Jacqueline Schaeffer

L’une des « deux ambitions qui me dévorent », écrit Freud à Fliess, le 25 mai 1895, est de « tirer de la psychopathologie quelque gain pour la psychologie normale ».

Je vais tenter de le suivre. En poursuivant le chemin que j’explore, depuis de nombreuses années, celui de la différence des sexes, et celui du féminin qui en est l’enjeu.

Notons tout d’abord que, depuis la nuit des temps, les scientifiques, chercheurs, philosophes et autres penseurs ont étudié les phénomènes de l’humain, de la pensée et du social sans tenir compte de la différence des sexes. Celle-ci, par exemple, n’a jamais été un objet officiel de la philosophie[1].

Jusques et y compris en psychanalyse, on constate que, théoriquement, beaucoup d’entités structurelles ou psychopathologiques ne sont pas examinées en fonction de cette différence, même si l’approche clinique peut en tenir compte. Dans les cas d’une hystérie, d’une névrose obsessionnelle, par exemple, on sait pourtant qu’elle en influence les manifestations et les indices de gravité.

A plus forte raison, lorsqu’on parle de personnalités borderline, narcissiques, dysharmoniques ou psychotiques, on invoque rarement le différentiel des sexes. Et pourtant, quand bien même il reste davantage référé à l’organisation névrotique liée au conflit oedipien, cela n’exclut pas le fait que ces configurations dites non-névrotiques, ou dont la frange névrotique est faible, ne se présentent pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme.

La dépression, qui est une souffrance à prévalence narcissique en est un exemple, et la plupart des écrits n’insistent pas sur cette différence. On parle de dépression du bébé, de l’enfant, de l’adolescent, du vieillard, du post-partum. Rarement de la dépression de la femme différenciée de celle de l’homme.

Et pourtant, on n’entre pas en dépression, et on n’en sort pas de la même manière selon qu’on est garçon ou fille, homme ou femme. Je l’entend bien sûr dans le sens d’une prévalence et non d’une radicalité, car il est possible de trouver des formes féminines de dépression chez bien des hommes, lorsque leur défense phallique se trouve en danger ou mise à mal. Tous sexes confondus, l’effondrement de ce rempart, de ce roc qu’est le « refus du féminin » peut faire échouer les humains sur une même rive.

La pratique quotidienne, tout autant que les études épidémiologiques révèlent une fréquence double de la dépression chez la femme. Il convient de s’interroger sur les modalités de ce constat différentiel.

Il convient bien sûr de différencier l’état dépressif, celui qu’on appelle « la déprime », de la forme pathologique qu’est la dépression. L’état dépressif semble de moins en moins toléré par la société actuelle, qui force vers un idéal de bonheur, d’accomplissement individuel, et accentue le narcissisme, le culte du corps, et l’idéal du moi au détriment du surmoi et de la relation objectale et oedipienne. Les sentiments de honte l’emportent sur ceux de culpabilité. L’intolérance aux états dépressifs peut conduire à une surconsommation d’antidépresseurs, qui ne font qu’amputer les sujets du recours à leurs propres ressources psychiques.

L’état dépressif nous amène à parler de la perte, et de la situation de dépendance.

LA SITUATION DE DEPENDANCE

Elle est inscrite constitutivement, peut-on dire, dans la « néoténie » du petit être humain, à savoir l’état de prématurité de sa naissance, là où s’enracinent les expériences primaires de détresse et de satisfaction.

La dépendance, aliénation indispensable dans les premiers temps de la vie, est également une chance d’expérimenter dans la relation primaire, par la voix, les mimiques, les gestes et les affects, l’échange relationnel d’appel et de réponse, qui permet le développement pulsionnel de l’enfant, tel que Freud le décrit dans « Pulsions et destin des pulsions » [2].

Cependant, si la dépendance se prolonge excessivement et se fixe, elle expose tout être humain au risque soit de la haine, soit de la dépression.

Tout développement psychique, toute cure psychanalytique, tendent à libérer un sujet, dans la mesure du possible, de liens de dépendance aliénants et plus particulièrement de ceux des imagos.

Quelles sont les ressources internes et les satisfactions substitutives qui le permettent ?

Dans les premiers temps, elles sont assurées, lorsque le rythme de présence-absence de la mère est bien tempéré, par les premières activités psychiques du bébé que sont l’hallucination de la satisfaction et l’autoérotisme.

