redécouverte d’un objet d’amour, comportant le renoncement à ce qui fut une partie de soi, pour reprendre ici, l’une des modalités du choix narcissique d’objet, indiquée par Freud.

Perversions

Dans la perversion, l’objet externe est méconnu du fait de son rôle de support et de garant de la continuité interne. Le clivage du moi d’avec la névrose infantile conduit au déni de la sexualité infantile. Le moi vit sous l’ombre de l’idéal du moi. Les pathologies narcissiques graves de l’adolescence peuvent se voir du début à la fin de cette période, mais l’impression clinique d’ensemble se retrouve dans les études épidémiologiques qui montrent, pour le suicide par exemple, une incidence plus fréquente à partir de quinze ans. Il semble que le chaos du début de l’adolescence a pour effet, non seulement d’intensifier l’opposition idéale du moi/surmoi, mais de dénaturer cette opposition par un envahissement par le chaos de la régression de la position narcissique centrale, lesquelles confèrent au surmoi, une cruauté qui ne permet plus au masochisme moral de protéger le sujet contre le recours au masochisme érogène.

Psychoses

Dans la psychose, dans un premier temps le monde extérieur est désinvesti, puis la projection des objets internes et du self produit la néo-réalité. Leself échoue dans son rôle de pare – excitation, l’organisation de la névrose infantile est brisée, tout devient scène primitive. Le sujet est alors hanté, vampirisé par l’animation de la scène primitive. Les manifestations psychotiques de l’adolescence nous rappellent les observations de Freud, à propos du narcissisme. Il y fait un rapprochement entre le délire de surveillance, avec hallucinations auditives, et la conscience morale, dont l’origine est ainsi mise en évidence au terme de la régression. De telles hallucinations apparaissent parfois très rapidement sous l’effet des transformations pubertaires, ce qui peut être rattaché à la désintrication des pulsions libidinales et agressives et la reprise des dernières par le moi et le surmoi, avec pour conséquence, un clivage du moi. La régression qui affecte les différentes instances peut préserver certains aspects de la relation du sujet au monde extérieur. Les tableaux cliniques sont très divers, selon les différents moments critiques des transformations pubertaires auxquels se heurtent adolescents et adolescentes. A partir de l’observation du réinvestissement des relations prégénitales, H. Rosenfeld [34] a contribué au progrès du traitement de tels patients brisés par leurs sentiments de culpabilité. Le rôle organisateur du complexe d’œdipe est alors déstructuré. Il y a des différences de pronostic considérable selon la part que prennent les fixations précoces et les régressions qui affectent les pulsions et le moi pour produire les manifestations psychotiques résultant du conflit surmoïque.

Références

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Conférence d’introduction à la Psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent du 17 mars 2005, Cure psychanalytique de l’addiction
François Duparc
Traitement de noyaux fétichiques, autistiques, ou autocalmants ?

Je vais vous parler de l’addiction comme un analyste peut la rencontrer dans son cabinet, en espérant que cela intéressera aussi ceux qui travaillent en institution. S’il ne traite pas des cas d’addiction aussi aigus, le psychanalyste a l’avantage de disposer du temps d’étudier la situation de ces patients en profondeur, tant du point de vue de la structure psychopathologique que des mécanismes en jeu et des causes. La durée de la prise en charge, bien au-delà de l’addiction elle-même, permet ainsi d’affiner le développement théorique et la stratégie technique.

Ceux de ma génération, après avoir connu les toxicomanies, ont préféré, à la suite de Joyce McDougall, le mot d’addiction. Je pense que c’est parce qu’il est plus général, moins centré sur le produit toxique lui-même, et qu’il prend davantage en compte le comportement du sujet. Le mot d’addiction peut ainsi s’appliquer aux pratiques sexuelles, à la boulimie d’achats ou de nourriture, à l’alcoolisme, au goût du risque et à la passion du jeu, au tabagisme comme à la drogue proprement dite. Il dit bien, à mon avis, la façon qu’a un sujet de « s’adonner », de se donner corps et âme au diable — à la pulsion de mort, dirait-on aujourd’hui — soit l’aliénation du sujet à un objet dont la qualité propre le cède au fait même de se donner, sans savoir le faire, ni à qui (à quel saint se vouer, comme on dit).

Mais avec ce mot général, on perd en précision, et on risque de s’égarer dans un catalogue dont le DSM 4 nous a donné l’habitude en psychiatrie, mais que les psychanalystes récusent à cause de son mode anhistorique, et de son idéologie addictive — un symptôme, un médicament, une toxicomanie, pourrait-on dire pour ironiser. Je vais donc reprendre pour vous les trois paramètres de mon titre.

1. Noyaux fétichiques ou échecs de l’aire transitionnelle

L’aspect fourre-tout du mot, l’impression d’un manque de définition métapsychologique, viennent du fait que Freud n’a guère abordé la question des toxicomanies ou des addictions. Ce n’est pas dû seulement à son époque, car l’alcoolisme était un déjà un fléau social au XIXe et au début du XXe siècles. Certes, notre époque a cultivé les addictions, mais le phénomène existe depuis la nuit des temps. Cela nous incite à poser une question supplémentaire : quel lien y a-t-il entre la consommation addictive et les idéologies sociales, au-delà de la simple pathologie individuelle ? Nous verrons qu’il y a des rapports entre l’addiction, la mortification de l’objet transitionnel et le non-humain : faut-il voir dans la multiplication des conduites addictives une réaction à la perte du lien aux objets vivants, à la nature humaine et à ses émotions, à la dissolution du cadre familial et de la relation mère-enfant traditionnelle ?

On a attribué le peu d’attention porté par Freud aux toxicomanies et à l’alcoolisme à ses rapports ambigus avec la cocaïne au début de sa carrière : il en conseilla l’usage à son ami Fleisch, qui devint toxicomane, et se le reprocha. Sans doute y avait-il aussi son tabagisme, dont il mourra. Mais Freud n’a pas non plus beaucoup remis en cause la relation primaire mère-enfant — et on peut y voir un lien tout aussi fort avec la négligence de l’addiction dans sa théorie.

Pour être juste, il a tout de même donné des éléments précieux pour notre compréhension, des éléments jetés négligemment ça et là dans sa correspondance ou au détour de ses écrits. Il a ainsi suggéré que la libido pouvait avoir des effets toxiques quand elle n’était pas liée psychiquement par des fantasmes, et que la masturbation était la première des les addictions. Ferenczi a prolongé cela avec son idée de formes d’onanisme larvé, sans fantasmes, associés aux névroses de caractère ou proches de la psychose.

L’idée de comportements auto-érotiques sans représentations associées, a permis tout le développement que l’on sait sur les comportements autocalmants par les psychosomaticiens, ou encore ce qui a été décrit par Frances Tustin sous le terme d’autosensualité ou d’autoérotisme primaire, spécifique des fonctionnements autistiques.

Mais Freud a aussi élaboré la notion de clivage du moi, et la fonction du déni comme défense plus mutilante que le refoulement, face au traumatisme narcissique que constitue pour certains sujets la menace de castration, ou la perte d’un objet très investi. Ainsi, dans son article sur Le fétichisme (1927) Freud dit que fétichiste, face à la perception du manque de pénis chez la femme, peut s’accrocher à des perceptions voisine du «gouffre» qu’il entrevoit — les jambes, les sous-vêtements — pour à la fois accepter intellectuellement la différence des sexes, et la refuser affectivement ; il opère un déni qui entraîne un clivage du moi. Il évoque aussi l’idée que le même type de déni peut se produire face à la mort d’une personne proche. D’une certaine façon, il situe le fétichisme et le déni «entre névrose et psychose» (titre de deux articles contemporains du «fétichisme»).

J’ai moi-même travaillé sur l’hallucination négative, notion freudienne très proche du déni et du clivage, en tentant de montrer qu’il s’agit d’un mécanisme d’urgence, face à un vécu traumatique. Pour pouvoir durer, cette défense primaire, trop coûteuse en énergie doit être soutenue par un des trois types de mécanismes suivants : 1. un déni par investissement latéral d’un objet concret, qui devient de ce fait un fétiche ; 2. un appoint toxique simulant le mécanisme du déni, une toxicomanie ; 3. une fuite motrice qui peut conduire à un épuisement dépressif ou psychosomatique.

Mais c’est Winnicott qui m’a vraiment donné les clés pour comprendre l’addiction, avec sa notion de phénomènes transitionnels. Dans sa formulation la plus aboutie : «Objets transitionnels et phénomènes transitionnels» dans son livre Jeu et réalité (1971), il a défini l’objet transitionnel de façon délibérément complexe, ce qui a souvent été oublié par la suite, dans la vision simpliste, quasi addictive qu’on s’est faite de l’objet transitionnel.

Il voit dans l’attachement de l’enfant à ce type d’objets la partie mortifiée d’un processus de symbolisation qui parcourt toute une gamme de phénomènes : de l’objet qui permet de se rassurer en l’absence de la mère (et qui est à la fois l’enfant lui-même et sa mère, un symbole et un objet concret), jusqu’à une série de phénomènes transitionnels, de comportements, qui occupent l’aire intermédiaire entre réalité psychique et réalité extérieure. Ces phénomènes sont : la création artistique (dont on sait la coexistence fréquente avec les addictions), le jeu, les croyances religieuses, le vol et le mensonge, la toxicomanie, le fétichisme et les rituels obsessionnels. Parmi les phénomènes transitionnels, l faut donc distinguer ceux qui sont au service de la sublimation, et ceux qui témoignent d’un échec du processus de symbolisation. La toxicomanie est citée parmi les échecs de l’évolution, u dégagement de l’aspect concret et ambigu de l’objet transitionnel : une sorte de ratage fétichique, au service du déni de la séparation.

Dans le même texte, Winnicott poursuit en précisant que «le petit enfant peut employer des objets transitionnels quand l’objet interne est vivant, suffisamment bon (pas trop persécuteur). Si celui-ci présente une carence relative à une fonction essentielle, cette carence conduit à ne mort ou à une qualité persécutive de l’objet interne. Si l’objet externe persiste à être inadéquat, alors l’objet transitionnel se trouve lui-aussi dépourvu de toute signification.»

Et plus loin, il ajoute : «Quand la mère est absente pendant une période qui dépasse une certaine limite… le souvenir de la représentation de l’objet interne s’efface et l’objet transitionnel est dans le même temps désinvesti, perdant sa signification. Juste avant que la perte soit ressentie, on peut discerner, dans l’utilisation excessive de l’objet transitionnel, le déni de la crainte que cet objet perde sa signification.» Ce passage met bien en évidence le noyau de fixation qui induira plus tard une addiction à un objet mortifié, un comportement ou un toxique.

Tout juste après, Winnicott donne l’exemple très démonstratif de l’enfant à la ficelle, un petit garçon qui avait paré aux absences de sa mère dépressive pendant sa petite enfance par l’utilisation de cet objet transitionnel atypique, qui à la fois représentait sa mère et lui-même, et avait pour fonction de dénier la séparation. Il eut plus tard des peluches, dont il interdisait de dire qu’elles n’étaient pas réellement ses enfants. Dans son rôle de déni de la séparation, la ficelle était une «chose en soi», dit Winnicott, dotée d’une fonction fétichique qui faisait craindre le développement d’une perversion, au lieu du processus transitoire que constitue normalement l’objet transitionnel. Or, c’est justement de l’objet fétichique de Wulff que Winnicott avait tenté de dégager l’idée d’un objet transitionnel, ce qui montre la proximité entre les deux, lorsque l’objet, au lieu d’être transitoire, se fixe et se met au service d’un déni.

Winnicott nous apprend que l’évolution de l’enfant à la ficelle fut mauvaise, car il habitait loin, et ne pouvait être séparé de sa mère pour entreprendre une psychothérapie. «A l’adolescence, dit-il, il chercha de nouvelles addictions, particulièrement à la drogue.» Ce texte est le pendant exact du jeu de l’enfant à la bobine de Freud dans l’ Au-delà du principe de plaisir. Mais l’enfant à la ficelle illustre davantage que ce dernier la compulsion de répétition traumatique et mortifère.

En résumé, d’après cette conception, une caractéristique propre à tous les cas d’addiction serait de reposer sur un raté du processus de symbolisation, une fixation aux aspects non-vivants de l’aire transitionnelle, renvoyant à un problème de séparation avec la mère non surmonté psychiquement en raison d’une défaillance du cadre familial. La mère créatrice d’illusion, dont naît l’objet transitionnel comme illusion de coïncidence entre réalité intérieure et réalité extérieure, et illusion d’indépendance, n’a pu remplir son rôle tout aussi essentiel dans la désillusion qui doit succéder à l’illusion première.

L’addiction commence alors dans l’après-coup de la puberté, alors que l’excitation libidinale en excès, non liée psychiquement, fait sentir son effet toxique sur l’appareil psychique, comme le dit Freud. C’est à ce moment qu’il est fait appel à un équivalent des objets transitionnels d’avant la puberté : le comportement addictif impliquant souvent un aspect inerte, non-vivant, qui témoigne de la tentative de lier l’excitation par un retour au calme artificiel.

Ce que Winnicott n’évoque pas, même s’il y viendra dans la seconde partie de son œuvre, c’est que la relation de la mère au père est ici en jeu : une mère psychiquement morte, une mère dépressive, ou une mère dont la relation au père n’est pas vivante, ne peut préparer son enfant à la séparation. L’objet transitionnel perd alors sa signification, par déprivation paternelle tout autant que par absence psychique de la mère, ce que Winnicott envisagera en pointant dans plusieurs articles le rôle de la carence paternelle dans les comportement délinquants (vol, mensonge, toxicomanie…), ce que j’ai pu ponter dans mon travail «Le père chez Winnicott est-il suffisamment bon ?» (2004)

Pour vous détendre après ces développements théoriques, je vous raconterai un film qui illustre bien la problématique typique de l’addiction. Il s’agit du film récent Sideway , d’Alexander Payne. Deux trentenaires font un voyage, une semaine avant le mariage de l’un des deux, dans le vignoble de Californie. Cela tient de la virée d’adolescent et de l’enterrement de vie de garçon.

Miles est écrivain, alcoolique depuis le départ de sa femme, avec qui il partageait une passion sublimée pour l’œnologie, et qu’il ne parvient pas à oublier. Dégoûté de l’amour, la libido à zéro, il est dithyrambique sur le pinot rouge, qui demande une attention constante et un soin extrême pour parvenir à maturité. Le film débute d’ailleurs par une scène où l’on voit Miles amener son ami chez sa mère, et lui voler de l’argent en douce, dans un tiroir plein de sous-vêtements rouges, pendant qu’elle discute, ravie, avec son ami, qui est acteur. Cette scène est évocatrice d’une carence paternelle et d’une mère mortifiée, déprimée, qui n’a pour amants que des acteurs imaginaires, ce qui ne laisse d’autre issue à son fils que l’addiction, ou le vol.

Son ami Jack est donc un acteur-séducteur, addicté au sexe, qui ne songe qu’à s’envoyer en l’air pour enterrer sa vie de garçon, et qui révélera pour finir une soumission enfantine à sa future épouse, dont le père doit l’embaucher. Pendant sa virée avec Miles, il trouve évidemment une femme seule à qui il fait croire qu’il est amoureux, et à qui il joue l’homme idéal jusqu’à offrir à sa petite fille un énorme ours en peluche, symbole de la façon dont il considère les femmes. Celles-ci ne sont finalement que des objets transitionnels pour le grand enfant qu’il est resté, l’incident de la peluche révélant la perversion de l’aire transitionnelle dont il souffre. Le sexe est pour lui une addiction, un comportement auto-calmant, qui finit en scènes de violence avec celles qu’il a bernées.

Chaque héros aide l’autre, en tentant de lui apporter ce qu’il tente de fuir, le tiers qui déjoue l’addiction, et réanime le fantasme. Ainsi, Miles l’alcoolique fait la morale à son ami, et est à l’origine de la découverte de sa tromperie par sa victime ; il sera aussi l’agent de son retour à sa promise. Jack le séducteur parvient, à force de faire assister Miles malgré lui à ses ébats sexuels, à le pousser dans les bras d’une nouvelle amie, et lui fait retrouver le goût de l’amour. Il joue les entremetteurs, et le détourne ainsi du vin. Ainsi, le film entier ressemble à une psychothérapie où chaque ami joue pour l’autre le rôle de l’analyste, et fait l’objet d’un transfert paternel.

La jeune femme que rencontre Miles joue aussi un rôle dans sa restauration, en lui tenant de très beaux discours sur le vin qui est un être vivant, qui parle de tous les gens qui l’ont cultivé. Ceci fait comprendre que l’objet transitionnel de Miles, qui lui ouvrait l’aire transitionnelle de la culture et de la sublimation jusqu’à son abandon par sa première épouse-mère, avait régressé ensuite au statut d’objet mortifié, devenu non-vivant, tandis que sa conduite passait de l’œnologie à l’alcoolisme.

J’ai pu rencontrer un Miles qui avait une histoire semblable, et pour qui le traitement analytique fut difficile, car en plus de son alcoolisme, il sortait de prison et avait des conduites à risques au volant — conducteur de travaux, il conduisait en état d’ivresse, et rendait services à d’anciens détenus. Son évolution a été proche de celle du héros du film.

Enfant, il avait été très fixé à sa mère, qu’il n’avait connu que dépressive, délaissée par son père routier et alcoolique. Elle s’était mise à boire elle-aussi, et eut un lien incestueux avec lui vers ses dix-douze ans, le faisant coucher dans son lit quand elle avait bu, avant qu’il ne s’y refuse. Juste après, il eut un rapport incestueux avec sa soeur.

L’alcoolisme de Miles avait débuté tôt, mais s’était aggravé après une rupture avec une amie plus âgée qui l’avait aidé à se détacher de sa mère et à suivre une formation. Dans l’analyse, je fus rapidement le père qui lui interdisait de rechuter, et le mettait en garde contre sa tentation de retourner vivre avec son ancienne amie (qui ne le voulait plus), ou d’autres de l’âge de sa mère. Il avait une fixation particulière à des éléments concrets ; parmi ses conduites à risques, il subtilisait ainsi des caisses de ciment dont il n’avait rien à faire, même s’il rêvait vaguement de construire un mur dans son jardin. Je pensais à L’enfant à la ficelle, de Winnicott, et au mur d’alcool entre sa mère et lui. Un jour, avant une séparation due à mes vacances, il emporta un coquillage de mon cabinet, ce qu’il ne m’apprit qu’à mon retour.

Je dus l’aider plusieurs fois activement : au niveau de l’argent, en lui fixant des amendes s’il oubliait de me payer (il me l’avait plus ou moins suggéré lui-même) — au début, c’est qu’il avait bu —; par la suite, en l’aidant quitter définitivement son amie sans se culpabiliser pour elle, comme lorsqu’il avait laissé sa mère alcoolique, et à croire à sa nouvelle rencontre avec une femme de son âge. Cette technique active, avec des éléments comportementaux ou psychodramatiques fut payante, signifiant pour lui que j’acceptai d’endosser le transfert paternel, non sans, par moment, le réconforter comme une mère qui pouvait pu croire en lui sans l’envahir. Faite de frustration et de réconfort, cette technique nous permit d’évoluer ensuite vers un protocole plus classique, au bout de deux à trois ans de cure, et une interruption provisoire. Il avait rencontré une jeune femme, qui devait se révéler un lien durable, et fit alors une sorte de fuite dans la guérison, dans la toute-puissance magique… jusqu’à ce qu’il accepte de revenir à cause d’un problème d’impuissance, punition de son ivresse amoureuse un peu trop rapide. A chaque épisode, mon engagement a été de toutes façons décisif pour qu’il puisse poursuivre.

Je ne crois pas qu’avec ce genre de patient, la neutralité soit de toutes façons autre chose qu’une répétition du défaut de l’objet primaire, et un manque de fiabilité de l’objet-tiers comme soutenant la dyade mère-bébé — un des rôles du père, selon Winnicott. Au début, j’avais dû le recevoir trois fois par semaine en face à face, mais il a pu finalement continuer sa cure, et la terminer, sur le divan.

2. Noyaux autistiques et comportements autocalmants

Au-delà de Freud et de Winnicott, deux types de conceptions théoriques m’ont aidé : celles de Harold Searles et de Frances Tustin concernant la psychose, d’une part, et celles de Michel Fain et des psychosomaticiens qui ont développé à partir de lui la conception des procédés autocalmants, d’autre part.

Harold Searles , par son livre L’environnement non-humain (1960), m’a fait prendre conscience du rôle de l’attachement à des éléments non-humains chez les sujets psychotiques ou limites, qui tient à leur caractère constant, face à l’imprévisibilité et à l’effet traumatique de la perte des éléments humains de l’environnement. Lorsqu’un sujet, enfant, a souffert d’avoir été dépendant d’un parent inattentif à ses besoins, quand ses relations affectives avec les êtres importants (son partenaire ou son groupe familial) sont instables ou imprévisibles (origine de vécus d’abandon), intrusives ou confuses (rendant toute emprise impossible), les objets non-humains deviennent un refuge. Pour tous ces sujets qui ont peur peur des émotions désorganisantes, ils sont un lieu de projection, un fond stable pour contenir l’excitation pulsionnelle, et soutenir l’hallucination négative du vécu traumatique et de l’affect d’angoisse suscités par des émotions trop intenses. Je rappelle ici mon patient Miles, qui avait un investissement compulsif du bricolage, des conduites à risques en voiture, et des objets concrets.

Une réflexion m’est venue, en lisant Searles, qui l’évoque lui-même dans son livre L’environnement non-humain . Si la société dite «de consommation» traite de plus en plus les êtres humains eux-mêmes comme des objets consommables et jetables (comme on le voit dans la consommation sexuelle, la pornographie, ou les très grosses entreprises), et qu’elle valorise en les dotant de caractéristiques hautement humaines des objets de consommation tels que la nourriture, la boisson ou les médicaments (comme on le voit dans la publicité), alors n’est-il pas logique que la distinction entre l’humain et le non-humain puisse se perdre, et favoriser l’augmentation de toutes les addictions ?

Frances Tustin , on le sait, a beaucoup travaillé avec des enfants autistes, mais également sur ce qu’elle appelle des noyaux autistiques clivés dans la personnalité de sujets adultes, non-psychotiques. «Certains patients névrosés ont beaucoup en commun avec les enfants autistes. Chez ces patients, le développement affectif et cognitif semble s’être fait en contournant une zone aveugle de développement bloqué, une capsule d’autisme dans les profondeurs de leur personnalité», dit-elle dans Le trou noir de la psyché (1986). On trouve chez eux des restes d’objets autistiques, d’enveloppe autistique molle faite de formes autosensuelles, et des comportements d’adhésivité mimétique aux objets humains, exigeant souvent que ceux-ci soient sans mouvement propre, quasi non-humains, ce qui rappelle Searles.

Les objets et les formes autistiques, nous dit-elle encore, ont l’avantage d’être bien plus disponibles et constants que les objets humains, et permettent à ces sujets de lutter contre des terreurs irreprésentables dans la relation à l’objet primaire, à un stade préverbal et même préimaginaire. A la différence de l’objet transitionnel qui est à la fois moi et non-moi, l’objet autistique est totalement moi, sous emprise narcissique.

Frances Tustin fait le lien avec l’addiction, notamment pour la thérapeutique. Dans un premier temps, les formes et les objets autistiques doivent être partagés, pour acquérir une signification. Puis l’addiction à ces formes et objets autistiques doit être combattue avec énergie. «Comme un drogué l’a dit un jour : «Les parents doivent être durs dans leur amour». C’est aussi l’attitude que l’analyste doit adopter avec les patients drogués à l’autisme» (1989).

Ainsi une de ses patientes, Ariadné, une femme qu’elle avait suivie lorsqu’elle était enfant, lui a appris à l’aider à combattre son addiction à un tic autistique : une façon invisible de se mordre les lèvres, qui lui permettait de s’isoler du reste du monde «plus efficacement que toutes le drogues». On voit la parenté de ce comportement avec certaines formes de toxicomanies.

Michel Fain , un des fondateurs de l’école psychosomatique de Paris, s’est intéressé au lien entre les besoins vitaux (que Freud a appelé pulsions d’autoconservation) et les pulsions sexuelles, aux origines de la vie psychique du nourrisson. Il a décrit à partir de là des «néo-besoins» , qui sont la base des addictions, des sortes de leurres calmantspour faire face au gouffre du désir maternel lorsque la mère désinvestit l’enfant, non pour réinvestir sa vie de femme et faire ainsi le lit d’un plaisir fantasmé pour son enfant, mais en raison de problèmes personnels. Dépourvu ainsi de véritable auto-érotisme, l’enfant cherche à s’accrocher à des traces motrices, à des «trucs» qui tentent de simuler l’instinct maternel protégeant normalement contre l’excès d’érotisation, et contre l’angoisse de castration. On retrouve ici le mécanisme du fétichisme, mais à un niveau primaire, sans représentations véritables.

Ainsi, donner le sein à la moindre manifestation de déplaisir, bercer de façon automatique, donner une tétine ou un objet transitionnel pour endormir, des médicaments (de plus en plus tôt), sont une façon de tromper l’enfant : «un néo-besoin est un besoin faux dans son essence, car organisé à l’avance, et qui a mission de se charger de la même impérativité que les besoins vitaux dominés par l’instinct de conservation» dit-il dans La nuit, le jour (1975).

Dès la pré-adolescence les enfants cultivent les néo-besoins en groupe, nous dit Michel Fain, en s’associant par exemple pour fumer clandestinement une cigarette. Ce néo-besoin préfigure la toxicomanie par sa façon de court-circuiter la voie érotique sur le modèle de la satisfaction du besoin. Le besoin est ici de s’intégrer au groupe. L’idéologie de la consommation et le prosélytisme offrent un but préfabriqué, en prolongement du bercement ou de la tétine donnés par les parents pour apaiser leurs propres angoisses face à la vitalité érotique et excitante de leur enfant.

Michel Fain souligne le but totémique (identitaire) raté de l’idéologie de consommation groupale des futurs toxicomanes : en l’absence d’un autoérotisme bien constitué, avec satisfaction hallucinatoire du désir, l’accrochage à la perception évoque un fétichisme primaire sans fantasmes, un fétichisme négatif, ou un fétichisme du manque, qui fait le lit de la toxicomanie ultérieure. On pense ici au jeu permanent avec le manque des héroïnomanes, que tout ceux qui en ont rencontré connaissent bien.

L’objet transitionnel, ou le fétichisme du manque, dit Fain, sont en fait un substitut, un ersatz du père inaccessible lorsque la censure de l’amante n’a pu se mettre en place normalement, pour que la mère puisse progressivement désinvestir son enfant et rejoindre le père source de plaisir érotique.

Dans L’enfant et son corps (1974), Fain montre la parenté de l’addiction avec des troubles psychosomatiques de l’enfant comme le mérycisme, proche de l’autisme, ou avec le spasme du sanglot, les insomnies et l’agitation autocalmante de l’enfant, précurseurs des conduites à risques addictives de l’adulte, ou de la pensée opératoire qui va faire le lit de maladies psychosomatiques.

La notion de comportements autocalmants a été reprise récemment par les psychosomaticiens Cl.Smadja et G.Szwec . Ils y ont vu le recours à une motricité primaires, là où faisaient défaut des représentations suffisantes reliées au souvenirs des soins maternels et au plaisir fantasmatique projeté sur le tiers et la scène primitive.

G.Szwec (1998) a ainsi comparé un de ses patients, Rocky , toxicomane au bruit répétitif de sa batterie de hard-rock, à un enfant insomniaque se martelant la tête contre le mur pour s’endormir, proche du bercement automatique d’une mère sans plaisir ni fantasmes, ou encore du rameur solitaire sur l’océan déchaîné, bercé avec violence durant des mois. Il s’agit pour lui de cultiver des perceptions fétichisées (ici les coups rythmiques) afin de colmater un vécu traumatique, en manque de représentation. On ne peut évidemment manquer de faire le rapprochement entre ces comportements moteurs autocalmants et les formes ou des mouvements autistiques.

Bien entendu, tous les comportements autocalmants ne sont pas de l’ordre de l’irreprésentable : déambuler à travers la pièce ou fumer une cigarette quand on prépare un travail difficile, ou encore avoir plaisir au jeu, ou aux sports extrêmes, ne conduisent pas obligatoirement à la maladie, et ne sont pas non plus toujours des activités dépourvues de fantasmes. C’est ici que l’idée d’un noyau clivé de fonctionnement traumatique, autistique ou opératoire, est utile pour comprendre ce type de sujets, et les soigner.

Pour illustrer ces différents mécanismes, je vais aborder une seconde cure, celle d’une jeune fille, Vanessa , qui était héroïnomane depuis plusieurs années lorsqu’elle décida de faire une analyse. Elle venait juste de rencontrer un ami qui l’avait aidée à se désintoxiquer, mais c’était trop récent pour pouvoir être sûre de lui, et elle avait peur de devoir s’en séparer, et de rechuter aussitôt. Au début de son analyse, dans le protocole classique qu’elle avait accepté, elle n’avait pas avoué sa toxicomanie, craignant mon rejet et mon incompréhension. Lors des entretiens préliminaires, elle avait mis l’accent sur ses angoisses relationnelles à type d’agora et de claustrophobie, qui la gênaient pour son travail, des inhibitions datant de son enfance, et la peur d’être abandonnée de son ami. Quant à moi, j’avais bien l’impression d’un état-limite, essentiellement à cause de la façon dont elle semblait par moments absente de son histoire, mais j’acceptai de tenter l’analyse.

La difficulté de la cure tint surtout au fait qu’elle était incapable de me parler de ses émotions si je ne les devinais pas d’abord, alors que rien ne me les laissait percevoir dans ses paroles. Ayant l’habitude de la relaxation psychanalytique, j’étais attentif à sa motricité, et je tentais de relier mes impressions à son matériel verbal, comme je le pouvais. C’était important, car elle fit plusieurs épisodes d’angoisse aiguë et de dépersonnalisation qui m’ont parfois obligé à la garder un long moment en face-à-face avant de la laisser partir. Lorsque je pouvais lui formuler ses angoisses en paroles et les rattacher à son histoire en les différenciant de la réalité du transfert et de notre relation, elle pleurait, puis se calmait. Elle fit aussi une rechute, pour tester ma capacité à m’inquiéter pour elle, ce que sa mère n’avait jamais fait, allant même jusqu’à nier l’intoxication de sa fille. Un fois où elle avait fait une overdose, elle n’avait dû sa survie qu’à l’intervention de son oncle, sa mère ayant refusé de la prendre au sérieux. Elle n’avait jamais reparlé de cet épisode, sauf pour dire qu’elle avait fait une crise de nerfs.

Quelques éléments de son histoire, lors de mon travail avec Vanessa, m’ont beaucoup fait penser à Searles, à Frances Tustin ou à Michel Fain, dont les idées m’ont soutenu tout au long cette cure. Issue d’une famille serbe de Bosnie émigrée en France, elle avait connu une enfance assez difficile, car sa mère, qui avait peur des voisins, l’enfermait dans sa chambre une bonne partie de la journée pendant qu’elle faisait des courses ou le ménage. La patiente devait en garder longtemps des habitudes de balancement rythmique (ce qui devait se retrouver plus tard, adolescente, dans le fait qu’elle aimait danser des nuits entières). Son père, qui était routier, était rarement présent. Les choses ne changèrent qu’à la naissance de son frère, période pendant laquelle Vanessa devint un temps encoprésique. A l’école, on la toléra malgré ses troubles du comportement, mais comme dans le film «Les mots bleus», elle ne devait pratiquement pas parler pendant un an, jusqu’à ce qu’une enseignante réussisse à mobiliser son attention. Elle s’intégra alors rapidement, et devint une sorte de caïd, dominant ses camarades de classe. Elle commit aussi quelques vols. Mais à cette époque, c’est son frère qui se mit à inquiéter ses parents, car il devenait insomniaque, coléreux, et empêchait toute la famille de dormir. Ce frère devint par la suite psychotique.

Vanessa avait des crises d’angoisse quand elle commençait à ressentir son corps, ou du désir pour moi dans le transfert, ce qui l’effrayait considérablement. Elle était beaucoup plus rassurée lorsqu’elle pouvait me raconter son travail, ou ses inquiétudes concernant sa santé : elle avait en effet une maladie polykystique qui lui faisait craindre de ne pouvoir démarrer une grossesse sans risques — ce qui m’a rappelé les observations de Tustin (1986) concernant le lien qu’elle avait parfois observé entre un noyau autistique et des kystes psychosomatiques. Nous devions découvrir qu’elle craignait aussi beaucoup de revivre la haine dont elle prenait peu à peu conscience vis-à-vis de sa mère, avec un enfant qu’elle devrait porter dans son ventre, alors qu’elle-même se sentait informe, pas encore vraiment née.

Elle avait souvent peur de devenir folle, de craquer complètement. Elle révélait ainsi l’étendue du clivage du moi et du noyau autistique dont elle souffrait. Pendant un temps, elle dût même s’arrêter de travailler, craignant de ne pas pouvoir reprendre, tellement ses angoisses l’envahissaient. C’étaient des angoisses à type d’effondrement, de liquéfaction, qui l’empêchaient de dormir. Durant les séances, elle devait toucher le bois du divan, et parfois s’agripper à mon bras pour arriver à se lever. En même temps, elle ne pouvait rater aucune séance, et refusa son hospitalisation pour cette raison. Finalement, elle a pu sortir de ce passage difficile, qui m’est apparu lié à la rupture de l’écran toxique qui prolongeait l’isolement de son enfance, et lui rendait tout partage émotif à la fois extrêmement extrêmement désirable, et extrêmement violent, effrayant, du fait d’une absence d’un jeu psychique suffisant et d’un lien spéculaire avec un autre capable de refléter ses émotions et de partager son vécu.

Elle commença nettement à s’améliorer le jour où elle put se mettre à sculpter : elle sculptait des femmes torturées, et des enfants. Du fait des son travail d’éducatrice, le développement de son aire transitionnelle trouvait un emploi utile avec les enfants dont elle s’occupait, qui l’investissaient beaucoup. Elle put enfin tomber enceinte. Mais cette période ne devait pas aller sans de nouvelles difficultés. Il y eut d’abord qu’elle voulait arrêter de fumer, ce qui lui fut très difficile, presque autant, me dit-elle, que d’arrêter l’héroïne, d’autant que son compagnon était également un grand fumeur. Son fils une fois né, elle craignit un moment qu’il ne soit autiste, car par moments il ne la regardait pas, et refusait de téter. Il s’agitait alors, et se tapait la tête contre son bras. Le travail sur ses propres angoisses concernant l’allaitement, et sur la dépression de sa mère lors de sa petite enfance, permit de passer ce cap sans que son fils n’en soit apparemment trop perturbé. Il lui fallut enfin réussir à retrouver le père de son enfant, ce qui n’alla pas non plus sans mal, car celui-ci ne ressentait pas de désir pour les femmes un peu rondes. Il avait un amour fétichique, selon Vanessa, pour les jambes effilées et les bottes en cuir. Elle se bagarra un moment avec le fait que cela l’avait sans doute arrangé qu’elle ait été toxicomane quand il l’avait rencontrée, car il avait lui-aussi une difficulté de contact avec ses émotions. Tout finit par se résoudre à peu près, et elle a pu terminer sa cure, se sentant bien ainsi que son enfant. Elle me donne régulièrement de ses nouvelles.

3. De la structure à la technique

J’aimerais ajouter maintenant quelques généralités sur la technique analytique que l’on peut employer avec ces patients, qui permet qu’on puisse désormais les suivre sur un assez long parcours, ce qui n’était pas le cas du temps de Freud.

Il y a deux façons, pour un toxicomane ou un sujet addictif, d’entreprendre un cure analytique. La première est de commencer sur injonction thérapeutique de l’entourage, ou face au sentiment d’être au bout du rouleau, sans autre recours qu’une désintoxication, assortie ou non d’une psychothérapie. La seconde est de commencer pour une toute autre raison, et de n’amener le problème addictif que dans un second temps, après l’avoir tenu longtemps à l’écart, voire dissimulé derrière des problème dépressifs ou névrotiques banaux.

Les deux modes indiquent chacun à leur façon le clivage du moi qui existe chez le sujet, entre une partie plutôt névrotique, même si elle comporte elle aussi des éléments dépressifs ou une fragilité narcissique, et la partie concernée par l’addiction, ancrée dans un défaut de symbolisation, un refoulement primaire sans élaboration psychique, un vécu traumatisme qui rend nécessaire une décharge compulsive dans la motricité ou dans l’agir.

Le premier est parfois conçu comme une aventure, un moment initiatique comme dans Sideway ou chez mon patient Miles. Passé le premier temps de résistance, un temps d’euphorie apparaît, et la guérison prend un aspect magique. Mais le transfert addictif n’est pas liquidé pour autant, et le sevrage est loin de tout résoudre ; l’analyse demande un tout autre travail, rarement accepté sans une période d’interruption ou de latence. Toute la difficulté est de garder le contact avec le patient pour qu’il puisse reprendre le travail, en général sous la forme d’une analyse selon un protocole classique.

Le second mode est moins connu : il s’agit d’un patient qui vient faire une analyse, mais en dissimulant ou en n’abordant pas vraiment un noyau addictif plus important qu’il n’y paraît, et qui ne se révèle véritablement que dans un second temps, de la même façon que l’addiction n’apparaît que dans l’après-coup pubertaire d’une carence précoce atteignant l’aire transitionnelle. C’est un peu le cas de ma patiente Vanessa, dont nous avons vu qu’elle m’avait dissimulé son héroïnomanie. C’est souvent le cas des patients alcooliques à peu près compensés, des grands fumeurs, ou des sujets ayant des comportements à risque.

J’ai ainsi eu plusieurs patients qui, ayant fait une longue cure très fructueuse dans un protocole à trois séances par semaine, sur le divan, ont pu la terminer, malgré un léger sentiment d’insatisfaction ou d’inachèvement plus ou moins motivé par des éléments manifestes, ou au contraire latents. Certains d’entre reviennent (soit chez moi si j’étais le premier analyste, soit après changement d’analyste), pour amener enfin un noyau clivé, passé pour une part inaperçu, ou sous-évalué, concernant une conduite addictive limitant leur fluidité psychique et entraînant un certain temps après la fin de l’analyse des complications diverses : dépressives, psychosomatiques ou directement liées au toxique lui-même (alcoolisme, tabagisme, médicaments, hyperactivité professionnelle, consommations sexuelles ou sportives excessives, conduites à risques, etc…). Souvent, dans ce second temps de reprise, une relaxation ou un face-à-face temporaire ont constitué un meilleur moyen d’approche de cet aspect, lié à des traces motrices, autistiques ou auto-calmantes. Ces traces, qui doivent être mobilisées à partir du corps même du patient, de sa gestuelle ou de sa posture inconsciente, portent en effet la marque de traumatismes dont la verbalisation a toujours été impossible, ou qui n’empêche de toutes façon en rien la compulsion de répétition.

Je vais m’arrêter et conclure , en attirant votre attention sur les différences ou les nuances qui existent entre les différentes formes d’addiction. Certains sont plus dans l’idéologie de la consommation (boulimie, achats, alcool, drogues), servant une agitation motrice qui fait penser à une sorte de manie blanche — la toxicomanie. D’autres ont des comportements autocalmants, autodestructeurs, comme les sportifs drogués que l’on connaît de plus en plus, mettant en scène une conception peu élaborée et violente de la scène primitive ou du lien à l’autre (conduites à risques, jeu, certaines drogues). D’autres enfin, les plus nombreux, m’évoquent un noyau autistique, par leur recours à un matériel inanimé qui isole et garantit contre la terreur de l’effondrement (sédatifs, héroïne, rituels rappelant les formes autistiques). La technique doit s’adapter à chaque cas et à chaque histoire, en remontant à trois générations, pour tenir compte de l’aspect irreprésentable du noyau traumatique contenu dans l’addiction. Celui-ci, incoercible au début, doit d’abord être agi par le patient et contenu par l’analyste, par un cadre et une technique adaptés, sur mesure, pourrait-on dire, avant de pouvoir être représenté.

La question de l’addiction au cadre psychanalytique pourrait se poser, m’objectera-t-on, au moment de terminer la cure. Je pense que ce problème peut être atténué si l’analyste n’est pas lui-même enfermé dans un cadre trop ritualisé, trop fétichisé, et qu’il a adopté des techniques différentes au long de l’évolution : comme on l’a vu, des périodes de latence et des reprises sont souvent nécessaires avec ces patients. Si l’analyste sait rester souple, et ne s’identifie pas à son cadre idéologique ou à un rituel non-humain, l’addiction au transfert se résoudra (non sans une période de deuil parfois assez longue) : un environnement «suffisamment humain» est justement l’antidote, normalement, à l’addiction.

Bibliographie

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Conférence d’introduction à la Psychanalyse de l’adulte du 20 Janvier 2005
Guy Lavallée
Régrédience, progrédience et hallucinatoire de transfert

Je vais, au sein même de cette activité progrédiente que constitue la conférence que je suis en train de faire devant vous, tenter de vous faire sentir ce qu’est la régrédience. Je me référerai à Michel Fain, une des personnalités les plus estimés, respectée et influente de notre société, mais malheureusement l’une des plus mal connu à l’extérieur. Or, Michel Fain affirme que l’alternance de mouvement de progrédience et de régrédience est garante de la vie psychique et somatique. C’est dire l’importance de cette question.

Définition de la progrédience : le moi vigile vise l’objet dans une position pulsionnelle projective active. Les phénomènes d’attention dominent et sont tendus vers l’instant futur, dans un mouvement centrifuge. Le processus secondaire règne en maître sur la pensée, le moi tente de réaliser des projets. Le narcissisme progrédient vise à l’estime de soi, concédée par le surmoi et obtenue par des réalisations effectives.

Notons aussi que le terme d’analysant définit une position subjective progrédiente.

Définition de la régrédience : la régrédience est centripète et introjective, elle est liée à la position pulsionnelle réceptive passive, elle vise sous la poussée de l’hallucinatoire à l’éveil des processus primaires en accompagnement des processus secondaires. Autrement dit, elle tend à la régression formelle du mot à l’image. Mais elle est aussi liée à la régression temporelle : elle se tourne vers le passé. La régrédience est propice à l’introjection pulsionnelle, elle vise à un apaisant retour au calme après l’acmée de la satisfaction pulsionnelle. Le narcissisme régrédient tend à la plénitude de l’un.

Notons aussi que le terme de patient (celui qui souffre) définit une position subjective régrédiente.

Se laisser aller au sommeil est une activité régrédiente maximum, quotidienne, qui marque notre entrée dans le monde hallucinatoire de la nuit, et chaque matin au réveil nous devons renaître, reconstruire notre moi, repartir dans les activités progrédientes de notre vie quotidienne. Nous savons tous qu’il est parfois bien difficile le soir de s’abandonner passivement dans les bras du dieu Morphée, et puis, qui n’a jamais eu un matin, au réveil, la peur de ne plus pouvoir affronter la vie ? La régrédience et la position pulsionnelle réceptive-passive ont donc partie liée et l’une et l’autre sont à la fois nécessaire et lourde de danger pour le moi. Tout de suite une remarque : L’activité régrédiente n’est pas seulement le fait du patient, écouter un patient implique bel et bien, pour une part, une activité réceptive-passive qui fait intervenir la régrédience : c’est une des grandes difficultés de l’écoute psychanalytique.