Freud précise que l’objet sein, celui de la pulsion sexuelle, est perdu au moment où « il devint possible à l’enfant de former la représentation globale de la personne à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait la satisfaction… La pulsion sexuelle devient alors autoérotique » [3].

Donc l’objet ne peut exister qu’en tant qu’objet perdu.

C’est sensiblement le moment où Mélanie Klein situe l’advenue de la « position dépressive ». L’objet dans sa totalité risque d’être endommagé par les attaques projectives du sujet. Si cette phase, dans ses nombreuses évolutions, est bien élaborée et bien encadrée par un environnement sécurisant, elle protège contre les états dépressifs ultérieurs.

Plus tard, la construction de l’objet interne sera renforcée par l’activité représentative et l’épreuve de réalité.

La véritable expérience d’indépendance du corps maternel, sur le plan moteur corporel et fantasmatique, c’est l’organisation de l’analité qui la promeut. C’est la fonction sphinctérienne qui fournit psychiquement la capacité d’ouvrir et de fermer le moi à la pulsion et à l’objet. Donc de négocier. Là se forge le caractère.

Bien des femmes, lorsque leur structure est à prévalence hystérique, ne parviennent pas à une solide organisation de leur analité, ce qui rend leur indépendance précaire.

Mais c’est la logique phallique, l’angoisse de castration et le complexe d’Oedipe qui vont réorganiser et re-symboliser après coup ce premier développement dans le sens de l’identité sexuée et sexuelle, dans celui de la différence des sexes et des générations. C’est cette organisation qui assure un plus fort dégagement de la dépendance au corps maternel, par la triangulation, par les identifications croisées et par l’instauration du surmoi. Chez la femme, ce surmoi est décrit par Freud comme insuffisamment « impersonnalisé », car, héritage paternel, il reste prisonnier de l’attachement oedipien de la fille au père.

LA MERE, MESSAGERE DE L’ATTENTE

Une patiente : « J’attends quelque chose qu’il ne va jamais me donner. Le problème de ma vie, c’est d’attendre »

Et Annie Ernaux, dans Passion simple [4] : « A partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi »

Cette attente surgit dès l’aube de la vie féminine.

La mère, lorsqu’elle retrouve sa vie érotique, en incitant son enfant à dormir,  exerce une censure, dite « censure de l’amante » [5], par le silence sur l’érogénéité du sexe de la petite fille , instaurant un « refoulement primaire du vagin ». Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut renvoyer la mère soit à la rivalité, soit à l’angoisse d’une représentation de « castration » féminine, mais aussi à la représentation substitutive que celle-ci recouvre : à savoir l’angoisse de la jouissance féminine et celle de l’inceste. L’inceste mère-fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental. Le tabou de l’inceste est, littéralement, le tabou du non-séparé.

La  mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas,  à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire du vagin, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, dans l’attente de son éveil. Le conte de la Belle au Bois dormant, au sexe dormant, en offre une illustration issue du fond des âges.

Pour que la Belle s’endorme tranquille, protégée par ce refoulement primaire, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, pour Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton Prince viendra ! »  Elle est donc messagère de l’attente.

Le garçon, l’homme, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise davantage, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente et de la perte.

La fille, la femme, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois ; elle attend un amant, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre.

Mais la femme attend, avant tout, l’amour. “L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans la vie des hommes”, écrit Madame de Staël.

L’état dépressif peut être lié à une attente déçue, que celle-ci soit consciente ou inconsciente. Winnicott affirme que la pire des choses qui puisse arriver à un petit d’homme n’est pas tant la déficience de l’environnement que l’espoir suscité et toujours déçu. Il existe un lien fort probable entre la déception de l’attente et la dépression chez la femme.

Car toute attente est une excitation douloureuse. Celles de la femme sont pour la plupart liées à des expériences non maîtrisables de pertes réelles de parties d’elle-même ou de ses objets – qu’elle ne peut symboliser, comme le garçon, en angoisse de perte d’un organe, en principe jamais perdu dans la réalité. Il lui faut donc l’ancrage d’un solide masochisme érogène primaire [6]. Celui-ci permet d’investir érotiquement la tension  douloureuse, de soutenir l’insatisfaction d’une pulsion par nature impossible à satisfaire, l’écart de la satisfaction hallucinatoire du désir par rapport à l’attente de la satisfaction réelle, et ultérieurement, de supporter le plaisir-douleur de la jouissance sexuelle.

La dépendance de la fille à la mère archaïque préoedipienne, époque dite  minoé-mycénienne, a une durée que Freud reconnaît avoir longtemps sous-estimée : « Un certain nombre d’êtres féminins restent attachés a leur lien originaire avec la mère et ne parviennent jamais a le détourner véritablement sur l’homme »[7].

Comment, pour la fille, s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps se met à se rapprocher et à ressembler au corps de la mère ?

J’avance l’hypothèse que la fille est soumise non seulement à des fantasmes, mais à des vécus d’incorporation. La relation de mère à fille est de corps à corps, mais aussi de chair à chair, et cela peut être réciproque. On sait que certaines mères, lorsque leur fille accouche, ont des symptômes – d’identification hystérique, certes – de lactation et de contractions utérines.

C’est du fait de ce vécu d’incorporation, à mon sens, que la violence et l’agressivité peuvent se déchaîner : Freud parle d’hostilité et de reproches, Lacan de « ravage ». Un mouvement d’affrontement paraît nécessaire pour se « décorporer » d’un objet primaire, d’un objet perdu dont on n’a pas pu faire le deuil, pour pouvoir enfin s’en séparer. Joyce Mc Dougall parlait d’un corps pour deux. Il peut y avoir aussi un utérus pour deux, parfois responsable de situations de frigidité et de stérilité. Un corps maternel peut être séquestré avec violence, comme on sait, dans le corps d’une fille anorexique, et réciproquement.

Comment oser affronter le corps à corps avec la mère, quand il y a le risque de se perdre avec elle ? Peut-on y trouver écho dans ce qui a été défini chez les femmes en tant que « noyau mélancolique féminin », par Monique Cournut-Janin[8]  ou « féminin mélancolique », par Catherine Chabert[9] ?

C’est l’introjection pulsionnelle qui permet le dégagement d’une  dépendance objectale, alors que l’incorporation de l’objet crée ou renforce un lien d’imago.

Le paradoxe du destin féminin tient à la difficulté de se dégager d’un objet primaire maternel, du fait d’une nécessaire identification et d’une tout aussi nécessaire désidentification. La séparation porte le risque de perdre une partie de soi, et donc l’advenue d’un état dépressif.

LES ANGOISSES DE PERTE ET DE SEPARATION

Freud décrit, en 1926 [10], le trajet de l’élaboration des angoisses de perte en fonction des situations de danger. Depuis la détresse du nourrisson, le danger de la perte d’objet liée à la dépendance des premières années, puis l’angoisse de castration du conflit oedipien jusqu’à l’angoisse devant le surmoi à la période de latence. Donc depuis les angoisses de perte du tout jusqu’à celles des  pertes partielles symboliques qui permettent de sauver le tout. L’angoisse principale, pour César et Sarà Botella [11], étant celle de perte de la représentation.

Le complexe d’Oedipe permet à l’enfant de renoncer à ses vœux incestueux, car  l’oedipe est antagoniste de l’inceste.

Cet opérateur oedipien, dont le surmoi héritier est à la fois interdicteur et protecteur, sert d’ancrage et permet la réorganisation de nombre d’angoisses archaïques antérieures, orales ou anales, par la création d’un signal, et par l’activité représentationnelle. Ce qui se produit plus difficilement au niveau des angoisses sans nom, celles que certaines manifestations psychotiques permettent de qualifier d’anéantissement, de liquéfaction, de réengloutissement dans le corps maternel.

Une organisation oedipienne suffisamment bonne, un environnement suffisamment fiable et encadrant, peuvent protéger de toute chute dépressive. Les difficultés dans l’élaboration de la perte se révèlent par l’intensité des angoisses de séparation. La capacité de disposer, chez les personnalités névrotiques, d’une scène intérieure et d’un système de représentations ancré dans la réalité psychique permet de perdre de vue un objet d’amour sans être menacé de sa disparition. La constitution de l’objet interne y pourvoit. Contrairement à celles dont l’attachement à la perception de l’objet est indispensable pour que soit maintenue la continuité de leur existence, « relation fétichique à l’objet », selon Evelyne Kestemberg [12].

Mais qu’en est-il, au niveau de la différence des sexes, du statut et des traces de l’absence et de la perte dans les expériences  de séparation ?