Mais progrédience et régrédience ne sont pas seulement deux mouvements conflictuels qui s’opposent et se succèdent ; je crois que pour nous sentir vivant il nous faut pouvoir aussi superposer la progrédience et la régrédience, intriquer ces deux mouvements pourtant contradictoires en une forme de dialogique comme le dit Edgar Morin. C’est ainsi que j’ai montré qu’au sein de la perception visuelle, activité progrédiente s’il en est, il existait une activité de fond inconsciente de caractère hallucinatoire qui relève de la régrédience. Pour la théorie, je vous renvoie à mon livre « L’enveloppe visuelle du moi, perception et hallucinatoire », je vais donc juste ici vous en donner une brève et très schématique illustration[1].

Vous connaissez tous Henry Matisse, ça n’est pas seulement un grand peintre, c’est un observateur lucide de sa propre activité créatrice, ce qui n’est pas fréquent. Et voilà ce qu’il raconte : il est en train de dessiner une nature morte de fleur de lys qu’il a disposé sous ses yeux, soudain un ami sonne à sa porte, Matisse lui crie « reviens plus tard !», il craint en effet que la venue de son ami rompe le tour de magie qui est en train de se produire. Au sein même de son activité progrédiente -dessiner des lys- il sent que quelque chose d’autre est en train d’advenir, il raconte « et quand c’est fini je m’aperçois que ce ne sont pas des lys que j’ai faits mais des clématites qui étaient dans la haie de mon jardin à Issy et que je portais en moi depuis des mois sans le savoir».

C’est ainsi : nous qui ne sommes pas des artistes nous voyons ce que nous voyons, si je vois des lys je sais que ce ne sont pas des clématites, je ne prends pas mes désirs pour des réalités, mais en tache de fond une activité régrédiente poussée par l’hallucinatoire superpose imperceptiblement la trace d’une autre image : par exemple, pour moi, celle des fleurs du jardin de mon enfance. Pourtant ces fleurs de mon enfance elles ne vont pas apparaître à ma conscience, mais elle vont donner en résonance une qualité libidinale à ma perception de toutes les fleurs. C’est ainsi que, comme le disait une analysante, « un petit coup de vernis » libidinal est passé sur le monde qui cesse de nous apparaître terne et sans saveur. Ce petit coup de vernis, je l’ai théorisé en terme de charge pulsionnelle hallucinatoire, de quantum d’hallucinatoire. C’est à dire qu’à l’intérieur même de l’activité progrédiente de la perception du monde, ou encore de l’activité d’endoperception de nos affects ou de nos pensées, une certaine quantité minimale de continuité pulsionnelle hallucinatoire dedans-dehors, perception-représentation, permet à la régrédience de continuer son travail de liaison libidinale sans altérer l’épreuve de réalité.

Alors, il y a des humains qui forcent sur le vernis, les configurations hystériques par exemple et certains mêmes comme les configurations psychotiques à certains moments ne voient plus le monde, ils ne voient plus que le reflet de la lumière sur le vernis, mais il y en a beaucoup d’autres qui sont des sujets bien adaptés socialement, mais qui ne disposent pas du tout de quantum d’hallucinatoire pour donner de la « vivance » à leur présence à soi et au monde et qui en souffrent.

Un certain nombre de patients font partie de cette catégorie. Pour des raisons de confidentialité, je vais en tracer une « silhouette » en empruntant à plusieurs d’entre eux. Je nommerai ce « portrait composite » : le patient Progrédience. Comme son surnom l’indique il excelle dans la progrédience, et a tout réussi dans la vie, mais la régrédience lui apparaît redoutable, il lutte contre, héroïquement, parfois avec de puissantes défenses de caractère. Progrédience est venue à l’analyse parce qu’il se sent menacé de mort psychique. Par exemple, il est parfois tentée par la régression mélancolique, et il s’en défend en réprimant ses affects et en s’insensibilisant par une dominante hallucinatoire et négative de son énergétique psychique. Pour Progrédience, sa vie, pourtant bien remplie, est terne et sans saveur, ses perceptions et ses pensées sont dépourvues de quantum d’hallucinatoire positif, l’hallucinatoire négatif déliant insensibilisant domine sa vie psychique. On pourrait à son propos parler d’une dépression « blanche » ou « essentielle ». Au début, le mouvement régrédient résonne en lui comme une menace d’indignité et d’effondrement. On conçoit donc qu’il lui faut plusieurs années pour installer un mouvement de régrédience supportable.

Je propose le plus souvent à Progrédience un travail analytique en face à face à un rythme plus ou moins soutenu. Etre allongé sur le divan lui apparaît menaçant. Parfois, je ne suis pas son premier analyste et il n’avait auparavant pas supporté la régrédience forcée proposée par le dispositif classique du divan et la privation sensorielle visuelle qui en découle : il avait parfois vécu sur le divan de mes collègues des moments de déréliction invisibles, silencieux, indicibles. Des moments sans recours, d’autodisparition, comme le dit André Green. Le patient Progrédience a besoin pour opérer un mouvement de régrédience que quelqu’un soit là, qu’il puisse à tout moment le vérifier du regard et qu’en même temps il ne le regarde pas. Chaque être humain a besoin d’un site analytique matériel et psychique ajusté à sa problématique. Parler à un analyste suppose de se parler à soi-même en parlant à un autrui silencieux. Pour certains patient cela va de soi, pour d’autres, comme Progrédience, ça n’a rien évident. Certains patients parlent trop à l’objet, d’autres trop à eux-même : l’analyse met au travail la capacité d’être seul en présence d’autrui comme disait Winnicott.

Permettre à chaque patient de situer sa parole dans le meilleur équilibre progrédience-régrédience en fonction du dispositif (face à face, ou divan) et du rythme des séances, mais surtout en fonction de l’ajustement dynamique et mobile de l’analyste dans une position d’attracteur substituable à tous les objets du patient (attracteur primaire, secondaire, ou tertiaire ) c’est sans doute là une des taches importantes de l’analyste.

Précisons, en deux mots, que, transférentiellement, si l’attracteur primaire est l’objet du continuum hallucinatoire, l’attracteur secondaire serait le père de la dynamique oedipienne, quant à l’attracteur tertiaire c’est l’autre de l’autre de l’objet… le témoin, le tiers dont Progrédience a tant besoin et dont il réclame la présence. Seul ce tiers peut l’extraire de la régression mortifère ou il est menacée de disparaître.

Pour que la régrédience soit supportable il est nécessaire que la fonction tierce joue pleinement son rôle soit dans l’intrapsychique, ou à défaut, comme ici, dans le lien intersubjectif entre l’analyste et l’analysant.

Abordons maintenant la difficile question de l’hallucinatoire de transfert

Revenons au peintre Matisse et imaginons le, en analysant parlant à son analyste des lys qu’il a vu chez le fleuriste en venant à sa séance, il utilise pour ce faire des processus secondaires conscients garants de la progrédience du langage, mais il développe en même temps en sourdine des pensées latentes inconscientes des processus primaires régrédients qui ont à voir avec les clématites du passé. Et puis à un moment donné les pensées latentes inconscientes vont recouvrir les pensées progrédientes conscientes il va se souvenir, il va comme on dit « associer » sur les clématites de son jardin à Issy.

Le moment où l’image des clématites surgirait en lui serait un moment à fort quantum hallucinatoire, soudain, avec une sorte d’hyperréalité, en liaison avec des élément sensoriels, le passé recouvre le présent en une quasi-hallucination. Et des pensées significatives vont se développer là autour. L’hallucinatoire est donc ici une énergie qui force une liaison, transperce la barrière du refoulement et fait surgir avec une intensité luminescente des pensées latentes inconscientes, inconnues à l’intérieur, qui reviennent de l’extérieur comme des perceptions. On a donc une forme soudaine d’indistinction entre une représentation portée par le langage et une quasi–perception visuelle.

Ce quantum d’hallucinatoire de la pensée exprimée en mots est important parce qu’il permet le retour du refoulé mais aussi du forclos et parce qu’il vient là opérer instantanément un bouleversement économique propice à des remaniements internes. La perlaboration au long cours fera le reste.

La théorie pulsionnelle de l’hallucinatoire est donc une théorie énergétique, c’est une théorie du « sensible psychanalytique » qui tourne le dos à toute sensiblerie.

J’en suis arrivé à penser que le « ça » freudien en tant que source énergétique était constitué essentiellement d’un potentiel hallucinatoire inorganisé, toujours là, quel que soi le destin psychique multiforme de cet hallucinatoire. Tel un soleil qui réchauffe, mais qui peut aussi brûler, le ça, en tant que source d’excitations, contient un potentiel de vie et d’autodestruction. En son émergence du ça, ce potentiel va prendre la forme d’un hallucinatoire positif d’investissement et de liaison et d’un hallucinatoire négatif d’entropie, de désinvestissement et de déliaison, que l’objet primaire, et plus tard l’analyste, auront la tâche d’accueillir, d’organiser et donc d’intriquer. Cette intrication, je la conçois comme une relation homéostatique contenant-contenu selon Bion entre l’hallucinatoire positif qui dynamise les contenus, et l’hallucinatoire négatif qui est contenant à condition d’avoir été bien psychisé dans l’hallucination négative de la mère et de l’analyste dans la conception d’André Green. Le destin de l’hallucinatoire positif en excès est en effet de se négativer pour former un contenant. La relation contenant-contenu n’est pas une pure abstraction, elle a ses signifiants formels comme aurait dit Didier Anzieu, dont le rapport sexuel est le plus évident et elle produit au sein du moi-corps en tant qu’habitat la sensation subjectivante d’une « plénitude-blanche » du monde interne.

C’est cet hallucinatoire souvent fourvoyé dans diverses configurations psychiques douloureuses qui va être accueilli dans l’analyse dans ce que j’appelle l’hallucinatoire de transfert pour y être régulé et transformé.

En effet, l’hallucinatoire positif ne constitue pas seulement une forme de continuité ou d’indistinction entre une représentation et une perception, l’hallucinatoire grâce au mouvement régrédient partagé, permet aussi une forme de continuité et d’indistinction entre l’analyste et l’analysant et réciproquement.

Mais ceci suppose que l’analyste se soit ajusté à son patient. En analyse, sur fond d’asymétrie princeps, d’altérité radicale, c’est le moment de « conjonction tranférentielle » (J.L.Donnet) optimale. Je précise qu’il ne s’agit pas de « collusion » ou de « complaisance séductrice » de la part de l’analyste, pas plus que de « magie » ! C’est l’intersection soudaine, permise par le flux des réseaux associatifs partagés, des deux courants de pensées et d’affects, parallèles et différenciés -celui de l’analyste et celui de l’analysant- qui crée cette précieuse et féconde « indistinction » hallucinatoire. Par exemple, l’analyste dit quelque chose et le patient répond: « j’y pensais à l’instant !». C’est donc aussi simple et aussi compliqué que cela. [2]

Notons pour être plus nuancé, que la simple convergence des deux courants de pensées dans la conjonction transférentielle accroît le quantum hallucinatoire de la situation analytique et qu’au contraire la divergence des deux courants de pensée dans la disjonction transférentielle diminue le quantum d’hallucinatoire de cette situation.

L’hallucinatoire est tissé de la continuité sujet-objet, il alimente l’espoir insensé, toujours déçu et toujours renaissant chez nos patients, de retrouver en l’analyste un objet ajusté. L’hallucinatoire est le moteur de l’espoir analytique, l’énergie qui alimente l’investissement sans fin sur la parole. Chez certains patients cela va de soi, il nous suffit de réguler l’énergétique de cet espoir et de les aider à perlaborer la déception, chez d’autres, comme Progrédience, il nous faut recréer et entretenir cet espoir, comme on veille sur une petite flamme infiniment fragile. En outre, l’acmé affective énergétique transforme l’excès d’hallucinatoire positif en hallucinatoire négatif contenant dans l’hallucination négative de l’analyste sur le modèle de l’hallucination négative de la mère selon Green: une limite, un écran psychique sont ainsi recréés dans l’esprit de l’analysant, la relation contenant-contenu va pouvoir dés lors réguler l’hallucinatoire.

Ces considérations théoriques ont donc des conséquences pratiques dans les psychothérapies et dans les psychanalyses. Je considère que tout être humain dispose d’un « potentiel hallucinatoire » toujours là -souvent fourvoyé dans des phénomènes psychopathologiques- qui doit être accueilli, transformé et réorganisé par le travail analytique selon un processus qui est propre à chaque patient. C’est là un travail de fond qui ne peut pas se décrire en quelques mots d’introduction. Par contre il est facile de donner un exemple de moment hallucinatoire « spectaculaire » qui serait en quelque sorte la « preuve par neuf » de ce travail de fond.

Là encore, pour des raisons de confidentialité, je vais tracer une « silhouette » empruntant à plusieurs de mes patients. Silhouette opposée au patient Progrédience et que je vais nommer le patient Régrédience que je situe au chiasme « Hystérie-état limite ». Je vais évoquer une situation de crise en début d’analyse qui trouve une issue grâce à l’hallucinatoire de transfert. Le patient Régrédience allongée sur le divan donne des signes de grand désarroi, par exemple il se retourne pour me voir et pleure, ou encore il se lève du divan pour s’y asseoir ou pour régler mon double rideau, jusqu’au moment où je vais lui dire quelque chose. En entendant mon intervention Régrédience s’exclame : «Le timbre de votre voix me fait jubiler, j’ai l’impression d’entendre la voix grave de mon père ! ». À partir de là, le transfert paternel s’installe, Régrédience a éprouvé un sentiment de continuité entre la perception de ma voix, et sa représentation interne de la voix de son père. Cette perception à fort quantum hallucinatoire est jubilatoire : c’est une tentative de réalisation hallucinatoire du désir de la présence d’un père qui a été trop absent dans sa vie. A l’acmé de la satisfaction hallucinatoire positive « jubilatoire », le signe de l’hallucinatoire positif s’est inversé chez l’analysant, il a constitué un écran hallucinatoire négatif contenant pour ses pensées : il « m’oublie ». Il y a hallucination négative de l’analyste sur le modèle de l’hallucination négative de la mère selon Green. Désormais le patient Régrédience peut rester allongée tranquillement sur le divan sans me voir et verbaliser sans angoisse ses pensées. Sa « parole couchée » dans le mouvement régrédient est devenu supportable. Son potentiel hallucinatoire a commencé d’être accueilli et contenu dans un processus, son potentiel hallucinatoire est en train de devenir un « hallucinatoire de transfert » travaillable dans l’analyse.

Notons l’affect d’élation, d’émerveillement, de ravissement, ici de « jubilation » qui marque la présence de l’hallucinatoire de transfert. Chez Régrédience, au contraire de Progrédience, l’éprouvé de continuité infans-mère, patient-analyste sujet-objet perception-représentation est immédiatement subjectivant. Je vous rappelle que la jubilation c’est l’affect de « l’assomption du Je » dans le stade du miroir selon Lacan ! Régrédience a vécu et conservé en lui des éprouvés d’hystérie primaire dans les échanges avec sa mère, Progrédience fort peu. Chez Progrédience toute cette dimension vitale de l’hystérie primaire est à retrouver-recréer à partir de ses traces : il est donc bien évident que le processus analytique et notamment dans ses rapports à l’hallucinatoire ne peut pas être le même chez ces deux types de patients. Il n’y pas de processus type: l’ajustement du cadre est parfois nécessaire mais trouve très vite ses limites, mais l’ajustement psychique de l’analyste, lui, est potentiellement infini. Cet ajustement suppose que nous acceptions de nous laisser modifier de l’intérieur par notre patient pour l’accueillir pleinement en nous: la psychanalyse, je le dis et je le répète, est une colossale épreuve d’altérité. Ceci aboutit à une recherche constante et à tâton d’un processuel co-créé avec le patient : ça n’est pas l’exception, c’est la règle.

La théorie de l’hallucinatoire de transfert que je propose permet donc d’articuler avec rigueur l’intrapsychique propre au patient, à l’intersubjectif entre l’analysant et l’analyste.

Vous voyez que la notion d’hallucinatoire de transfert prolonge et déborde la question de la régrédience et ouvre un champ de découverte passionnant qui laisse entendre que l’outil psychanalytique n’a pas encore révélé toutes les richesses dont il est capable.

Bien évidemment, l’hallucinatoire, n’est pas pour autant une baguette magique thérapeutique, il nécessite un travail du négatif spécifique difficile (dans les cas de traumas le passage par une névrose traumatique de transfert) que je ne puis évoquer ici. En outre, c’est bien entendu une notion qui vient prendre sa place au sein du vaste corpus analytique classique que la Société Psychanalytique de Paris est en charge de transmettre lors des Cursus analytiques. Cela va sans dire, mais c’est encore mieux en le disant !

[1] Guy Lavallée : « L’enveloppe visuelle du moi, perception et hallucinatoire ». Dunod 1999.

[2] Ces moments ne sont pas rares. Par exemple, T. Bokanowski dans son « rapport » au congrès des psychanalystes de langue française à Milan en 1994 sur le processus analytique, en donne un fragment clinique. Bokanowski dit quelque chose et le patient répond: « j’y pensais à l’instant !».

 

Conférence d’introduction à la Psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent du 8 décembre 2004
D. Donabedian
La source et le puits sans fond

La métaphore de la source et du puits sans fond repose sur l’expression de la vie pulsionnelle et sur celle de l’excitation non liable.

Le destin de la pulsion outre la satisfaction et le modèle de la fixation-régression est largement évoqué dans l’œuvre de Freud mais aussi dans son devenir inachevé, inhibé, refoulé et répété.

Quel est le destin de l’excitation ? La voie de la décharge dans le comportement et dans le soma constitue des modalités habituelles et l’approche psychosomatique a beaucoup contribué à la conception économique.

Notre propos s’étayera sur trois points de discussion théorique. Nous vous proposons d’étudier en premier la notion de régression et de dépendance à partir du concept de pulsion et d’excitation.

Nous aborderons aussi le concept « du néo-besoin » que M. FAIN et D. BRAUSCHWEIG ont largement évoqué dans « La nuit, le jour[1] ».

Dans un deuxième chapitre, l’analyse du narcissisme et la notion de dépendance à l’objet-d’amour retiendra notre intérêt, à partir de l’étude du texte de Freud dans « Pour introduire le narcissisme ».

Enfin, il nous a semblé important de reprendre l’analyse de la notion de traumatisme et de la tentative du Moi à faire advenir un affect puis une représentation mentale à partir de l’étude des textes de Freud sur la compulsion de répétition.

Le non-destin de la pulsion se pose là où précisément la névrose traumatique échoue et que le Moi du sujet est immergé par le trauma.

I

Dans les Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité (1905 revu en 1915-1923), Freud a un passage très riche à propos des investissements des zones érogènes et essentiellement celui de la succion à partir de sa conception théorique de l’étayage.

Nous le citons « mais bientôt le besoin de répéter la satisfaction sexuelle se séparera du besoin de nutrition… » ceci se situe au moment de l’apparition de la dentition.

Nous sommes dans un processus pulsionnel où la source érogène orale est à son acmé. Et le puits sans fond ! Alors. Un peu plus loin, Freud a une formule elliptique et intuitive selon lui. Il parvient à définir l’accession à l’auto érotisme lorsque le nourrisson suçote ses propres lèvres ( s’agirait-il du narcissisme insuffisamment érotique ?) d’où le recours aux lèvres d’une autre personne, il a cette formule (p. 75) « dommage que je ne puisse me donner un baiser » pourrait-on lui faire dire.

C’est l’évocation du concept d’auto-érotisme à propos de la succion des lèvres et celui de l’insuffisance de ce même autoérotisme qui amène Freud à ouvrir quasi incidemment une autre question (p. 75) « Tous les enfants ne suçotent pas, il est à supposer que c’est le propre de ceux chez lesquels la sensibilité érogène de la zone labiale est congénitalement fort développée. Si cette sensibilité érogène persiste, l’enfant sera plus tard un amateur de baisers, recherchera les baisers pervers, et devenu homme il sera prédisposé à être buveur et fumeur ».

Mais s’il y a refoulement, il éprouvera le dégoût des aliments et il sera sujet à des vomissements hystériques.

Il est toujours question de la pulsion mais d’une certaine qualité, (à partir de son exemple de la succion) qui ne trouve qu’un exutoire dans la satisfaction, de type perverse, ou répétitive, sans processus représentationnel.

Ne peut-on pas alors trouver un pont épistémologique avec le concept de dépendance de la source pulsionnelle et de l’autoérotisme (le buveur, le fumeur) ?

Le processus de dépendance tient à l’exécution de la pulsion, son versant moteur et la difficulté à un autre devenir dans l’appareil psychique ; ceci la réfère plus à un processus d’excitation sexuelle quant à sa dimension hystérique, comme Freud a le souci de le préciser « Mais s’il y a refoulement il éprouvera le dégoût des aliments et sera sujet à des vomissements hystériques ».

La chaîne d’innervation libidinale est ainsi rétablie dans le processus hystérique.

Lorsque Freud insiste sur l’aspect congénitale de la sensibilité érogène (1905) il est au cœur de la fixation au trama (1905), il l’est encore plus lorsqu’il évoque la prédisposition à être buveur ou fumeur !

Quelle anticipation génitale de la dépendance, addictive du sujet à la source pulsionnelle, intarissable, on retrouve ainsi le puits sans fond.

Mais Freud se réfère à la congénitalité ce que M. Soulé va reprendre en termes de fixations intra-fœtale.

La référence à l’appareil psychique que Freud fera plus tard, à propos du refoulement originaire, enrichit et complexifie la notion de fixation ou de congénitalité.

M. Fain et D. Brauschweig ont largement inspiré notre précédent propos à travers le concept de « néo-besoin » (La nuit, le jour).

L’insatisfaction (ou le déplaisir chez Freud) peut faire l’objet d’une liaison grâce au retour du besoin sur une image mnésique qu’elle a été satisfaisante.

La trace mnésique s’édifie à partir de la satisfaction maternelle, c’est leur définition du narcissisme primitivement secondaire : « abandonné à lui-même, le sujet ne pourrait que s’épuiser en tentatives vouées à l’échec de trouver des éléments particuliers susceptibles de tracer une voie spécifique de décharge à une excitation excessive », il est inséparable de l’instinct maternel.

Y a t-il un lien avec la notion freudienne de congénitalité ,

Quel lien avec la notion de dépendance, qu’est notre propos, nous l’édifions (ce lien) à partir de l’expérience d’insatisfaction qui n’a pas de devenir psychique sous forme de trace mnésique mais qui porte néanmoins un quantum d’excitation qui ne cherche qu’à se décharger (dans le comportement ou dans le soma).

Mais selon M. FAIN et D. BRAUSCHWEIG, la mère est porteuse d’un double message, celui de l’angoisse de castration et celui de la désexualisation de l’enfant.

La mère cherche à réduire l’état de détresse mais elle reste néanmoins femelle (cit.).

Ils évoquent ainsi la toxicomanie au tabac « le tabac est à la source d’une toxicomanie qui n’altère qu’un soma personnel tout en favorisant la vie sociale » .

Pour ces auteurs, « on parle d’érotisme oral » à propos de cette toxicomanie, il s’agirait alors d’une espèce de perversion à la fonction respiratoire, fumer, répète en fait, à travers un besoin crée de toutes pièces, une expérience de satisfaction et ne suit pas le traçage (p.263) spécifique de la voie érotique (zone orale).

La notion de dépendance apparaît au grand jour chez M. Fain et D. Brauschweig, ils le situent au niveau du narcissisme primitivement secondaire en liaison à l’instinct maternel et ils donnent l’exemple des besoins vitaux qui impliquent la dépendance à l’objet réel amour, animal ou inanimé (chose substance).

Ils estiment, à partir de la prégénnitalité que les pulsions partielles sont des néo-besoins et qu’ils ne concernent pas à proprement parlé des mouvements érotiques.

Définition du néo-besoin (p.264), ils donnent l’exemple du sein : la mère interprète tout déplaisir comme une carence du sein (exemple otites douloureuses) et le vœu d’apaisement (cf. mère calmante de l’excitation) est au premier plan.

Quel est ce néo-besoin : il hérite de cette expérience de déplaisir et le néo-besoin consiste alors de placer une sucette de façon continue avec le message maternel « tu pourras le faire plus tard… » (confiserie, tabac) ce qui deviendra la dépendance à l’objet.

En réalité, il s’agit plus simplement du court circuit de l’investissement érotique (la fonction hallucinatoire, le masochisme érogène primaire, la satisfaction du désir…) avec la mise en place du néo-besoin en lien et place de la carence et de la promesse ultérieure.

L’attente différée de la satisfaction puis la satisfaction elle même sont envahies par la nécessaire mise en place du néo-besoin qui suit le traçage non pas mnésique mais excitatoire de la pulsion dans un registre quasi traumatique.

Le néo-besoin (manger, obésité, tabac, fumer…boire…) sont des tentatives de satisfaction érotique, elles utilisent la zone érogène orale, mais elles ne débouchent pas sur une satisfaction.

Elles rappellent le message maternel, et, elles ancrent l’objet mère comme un modèle indispensable non pas de la satisfaction pulsionnelle mais de la promesse de la satisfaction pulsionnelle, la jouissance est toujours plus tard (deuxième temps de la sexualité).

Ne retrouvons nous pas la formule de Freud « dommage que je ne puisse pas sucer mes lèvres » qu’il situe au niveau auto-érotique, mais l’addiction (obésité, alcoolisme, tabac) peuvent constituer autant de modalités liés à des néo-besoins, c’est à dire d’un processus de désexualisation avec une recherche de suppression de toute excitation.

Le néo-besoin (cf. l’automatisme de répétition…le traumatisme…) comme toute expérience d’insatisfaction est vouée à la répétition et il est à l’origine de bon nombre de comportement.

C’est l’exemple du maintien abusif du nourrisson au sein empêchant la latence et l’auto érotisme).

Les traces mnésiques ne sont pas réactivées lors de la mise en place des néo-besoins (la satisfaction érotique).

II

Le deuxième point concerne l’approche du narcissisme et l’amour de l’objet.

C’est dans « Pour introduire le narcissisme[2] » (1915) que Freud va fonder l’existence de la dualité pulsionnelle : pulsions du Moi et pulsions sexuelles à partir de l’étude des névroses de transfert.

L’objet d’étude du narcissisme va entre autre reposer sur l’étude de la maladie organique, l’hypocondrie et la vie amoureuse des deux sexes.

C’est à propos de l’étude sur l’hypocondrie que Freud évoque la qualité d’érogénéité de tout organe et non pas seulement à propos des zones érogènes.

«c’est une activité qui consiste à envoyer dans la vie psychique des excitations qui l’excitent sexuellement…nous pouvons nous décider à tenir l’érogénéité pour une propriété générale de tous les organes… ».

Freud décrit plus loin le phénomène de stase de la libido (ou fixation).

« De plus, c’est une idée qui nous est déjà familière que le mécanisme d’entrée dans la maladie et la formation de symptôme sans les névroses de transfert, le progrès de l’introversion à la régression est lié à une stase de la libido… » (p.91).

Mais la stase de libido dans le Moi est ressentie comme déplaisante avec une contrainte dit Freud de sortir des frontières du narcissisme et du placer la libido sur les objets (p.91) « un solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fin l’on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade et l’on doit tomber malade lorsqu’on ne peut aimer par suite de frustrations (refus de la satisfaction d’une revendication pulsionnelle p.91).

Freud aborde la vie amoureuse des êtres humains (p.93), en insistant sur la pulsion sexuelle qui s’étaye d’abord sur la satisfaction des pulsions du Moi dont elle ne se rendent indépendantes que plus tard, la mère ou son substitut est ainsi le premier objet sexuel.

Il rajoute, « des personnes comme les pervers et les homosexuels ne choisissent pas leur objet d’amour ultérieur sur le modèle de la mère mais sur celui de leur personne propre…ils se cherchent eux-mêmes comme objet d’amour, choix d’objet narcissique » (p.93).

Pour Freud, c’est le plus puissant motif qui vous contraint à l’hypothèse de narcissisme.

Le développement de l’étude sur le narcissisme conduit Freud à définir l’Idéal du Moi qui est « le substitut du narcissisme perdu de son enfance, en ce temps là il était son propre idéal » (p.98).

Freud a alors l’intuition géniale de trouver une « instance psychique particulière qui accomplit la tâche de veiller à ce que soit assurée la satisfaction narcissique provenant de l’Idéal du Moi actuel et la mesure à l’idéal » (p.99), il la nomme « conscience morale » qui émane de l’influence critique des parents, puis plus tard la critique de la société.

Enfin, Freud va définir la libido narcissique dont dépend l’estime de soi (dans les paraphrénies) et la libido d’objet (qui domine dans les névroses de transfert avec une baisse de l’estime de soi).

« La dépendance par rapport à l’objet (d’amour ) aimé a pour effet d’abaisser le sentiment d’estime de soi…l’amoureux est humble et soumis… » l’appauvrissement du Moi résulte du fait que les investissements libidinaux (d’objet) extraordinairement grands sont retirés du Moi (p .102).

Freud lie « le sentiment d’estime de soi avec l’érotisme, les investissements libidinaux d’objet » et ce n’est que le refoulement de la libido (p.103), tout investissement d’amour qui amoindri le moi, la satisfaction amoureuse est impossible.

C’est à la fin de son exposé que Freud a cette formule intéressante pour notre sujet à propos du névrosé qui a des investissements d’objets excessifs et qui s’appauvrit dans le Moi, et il est hors d’état d’accomplir son Idéal du Moi.

Sa propre guérison réside dans le choix d’un Idéal sexuel portant des perfectives qu’il ne peut atteindre…il décrit ainsi « une dépendance accablante envers ce sauveur… » (p.105).

III

Le troisième point de discussion théorique est repris dans l’étude des Essais de Psychanalyse lorsque Freud met en place sa deuxième théorie des pulsions et les instances psychiques du Moi, du psyché et du Surmoi (en 1920).

Il ne s’agit pas de faire une exégèse freudienne et encore moins une maïeutique, mais Freud ouvre constamment des voies nouvelles. Encore une fois, son travail va beaucoup contribuer à élaborer notre point de vue sur la régression et la dépendance ou pour reprendre notre métaphore de la source et du puits sans fond.

Cette fois-ci, le concept de compulsion à la répétition va étayer notre propos au moment où la dualité pulsionnelle, pulsions de vie/ pulsions de mort est mise à jour.

La compulsion à la répétition est un concept issu de l’analyse des mécanismes de défense du Moi contre les excitations extérieures et l’échec de ceux-ci. Cette tendance à la répétition est largement commentée à partir de la clinique de la névrose traumatique.

C’est la métaphore de la boule protoplasmique où la couche corticale amortie l’excitation, d’origine externe, et permet à une partie de l’énergie d’atteindre les couches les plus profondes.

En annexe de notre sujet, Freud décrit le mouvement des excitations internes qui perturbent le Moi (principe plaisir, déplaisir) qu’utilise le même système de protection « comme si elles étaient extérieures », c’est l’explication de la projection.

Freud avance dans la définition de ces excitations qui rompent la barrière de protection ils les appellent traumatiques. Le principe de plaisir est ainsi lui-même attaqué du fait de l’envahissement de l’appareil psychique.

Dès lors, l’organisme va essayer d’immobiliser ces excitations puis les décharger.

Les rêves du névrosé traumatique ne correspondent pas au but du rêveur névrosé, c’est à dire à la satisfaction hallucinatoire du désir, ils ont pour but de faire naître chez le sujet un état d’angoisse (Freud parle de signal alarme face aux dangers) qui lui permette d’échapper à l’emprise de l’excitation qu’il a subie et dont l’absence a été la cause de la névrose traumatique.

L’automatisme de répétition, le « for da » est une tentative de maîtrise d’une situation liée à l’angoisse (de séparation précoce de la mère) et cette tentative de reproduction est aussi au service du principe de plaisir.

Dans la névrose traumatique, la répétition du trauma s’impose au Moi qui va toujours tenter d’en rechercher l’angoisse pour pouvoir mieux s’en protéger secondairement.

Dans « Inhibition, Symptôme et Angoisse » (1926) Freud va développer l’hypothèse selon laquelle la compulsion de répétition est le type même de « résistance » propre à l’inconscient. L’étude de la névrose traumatique met en échec tout processus régressif pour s’aligner vers une recherche constante d’annulation de l’excitation à priori traumatique et secondairement traumatique, voire même dans la névrose actuelle (l’hypocondrie également).

Ce long exposé introductif ne doit pas nous éloigner de notre sujet sur la métaphore de la source et du puits sans fond.

La source, certes pulsionnelle, par contre est caractérisée par sa mobilité qui définit aussi la capacité régressive du Moi, le puits sans fond concerne essentiellement un état d’inassouvissement du Moi, non seulement par l’excès de charge d’excitation (interne ou externe), pulsionnelle, mais par la faiblesse de l’appareil psychique.

Il y aurait ainsi un état traumatique chronique d’incapacité à assumer un principe de constance et un état de décharge par excès d’excitation et par défaut de l’appareil psychique.

Nous allons ainsi détailler ces quelques considérations en recourant à des concepts freudiens, de la régression et de fixation/de la compulsion à la répétition/mais aussi à la capacité objectalisante du Moi.

La régression et la fixation ne peuvent se concevoir sans la notion d’investissement libidinal, objectal ou narcissique, elles (régression, fixation) constituent une des bases structurales de l’appareil psychique et une conception fondamentale de la psychonévrose.

Néanmoins, leur destin est marqué par les différents avatars défensifs du Moi et par les processus d’inhibition.

Nous retiendrons pour l’exemple l’inhibition de la pulsion quant à son but qui vient en amont des processus régressifs.

Le mouvement pulsionnel, dans le système régression-fixation préserve toujours l’objet, source de la pulsion et il aménage constamment un principe de plaisir pour le Moi qui fonctionne selon le principe plaisir-déplaisir.

D’autres systèmes économiques du Moi doivent être d’emblée précisés, en particulier, le processus masochique érogène primaire, qui fixe en grande partie le Moi dans sa capacité à assumer le manque la frustration.

En parallèle, le processus hallucinatoire, (à travers le concept de satisfaction hallucinatoire du plaisir) permet également au Moi de fonctionner dans une modalité du principe de plaisir/ déplaisir, parfois en amont des processus régressifs / fixation.

On notera néanmoins que la fonction onirique implique ipso facto une régression formelle (M. Fain, D. Brauschweig ont même évoqué dans « la nuit, le jour » la capacité de satisfaction hallucinatoire primaire…).

La compulsion à la répétition s’exprime lorsque le but de la pulsion n’est pas satisfait mais également dans le but de répéter une situation d’angoisse pour permettre au Moi de mieux lutter contre l’élément traumatique. On l’a vu précédemment à propos du concept de fixation au trauma et de l’incapacité du Moi à organiser un système de liaison lorsqu’il est envahit par le perceptif.

Une partie du Moi est alors dépendante, au plan économique et structural de cette effraction excitante.

Les barrières pare excitantes deviennent les seules défenses du Moi pour se préserver d’une éventuelle destruction.

Le destin pulsionnel du Moi n’est alors plus régi par une système de régression fixation qu’il soit édifié ou non, le Moi rentre dans un autre système régi par les processus d’excitation au sens large du terme, avec une nette référence à la notion de fixation au trauma expression à entendre comme une dépendance du Moi à l’égard du monde extérieur et intérieur.

L’expression puits sans fond prend tout son sens métaphorique puisque tous les processus représentationnels, symboliques et fantasmatiques sont marqués par un court circuit avec un frayage direct du pôle excitatoire (ou moteur) de la pulsion directement dans la vie consciente.

Par ailleurs, le puits sans fond constitue un état de dépendance du Moi, face à toute excitation avec une nécessité d’organiser un système d’écoulement dans la décharge, comportementale ou dans le soma.

Si la source pulsionnelle s’étaye sur le corps, toute l’excitation (interne, externe) ne peut se comprendre sans un processus de liaison primaire.

Le ça- Moi indifférencié du nourrisson reçoit ainsi sa qualification pulsionnelle à partir des projections maternelles et des premières expériences de satisfaction.

L’objet mère est une partie du Moi du bébé et la conception du narcissisme primitivement secondaire de M. Fain et D. Brauschweig est pertinente « le bébé ne s’organise qu’à partir de l’investissement maternel, le narcissisme primaire du bébé s’édifie à partir du cadre parental, maternel et paternel avec toute la complexité des investissements maternels (cf. censure de l’amante).

L’état de dépendance du nourrisson à l’égard de l’objet mère est alors en relation avec la problématique maternelle et nous devons tenir compte de la qualification pulsionnelle de la mère.

Lorsque Freud écrit dans les Trois Essais sur la sexualité infantile, à propos de l’auto-érotisme « dommage que je ne puisse pas sucer mes lèvres… » il nomme la primauté de l’objet – mère – étayée sur la fonction alimentaire.

On pourrait ainsi rajouter « heureusement au lieu de dommage » mais le dommage signe un autre processus : celui de masochisme érogène primaire, c’est notre hypothèse qui permet de développer l’auto-érotisme qui est alors secondaire.

L’étude du néo-besoin a beaucoup contribué à approfondir notre conception du lien entre objet-pulsion-excitation.

En guise de conclusion.

L’étude freudienne de l’excitation (du congénital) et de la pulsion nous ont amené à faire le lien entre la pulsion et la dépendance à l’objet (la mère) indispensable pour l’édification des auto érotismes mais aussi nécessaire au travail de la représentation du manque (la satisfaction hallucinatoire du désir), le masochisme érogène primaire avec un vrai travail de mise en latence, et de retenue.

Les trois concepts chers à M. Fain et D. Brauschweig sont largement compris dans les termes de dépendance et de néo-besoins. Ils portent sur le message maternel « tu le feras seul quand tu seras grand » en attendant c’est l’acte de fumer / boire/ manger par exemple qui renforcent le manque de la satisfaction et de l’auto érotisme en rendant le sujet dépendant de l’excitation du néo besoin.

La source pulsionnelle avec la trace mnésique, la mère et son message de castration de l’enfant, la censure de l’amante et de l’angoisse de castration du père, et la satisfaction du désir est largement organisée au plan des auto érotismes et de l’édificateur de l’appareil psychique.

Le puits sans fond avec la dépendance à l’objet mais surtout avec la notion de néo-besoin reflète entièrement le processus (de l’ addiction à l’agent calmant de l’excitation) chaque fois que la mère n’a pas pu qualifier érotiquement la source du plaisir.

Elle nomme la retenue et le message « tu le feras quand tu seras plus grand » mais elle ne procure pas les conditions de la satisfaction de la source pulsionnelle, d’où la nécessité de répéter chaque fois la source d’excitation (fumer, boire, manger) qui mènerait à l’autoérotisme mais qui s’arrête à la porte de la satisfaction du désir en ravivant l’excitation sans l’apaisement liée à cette satisfaction.

La conception de l’économie psychosomatique du Moi s’étaye ainsi sur la nécessité de l’étayage maternel primaire et de l’objectalisation précoce de la source pulsionnelle dans un premier temps définie par Freud et très enrichie par A. GREEN, et de la désexualisation dans un deuxième temps édifiée par le Moi du sujet par un travail de son appareil psychique.

[1]
BRAUNSCHWEIG DEMAY, Denise ; FAIN, Michel
La nuit, le jour : essai psychanalytique sur le fonctionnement mental
Paris, Presses Universitaires de France 1975, 302 p.

[2]
FREUD, Sigmund ; LAPLANCHE, Jean (trad.) (1914c)
Pour introduire le narcissisme
 in Oeuvres complètes : t.12 : 1913-1914
Paris, Presses Universitaires de France 2005, pp. 213-245

 

Conférence d’introduction à la Psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent du 13 octobre 2004
Michel Ody
Entre régression et repli ; à propos des tensions entre narcissisme et pulsions chez l’enfant (et l’adulte).

Précisions théoriques

Beaucoup de congrès, colloques, articles ont été consacrés à la régression. Pour ce qui me concerne, dans les deux dernières décennies, j’ai participé à trois colloques sur ce sujet. Lorsque la quatrième occurrence s’est présentée, je me suis évidemment demandé ce que je pourrai bien avoir de plus à dire, sauf à vous servir, modernité aidant, une variation en « copier-coller ». La tentation a tourné court devant l’envahissement quelque peu dépressif d’une perspective par trop marquée de répétition. Le thème de cette année qui met l’accent sur les rapports entre régression et dépendance va en fait me permettre de préciser, et, je l’espère, prolonger certaines de mes réflexions antérieures.

Dans les derniers développements concernant la question de la régression, j’avais été assez animé par un problème assez contemporain pour l’histoire récente de la psychanalyse, à savoir que devant l’infiltration qu’avaient par moments pu opérer dans la psychanalyse les disciplines systémiques, comportementalistes, et plus récemment les neurosciences, le concept de pulsion était minimisé, voire évacué, et corrélativement la place de la sexualité en psychanalyse passait au second plan. Le courant appelé inter- subjectiviste en psychanalyse, et qui nous vient des Etats-Unis, participe de cette orientation, avec le risque complémentaire de faire disparaîtrel’intrapsychique au profit de cet intersubjectif et de ses interactions. Or, dans cet intrapsychique, rappelons que chez Freud, régression et pulsion sexuelle sont indissociables.

Si je précise pulsion sexuelle, c’est bien parce que, avant l’existence même des disciplines que j’ai évoquées, le mouvement kleinien en psychanalyse avait mis l’accent sur la pulsion d’agression comme déterminante et majeure dans la dynamique de la régression. Les débats lors des fameuses Controverses en Angleterre durant la seconde guerre mondiale ont été à la hauteur des enjeux entre kleiniens et ceux s’appuyant sur le fait que même après l’introduction de la pulsion de mort en 1920, Freud n’avait jamais changé de point de vue sur la nécessaire articulation régression/ pulsion sexuelle.

Il est ici utile de rappeler quelques données de base. Tout d’abord rappelons la définition connue et centrale que donnait Freud en 1915 du concept de pulsion dans Pulsions et destin des pulsions, définition qui me paraît rester tout à fait actuelle: «le concept de pulsion nous apparaît comme un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme mesure de l’exigence de travail qui est imposé au psychique en conséquence de sa liaison au corporel. » Chaque terme compte dans cette définition, laquelle ne préjuge en rien de la complexification de la théorie par la suite, en particulier avec l’introduction de la pulsion de mort en 1920, comme celle de la seconde topique en 1923.

Ensuite, pour la régression, deux citations de Freud viennent toujours en tête. Celle de « L’introduction… » en 1917, où Freud écrit que : « le refoulement est une notion topique et dynamique… » – j’ajoute: donc métapsychologique – « la régression est une notion purement descriptive ». C’est bien pour cette raison, relevée par Freud, que la régression doit être qualifiée. C’est d’ailleurs ce qu’il nous indique en la qualifiant selon les trois coordonnées de la métapsychologie, ainsi qu’il l’écrit par exemple dans L’Interprétation des rêves.

Rappelons ici que la régression peut être topique, le modèle typique étant ce qui se produit dans le rêve, où «la représentation retourne à l’image sensorielle d’où elle est sortie un jour ». C’est ce que Freud appelle caractère régrédient du rêve. Notons que ce caractère régrédient du rêve est celui qui est sur lequel des auteurs comme M.Fain, puis C. et S.Botella, ont particulièrement insisté, avec l’extension de ce modèle dans la dynamique de la séance d’analyse. Ajoutons que la régression topique est aussi impliquée dans le passage du conscient à l’inconscient, ou encore du psychique à la conversion.

La régression peut être formelle, c’est à dire lorsque « des modes primitifs d’expression et de figuration remplacent les modes habituels ». Ceci annonce la place de la figurabilité dans la cure.

Troisième qualification de la régression, celle temporelle, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de la « reprise de formations psychiques antérieures », ce qui concerne aussi bien – je le souligne – le rapport à l’objet, que le « stade » libidinal, que l’évolution du moi.

Comme Freud le remarquait ces trois régressions n’en font qu’une seule. Lorsqu’on parcourt son œuvre, il est assez aisé de constater que Freud inscrit la notion de régression dans la plupart des registres de la psychopathologie, psychose et mélancolie comprises.

En tous les cas, rien qu’à ce rappel freudien, on peut constater que nous ne sommes pas exactement au niveau des facilités de « descriptions» seulement phénoménologiques, lesquelles sont d’ailleurs porteuses d’un risque de réduction idéologique et normative. Confère la formule banale « il (elle) régresse ».

Je n’irai pas plus loin quant à ces rappels chez Freud, si ce n’est pour ne pas oublier la question du masochisme, tout particulièrement dans le texte de 1919, Un enfant est battu, où la formulation « je suis battu (e) par le père », lorsqu’elle est constituée, « n’est plus seulement la punition pour la relation génitale prohibée, mais le substitut régressif de celle-ci ». Le texte de 1924, Problème économique du masochisme, qui tient compte de l’introduction de l’instinct de mort quatre ans plus tôt, tient non moins compte de la place de la coexcitation sexuelle dans cette problématique. Ajoutons enfin que lorsqu’on parle de régression, deux autres notions complémentaires sont sollicitées, celle de fixation et celle de progression, le problème étant, en chaque situation, d’apprécier ce qui revient à chacun de ces termes.

Si j’ai tenu à m’attarder quelque peu à ces rappels chez Freud, c’est qu’ils me paraissent nécessaires avant d’entrer plus précisément dans la question régression/dépendance.

Cette question, comme bien d’autres d’ailleurs, est indissociable de la psychanalyse contemporaine, laquelle depuis plusieurs décennies est tournée vers ce qu’on appelle « les cas difficiles ». Cela concerne l’analyse des patients border line, ou tout travail psychanalytique, depuis la consultation thérapeutique psychanalytique jusqu’au travail institutionnel, en passant par celui en face à face, quel que soit le nombre de séances hebdomadaire, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents, ou d’adultes. Le constat de cette évolution dans l’histoire de la psychanalyse ne signifie en rien que les patients du temps de Freud étaient des « cas faciles ». Il suffit de lire Dora ou L’Homme aux loups pour s’en convaincre. Je me suis exprimé récemment, et dans cette direction, sur le concept de névrose infantile éminemment complexifié actuellement. Il s’agit généralement beaucoup plus, dans cette évolution, du travail d’extension et d’approfondissement de la discipline tant dans ses aspects théoriques que pratiques, tout en tenant compte de l’évolution culturelle, y compris dans ses aspects caractérologiques, ainsi, et en contre-point, que des invariants et universaux du psychisme.

Il n’est pas très étonnant, dès lors, qu’une fois suffisamment établi le corpus nécessaire à l’ensemble des névroses, que les psychanalyses – comme l’histoire de la discipline l’indique – se soient de plus en plus tournés vers les dits « cas difficiles ». Parallèlement, la dynamique contre-transférentielle devint de plus en plus impliquée dans ces situations, contre-transfert, précisons-le, qui ne pouvait plus être limité à la question, devenue classique depuis Lacan, du désir de l’analyste. Et, pour rester dans ce vocabulaire toute la question devint, comme je l’ai évoqué en une autre occurrence : où placer, dans ces cas, le curseur entre ce qui ressortit au désir et ce qui ressortit au besoin ?

On a reproché à Freud un certain solipsisme. J’ai toujours pensé que, chaque chose ayant son temps, Freud a eu d’abord à être solipsiste pour établir une théorie de la genèse , de l’organisation et du fonctionnement de l’appareil psychique, y compris dans ses différentes expressions psychopathologiques. En outre, à l’intérieur de l’ensemble considérable de son œuvre, il a ouvert suffisamment de pistes pour qu’en 2004, les analystes les plus éminents y trouvent toujours, dans leurs relectures des éléments de réflexion qui ont des résonances contemporaines, y compris pour ce qui ouvre aux inter-investissements entre soi et l’autre.

Mélanie Klein, comme on le sait, quels qu’aient été ses apports à la psychanalyse, y compris pour les cas difficiles, jusqu’aux problématiques psychotiques, n’a pas particulièrement porté l’accent sur l’environnement du sujet ou du pré-sujet, en regard de la forme des conflits internes les plus archaïques.

C’est donc principalement avec D.W.Winnicott que l’ouverture à l’autre s’opère, et tout particulièrement dans ce qui s’y exprime dans la cure au point de vue transféro/contre-transférentiel. C’est pour notre sujet l’auteur auquel je vais délibérément me limiter. Il est cependant au cœur de notre sujet, lequel reste tout à fait actuel. Pour ce qui nous occupe ici, Winnicott va porter son attention sur ce qu’en termes freudiens on appellerait lesfailles du narcissisme –rappelons au passage que Winnicott parle essentiellement en terme de self – Ces failles narcissiques obèrent la possibilité d’une expression, je dirais, « suffisamment bonne » – pour paraphraser l’auteur – des mouvements pulsionnels. Ces mouvements mettent en fait en danger le narcissisme du sujet. C’est bien ce qui au long de l’œuvre de Winnicott – et dès la fin des années 40 – va le conduire progressivement à repérer, y compris chez des sujets chez lesquels le fonctionnement névrotique paraît dominer, à repérer les témoins d’un en-deçà-névrotique, déterminant par exemple des analyses interminables, et/ou répétées et insatisfaisantes. Ce repérage ne saurait se faire justement qu’à travers ce qui advient au niveau du contre-transfert de l’analyste.

Pour ce qui concerne l’enfant, je rappelle la lecture de Winnicott au Congrès d’Amsterdam de 1965 concernant le cas historique de Frankie, analysé à la fin des années 40 par B.Bornstein et réanalysé adulte par S.Ritvo. Le cas de Frankie illustre ainsi tout à fait ce qui malgré un travail analytique incontestable en deux temps, perdurait en même temps comme témoin d’un dysfonctionnement narcissique, lui-même lié à un dysfonctionnement de l’environnement familial dès l’origine . J’ai repris d’ailleurs moi-même ce cas comme une des illustrations de la question que j’ai intitulée « La névrose de l’enfant existe-t-elle ? »[1] C’est ce que j’évoquais plus haut à propos de la névrose infantile réinterrogée.

C’est bien pour atteindre le cœur du dysfonctionnement narcissique du sujet que Winnicott dès son article de 1954[2] sur la régression dans la situation analytique va articuler celle-ci à la dépendance au sens où il s’agit pour le sujet de vivre dans le transfert une régression à la dépendance. Or, cette dépendance, c’est justement celle que ce sujet n’a pu vivre de façon fiable, pour X raisons concernant l’environnement familial. Il faut rappeler que Winnicott différencie trois degrés de dépendance :

  • celui qui va vers l’indépendance, où le bébé trouve des moyens de se débrouiller sans que sa mère soit effectivement présente. Il a acquis l’intégration d’un environnement fiable. Dans la cure ultérieure éventuelle on se trouvera devant des patients de structure névrotique.
  • celui de dépendance relative, où le nourrisson peut avoir conscience qu’il a besoin des soins maternels et Winnicott ajoute qu’il peut les associer de plus en plus à ses propres pulsions. Ceci, plus tard, se répètera dans la cure, et c’est là que se place la dynamique de « l’utilisation de l’objet » et de celle, complémentaire, de la « survie » de l’analyste
  • celui de dépendance absolue, où le bébé ne différencie pas ce qui vient de lui de ce qui vient de l’autre, principalement sa mère. Les défaillances sérieuses de l’environnement à cette période sont source, pour l’auteur, de futurs états border-line, schizoïdes etc…Ici le travail analytique interprétatif habituel doit être suspendu sine die, au profit principalement de celui de holding.

On saisit donc que la régression à la dépendance dans le sens que lui donne Winnicott est une régression qui concerne avant tout le moi, en topique freudienne, une de celles que Freud avait envisagées ainsi que nous l’avons noté. On pourrait d’ailleurs dire que cette régression du moi est la condition d’une retrouvaille du « vrai self » en terminologie winnicottienne, c’est à dire au sens où le sujet se sent réel. À lire la gradation de l’auteur, on se rend compte que plus on avance vers la dépendance absolue moins on doit, si je puis dire, toucher aux pulsions. C’est d’ailleurs ce qui fera dire à Winnicott dans « Jeu et réalité » : « les pulsions constituent la plus grande menace pour le jeu et pour le moi »[3].

Au point où nous en sommes de notre développement, nous nous trouvons donc devant deux sortes de régressions, celle pulsionnelle et celle à la dépendance. C’est, pour mon compte retrouver une certaine dialectique narcissisme/érotisme, les pulsions d’agression, jusqu’à leur expression destructrice s’extériorisant – où se tournant, voire retournant contre soi – à la mesure grandissante et historisantes des tensions entre narcissisme et érotisme.Toujours est-il que Winnicott, comme il l’écrivait par exemple à Enid Balint le 22 mars 1956[4] évitait de mélanger régression à la dépendance et celle en termes de stades pulsionnels. Plus précisément encore, il ajoutait qu’il voulait « la détacher complètement - la régression à la dépendance - des stades et du développement pulsionnels et donc la mettre en rapport avec la fonction de relation du moi, quiprécède[5] l’expérience pulsionnelle reconnue en tant que telle ». On ne peut être plus clair.

À une époque[6], j’avais critiqué cette vision de Winnicott comme trop dichotomique , puisqu’il en arrivait au contenu de la citation évoqué précédemment : « les pulsions constituent la plus grande menace pour le jeu et pour le moi ». Or, comme je le soulignais d’ailleurs, cela ne l’empêchait pas d’écrire qu’une bonne fessée pouvait faire cesser une excitation, ce qui était une façon de retrouver Freud, si je puis dire, par les mouvements pulsionnels masochiques, modalité possible de réintrication pulsionnelle. Autrement dit sortez les pulsions par la porte, elles rentreront par la fenêtre. Laquelle me direz-vous ? Réponse :celle del’environnement parental, que ce soit sur le mode direct, contre-investi , projeté ou dénié. C’est bien d’ailleurs, pour ce qui me concerne, que les travaux de D.Braunschweig et M.Fain m’avaient particulièrement intéressés, pour – et schématiquement, certes – une fois l’étape majeure winnicotienne franchie – se tourner vers la complexité des inter-investissements parents-enfants et leurs modalités triangulaires, la triangulation et ses avatars étant de toutes manières aux fondements.

La question de l’utilisation de l’objet dans la dynamique transféro/contre-transférentielle peut être aussi examinée sous l’angle de la dialectique narcissisme/pulsions. Certes l’analyste doit survivre aux attaques, mises à l’épreuve etc…qui font pour la première fois vivre au patient une fiabilité au long cours, jusqu’à la non-destructivité de l’objet –analyste. Ceci précisé, le travail sur le contre-transfert n’est pas rien. C’est non seulement lutter contre la souffrance, les blessures narcissiques – les patients sentent très bien où « çà fait mal » – mais c’est aussi prendre conscience de son propre sado-masochisme, donc, une fois encore de ses pulsions. Nous sommes en situation où la question narcissique est majeure. En métapsychologie freudienne, il n’étonnera guère qu’aient, dans la cure, à se constituer les figures du double retournement pulsionnel entre patient et analyste, double retournement mis en avant par Freud en tant qu’un des destins de pulsions dans son écrit de 1915[7], destin narcissique justement, comme il le qualifiait lui-même. Au passage, nous sommes au cœur ici de l’articulation narcissisme pulsion. On peut même ajouter que la cure ici offre la possibilité de la transformation de la haine en sadisme par sexualisation, ce qui n’est peut-être pas sans incidence par rapport au « destin » de la haine dans le contre-transfert[8] particulièrement étudié par Winnicott.

Quelques mots concernant cet autre terme employé par Winnicott, c’est à dire celui de repli ou retrait. Certains passages de ses textes pouvaient faire penser que le repli concernait en fait ce que j’ai décrit précédemment comme la régression à la dépendance. De fait, il paraît plus heuristique, et plus cohérent sur le plan métapsychologique, où là il y a complémentarité entre Freud et Winnicott, de parler de deux modalités de régression -donc pulsionnelle et narcissique – lesquelles ne sont pas, comme on l’a vu, et sous condition d’introduire la pulsionnalité de l’environnement, ne sont pas nécessairement dans un rapport d’exclusion. Ceci ne signifie pas pour autant que dans la séance il faille se précipiter sur l’interprétation pulsionnelle, mais la potentialité de celle-ci entre au moins dans la dynamique représentationnelle de l’analyste, condition de toute interprétabilité à venir.Une note sur repli et régression[9] marque ici bien la différence entre les deux : « Cliniquement - écrit l’auteur - les deux états sont pour ainsi dire identiques. On verra cependant que la différence est très grande. Dans la régression, il y a dépendance ; dans le repli, il y a une indépendance pathologique. ». Autrement dit, pour prendre un exemple, il y a façon et façon de se mettre sous une couverture en séance en même temps que la tête entre des oreillers : soit cet acte s’inscrit dans un mouvement de régression enfin possible par la certitude cette fois acquise de la fiabilité du cadre et de la personne de l’analyste dans ce cadre,soit cet acte s’inscrit dans un mouvement d’hostilité, en tous cas de très grande ambivalence. Bien entendu les deux phases, compulsion de répétition aidant, peuvent alterner jusqu’à ce que progressivement le travail analytique, disons plus classique, puisse prendre sa place.

Enfin j’aimerais ajouter une chose à la question du « danger pulsionnel » au sens de Winnicott. Je suis tout à fait d’accord qu’il ne sert à rien d’interpréter un mouvement pulsionnel, a fortiori dans le transfert, alors que l’état du narcissisme ne le permet pas. En ce sens on peut retrouver Winnicott sur le temps de holding d’abord nécessaire. J’ajouterai le holding pour l’associativité, au sens où, dans ces situations, nous ne sommes pas proches du modèle de l’association libre. En termes freudiens, on travaille au niveau du pare-excitation et des contre-investissements. C’est particulièrement évident dans le travail analytique avec l’enfant. Et, comme on le sait, il y a toujours l’enfant dans l’adulte… Mais, ainsi que je le disais plus haut, la question se posera nécessairement de temps en temps de définir la place du curseur entre ce qui ressortit au besoin ou au désir, pour reprendre les deux termes que Winnicott a employé lui-même. Cependant, et d’une part, les deux peuvent faire chiasme au point d’étayage; d’autre part l’interprétation ne porte pas que sur les contenus inconscients, elle porte sur une certaine processualité soutenue par le préconscient siège des représentations de mots surinvestissant celles de choses, comme l’écrivait Freud ; ces termes « intermédiaires » du préconscient , écrivait-il aussi. Cette topique du préconscient, à mon avis, a donc une fonction de médiation entre narcissisme et pulsionnalité, le rôle de la symbolisation à ce niveau étant complémentaire. Dès lors, dans cette partie du travail, et sous les conditions que je viens d’évoquer, le curseur peut se déplacer plus vers la pulsionnalité.

[1] Ody M., in Revue française de psychanalyse, 2003,67,4,1333-1350.

[2] Winnicott D.W. (1954). Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation analytique, in De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris , Payot, 1969. Dans le même volume : Repli et régression (1954-55).

[3] Winnicott D.W. in Jeu et réalité. Paris, Gallimard, 1971, p.73.

[4] Winnicott D.W. Lettres vives. Paris, Gallimard, 1987, p.144.

[5] Je souligne.

[6] Ody M., À propos du jeu et des pulsions, in Les Textes du Centre Alfred Binet, 9, 1986,pp 35-43.

[7] Il s’agit du renversement dans son contraire et du retournement sur la personne propre.

Freud S. Pulsions et destins des pulsions, in Métapsychologie. Paris, Gallimard, 1968, p.25.

[8] Winnicott D.W., (1947) La haine dans le contre-transfert, in De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Payot, 1969.

[9] Winnicott D.W. (1965) Notes sur le repli et la régression, in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques. Paris, Gallimard, 1989.

 

Conférence Vulpian du 18 décembre 2003
Christian Seulin
Les altérations représentatives dans les États-Limites

L’objet de cette présentation est de mettre en lumière quelques aspects saillants des altérations des processus représentatifs dans les états dits limites.

La question de la représentation est ici entendue essentiellement sous l’angle des processus de représentation dont les altérations renvoient aux obstacles dans les phénomènes de liaison – déliaison – reliaison observés au cours du traitement.

Le champ des phénomènes représentatifs dans la psychanalyse est vaste et implique le devenir des représentants pulsionnels et des représentants de la réalité. Les produits de ce devenir sont les représentations de chose, les représentations de mots qui concourent à l’organisation des représentations de désir et des représentations de la réalité. Ce sont des ensembles à concevoir beaucoup moins de façon fixe ou figée que comme des ensembles dynamiques de réseaux représentatifs. Cette perspective s’associe aux représentations des liens entre les représentations aux sources de la pensée mais aussi à la représentation de la représentation dans l’espace psychique qui la différencie à la fois de l’hallucination et de la perception. Il convient aussi de distinguer l’activité de représentation et l’activité de se représenter au pôle le plus conscient du moi.

En ce qui concerne les états-limites, le point de vue psychanalytique qui s’appuie sur le trépied métapsychologique topique, dynamique et économique, met en évidence une problématique identitaire touchant l’organisation comme les limites du moi – surmoi au plan topique, une dynamique dominée par les difficultés de l’organisation du lien à l’objet que reflètent les angoisses d’intrusion et d’abandon par l’objet, enfin une économie orientée massivement vers la décharge, s’exprimant en particulier dans le comportement ou le soma.

Il ne semble pas souhaitable de penser ces états comme uniquement en rapport avec des défauts ou des carences historiques et processuels. Ce point de vue se doit d’être articulé à la perspective d’organisations défensives contre des modalités structurelles plus développées.

En effet, y compris pour ces patients, les repères structuraux essentiels que constituent les complexes de castration et d’oedipe, les fantasmes originaires, restent pertinents. Ils se trouvent toutefois attaqués, disqualifiés, dégradés défensivement car leur fonctionnalité suppose l’acceptation d’une blessure objectale et d’une limitation narcissique qui, pour ces patients, potentialise, a un effet cumulatif intolérable avec les traumas et traumatismes précoces qu’ils ont vécus.

De même que l’analyste doit conjoindre la pensée du défaut avec celle de la défense, il doit aussi avoir à l’esprit non l’opposition mais la conjonction de la problématique du besoin et de celle du désir. Le besoin est celui d’acquérir de façon stable et durable des processus mentaux capables de traiter l’excitation pulsionnelle et de permettre des modalités d’expression du désir compatibles avec le principe de réalité au lieu d’une expression pulsionnelle qui court-circuite toute élaboration, passe dans l’acte sans différer au péril de l’être.

Les limites du modèle de la cure classique.

Rendre conscient ce qui est inconscient, ce but de la cure analytique qu’est la levée du refoulement, associé au modèle de la névrose, s’inscrit comme un projet dont les moyens reposent sur une articulation des processus primaires de l’inconscient avec les processus secondaires du préconscient – conscient, permettant un jeu régrédient – progrédient des représentations dont le levier est le transfert sur l’analyste articulé au transfert sur la parole. Le cadre de la cure concourt à favoriser la régression formelle et l’irruption du primaire dans le secondaire en même temps qu’il impose un surinvestissement du langage.

L’ensemble de ces paramètres s’avèrent mis en crise dans la cure des cas limites.

En effet, l’analyste se trouve rencontrer un patient dont les difficultés d’expression affective, associatives et verbales interrogent les limites de la méthode.

Cliniquement, l’analyste sera confronté à des agirs comportementaux qui, paradoxalement, bien que vecteurs d’une potentielle signifiance, auront pour fonction l’évacuation du sens et de l’affect. Il y aura agir plutôt que prise en compte de l’activité représentative, agir contre la représentation. Nous sommes sans doute au-delà du domaine de l’acte révélateur dans l’après-coup, grâce au regard réflexif du moi sur lui-même, du sens inconscient (le lapsus, l’acte manqué).

C’est aussi un patient qui apporte en séance un matériau pulsionnel brut, issu du ça et des représentations inconscientes. Il s’agit d’un mal être aussi envahissant et diffus qu’inqualifiable, de fantasmes primitifs et crus exprimant sous une forme souvent destructrice besoins et désirs. Les difficultés associatives apparaissent majeures, et aux interruptions, aux blancs du discours correspondent des blancs de la pensée. Ainsi, le patient n’associe guère ou pas, ne se souvient pas et apporte quelques scènes ou représentations isolées, denses, compactes autant qu’énigmatiques dont la décondensation s’avère problématique. Certains affects peuvent surgir et parfois prendre valeur de représentation en lieu et place d’un souvenir. A partir de la classique différenciation en représentant représentation et représentant affect (le quantum énergétique), peut être envisagée la régression vers une forme indifférenciée de représentant pulsionnel ou la disparition du représentant représentation (évacué ou halluciné négativement) dont la seule trace sera le représentant affect.

Ailleurs, ce sera une parole désaffectivée, dont la liberté comme la secondarité sembleront flottantes, sans amarres, sans que les mots semblent se lier à la chair. Ici, aucune incarnation ne paraît lester le verbe. Nous sommes face à une pseudo-secondarité en rupture du processus primaire comme de la pulsion qui n’est pas une dénégation de l’inconscient mais qui s’édifie pour le désinvestir.

À l’inverse, on peut se trouver confronté à une mobilité verbale et affective où la circulation énergétique libre pourrait évoquer la primarité, le patient passant d’une représentation crue à l’autre, de façon inintelligible, dans une sorte d’émiettement de la pensée. Dans cette peudo-primarité inélaborable, le mot semble traité comme une chose et le défaut d’ancrage, de vectorisation du fil associatif pose le problème de l’organisation même des représentations de choses.

Des affects indifférenciés et invasifs, sans nom, ou bien des mots coupés de l’affect, des agirs à visée expulsive, cet ensemble de manifestations met en lumière la prévalence de la déliaison, l’échec de la censure et de l’élaboration.

Le dysfonctionnement de la double limite (A. Green) entre dedans et dehors et entre inconscient et préconscient-conscient est au premier plan.

L’atteinte du fonctionnement représentatif est à la fois une dislocation, une désarticulation du couple fonctionnement primaire, fonctionnement secondaire et une régression. Ce n’est pas tant un inconscient « à ciel ouvert » qu’une production de représentations brutes qui ne semblent pas s’inscrire dans un inconscient dynamique constitué, supposant le déplacement, impliquant un devenir élaboratif et une articulation avec le processus secondaire. Les processus primaire et secondaire forment en effet un couple indissociable quant à leur fonctionnalité réciproque. A. Green a introduit le concept de processus tertiaire comme processus au sein de la cure permettant de relier primaire et secondaire, travail grandement dévolu à l’analyste avec ces patients.

Dans les cas limites, les productions représentatives ne peuvent véritablement être qualifiées de primaires ou de secondaires du moment que le couple primaire secondaire se dissout. Elles apparaissent hybrides, obéissant à une logique primitive du ça et empruntant les caractères diversement associés du registre primaire comme du registre secondaire. Le mouvement de régression représentative atteint le développement différencié des représentants représentation et des représentants affect dans un retour au représentant pulsionnel antérieur à cette distinction.

C’est la déliaison et la paradoxalité en lien avec la prévalence des mécanismes de déni et de clivage qui dominent la scène représentative. Ainsi, par exemple, coexistent des contraires incompatibles entre eux dans le discours, théoriquement soumis à la logique de la secondarité verbale, tel que cela ne pourrait apparaître que dans la logique primaire inconsciente. Mais outre le déni clivage, le recours au désinvestissement depuis le retrait phobique (position phobique centrale A. Green) jusqu’à l’effacement (hallucination négative), l’évacuation projective sont responsables de la disparition fonctionnelle de maillons représentatifs.

L’effet de la déliaison est une dégradation qui transforme les fantasmes originaires de séduction, castration, scène primitive en fantasmes d’intrusion, de destruction et de meurtre.

La configuration oedipienne, sous l’effet du déni et du clivage, se trouve disqualifiée quant à sa fonction tierce liée à la reconnaissance de la différence des sexes et des générations. Selon les cibles du déni, on pourra observer une interchangeabilité des places concernant les représentations parentales et celle du sujet venant nier la triangulation ou bien une pseudo- différenciation des imagos parentales en termes de bon et de mauvais en lieu et place de père et mère, homme et femme.

Au fond, l’enjeu de la cure est bien plus de l’ordre de la conquête du moi sur le ça (Freud 1932) que de la levée du refoulé inconscient. La construction dans l’analyse (Freud 1937) prend le pas sur l’interprétation.

C’est pourquoi, avec ces patients, nombre de psychanalystes ont proposé un changement de vertex quant au modèle du traitement. Il ne s’agit plus tant de laisser se déployer une régression formelle en vue d’un progrès que de partir d’une situation clinique d’emblée marquée par la désorganisation topique, l’entrave au processus, conçus comme fixation au traumatisme et échec de la relation aux premiers objets. La régression en jeu n’est plus tant formelle et libératrice de l’inconscient dynamique que régression temporelle jugée adéquate à un patient déjà régressé topiquement et libidinalement. En même temps, l’accent s’est déplacé du contenu du refoulé inconscient mis à jour par le transfert vers le rôle et la place de l’objet de transfert et de ses processus mentaux pour restaurer la topique.

Je ne ferai que mentionner très brièvement les apports essentiels de certains auteurs.

Ferenczi a ainsi préconisé la régression au traumatisme dans le transfert pour réparer le clivage auto-narcissique qu’il avait engendré et souligné la place centrale du contre-transfert. Balint, son continuateur, a pu décrire la zone du défaut fondamental et préconiser la régression à cette zone dans le traitement. La zone du défaut fondamental, zone à deux personnes, pré-oedipienne et préverbale selon lui, met en évidence dans sa définition même les dysfonctionnements représentatifs et l’éviction de la tiercéité.

Winnicott, avec la régression à la dépendance et l’utilisation de l’objet situe également les difficultés au niveau de la relation maternelle primaire et des expériences de partage et de continuité interne. L’objet analyste et le dispositif deviennent le lieu de possibles transformations psychiques du sujet comme l’a montré C. Bollas à sa suite avec l’objet transformationnel.

Bion, abordant plus spécifiquement la question sous l’angle des processus de pensée a pu théoriser le travail de transformation des motions pulsionnelles issues du ça par la psyché maternelle ou de l’analyste, disposant d’un appareil à penser les pensées. A sa suite, s’est développé un courant dans lequel la narrativité joue un rôle central pour traiter ces patients (A. Ferro).

Le désir, l’objet historique et la répétition traumatique.

Les altérations des processus représentatifs que je viens de décrire peuvent être envisagées sous trois angles. Celui de la déliaison active au sein des processus représentatifs, celui du retour de représentations issues du vécu traumatique, celui enfin des défauts de l’organisation même des représentations.

Le plaisir pris à la liaison qu’illustrent les activités représentatives permet le différé quant à l’action, son ajustement à la réalité et rend compte du principe de réalité comme forme modifiée du principe de plaisir. La désorganisation de cet ensemble fonctionnel conduit à envisager comme central le rôle des expériences vécues avec l’objet historique tel qu’il fut perçu par le sujet.

Chez les patients limites, l’objet ne semble pas avoir permis une suffisante expérience de satisfaction ou bien, secondairement, sous l’effet de traumatismes, les traces de cette expérience de satisfaction n’ont plus joué leur rôle d’ancrage.

Le travail d’élaboration de la pulsion, son introjection passe par cette étape de satisfaction avec l’objet et sa reproduction hallucinatoire. L’expérience de la perte d’objet et l’insuffisance comme l’inadéquation de la solution hallucinatoire conduisent à l’encadrement de l’hallucination désormais essentiellement réservée au temps du sommeil et à la naissance de l’activité représentative articulée à la pulsion. Ainsi pourra naître le fantasme. S’enchaînent ainsi expérience de satisfaction avec l’objet, satisfaction hallucinatoire, représentations de désir qui vont s’organiser en fantasmes.

Dans les états-limites, les représentations apparaîtront issues des traumatismes ou édifiées sur le déni de l’insatisfaction vécue avec l’objet ou bien court-circuitront la voie longue de l’élaboration représentative qui est largement conditionnée par l’expérience de satisfaction avec l’objet. Cette voie longue est préparatrice de l’action par la médiation des représentations d’action et de la pensée, ajustée au principe de réalité et implique un renoncement à la chose. Le court-circuit par l’acte, l’intolérance à la frustration, la recherche de satisfactions immédiates des motions pulsionnelles témoignent de l’échec de cette voie. Ici, le principe de plaisir vise l’extinction de la tension bien plus qu’un plaisir à la liaison dont l’agent est le moi. Freud avait brièvement interrogé ces deux conceptions du principe de plaisir en 1924 (Le problème économique du masochisme).

Comme l’objet ne permet pas l’accès à la satisfaction et à l’illusion d’une complétude avec le sujet, il est impossible à perdre comme à absenter. Cela pourrait être interprété comme une lutte effrénée contre des modalités psychiques plus développées par répétition traumatique ou bien questionner l’organisation elle-même du refoulement originaire et de son inscription.

La blessure infligée par l’expérience primaire avec l’objet est ravivée par l’expérience de l’altérité de l’objet, de l’autre de l’objet. On voit comment les traumatismes primaires conditionnent l’attaque de la fonction tierce puis de la triangulation.

Prendre l’objet en soi, incorporer son mode d’être, ses processus mentaux et surtout ses exigences narcissiques aliénantes qui n’ont pas pris en compte les besoins et les désirs du sujet, peut se présenter comme une issue, maintenant le lien indissoluble à lui sous forme d’un faux self. Dans ce cas de figure, la poussée pulsionnelle du ça est en rupture avec l’incorporat venant de l’objet qui la rejette, la soumet ou la réprime. Une activité représentative en contre, en opposition au monde pulsionnel dont elle semble coupée peut se manifester. Dans la clinique, nombreux sont les exemples de cette conformité à l’exigence des premiers objets. Une illustration parlante se retrouve dans les fonctionnements paradoxaux imposés par l’objet. Le premier et principal paradoxe décrit dès 1941 par Fairbairn est l’inversion des valeurs de la haine et de l’amour. L’amour de l’enfant rejeté par l’adulte conduit l’enfant à instaurer la haine et son déploiement représentatif comme valeur du lien à l’objet.

La domination de la déliaison et l’automatisme de répétition de même que la souffrance térébrante de ces patients situent aussi leur problématique au-delà du principe de plaisir.

La répétition en jeu est la répétition traumatique. Le traumatisme, ici, ne correspond pas à son modèle névrotique en deux temps avec un après-coup. Il est envisageable sur le modèle décrit par Freud en 1920 comme effraction du pare-excitation par de trop grandes quantités d’énergie débordant le moi, incapable de lier l’afflux énergétique. Il provoque un contre-investissement coûteux, des déchirures du moi, un clivage défensif sur le modèle du clivage auto-narcissique décrit par Ferenczi. Dès lors, une partie du self, habitée par le traumatisme va sans cesse menacer le reste du moi, qui a tenté de s’en dégager et n’en veut rien savoir, de faire retour sous diverses formes.

Ce retour du secteur traumatique de la psyché peut prendre des formes diverses, impérieuses qui échappent au contrôle du moi. Il peut s’agir d’un fonctionnement traumatique où le sujet répète activement et sous forme déplacée les traumatismes subis. Cela pourra donner en clinique des tableaux de « névrose » de destinée par exemple. Mais le retour pourra avoir lieu dans la vie psychique au travers de symptômes, de rêves où les situations et évènements en question surgiront sous une forme « falsifiée » pour reprendre le mot de Ferenczi. Il peut aussi s’agir de la répétition d’un état de détresse, d’agonie psychique, d’angoisse sans nom où le sujet a attendu en vain la réponse de l’objet.

Ces vécus traumatiques trouvent plus ou moins à être représentés comme s’il y avait une exigence de représentation psychique. Freud dans deux petits articles de 1924 (La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, et, Névrose et psychose) pose la nécessité d’une représentation de la réalité. Je serais tenté d’entendre cela comme représentation de la réalité vécue et transformée car il ne s’agit pas d’un enregistrement « objectif ». Les traces psychiques des vécus traumatiques s’étendraient depuis les traces perceptives qui déjà supposent une activité de perception pouvant resurgir sous forme d’hallucinations jusqu’à des formes de représentations activant et modifiant ces traces, ce qui se joue dans la répétition. Le caractère relativement stéréotypé de ces « cicatrices » représentatives des traumatismes certes déplaçables mais enkystées serait à mettre en rapport avec leur isolement du moi, de ses capacités de liaison, de transformation et d’auto-représentation.

La représentation est une activité de présentification psychique de ce qui est absent et si les traumatismes sont représentables, cette activité, de par son clivage par rapport au moi, ne permet pas l’appropriation subjective et l’activité réflexive. Que ce type de représentation emprunte à la symbolique collective n’implique pas qu’il y ait eu travail de symbolisation. En effet, la symbolisation doit être considérée comme une activité subjective et c’est elle qui permet le déploiement métaphorique. Les représentations des traumatismes dont il est question demeurent de l’ordre de l’irreprésentable pour le moi.

Un devenir de cet irreprésentable pour le moi décrit par Roussillon sera de se lier de façon primaire non symbolique. Outre la neutralisation énergétique par contre-investissement du traumatisme, la liaison primaire non symbolique pourra utiliser le soma ou l’environnement ( par exemple les milieux institutionnels comme moyen de lier les traces traumatiques). Mais ce sera aussi par coexcitation sexuelle masochique ou fétichique, enfin par le délire. Ces formes de liaison primaire non symbolique, peu déplaçables viendront se répéter, sortes d’emblèmes figés du traumatisme, en même temps qu’elles permettront une réduction de la tension pulsionnelle, voire une forme de plaisir.

Le centre de gravité des difficultés représentatives se situe donc au niveau du moi et de ses fonctions, en particulier la fonction réflexive d’auto-représentation et d’appropriation subjective. Le court-circuit de la voie représentative ou sa subversion pour la recherche de plaisir constitue une œuvre de désappropriation subjective tandis qu’en même temps menace le retour de ce qui jamais ne fut approprié, se répétant au-delà du principe de plaisir.

Un moi qui se réfute lui-même : la fonction réflexive mise à mal.

Si, dans toute cure l’actualisation de transfert et la répétition ainsi convoquée sont potentiellement des leviers du changement, la remémoration et la perlaboration par l’analysant, induites par l’interprétation, sont les outils de ce changement.

Avec les cas limites, quand un transfert se développe, l’actualisation et la répétition peuvent sembler comme activement méconnues du sujet. C’est comme si ce dernier restait fixé à la croyance que mobilise l’actualisation de transfert. Ce qui se déroule est actuel, c’est uniquement la vérité de la rencontre avec l’analyste, qui n’évoque ni quelqu’un d’autre, ni une autre scène, celle du souvenir. L’élaboration ne peut avoir lieu. Ainsi qu’a pu l’écrire Winnicott, l’analyste et le dispositif sont la mère. La passion, la haine et l’amour s’agissent sur la scène d’un transfert méconnu et dénié qui vient répéter les aléas du vécu relationnel et traumatique, souvent précoce, de l’histoire du sujet. Ce peut être aussi, plus rarement et de façon plus sournoise, l’illusion d’une harmonie sans pareille à l’abri du cadre, intemporelle autant que coupée de toute réalité relationnelle et sociale.

La forme que revêt l’intemporalité de l’inconscient est celle d’une intemporalité du moi, répétition intemporelle de la quête vécue comme accomplie d’une impossible dyade. Elle suspend l’analyse hors du temps, analyse en menace d’être interminable, sans que le moi puisse en reconnaître le projet ni en mettre en œuvre les après-coups.

Il s’agit bien sûr d’un moi dont les fonctions sont entravées, incertain quant à ses limites, quant à ses contenus, comme poreux et dépourvu de fonction contenante.

La métaphore de Freud (1913, Le début de traitement) dans laquelle l’analysant est comparé à un voyageur en chemin de fer décrivant, dans son activité d’association libre, le paysage à son analyste se trouve invalidée par un sujet qui ne peut se dédoubler, aussitôt projeté dans le paysage. Du même coup, le différé, la mise en latence sont impossibles.

Si des manifestations hallucinatoires peuvent surgir, ce n’est pas spécifique d’un registre pathologique, mais renvoie au fond hallucinatoire de la psyché et aux ratés de son encadrement. Par contre, il me semble que de façon assez spécifique, se réalise une conjugaison de l’activité perceptive avec l’actualisation représentative. Cette dernière vient comme s’aboucher à la perception. A l’accrochage à un investissement des perceptions immédiates se lie l’actualisation projective de représentations mixtes du désir et du passé dont le vécu en séance est aigu, venant signifier ce qui se joue et déterminer une croyance. Il y a comme une injection représentative dans le perceptif par projection et identification projective. A la fois l’analysant par son acuité perceptive repérera ce que manifeste son analyste, par exemple sa fatigue, son humeur, et en même temps, l’actualisation représentative viendra organiser une causalité des phénomènes repérés tenue pour vraie, sans conteste ni réflexivité. L’attaque contre les liens va scinder l’enchaînement représentatif, les « flashs » de croyance se succèdent de façon mobile, discontinue et déliée. Si le moteur de toute cure qu’est l’actualisation s’avère souvent chez ces patients très puissant, la difficulté est qu’il risque de ne pas produire de changement. L’espace de la séance s’en trouve écrasé et l’interprétation n’apparaît plus comme un objet de pensée mais est rejetée ou incorporée avidement sans statut intermédiaire, tiers, sans transitionnalité possible.

La représentation se voit contester son statut, non qu’elle n’existe pas mais bien plutôt qu’elle ne paraît pas reconnue comme telle. C’est la fonction réflexive du moi qui permet de savoir qu’une représentation est une représentation. Je formulerais volontiers l’hypothèse que cette fonction se trouve disqualifiée sous l’effet d’un déni. Reconnaître le transfert réintroduirait la dimension tierce trop menaçante, trop blessante. Reconnaître l’objet comme total et indépendant du sujet, ce qui caractérise la position dépressive de M. Klein, reconnaître l’existence de l’altérité de l’objet puis celle du rival oedipien sont âprement combattus car source d’une frustration narcissique et objectale intolérable qui renforce les achoppements sérieux de la relation primaire à l’objet. Ainsi, les représentations en jeu s’édifient sur un déni et leur qualité de représentation se trouve également déniée dans l’espace de la séance.

D’une certaine façon, l’organisation défensive a pour but de dénier la perte de l’objet. Historiquement, la perte reconnue au dehors a permis la représentation au-dedans ainsi que le décrit Freud en 1925 (La négation). Certes l’activité représentative fut acquise, la perte fut reconnue mais l’effet de son déni secondaire conduit à altérer la nature des représentations et le versant intrapsychique du jugement d’existence occultant dès lors le statut de représentation à la représentation. Elle devient désormais une formation psychique immédiate dont la nature est méconnue, tenue pour vraie au même titre qu’une perception,. La re-trouvaille de l’objet impossible tant il fut insatisfaisant est grâce au déni prise pour une trouvaille.

Le constat clinique et descriptif d’O. Kernberg sur les états-limites, à savoir qu’ils souffrent d’un sentiment de diffusion d’identité sans perte du contact avec la réalité me paraît devoir être compris sous l’angle d’une actualisation transférentielle qui engage le moi sans possibilité réflexive, en même temps que le règne de la croyance ainsi convoquée n’empiète pas sur les capacités de perception de la réalité et n’est pas vraiment de l’ordre de l’hallucinatoire. Ici plus qu’ailleurs, se manifeste la différence et l’écart entre le sentiment intime du vrai et la perception du réel. Ceci n’est pas sans lien avec ce que Freud constate dans « Constructions dans l’analyse » (1937). Une construction proposée par l’analyste, malgré son caractère approximatif, peut entraîner la conviction même si aucun souvenir ne surgit pour la corroborer et Freud de s’interroger « qu’un substitut apparemment si imparfait produise quand même un plein effet » (p.278). Il évoque cependant quelques cas où des souvenirs excessivement nets ou des hallucinations viennent confirmer la construction du passé.

Une séquence clinique , présentée lors de la conférence, ne peut, pour des raisons de confidentialité, être publiée sur le site.

 

Conférence présentée à l’amphithéâtre Vulpian (Paris) le 8 octobre 2003
Steven Wainrib
L’efficacité symbolique de la psychanalyse
L’apport de la psychanalyse et du psychodrame d’enfants et d’adolescents

Thème de ce cycle de conférences, la symbolisation constitue un fil rouge traversant la diversité des pratiques actuelles de la psychanalyse. Parmi celles-ci, la psychanalyse d’enfants et le psychodrame diffèrent très sensiblement de l’analyse d’adultes, tout en permettant un authentique travail psychanalytique. Ces pratiques de l’analyse, sans divan, ne sont-elles pas susceptibles d’enrichir notre compréhension de l’efficacité symbolique de la psychanalyse, et de nous faire mieux découvrir sa spécificité, son invariance au-delà des variations du cadre et de la technique ?

Chacun connaît l’apport décisif à la pratique de l’analyse d’enfant de Mélanie Klein,  inventant dès les années 20, une technique du jeu gardant aujourd’hui toute sa pertinence. Cette innovation introduit une médiation permettant de prendre en charge de jeunes enfants.

En 1955, reprenant l’histoire de cette technique Mélanie Klein lui donnera toute sa portée, demandant que soit pris en compte le fait que son “travail avec les enfants et les adultes” et ses “contributions à la théorie psychanalytique dans son ensemble proviennent en dernier ressort de la technique de jeu élaborée avec les jeunes enfants” (Mélanie Klein 1955 page 24).

Cette phrase vient déconstruire toute prétention à une hiérarchie entre “cure type” d’adultes et analyse d’enfants. Bien que M. Klein témoigne ici de sa propre expérience, son propos pourrait être pris dans le sens d’un renversement de la hiérarchie ; On pourrait y voir une sorte de retournement de la situation,  attribuant aux analystes d’enfant une sorte de prééminence liée au contact direct avec les enfants. Piqués au vif, certains analystes d’adultes pourront toujours rétorquer que l’analyse se situe dans l’après-coup, l’infantile dans l’analyse n’étant pas l’enfant. Plutôt que d’inverser la hiérarchie, dans un  sens ou l’autre, n’est-il pas envisageable de déconstruire cette pseudo hiérarchie entre les pratiques, divan versus analyse d’enfants, afin de construire un modèle moins réducteur, émergeant des apports de cette diversité?