Freud oppose l’angoisse de castration des hommes à l’angoisse de perte d’objet et d’amour chez les femmes. « C’est précisément chez la femme que la situation de danger de la perte d’objet semble être restée la plus efficiente… il ne s’agit plus de l’absence éprouvée ou de la perte réelle de l’objet, mais de la perte d’amour de la part de l’objet »[13]. L’absence d’angoisse de castration chez les filles peut les exposer à des angoisses de perte du tout, un tout qui est davantage celui de l’être que celui de l’avoir.

Une femme ne peut se donner pleinement sans amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Sa dépendance amoureuse la rend davantage menacée par la perte de l’objet sexuel que par la perte d’un organe sexuel, angoisse autour de laquelle se structure plus aisément la sexualité œdipienne du garçon et la sexualité «  à compromis » de l’homme adulte.

C’est pourquoi elle est plus exposée à la déception, et se trouve tellement menacée de dépression en cas de perte d’objet amoureux.

Que veut la femme ? Qu’on la veuille. Etre désirée, être aimée. Ce qui n’est pas toujours différencié chez elle. En italien, ti voglio, « je te veux » ne signifie-t-il pas aussi bien « je te désire » que « je t’aime » ?

Mais quel est l’objet de la perte, en fonction de cette différence des sexes ?

Ecoutons l’Opéra, qui a bien mis en évidence la dissymétrie de la position masculine ou féminine face à l’abandon.

« Si tu me quittes, je te tue ! », crie Don José à Carmen.

Et Mme Butterfly : « Si tu me quittes, je me tue ! ».

L’homme abandonné tue l’objet, en général fantasmatiquement, la femme abandonnée se fait objet perdu.

La perte de l’investissement amoureux et le sentiment d’échec qui l’accompagne réveillent les traces de l‘échec oedipien. Le deuil du désir oedipien est à reprendre à nouveau. La dévalorisation par perte de l’amour d’objet, vécue comme un trauma narcissique, peut désorganiser le système féminin de valorisation, et chez l’homme réactualiser toute la problématique de la castration.

Le mode de défense contre la séparation, radical et symbolisant, mis en œuvre par le garçon pour sortir du conflit oedipien, lequel « vole en éclats », selon Freud, reste une tactique exemplaire pour l’homme contre toutes les angoisses de perte objectale ultérieures, une perte amoureuse par exemple. L’objet de la perte masculine peut se négocier par son angoisse de castration, qui sert de cran d’arrêt à la chute dépressive, et limite les dégâts.

« Si tu me quittes, je te tue… ou bien je te remplace »

On connaît l’adage : « Une de perdue, dix de retrouvées ». La quête phallique reprend ses droits. Dans le cœur de tout homme, un don Juan sommeille. Il existe trois types de frein à la tentation polygamique des hommes : l’amour d’une femme, la peur des femmes ou … le surmoi.

Chez une femme, bien souvent, la perte d’un amour peut signifier perdre le tout, être renvoyée au néant, n’être plus rien.

Une patiente a été abandonnée par son amant plus jeune qu’elle. Elle est possédée, obsédée. Elle a maigri de 15 kg et éprouve un mal constant au bas-ventre. Elle pense à mourir. Quand elle aperçoit cet homme, son intérieur descend dans le sol, dit-elle, elle se vide, elle n’est plus rien.  « C’est comme une drogue, mais c’est doux à l’intérieur », dit-elle, et on perçoit qu’elle ne souhaite pas s’en débarrasser. Elle ne veut pas ressentir de haine, car ce serait  se couper de lui et se couper d’une partie d’elle-même, s’amputer. Elle ne comprend pas. Comment n’a-t-elle rien senti, rien vu venir, comment n’a-t-elle pas perçu qu’il y avait une autre femme ? « Je veux savoir, dit-elle, mais je ne veux pas l’entendre ».

On peut noter qu’aucune angoisse signal n’a pu se produire, et qu’aucune représentation, rêve ou fantasme n’ont pu anticiper la séparation, et constituer des traces garantissant la pérennité d’un objet interne permettant de convoquer l’objet absent, en s’assurant de sa propre continuité psychique.

L’amant s’est arraché d’elle, sans doute comme un enfant qui s’émancipe, mais en emportant une partie de son corps. On a découvert chez elle un cancer de l’utérus.

Oserait-on penser qu’il ait fallu ainsi à la fois combler le vide et souffrir ? Et que cette relation fusionnelle, faisant le vide de toute altérité, aurait fait place à une incorporation mélancolique sous forme de somatisation ? Ce serait en désaccord avec des théories éprouvées qui nient un sens primaire de la somatisation. Il serait plus pertinent de penser qu’une  dépression plus « essentielle », donc « non sentie » et « impossible à voir venir », ait précédé une telle somatisation.