Il va de soi que la technique de jeu n’est pas applicable directement à l’analyse d’adultes, personne n’ayant songé à leur réserver une petite boîte de jouets pour leur séance. Par contre les rapports du jeu et de l’inconscient, la métaphore d’un “jeu analytique” ainsi que la question de manières appropriées de formuler une interprétation peuvent être revisités à partir de l’expérience avec les enfants et les adolescents.

Pour Mélanie Klein “la psychanalyse d’un enfant consiste à comprendre et à interpréter les fantasmes, les sentiments, les angoisses et les expériences exprimées par le jeu ou, si les activités de jeu sont inhibées, les causes de cette inhibition.” (Idem page 28).

Mélanie Klein découvre très vite la nécessité de poser un cadre de jeu analytique, condition pour une situation de transfert puisse s’établir, se maintenir et être analyséeAinsi elle cesse de faire des traitements au domicile de l’enfant, avec ses propres jouets, pour délimiter une salle de jeu, avec une boîte de jouets réservés à l’enfant, la possibilité d’utiliser un lavabo et de dessiner. Le cadre de la séance est là pour que les scénarios fantasmatiques de l’enfant puissent être joués, et interprétés, passant du jeu manifeste à ses contenus latents. Remarquons qu’il y a là tout lieu de penser que Mélanie Klein avait intériorisé le cadre, le restituant dans son travail avec ses patients, à la suite de sa propre analyse sur le divan. L’idée d’un cadre de jeu analytique peut nous servir de fil conducteur entre les diverses pratiques.

Ajoutons que pour Mélanie Klein “l’analyste peut, grâce à l’interprétation, rendre de plus en plus libre, de plus en plus riche et productif le jeu de l’enfant, et en réduire graduellement les inhibitions.” (Mélanie Klein 1932, page 45). Le jeu sera donc mis au service de l’approfondissement du processus analytique qui permet lui-même au jeu de se développer grâce à son interprétation. L’augmentation de la capacité de jouer en présence de l’analyste, est ici pointée comme un développement lié au travail analytique.

Que fait Mélanie Klein avec les enfants incapables de jouer ? Son propos est d’interpréter précocement leurs angoisses et le transfert négatif à son égard. Elle considère que la résolution de l’angoisse, prise en charge par l’interprétation permet à l’enfant de continuer à jouer et de développer son jeu.

Ainsi Peter (Klein 1955, page 36) casse les jouets dès la première séance. Se saisissant de sa mise en acte et des associations de l’enfant pendant la séance, Mélanie Klein lui dit que les jouets qui se tamponnaient étaient des personnes, reliant son agressivité au fait que “sa maman et son papa faisaient se tamponner leurs organes génitaux, et en faisant ça avaient fait naître son petit frère”. L’effet de l’interprétation est que Peter se met à jouer, au lieu de chercher à briser les jouets. Ce développement du jeu résulte ici d’un processus de co-symbolisation, l’analyste proposant un contenu symbolique  s’accordant à divers éléments du contenu manifeste de la séance. Au fond Mélanie Klein ne  fait-elle pas signe à Peter, lui montrant qu’elle entend ce qu’il fait en séance comme un agir symbolique, et non comme une manifestation d’agressivité à corriger.  Elle va chercher la potentialité symbolique, le jeu de l’inconscient là où la répétition agie semble désymbolisée. Captant ce potentiel ludique l’analyste l’amplifie, faisant émerger la musique du jeu là où tout n’aurait pu être que bruit de la casse.

Peter cesse de casser les jouets: couchant un jouet en forme de personnage sur une brique qu’il appelle un “lit”, il le jette par terre et dit qu’il est mort est fichu. La symbolisation appelle la symbolisation, sans que les mouvements pulsionnels n’en soient entravés.

Notons aussi que Mélanie Klein ayant interprété le fait qu’il abîmait un personnage-jouet comme représentant des attaques sur son frère, Peter lui fera remarquer qu’il ne ferait pas ça à son frère réel, il ne le faisait qu’au frère jouet. (Mélanie Klein, 1955 page 46). Serions-nous là simplement face à une banale dénégation de l’enfant? Pas sûr, Peter a bien compris que l’analyse se situe dans un espace de symbolisation propre à la psychanalyse, captant la réalité psychique dans un jeu où les personnages sont à la fois réels et pas réels en même temps.

Une question: Mélanie Klein jouait-t-elle avec les enfants? Et bien oui, à plusieurs reprises elle nous montre qu’elle n’hésite pas à jouer avec les enfants qui peuvent aussi bien lui attribuer des rôles de marchands, de docteur, que de mère ou  d’enfant. La technique de Mélanie Klein préfigure alors ce qui sera développé après la guerre en France sous le nom de psychodrame psychanalytique[1]. Dans cette technique, plusieurs cothérapeutes vont être amenés à jouer des scènes avec un analysant, le jeu apparaissant comme une des manières d’accompagner la co-fantasmatisation tout en faisant émerger la dimension latente des positions du sujet avec ses objets. Le directeur de jeu ne joue pas, mais prend en charge le setting des séances ainsi que l’interprétation à partir du jeu et du transfert. Cette technique a pu être employée avec succès pour des enfants, des adolescents, mais aussi avec des adultes qui ne pourraient souvent bénéficier du cadre analytique classique. Le jeu apparaît ici susceptible à la fois d’étendre le travail analytique aux jeunes patients, mais aussi à des adultes qui présentent une problématique non névrotique, ou des difficultés de symbolisation dont nous savons qu’elles sont de plus en plus fréquemment rencontrées par les analystes.

Si le psychodrame analytique se développe en France à partir des années cinquante, un autre apport de l’analyse d’enfant, extensible à l’ensemble du champ analytique, nous viendra également d’Angleterre avec Winnicott. De ses consultations thérapeutiques, nous retiendrons notamment le modèle du squiggle, engageant aussi l’analyste dans une forme de jeu avec l’enfant. Rappelons que la technique de Winnicott passait par le dessin. Au gribouillis initial de l’un ou de l’autre, l’enfant et l’analyste ajoutaient des éléments au dessin, ouvrant à un dialogue analytique faisant émerger la problématique de l’enfant, avec un effet mutatif lié à cette rencontre.

C’est bien sûr dans “Jeu et Réalité” (1970), que Winnicott théorisera le plus clairement sa contribution, remarquant que les psychanalyses se sont montrés trop occupés à décrire le contenu du jeu, pour regarder l’enfant qui joue, et comprendre à partir de là quelque chose sur le jeu en tant que tel. Il dialogue ainsi de manière critique avec Mélanie Klein, qui a tendance à considérer le jeu comme une simple modalité technique permettant d’accéder aux fantasmes inconscients.

À partir de “Jeu et réalité”, Winnicott fait une série de propositions théoriques. Si elles résultent de son expérience  avec les enfants, elles n’en sont pas moins extensibles à l’ensemble du champ analytique.

Rappelons en quelques points ses propositions les plus connues sur la dynamique de l’analyse:

  • C’est le jeu qui est universel et la psychanalyse s’est développée comme une forme très spécialisée du jeu, mise au service de la communication avec soi-même et les autres.
  • La psychanalyse se tient là où deux aires de jeu (playing) se chevauchent (overlap), celle du patient et celle du thérapeute.
  • Le corollaire de la proposition précédente est que lorsque le jeu n’est pas possible, le travail fait par le psychanalyste a pour but, à partir d’un état où le patient n’est pas capable de jouer, de le mener à un état où il est capable de jouer.
  • Si le thérapeute ne peut pas jouer, cela signifie qu’il n’est pas fait pour ce travail. À noter que cette formule de Winnicott, un peu sèche,  a pour mérite d’attirer notre attention sur la formation des analystes dont on saisit là une fois de plus  en quoi elle diffère d’une formation universitaire. Si la capacité de jouer analytiquement résulte en partie de l’indispensable analyse personnelle du futur analyste,  il est de plus en plus admis qu’une formation au psychodrame psychanalytique va remarquablement dans ce sens.
  • Si le jeu est essentiel, c’est parce que c’est en jouant que le patient se montre créatif. Le jeu n’ a évidemment rien d’une fin en soi, la créativité et le jeu étant, dans l’esprit de Winnicott, profondément associés au sentiment d’existence et à la quête de soi.

Privilégiant le déploiement des aires de jeu dans la situation analytique, devrait-on imputer à Winnicott d’avoir mis de côté l’interprétation du transfert ?

Winnicott donne plutôt de nombreux exemples, non d’un rejet de l’interprétation, mais de sa manière d’aller chercher quelque chose comme le blanc, la déréalisation, la difficulté à se sentir exister face à des empiètements de l’objet. Tous ces enjeux de la séance sont à entendre chez certains patients qui ne répondent pas forcément à une interprétation classique en termes de conflits pulsionnels. Le modèle du jeu analytique ne pose alors aucun problème quant à sa compatibilité avec le modèle de l’interprétation du transfert proposé par Freud. En effet, Winnicott s’est employé à critiquer l’interprétation donnée en dehors d’un matériel parvenu à maturité, celle qui entraîne l’endoctrinement et provoque une soumission.

Il ne suffit pas de donner des interprétations correctes, en théorie, mais en théorie seulement si l’analyste offre autre chose à l’analysant que des signes de reconnaissance du jeu des inconscients, mobilisé dans une séance.

Il y a en effet des interprétations qui sont hors-jeu analytique, intempestives parce qu’elles ne correspondent pas un moment adéquat où parce qu’elles viennent au nom d’un a priori théorique, fonctionnant du côté de l’analyste comme une réassurance, face à l’angoisse suscitée par un matériel nouveau dont il ne maîtrise pas le sens. Une telle angoisse de la part de l’analyste peut donner lieu à une compulsion à interpréter dans une certaine direction, à ramener au connu, bref à créer les conditions du développement d’un faux self analytique, parfois rompu par une réaction thérapeutique négative.

Les propositions de Winnicott sur le jeu analytique ont aussi pour intérêt de critiquer tout théorie de l’interprétation qui se voudrait traduction, décodage. Cela concerne notamment l’utilisation abusive des symboles (“La crainte de l’effondrement” page 77), comme une sorte de clé permettant d’accéder à l’inconscient. Winnicott prend l’exemple d’une interprétation qui serait “les deux objets blancs du rêve sont des seins”. Dès que l’analyste s’est embarqué dans ce type interprétation, Winnicott note “qu’il a quitté la terre ferme pour se trouver maintenant dans un domaine dangereux où il utilise ses idées personnelles, et elles peuvent être inexactes du point de vue du patient à cet instant là” (idem). L‘abus de symbolisation n’écrase-t-il pas l’efficacité symbolique ?

Et si le principal apport de l’analyse d’enfant à la psychanalyse était de nous avoir clairement fait réaliser que le travail de symbolisation en séance peut être pensé en fonction du modèle du jeu, et ce au-delà des variations du cadre liées à l’âge du patient ou à son organisation psychique ?

Loin d’être en contradiction avec l’analyse sur le divan, proposée aux adultes névrosés, cet apport de la psychanalyse d’enfants nous permet au contraire de retrouver de multiples remarques de Freud étayant ce point de vue.

Ainsi, dans un texte important, “Remémoration, répétition, élaboration”,  Freud considère que la situation analytique permet à la compulsion de répétition de se déployer dans “le transfert comme terrain de jeu” (Tummelplatz), avec une liberté quasi totale.

La règle fondamentale, l’invitation à dire tout ce qui vient,  peut être considérée comme une règle constitutive d’une forme d’échange humain spécifique, la psychanalyse, qui n’aurait pas lieu en dehors de l’espace de symbolisation qu’elle encadre. René Diatkine (1986), la règle fondamentale comme une règle du jeu, dont découle le fait que “le discours d’un patient adulte au cours d’une séance ordinaire de psychanalyse comporte une dimension ludique qui à son importance dans l’élaboration interprétative”.

Parler d’un modèle du jeu en psychanalyse, c’est mettre l’accent sur le fait que la répétition agie dans le transfert doit pouvoir être entendue dans sa potentialité symbolique. La prise en compte de cet élément de jeu dans la psychanalyse ne fait pas pour autant de celle-ci une expérience ludique, au sens d’un divertissement. La psychanalyse doit aussi pouvoir être considérée comme un travail. Un traitement aussi, avec toute la latitude que ce dernier terme donne quant à son sens de soins aussi bien que de transformation,  la psychanalyse apparaissant en ce sens comme un mode de traitement du jeu humain, plus précisément du jeu de l’inconscient, de ses scénarios de désir qui assurent  la continuité symbolique de soi, séparé et relié à ses objets ?

Dès 1908, Freud avait d’ailleurs repéré la présence du jeu de l’inconscient dans le symptôme. En effet, à cette date, il nous relate une attaque d’un patiente hystérique, tenant d’une main sa robe serrée contre son corps, en tant que femme, tandis que de l’autre main elle s’efforce de l’arracher, en tant qu’homme. “La malade joue en même temps les deux rôles“, masculin et féminin, nous dit Freud, posant le symptôme explicitement en termes de jeu du désir, permettant de contenir une “simultanéité contradictoire“. Si ce jeu renvoie à la bisexualité, il est aussi interprétable par rapport à la scène primitive, sans doute symbolisée dans le symptôme comme un viol. Au scénario de désir, au pulsionnel s’articule la problématique narcissique de la patiente, figurant dans le jeu sa vision de la scène primitive, excluant le désir de sa mère pour le père.

Les effets du jeu sont ici  aussi spectaculaires, qu’il est inconscient dans sa construction. Son déploiement sur la scène du transfert ouvre la voie à son interprétation, ainsi qu’à une relance du processus associatif de l’analysant. Le changement tient à la symbolisation de cette mise en jeu de l’inconscient dans la situation analytique.

Dans les problématiques non névrotiques, on a pu mettre l’accent sur le travail du négatif (Green, 1993), la destructivité et le défaut de symbolisation. Loin d’être facilité par l’expérience de la transitionnalité, le jeu propre du sujet a pu être écrasé par le jeu de l’autre, qu’il s’agisse de sa prise dans les scénarios narcissiques ou le rejet de l’un des parents. Tout le poids d’une scène familiale peut aussi venir organiser de véritables impositions de rôles (Wainrib, 2002), parfois liées à une problématique transgénérationnelle. L’analyse devra prendre en charge ce que Winnicott appelle “le patient qui n’est pas en état de jouer”, formule que j’entends comme un patient porteur d’une histoire, celle de sa prise dans le jeu parfois pervers de ceux qui l’ ont utilisé en excès comme objet de leurs propres visées narcissiques  et pulsionnelles. L’interprétation de la seule agressivité inconsciente de l’analysant, ne constitue pas forcément dans ces cas-là la meilleure manière d’accompagner l’analysant d’un état où il n’est pas capable de jouer analytiquement, à une perspective de symbolisation. La capacité de l’analyste à créer un espace de jeu avec le patient, tout en contribuant à comprendre quelle est la nature exacte de la répétition mise en jeu dans transfert, sont ici au premier plan. Ici, c’est souvent en repérant les rôles que lui souffle de jouer son contre-transfert, que l’analyste peut retrouver l’usage de sa fonction analytique, facteur de tiercéité lors de déploiement de transfert parfois passionnels.

Poser un cadre de jeu analytique fiable et traçant les bords de la situation, constitue certainement dans tous les cas, et quel que soit l’âge des patients, une condition nécessaire en vue de l’interprétabilité du transfert, le contre-transfert étant un élément de la mise au jour du jeu de l’inconscient.

Michael Parsons (1999), dans son article sur “La logique du jeu en psychanalyse” nous montre qu’en cours d’analyse “un élément de jeu fonctionne en continu pour soutenir  une” réalité paradoxale”  où les choses peuvent être réelles et pas réelles en même temps“. Ce paradoxe est considéré par l’auteur comme le cadre de la psychanalyse. Au cadre convenu de la séance, s’ajoute ici un cadre psychique. Michael Parsons situe “l’analyste comme gardien de ce cadre du jeu”.  Ce rôle ne consiste pas simplement à protéger l’intégrité de ce cadre, mais répond à la nécessité d’aider l’analysant à utiliser de plus en plus l’espace de jeu avec l’analyste.

Être gardien de ce cadre de jeu implique aussi pour l’analyste de se laisser prendre suffisamment comme objet, support du scénario transférentiel. Il est assez tentant de reprendre ici (comme l’ont fait René Roussillon et P. Fedida) le néologisme de Francis Ponge. En effet, un analyste est quelqu’un qui se prête à être un objeu, suffisamment malléable pour qu’on puisse l’inscrire dans son scénario, à l’intérieur des bords du cadre.

Dans la situation analytique classique ce peut-être le silence de l’analyste qui facilite son utilisation comme objeu, personnage transférentiel aux confins de la séance et de la scène du rêve.

Dans la technique de jeu avec les enfants, ce sont des objets proposés par l’analyse qui vont servir de médiation au déploiement de la symbolisation.

Dans le psychodrame psychanalytique, les cothérapeutes viendront jouer tous les rôles proposés par le patient, s’efforçant de leur donner toute leur coloration fantasmatique.

Au-delà de la diversité des cadres, un fil rouge apparaît, lié à la disponibilité de l’analyste à laisser se déployer le jeu qui l’inclut progressivement dans les scénarios fondamentaux du sujet.

Le transfert a toujours été pour Freud une mise en acte, aussi la terminologie du “jeu analytique” vient mettre  l’accent sur la transformation consistant dans l’analyse à permettre à l’analysant de s’en approprier la dimension symbolique. Le jeu se différencie du passage à l’acte brut par la prise de conscience de sa dimension symbolique.

Le travail de l’analyste ne consiste nullement à rétablir une sorte de vérité sur ce qu’il serait en tant que personne, pour de vrai, par rapport aux illusions du transfert, sur le mode : je ne suis pas celui ou celle que vous croyez. L’analyse se tient dans une dialectique entre l’analyste objeu du scénario transférentiel et sa fonction analytique, gardien du cadre, interprète donnant du sens.

S’il y a un art de l’analyste, c’est bien celui d’assurer le passage entre le rôle que lui donne le transfert, l’implication agie que pourrait lui suggérer son contre-transfert, et le temps de l’interprétation devant permettre un certain décalage qui relance le processus associatif. Interpréter n’est pas casser le jeu, mais permettre à l’analysant d’utiliser d’une manière de plus en plus approfondie le cadre de jeu analytique comme espace potentiel de mise en sens.

L’histoire du sujet se rejoue de séance en séance, une histoire distordue par la réalité psychique, plus ou moins symbolisée, plus ou moins ré-agie, mais à laquelle le processus analytique s’emploie à donner toute sa dimension de jeu, d’acte symbolisant, de trame sur laquelle se forme et se reforme la position de l’analysant en fonction de ses objets.

Mettre au jour le jeu l’inconscient, ses logiques, c’est aussi découvrir les raisons de la souffrance qu’il engendre, masquant la virtualité d’une jouissance ignorée du sujet.  L’analysant, enfant ou adulte, change lorsqu’il entrevoit que ce qui lui semblait une sorte de réalité incontournable n’est peut-être qu’un scénario, un jeu de son inconscient, par rapport auquel de nouvelles marges de jeu sont possibles, voire d’autres jeux, moins coûteux, permettant à la subjectivation de reprendre son cheminement, sa quête identificatoire.

Freud posait comme but de l’analyse le devenir conscient, la prise de conscience du fonctionnement de l’inconscient à partir de l’analyse du transfert. Élaborant la deuxième topique il modifia cette formule pour désigner dans son fameux “Wo Es war soll Ich werden” le “Moi qui doit advenir là où était le Ça”.

L’analyse d’enfant et l’expérience du psychodrame nous incitent à articuler ces formules freudiennes, toujours actuelles, au modèle du jeu évoqué précédemment.

Rappelons-nous, Peter s’appropriant à sa manière l’interprétation de Mélanie Klein sur les attaques contre son frère, en  évoquant le “frère jouet”. Pourquoi suis-je tenté de lui donner raison, alors que  Mélanie Klein aimerait bien, dans le fond, qu’il reconnaisse sans nuances que c’est bien son frère réel qu’il veut tuer ? Dès qu’il déteste son frère, Peter n’est-il pas déjà pris dans les jeux de son inconscient, la ruse de l’imaginaire consistant ici à croire qu’une possession sans limites de la mère serait possible, si seulement son frère ou son père venaient à disparaître.

Qu’est-ce que l’interprétation analytique, sinon une parole qui fait référence à ce jeu de l’inconscient, seule réalité qui vaille dans l’échange analytique ?

Du jeu manifeste à la question virtuelle qu’il s’efforce de résoudre, l’interprétation analytique s’efforce d’ouvrir une voie au devenir conscient, qui s’apparente ici à un devenir auteur de son jeu.

Assumant une fonction auteur, le Moi accepte d’authentifier, de signer le jeu qui l’anime, bien qu’il ne soit pas à son origine, mais tout simplement parce qu’il reconnaît que ce jeu s’efforce le dessiner dans un monde dont il serait à nouveau le centre – si le frère venait à disparaître…

“ Là où Ça joue, le Moi doit devenir auteur du jeu inconscient ” serait peut-être une formulation post-freudienne, susceptible de prendre en compte l’apport de la psychanalyse d’enfant à la théorie générale du changement en psychanalyse.

Bibliographie

Diatkine R. (1986) Les jeux et les âges. Les textes du centre Alfred Binet. Édité par ASM 13.

Freud S. (1900) l’interprétation des rêves. PUF

Freud S. (1914) Remémoration, répétition, élaboration in La technique psychanalytique P.U.F. 1970

Freud S. (1920) Au-delà du principe de plaisir. Oeuvres complètes. PUF

Green (1993) Le travail du négatif. Editions de Minuit.

Klein M. (1932) La psychanalyse les enfants. PUF. 1959 tr. fr.

Klein M. (1955) La technique de jeu psychanalytique : son histoire et sa portée. In Le transfert et autre écrits , bibliothèque de psychanalyse, PUF 1995 tr. fr.

Parsons M.. (1999) The logic of play in psychoanalysis, Int.J. Psychoanal., 80, 871

Wainrib S. (2002) Des familles qui vous collent à la peau. Les liens trans-subjectifs. Revue Française de psychanalyse n° 1, 2002, P.U.F.

Winnicott D.W. (1970) Jeu et réalité. Gallimard.

Winnicott D.W. (1972) “pourquoi les enfants jouent il ?” (1942) Dans, L’enfant et le monde extérieur. Payot.

Winnicott D.W. La crainte de l’effondrement. Gallimard

Notes

[1] R. Diatkine, S. Lebovici, E. et J. Kestemberg en seront les pionniers.

 

Conférence d’introduction à la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent, mercredi 11 juin 2003
André Brousselle
Masochisme masculin, masochisme féminin

On ne s’étonne pas assez !

On ne s’étonne pas assez de cette nécessité impérieuse , dans la langue française et d’autres langues, de donner un genre soit masculin, soit féminin, à tout nom, adjectif, pronom.

On ne s’étonne pas assez , à l’inverse, de la négligence des psychanalystes à se soucier , non du genre grammatical bien sur, mais de la sexuation des notions qui non seulement sont désignées par notre taxinomie, mais vécus par les patients, par tel patient : quel sexe donne-t-il au narcissisme , à la libido, à la dépression, la maladie, la douleur.

Pour ce qui est de masochisme, la cause est entendue pour Freud, il ne peut être mieux ancré dans son sexe : il est féminin !

Est-ce à dire que les femmes sont masochistes ? il serait masochiste de nos jours de le dire, ce serait risquer d’être lynché !

Est-ce à dire que le féminin de l’homme comme le féminin de la femme est masochiste ? et nous sommes tous bissexués ! Cette proposition est plus consensuelle, politiquement correcte, mais risque d’esquiver les problèmes , ce qui n’est pas très psychanalytique.

Si nous passons maintenant du point de vue de l’analyste à celui du sujet, quel sexuation va-t-il attribuerau  masochisme, le sien, celui des autres, des femmes ? Comment va-t-il l’investir, le contre-investir du fait de cette sexuation, et de sa sexualisation ? (Nous distinguerons bien sexuation, question d’identité, être homme ou femme, et sexualisation, question de désir et de plaisir sexuels)

La société, dans ses fluctuations idéologiques, fera aussi ses choix

Mon exposé porte sur la composante identitaire du masochisme, sa sexuation donc, et non sur sa composante érogène (c’est à dire le plaisir qu’il apporte), sa sexualisation.

Partir de paradoxes nous permettra de casser certaines routines d’abord du problèmes. En bref, je partirai des paradoxes de 2 textes fondamentaux de Freud :

Dans « le problème économique du masochisme », Freud décrit le masochisme féminin ..chez l’homme !

Dans « On bat un enfant », Freud décrit ce que j’appellerai  le masochisme masculin .chez la fille !

Le paradoxe serait-il levé si on considère que le masochisme féminin est l’autre façon d’être une femme pour l’homme ? Et le masochisme masculin l’autre façon d’être un homme pour une femme ?

Mais il nous restera alors à comprendre le masochisme féminin de la femme ! Et symétriquement ..

Pour plus de clarté, lorsque  je dis masochisme féminin il faut  entendre féminisant, et lorsque je dis masochisme masculin il faut entendre masculinisant ; ce n’est pas le sexe du sujet qui compte

Ce sera à la clinique de nous montrer tout ce que recouvrent ces apparents petits jeux de logique et de fausses ou vraies symétries. Surtout, elle nous elle nous  révélera les moments féconds des « passages par le masochisme » à l’adolescence bien sur, cette période critique de la constitution de l’identité – identité qui ne peut qu’être sexuée ou défaillir dans la dépersonnalisation .

Auparavant, je rappellerai quelques notions générales et les conceptions de Freud

Au départ, le masochisme est  défini comme une perversion dans laquelle le plaisir est lié à la douleur, et à l’humiliation, puis il a été retrouvé dans les névroses, et autres entités psychapathologiques, et reconnu comme fondamental de l’humain.

La position de Freud a oscillé entre :d’une part la primauté du sadisme sur  le masochisme, dit secondaire, où le sadisme est retourné contre soi (qui reste d’un grand intérêt en clinique La culpabilité d’avoir été sadique renvoie au masochisme, mais le masochisme s’infiltre de sadisme, comme agresser l :’autre en s’exhibant victime) ; et d’autre part la primauté d’un masochisme primaire, où la pulsion de mort est dirigée contre le sujet lui-même, mais liée par la libido  .Secondairement, elle est dirigée vers l’extérieur soit comme pulsion de destruction, d’emprise, soit si elle est sexualisée, en sadisme ;le sadomasochisme  implique donc une satisfaction sexuelle et non une simple violence, agressivité, retournée ou non sur soi

Resituons les 3 masochismes que distingue Freud :

  1. Le masochisme érogène
    enraciné dans le biologique, théorisé, au niveau de la liaison de la pulsion de mort par la libido décrit aux différents stades , il signifie:

    • Au stade oral, être dévoré
    • Au stade sadique- anal, être battu ;  stade très important dans,  le sadomasochisme, comme son nom l’indique, marqué par l’expulsion destructrice de l’objet, par la bipolarité domination/soumission,par l’érogénéité de l’anus, étendue aux fesses : fouetter les fesses est le basique du sadomasochisme.
    • Au stade phallique, être castré.
      L’association fille = castrée suscitera bien des contestations, qui ne tiennent pas toujours compte du temps limité du stade où Freud l’a isolé. Nous y reviendrons après Freud
    • Au stade génital enfin, à la puberté, le masochisme devient subir le coit, être violée, ou enfanter dans la douleur. C’est le stade où la différenciation devient masculin /féminin (et n’est plus castré/non castré), marqué par la complémentarité des sexes, avec la reconnaissance du vagin chez la fille, l’avènement de l’éjaculation chez le garçon.
  2. Le masochisme féminin. Il repose entièrement sur le masochisme érogène, dit Freud, et il est bien évident que celui-ci restera toujours présent auprès de la composante identitaire ; la question sera celle de leur articulation  – nous y veillerons. Freud l’a qualifié « d’expression de l’être de la femme », ce qui a irrité plus d’une ! Mais Freud l’envisage plus cliniquement : D’une part il apparaît dans la liaison avec la passivité dans les paires contrastées : masochiste passif – féminin/sadique  actif  – masculin
    D ‘autre part, Freud justifie le qualificatif de féminin par les fantasmes retrouvés en clinique  : être castrée, être coitée, enfanter ; nous y reviendrons à partir du masochisme de l’homme : c’est en effet un féminin qui n’appartient pas seulement aux femmes , mais aux deux sexes
  3. Le masochisme moral est très présent dans les névroses, les comportements d’échec. peut-être plus encore que dans les autres masochismes, « la jouissance est de lui -même ignorée (pour reprendre l’expression de l’ homme aux rats), refoulée – mais elle peut parfois être saisie dans l’expression du visage du patient qui raconte avec délices son dernier échec) Fondamentalement, le masochisme resexualise la morale.

Si le besoin de punition est bien conscient, par contre les liens avec l’objet sont masqués derrière le conflit Surmoi/Moi. Mais quel est le sexe de la morale et celui du châtié ?

Après cette mise en place classique des différents masochisme,  abordons le masochisme féminin de l’homme , dans ses paradoxes.

Le masochisme féminin de l’homme

Donc dans « le problème économique du masochisme », Freud décrit chez l’homme ce masochisme :

« dans les cas où les fantaisies masochistes ont connu une élaboration particulièrement riche, on fait la découverte qu’ils mettent la personne dans une situation  caractéristique de la féminité, donc signifient

être castré

être coité

ou enfanter

C’est pourquoi cette forme de manifestation du masochisme je l’ai nommée pour ainsi dire a potiori  [de préférence] le masochisme féminin, bien que tant de ses éléments renvoient à la vie infantile » (cf. + haut : le masochiste veut être traité comme un enfant méchant)

(traduction de Laplanche in OCF ;  « être coité » peut vous paraître trop scientifique pour la chose indiquée, toutefois je ne vous proposerai pas « etre baisé », trop vulgaire , mais qui a le mérite de bien exprimer le sado masochisme qui vient infiltrer le féminin)

Par contre Freud n’a pas été gêné par le fait qu’il s’agisse d’hommes « auxquels il se limite ici en raison du matériel », écrit-il entre parenthèses. Piètre excuse !  Bien sur ces fantasmes se rencontrent dans les deux  sexes, bien sur la culpabilité châtiée est sans doute celle de la masturbation dans les deux sexes ;mais ne risque-t-on pas de noyer le poisson ?

Monter en épingle le paradoxe du masochisme féminin de l’homme comme je vous le propose nous mène à prendre en compte l’importante problématique de l’identité, et d’autres culpabilités – celle du travestissement de l’identité sexuée ? mais encore ?il nous faudra préciser

Il s’avère heuristique de distinguer les deux finalités de ce masochisme.

  1. Finalité érogène : connaître ce qu’est la jouissance de la femme, même si cela se paie de douleurs. C’était le souhait du Pt Schreber (celui des mémoires, analysés par Freud), super woman de la jouissance féminine – 5 fois plus que la femme , qui déjà jouit 9 fois plus que l’homme, selon Tirésias (Tirésias était passé par l’état d’homme et de femme ; Zeus et Héra le consultèrent pour savoir qui de l’homme et de la femme éprouvait le plus de plaisir en amour ; il répondit que si la jouissance se composait de dix parties , la femme en avait 9 et l’homme 1.Héra frappa alors Tirésias de cécité pour avoir révélé le grand secret des femmes  – et peut-être d’avoir saboté sa présentation habituelle de victime masochiste) Ce mythe est révélateur de l’envie des hommes vis à vis de  la jouissance féminine.
  2. Finalité identitaire féminisante : si le transsexuel souffrira de toutes ses opérations chirurgicales pour devenir une femme, sans aucun gain de plaisir, le masochiste ordinaire se contentera de scénario pervers ou s’exhibera comme victime dans ses échecs – une solution bien plus économique !

Finalités érogène et identitaire peuvent s’allier, mais souvent aussi entrer en conflit .La honte d’être féminisé , de « subir le coit »ou quelques uns de ses simulacres contraignent à trouver des détours complexes ; Schreber accepte d’être la femme de Dieu mais non celle de Fleschig !

La culpabilité alimente le besoin de punition, classiquement culpabilité odipienne et/ou masturbatoire ; mais de plus on observe une culpabilité d’ordre « identitaire » attachée à la tromperie sur le sexe ; parfois  à l’affront envers le père de refuser l’identification et la première partie de l’injonction « sois comme moi » (la 2ème partie étant « ne sois pas comme moi), de trahir la descendance masculine Chez d’autres culpabilité vis à vis de la femme qui a été maltraitée :la mère qui a été mutilée par la naissance ; aussi les femmes infidèles trop punies selon un patient qui se faisait « avoir » par des étrangères, celles qui ont été lapidées à une autre génération celles qui ont été tondues – retour du sadisme, parfois transgénégationnel, sur soi. ; ou encore rendre à la femme, en guise de pénis , le fouet, stratagème du fétichiste pour conjurer le fantasme de castration féminine , réparation chez d’autres. Ainsi l’homme masochiste peut acquitter une dette de souffrance à la femme .

Le passage transitoire par la position maso féminine participe paradoxalement à l’identification masculine de l’homme. B.Grunberger a décrit « l’introjection paternelle sur le mode anal » qui peut recouvrir le fantasme de captation anale du pénis par castration du père (effet coupe cigare) , dans une relation masochiste d’Œdipe inversé, (c’est à dire d’amour du garçon pour le père). Ceci entraîne culpabilité d’avoir castré le père, et honte de la soumission ; et être sodomisé est sans doute la position la plus masochiste de l’homme, et qui déclenche les plus fortes formations réactionnelles  , notamment chez le paranoïaque et certains adolescents.

En résumé, le masochiste donne des verges pour se faire battre

Plus précisément, le masochiste de cette  captation anale se fait battre ( sodomiser)pour prendre la verge de l’objet (le père)

Le masochiste fétichiste se fait battre pour donner une verge (un fouet) à l’objet (la femme)

Nous verrons plus loin que le masochiste masculin se fait battre ou se fait souffrir pour s’ériger en verge (plus exactement en phallus par la contracture)

Le masochisme féminin de la femme

Si vous avez suivi ma démonstration, le masochisme féminin de l’homme est parfaitement logique.

Mais comment comprendre alors le masochisme féminin de la femme ? car on trouve quand même des femmes masochistes ! N’est-elle pas femme tout «naturellement » ?sans artifices ? N’entrerait alors que la composante érogène ?

Toutefois la visée identitaire ne se limite pas à une opposition masculin/féminin. Nous devons prendre en compte les sous-variétés identitaires de la femme.

Freud décrit en fait trois types féminins à propos  du masochisme féminin :

  • la fille castrée
  • la femme érotique qui “subit” le coït
  • la mère, qui accouche (dans les douleurs).

Florence Guignard à juste titre parlait de bascule entre l’identité de la femme érotique et celle de la mère plutôt que de condensation ; le mouvement d’alternative se fait aussi avec la femme régressée au niveau phallique (la

Fille castrée) si l’on suit Freud.

On comprend la culpabilité et le besoin de punition qui peut saisir la femme qui se veut mère, comme, contre sa mère ; ou celle qui ne supporte pas son érotisme. Plus généralement, tout changement identitaire peut entraîner une culpabilité d’être présomptueuse, d’où paiement en douleurs, échecs.

Après le masochisme féminin…

Le masochisme masculin de la femme

“ Elle est devenue le garçon dans le fantasme ” grâce à l’identification au garçon battu, écrit Freud dans “ un enfant est battu ”

Sans doute Freud ne s’intéresse pas là directement à la composante identitaire du fantasme comme nous, mais à sa composante érogène , qui culmine dans la pratique masturbatoire qui l’accompagne souvent. Mais ce fantasme reste néanmoins démonstratif d’un masochisme masculin de la femme – masculin signifiant masculinisant, ce qui  rend homme, et ne qualifiant pas le  sexe du sujet battu

Si déjà ce fantasme se rencontre plus souvent chez la fille, Freud va délibérément limiter à celle-ci son étude ; l’enfant battu est lui toujours un garçon (quelque soit le sexe de celui qui fantasme)

Freud en décrit les trois temps :

Premièrement le père bat l’enfant (un garçon jalousé,  haï par moi) C’est souvent le souvenir d’une scène réelle

Deuxièmement je suis battue par le père (temps inconscient) : temps masochiste, virtuel, reconstruit : fantasme inconscient sexualisé qui à la fois satisfait la culpabilité de la jalousie du premier temps, et signifie sur le mode régressif le coit avec le père. ( vulgairement, l’expression  « je me fais baiser par mon père » condense bien l’érotisme et le sadomasochisme punitif)

Troisièmement on bat un enfant (un garçon).

Freud s’interroge sur l’identification de la fille à un enfant battu dans ce troisième temps. Il est à noter que là la fille échappe au poids de la régression femme-passive-masochiste classique; pourrait-on dire qu’elle se fait battre pour devenir garçon (définition du masochiste masculinisant)[1] se faire battre pour obtenir une verge? N’est-elle pas “devenue le garçon dans le fantasme” grâce à cette identification à l’enfant battu ?

En fait, dit Freud, elle “n’ose pas” aller jusque là et le fantasme résultant est un compromis entre

  • une position sadique masculine non assumée
  • une position masochiste masculine par identification au garçon battu
  • mais seule la position de spectatrice est tenable : grossièrement c’est “principalement des garçons qu’elle se figure subissant les coups”.

Si ce texte met bien en relief le temps du masochisme masculin de la fille, cette identité sexuée reste du domaine du fantasme (et de la satisfaction masturbatoire souvent), labile, ce que nous retrouverons souvent en clinique ;mais dans d’autres cas , l’identité sexuée s’ancrera durablement , par le corps.

Le masochisme masculin chez l’homme

Nous avons posé la questions des variétés d’identités féminines .Chez l’homme, on retrouverait des variétés d’identités masculines Toutefois, établir une symétrie entre maternité et paternité peut paraître construire de fausses fenêtres pour la beauté de la présentation ; certes, ce n’est pas l’homme qui accouche (encore que dans les couvades, c’est l’homme qui souffre !), mais ce besoin de symétrie , contre la différence, revient aussi dans toutes les conceptualisations qui abordent le problème du féminin

Plus souvent , on se trouve devant le désir d’être  plus homme, dans cet alliage redoutable de la douleur et du narcissisme ;  la culpabilité de la rivalité odipienne et du triomphe phallique qui doit se payer. Le masochisme phallique est le gardien du narcissisme, « l’attaquer » risque de précipiter dans la décompensation, dépressive (ceci est valable pour les femmes)

Après cette étude générale des types de masochismes chez Freud,

Qu’en est-il de ces masochismes à la puberté , toujours pour Freud?

 la complémentarité des sexes sortirait elle la femme de son statut dévalorisé de passive , masochiste ? surtout, le dépassement du stade phallique ne les associerait plus au fantasme de castration.(ce stade précédent , phallique, caractérisait la fille par le manque du pénis, , le manque d’une libido spécifique ou la piètre consolation  d’un  petit clitoris, ou plus tard celle d’obtenir le pénis  ou un enfant du « La poussée du membre viril devenu érectile indique le nouveau but , c’est à dire la pénétration d’une cavité qui saura produire l’excitation »  la cavité n’est certes plus un sexe diminué, mais si le pénis a trouvé un nouveau but, sa flamboyance  laisse dans l’ombre l’autre sexe, dans ce passage, d’autant plus que Freud renvoie le clitoris au refoulement pour faire advenir , dans une autre passivité , le vagin – mais pourquoi cette passivité devrait-elle être masochiste, et ne pas recouvrir une certaine activité, d’ailleurs. Toutefois les organes s’équilibrent plus loin : « l’attraction que les caractères des sexes opposés exercent l’un sur l’autre  marquant la fin de l’auto-érotisme de l’enfance » (3 essais)

En pratique, ce happy end ignore dans ce passage le choc  de l’avènement de la puberté,(le break down de Laufer ), les problèmes identitaires qu’amène un nouveau corps, le renoncement à l’autre sexe.d’où mouvements régressifs, et souvent processus de clivage qui vont accentuer  la coupure entre les sexes et aboutir à des solutions néfastes .

En quittant Freud pour les post-freudiens, je laisse en suspens,  apparemment, ma « thèse » sur les paradoxes du masochisme  Mais d’une part je tiens à vous faire un tableau plus large , et d’autre part nous questionnerons les  notions de féminin et masculin, avant de répondre à la question : qu’est ce que l’identité sexuée, et comment s’y place le masochisme.

Après Freud, c’est autour de la connaissance précoce du vagin que s’est cristallisée la contestation de la primauté du phallique chez la fille comme chez le garçon ,  avec Karen Horney, E.Jones..La fille retrouverait ainsi sa spécificité, avant la puberté. Mais ce n’est pas là mon propos, et je me recentrerai , hors chronologie, sur les relation masochisme – féminin chez ces différents auteurs

  1. le masochisme serait-il neutre ? aux origine du masochisme primaire ? B.Rosenberg reprend ce concept freudien sans lui attribuer de sexe.
    Rappelons le succès de son « masochisme de vie », opposé au masochisme des pulsions de mort, mais ce positif du masochisme n’a peut-être pas réconcilié les femmes avec « leur  masochisme »
  2. Féminin et masculin sans masochisme chez Winnicott ? qui n’y fait pas référence lorsqu’il distingue , dans les deux sexes, l’élément féminin pur, « to be », l’être à la base de l’identité, chez les garçons comme chez les filles-       l’élément masculin pur, « to do », le faire de la pulsion qui relie aux objets, que ce soit sous forme active ou passive.
    « After being, doing and being done to, but first being », it -il en anglais. « Being done to », traduit par « accepter qu’on agisse sur vous » , implique une passivité qui n’aurait aucun lien avec le masochisme, pas plus que la dépendance à l’apport maternel dans le « being »
    Cette identité dite féminine , mais commune aux deux sexes, ne se supporterait pas d’un sexe  anatomique, ni d’un genre précoce induit par les parents (Stoller  qui partant de l’étude des transsexuels, a souligné dans la sexuation des jeunes enfants l’influence du désir des parents)(toutefois Stoller partagerait avec les transsexuels l’idée qu’à l’origine l’enfant est féminin, dans la fusion avec la mère ; il souligne l’importance du désir maternel pour laisser une empreinte à son fils d’acquérir l’identité masculine)
  3. Passivité et masochisme se retrouvent liés dans les processus psychiques les plus précoces pour Laplanche dans les deux sexes:
    La passivité de l’enfant lie d’une part la passivité de comportement, d’autre part la passivité vis à vis des fantasmes de l’adulte qui font intrusion , effraction et mettent en branle la coexcitation sexuelle  (pour Freud, « rien d’important ne se passe dans l’organisme sans fournir une composante à l’excitation de la pulsion sexuelle » ; par exemple, un traumatisme, une douleur , une effraction physique ou psychique .s’accompagnera d’excitation sexuelle)
    Ces notions se retrouvent dans sa conception de la « séduction originaire » : la mère soignante-aimante introjecte, implante, intromet des messages à la fois traumatiques et énigmatiques , infiltrés de signifiants inconscients, sans signification immédiate pour l’enfant. Dans cette filiation, Jacques André lie passivité – masochisme à la féminité en plaçant cette effraction séductrice à l’origine du féminin (là encore, un féminin commun aux deux sexes)
  4. Retour du phallique : l’identité sexuée entrera dans la problématique être ou avoir le phallus (J. Lacan). Mais on ne retrouve guère de développement de la liaison entre identité masculine et masochisme ; toutefois on pourrait la retrouver dans les contractures douloureuses que nécessite “être le phallus”
  5. Masochisme féminin et effraction. Plusieurs autres auteurs que les précédents différencient  angoisse de castration et angoisse, d’effraction , plus spécifiquement féminine – on retrouve là la tendance à sortir la féminité de la seule référence phallique, qui lie masochisme et fantasme de castration.
    Les attaques et rétorsions décrites par Mélanie Klein ne sont pas sexualisées, et n’entrent pas dans le cadre du sadomasochisme.
    K. Abraham rapporte le rêve d’une patiente : couchée sur le sol au ras de l’eau, elle voit sur un bateau un homme qui le fait avancer au moyen d’une longue barre, puis qui la frappe avec cette barre à la bouche, à la poitrine , et enfin lui troue le bas -ventre. Pour Abraham, c’est la crainte de l’effraction à l’intérieur du corps qui repousserait à refouler la connaissance du vagin, et à investir le clitoris, organe externe.
    Jacqueline Schaeffer nous présente une version plus soft et plus érogène du masochisme féminin :elle note que tout ce qui est effraction, pénétration du Moi et du corps.contribue à la jouissance sexuel : « la défaite dans tous les sens du terme est la condition de la jouissance féminine »
    Nous retrouvons là le féminin de la femme, après ces masculins et féminins communs aux deux sexes, ce qui esquivait la question de l’identité sexuée. Celle-ci va s’affirmer à l’adolescence
  6. À la puberté, la complémentarité des sexes , avec l’investissement nouveau ou le surinvestissement du vagin, se substitue au castré/non castré de la phase phallique, nous l’avons vu avec Freud.
    Philippe Gutton  développera cette notion, qui ne se limite pas à la complémentarité des organes, mais aussi celle de la pulsion et de l’organe adéquat, de l’orgasme.
    Par ailleurs, l’adolescence de nos jours est souvent l’âge des premiers rapports sexuels, rencontre avec le corps de l’autre, l’orgasme à deux. Comment s’y manifeste le sadomasochisme ? Peu dirions nous rapidement, car il faut souligner l’écart entre les fantasmes masturbatoires, constamment sadomaso,(histoires de viols) ..et la réalité moins cruelle , voire tendre des rapports

Revenons à la question de l’identité, avant d’y replacer le masochisme

Au total, après avoir passé en revue le masochisme chez Freud et après Freud, on se trouve devant deux points de vue (qui ne recouvrent pas une opposition Freud/après Freud) :

  1. Point de vue de la bisexualité psychique ; l’identité est la résultante des identifications, somme de tous ces masculins et féminins, ces « being », ces « doing » que nous venons de voir, vue (mythique ?) d’une synthèse harmonieuse de la personnalité.( Serait-ce une façon  de panser les blessures des femmes que de neutraliser ces masculins et féminins en n e les  référant pas au « vrai » sexe, anatomique? Mais de quelles blessures s’agirait-il, si l’on ne croit pas au fantasme de castration de la femme ?
  2. Point de vue d’une identité sexuée unique, anatomique dans l’idéal,   de  finalité narcissique unitaire, et non  congruente avec la résultante de toute les identifications ;  finalité ayant ses stratégies et ses défenses propres. One s t  comme on n a i t,   homme ou femme, déjà par l’anatomie  – « l’anatomie , c’est le destin »; il n’est pas nécessaire de se regarder dans la glace pour le savoir, et on n’a pas d’hésitations sur les fiches d’état civil à cocher la case homme ,ou femme , on ne va pas chercher une case « autre sexe » ou une case « ne sait pas » .

Il nous faut chausser de gros sabots pour enfoncer des portes ouvertes, et ne poser les vrais problèmes  qu’après avoir  rappelé ces évidences.

Y a-t-il même conflit entre ces deux points de vue , qui ne sont pas de meme niveau ? On peut très bien être homme ou femme , et avoir des tendances , des traits de caractère, des rêves et rêveries de l’autre sexe.

Ceci fermement dit, nous pouvons alors étudier les cas aberrants et les rejetons retors de l’inconscient , jusqu’à la psychopathologie de la vie quotidienne! Nous pouvons replacer dans ce cadre la visée identitaire du masochisme.

Celle-ci se voudrait sans doute du type identité sexuée unique, se trouver son anatomie ou à défaut  pseudo-anatomie, ou une physiologie (celle de l’accouchement douloureux par exemple, ou de celle des contractures , des spasmes.de la sexualité ou la bisexualité de la crise hystérique)

Mais n’est-elle pas amenée à compenser, au contraire, l’anatomie ? lui faire contre-poids, garder sous une autre forme quelque chose du sexe auquel l’adolescent a du renoncer ?

Après l’anatomie, le refoulement pourrait, refouler massivement soit le masculin, soit le féminin, c’est à dire renforcer ou contrecarrer l’identité anatomique Je ne signale  ce point ici que pour annoncer le retour du refoulé , dans le fantasme masochiste :

Pour Fliess, refoulement de l’autre sexe – et donc renforcement de l’identité anatomique.

Pour Adler, refoulement de la féminité dans les deux sexes, sous l’effet de la protestation virile, donc effet contrasté selon le sexe

Il est intéressant pour notre sujet de noter que Freud « met à l’épreuve  l’exemple du fantasme de fustigation » de « on bat un enfant », pour discuter longuement ces deux thèses ; il en conclut que les motifs du refoulement ne doivent pas être sexués ( nous préciserions se rapporter à la sexuation) mais se rapportent à la sexualité infantile ; « chez des individus masculins et féminins surgissent des motions pulsionnelles aussi bien masculines que féminines et que les unes comme les autres peuvent être rendues inconscientes par refoulement » Le refoulement ainsi ne prendrait pas en compte les problèmes d’identité unitaire sexuée Les questions d’identité seraient-elles résolues dans un autre temps, autrement, par le clivage notamment ?

Le schéma  était simple chez Steiner (in«les premiers psychanalystes » ) : dans le masochisme comme fantasme , il semble que l’homme se voit comme femme , et la femme comme homme » On retrouve notre thème de « l’autre façon d’être. », mais le sentiment d’identité se contente – il de fantasmes ? ou doit-il se trouver une marque dans un corps  qui l’atteste? éventuellement contre l’anatomie réelle ? par une anatomie rectifiée, ou une autre biologie, hormonale, ou une physiologie, tout au moins une caractérologie « naturelle.

Cette apparente digression sur l’identité nous recadre la situation du masochisme par rapport au corps ;

L’anatomie dérange, en particulier à l’adolescence, et suscite deux types de réactions :les sérieux et les gais – disons pour dépasser l’équivoque, les sérieux et ceux qui jouent.

  • Ceux qui dénient sérieusement leur sexe anatomique : Les plus caricaturaux sont les transsexuels, dont le masochisme éclate dans toutes ces interventions chirurgicales qu’ils doivent subir ! Ces transsexuels ne présentent aucune ambiguïté anatomique (contrairement aux intersexués et aux pseudo-hermaphrodites).Ils gardent néanmoins la conviction d’appartenir intérieurement à l’autre sexe, et veulent le retrouver par un marquage corporel Tout se joue sur la scène corporelle et non sur la scène psychique, a-t-on dit ; ils serait plus exact de dire qu’ils ne jouent pas sur scène mais s’affirment gravement sur le corps et dans la douleur.
    En dehors de ces transsexuels,  certains psychotiques, et surtout des adolescents aux limites de la psychose qui vont interroger leur corps dans la glace, eux, parfois se mutiler , se faire opérer, depuis les dysmorphophobiques graves (ceux qui se croient que leur corps, sinon leur sexe, est mal formé) jusqu’à ceux ou celles, bien banals , qui se triturent longuement leur acné juvénile.
  • Ceux qui se jouent  de leur sexuation, en passant par le déni du sexe de la femme : les pervers et tout particulièrement les fétichistes.Jeu de certains homosexuels qui « font la folle », des travestis.

Revenons au masochisme : est-il sérieux, ou n’est-il qu’un jeu ?

Cliniquement, on a souvent noté le peu de sérieux des scénarios sado-maso, qui ne vont pas trop loin , ne s’attaquent pas aux organes sexuels ; il est des scénarios très soft, comme celui de cette homme qui se met à genoux  devant sa maîtresse, , demande pardon, reçoit sa fessée, et tout cela se termine dans la position du missionnaire ! Il écluse ainsi une bonne part de sa culpabilité, solution plus économique , et plus jouissive, que celle des échecs à répétition du masochiste moral

Toutefois certains ne savent pas jouer, dérapent vers la mutilation (cas rapporté par de M’Uzan) ou le meurtre (cf. l’actualité à Toulouse)

Les théories des analystes répéteraient elles le même dilemme ? certains vont relever  le jeu, d’autres  théoriser la pulsion de mort (concept complexe à ne pas confondre avec une pulsion de killer)

On pourrait faire l’hypothèse que la stratégie du masochiste est justement de rester dans l’ambiguïté, par un jeu qui voudrait se faire prendre au sérieux : la preuve de ce sérieux est la douleur, sensation forte bien réelle, et les risques « réels » de mutilation , voire de mort ; un sérieux qui authentifierait cette « autre façon d’être un homme ou une femme » que d’en avoir l’anatomie,  pour reprendre ma définition du masochisme .

Toutefois, le sadomasochisme lie plaisir et/ou humiliation qui peut  échapper à la maltraitance corporelle et donc à cette problématique du corps.

Si nous avons envisagé l’aspect identitaire et non pas érogène du masochisme, le plaisir en l’affaire ne doit pas être oublié. Dans certains cas le plaisir peut revenir, en boucle, en attestation de la sexuation : “la preuve en est que je jouis et souffre comme un homme” (ce que me disaient quasiment certaines adolescentes qui, par exemple, se faisaient sodomiser par des homosexuels : elles ne prennent pas seulement la place d’un homme – homosexuel certes, mais qui n’en est pas moins homme ; mais elles prennent aussi son plaisir, et surtout sa souffrance car il faut que ce soit douloureux ;surtout comme dans un de ces cas, la patiente souffrait de fissure anale ! On comprend qu’alors la visée est identitaire et n’est pas celle du plaisir !. C’est souvent pour de telles motivations identitaires que certaines femmes reculent devant la sodomisation.ou au contraire vont au devant.

Le quantitatif de la jouissance peut prendre aussi sens de sexuation : est-ce l’homme, ou la femme (cf. Tirésias) qui jouit le plus ? La douleur est-elle le superlatif de cette excitation, et alors une grande douleur est-elle masculine ou féminine ? Une grande douleur comme une grande excitation pourraient alors prendre valeur féminine ; à l’opposé, ce qui est grand prend valeur narcissique phallique : Y aurait-il une forme de souffrance “forte”, qui fasse l’homme (ou la femme) plus viril ? On connaît bien en clinique ces cas où le narcissisme entretient ce masochisme phallique : “Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur (Musset, La Nuit de Mai).La peinture et la sculpture redonnent bien leur sexe à ces douleurs magnifiées.(voir les esclaves de Michel Ange, les sculptures de Rodin.)Rien de tel que la douleur pour faire saillir les muscles

Nous retrouverons cette connivence entre narcissisme et masochisme masculin phallique dans le masochisme masculin de l’homme

Dans le masochisme masculin, comme dans le masochisme féminin, le changement de sexe doit se payer de douleur La faute narcissique de présomption mégalomaniaque est particulièrement nette dans les aspirations phalliques : l’érection doit être douloureuse (les contractures , les crampes, celles que l’on tire et les autres..)

Clinique

Revenons aux deux sexes pour aborder la  clinique :

Je pourrais illustrer  ce masochisme masculinisant dans  ses extrêmes – celui par exemple des femmes transsexuelles qui subissent de nombreuses interventions chirurgicales pour se faire “ tailler ” un pénis ?

Je préfère le repérer dans la psychopathologie de la vie quotidienne, derrière l’expression “ avoir les boules ” :

J’ai les boules”, “il me file les boules” entend-on souvent dire, en ville comme sur le divan, et le plus souvent par des femmes ; ou encore plus explicite : “j’ai les glandes”. La signification de ces boules ne s’arrête pas aux amygdales et n’est pas enfouie au fond de l’inconscient : il s’agit sans conteste  des testicules.

Boule douloureuse ; une douleur qui souvent est rapportée à une contracture, une crampe ; plus spécifiquement dans les associations d’idées à celle de l’érection : la douleur crée l’organe ; l’anatomie du testicule est condensée à la physiologie du pénis : l’appareil viril est complet.

La douleur, douleur infligée, et la somatisation vont faire se rencontrer sadomasochisme et hystérie

La relation sadomasochiste est claire lorsque l’agresseur est désigné : “il me donne les boules”, “il me fout les boules”, au sens d’excéder, irriter, “stresser” – et infliger ainsi l’angoisse est bien une agression sadique.

Ailleurs, l’agression est moins évidente . S’il y a bien de l’hystérie dans nos boules sa théorisation habituelle (« le globus hystérique ») nous laisse insatisfait car elle  ne prend pas en compte la douleur ni le masochisme de l’identification hystérique, qui ne prend que la  mauvaise part de celle à laquelle elle s’identifie. ..) L’identification hystérique est-elle une identification masochiste ?

 Cas cliniques

Ils nous montrent l’instabilité de ces masochismes, qui le plus souvent ne peuvent tenir, se renversent en leur contraire.

Premier  cas : en avoir ou pas ?

Du masochisme masculin au masochisme féminin chez une post-adolescente de 20 ans.

Elle a les boules, la gorge contractée, d’autant plus qu’elle réussit dans son travail d’informatique financière et qu’elle a obtenu son premier  CDI

Sa grande crainte est de faire des envieux (et non pas des envieuses) : elle se trouve seule femme avec douze hommes dans une profession restée par ailleurs très masculine ; déjà globalement tout travail reste sexué dans son fantasme : son père travaillait, sa mère ne travaillait pas, et cela allait bien au delà de l’évolution de la société.

Devenir comme un homme, avoir un organe masculin dans la gorge se paierait-il de douleurs ? Nous sommes dans la problématique d’un masochisme masculinisant

Mais dans un second temps la situation se retourne en son contraire,  lorsque je lui suggère qu’elle pourrait se sentir coupable d’avoir une sorte de phallus enviable : la dénégation surgit, elle n’a pas les couilles d’un homme, d’ailleurs elle n’a jamais pris des couilles de quiconque. La preuve en est qu’elle ne sait pas se défendre, qu’elle ne réussit pas aussi bien que cela dans son travail, qu’elle fait des erreurs stupides… : elle passe au masochisme féminisant par  l’inhibition (celle d’un masochisme moral qui la ramène à sa « condition »  féminine castrée) , vient dénier le compromis masochiste masculin précédent ( qui était de réussir comme un homme mais dans la douleur)

Il me paraît plus intéressant de voir une alternance de sexuation dans ce cas, plutôt que de voir condensés dans la boule douloureuse, la castration et son déni, ou un symptôme hystérique dans sa bisexualité. Une bisexualité  que nous allons toutefois retrouver dans un autre symptôme.

D’autres organes lui poussaient : des boutons sur le visage, signes de sa virilité (sa dermatologue de plus avait accusé ses hormones masculines), boutons qu’elle entretenait par des triturations intempestives : le sadomasochisme apparaît là dans toute son ambiguïté sexuée : dans le même temps, entretenir et détruire un substitut de pénis.

Deuxième cas : masochisme masculin chez un homme.

Acteur, il aime ce qui est fort, dans les films, dans les pièces de théâtre, où “on en prend plein la gueule”. La métaphore ne lui suffit pas, non plus que la sublimation artistique : à la suite de provocations, il a réussi à se faire casser la figure comme autrefois dans la cour de récréation où il prenait des coups se battant seul contre tous les autres enfants ; blessures qui n’ont pas la signification de castration mais au contraire témoignent qu’il est un dur, qu’il a un caractère insoumis, fort ; blessures l’identifiant à son père, héros de la dernière guerre.

Au cours des séances, ce n’est pas la gorge qui, chez lui, exprimait la tension, mais la tête pulsatile, prête à éclater – comme une éjaculation ?

Ce patient avait aussi des comportements d’échec dans sa vie artistique, ce qu’il racontait avec un sourire de jouissance qui glaçait. Il en tirait une très grande gloire : c’était un grand admirateur de Cioran (“Sur les cimes du désespoir” !).

Initiation masochiste à l’adolescence

Une patiente d’une vingtaine d’années  rapportait en analyse un « rite d’initiation  comme chez les africains », selon ses dires ; en fait , il s’agissait d’une séance chez le coiffeur, séance certes particulière.

Elle avait 13 ans lorsqu’elle refusa d’aller chez son coiffeur habituel, celui de sa mère, pour aller chez le coiffeur de ses frères et s’y faire « couper court comme eux », enviant leurs brosses .

Ce coiffeur, tout en effectuant la coupe au rasoir, se frotta contre elle, et elle put percevoir son sexe en érection. Elle était révoltée, rouge de colère, ne supportant pas d’être ainsi traitée en objet, mais incapable de protester, paralysée par les regards des autres clients qui attendaient – sous la rougeur, la colère inhibée devenait honte.

On pourrait reconnaître  là,  la scène de séduction, d’une jeune fille

Mais pour elle ,c’était la séduction d’un garçon; ; elle retenait essentiellement  que dans le miroir,  elle percevait qu’un garçon  était rasé – nous dirions « on rase un enfant », formule à ajouter à la longue liste des variantes de « on bat un enfant ». La scène de  la glace en figure le premier temps  (le garçon jalousé est battu par le père – ici plus précisément « castré » au rasoir et séduit) tandis que dans le fauteuil  est figuré le 2ème temps : la fille est battue par le père, mais elle« est devenue le  garçon  dans le fantasme» (Freud), et mieux  que dans le fantasme ici, figuré, sinon réalisé dans la glace. Elle associait cette scène vue avec des scènes d’une jalousie longtemps déniée vis à vis de ses frères (mais si elle  avait mis un oreiller sur la tête du cadet, ce n’était pas pour l’étouffer « comme dans Otello »), . Lorsque toute la famille entourait ce jeune frère, elle n’existait plus. Plus tard, l’envie s’était déplacée sur le groupe des frères et de leurs amis. – jalousie typique du premier temps du fantasme « on bat un enfant » (on note toute l’importance du groupe)

Chez le coiffeur, elle ressentait  le crissement du rasoir sur ses cheveux, amalgamant ses vibrations avec celles du pénis du séducteur ; tout particulièrement, elle réagissait au passage du rasoir au dessus de la nuque, zone qui deviendra celle de ses « migraines ».

Ce plaisir était associé au plaisir « entre hommes » du groupe des frères et de leurs amis, plaisir de l’échange amical ou plaisir de jeux sexuels qui l’intriguaient ? le plaisir ferait-il l’homme ?  L’initiation serait-elle aussi sexuelle , homosexuelle masculine de groupe ? Le coiffeur en serait-il l’initiateur sauvage liant expérience sexuelle et passage tant à l’autre génération qu’à l’autre sexe de ce rituel ?

On comprend toute la fierté de cette transformation si désirée, mais  qui doit se masquer sous la honte de l’usurpatrice.

Il s’agit bien là d’un: masochisme masculinisant de la femme[2] ; c’est par « l’initiation » qu’elle serait « devenue garçon

N’y aurait-il pas toujours quelque lien entre initiation sexuelle (notion à ne pas confondre avec « la première  fois ») et rite de passage au statut d’adulteet passage par le masochisme si symbolisé soit-il ? Lien entre l’initiation par les « tournantes » d’aujourd’hui et le concours d’entrée à Normale Sup, si sublimé qu’on peut s’interroger sur la nécessité d’autres voies complémentaires pour la sexualité, dont le bizutage ? Que cette initiation soit un accès au stade génital ou une exacerbation  phallique, il reste que  le passage régressif par le sadomasochisme , et la honte,  apparaît comme  un passage obligé .

Au delà de ce cas, peut- on faire quelques hypothèses sur l’initiation du bizutage et son sadomasochisme ?Le premier temps du bizutage ne serait-il pas l’épreuve du concours,  initiatique dit-on ? Celui qui est reçu peut être fier, mais aussi honteux de s’être soumis au sadisme de la préparation de ce concours, et des renoncements libidinaux qu’elle implique, d’où une identification à l’agresseur dans un second temps. Le sadisme des pères  p.è.r.e.s serait repris par les pairs, p.a.i.r.s , les grands frères,  lors du bizutage. De plus, le rite initiatique désexualisé des pères serait ainsi resexualisé par le groupe des jeunes via le sadisme et parfois des agressions plus directement sexuelles dirigées contre les filles. Mais les adultes «  politiquement corrects » tentent de substituer au rite d’initiation  sauvage des travaux d’utilité publique désexualisés.

Conclusion

Dans sa visée identitaire , le masochisme apparaît donc comme l’autre façon d’être une femme ou un d’être un homme

Si je suis parti de textes ou de cas cliniques d’adulte pour mettre en relief cette composante identitaire , tous ceux qui ont la pratique d’adolescents comprendront combien cette question de l’identité sexuée se pose dans la douleur à l’adolescence. Que faire de l’autre sexe ?comment s’en débarrasser sans s’amputer ? sans qu’il tourmente le corps lui même ?

À cet âge de passage par le masochisme, à cet âge  de l’initiation, certains inquiètent par leur labilité ; mais il faudrait aussi s’inquiéter de ceux qui s’engoncent dans leur identité sexuée, se limitent dans leurs possibilités,  sous le couvert des plus nobles  – ou des plus raides  – idéaux d’un masochisme moral


[1]           L’inverse du masochisme féminin : “se faire battre pour donner des verges” à l’objet.

[2] A.Brousselle : le masochisme masculin : « avoir les boules » in R.F.P.2/199

 

Cycle de Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte
Jeudi 20 mars 2003
Jacqueline Schaeffer
La différence des sexes dans le couple
ou la co-création du masculin et du féminin

Si, comme le dit Simone de Beauvoir[1], « on ne naît pas femme on le devient », je dirai qu’il en va de même pour le masculin. Et que le féminin, comme le masculin, au niveau génital, ne sont pas atteints et acquis lors de la puberté, comme le dit Freud, avec la réalisation des premiers rapports sexuels, mais sont une conquête incessante, liée à la poussée constante libidinale. En effet, ce ne sont ni les transformations corporelles ni l’excitation sexuelle vécues au moment de la puberté qui élaborent la différence des sexes masculin-féminin, au niveau de l’appareil psychique

Mon titre, légèrement provocateur, laisse entendre que cette différence des sexes n’est pas non plus chose acquise dans la relation sexuelle, sans qu’il soit nécessaire pour autant d’évoquer la relation homosexuelle, mais au sein de la relation hétérosexuelle elle-même.

Je proposerai quelques hypothèses personnelles à propos des voies qui permettent d’accéder à l’élaboration psychique du masculin et du féminin, à leur rencontre dans le couple et à la création du féminin.

Les quatre couples de la psychosexualité, selon Freud

Je vous rappelle que Freud décrit le développement de la psychosexualité à travers trois couples : actif/passif, au stade anal ; phallique/châtré, au stade phallique ; et enfin, le couple masculin/féminin, lors de la puberté, au stade dit « génital ». L’actif-passif désigne un couple d’opposés ou de polarités, le phallique-châtré un fonctionnement par tout ou rien, mais seul le couple masculin-féminin désigne une véritable différence : la différence des sexes.

  Cependant, les formulations que Freud utilise expriment à quel point ce “génital” se détache difficilement des précurseurs prégénitaux. Le vagin est “loué à l’anus”, selon l’expression de Lou Andréas Salomé[2], reprise par Freud en 1917. Le pénis est assimilé à la “verge d’excréments”. Le sexe féminin se définit en fonction du pénis, comme une annexe : “le vagin prend valeur comme logis du pénis”. Et quand Freud parle de l’homme de la relation sexuelle, il en parle comme d’un “appendice du pénis”.

  Après avoir posé la différence des sexes, Freud, en 1937[3], la remet en question. Un quatrième couple surgit : bisexualité/refus du féminin, dans les deux sexes.

Il est intéressant de remarquer que tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes :

  • d’une part, le refus du féminin est refus de ce qui, dans la différence des sexes, est le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour l’homme parce qu’il lui renvoie une image de sexe châtré qui lui fait craindre pour son propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.
  • d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans les identifications croisées du conflit oedipien, autant le fantasme de bisexualité, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis à vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.

Le « roc » du refus du féminin

Freud, par ce terme de « roc » induit un point de vue pessimiste sur la sexualité, et qui désigne, sans le dire explicitement, aussi bien l’impuissance sexuelle que celle de l’analyste à y remédier.

En effet, Freud estime que la femme en resterait rivée à son envie du pénis – ce qui n’est pas faux, pour une part -, et l’homme à son angoisse homosexuelle d’être pénétré. Je dirai qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une défense prégénitale contre l’angoisse de pénétration génitale. Celle d’un vagin qui doit se laisser pénétrer ouqu’il s’agit de pénétrer par un pénis libidinal. Il s’agit donc bien encore de la différence des sexes, au niveau de la relation sexuelle elle-même.

Il semble donc que l’accession à la distinction des sexes ne constitue pas une plateforme de stabilité et de sécurité, et je pose l’hypothèse que ce que Freud désigne comme roc, c’est celui de la différence des sexes.

Les trois « effracteurs nourriciers

J’ai proposé, avec Claude Goldstein, dans Le refus du féminin[4], un trajet de la psychosexualité qui passe par trois effracteurs nourriciers, coûte que coûte. Effractions nourricières, ce qui les différencie des violences traumatiques. Ce sont trois épreuves de réalité, qui donnent lieu à des expériences de psychisation aux limites du corporel et du psychique, comme ce qui définit la pulsion. Epreuves majeures, inévitables, structurantes. Et qui imposent une évidence : que le moi n’est vraiment « pas maître en sa demeure ».

Le premier effracteur nourricier, c’est la poussée constante de la pulsion sexuelle. Bien avant autrui, il y a un « corps étranger interne » qui se manifeste dans son étrangeté propre en cette poussée constante de la libido. Cette poussée constante est extraite des poussées périodiques de l’instinct et du besoin. Le fait qu’elle pousse constamment, alors que le moi doit se périodiser, se temporiser, lui fait violence et lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient du pulsionnel, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’oestrus , et se transforme en psychosexualité à poussée constante, fait humain majeur.

La poussée constante libidinale met le petit moi immature en nécessité d’étayage. « Sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active » (Freud) (13). Dès les origines de la vie, le moi est obligé à l’angoisse, parce qu’il n’a pas le choix : c’est ce qui l’effracte qui va le nourrir.

Le deuxième effracteur nourricier, c’est l’épreuve de la différence des sexes , et ses exigences de réalité. C’est le temps du remaniement copernicien de l’élaboration du complexe d’odipe, qui mène à la solution phallique, à l’angoisse de castration, et à la solution identificatoire croisée aux deux parents dans la différence des sexes et des générations. C’est cet effracteur qui arrache violemment le pénis et le vagin aux modèles prégénitaux. C’est dans la différence des sexes que la poussée constante est le plus au travail.

  Le troisième effracteur nourricier c’est l’amant de la relation sexuelle de jouissance : celui qui crée le “féminin” génital de la femme, préparé par les deux précédentes épreuves. Le masculin de l’homme est dans le même mouvement co-créé, et réélabore après coup toutes les figures antérieures de l’étranger, pulsionnel et objectal, et celle du père oedipien.

La triple solution et les trois pôles du moi [5]

Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut être régi constamment par elle. Il a pour fonction de transformer la poussée constante en poussées périodiques. Il introduit la temporalité, la rythmicité. Il doit donc fractionner, trier, qualifier, temporiser cette poussée constante, selon une triple solution, toujours combinée :

  • au pôle dit « anal », le moi accepte une partie de la pulsion et négocie : c’est la solution névrotique, celle du refoulement secondaire. L’analité produit du lien, qui doit au fonctionnement sphinctérien la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet.
  • au pôle dit « fécal »[6], le moi se refuse coûte que coûte et se ferme à l’invasion pulsionnelle : c’est la solution répressive , celle du déni, de la haine de la pulsion. Si ce pôle est prédominant, le travail du négatif est à base de déni, de clivage, de forclusion, de dégradation de la pulsion en excitation, de fécalisation de l’objet. Les stratégies de défense visent davantage la survie, le maintien de la cohésion narcissique et identitaire.
  • au pôle dit « libidinal », le moi s’ouvre et se soumet coûte que coûte : c’est la solution introjective. Le moi, dans certaines expériences, peut se défaire, et admettre l’entrée en lui de grandes quantités de libido. Cela lui permet de s’abandonner à des expériences de possession, d’extase, de perte et d’effacement des limites, de passivité, de jouissance sexuelle.

La relation sexuelle

On peut retrouver ces trois solutions du moi dans les modalités de relation sexuelle.

Au pôle anal, un homme se contente d’une relation périodisée de tension et de décharge, sa partenaire est un objet qui permet d’atteindre le plaisir. La conquête est celle de l’orgasme, d’un plaisir d’organe et non celle de la jouissance, laquelle implique la recherche et la création du sexe et de la jouissance de l’autre. Le plaisir, comme l’orgasme restent au service de la liaison, du retour dans le moi, tandis que la jouissance, est déliaison, sortie hors du moi, ek-stasis, perte des limites, au delà du principe de plaisir du moi. La conquête est celle de multiples partenaires, d’objets interchangeables comme le sont les objets de l’analité, et renouvelables, comme les faeces. L’angoisse de castration y trouve son compte.

Une femme, au pôle anal, négocie, ne se donne pas, se donne sous conditions, se refuse quand cela l’arrange, se soumet si la menace est celle d’une perte d’amour, recherche l’égalité sexuelle.

Au pôle fécal, un homme a besoin de souiller sa partenaire, de l’injurier, de l’avilir, de l’humilier, pour la réduire à sa merci. Le sexe féminin est objet d’horreur. Les formations perverses vont dans ce sens.

Une femme au pôle fécal fait tout pour châtrer son homme, nier la puissance de son pénis, et le réduire à une « verge d’excréments ».

Une femme supportera plus facilement que son sexe soit objet de terreur ou de dévalorisation pour son partenaire, au pôle anal, plutôt qu’objet d’horreur ou de dégoût, au pôle fécal. Dans le premier cas, elle perçoit qu’elle a affaire à l’angoisse de castration de l’homme phallique, pour lequel seul le pénis est beau, valorisé et rassurant, elle-même étant donc vécue comme châtrée. Pour Freud, la pudeur féminine a pour fonction de masquer ce qu’il nomme le « défaut du sexe féminin », objet de honte. La femme se sentira d’autant plus aimée qu’elle sera désirée malgré ce sexe laid et inquiétant, qu’aura surmonté le désir d’un amant de jouissance. C’est un mouvement vers le pôle libidinal. Tandis que si le sexe féminin est objet d’horreur et de dégoût, la femme perçoit que l’homme la « fécalise ». S’il la désire pour la même raison, elle peut se sentir entraînée vers la perversion, c’est-à-dire la jouissance fécale, la fétichisation.

En revanche, s’il y a un lieu où l’entrée de la poussée constante dans le moi peut être perçue, se déployer et être vécue comme une expérience enrichissante c’est au pôle libidinal, dans la relation sexuelle de jouissance, dans l’arrachement de la poussée constante libidinale à la poussée périodique de l’instinct et du besoin. La co-création du féminin et du masculin adultes, et la jouissance sexuelle font partie de ces expériences mutatives, qui provoquent des remaniements de l’économie psychique, et enrichissent le moi de représentations riches d’affects.

Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est impérieux et à mener constamment, autant il est néfaste dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée. Du fait de l’antagonisme entre le moi et la libido.

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la “défaite”, dans toute la polysémie du terme.

Le passage du phallique au masculin-féminin

La phase phallique, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est le moyen de se dégager de la mère prégénitale. Le garçon y est aidé car il possède un pénis que la mère n’a pas. Pour la fille c’est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

La grande découverte de la puberté, c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique, c’est-à-dire narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Il théorise alors le « complexe de castration ». Le vagin n’est pas un organe infantile – non pas que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, une fente – mais parce que l’érogénéité profonde de cet organe ne peut être découverte que dans la relation sexuelle de jouissance.

Si cette organisation phallique existe, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, c’est parce qu’elle joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque oedipienne. Lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents, la scène primitive qui font effraction, mais c’est l’entrée en scène du sexe féminin, du vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : elles ont des règles, il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », comme le dit Freud, on pourrait dire « le sabre et le goupillon ».

Le passage par le phallique est un passage obligé, mais l’accès au masculin- féminin suppose un autre parcours, celui de la reconnaissance de l’altérité dans la différence des sexes.

C’est à propos du « féminin », pour la femme comme pour l’homme, dans la rencontre de la relation sexuelle que ce conflit est le plus exacerbé.

Le « génital » libidinal adulte est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, fécales, phalliques qu’on peut nommer « refus du féminin ». Car il exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque, qui tire vers l’indifférenciation.

Le travail du féminin

J’ai soutenu l’idée que c’est un “travail du féminin”, chez l’homme comme chez la femme, qui assure l’accès à la différence des sexes et son maintien, toujours conflictuel, et qui donc contribue à la constitution de l’identité psychosexuelle. Celle-ci reste cependant instable, car il s’agit d’un travail constant, et constamment menacé de régression à l’opposition actif-passif ou au couple phallique-châtré, qui soulagent tous deux le moi en “exigence de travail” face à la poussée constante de la pulsion sexuelle.

Chez la femme, le “féminin” réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. La femme veut deux choses antagonistes[7]. Son moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le “masculin” de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du “phallique”, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son “féminin”. Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du “féminin”.

  L’amant, à condition que son moi ait pu se soumettre à l’effraction interne de la poussée constante libidinale, va la porter dans le corps de la femme, pour ouvrir, créer son « féminin ». Pour cela, il devra affronter, chez elle, son conflit entre sa libido et les résistances de son moi. Le féminin – celui de la différence des sexes – est donc ce que l’amant arrache de la femme en détruisant son refus du féminin.

Malgré sa résistance, l’effraction par la poussée constante de la libido s’avère plus facile pour le sexe de la femme, dont c’est le destin d’être ouvert. L’ouverture de son « féminin » ne dépend pas d’elle, mais d’un objet sexuel externe identifié à la poussée constante. C’est la raison pour laquelle l’accès à sa génitalité est à la fois plus aisé, parce qu’elle y est aidée par l’homme, et plus problématique que celle de l’homme, car la « Belle au sexe dormant » doit rencontrer son Prince, l’homme de sa jouissance. C’est ce qui fait de la femme une « âme en peine », dépendante, davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité odipienne du garçon et la sexualité « à compromis » de l’homme adulte.

L’amant est à la sexualité de la femme ce que la pulsion a été pour le moi : l’exigence d’accepter l’étranger, à la fois inquiétant et familier. Elle est donc, malgré elle, contrainte à un « travail de féminin ». Aucune femme ne peut se laisser pénétrer si elle n’a réussi à transformer ses angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitales. Le fantasme de viol, très érotisé, vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre.

Chez l’homme, le « travail de féminin » consiste à laisser la poussée constante s’emparer de son pénis, à s’abandonner à elle, alors que son principe de plaisir peut l’amener à se contenter de fonctionner selon un régime périodisé, de tension et de décharge. C’est alors une sexualité sur le mode anal, avec un pénis anal. L’orgasme de l’homme est alors faussement confondu avec la jouissance, alors qu’il consiste à fuir la jouissance et à revenir le plus vite possible dans le contrôle du moi.

“Quel est celui qui, au nom du plaisir, ne mollit pas dès les premiers pas un peu sérieux vers sa jouissance ?” écrit Jacques Lacan[8]. J’ajouterai : vers la jouissance de l’autre?

Cette entrée de la poussée constante dans la sexualité, seul véritable accès à la jouissance sexuelle, ne signifie pas, bien évidemment, pour l’homme, avoir une activité sexuelle constante, mais pouvoir désirer constamment une femme, avec un pénis libidinal. Cela suppose que sa peur de sa propre mère archaïque, de sa propre jouissance ou de celle de la femme ne le conduisent pas seulement à la décharge, mais à la découverte et à la création du “féminin” de la femme. C’est-à-dire de s’abandonner, lui aussi, à la pulsion et à l’objet sexuel, au lieu de tenter de les maîtriser tous deux par des défenses anales et phalliques. L’homme accède donc au masculin lorsqu’il devient ce qui le possède, c’est-à-dire poussée constante. L’interne de la poussée constante qui se révèle comme étrangère au dedans va se retrouver et se reconnaître dans l’étranger au dehors qui se révèle comme « faisant corps » avec la femme, dans l’union sexuelle de jouissance par laquelle il y aura alors différence sexuelle.

On peut dire qu’il y a retrouvaille. Et se reproduit là, sur le plan théorique, une union possible entre une théorie pulsionnelle, basée sur l’absence et la perte d’objet, et une théorie de relation d’objet, qui implique la réalité et la présence d’un autre.

Le « travail de féminin » chez l’homme, ou « travail de masculin », suppose qu’il puisse se démettre, pour un temps, du contrôle de son moi et de son pénis anal, et parvienne à surmonter les fantasmes d’un pénis phallique qui tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation sexuelle, et à ne pas être terrorisé par des fantasmes liés au danger du corps de la femme-mère. C’est en effet tout un programme, et une « exigence de travail », comme dit Freud. On peut comprendre que bien des hommes ne s’y risquent pas !

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion. C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Je cite Freud, en 1912[9]: “Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la soeur”. Sic !

Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin.

La dissymétrie de la différence des sexes s’enrichit par des identifications. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant. L’amour est au rendez-vous.

L’énigme du masochisme

L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d’être désirée ; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant ; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée. La « défaite » féminine c’est la puissance de la femme.

Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve un lien chez Freud entre cette « énigme du féminin » et cette autre énigme : « les mystérieuses tendances masochistes ».

J’ai sollicité, à propos de la transmission de mère à fille, le conte de La Belle au Bois dormant . Si, comme le dit Freud, la mère, messagère de la castration, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il t’arrivera des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! ». La mère « suffisamment adéquate » est donc messagère de l’attente.

Ce qui consiste à mettre l’érogénéité du vagin de la fillette à l’abri du refoulement primaire, que l’amant viendra lever, réveiller, révéler. Son corps développera ainsi des capacités érotiques diffuses.

Le garçon, destiné à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organisera le plus souvent, bien appuyé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, elle, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attend la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. Et comme ces attentes sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, jamais perdu dans la réalité – ainsi qu’à des bouleversements de son économie narcissique, il lui faut l’ancrage d’un solide masochisme primaire.

La coexcitation libidinale, qui érotise la douleur, est pour la fille une nécessité permanente de réappropriation de son corps, dont les successives modifications sexuelles féminines sont davantage liées au féminin maternel, et donc au danger de confusion avec le corps maternel.

Mais il faudra un infléchissement, vers le père, du mouvement masochique, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. Le changement d’objet fera de ce masochisme primaire, nécessaire à la différenciation du corps maternel, un masochisme érotique secondaire qui conduira la fille au désir d’être pénétrée par le pénis du père. La culpabilité de ce désir odipien amène la petite fille à l’exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par le père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin, celui d’ « Un enfant est battu »[10], longuement analysé par Freud.

Et enfin, la femme attend la jouissance. Le changement d’objet de l’investissement de l’attente et du masochisme est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient..

Le masochisme érotique féminin

Je m’éloigne donc de la conception d’un féminin assimilé à « châtré » ou à « infantile », pour définir un masochisme érotique féminin, génital, qui contribue à la relation sexuelle de jouissance entre un masculin et un féminin adultes.

Il s’agit d’un masochisme érotique psychique, ni pervers ni agi. Il est renforcé par le masochisme érogène primaire, et contre-investit le masochisme moral[11]. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour qu’il puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation non liées.

Par ce masochisme érotique le moi de la femme peut s’approprier l’arrachement de la jouissance et trouver enfin un sexe féminin, jusque-là « loué à l’anus ».

Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », à condition d’avoir une profonde confiance en l’objet, et que celui-ci soit fiable, c’est-à-dire non pervers.

L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant, en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses fantasmes, ses tabous, sa soumission. Parce qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce qu’il élargit son territoire de représentations affectées, la femme sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.

Ce masochisme érotique féminin est le gardien de la jouissance sexuelle.

La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle, mêlée de tendresse, apporte un réel bénéfice de plaisir.

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.

Je dirai que l’amant de jouissance vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant.

La relation génitale, lorsque la jouissance sexuelle est arrachée à la femme par l’amant, permet d’accomplir le degré le plus évolué du changement d’objet, réalisant, grâce à un nouvel objet, les promesses du père oedipien. Il s’agit donc d’un double changement d’objet, celui de la mère prégénitale au père oedipien, c’est-à-dire à la mère génitale, et celui du père oedipien à l’amant de jouissance. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

Le « refus du féminin » quand même

Le génital adulte, tel le rocher de Sisyphe, est constamment à gravir, à construire et à maintenir, du fait de la poussée permanente de la pulsion sexuelle et du désir. Car le « féminin » est constamment en mouvement d’élaboration et de désélaboration vers le « refus du féminin ». Le « féminin » est toujours à reconquérir par le « masculin ».

La reprise narcissique par la femme de son « refus du féminin » est un des moteurs de la poussée constante du pénis de l’homme, qui aura, à chaque pénétration, à la reconquérir. Cela contribue à rendre la femme désirable, et à maintenir le « masculin » de l’homme dans son désir de conquête, constamment renouvelé, du féminin de la femme.

L’effet effracteur-nourricier de la relation sexuelle est donc l’un des nécessaires leviers du désir, et de sa dynamique selon la poussée constante.

La rencontre amoureuse

J’évoquerai la fonction de mise en scène des représentations que représente le scénario fantasmatique. On peut dire que la rencontre amoureuse est celle de deux scénarios fantasmatiques, par l’autosuggestion de chacun, ou par la suggestion de l’un par l’autre, en relation avec les prototypes infantiles. L’amour, comme l’a noté Freud, rend toujours l’amoureux très réceptif à la suggestion. D’où le coup de foudre !

La mise en scène fantasmatique est un mode de liaison de la libido qui participe à l’émergence du désir et à son maintien dans la déliaison de la jouissance. La communication des scénarios fantasmatiques, avant l’amour, est du ressort de la séduction. Pendant l’acte amoureux, cette communication est plus difficile, car il s’agit de dévoiler, de faire partager ou d’imposer érotiquement des fantasmes souvent incestueux, souvent masochistes qui contribuent à la jouissance. Il s’agit de jeu érotique. Aucun fantasme n’est pervers, ce qui est pervers c’est l’emprise, la manipulation qu’on exerce sur un être. Après l’amour, il est plus rare que les amants continuent à parler d’amour. Et pourtant, parallèlement à la tendresse, la mise en scène de nouvelles représentations affectées peut maintenir le pôle libidinal de la poussée constante, et le désir. Mais il s’agit d’un art qui n’a plus cours dans notre civilisation de « fast-food », et de « fast-love »..