La dépression de la femme serait également liée à la déception de l’attente, et à la difficulté de symbolisation de son sexe féminin. Lorsque son masochisme érogène primaire n’est pas bien ancré, qu’il ne sert pas de cran d’arrêt, la chute peut s’avérer profonde et virer à la mélancolie, ou à la somatisation. L’attente déçue du désir d’un homme, l’attente déçue d’un enfant la confronte à un sentiment de vide : vide d’un corps qui n’est plus habité par un narcissisme corporel, qui n’est plus éclairé par le regard de désir d’un homme, ou par la tendresse d’un enfant.

La dépendance, qui pouvait se dissimuler dans la présence,  se dévoile et se découvre brutalement lorsque le manque se précise, lorsque la confirmation par l’objet et par son regard disparaît.  

Toute situation de perte peut engendrer un excès de désespoir, de colère, d’autoaccusation mais aussi de menace persécutrice : la projection de la haine peut transformer l’autre en mauvais objet, mais aussi s’acharner contre le moi sous la forme mélancolique d’une angoisse de séparation définitive : ne plus jamais être aimée, être quittée ou abandonnée pour toujours.

Se révèle alors, chez la femme, une perte objectale confondue avec une perte narcissique totale.

« Si tu me quittes, je me tue, ou je m’abîme, … ou bien je reste seule »

La solitude des femmes est un fait de société, qu’elle soit choisie ou subie. Les hommes restent rarement seuls : l’objet femme a tout d’abord été maternel, … et il tend à le rester.

La disparition, l’effacement ou l’usure de l’amour éprouvé pour un objet constituent une épreuve. Le désinvestissement laisse un vide, et se trouvent perdus un support, une occasion d’attente, de fantasmatisation, d’exaltation, d’excitation, d’auto-excitation.

Le mal d’amour est un objet intérieur qui peut parfois être précieux, excitant, et le lamento féminin peut aussi être une jouissance. Ce qui retrouve le lien avec le masochisme érotique féminin.

« Ah je voudrais ne vous avoir jamais vu ! » écrit la Religieuse portugaise, qui s’écrie aussitôt : « J’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu » (Lettre troisième) [14].

L’IRRUPTION DU FEMININ

Au moment de la perception de la différence anatomique des sexes, que Freud qualifie de traumatisme, comment la fille peut-elle se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valorisation narcissique ? Comment se faire désirer, se faire aimer ?

Sa ruse inconsciente sera d’annuler cette différence qui fait problème, et d’adopter la logique phallique. L’ « envie du pénis » est narcissique, non érotique, car la fille sait très bien que l’absence de pénis ne l’empêche pas de ressentir toutes sortes de sensations voluptueuses. Elle sent bien aussi que son autoérotisme est l’objet d’un conflit, un conflit qui a un lien avec les objets parentaux, oedipiens.

Issue d’une théorie sexuelle infantile, celle de la survalorisation narcissique d’un sexe unique, le pénis, l’organisation phallique est une défense en tout ou rien qui consiste à nier la différence des sexes, et donc le féminin, assimilé à une  « castration ».

Si Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, ne peut-on en inférer une tactique défensive impérieuse face  à l’effraction de la découverte de la différence des sexes ? Comme nous le constatons dans le social, elle tend à le maintenir.

Cette organisation est cependant un passage obligé, pour les deux sexes, car elle permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle.

Le garçon, en principe, est favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, à partir du moment où est levé le déni de la « mère au pénis » de sa théorie sexuelle infantile, et parce qu’il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, en s’étayant sur son identification paternelle.  Il renonce à ses vœux incestueux de manière violente, pour sauver  son pénis, l’angoisse de castration le fait sortir du conflit oedipien. L’organisation phallique le sauve de toute menace dépressive.

Chez les filles, les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction, comme le théorise Mélanie Klein, à la suite d’Ernest Jones, qui tous deux situaient la menace du côté de la mère. L’angoisse féminine se manifeste davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé.

Puisque la mère ne lui a pas donné de pénis, ce qui lui vaut, selon Freud,  les plus haineux reproches, son  besoin de reconnaissance la fille va l’adresser à son père. C’est ce qui la fait entrer dans le conflit oedipien. Elle y entre, selon Freud,  pour  acquérir un pénis, grâce à papa, qui lui donnera plus tard un enfant substitut du pénis, et elle en sort difficilement, parfois jamais, par la faute de maman. Je caricature, bien évidemment.