Jusque là il ne s’agit que de la composante perverse polymorphe, normale et souhaitable, de toute psychosexualité humaine

La dérive perverse

C’est quand le scénario devient contrainte à l’agir, impérieux, compulsif, répétitif, pour le sujet qui le vit, et qui l’impose au partenaire, qu’on entre dans la version perverse du masochisme érogène. Le sujet subit l’emprise de but d’une pulsion délibidinalisée, fécalisée et la fait subir au partenaire, réduit au statut d’objet fétichisé. Tous deux sont alors enchaînés, et il ne s’agit pas d’un lien, mais d’un « contrat ». La relation, souvent très forte, est subordonnée à l’observation et à la durée du contrat. L’amour est rarement au rendez-vous. L’altérité subjective est déniée.

Une femme peut se laisser entraîner dans un scénario pervers par un homme pervers, lorsque celui-ci a su tout au début, sous le masque d’un amant de jouissance et de la promesse d’amour, ouvrir son « féminin » et en faire vibrer la composante masochiste. Il se fait passer pour un initiateur, celui qui est le seul à connaître la vérité sur la jouissance de la femme, et ce n’est que l’escalade, la contrainte, le malaise croissant, et le sentiment de souillure, d’abjection qui la mettra sur la voie de la fécalisation dont elle est l’objet.

Ce cas est fort bien illustré par un roman autobiographique d’Elisabeth Mc Neil [12], Neuf semaines et demi, où l’héroïne est portée à l’escalade de sa jouissance par un amant pervers, et se soumet à tous ses scénarios pervers. Quand il l’abandonne, et qu’elle prend conscience d’avoir servi de jouet érotique, elle tombe dans une profonde dépression. Le film (d’Adrian Lyne) qui en a été tiré, a une fin plus heureuse.

Ce rôle d’objet partiel reste valable dans le cas où le pervers masochiste est un homme qui, par le biais du scénario, délègue à la femme le pouvoir de désavouer la différence des sexes, et d’être l’agent de la castration qui, seule, mène à la jouissance.

« La pianiste », roman d’une femme, Elfriede Jelinek [13], mis en scène au cinéma par Haneke, est l’histoire d’une perversion sexuelle chez une femme, enfermée dans une relation d’emprise prégénitale avec sa mère . La première partie nous décrit un comportement pervers de type masculin, fétichique, dans laquelle la jouissance est liée à la fécalisation de la libido et de ses objets : le peep show du sex-shop, le reniflage des kleenex : le sperme excrémentiel évoque la jouissance fécale de certains hommes pervers avec des objets de pissotières. Cette perversion de type masculin, autoérotique, apparaît comme une solution, une tentative d’échapper à la perversion maternelle incestueuse à laquelle elle participe avec passion.

L’homme qui tombe amoureux d’elle, par le biais de la vibration musicale, va mener sa conquête masculine à dominer celle qui sait si bien dominer ses élèves, à trouver sa soumission et son « féminin ». Lorsqu’il tombera, sidéré, sur la perversion de cette femme, il fera tout pour la secouer, pour la rencontrer, jusqu’à entrer dans le scénario de ses fantasmes masochistes pervers, en la maltraitant, en la battant, en l’humiliant. Mais quand il tentera de réveiller et révéler son masochisme érotique féminin, il échouera, car la pénétration haïe la laisse de glace. Prisonnière de sa sexualité prégénitale, fidèle à sa mère archaïque, elle ne peut avoir accès à son masochisme érotique féminin, c’est-à-dire à la pénétration, à la soumission, elle ne connaît que le masochisme pervers autoérotique et fantasmatique, qu’elle a espéré pouvoir mettre en acte dans une relation avec un homme. Cet homme devra donc renoncer, admettre qu’elle est allée trop loin, qu’il ne peut plus la rejoindre. Il la quittera, désespéré, la laissant encore plus désespérée, en proie à son ravage et à son auto-destructivité. Le malentendu a été total. La rencontre amoureuse s’est avérée impossible, alors que tous deux la recherchaient, mais sur des planètes différentes, qui toutes deux ont pour nom masochisme, mais qui sont à des années lumière de distance.

Pour tenter de conclure

La sexualité de jouissance est une création psychique authentique. Elle n’est ni seule phénoménologie, ni seule répétition. Aucun événement de la vie d’un adulte n’est comparable à une relation de jouissance, qui est un des plus puissants moyens de mettre l’humain aussi directement en contact avec les couches les plus profondes de la vie psychique, où règnent souverainement les processus primaires, d’exalter les antagonismes constitutifs du psychisme et le masochisme. On peut en dire tout autant du transfert dans la cure.

Il s’agit d’une épreuve initiatique, pour un homme comme pour une femme : celle d’un acte sexuel par lequel la poussée constante de la pulsion s’ empare de leurs moi, pour en arracher la jouissance ; celle d’une soumission à la pulsion et à l’objet érotique ; celle d’une relation entre un “masculin” et un “féminin” qui se génitalisent mutuellement dans leur rencontre, mais dans une asymétrie constitutive de la différence des sexes.

C’est, à mon sens, cette expérience d’introjection pulsionnelle et d’élargissement du moi, donc intégrative, qui permet de dépasser l’ordre phallique.

Il s’agit donc bien d’une expérience mutative, de réorganisation narcissique et objectale, à laquelle la psychanalyse n’a pas dévolue ses lettres de noblesse, comme au complexe d’Oedipe, que pourtant elle restructure et prolonge.

La différence des sexes, c’est la première différence, paradigmatique de toutes les différences [14]. C’est par la sexualité et par la différence des sexes que le petit être surgit au monde. Le premier regard posé sur lui interroge la différence des sexes. C’est la perception de la différence des sexes qui pousse l’enfant, comme on le sait, à une intense activité de pensée, qui le conduit à élaborer des théories sexuelles infantiles. La différence sexuelle fait violence au moi et à son narcissisme, et c’est cette effraction nourricière qui participe à la construction non seulement de la psychosexualité, mais de la pensée. La pensée c’est la pensée de la différence.


[1] Beauvoir de S. (1948), Le deuxième sexe Paris, Gallimard

[2] Andreas-Salomé L. (1915), « ”Anal” et “Sexuel” », L’amour du narcissisme, Paris, Gallimard, NRF, 1980. Freud S. (1917), « Sur les transpositions des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal », La vie sexuelle, Puf, 1970.

[3] Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, Puf, 1985.

[4] Schaeffer J. (1997, 3° ed. 2000), Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) , Coll. Epîtres, Paris, Puf. Trad. El rechazo de lo femenino (2000), Madrid, Biblioteca Nueva.

[5] Goldstein C. (1995), « Maîtrise de la pulsion ou maîtrise par la pulsion ? », Revue française de Psychanalyse, 1995/3, Paris, Puf.

[6] Schaeffer J., Goldstein C. (1999), < “Anal” et “fécal”. La contre-pulsion >, Revue française de Psychanalyse , numéro spécial Congrès, Paris, Puf.

[7] Schaeffer J. (1998), « Que veut la femme ? ou Le scandale du féminin », Clés pour le féminin (femme, mère, amante et fille) Débats de psychanalyse , Paris, Puf.

[8] Lacan J. (1966), « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Ecrits, Paris, Ed. du Seuil, 1966

[9] Freud S. (1912), « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, La vie sexuelle, Paris, Puf, 1970.

[10] Freud S. (1919), ” Un enfant est battu “, Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, 1973.

[11] Freud S. (1924), ” Le problème économique du masochisme “, Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, 1973.

[12] Mc Neil Elisabeth. (1978), Neuf semaines et demi , Paris, J’ai lu.

[13] Jelinek E. (1983), La pianiste , Reinbeck, Rowolt Verlag, ed. fr. Nïmes, Ed. Jacqueline Chambon.

[14] Héritier F. (1996), Masculin/Féminin. La pensée de la différence . Paris, Ed. Odile Jacob.

 

Cycle de Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte, jeudi 6 février 2003
Litza Guttieres-Green
Le Masculin et le Féminin chez Freud, Winnicott et les autres

« … l’observation de la différence des sexes … est au fondement de toute  pensée, aussi bien traditionnelle que scientifique. … Il s’agit du butoir ultime de la pensée sur lequel se fonde une opposition conceptuelle essentielle : celle qui oppose l’identique au différent, un de ces themata archaïques que l’on retrouve dans toute pensée scientifique, ancienne comme moderne, et dans tous les systèmes de représentation. » Fr. Héritier Masculin/féminin, 1996, O. Jacob, pp.19-20

Sigmund Freud a posé en termes clairs, le problème de la différence des sexes et de l’identité sexuée, mais sa théorisation, pourtant revue et remaniée à plusieurs reprises, en dépit de sa remarquable cohérence, a soulevé dès le début de nombreuses contestations et continue de diviser les psychanalystes.

La sexualité humaine est une psychosexualité où le féminin et le masculin se succèdent, s’opposent, s’intriquent, constituant la bisexualité psychique, qui atteint son apogée avec l’organisation odipienne.

La conflictualité générale et, plus encore, celle inhérente au thème de la différence des sexes se répète, dans le débat entre psychanalystes sur les similitudes, les oppositions et la complémentarité des hommes et des femmes. Débat qui n’a pas fini de nous occuper et auquel participent biologistes, sociologues, ethnologues, historiens, politiques et médias.  Ce champ est tellement infiltré de préjugés, de passion et d’intérêts divers qu’il devient difficile d’en parler avec sérénité. Nous allons cependant tenter d’en faire l’expérience.

Au cours de  l’histoire de la psychanalyse, deux tendances se sont rapidement dessinées au sein des théories sur la sexualité féminine : d’un côté ceux qui soutiennent la méconnaissance du vagin jusqu’à une époque tardive (aux côtés de Freud, Ruth Mack Brunswick, Jeanne Lampl de Groot, Hélène Deutsch, Marie Bonaparte), de l’autre ceux qui en croient en sa connaissance précoce et pour lesquels l’enfant de sexe féminin est fille dès le début (Josine Muller, Karen Horney, Karl Abraham, Mélanie Klein, Ernest Jones).

Par la suite le sexuel, peut-être sous l’influence des kleiniens mais aussi sous le prétexte de l’évolution des mours,  en est venu à perdre de son intérêt, comme s’il fallait lui réserver un refuge qui en préserve l’interdit et le mystère, au profit de l’accent mis sur les relations d’objet avec les rivalités et l’envie que suscite la différence des sexes et qui amènent hommes et femmes à imaginer « sur le corps de l’autre » (M. et J. Cournut[1]) des avantages dont ils sont privés. L’importance de plus en plus grande donnée à la relation d’objet me paraît marquer la prédominance accordée au féminin et surtout au maternel, en raison de la précocité de ce lien primaire, au détriment du masculin – phallique, secondaire. Nous verrons par ailleurs que les théories sur le féminin souffrent du double destin  de ce dernier, féminin érotique et féminin maternel,  qui en augmente la complexité.

Les difficultés sont aggravées par la confusion entre les conceptualisations qui s’appuient sur des facteurs occasionnels, sociologiques ou historiques par exemple, et celles dont les références sont somatiques, pulsionnelles, dérivées de l’organisation psychique d’origine infantile, elle-même soumise à des références culturelles.

Comme on le sait, Freud est parti d’une vision uniquement masculine/phallique de la sexualité, ce qu’on n’a cessé de lui reprocher. Il a décrit l’avènement du féminin à la suite des stades prégénitaux, oral, anal et phallique : « Au stade de l’organisation prégénitale sadique‑anale – écrit-il – il n’est pas encore question de masculin et de féminin, l’op­position entre actif et passif est celle qui domine. Au stade suivant, celui de l’organisation génitale infantile, il y a bien un masculin, mais pas de féminin ; l’opposition s’énonce ici : organe génital mas­culin ou châtré. C’est seulement qua­nd le développement, à l’époque de la puberté, s’achève, que la polarité sexuelle coïncide avec masculin et féminin. Le masculin rassemble le sujet, l’activité et la possession du pénis ; le féminin perpétue l’objet et la passivité. Le vagin prend maintenant valeur comme logis du pénis, il re­cueille l’héritage du sein maternel.»[2] (1923)

Il fait  allusion à une psychosexualité toujours d’essence mâle, qu’elle soit « active » ou  « à buts passifs », à distinguer des différences sexuelles d’ordre anatomique ou hormonal, liées au corps et aux organes génitaux masculins ou féminins.

Il va asseoir sa théorie sexuelle sur trois hypothèses majeures :

1) L’existence, dans les deux sexes, d’un stade phallique  caractérisé par  la présence ou l’absence de pénis :  masculin-phallique par opposition à féminin-châtré. Le clitoris, assimilé à un pénis « rabougri »[3] et dévalorisé, serait le seul organe sexuel connu des fillettes.

Le vagin en revanche et, à plus forte raison l’utérus, « restent longtemps ignorés »[4]. Le vagin ne prendra sa réalité que comme « logis du pénis » au cours du coït ; quant à  l’utérus il sera révélé par les menstrues et l’accouchement.

Au stade sadique-anal, « ….les impulsions agressives des petites filles ne laissent rien à désirer en richesse et en violence. Avec l’entrée dans la phase phalli­que, les différences des sexes s’effacent complètement derri­ère leurs concordances…. Nous pouvons poser que dans la phase phallique de la petite fille, c’est le clitoris qui est la zone éro­gène directrice. » (1933)[5]

Dès 1924 pourtant, Karl Abraham a mis en doute l’hypothèse freudienne : « …je me suis pris à me demander récemment s’il n’y aurait pas déjà, au moment de la prime enfance, une première éclosion vaginale de la libido féminine, qui serait destinée au refoulement, et à laquelle succèderait ensuite la prédominance du clitoris comme expression de la phase phallique. »[6]  De cette vision découle tout naturellement l’existence, chez la fillette, d’une réaction vaginale précoce au pénis du père qui devient ainsi le premier objet, en contradiction avec  la primauté de l’objet – mère.

 Freud, tout en avouant que le problème du féminin lui paraît « obscur » et la féminité un « continent noir », maintient fermement son point de vue et théorise, malgré les difficultés, la nécessité du  changement d’objet et du changement de zone érogène.

A la suite de Lou Andreas-Salomé, il assimile les sensations vaginales  à des sensations anales. Celle-ci en effet, dès 1916, dans Anal und sexual,  faisait dériver le vagin du cloaque et rapprochait les sensations génitales des femmes (adultes) des sensations anales,  évoquant à ce propos la passivité devant la pulsion à laquelle les femmes, faute d’une agressivité suffisamment tournée vers l’extérieur, seraient livrées plus violemment que les hommes.

Prétendre que « seuls les organes génitaux mâles (le phallus) jouent alors [à la phase phallique] un rôle. [et que] les organes génitaux féminins [...] restent longtemps ignorés »[7] paraît en contradiction avec l’ancrage de la sexualité dans le somatique et l’infantile et l’on n’a pas manqué de se poser des questions sur le silence de ces organes : est-il de l’ordre du refoulement ce qui supposerait obligatoirement une connaissance antérieure qui serait levé par la suite ? Est-il possible que la connaissance, sans intuition de ce qui existe même si c’est caché, soit sous l’unique dépendance de la perception ? Depuis, presque tous les auteurs ont contesté la radicalité des affirmations de  Freud qui, jusqu’à la fin de sa vie, n’a pourtant cessé de soutenir ce qui lui paraissait faire la cohérence de sa théorie.

Il  confirmait ainsi une vision phallique de la sexualité et de la libido :  « Il n’y a qu’une seule libido, écrivait-il, qui est mise aussi bien au service de la fonction sexuelle masculine que féminine. Nous ne pouvons pas lui donner, à elle‑même, de sexe ; si, suivant l’assimilation conventionnelle de l’activité à la masculinité, nous voulons l’appeler masculi­ne, nous ne devons pas oublier qu’elle représente aussi des aspirations aux buts passifs. » (1933[8]) . Remarquons que l’introduction d’une aspiration à la passivité nuance la notion d’ « activité » masculine.

2) La confrontation avec la différence des sexes et l’absence de pénis chez la mère, déclenchent chez le garçon, avec la surestimation du pénis qui pourrait venir à manquer, l’angoisse de castration que Freud compare à « la chute du trône et de l’autel », avec son cortège de mépris du féminin et de peur de la dévirilisation ; la fille, en revanche, comprend qu’elle n’aura jamais ce sexe qu’elle admire et désire , « elle se sent gravement lésée, déclare qu’elle voudrait « aussi avoir quelque chose comme ça » et succombe à l’envie du pénis qui laisse des traces indélébiles dans son développement et la formation de son caractère et qui, même dans le cas le plus favorable, n’est pas surmontée sans une lourde dépense psychique »[9]le complexe de castration va la détourner donc de sa mère, elle se réfugiera auprès de son père, beatus possidens, dont elle espère un enfant.

Pour Freud, dans les deux sexes, le premier objet est donc la mère. C’est  l’an­goisse de castration qui oblige le garçon à se détacher d’elle, le faisant  ainsisortir du complexe d’ Œdipe, tandis que sous l’emprise de l’envie du pénis, la fille se détache également de celle à laquelle elle reproche son « incomplétude »,  pour se rapprocher de son père, entrant ainsi dans le complexe d’Œdipe.  Ici s’inscrivent les sentiments ambivalents réciproques entre la mère et sa fille, chaîne d’hostilité se perpétuant  de mère en fille, le père représentant à la fois le séparateur et le refuge.

 Il faut attendre 1933 pour que Freud,  reprenant les travaux de ses élèves féminines, relie les aspects positifs de la relation mère – fille, précisément à l’importance des couches préodipiennes de la sexualité féminine : « L’identification à la mère, chez la femme, permet de reconnaître deux cou­ches: la couche préodipienne qui repose sur le tendre attachement à la mère et la prend comme modèle, et celle, plus tardive, issue du complexe d’Oedipe, qui veut éliminer la mère et la remplacer auprès du père…

Mais c’est la phase du tendre attachement préodipien qui est décisive pour l’avenir de la femme; c’est en elle que se pré­pare l’acquisition des qualités avec lesquelles elle satis­fera plus tard à son rôle dans la fonction sexuelle et accom­plira ses inestimables réalisations sociales. »[10]

N’oublions pas cependant que ce lien préodipien à la mère  recèle aussi, à côté d’aspects positifs, le germe de la paranoïa[11].

3) La  vision  phallocentrique de la sexualité dans le cadre de la bisexualité psy­chique «d’origine corporelle » mais aussi  consécutive à une identification aux deux parents :

«  [la science]… attire votre attention sur le fait que des parties de l’appareil génital masculin se trou­vent dans le corps de la femme, bien qu’à l’état atro­phié, et vice versa. Elle voit dans cette occurrence l’indice d’une double sexualité, d’une bisexualité…Vous êtes enfin invités à vous familiariser avec l’idée que les proportions dans les­quelles masculin et féminin se mêlent dans un individu sont soumises à des variations considérables….

Vous ne pouvez donner aucun nouveau contenu aux notions de masculin et de féminin. Cette distinction n’est pas psycholo­gique ; quand vous dites masculin, vous pensez en général « ac­tif », et quand vous dites féminin, vous pensez « passif »[12].

Bien que l’envie des hommes à l’égard des femmes et de leurs capacités créatrices idéalisées, soit généralement admise, le roc inanalysable de la théorie freudienne repose sur la répudiation du féminin dans les deux sexes[13](1937).  Dans les deux cas, les rôles de l’imaginaire et de la représentation sont au premier plan. A ce propos, soulignons les différences entre le féminin de l’homme et le masculin de la femme. Le premier est une réaction d’opposition au masculin  par envie du féminin, tandis que le masculin chez la femme coïncide avec l’envie du pénis et le refus de renoncer au phallicisme du passé.

Notons également que Freud a mis en relation d’un côté une intrication des pulsions de vie et de mort, de l’autre une intrication du féminin et du masculin dans la bisexualité. Toute idée de pureté est donc exclue.

Quelles sont les conséquences du complexe de castration pour le caractère de la femme ?

- Faute d’organe phallique visible à investir, le narcissisme de la  fillette se reporte sur son corps tout entier :  « Nous attribuons à la féminité un degré plus élevé de narcis­sisme, qui in­fluence encore son choix d’objet, si bien qu’être aimée est pour la femme un besoin plus fort que d’ai­mer. … [le choix d'objet de la femme] se produit souvent con­formément à l’idéal narcissique de l’homme que la petite fil­le aurait souhaité devenir. »[14]

- L’équivalence masculin – actif, féminin – passif expliquerait que la sexualité féminine, exigeant la passivité, soit un terrain favorable au masochisme par retournement de l’agressivité vers l’intérieur.

Le  masochisme « féminin, érogène » reposerait sur le masochisme primaire,  le plaisir de la douleur, pur pour ainsi dire. Freud veut-il dire sans composante sadique ou sans culpabilité ? Il s’agirait d’un masochisme « originaire », précédant la formation du surmoi, lié au narcissisme primaire absolu et formant le  noyau de la pulsion de mort originaire. Le masochisme originaire offrirait une solution susceptible d’expliquer le détournement du principe de plaisir. Il serait à l’origine de la formation du moi.

Freud  a incriminé d’une part la répression de l’agressivité « socialement imposée à la femme » ce qui nous choque à une époque où ce n’est plus le cas. D’autre part le rôle joué par les motions masochistes qui lient les tendances destructrices davantage tournées vers le dedans,  faute de pénis visible qui pourrait la rassurer sur son intégrité. Si l’homme est également concerné ici, son agressivité tournée vers l’extérieur, lui permettrait de mieux lutter pour élaborer la poussée de passivité qui le met en danger. Freud conclut que : « toute l’énergie disponible de l’Eros, que nous appelons désormais libido, se trouve dans le moi-ça encore indifférencié et sert à neutraliser les tendances destructrices qui y sont également présentes. … Une fraction d’autodestruction demeure en tous cas à l’intérieur de l’individu jusqu’au moment où elle réussit enfin à le tuer… »[15].

Le masochisme « gardien de vie » est nécessaire à l’homme comme à la femme pour intriquer sa destructivité interne, mais s’il est plus important chez la femme, comment expliquer que sa longévité soit supérieure à celle de l’homme ?

Bien sûr nous voyons chez nos patientes, nos collègues et amies, une gestion de l’agressivité différente de celle des hommes et il est clair que la dépendance des femmes par rapport à leurs objets prend souvent des accents masochistes.

Pour A. Green l’agressivité tournée vers l’intérieur chez les femmes rend son intégration plus problématique puisqu’elle risque de mettre leur psychisme en danger. Le lien à la mère est un tel mélange inextricable de haine et d’amour, qu’il peut aboutir à un refus d’identification ou à une identification aliénante[16].

-  L’angoisse de castration étant à l’origine de la formation du surmoi, son absence expliquerait la faiblesse du surmoi chez les femmes :  « On hésite à le dire, mais on ne peut se défendre de l’idée que le niveau de ce qui est moralement normal chez la femme est autre. Son surmoi ne sera jamais si inexorable, si impersonnel, si indépendant de ses origines affectives que ce que nous exigeons de l’homme. Ces traits de caractère que l’on a de tout temps critiqués et reprochés à la femme : le fait qu’elle fait preuve d’un moindre sentiment de la justice que l’homme, d’un penchant moindre à se soumettre aux grandes nécessités de l’existence, qu’elle se laisse plus souvent que lui guider dans ses décisions par ses sentiments de tendresse et d’hostilité, la modification de la formation du surmoi, dont nous venons de montrer d’où elle dérive, en est une raison suffisante. Nous ne nous laisserons pas détourner de telles conclusions par les arguments des féministes qui veulent nous imposer une parfaite égalité de position et d’appréciation des deux sexes ; mais nous accorderons volontiers que la plupart des hommes demeurent bien en deçà de l’idéal masculin et que tous les individus humains, par suite de leur hérédité croisée, possèdent à la fois des traits masculins et des traits féminins, si bien que le contenu des constructions théoriques de la masculinité pure et de la féminité pure reste incertain. »[17] . Nous verrons que Melanie Klein adopte la position diamétralement opposée.

Mais les femmes sont-elles vraiment à l’abri de l’angoisse de castration ? Bien sûr leurs organes génitaux  cachés peuvent leurs donner l’impression d’échapper à ce risque.  L’association vagin-anus leur procure plus souvent un dégoût qu’une fierté : ils sentent mauvais, ils suintent, etc. En revanche elles ont peur de perdre leur beauté, leur cheveux, de grossir, de vieillir. L’atteinte des seins, lors d’un cancer par exemple ou par suite de l’allaitement, est vécue comme une castration ; ainsi que la ménopause et l’hystérectomie qui peuvent provoquer dépression et frigidité.

Tandis que les garçons « roulent des mécaniques », les fillettes jouent à la poupée. L’identification à la mère, qui ne va pas sans un certain masochisme les sauve en leur procurant un plaisir qu’elles investissent comme le but principal de leur vie.

On a critiqué l’association du masochisme érogène avec le féminin. Bien sûr Freud parlait du masochisme féminin chez l’homme. Mais qu’en est-il du masochisme érogène de la femme pour laquelle  le coït et l’accouchement, loin d’être « subis », sont source de jouissance et de gratifications narcissiques ? André Green répond que, chez la femme existe « ….un masochisme de base qui ne serait pas le produit d’un retournement, mais la conséquence d’un traumatisme imaginaire. » Soit, mais ce masochisme, en particulier celui qui en fait une mère, nécessite un puissant investissement d’objet. L’enfant, il est vrai, est à la fois son ouvre vivante et une partie d’elle même. La différence avec l’ouvre sublimée  est justement l’investissement  objectal plus que narcissique qu’elle implique. Il est vrai que  le glissement vers un masochisme moral qui ferait préférer la souffrance à l’objet est fréquent sinon obligatoire comme nous le montrent toutes les « mater dolorosa ».

Ce qu’André Green décrit comme une « déqualification  objectale qui accompagne le masochisme féminin-masochisme moral [et] donne une prévalence au but, la souffrance, plutôt qu’à la recherche de l’objet nécessaire à l’accomplissement de ce but…… [ce qui] semble aller dans le sens d’une narcissisation de la souffrance. »[18].  Désobjectalisation donc et repli narcissique qui accompagnent  le masochisme « mortifère ».

Les différences psychiques entre les hommes et les femmes dépendraient, selon Freud et là-dessus je ne peux que le suivre, des différences anatomiques qui orientent différemment leur évolution, « L’anatomie, c’est le destin » disait-il parodiant Napoléon. Ce que certains auteurs, Laplanche en particulier, donnant priorité au fantasme, ont contesté comme un « fourvoiement » biologique.

Tel est le bilan forcément schématique de la sexualité féminine, selon Freud.

Depuis, de nombreux psychanalystes, dont des femmes, se sont attelés à la question, la faisant évoluer sans la clore.

 H. Deutsch (1925)[19], par exemple, associe : féminin – oralité, vagin – bouche, sein pénis.  Le vagin n’a aucun rôle érogène. Le clitoris ne joue un rôle qu’à la phase phallique.. C’est l’enfant qui est l’instigateur de la sublimation chez la mère. La triade masochiste, par « soumission masochique au pénis », comprend : castration – viol – accouchement. Le vagin devient le réceptacle de l’enfant, le souhait de retour au sein maternel étant réalisé par identification à ce dernier. L’acmé du plaisir sexuel est atteint lors de l’accouchement. On peut lui reprocher de ne pas faire la part des désirs érotiques féminins. Tout est sous la dépendance au pénis.

Reste à préciser  ce qu’est la « femme féminine ». Pour H. Deutsch, c’est celle qui « a réussi à  établir la fonction maternelle du vagin et à abandonner les revendications du clitoris » . Pour d’autres c’est la femme érotique et séductrice mais notons que la féminité prend souvent dans ce cas une connotation phallique.

Freud corrige ce point de vue lorsqu’il affirme que le féminin pur et le masculin pur sont des mythes du fait de la bisexualité.

Lacan va plus loin que Freud et élabore une thèse structurale  partant du primat du phallus, pour aboutir à des considérations inattendues. Le père de la structure soutient l’existence du système signifiant dont la fonction est symbolique. Le vagin serait un morceau de réel, non marqué par le signifiant. « C’est ce que le discours analytique démontre, en ceci que, pour un de ces êtres comme sexués, pour l’homme en tant qu’il est pourvu de l’organe dit phal­lique ‑j’ai dit -, le sexe corporel, le sexe de la femme ‑j’ai dit de la femme, alors que, justement, il n’y a pas la femme, la femme n’est pas-toute, le sexe de la femme ne lui dit rien, si ce n’est par l’intermédiaire de la jouissance du corps »[20].

Dans la mouvance lacanienne, pour V.Granoff[21], une partie du sexuel féminin, tout le courant de l’instinct maternel, tomberait hors de la médiation phallique et de l’analyse : « Enceinte, elle [la femme] a ses évidences. Elle a « dedans » un corps étranger. C’est du « dehors », et qui sera dehors. Un dehors qui est dedans. »[22]

De nouveau ces points de vue choquent par leur théorisation abstraite qui élimine le féminin de l’organisation psychique pour en faire un domaine à part.

Les femmes cependant ont souvent le sentiment d’être trop accrochées au  réel, « au ras de pâquerettes » disait l’une de mes patientes, leur ventre dominant leur esprit.

Pour mieux situer l’apport spécifique de Winnicott il est important de le cadrer en revenant sur les conceptions d’un certain nombre d’auteurs qui ont exprimé leurs opinions soit du vivant de Freud soit après sa mort.

Le changement, amorcé par  K. Abraham, a été repris par Karen Horney (1922-1955)[23]. L’enfant de sexe féminin est d’emblée femme ; c’est la crainte de l’effraction et des atteintes dont serait l’objet à l’intérieur du corps qui pousseraient la fillette à refouler la connaissance du vagin et à transférer ses pulsions vaginales sur le clitoris, organe externe et accessible.

Quant à M. Klein(1928-32), elle  va avancer des conceptions bien à elle centrées sur la prééminence du sein maternel[24].

Elle ouvre ainsi une controverse entre Vienne et Londres  sur la précocité de ce qui fait la spécificité de la femme.

Pour elle, la fillette désire le pénis, sous l’action de désirs instinctuels féminins, sous l’empire de l’oralité, et non de l’analité. C’est la frustration orale engendrée par le mauvais sein qui lui fait désirer le pénis contenu par la mère. L’envie du pénis est à la fois secondaire à une frustration orale, et liée au désir d’un organe visible dont elle pourra constater l’intégrité lors des angoisses de castration qui n’épargnent pas les femmes. Le désir oral du pénis paternel devient le prototype du désir génital, vaginal.  L’introjection du pénis paternel, objet odipien, constituera le noyau du surmoi féminin. La fille sera plus soumise au père que le garçon et son surmoi, contrairement à l’opinion de Freud, sera plus sévère. Le masochisme féminin dérive du retournement du sadisme contre les mauvais objets intérieurs. M. Klein oppose le bon au mauvais, en lieu et place de l’opposition  phallique – châtré ou  « avoir » et «manque ». Son mérite est d’avoir renversé l’ordre phallique pour ériger un ordre maternel féminin.

A Melanie Klein  se joindra Ernest Jones[25] (1932) pour lequel la fillette est d’emblée féminine, « par nature », le clitoris est un organe féminin et non un pénis atrophié, le désir d’enfant est un désir féminin et non une compensation pour le manque de pénis. Bref , la femme n’est pas un homme manqué mais être différent.

Plus près de nous, Janine Chasseguet-Smirgel[26] continue dans la ligne de Freud. Pour elle, la mère et son sein sont investis entièrement négativement tandis que  le père et son pénis sont idéalisés. Pour maintenir cette désintrication la fillette doit refouler ses pulsions agressives dans la relation au père. D’où « une culpabilité spécifiquement féminine dans la composante sadique-anale de la sexualité ». La sublimation dont parlait H. Deutsch serait plutôt une formation réactionnelle expliquant l’inhibition : « en ce qui con­cerne toute une série d’activités intellectuelles, professi­onnelles, créatrices, la culpabilité odi­pienne de la femme, liée au dépassement de la mère, se double [...] d’une cul­pabilité à l’égard du père [....], le bon fonctionne­ment intel­lectuel est équivalent, dans l’inconsci­ent, à la possession du pénis. Or cette pos­session signifie pour la femme qu’elle détient le pénis du père dont elle a ainsi dé­possédé la mère ‑ce qui est conforme au schéma odipien ‑mais dont elle a, de surcroît, châtré le père. De plus, l’u­tilisation adéquate de ce pénis signifie, pour l’inconscient, sa fécalisation et finalement la détention d’un pénis anal. »[27]

Joyce Mac Dougall  exprime des vues  personnelles qui font le lien entre Freud et Klein.  Elle remarque que  les garçons souffrent autant que les filles de l’envie du pénis du père. La pensée que son pénis est trop petit provoque chez l’homme les mêmes angoisses que celle de la fille « lorsqu’elle s’accroche inconsciemment au fantasme redoutable qu’elle est un garçon castré »…. « l’envie et l’admiration qu’éprouve le garçon pour le corps et la sexualité de la mère sont semblables à celle de la fille pour le pénis et les prouesses sexuelles de son  père. »  S’opposant à Lacan, elle distingue le symbole (phallus) de l’objet partiel (pénis) : « Le phallus n’est pas le symbole de l’organe sexuel masculin, mais celui de la fertilité, de la complémentarité et du désir érotique. »[28] C’est  que « …la monosexualité masculine ou féminine reste une blessure narcissique majeure. Atteindre la représentation symbolique de la complémentarité entre les deux sexes demande … de renoncer au plaisir enfantin d’être et d’avoir les deux sexes. »

Peu à peu sous l’influence des vues contrastées de différents auteurs, une approche développementale a remplacé les oppositions d’ordre sexuel mises en place par Freud.

Une tendance vers le féminin maternel se dessine : envie de la puissance de procréation des femmes, tandis que “l’orgueil phallique” dissimule mal, dans son mépris des femmes, l’envie que suscite la jouissance féminine.

Si l’on s’appuie sur une théorie mettant en avant le relation mère – enfant, la tentation de l’observation directe impose sa séduction. Mais on néglige alors le rôle des fantasmes inconscients et la présence, dans la pensée de la mère, du père amant et géniteur.

Signalons qu’un concept de complémentarité entre pénis et vagin, hommes et femmes, se retrouve chez Mac Dougall et  chez Bion.

Nous avons tenu à faire le point de la question pour préciser d’où Winnicott est parti. Il est temps d’arriver à la

contribution de Winnicott

Prenant un chemin tout à fait original, Winnicott a imaginé  une transmission, de la mère à l’enfant, de la « vitalité » dont il aura besoin pour vivre. Cette transmission, de nature quasi existentielle, a lieu avant la séparation, avant la constitution du moi, et donc d’un objet étranger. Ce qui est transmis est la faculté d’ « être ». Le  « féminin pur »[29], sans trace de masculin,  ignore l’autre et, à plus forte raison la différence des sexes, il est féminin  parce que la mère est femme. C’est de la transmission de l’essence de mère et de son omnipotence, non  d’une mère réelle qu’il s’agit. On peut le rapprocher du narcissisme primaire, décrit par Freud en ces termes : «… le moi où s’accumule, dès le début, toute la part disponible de libido. C’est à cet état que nous donnons le nom de narcissisme primaire absolu.  Il persiste jusqu’au moment  où le moi commence à investir libidinalement ses représentations objectales» (p.10)[30].

Le féminin pur précède la libido dont Freud dit qu’elle est d’essence masculine.  Pour Winnicott, il n’y a pas de pulsion avant la constitution du moi et,  par fé­minin pur, il n’entend pas une entité d’ordre sexuel enracinée dans le pulsionnel. C’est la fusion avec le sein de la mère qui fonde le « féminin pur ».  L’enfant, garçon ou fille, « est » le sein, avant de pouvoir le prendre. Il faudra qu’il le reconnaisse comme « autre », pour pouvoir le désirer et accéder au masculin dans les deux sexes. Le virage vers le masculin  dépendrait, chez le bébé garçon, d’une rêverie de la mère qui reconnaîtrait le sexe de son fils alors que lui-même n’en a pas encore conscience. Ce lien primaire, primordial,  à la mère permettrait l’acquisition d’une matrice psychique grâce à laquelle l’enfant serait ensuite en mesure de se séparer d’elle et de supporter la perte d’ob­jet consécutive.

On peut dire, pour suivre Winnicott, que le féminin pur survient à un moment où la narcissisme primaire est roi (un concept qu’il ignore) et où les pulsions ne sont pas encore dirigées vers un objet différencié extérieur. A ce stade d’omnipotence, sujet et objet ne font qu’un, d’où la notion d’objet subjectif. Pourvu que l’environnement soit « suffisamment bon », l’enfant peut créer une zone d’illusion qui le rendra capable de supporter la désillusion lorsqu’il sortira de l’omnipotence et comprendra que l’objet ne lui appartient pas (objet objectivement perçu). C’est alors qu’il devra acquérir le « masculin pur » afin de s’approprier ce qu’il n’a pas, par une action. Il sera contraint de « faire ». Ce masculin  de Winnicott, est donc actif (« faire ») et susceptible de se renverser en passivité (« être fait »), pour les filles comme pour les garçons. Tandis que le féminin pur n’a rien à faire, il n’a qu’à être, pourvu que la mère réussisse à entretenir l’illusion de la fusion. Cet état d’omnipotence illusoire est ce que l’enfant masculin, qu’il soit fille ou garçon, enviera à sa mère censée le posséder.

Si le féminin pur, par défaillance de la mère ou de son substitut, ne réussit pas à s’installer, l’enfant ne pourra pas acquérir cette base de sécurité qui lui  permettra d’affronter la séparation.

C’est seulement après la coupure de ce qu’André Green appelle “un cordon ombilical psychique”, que l’élément masculin pourra se constituer. Le  « masculin pur » serait donc secondaire. On peut  imaginer que le garçon aura plus de difficultés à se constituer une identi­té sexuée séparée et qu’il gardera la cicatrice prête à se rouvrir de cet arrachement, tandis que la fille dont l’identité sexuelle, la même que celle de la mère, serait plus anciennement constituée, pourra toujours conserver la trace du premier lien. En revanche, elle devra changer d’objet de désir lors de l’Œdipe, alors que le garçon pourra revenir à un objet du même sexe que son premier amour. Pour Freud, la masculinité étant première, c’est la fille qui aurait du mal à y renoncer et aura plus de facilités pour la bisexualité. La discussion n’est pas close de savoir si le détachement est plus facile pour la fille ou pour le garçon.

Qu’est-ce qui pousse l’enfant vers le sein, la bouche vers le mamelon ? Cette quête vient du dedans, elle est ancrée dans le corps. Pour Freud, les pulsions sont des forces qui « agissent à l’arrière plan des besoins impérieux du ça et qui représentent dans le psychisme les exigences d’ordre somatique » [31],  pour Winnicott les pulsions sont secondaires à cette pression.

Dans la  Nature humaine, ouvrage posthume, écrit de 1954 à sa mort en 1971, et dont, malheureusement les articles n’ont pas été datés, Winnicott a fait une place importante aux pulsions : « Freud … mit en relation … l’importance de la pulsion et la signification de la sexualité infantile. Une théorie qui court-circuite ces questions est une théorie qui ne sert à rien. » Il assimile la pulsion à l’instinct animal : « l’exigence pulsionnelle est … la même que chez l’animal »[32],  alors que Freud la définit comme un concept limite entre le psychisme et le somatique, liée à la notion de représentant.

Décrivant l’évolution du prégénital au phallique puis au génital, il montre que l’enfant dispose de toutes les voies de l’excitation, y compris peut-être la génitale, « mais encore dépourvue de fantasmes génitaux ». Il n’y a pas encore de différence entre les sexes.

Puis vient la phase  phallique, dans les deux sexes avec la référence à l’organe génital masculin, son érection, sa sensibilisation périodique. L’état féminin est alors une affaire négative.  Les chemins vont alors diverger.

Ce fantasme est enrichi jusqu’à  réapparaître à l’adolescence sous forme masculine ou féminine : pénétrer, être pénétré etc. [33]

Reprenant la théorisation de Lou Andreas Salomé, Winnicott conclut que « le côté féminin de la nature humaine sonne à la porte du prégénital ». Dans la phase phallique, la performance de l’enfant est fantasmatique c’est pourquoi elle concerne également le garçon dans la fille, alors que dans la phase génitale, l’enfant doit attendre « la possibilité de mettre le rêve en acte ». Pour cela il faut que son moi puisse se débrouiller avec une « impressionnante quantité de frustration »[34].. La peur de la castration par le père rival vient à point pour  montrer  au garçon un autre chemin que celui de l’agonie impuissante. Leur vulnérabilité phallique les protège donc d’angoisses de non existence plus graves.

La divergence entre l’évolution de la fille et celle du garçon a donc deux racines :

- Avant l’individuation, la fusion – identification avec la mère permet la constitution d’un féminin  pur, sorte de paradis primitif où il suffit d’être mais qui fondera les bases d’une capacité ultérieure de mieux supporter la frustration et la perte.

 Si la mère a su laisser à l’enfant la possibilité de s’illusionner il pourra ensuite supporter la désillusion pour acquérir le masculin pur, sous tendu par la volonté de s’approprier l’objet du désir (le sein). L’accès à un masculin secondaire sur une base mal consolidée de « féminin pur » va donner  un faux-semblant d’équilibre.

- Tandis que les filles ne peuvent s’organiser que par rapport à ce qui leur manque (par rapport au négatif).  Elles doivent donc se procurer à tout prix l’équivalent du pénis, investissement du corps entier, d’un amant ou d’un enfant. Leur intégrité en dépend. Ceci rend leur position  plus précaire et leur narcissisme plus fragile. Elles sont plus dépendantes de leurs objets, alors que les garçons, rassurés par la présence de leur pénis, se sentent plus entiers.  On voit qu’ici,  les vues de Winnicott sont  proches de celles de Freud.

 Winnicott fait remarquer qu’il n’y a pas de mot pour vagin dans la nurserie. Si les mères modernes en ont inventé plusieurs, ils n’ont pas encore de sens universel.

Il reste un fait indépassable, le vagin et l’utérus ne se voient pas ; la place est à la représentation. Tant et si bien que certaines femmes, mères de famille, n’ont aucune représentation de leur « matrice », tandis que des femmes, après une  hystérectomie, peuvent imaginer la posséder encore.

Les garçons, soutient Winnicott, auraient une représentation du vagin, basée sur des désirs  et des sensations orales et anales, mais aussi vaginales alors que l’organe leur fait défaut ! Cela me semble pour le moins énigmatique.  Les filles seraient-elles gênées par l’existence du clitoris et des sensations qu’il leur procure, pour se représenter les sensations phalliques ? Rappelons que c’est ce que soutenait H. Deutsch, lorsqu’elle décrivait le clitoris « faisant barrage » à l’avènement du vagin à la phase phallique. Le clitoris, sans  fonction reproductrice, donc inutile, serait un pénis pour rire (à la manière des seins des hommes pourrait-on dire). Il ne ferait que blesser leur narcissisme  et ajouter à leur déception.

 Il est évident que Winnicott comme Freud et les autres psychanalystes ont du mal à trouver leur chemin entre d’une part la réalité de la bisexualité psychique, les identifications aux parents des deux sexes, et, d’autre part, la nécessité d’assumer une identité sexuelle conforme à l’anatomie. Jusqu’où peut-on aller pour que le fantasme ne devienne pas inadapté et  conduise à un déni de la réalité ? Il faut cependant remarquer que chez les êtres humains les rôles sexuels ne sont pas toujours liés au sexe anatomique. Dans son livre  Masculin/féminin, l’ethnologue Françoise Héritier montre comment chez les Inuit, (une société d’Esquimaux  au Canada ) l’identité et le genre  sont fonction  du genre de l’âme-nom réincarnée[35].

Le débat reste ouvert s’il est plus facile pour les filles de réussir le féminin  que pour les garçons, le masculin. On l’a dit, les hommes le croient.

Les exemples cliniques ne semblent pas toujours le confirmer. Les femmes, comme les hommes,  ont parfois tendance à « faire » plutôt qu’à « être ». Elles ont eu, comme eux mais plus difficilement comme le montre la clinique, à se dégager de l’identification primaire à la mère. Est-il plus laborieux ensuite de se constituer une identité féminine secondaire ?

Ce qui est certain c’est qu’il y a conflit entre le féminin – érotique et le maternel comme D. Braunschweig et M. Fain l’ont joliment résumé en appelant la « censure de l’amante » le désir qui pousse la mère à s’éloigner de l’enfant pour rejoindre l’amant[36].

Les femmes ont des échanges érotiques avec leur partenaire et leur enfant. Il n’est pas étonnant qu’elles soient tiraillées entre les deux. Le féminin doit intégrer cette conflictualité, tandis que pour les hommes, il n’y a pas de conflit entre le masculin et la paternité.

Winnicott  cependant a soutenu que l’expérience féminine,  n’exige qu’une structure mentale “minime”, puisqu’elle s’appuie sur l’identification première à la mère. L’identité féminine serait plus économi­que et demanderait moins d’effort psychique que l’acquisition du masculin qui exige d’abord un dégagement. Pourtant, dans La nature humaine, Winnicott est obligé de constater que nombreux sont les écueils que les filles rencontrent pour l’acquisition de leur identité de femme adulte. Au stade du féminin pur, il n’y aurait pas de différence entre les sexes, sauf dans le regard de la mère, trahissant les fantasmes qui voient la fille comme semblable à elle [et loin d'être toute puissante]… et le garçon comme possédant le sexe qu’elle envie et idéalise mais dont elle doit accepter l’altérité.

Stoller (1975) discute l’affirmation de Freud que le garçon commence sa vie comme hétérosexuel. D’accord avec Winnicott, il insiste sur la fusion première avec la mère, « femme avec une identité sexuelle féminine », qu’il lui faudra  surmonter. Il souligne  l’importance du désir maternel pour le passage de son fils à une identité sexuée masculine : « Je ne pense pas, écrit-il,  que le sentiment de ne faire qu’un avec la mère encourage un sentiment même primordial de masculinité au cours des premiers mois de la vie ; au contraire il doit être neutralisé. Il ne sera pour l’essentiel surmonté, à me­sure que le moi se développe, que si la mère encourage le développement de la masculinité. Elle le fera en premier lieu parce qu’elle désire un fils masculin.[37] Stoller, comme Winnicott, accorde toute son importance à l’influence de l’environnement. Un bébé seul n’existe pas, en tous cas il ne se développe pas, à la limite il ne survit pas. Pour aller plus loin, les cas des enfants de sexe ambigu et des transsexuels confirment que l’enfant, s’il naît  avec un sexe anatomique défini, ne va acquérir son identité de genre qu’à la suite d’une longue élaboration. Le biologiste Jean-Didier Vincent confirme l’influence de la mère, dès les premiers instants sur l’orientation sexuelle de l’enfant.

Après Winnicott

Nous allons maintenant examiner les conceptions des auteurs modernes qui ont abordé le thème de la différence des sexe en tenant compte des apports de Winnicott.

Pour A. Green le féminin pur occulterait une destructivité primordiale, née de la relation négative mère – enfant[38], que la mère essaye de faire taire et qui est liée par le masochisme érogène. Chez l’enfant- fille cette destructivité serait moins violente, peut-être par identification plus profonde à la mère. Green se démarque de l’hypothèse  qu’il n’y a pas de différence avant le stade phallique entre les filles et les garçons. La répudiation du féminin serait, selon lui,  plutôt un rejet du maternel découlant de la nécessité de se désengager de la mère vécue comme dangereuse pour la virilité du garçon et pour la  féminité de la fille[39].

Pour Jean Laplanche l’angoisse naîtrait lorsque le moi de l’enfant est débordé par l’attaque interne de son objet source( la mère) qui ne trouve plus à symboliser.[40] Le traumatisme vient de la réactualisation après-coup de l’irruption de sexualité adulte dans une scène à laquelle l’enfant n’est pas préparé du fait de son immaturité (théorie de la séduction généralisée).

J. André, à la suite de Laplanche, reprend l’idée d’Abraham d’une féminité primitive, qui serait refoulée par la suite. Le rapprochement de la  féminité  avec la situation de l’enfant « effracté » et passif, expliquerait le refus du féminin dans les deux sexes. L’angoisse féminine serait en rapport avec la destructivité plus qu’avec la perte d’objet. Pour Benno Rosenberg, l’angoisse signale la menace de déliaison qui risque de déchaîner la pulsion de destruction[41].

C’est à tort parfois, remarque Winnicott,  que certains hommes envient les femmes croyant que chez elles l’élément féminin va de soi.

Dans La nature humaine, il souligne  le caractère secret de la sexualité féminine : « Le fonctionnement génital féminin véritable est caché, quand il n’est pas secret.  … d’habitude le fantasme joue avec le recueillement en soi, le caché et le secret.  … les représentations génitales trouvent leur expression la plus complète dans l’identification avec la mère…[les rendant ] capables d’agir et de concevoir un enfant. »[42]

Nombre d’hommes se plaignent qu’elles sont énigmatiques, imprévisibles et qu’elles ont un « esprit tortueux ».

 Je suppose que l’envie des femmes, se portant sur  le pénis « visible », est plus facile à concrétiser que celle des hommes, plus floue, plus anxiogène,  reposant sur quelque chose d’irreprésentable et d’inquiétant qui sous tend les fantasmes de sorcières : « …la nature de l’orgasme vaginal garde sa ténèbre inviolée. » écrit Lacan[43]. Il  associe la jouissance féminine à un rapport avec Dieu : « Cette jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien, n’est-ce pas ce qui nous met sur la voie de l’ex-sistence ? Et pourquoi pas interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? » [44]

Freud, en revanche,  liait le mystère féminin à l’importance de la bisexualité des femmes. L’acquisition du féminin étant postérieure à une phase phallique, celui-ci en garderait la trace  et la nostalgie : « Partant de la préhistoire, je veux seulement souligner ici que l’épanouissement de la féminité reste exposé à la pertur­bation résultant des séquelles de la pé­riode masculine anté­rieure. Des régressions aux fixations de ces phases préo­di­piennes ont lieu très fréquemment ; dans bon nombre d’exis­tences il se pro­duit une alternance répétée de périodes dans lesquelles la masculinité ou la fé­minité a pris le dessus. Une part de ce que nous, hommes, appelons “l’énigme de la femme” dérive peut‑être de cette expression de la bisexualité dans la vie féminine. »[45].

Lacan a  radicalisé la théorie du primat du phallus énoncée par Freud. Il s’agit de phallus et non de pénis, c’est à dire d’une représentation symbolique de la puissance phallique. Cependant pour lui, au contraire de ce que souligne Mac Dougall, le phallus est lié au masculin, à la présence du pénis. La  femme est incomplète, « pas toute », mais dotée d’un mystère qu’elle protège.  Dans Encore, il harangue avec hargne les analystes femmes : « …Nos collègues les dames analystes, sur la sexualité féminine elles ne nous disent …pas-tout ! ….Elles n’ont pas fait avancer d’un bout la question de la sexualité féminine. Il doit y avoir à ça une raison  interne liée à la structure de l’appareil de la jouissance. [...] Il y a une jouissance à elles à cette elle qui n’existe pas et ne signifie rien. Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça, elle le sait. Elle le sait, bien sûr, quand ça arrive. [...] depuis le temps qu’on les supplie, qu’on les supplie à genoux – je parlais la dernière fois des psychanalystes femmes - d’essayer de nous le dire, eh bien, motus! On n’a jamais rien pu en tirer. Alors on l’appelle comme on peut, cette jouissance, vaginal…. » [46] 

Le moins qu’on puisse répondre est que devant un désir d’emprise si agressif, une telle rage d’avoir le dernier mot, les femmes ne peuvent rien faire d’autre que de se tenir à l’abri à l’écart de la compétition phallique.  « Che mi fa ! » disait l’héroïne de la nouvelle de Maupassant, Les sours Rondoli.

Les plaintes des hommes et des femmes sont donc à la fois semblables et différentes. Ils se plaignent tous deux d’un manque, la plus grande blessure narcissique étant le renoncement à l’un ou l’autre sexe. Mais  l’angoisse de castration (La peur de la castration par le père rival), en  indiquant un autre chemin que celui de l’agonie impuissante, structure les névroses masculines et concentre les inquiétudes masculines sur un organe visible et très investi, elle leur donne ainsi aux hommes un aspect de moindre vulnérabilité narcissique, alors que chez les femmes elle devient angoisse de perdre l’objet.  On pourrait ajouter que l’angoisse de castration féminine anticipe un dommage touchant à la fois sa féminité, son amant et son enfant. Si bien qu’elle paraît plus dépendante des objets extérieurs, l’inquiétude naissant à chaque séparation. Est-elle moins narcissique que  l’homme puisque l’amour est vital pour elle alors qu’il valorise surtout ses performances phalliques ? Ou, comme le pense Freud, plus narcissique puisque ses objets d’amour ne visent qu’à combler un déficit, que l’amant est « l’homme qu’elle aurait voulu être » et l’enfant mâle, celui qu’elle a créé ? Le masochisme féminin découle de cette situation où,  les objets qui complètent la femme étant indépendants d’elle,  elle doit prendre le risque de les perdre ou accepter une incomplétude sans espoir. Ce sont ses capacités d’identification au partenaire sexuel ou à l’enfant qui vont lui permettre de récupérer ce qui, sinon, est perdu pour elle définitivement, l’amour maternel.

 Il y a bien sûr des femmes « masculines » qui tentent la solution masculine, plus narcissique, censée les protéger des chagrins et malheurs féminins. Inutile de dire qu’elles risquent de rencontrer d’autres difficultés et  de venir alors sur nos divans pleurer sur la vanité des succès obtenus, si elles les ont obtenus.

Pour Catherine Parat “Le phallique n’est pas mâle, le phallique est narcissique.”[47] La satisfaction d’or­dre phallique se trouverait dans le domaine des sublimations. Les sublimations, originaires d’identifications fémi­nines mais aussi d’identifications viriles de la période anale et de la période de latence, constituent ce qu’elle désigne comme phallique féminin. Celles  que les hommes désignent négativement comme “femmes phalliques” sont les femmes qui, « en imposant leur analité possessive, s’opposent à leur besoin de maintenir une valeur phallique (narcissique) à leur pénis »

Florence Guignard[48], dont la réflexion s’appuie à la fois sur Freud et sur Mélanie Klein, postule deux temps du féminin : le « maternel primaire », premier espace qui se dessine chez l’infans, à partir de la représentation de sa relation première au monde. Elle y introduit «  la capacité de rêverie maternelle » dont Bion fait la condition de l’apparition de la vie psychique. le « féminin primaire » au cours duquel s’organisent les premières identifications féminines chez les enfants des deux sexes et qui se développe en relation avec la première triangulation. Le deuxième temps serait  la combinatoire de la position dépressive et de l’Oedipe précoce ( théorisés par M. Klein). Winnicott a également fait l’hypothèse que le fantasme de la mère qui reconnaît l’enfant dans son sexe, joue un rôle primordial pour la capacité future de l’enfant,  en s’identifiant à cette rêverie maternelle, à prendre conscience de son identité sexuée. Nous avons vu que Stoller a une opinion approchante.

M. Cournut – Janin, fait aboutir le lien entre la mère et la mort d’une part, la fille/femme d’autre part, à la formation d’un noyau mélancolique que l’on voit apparaître au cours de certaines analyses.[49] Le défi féminin  pourrait, je crois, montrer là son revers de culpabilité.

J. Schaeffer[50] a souligné la proximité de l’expérience de la jouissance féminine avec l’angoisse et donc avec le masochisme : « La défaite, dans tous les sens du mot, est la condition de la jouissance féminine. » Encore la référence au masochisme érogène qu’il faut bien intégrer pour blessant qu’il soit.

J. Kristeva[51] insiste sur l’universalité de la référence phallique pour l’avènement du sujet, dans les deux sexes. Le pénis à la phase phallique est le bienvenu, le  « point de rencontre entre le désir et le sens ». Le phallicisme succombera à la découverte de l’autre sexe pour donner naissance à la sexualité adulte. Le monisme phallique ne serait donc qu’une illusion infantile de la phase phallique. L’envie du pénis une  fixation « phallacieuse ». Elle se réfère à Winnicott  pour théoriser l’oedipe biface de la fille, biface parce que négatif ( désir pour la mère), puis positif, lorsqu’elle se tourne vers le père. Mais dès la phase phallique, des différences la séparent du garçon . Invisible ou presque, le clitoris dissocie le sujet femme du phallus. La déception de ne le percevoir qu’à peine et de sa dévaluation, installe, avec la dissociation sensible/signifiant, la croyance que l’ordre phallique est illusoire, indice de bisexualité, non d’un faux self. Au phallique illusoire,  succède la passivation puis l’investissement maternel de l’enfant qui apparaît comme la seule « chose sérieuse » à côté d’un ordre phallique dérisoire.

Bisexualité et maternité donc,  au centre du devenir de la femme.

Raquel Zak de Goldstein [52] aborde le passage de l’enfance à la maturité sexuelle et à la maternité qui fonde chez la femme son identité comme être humain sexué. La présence du père ne suffit pas à inhiber complètement les aspects persécutoires dérivés des images oedipiennes de la mère sorcière. Il s ’ensuit une « tempête psychique » avec des fantasmes de viol qui découlent des fantasmes infantiles d’attaques contre le sein/corps maternel. Ces processus constituent le « carnal body », corps somatique, érogène, habité par le désir. La réalité psychique féminine, habitant son corps charnel, est proche de l’expérience de la temporalité et de la finitude.

De nos jours, parité oblige, les femmes veulent un homme, des enfants, des gratifications phalliques faisant jouer à plein leur bisexualité. Elles en paient le prix avec la culpabilité, fières et épuisées , elle en arrivent quand même à des renoncements plus ou moins douloureux, mais au moins ce sont elles qui choisissent.

Conclusion

Winnicott a apporté des vues nouvelles sur l’avènement du féminin et du masculin. On  lui a reproché d’avoir négligé le rôle des pulsions de vie et des pulsions de mort et leur ancrage dans le corps. Mais dans  La nature humaine, il insiste sur le rôle prédominant des pulsions.

A la fin de sa vie Freud s’est trouvé devant une énigme non résolue : « un problème posé par un fait biologique, celui de l’existence des deux sexes »[53] et de la bisexualité biologique.

Pour Winnicott, le fantasme d’activité orale n’est pas forcément  « érotique » au début. L’ambivalence serait due aux changements du moi plutôt qu’au développement du ça, lorsque l’enfant passe de « l’amour impitoyable » (ruthless love) au « souci » ( concern) de l’autre. Après le stade anal et uréthral qui dépendent des caractères bon ou mauvais des matières excrétées, vient le stade phallique qui intéresse le garçon et « le garçon » dans la fille. Le stade génital se développe ensuite sur le pré génital dont il gardera les traces. D’abord lié à l’érection chez le garçon et suscitant l’angoisse de castration en relation avec la mère aimée et le père rival, il tend vers des désirs de pénétration et de fécondation avec la représentation d’un « objet d’amour réel ». Nous avons vu que pour le garçon, l’angoisse de castration est un havre par rapport à des angoisses plus impensables, « disséquantes ».

Les filles, en l’absence d’organe castrable et d’angoisse de castration, auraient un chemin précaire à parcourir qui « offre des chances d’un développement homosexuel ». Winnicott  reconnaît là  que, contrairement à ce qu’il soutient dans Jeux et réalité, « la place ne manque pas pour du malheur et de la détresse chez la fillette ». Il insiste sur l’aspect positif de l’envie du pénis  et sur l’importance de sa complète reconnaissance dans les analyses de femmes pour le renforcement de  leur relation avec l’homme de leur choix. Beaucoup de femmes de nos jours peinent à y arriver. Cependant écrit Winnicott et nous conclurons avec cette citation : « Il serait faux de penser qu ’il ne s’agit de rien d’autre que d’une névrose culturelle. Une culture dans laquelle la petite fille est autorisée à connaître très tôt la fonction féminine n’est pas de ce fait nécessairement la meilleure amie de cette petite fille ».

Nous ne sommes donc pas arrivés au port et les problèmes soulevés par la différence des sexes et « l’énigme » de la bisexualité continuent de nous faire penser, heureusement !  Mais la voie tracée par Freud continue d’éclairer notre chemin : c’est l’intégration de la bisexualité psychique qui, si difficile qu’elle soit, offre aux hommes comme aux femmes une issue pour des relations possibles.


[1] Cournut-Janin M. et Cournut J., “La castration et le féminin dans les deux sexes” in : Rev. Franç.Psychanal., T. LVII, Puf, spécial congrès, mai 93, pp. 1335-1557.

[2] ”L’organisation sexuelle infantile”, in  La vie sexuelle, Puf, 1970, cit. p. 116.

[3] Abrégé de psychanalyse, 1938, Puf, 1949. Cit. p.65.

[4] « Développement de la fonction sexuelle », in  l’Abrégé de psychanalyse, (1938),  Puf, 1970.

[5] 1933, « La Féminité », pp. 150—181, in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanaly­se, Gallimard, 1984, trad. R‑M. Zeitlin. Cit. p.158.

[6] « Lettre à Freud, 3/12/1924 » in : Ouvres complètes, t. II, Payot, 1966.

[7] Abrégé de psychanalyse, op. cit. Cit. p.15.

[8] « La Féminité », in  Nouvelles conférences d’introduction à la psychanaly­se, Gallimard, 1984,  p.176 .

[9] Op.cit. p.166

[10] « La Féminité », op.cit.  p.179

[11] « Sur la sexualité féminine », op. cit. p. 141

[12] « La Féminité », op.cit. p. 152-153

[13] « Analyse avec fin et analyse sans fin », in Résultats, idées, problèmes, T. II, Puf, 1985.

[14] op.cit. pp. 177-178.

[15] Abrégé de psychanalyse (1938) Tr. Anne Berman, Puf, 1970. Cit. p. 9.

[16] « Agressivité, féminité, Paranoïa et réalité » 1971 Int. J. PsychoAnal.

[17] « Différence anatomique entre les sexes », 1925, in La vie sexuelle, cit. pp.131-132.

[18] Op.cit. p.147.

[19] La psychologie des femmes (1945), Puf, 1959

[20] Séminaire1972‑73 Encore,  Paris, Seuil, 1975, cit. p.13.

[21] La pensée au féminin, Minuit, 1976

[22] op. cit.

[23] La psychologie de la femme, 1967, PBP, 1969

[24] « Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement sexuel de la fille », in La Psychanalyse des enfants, 1932, Puf

[25] ”Le stade phallique” in Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, 1969

[26] « La culpabilité féminine » in : Recherches  psychanalytiques nouvelles sur la sexualité féminine, Payot, 1964. Cit. p.132

[27] Op. cit., p. 144

[28] Eros, aux mille visages, Gallimard, 1996, p.28

[29]  « La Créativité et ses origines »,  Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme, in : Jeu et Réalité, Galli­mard 1975, pp. 91-119

[30] Abrégé, op.cit.

[31] Abrégé, op.cit. p7

[32] La Nature humaine, Gallimard, 1990, orig. 1988, pp. 54, 58.

[33] Op.cit. p. 59.

[34] Op. cit. pp. 62, 63.

[35] Masculin/féminin, O. Jacob, 1996

[36] Eros et Antéros, 1971, PBP

[37]  1975, « Angoisse de symbiose et développement érotique de la masculinité »pp.140-165, in La perversion, forme érotique de la haine,Payot, 1978

[38] 1986, « Féminité et masculinité » in Bulletin de la SPP9

[39] Les chaînes d’Éros, 1997, Odile Jacob, p.54.

[40] Nouveaux fondements de la psychanalyse, Puf, 1987.

[41] Le moi et son angoisse, Monographie de la Rev. Franç. Psychanal., 1997, Puf

[42] Op.cit. p.65.

[43]  « Propos directifs pour un congrès sur la se­xualité féminine»,1960, in Psychanalyse 7, Paris, Puf, 1964, p. 5.

[44] Encore, op.cit, p. 71

[45] « La féminité » op.cit, p. 175.

[46] Le séminaire, livre XX, Encore, 1975, Seuil, p.66-69.

[47] « Le phallique féminin », in : Rev. franç. Psychanal., 4/1995, pp.1239-1257.

[48] Epître à l’objet, Puf, Epîtres, 1997.

[49] Féminin et féminité, Puf, Epîtres, 1998.

[50] Le refus du féminin, Puf, Epîtres, 1997

[51] « De l’étrangeté du phallus ou le féminin entre illusion et désillusion », 1995.

[52] « Women’s Destinies », 1995, 39th IPAC, San Francisco

[53] L’Abrégé, op. cit. « Un exemple de travail psychanalytique »

 

Conférence d’introduction à la psychanalyse de l’adulte, 21 novembre 2002
Dominique J. Arnoux
Origines de l’angoisse du féminin chez l’homme

« Il nous est moins difficile de faire l’expérience du malheur. »
S. Freud, Malaise dans la civilisation, 1930

La question du féminin n’est pas chose immédiate à comprendre en psychanalyse. De plus si le propos consiste – comme ce titre assez ambigu[1] l’annonçait et qui se présentait à moi pour répondre à l’invitation de François Sacco – à rechercher les origines de l’angoisse du féminin chez l’homme, cela promettait d’être particulièrement ardu. Toutefois le plaisir de cette démarche pourrait s’apparenter, toute chose égale par ailleurs, à celle qui consista pour Freud et son entourage proche dans les années 1900 à réfléchir, à l’époque par l’observation, si l’on retrouvait chez l’enfant certains des résultats de la théorie de la libido venant de l’étude des névroses de l’adulte. Cette méthode de travail aboutit au Petit Hans chez Freud et au Petit homme coq chez Ferenczi, deux textes qui inaugurent l’apparition de l’enfant dans la psychanalyse en tant que sujet de la psychanalyse par opposition à l’infantile qui lui était là d’emblée et pour cause[2]. Ces deux enfants auront des successeurs, éminents si l’on peut dire car exemplaires de la recherche psychanalytique, au fur et à mesure que la psychanalyse d’enfant creusera sa singularité au sein du mouvement psychanalytique : Grete[3], Richard[4]Piggle[5]Frankie[6]Carine[7], Barry[8], Sigi [9] plus récemment et je n’en cite que quelques-uns bien sur.

Il est intéressant de constater que la psychanalyse de l’enfant enrichit la psychanalyse de l’adulte dans bien des domaines et particulièrement sur le point que je traite aujourd’hui : le féminin. Nous verrons comment. La réciproque sur d’autres point est évidemment vrai. C’est ce qui établit que la psychanalyse est une même si elle distingue ses sujets dans sa pratique. L’idée donc consiste à se demander si la psychanalyse de l’enfant – et non l’observation – rencontre en l’enfant et l’adolescent et de quelle manière ce que la psychanalyse des adultes observe depuis ses commencements à savoir : il existe à l’égard du féminin une angoisse singulière chez l’homme. Et disons-le : pas que chez l’homme, chez la femme aussi.

Freud va progressivement se faire une idée des conséquences de ce qu’il conceptualisera très tôt comme bisexualité psychique. Il est particulièrement intéressant de lire à ce propos la correspondance de Freud et de Fliess pour voir se dégager au sein d’une relation de transfert douloureux[10] cette conception. Cet avènement secouera les deux hommes psychiquement et physiquement, chacun à sa manière et dans des directions finalement opposées entre la psychisation, la symbolisation chez le premier et l’ancrage ou la fixation dans le corps chez le second. Si parallèlement on fait la lecture de la science des rêves et de l’auto-analyse de Freud relatée par Didier Anzieu[11] nous prenons conscience des résistances à vaincre pour établir une telle conception et une position qui aujourd’hui nous semble culturellement aller de soi. Voire ! Les résistances sont toujours là comme il se doit. La bisexualité est un travail psychique de chacun pas seulement un fait. Nonobstant, une conséquence de la découverte de la bisexualité est la suivante. « Etant donné la bisexualité ce qui est dit « masculin » et »féminin » se réduit à l’activité et à la passivité qui ne sont pas des propriétés des pulsions, mais de leurs buts, ce qui ne recouvre pas la différence des sexes, ceux-ci n’ayant aucune caractéristique particulière[12]. » Ce point de vue est celui de Freud en 1913.

Par l’écoute de l’écoute des séances et par la métapsychologie, la mobile sorcière, en fonction des résistances rencontrées chez les patients comme chez les psychanalystes, Freud va faire un cheminement qui va distinguer, entre autre, le féminin et la femme et qui inaugure un champ en lui-même que ses successeurs enrichiront et problématiseront.

Le chemin parcouru garantit-il pour autant le cheminement ?

On peut observer à ce propos qu’il y a une certaine inégalité entre les auteurs des trois générations après Freud quant à garder la marche lente sur le chemin de crête hors de toute précipitation comme le démontre l’histoire du mouvement psychanalytique au sein de l’histoire du monde. Cette dernière,  l’histoire du monde, jusqu’à nos jours va dans le sens indéniable de la précipitation. L’histoire du mouvement psychanalytique, quant à lui, pourrait faire croire très superficiellement et de manière tout autant précipitée à une tour de Babel aux multiples langues incompatibles alors que plus profondément et plus lentement ces langues amènent au constat de la complexité psychique et de la richesse de celle-ci. Il est évidemment touchant de considérer que cette complexité au sein de l’empressement humain se paie parfois du prix fort de puissants mouvements de violence et d’exclusion comme si les découvertes se vivaient toujours au sein des groupes humains comme une naissance : dans la douleur, le sang et les matières, acides, mal recyclées, plus ou moins explosives, et du coup parfois meurtrières.

On ne renonce pas facilement à ce que le soleil tourne autour de la terre avec en son centre l’humain campé comme à l’image d’un dieu. Le travail du psychanalyste le situe résolument du côté de Galilée.

Freud : féminin, passivité et castration

Chemin faisant, en 1937 un texte, qui fera couler beaucoup d’encre par la suite, est écrit par Freud : Die endliche und die unendliche Analyse traduit en français par : analyse terminée et analyse interminable ou bien, plus récemment, par : analyse avec fin et analyse sans fin. Freud réfléchit alors aux obstacles se trouvant sur le chemin de « la guérison analytique ». Ce long texte avance pas à pas. Freud prend ici position à partir de la reprise théorique et technique de certaines analyses. Il répond aussi à certaines tentatives techniques et théoriques d’analystes contemporains, Rank et Ferenczi particulièrement. C’est sa conclusion qui retient mon attention.

« Deux thèmes donnent singulièrement du mal à l’analyste », écrit Freud. « Ces deux thèmes sont liés à a différence des sexes. Il y a des correspondances évidentes entre eux bien que l’un appartiennent à l’homme et l’autre à la femme. Quelque chose qui est commun aux deux sexes a été forcé par la différence des sexes à se mouler dans l’une ou l’autre formes d’expression. Pour la femme il s’agit de l’envie du pénis, pour l’homme sa rébellion contre sa position passive ou féminine envers un autre homme[13]. Ce qu’il y a de commun aux deux a été très tôt mis en relief par la nomenclature psychanalytique en tant que comportement à l’égard du complexe de castration. Pertinemment, chez l’homme ceci peut se nommer comme A. Adler le proposa la protestation virile. Pour les deux sexes on peut donc parler de refus de la féminité. » Voilà qui est dit. Seulementprotester et refuser vient-il seulement du comportement à l’égard du complexe de castration ? Voilà une question que je suis amené à me poser légitimement. Je la garde en mémoire pour le moment.

Freud poursuit : « Lorsqu’on veut inciter les femmes à abandonner leur désir de pénis comme irréalisable et que l’on voudrait convaincre les hommes qu’une position passive envers l’homme n’a pas toujours la signification d’une castration et qu’elle est indispensable dans de nombreuses relations de l’existence, on prêche aux poissons. » Pourquoi donc cette dernière expression prêcher aux poissons sous la plume de Freud ? Est-ce une association d’idée contre transférentielle plus qu’une simple référence culturelle ?

Freud rajoute : « La forme sous laquelle apparaît la résistance, que ce soit ou non en tant que transfert, importe peu. On a l’impression de s’être frayé un passage à travers toute la stratification psychologique jusqu’au roc d’origine et d’en avoir fini avec son travail. Il ne peut en être autrement, car pour le psychique, le biologique joue véritablement le rôle de roc d’origine sous-jacent. » Voici donc le roc du biologique comme on le nomme couramment aujourd’hui.

Dans ce texte, une phrase a pris un relief distinctif pour moi juste avant ces dernières remarques. Freud envisage la cure d’une femme. « On ne lui donnera pas tort si l’on sait que l’espoir d’acquérir malgré tout l’organe masculin, dont le manque est douloureusement ressenti[14], fut le motif le plus fort qui l’ait poussée à la cure. » Freud veut ainsi comprendre une forme de dépression de transfert qui surgit, envahit la cure et rend l’analyse vaine. Ce qui me frappe ce sont les mots dont le manque est douloureusement ressenti. Cela aussi gardons-le en mémoire.

Nous avons donc préciser notre objet. Les origines de l’angoisse du féminin deviendraient les origines de l’angoisse de la passivité chez l’homme à l’égard d’un autre homme. Nous considérons que ceci a un rapport avec le complexe de castration. Ce refus de la passivité est un problème en ce sens, compris par Freud, que la passivité est indispensable à de nombreuses relations dans l’existence et à de nombreuses réalisations, voudrions-nous ajouter. Sinon le risque est l’arrogance, la revendication phallique narcissique – par une régression à l’organisation génitale infantile selon la logique phallique châtré – en même temps qu’une position masochiste dans l’hétérosexualité. Rien de ceci n’a échappé à Freud.

L’arrogance et l’addiction à l’adolescence

            Regardons un instant, avant de poursuivre notre développement, du côté de la clinique contemporaine. Lorsqu’en tant que psychanalyste je rencontre des adolescents souffrant d’une conduite addictive, quelle qu’en soit la forme, je suis d’emblée frappé par un climat spécifique à cette clinique. Chez ces patients adolescents, dans l’expérience que j’en ai et qui sont ainsi dépendants de conduites addictives, l’orgueil et le défi, conscients ou inconscients, sont au premier plan. Or une personnalité chez qui les pulsions de vie prédominent, l’orgueil devient respect de soi et respect de l’autre tandis que chez une personnalité où les pulsions de mort prédominent l’orgueil devient précisément l’arrogance. L’entrée en scène de la destructivité n’est pas sans conséquence. Ce trait, je veux dire l’arrogance, est à considérer[15] comme l’indice d’une possible catastrophe psychologique à laquelle il faudra faire face. En effet la démarche analytique qui s’appuie sur la curiosité, risquera de compliquer la situation psychique. Ceci parce que cette curiosité sous l’influence de l’arrogance pourrait faire partie intrinsèque du désastre dans le sens d’une régression et de la décharge de comportements violents contre soi ou contre l’autre. Le problème devient alors pour l ’analyste : Allons-nous risquer de précipiter une régression où la dimension agie prendrait le dessus sous la forme d’acting out, c’est à dire échappant à la cure et pourtant bel et bien agie en direction du transfert ? Voilà bien le danger auquel nous avons à nous préparer dans de telles circonstances. C’est pour cela que bien des aménagements de la cure ont été pensés de nos jours pour éviter ce risque redoutable.

Dans ce contexte clinique, on retrouve en effet l’impression de catastrophe qui habite le texte freudien que j’ai cité et qui fait alors penser au risque analytique dans le sens précisément d’une addiction et d’une dépendance excessive. La catastrophe psychologique relie alors le trop d’excitation et la pulsion de mort. Celle-ci interviendra dans l’ouvre freudienne à partir de 1920[16].

            La psychanalyse de l’enfant est née à partir de 1920 en tant que méthode dans la violence entre les analystes. J’en ai rendu compte dans l’article sur la psychanalyse de l’enfant que j’ai consacré dans le chapitre lesextensions de la psychanalyse sur le site internet de la SPP tout autant que dans l’ouvrage que j’ai consacré à Melanie Klein en 1997 dans la collection dirigée par Paul Denis Les psychanalystes d’aujourd’hui. Cette violence ne va pas pour autant empêcher son éclosion et sa créativité. Il faut pour rendre compte de cette créativité lire l’ouvrage sur les Grandes Controverses qui ont ébranlé la Société Britannique de psychanalyse à partir de 1940. Deux apports de la psychanalyse de l’enfant sont d’une grande portée vis à vis du sujet qui nous occupe ce soir. Il s’agit du travail d’Anna Freud sur l’identification à l’agresseur et celui de Melanie Klein sur la position féminine primaire. Je ne m’attarderai que sur le deuxième pour des raisons de temps.

Melanie Klein : féminin primaire, réceptivité, envie primaire et transfert négatif

           En 1931, Melanie Klein se met au projet de la publication d’un livre qui contiendrait sa méthode et ses idées. Elle y travaille ardemment pendant plusieurs années pour adjoindre à certains de ses travaux la description des angoisses précoces chez le garçon et chez la fille et leur retentissement sur le développement. Le livre «La psychanalyse des enfants» 16 sort en 1932 aux Hogarth Press. La réalité psychique de l’enfant est décrite avec ses angoisses paranoïdes, ses capacités introjectives et projectives et la position dépressive s’annonce déjà avec les idées de réparation. Melanie Klein approfondit la question de l’homosexualité et reprend les concepts freudiens d’instinct de vie et d’instinct de mort. L’angoisse pour elle est la résultante de l’instinct de mort en soi, source de l’instinct agressif primaire non sexualisé. La présence de ces instincts et le danger qu’ils représentent pour le monde interne et les objets provoquent l’angoisse. C’est dans cet ouvrage qu’apparaît la conception du féminin primaire dans les deux sexes.

           Ernest Jones avait ouvert une discussion avec Freud sur la sexualité féminine, sujet que  Freud avait repris avec son texte «Sur la sexualité féminine »17 de 1931. Jones remettait en cause le phallocentrisme de Freud. Pour ce dernier, la question de la possession du pénis était au centre de sa conception de la différence des sexes et  «l’envie du pénis» jouait le rôle central dans l’évolution psychique des filles.

            Pour Melanie Klein une phase féminine primaire orale est traversée aussi bien par le garçon que par la fille et c’est l’un des points d’appui d’Ernest Jones dans sa discussion avec Freud. Jones qui organise une série de conférences-débats avec la Société viennoise de Psychanalyse, utilise les découvertes de Melanie Klein dans sa première conférence sur «Les premiers stades de la sexualité féminine». Il défend l’idée que l’angoisse la plus profonde de la fille est la peur d’une attaque de l’intérieur de son corps par la mauvaise mère qui conduit à l’aphanisis. La position phallique est donc une défense contre cette angoisse. La phase féminine primaire qui surgit à la période du sevrage, est, pour Melanie Klein, à l’origine d’un fantasme: le pénis du père est incorporé au sein de la mère. C’est ce fantasme qui devient l’assise d’une préconception du coït entre les parents. Melanie Klein pense donc que les attitudes défensives des filles à l’égard de la féminité sont moins en rapport avec une attitude masculine qu’elles ne sont liées à une peur de la mère. Contredisant Freud, Melanie Klein affirme que la haine chez la fille ne vient pas du fait d’être privée du pénis mais de la rivalité à propos du pénis du père.

            Voyons sa conception chez le garçon. C’est au tout début, lors du sevrage que s’exprime la cause fondamentale d’une conversion vers le père. Les pulsions génitales, renforcées par la libido orale apparaissent très tôt. Elles ont un caractère féminin et réceptif dans les deux sexes. Le pénis du père succède alors au sein de la mère. Le coït est ainsi désiré comme un acte oral. Le garçon comme la fille passe par cette première phase féminine de rivalité sadique orale et sadique anale avec la mère. Pour le petit garçon ce mouvement vers le pénis de son père comme une possibilité de se détourner du sein maternel est avant tout un mouvement vers l’homosexualité passive, mais en même temps cette incorporation du pénis paternel l’aide à s’identifier avec son père et renforce ainsi son hétérosexualité.

Nous voyons donc que l’homosexualité passive à ce stade répond à Freud tout en explorant les racines précoces d’une telle acquisition qui colore alors la passivité d’une version nettement moins négative en la concevant comme réceptivité. Cette réceptivité, chez les auteurs qui viendront ensuite comme W. Bion par exemple mais aussi D. Anzieu se concevra comme contenance, espace psychique et Moi-peau. À l’envie du pénis chez la petite fille découverte par Freud, Melanie Klein répond par l’envie de maternité chez le garçon. Chacun possède – nous possédons donc – une souffrance jamais apaisée qui se verra plus tard élaborée par Mélanie Klein comme envie primaire du sein.

            Á partir de l’avidité, en 1957, Melanie Klein distingue l’envie de la jalousie et de l’avidité. L’envie est au cour d’une relation binaire et n’est donc pas liée à la situation triangulaire. Elle est destructrice et concerne l’objet d’amour. Elle cherche à s’emparer des qualités enviées dans un but de destruction. Son corollaire, en terme de mécanisme, est l’identification projective destructrice. La jalousie, elle, inclut le rival odipien dont la haine est une conséquence de l’amour pour l’objet. L’avidité veut s’emparer de toutes les bonnes choses contenues dans l’objet au delà des besoins ou de ce qui est possible. Son corollaire, en terme de mécanisme, est l’introjection.

Ces trois sentiments sont liés. Considérons  les conséquences pour un garçon. Une envie excessive pour la mère pousse à un complexe d’ Œdipe inversé. L’introjection des bonnes qualités du sein est perturbée par l’envie avec les conséquences qu’on peut imaginer pour le moi et le surmoi. Elle est à l’origine d’un état de confusion entre le bon et le mauvais. Les capacités de progrès et de créativité deviennent elles-mêmes attaquées puisque le bon objet n’est plus disponible. Dans le développement normal, l’envie est surmontée par l’amour et la gratitude. Lorsque dans la relation analytique l’envie qui peut être, elle-même clivée, réussit à être analysée il y a là une source d’intégration et un enrichissement de la relation et de la personnalité du patient. Cela suppose de tenir compte de cette dimension de l’envie au coeur de la réaction thérapeutique négative.

            Considérons les résultats où notre investigation nous a conduit. La passivité peut se transformer en réceptivité. Les aspects de contenance, d’espace psychique et de contenus de pensée prennent une importance de plus en plus affirmée. Les angoisses précoces sont à prendre en considération en tant que sources d’anéantissement, de sidération et de dépendance. L’envie primaire comporte des conséquences pour l’établissement d’une relation triangulaire. Elle prépare, en fonction de la façon dont elle laisse ou pas des fixations, à la traversée des phases oedipiennes ultérieures du développement.

L’envie peut en effet entraîner une génitalisation précoce et de ce fait pousser vers une confusion des registres pulsionnels sous l’influence d’une excitation non liée. Les angoisses orales imprègnent alors fortement les tendances génitales. Les conséquences sont la compulsion masturbatoire, la promiscuité sexuelle, l’érotisation de la pensée par manque de satisfaction orale primaire. Les sublimations sont alors fortement entravées. Les confusions résultantes entre soi et les objets et d’autre part entre l’interne et l’externe sont à reconnaître comme pathologies des limites. Enfin le transfert négatif et sa traduction la relation thérapeutique négative ne peuvent être ignorés en tant que facteur de croissance et de résolution dans la cure elle-même si ils sont pris en considération.

Est-ce que nous venons de dire est corroboré par la clinique ?

Un lien à l’objet primaire agi puis représenté comme destructeur en séance : de l’effroi à l’angoisse

Une courte évocation clinique me servira pour répondre et en même temps prolongera mon propos sur les racines de l’angoisse du féminin.

 Au cours d’un travail psychanalytique concernant un enfant de huit ans, traité pour des défenses archaïques particulièrement envahissantes et entravantes, une question surgit chez l’analyste qui assure la cure de l’enfant.« Que signifie un certain comportement récurrent en séance ? »  nous demandons-nous, ma collègue et moi. Je suis l’analyste qui rencontre les parents ou la famille entière, selon la demande, au cours de la cure[17].

L’enfant en fait agresse son analyste par les mots et cherche à se faire exclure de chaque séance. Ceci depuis le début de la cure. Il dit à ses parents, alors qu’il m’a rencontré précédemment pour l’indication, qu’il me préfère et qu’il déteste cette femme. Si bien que l’analyste finit par se représenter elle-même comme un objet mort, fantomatique et intrusif. Tout se passe comme si le comportement de l’enfant, apparemment, pour l’analyste, sans autre fondement que la répétition du négatif fait naître chez l’analyste une image d’objet jusque là sans aucun sens.

Comment historier cette figuration ? se demande l’analyste. « Est-ce le fruit d’un passé ? S’agit-il d’une imago ? » Nous sommes légitimement amener à nous le demander.

Là où ma collègue pense destructivité aveugle et fantôme d’objet, je pense quant à moi : cruauté et objet. Il est vrai que j’ai en tête l’élément de rivalité. Là où nous pouvons fantasmer, elle et moi, destruction dans le placard, je présuppose une aire de repos, une distance vis à vis d’un objet intrusif et insupportable.

Or il se trouve que dans le même temps, la mère du jeune patient s’interroge pendant la séance avec moi, et sans l’enfant ce jour là, sur le climat des séances. Les parents perçoivent le bruit depuis la salle d’attente ou bien voient surgir leur enfant comme hors de lui. La maman dit avec fermeté qu’elle ne supporterait pas un tel comportement chez elle. Je lui réponds qu’heureusement en effet elle ne veuille pas souhaiter chez elle un comportement aussi destructeur ni d’ailleurs qu’il puisse être toléré étant donné le rôle d’éducateur des parents. Je rajoute que son analyste et nous aujourd’hui pouvons nous interroger sur le sens que cela peut avoir d’avoir besoin d’être à ce point négatif et destructeur dans cette nouvelle relation. Je précise que bien que la méthode suppose une totale liberté d’expression afin de trouver du sens avec l’analyste il se pourrait bien qu’il transforme son analyste en fantôme. La mère et le père en conviennent. Ils sont surpris que nous ne pensions pas en tant qu’analyste à des attitudes correctrices et éducatives. Ils sont soulagés aussi que nous portions ces aspects de la vie psychique de leur fils tandis que celui-ci  perd de plus en plus ses contraintes de ritualisation et ses bizarreries à l’extérieur.  Les progrès sont évoqués dans la vie en famille autant qu’à l’école depuis le démarrage de l’analyse et de nos entretiens.

C’est alors que la maman se demande à haute voix comment elle pourrait parler à son fils d’un fait jusque là tenu à l’écart de la vie psychique de l’enfant par elle. Ce fait concerne les circonstances particulières de la naissance de l’enfant. Elle n’est jamais revenu là-dessus avec personne mais cela la hante depuis que son fils va psychiquement mal. Je l’invite à évoquer ce souvenir. C’est comme si elle se permettait d’évoquer ce fait dans la mesure où précédemment elle se voyait assurer, à travers notre relation à son fils, qu’on pouvait, en tant que psychanalyste, supporter le négatif et chercher du sens.

Je veux de mon côté retenir les termes exacts du récit qu’elle se refait à elle-même pendant l’entretien. Il est un temps d’incarnation et de liaison entre affect et représentation. En fait le récit est une histoire de sensations, d’émois affectés seulement maintenant.

« Cet épisode inaugurait-il une inadéquation douloureuse et imparable entre elle et son bébé ? » comme elle se le demandait. La maman demande aussi s’il faut et comment parler avec son enfant de ce fait qu’il ne connaît pas mais qu’il a certainement en lui.

Comment comprendre ce travail de mémoire qui inaugura une évolution indéniablement favorable pour l’enfant comme pour sa famille ? Le respect de la confidentialité m’interdit une description plus détaillée qui, elle, démontre la portée d’un long et attentif travail intersubjectif de liaison venu du réseau associatif tissé par le cadre et la méthode psychanalytique. Dans ces débuts, on pourrait dire que la maman s’interroge à l’aide d’une identification au transfert négatif sur sa qualité en temps qu’objet proximal pour le nouveau venu. Cela en soi était demeuré sans réponse jusque là, comme hors champ dans un espace gelé.

J’ai voulu présenter ce moment clinique pour évoquer la perception, le corps sensoriel et le corps relationnel. Le corps relationnel revient à concevoir qu’il n’y a finalement « pas plus de corps sans ombre que de corps psychique sans histoire[18] ». L’ombre vient du fait qu’il y a une histoire qui précède. Elle peut être celle de la pensée maternelle qui attend la venue de ce corps naissant pour s’unir avec ce nouveau moi en attente de pensée. Ceci nous place dans la parenté et donc dans un ordre temporel et de langage.

Il y a parfois comme des décalages, des non-conformités, la plupart du temps inconscientes. Nous le savons et nous observons leurs histoires dans les moyens mêmes de nos patients quelque soit leur âge. Tel patient nous permet de figurer l’assignation inconsciente venue de ses objets ou la dysharmonie du lien. Tel nouveau-né est alors trop, intrus et étranger ou bien remplaçant et pourtant différent de l’attendu ou bien encore pas assez. L’histoire semble s’être inaugurée alors en termes de résistances à ou de démenti de l’être même. Une communauté est pourtant née, parfois celle d’un déni.

Or la psyché pense son corps en s’appuyant sur le processus identificatoire. Il y a un certain jeu entre psyché, corps et autre. Nous concevons à la suite des travaux de nombreux psychanalystes, particulièrement de l’école psychosomatique de Paris, que chaque fois que la relation entre le sujet et l’autre est trop conflictuelle le corps peut devenir le tenant-lieu de l’autre. Il y a substitution entre espace psychique de l’autre et espace somatique. La conséquence c’est le rapport de protection, de haine, d’amour ou de rejet qui peut s’exercer sur ce plan. La substitution pourrait devenir définitive si l’objet est de façon durable inadéquat. Ainsi dans la psychose, l’objet et le corps propre sont indissociables. Dans les situations de crainte d’intrusion de l’objet, la relation au corps deviendrait-il le négatif de cette relation ? Un retrait en carapace, dont nous parle Frances Tustin, est alors une survie. Parfois, la souffrance dont le corps est l’objet trouve au sein du Moi à occuper la même fonction relationnelle qu’on serait en droit d’obtenir de la jouissance.

« La vie psychique a comme condition la possibilité de s’auto représenter sa propre propriété d’organisme vivant. Ce postulat est soumis au fonctionnement du processus originaire. Pour que la vie psychique se préserve, il faut un milieu psychique qui respecte les exigences de la psyché. Ce postulat est propre au processus primaire. Le pouvoir modificateur est au centre de ce qui permettra d’être en mesure de rencontrer le monde. Le processus secondaire suppose le savoir en mot de soi sur une causalité intelligible. » écrit Piera Aulagnier dans La violence de l’interprétation.

Que dire maintenant de ce chemin que nous avons parcouru ?

Nous sommes partis de l’angoisse du féminin puis nous avons envisager l’angoisse de passivité pour ensuite envisager l’angoisse liée à l’envie primaire pour enfin atteindre la désintégration, source d’effroi, liée à la dysharmonie de lien avec l’objet primaire.

La douleur et le féminin

Il faudrait concevoir alors qu’une certaine conception de la passivité et donc du féminin pourrait faire appréhender la douleur et la souffrance et du coup totalement méconnaître les qualités liées à la réceptivité. C’est là ce que nous pouvons concevoir comme les fondements de l’angoisse ou du refus du féminin. On rejoint facilement aussitôt une équation bien connue femme = douleur ou mort ne serait-ce qu’en pensant les conditions de la naissance (c’est là l’explication que j’aperçois dans l’idée freudienne prise comme une association libre de prêcher aux poissons). Le tu enfanteras dans la douleur du texte de la Genèse marque les esprits et les conditions mêmes de la vulnérabilité du passage pour les deux acteurs de la naissance. Freud a lui-même relié féminité et masochisme en faisant devenir synonyme la passivité, la castration par viol (subir le coït) et l’extraction pénible de l’enfant. « C’est alors, écrit André Green, une castration phallique et pénienne en tant que réduction à l’impuissance. Il n’envisageait pas : avoir un vagin, jouir du coït et accoucher dans la fierté. Cette conception n’envisage que le détournement de la fonction phallique réduite à la surestimation de la fonction pénienne. »[19] De la fonction phallique aux fantasmes de la douleur, il y a là toute la dialectique de l’humain d’autant que ces phantasmes violant contribuent comme on le sait considérablement à la jouissance.

Disons un mot de la douleur. La phrase de Freud parle dans son texte de 1937 de manque douloureux et j’y reviens. Ceci rend compte d’une des causes de l’angoisse de passivité si celle-ci est considérée comme masochisme mortifère. Dans le cas de la douleur l’objet cesse d’avoir la fonction de répondant possible ; il devient un auxiliaire, un instrument. Une perturbation topique est provoquée par la douleur et celle-ci devient une épreuve de dédifférenciation. Cette douleur psychique peut être provoquée par une déception reçue dans un état d’impréparation[20]. Les personnalités narcissiques qui en souffrent scotomisent et nient les signes de changement de l’objet. Le sujet n’a pu anticiper le traumatisme et l’angoisse signal n’a pas fonctionné. Je renvoie le lecteur aux travaux récents sur le masochisme[21] qui ont apporté des nuances considérables à la conception initiale de Freud.

Un continent noir : traduction ou tradition ?

Je termine ce travail en examinant une expression devenue commune tirée d’une phrase de Freud.  « La vie sexuelle de la femme adulte est bien encore pour la psychologie un « dark continent », écrit Freud en 1926[22]. Cette phrase fut traduite longtemps communément en langue française par « La vie sexuelle de la femme adulte est bien encore pour la psychologie un continent noir. »

Pourquoi l’expression qui vient à Freud est-elle en anglais ? Il y a bien entendu la référence à Shakespeare (Le roi Lear) comme me l’a fait très justement remarqué une auditrice. Cherchons plus loin. Nous voici à nouveau revenus à une question qui se posait à partir du texte de T. Bokanowski[23] sur le nourrisson savant et dans les textes de référence de Sandor Ferenczi à une occasion nourrisson savant devient « wise baby ». Déjà surgissait cet emploi soudain d’une langue étrangère. J’ai proposé alors que la langue étrangère exprimait le plus souvent quelque chose qui doit protéger un objet à qui se réserve la langue maternelle. On peut penser qu’il en est ici le cas tout autant. Mère et femme sexuelle adulte du point de vue de l’inconscient sont dans un rapport complexe comme nous le savons.

Les habitudes françaises à propos de dark continent ont privilégié étrangement les termes de « continent noir ». C’est devenu dans la culture ambiante peu à peu une référence mais pas pour autant une élucidation, plutôt une condensation sidérante. Jugeons-en ! Il suffit de regarder dans le dictionnaire comme le fait Denzel Washington jouant Malcom X en prison dans le film de 1993 de Spike Lee.

Noir : se dit de l’aspect d’un corps dont la surface ne réfléchit aucune radiation visible. Qui est d’une couleur très foncé, presque noire. A peau très pigmentée. Qui est plus sombre (dans son genre). Qui pouvant être blanc et propre se trouve sali. Qui est privé de lumière, plongé dans l’obscurité, dans l’ombre. Trouble. Ivre. Assombri par la mélancolie. Malheureux, funeste.  Marqué par le mal.

En fait dark n’est pas black et signifie sombre, obscur, foncé plutôt que noir. Pensons à darkness : l’obscurité. La nuance est immédiatement perceptible. Le sombre est cliniquement référent à la phobie du tout petit à la tombée de la nuit. C’est l’évitement qui est mobilisé et la protection recherchée vis à vis d’une hostilité tapie mais invisible. On pourrait accorder une telle tendance à Freud en se reportant à sa correspondance. En 1895 il écrit à W. Fliess : « Étrange et inquiétant lorsque vacillent les mères, les seules à se tenir encore entre nous et la délivrance/ la mort. » Le sombre indique l’étrange et l’inquiétant mais aussi la curiosité pour peu qu’on y mette de la lumière. Le contexte dans lequel écrit Freud en 1926 laisse entendre qu’il attend de la lumière de ses contemporains. Son article[24] de 1931 sur la sexualité féminine cite de nombreux auteurs modernes qu’il lit. Ceci suggère qu’il veut en savoir plus long sur la question. Je préfère donc pour dark obscur à noir. En fait il faut bien plutôt laisser le texte dans la langue choisie par l’auteur pour créer le contraste.

Continent nous réserve quelques surprises. A continent est bien traduit par un continent. Et nous sommes confortés dans cette idée par une référence encore plus lisible après Freud. Chez Freud toutefois, il y a bien l’idée de la femme comme continent quand elle est assimilée à la terre accueillant les morts. Plus précisément, cela lui vient lorsqu’il évoque la femme pour l’homme en 1913 : « Les trois relations « inévitables » de l’homme à la femme sont : la génitrice, la compagne et la destructrice. Ou bien les trois formes par lesquelles passe pour lui l’image de la mère au cours de sa vie : la mère elle-même, l’amante qu’il choisit à l’image de la première ; et pour terminer, la terre mère, qui l’accueille à nouveau en son sein. »25  La deuxième partie du texte, remarquons-le, est plus aimable et moins rageuse que la destructrice fatale. Continent pour terre mère est donc cohérent chez Freud. Melanie Klein éclairera la forme d’investissement singulier du tout petit avec la géographie du corps maternel et le lien entre cet investissement et la symbolisation. Melanie Klein écrit: « Lorsque dans ses jeux le garçon reconstruit avec une telle ardeur une maison ou une ville, ce n’est pas seulement le corps de la mère mais aussi le sien qu’il établit dans son intégrité.» C’est ici insister sur l’importance d’un sentiment d’unité de soi où la dimension corporelle en son entier compte à proximité du corps maternel, le corps proximal. Voilà qui nous confirmerait que la traduction serait adéquate si elle devait se faire.

Reprenons pourtant la phrase de 1926 : « La vie sexuelle de la femme adulte est bien encore pour la psychologie un « dark continent ». Ce n’est pas de la mère dont il s’agit mais de la femme adulte. Il s’agit même à proprement parler de la femme adulte sexuée pas du tout de la mère telle qu’elle est envisagée comme matrice ou terre seconde matrice.

Ce n’est donc certainement pas un continent noir, tout au plus un continent obscur et sombre, secret et caché, enfin, qui a été secret et caché. La mère sexuelle reste secrète, cachée voire même dramatisée dans une représentation de mère phallique omnipotente et redoutable parce que castratrice ou dévoratrice.

Or la femme adulte sexuée ne demeure pas cachée à l’homme adulte. Elle est même en pleine lumière. Ce n’est donc pas non plus la destructrice noire, la mort. Or il s’agit ici pour Freud de tenter de qualifier pour la psychologie la vie sexuelle de la femme adulte.

Oserons-nous alors un deuxième sens à continent ? Il s’agit d’une homophonie. Continent à pour deuxième sens chaste, un qualificatif qui existe tout autant en français. La langue choisie permettrait-elle un jeu de mot ? Freud, le père de la psychanalyse aimait l’humour et le paradoxe. Les textes contemporains à celui de La question de l’analyse profane d’où est tirée notre citation et qui sont entre 1925 et 1927 nous l’indiquent : La négation., Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves., Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes., Inhibition, symptôme et angoisse., L’avenir d’une illusion., L’humour., etFétichisme.

Traduisons donc le texte avec une nouvelle traduction venue d’un possible jeu de mot inconscient permis par déplacement vers la langue étrangère : «La vie sexuelle de la femme adulte est bien encore pour la psychologie d’une chasteté obscure. »

Qu’est-ce qui tiendrait la femme adulte plus continente que l’homme adulte peu sobre ? La question aurait-elle un sens ? Oui sur le devenir sublimé des motions dévoilées. C’est à dire qu’à côté de la crise phallique, objet d’envie, la crise de l’enfantement, désignant la capacité à fabriquer, contenir et porter un enfant, autre objet d’envie, offrirait-elle une voie pour le Moi plus intégrative ?

La constitution précoce, originaire d’une représentation de l’éprouvé «d’être comme l’objet primitif ou autre», à partir de l’investissement maternel semble avec ce qu’écrit Florence Guignard26 placer la fille, lorsqu’elle y parvient, dans une voie d’achèvement plus accomplie et plus étayée aussi que n’est celle du garçon. Enfin, pour être plus juste dans ce jugement il s’agirait de considérer que la femme tire son accomplissement achevé de cet étayage sur la maternité et de l’investissement des soins à l’enfant qui en est la conséquence après la césure de la naissance tandis que l’homme aurait pour son accomplissement à atteindre une voie précisément plus sublimatoire car moins étayée.

Cela rappelle un autre jugement de Freud27 : « Il n’apparaît dans aucun de ses travaux /de J.S. Mill/ que la femme soit différente de l’homme – je ne dis pas inférieure, car ce serait plutôt le contraire. » Ceci pourrait se rapprocher d’une autre considération28 tout aussi incontournable : « Le courant tendre et le courant sensuel n’ont fusionné comme il convient que chez un très petit nombre d’êtres civilisés. »

Je terminerai en nous laissant penser à cette phrase si surprenante à réfléchir : « La pulsion est de nature masculine, l’ouf et ses contenants de nature féminine. »


[1] Ambigu car sous le terme « origines » peut se cacher autant pourquoi ? que comment ? Selon que l’on se repère aux mécanismes ou à l’ontogenèse.

[2] Voir la discussion et le rapport de Serge Lebovici de 1979 Névrose infantile et névrose de transfert in Revue Française de Psychanalyse, Puf, 5-6, 1980.

[3] Grete est présentée dans le journal d’une petite fille, Denoel, 1988, préfacée par Freud et par M. Neyraut en France. Grete Lainer n’a probablement jamais existé. Ce journal parut en 1919. Il fut aussitôt un objet de scandale opposant psychanalyse et idéologie ambiante. Il fut interdit à la vente en 1921 en Angleterre. On pense qu’il s’agit d’un écrit anonyme de Hermine von Hugg-Helmut remis à Freud en 1915 et qui encouragea sa publication. Donc il s’agirait d’un faux vrai journal qui marqua l’histoire dans la communauté psychanalytique. Cette pionnière de la psychanalyse de l’enfant forma Anna Freud et Melanie Klein s’opposa vivement sur le plan technique comme théorique à sa conception de la psychanalyse appliquée à l’enfant.

[4] C’est le cas Richard publié par Melanie Klein en 1961 chez Horgarth Press.

[5] La petite Piggle est une patiente et un livre de D.W. Winnicott.

[6] Frankie est l’objet d’une réflexion sur une conception de la psychanalyse de l’enfant menée par B. Bronstein dans l’après-coup de sa psychanalyse adulte sous la plume de S. Ritvo au cours du congrès de l’I.P.A. à Amsterdam en 1965.

[7] Carine est l’enfant en analyse de Janine Simon. Ce récit est illustrateur de la conception de la psychanalyse d’enfant de René Diatkine et de J. Simon. In la psychanalyse précoce, Puf par R. Diatkine et J. Simon.

[8] Barry sert d’exemple à Donald Meltzer pour son travail sur l’autisme.

[9] Sigi est le nom donné à Freud enfant par F. Guignard dans son livre au vif de l’infantile, Delachaux et Niestlé.

[10] Il faut pour comprendre cette modalité singulière du transfert se reporter aux travaux de Litza Guttierez Green sur la douleur dans la Revue Française de Psychanalyse, Puf, Problématique du transfert douloureux, 1990, LIV, Le tombeau vide, douleur de l’oubli, 1991,IV, et Autour de la douleur, 1992, LVI.

[11] Didier Anzieu, L’auto-analyse de Freud, vol. 1 et 2, Paris, Puf, 1979

[12] S. Freud, L’intérêt de la psychanalyse in Résultats, idées, problèmes, I, Paris, Puf, 1984.

[13] Freud en effet précise dans une note en bas de page que l’homme qui ne veut pas de cette position passive c’est uniquement à l’égard de l’homme alors qu’il a fréquemment au contraire une position masochiste à l’égard des femmes et même d’un assujettissement.

[14] C’est moi qui souligne.

[15] Cette considération est issu d’un travail de W. Bion sur l’arrogance in Réflexion faite, Puf, Paris, 1983

[16] Stekel avait attiré l’attention de Freud sur une pulsion de mort en 1907 à propos de la pulsion sexuelle in Les premiers psychanalystes, Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, I, Paris, Gallimard, 1976, pp. 196-197.

16. Klein M., La Psychanalyse des enfants, Puf, Paris, 1975.

17Freud S., Sur la sexualité féminine in La vie sexuelle, Puf, 1969.

[17] Cette modalité de travail qui conjugue la psychanalyse de l’enfant et un travail psychanalytique avec les parents ou la famille entière repose sur le constat qu’il y a alors un double enrichissement dans la démarche de l’enfant et des parents. Cette méthode qui est choisie par les parents eux-mêmes évite au mieux les conséquences d’un contrat narcissique groupal de valeur pathologique et non conscient. Le savoir faire en ce domaine est l’assurance de la confidentialité de la cure individuelle mais il ne suppose pas, au contraire, l’absence d’échanges des praticiens entre eux. Ces échanges n’ont pas de caractère systématique. Ils émergent de la tension de transfert. Ce qui demeure d’une grande portée pour les liens à soi comme à l’autre c’est la liaison entre affects et représentations.

[18] L’expression est de Piera Aulagnier dans son séminaire. Sa conception de l’originaire dont bien des considérations sont ici avancées est à lire dans La violence de l’interprétation, Paris, Puf, 1975.

[19] André Green, Le travail du négatif, Paris, Les éditions de Minuit, 1993, p. 128.

[20] C’est là encore la conception d’André Green qui nous apporte cet éclaircissement. Lire L’angoisse et le narcissisme in Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Minuit, 1979.

[21] Citons particulièrement B. Rosenberg, Masochisme I et II, Monographies, Puf, 1982.

[22] S. Freud, La question de l’analyse profane, Gallimard, Paris, 1986. La phrase originale est :  « ist doch auch das Geschlechtsleben des erwachsenen Weibes ein dark continent für die Psychologie. » in Sigmund Freud, Abriss der Psychoanalyse, Psychologie Fisher, 1998, p. 225.

[23] Dans le premier volume des Monographies de la SEPEA dont le titre est Le nourrisson savant, Paris, In Press, 2001.

[24] S. Freud, Sur la sexualité féminine in La vie sexuelle, Paris, Puf, 1973

25 S. Freud, Le motif du choix des coffrets in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1990. p. 81.

26 voir dans les Monographies de la SEPEA, t.2., La relation mère fille, entre partage et clivage, Paris, In Press, 2002., Ce numéro réunit différents auteurs autour de la conférence de Florence Guignard dont le titre donne son nom à l’ouvrage.

27 Freud S., Lettre du 15-11-1893 in Correspondance, Paris, Gallimard, 1960. p. 86.

28 Freud S.,  Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse in La vie sexuelle, Paris, Puf 1973. p. 61.

 

Conférence d’introduction à la psychanalyse de l’adulte, 21 novembre 2002
Laurent Danon-Boileau
Trouble dans le féminin de l’homme

De toutes les façons, et quel que soit le sexe auquel nous appartenons par nature, nous ne sommes que la moitié de l’histoire. C’est ça qu’il y a de terrible, c’est ça qu’il y a d’excitant, c’est ça qu’il y a d’humain, et c’est là que cela commence. Pire encore : nous ne pouvons avoir accès à notre propre sexe psychique que par le regard et le commerce avec un autre, quand bien même cet autre serait intra-psychique.

Et, comme l’on sait, notre richesse d’échange avec autrui, notre qualité dans les rapports banaux (mais aussi dans ceux d’amant ou de maîtresse) dépend pour une part non négligeable de la manière dont psychiquement nous avons pu aménager notre relation à notre corps sexué, c’est à dire prendre en compte également ce qu’il n’est pas.

Les quelques remarques que je souhaite faire au sujet d’un trouble dans le féminin de l’homme intéressent la psyché envisagée dans une perspective résolument psychanalytique. A cet égard, ce n’est pas ce que fait l’homme qui me servira à mesurer son féminin et le trouble éventuel dont il est le siège : c’est ce qu’il pense- du moins si vous acceptez de prendre le terme de pensée comme je le prends moi-même c’est à dire comme autre chose qu’une activité abstraite qui n’intéresserait que les philosophes français de la Troisième République disciples de Ravaisson. Ce que je vise par pensée, c’est ce commerce complexe qui part de l’éprouvé corporel, nous échappe, se retrouve quelque part dans le cour et finit en effet par circuler dans notre capacité à expliciter ce que nous voyons, ce que nous ressentons. Ce mouvement qui intéresse la philosophie grecque et qui est celui de l’esprit clair, du cour, et du voisinage des viscères. En bref ce que les psychanalystes appellent processus psychique et qui, comme nous le savons, obéit à différents cours.

Je vais donc parler du trouble dans le féminin du processus psychique de l’homme.

Ici, dès lors que l’on s’écarte de quelques généralités attendues, tout un ensemble de questions surgissent. Je ne les traiterai évidemment pas toutes, mais je ne résisterai pas au plaisir de les évoquer, avant de me résigner plus modestement à circonscrire le point que je veux mettre en lumière.

De la cohorte de question, voici une première liste : quand on parle du féminin de l’homme que vise-t-on ? Sans doute quelque chose qui s’organise en référence à ce qu’il est convenu d’appeler la bisexualité psychique. Mais la notion de bisexualité psychique, comme on le sait n’est pas simple non plus. Car dès lors qu’on l’évoque, on est immédiatement confronté à la question de savoir s’il s’agit, dans la psyché humaine, du troisième terme d’une relation ( il aurait alors , chez l’homme comme chez la femme à comprendre l’articulation entre masculin, féminin, et bisexualité ) ou bien s’il s’agit de l’heureuse articulation du masculin et du féminin psychique (à nouveau chez l’homme comme chez la femme). Dans cette seconde perspective, la bisexualité n’est plus un troisième terme mais tout simplement la conjonction, la résultante, la réunion des deux autres. Pour avancer dans le débat, comme elle est la plus généralement admise, je vais l’adopter.

Toutefois, même en concevant la bisexualité comme l’articulation du masculin et du féminin, on ne résout pas tout. Il faut encore savoir comment on envisage cette association : est ce qu’elle se situe au départ ? Si tel est le cas, il y aurait alors en chacun de nous un être bisexué qui progressivement deviendrait masculin ou féminin. Cet être là aurait alors à penser le rapport entre sa bisexualité de fondation d’une part et le masculin ou le féminin auquel il parvient d’autre part. Cette articulation serait évidemment différente pour l’homme et pour la femme. Mais à côté de cette bisexualité de fondation, on aurait envie de dire qu’il y a une autre bisexualité, celle qui se situe à la fin du trajet. Car l’articulation heureuse entre un masculin et un féminin nettement différencié mérite aussi le nom de bisexualité psychique. Toute la réflexion de Christian David va dans ce sens. Et peut être convient-il de poser l’existence de deux bisexualité psychique : l’une qui se situe au départ de la trajectoire (on pourrait l’appeler bisexualité psychique de fondation et peut être envisagée comme bisexualité d’indifférenciation ou de juxtaposition brutale) et l’autre qui se situerait au bout du « durcharbeiten » et à laquelle on pourrait réserver le terme de bisexualité psychique processuelle (ce qualificatif renvoyant à l’idée qu’elle est l’effet d’un travail et vaut même plus en tant que travail que comme résultat stabilisé d’un processus). Dans cette dernière acception, la bisexualité psychique devient la ré-articulation construite de différences préalablement produites. Ce n’est plus une donnée de départ.

Pour aller vite imaginons que la version de la bisexualité qui peut nous aider à penser le trouble dans le féminin de l’homme est la bisexualité psychique processuelle. Ce qui incombe alors à l’homme comme à la femme ( encore que différemment) c’est de construire cette bisexualité psychique. Ceci implique pour le sujet de savoir différencier masculin et féminin en soi comme en l’autre, puis de pouvoir articuler l’un et l’autre en soi.

Nous venons donc de fixer la valeur de l’un des termes essentiels à notre travail de ce soir, celui qui a trait à la notion de bisexualité. Et nous savons que la question du trouble dans le féminin de l’homme se situe dans cette perspective.

Toutefois, cela ne résout pas le problème. Car si nous savons à présent de quelle bisexualité nous parlons nous ne savons pas encore à quel féminin nous avons affaire. « Féminin » comme l’on sait est un terme plurivoque. Il renvoie tout à la fois au maternel et à l’érotique, pour autant que « femme » désigne aussi bien la femme-mère que la femme-maîtresse. La question est donc de savoir lorsque l’on parle du féminin de l’homme ce qui est mis en jeu. « Mais les deux, justement, direz-vous ! ». Je veux bien. Mais une réponse de cet ordre ne clôt pas le débat en effet, dans chaque registre- tant celui du féminin maternel que celui du féminin érotique, tout dépend du travail de civilisation que l’homme va pouvoir opérer sur les représentations qui servent de fondement à la pensée du féminin en lui. En d’autres termes, il s’agit de savoir si , s’agissant du féminin-maternel l’homme va se penser sur le parangon d’une mère limitée, organisée par l’existence d’un père ou bien au contraire sur celui d’une mère toute puissante qui se juge seule a avoir fait son petit. Cela change considérablement son féminin-maternel. Car s’il s’agit d’un féminin tout puissant dans une version type « déesse-mère des fauves », comme celle que l’on retrouve dans la Grèce d’Asie et en Crête (ou dans une version type vierge Marie plus proche de nous, plus douce mais non moins exclusive) le trouble risque de persister. Qu’il s’agisse d’une mère à la pulsionalité maternelle débridée, ou d’une mère à la pulsionalité d’amante réduite, tant qu’il s’agit d’une mère sans père ni parèdre le trouble ne peut que persister dans le féminin maternel de l’homme. La même question se pose s’agissant du versant érotique du féminin : cette fois, il s’agira de savoir si le féminin dont on parle en l’homme, son côté femme maîtresse si l’on veut, est un féminin comme Schreber a pu le rêver, éternellement saisi d’ une jouissance infinie indéfinie et irreprésentable ou bien au contraire un féminin érotique qui, pour extrême qu’il soit, sait quelque chose de la limitation et- pour le dire vite- de la castration. Il est clair que selon que le féminin de l’homme engage principalement une représentation de la mère ou une représentation de la femme on ne parle pas du même féminin. Mais il est non moins clair que selon que l’une ou l’autre de ces représentations a quelque chose à faire de la triangulation et de la limitation par l’existence d’un homme, la manière dont l’homme va pouvoir organiser son féminin va également changer.

En bon pédagogue, je fais le point :

Quand on parle du féminin de l’homme, de sa tension psychique vers quelque chose qu’il n’est pas, il faut savoir si cela concerne la femme mère ou la femme amante. Il faut aussi savoir si cela concerne la femme organisée dans une perspective de relation à un homme ou pas (dans une perspective déjà oedipianisée ou pas).

Ceci me permet d’ajouter un point : celui du deuil que l’homme est en mesure de faire de la dimension féminine qu’il a su intégrer tant sur le versant féminin maternel que sur le versant du féminin amante. Parce qu’en définitive, ses représentations féminines, à supposer même qu’elle soit suffisamment bien tempérées et suffisamment diversifiées, il importe aussi de savoir si l’homme se les arroge, se les accapare, ou bien au contraire si elles restent en lui comme le souvenir d’un passé qu’il n’a pas vécu (ou qu’il a vécu comme en rêve). C’est seulement en faisant ce deuil qu’il peut penser ce qu’il n’est pas sans céder à la tentation de l’assimiler, et sans céder non plus à la tentation inverse de le rejeter hors de lui.

J’en ai bientôt fini avec la liste des questions que je ne traiterai pas. Il en manque une toutefois : celle de savoir si le féminin que l’on entend laisser frémir en l’homme s’inscrit dans une dimension narcissique ou si à l’inverse elle touche les objets. A priori, on aurait envie de dire que parler du féminin d’un homme renvoie à la perspective narcissique : à la manière dont il peut penser et organiser le féminin en lui-même. A priori peut-être, mais cette évidence n’est pas nécessairement fondée. S’agissant du féminin de l’homme, la question n’est elle pas aussi la manière dont l’homme est capable de construire la bisexualité de ses objets, le masculin de sa mère et le féminin de son père ? Dès lors le féminin chez l’homme et son trouble n’intéresserait plus au premier chef la manière dont un homme s’y prend pour construire le féminin en lui et l’articuler au masculin, mais plutôt la manière dont il s’y prend pour construire le féminin en son père et le masculin en sa mère. La question du féminin chez l’homme intéresse tout autant la dimension objectale que la perspective narcissique. La relation masculin/féminin dans les objets masculins d’un homme n’est pas pour rien dans l’organisation de sa bisexualité psychique ni dans celle de son féminin. La remarque vaut aussi pour ses objets féminins. Mais ici la chose est mieux connue.

On voit ici combien les axes du problème du féminin de l’homme et de son trouble sont nombreux. Devant une telle diversité, on pourrait un moment céder à la tentation frileuse de l’ « aurea mediocritas » horacienne et rechercher alors un prétendu « juste milieu » ou je ne sais quel fallacieux compromis.

On dirait alors qu’au fond tout est question de dosage. Et que l’homme que l’on peut juger vraiment civilisé est celui qui dispose d’ une conception du féminin bien triangulée laquelle lui permet une reconnaissance suffisante de la différence sexuelle de ses objets . Grâce à cela, cet homme là se sent différencié sur le plan de son narcissisme corporel propre. Mais en même temps cette différenciation ne l’entraîne pas dans une mise à l’écart de la passivité ni du féminin. Héros des temps modernes, il fait sien le féminin qui est en lui et l’accueille sans trouble. Charmant prince, il peut vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants car il a su connaître et reconnaître le féminin en lui-même et chez l’autre.

À ce prix, il peut légitimement prétendre au titre d’homme véritable. Et l’on peut même penser, pour reprendre un questionnement de Jean Cournut, il n’aurait plus peur des femmes. Pourquoi en effet en aurait-il peur, puisqu’il aurait appris à les connaître et à les reconnaître ? Actif, phallique, mais pas trop. Capable d’admettre le réceptif chez l’autre et chez soi, le passif chez l’autre et chez soi. Gageons que même s’il n’existait pas, il serait urgent de l’inventer.

Et pourtant. Pourtant il n’est pas certain que pour un homme, tendre vers l’affranchissement du trouble que lui cause sa propre féminin soit en tout souhaitable. Un certain trouble ne nuit pas. . En effet, à mon sens, sans cette ombre, sans un rien de méconnaissance, l’homme change de nature. Et il n’est pas sûr qu’il y gagne. C’est du moins ce que je voudrais illustrer. Je crois pour tout dire qu’un léger trouble dans le féminin de l’homme prévient l’homme de se trouver constamment en lieu et place de voyant aveuglé. Et il ne fait pas nécessairement bon être constamment Tirésias.

Qui donc ? Tirésias. Cet être singulier dont le féminin ne connaissait plus le trouble.

Vous savez comme moi qui était Tirésias: c’est ce fameux devin qui explique a Œdipe qu’il ferait aussi bien de ne pas tenter de savoir ce qui s’est réellement passé, ni pourquoi la peste s’est abattu sur le pays. C’est lui qui l’adjure de cesser toute poursuite contre le meurtrier du roi de Thèbes. Mais comme certains d’entre vous le savent sans doute, le mythe du devin thébain est autrement compliqué. Tirésias n’est pas simplement un second rôle dans la fable d’Œdipe.

Pour le plaisir (mais aussi parce que mon argumentation va s’organiser dans des propositions assez précises qui reposent sur ce texte) je vais d’abord vous rapporter les éléments principaux de la légende de Tirésias.

Tirésias, comme l’on sait était aveugle, ce qui est assez commun pour les devins. Moins ils disposent des yeux du corps et plus ils ouvrent ceux de l’âme. Mais les circonstances de la cécité de Tirésias méritent d’être rapportées : il devait la perte de ses yeux à la fureur d’Héra.

Un jour celle-ci disputait avec Zeus d’un sujet singulier : celui de la jouissance sexuelle. Dieu sait qu’en l’occurrence, Zeus avait l’expérience de la diversité. Mais le débat était ailleurs. Il s’agissait de savoir, de l’homme ou de la femme qui prenait finalement le plus de plaisir à l’amour ? Sans doute par l’effet inattendu d’une culpabilité olympienne, chacun pensait que l’autre était mieux loti que soi-même. La dispute s’éternisait, ils ne parvenaient pas à trancher. Comme le ton virait à l’aigre, tous deux décidèrent d’avoir recours à la sagesse de Tirésias pour les départager. Et, comme Paris entre Héra, Aphrodite et Athéna, Tirésias fut le malheureux juge d’un différent divin.. Mais pourquoi donc le choix d’un tel juge ? Tout simplement parce que Tirésias avait eu le rare privilège d’être homme et femme non pas à la fois comme un vulgaire hermaphrodite, mais successivement. Cette seconde histoire est pour nous l’essentielle. Mais avant d’y revenir, voici la réponse que Tirésias proposa au père et à la mère des Dieux : « Si la jouissance du couple pouvait se diviser en dix parties égales, alors l’homme aurait une partie et la femme les neuf autres ». Cette sentence qui soulignait l’ampleur du plaisir de la femme et la médiocrité du plaisir de l’homme eut curieusement le don d’exaspérer Héra. Elle frappa Tirésias de cécité. Zeus, sans doute mal à l’aise de voir que le juge qui lui avait donné raison le payait lourdement, lui fit deux dons consolateurs. Il accorda à Tirésias longue vie et double vue.

Ici, une première chose me frappe : dans le litige du père et de la mère des Dieux, c’est Zeus qui voit clair sur le féminin, non Héra. C’est elle qui s’aveugle sur l’ampleur de son plaisir. Faut-il donc être un homme pour savoir ce qu’il en est du plaisir féminin ? Mais revenons au différent : la mère des Dieux de l’Olympe considère qu’il vaut mieux être celui des deux qui jouit le moins. Pourquoi donc ? Pressent-elle que Zeus va trouver dans la médiocrité du plaisir de l’homme un argument de plus pour légitimer sa conduite volage et la diversité de ses partenaires ? C’est là une interprétation possible, mais singulièrement matrimoniale. Il en est une autre : pour Héra, il s’agit là d’un effort désespéré pour rester conforme à l’idéal de suffisance narcissique. Jouir plus que l’autre, c’est devoir plus à l’autre qu’il ne vous doit. Et comme l’on sait, ce plaisir là vient de quelque chose en l’autre dont on peut user mais dont on ne saurait disposer.

Une seconde remarque s’impose : que dire du fait que Tirésias soit ainsi sommé de donner la mesure du plaisir qui s’échange dans la scène primitive ? Cette scène, il ne l’a pas vue, mais il doit la mesurer. Avec ce paradoxe que quantifier la jouissance des partenaires c’est rapporter la différence des sexes à une commune mesure : la simple proportion du nombre.

Bien. Maintenant, venons en à l’essentiel du mythe pour ce qui nous intéresse ce soir : en quoi Tirésias est il mieux qualifié que tout autre (et ce de l’avis de Zeus comme d’Héra, de l’homme comme de la femme) pour trancher le dilemme du couple olympien originaire ? Tout simplement parce que lui même a été homme, puis femme, puis homme à nouveau. C’est la singularité de ce parcours, et ce qu’elle permet de construire comme représentation du féminin en l’homme qu’il s’agit à présent d’envisager..

Le mythe propre à Tirésias, si on le regarde de près, est plein de péripéties qui méritent que l’on s’y arrête. D’abord ceci : que Tirésias n’est pas un homme qui a été transformé en femme. C’est un homme qui a été transformé en femme, puis une femme qui a été transformée à nouveau en homme. Et à chaque fois, le changement de sexe intervient comme une punition. Car comme Tirésias est un homme (et non une femme contrairement à la Pythie) il ne faut pas simplement dire que c’est un homme qui a été transformé en femme. C’est un homme qui a été transformé une première fois d’homme en femme, et une seconde fois de femme en homme. Pourquoi ce parcours en deux étapes pour revenir au point de départ ? Pourquoi ces deux châtiments pour revenir là d’où l’on est parti. ? Et quel est le lien avec son statut de juge du coït olympien ?

Je l’ai dit : le mythe présente les changements de sexe de Tirésias comme des punitions : on lui inflige cette transformation corporelle parce qu’il a mal agi. Tournons nous à présent vers sa mauvaise action. En quoi consiste-t-elle ? Justement à vouloir interrompre un accouplement ! Et un accouplement peu banal : si Tirésias a été transformé en femme, c’est parce qu’il a surpris deux serpents en train de faire l’amour et qu’il les a séparé en se servant d’un bâton. Ici encore le mythe porte à la méditation interprétative : cet accouplement, évidemment, on pourrait y voir une scène primitive. Mais il me semble que ce serait aller un peu vite en besogne : je ne sais si vous parvenez à vous représenter la copulation de deux serpents, mais il me semble, pour ma part que c’est l’image que la moins différenciée que l’on puisse avoir d’une scène primitive : pour l’imaginaire de l’homme banal que je suis, rien n’est plus semblable à un serpent mâle qu’un serpent femelle : ce sont au fond deux phallus. La question qui se trouve alors posée est celle de savoir pourquoi le mythe fait emploi d’une scène primitive entre deux phallus plutôt qu’entre deux animaux qui seraient clairement masculin et féminin. Evidemment une réponse possible consiste tout simplement à penser que ces serpents qui copulent sont la projection hors de soi de ce qui tourmente Tirésias et qu’il ne parvient pas à se représenter : c’est parce qu’il est terrorisé par la représentation de la scène primitive qu’il la rencontre dans la réalité sur le mode d’un enlacement phallique. Ce qui est refoulé à l’intérieur fait retour à l’extérieur, et Tirésias est si troublé que même sous cette figuration défensive, il lui faut défaire la scène primitive et séparer les serpents. La première fois, que cela lui vaille d’être transformé en femme on peut le comprendre « Puisque tu nies la différence des sexes au point de ne même pas pouvoir supporter l’image édulcorée d’une scène primitive entre phallus identiques, éprouves donc dans ton corps ce que peut être le fait d’être une femme ». Soit, mais si tel est le commentaire que l’on fait de la première transformation, comment comprendre la seconde ? Celle qui va faire de Tirésias devenu femme un homme à nouveau. Les circonstances sont étrangement identiques : sept ans après avoir été transformé en femme, Tirésias revient à l’endroit même où il avait trouvé le premier couple de serpents. Nouvelle rencontre avec les reptiles que décidément rien n’arrête dans leurs effusions publiques Nouvelle séparation faite par Tirésias, et nouveau châtiment. Voilà cette fois Madame Tirésias transformée en homme. Une question surgit tout de suite: si le fait d’être transformé en femme est une punition, comment le fait d’être transformé en homme peut-il l’être également? Et d’ailleurs, comment le fait de donner un pénis à un corps qui en est dépourvu peut il être une figuration de la castration ? La réponse est évidemment que la castration dont il s’agit cette fois n’est pas la privation du phallus mais la privation de huit des parts de la jouissance érotique. En effet, comme femme, de son propre aveu, Tirésias disposait de neuf part de la jouissance dans le coït. Comme homme il n’en a plus qu’une. Il en a donc perdu huit. Soit dit avec mes excuses pour ces calculs d’apothicaire érotique.

Mais revenons à Tirésias. Qu’en est-il de lui, au bout du compte ? Il est redevenu un homme. Pourtant, à mon sens, cet homme n’a plus rien à voir avec celui qu’il était. Car à présent, pour Tirésias, être un homme, tout comme être une femme c’est du passé. Du passé dépassé. Un passé où il n’était pas encore devin. Un passé sur lequel porte son élaboration psychique de devin, justement. Un passé qui l’autorise à mesurer ce qu’il en est de la jouissance entre Zeus et Héra et ce qu’il en est de la transgression dans la tragédie d’ Œdipe Chez l’homme-devin Tirésias, le trouble de le féminin a cessé. Non parce que Tirésias sait ce que c’est que d’être une femme. Il le sait, mais ce n’est pas cela qui met fin à son trouble. Ce qui met fin à son trouble c’est qu’il sait aussi bien ce que c’est que d’avoir été femme que d’avoir été homme. Même si aujourd’hui il est redevenu homme, l’un et l’autre état sexué appartiennent à son passé. Il les a mis en mémoire, et son travail d’élaboration de la pulsion a ainsi pu opérer aussi bien sur le désir qui était le sien lorsqu’il était une femme (son désir de femme) que sur son désir lorsqu ‘initialement il était homme (désir d’homme). Aujourd’hui, dans sa tête de devin l’un et l’autre style de désir appartiennent au passé. Il s’agit de souvenirs qui lui permettent sans trouble de penser la scène primitive.

Quand Tirésias devient devin il se souvient qu’il a été homme et qu’il a été femme et qu’il a fallu mettre en travail de civilisation sa pulsion en tant qu’homme et sa pulsion en tant que femme. Aujourd’hui, il n’est plus devin à avoir peur des femmes, comme il pouvait en avoir peur lorsqu’il n’était encore qu’un homme. Et il n’est plus non plus femme à avoir peur des hommes. Il n’est pas une femme, il l’a été. De même qu’il a été un homme. C’est un devin accompli. Un devin qui peut mettre sur le même plan, dans l’espace du travail de la pulsion, (c’est à dire dans l’espace de la mémoire) et le désir qui naît d’un corps d’homme et le désir qui naît d’un corps de