La première et nécessaire transgression de la fille, c’est sa trahison de la mère primitive, la castration de l’imago maternelle phallique. Le lien d’amour-haine signe la difficulté de ce dégagement. Une petite fille ne peut devenir femme que contre  le féminin maternel. .

Cependant, la petite fille freudienne n’attend-elle du père oedipien que la promesse d’un bébé, censé réparer son préjudice du manque de pénis ? N’attendrait-elle pas davantage d’en être aimée en tant que fille ? Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

Le conflit oedipien permet l’organisation de la bisexualité et celle de l’ambivalence reliant  l’amour et la haine. La liaison et la déliaison s’attachent à l’une et à l’autre figure parentale, dans une alternance parfois douloureuse mais parfois étayante car l’appui sur l’un permet d’aborder le conflit avec l’autre. La scène primitive, et son vécu de solitude et de séparation, devient alors un fantasme anti-dépresseur.

LA PUBERTE

A la puberté, la grande découverte c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement  phallique du pénis. Le vagin n’est pas un organe infantile. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux. Elles peuvent éprouver des sensations internes, liées à des  émois oedipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, première séductrice, selon Freud.

Mais la vraie révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe ne peut avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance.

L’éveil de la puberté surgit bien avant que soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Comme le suggère Winnicott, l’activité sexuelle intervient plutôt comme une façon de se débarrasser de la sexualité que de tenter de la vivre.

C’est la grande question de l’adolescence : comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel  organe qu’est le vagin ?

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir.

Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, cet autre sexe ? L’angoisse de castration va se doubler des « angoisses de féminin » [15], celles de l’ouverture du corps féminin et de la pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence des sexes.

Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque il lui  pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement  de la scène primitive et d’une réalisation incestueuse devenue possible.

Les angoisses d’intrusion de la fille vont devoir s’élaborer en angoisses de pénétration. Les fantasmes de viol, fréquents à l’adolescence, signent ce passage.

C’est au moment d’investir la pénétration sexuelle et le vagin érotique que peuvent réapparaître chez l’adolescente des carences d’intériorisation et des menaces d’effraction narcissique, des angoisses de féminin. La puberté a alors un effet traumatique. L’état dépressif peut s’y manifester, ainsi que toutes les défenses phobiques ou caractérielles.

Les pathologies à prédominance féminine à l’adolescence que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. La boulimique y répond par l’acte de remplir, l’anorexique par celui de fermer toutes les issues, les orifices. Tomber enceinte peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues. L’arrêt des règles vient ponctuer ce mode de contrôle des angoisses d’ouverture du corps des femmes.

Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce qui, selon Freud, la fait virer en objet de haine, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. Elle présidera seulement  à son  refoulement primaire. Mais la haine permet surtout la différenciation, puisque l’objet, selon Freud, naît dans la haine, et c’est par elle que la fille peut se séparer de la mère, en étant l’auteur et non plus la victime de la séparation et de l’abandon. L’autre, né dans la haine, c’est aussi celui qui vient rompre la fusion, ce peut être aussi bien le père, le bébé frère ou sœur ou … la mère oedipienne.

Mais, si le changement d’objet vers le père a pu se produire, c’est en réveillant, en révélant l’érogénéité de son sexe féminin, dans la relation sexuelle de jouissance, qu’un amant pourra arracher la femme à son autoérotisme et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les femmes à la nuit des mères, aux reines de la nuit.

LE NARCISSISME

La rencontre érotique qui est au rendez-vous de l’amour met le corps à l’épreuve de l’autre, avec des risques pour le moi et pour le narcissisme. De quelle nature sont les liens entre le corps et le narcissisme ? Qu’est-ce que le narcissisme doit au corps ?

Le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis. Il prend appui sur l’identification au père, se prolonge dans l’idéal du moi, lequel peut s’avérer plus cruel que le surmoi, et davantage encore s’il est étayé sur un surmoi précoce ou un moi-idéal.                                            

L’atteinte narcissique phallique, la chute d’idéal semblent plus fréquentes chez les hommes, dans le sens d’une dépression d’infériorité, d’impuissance, d’insuffisance, lors de la perte d’une situation de pouvoir, la victoire d’un rival, la panne de puissance sexuelle, la mise à la retraite, le déclin de l’âge. Ce risque dépressif peut se produire aussi lors d’un trop plein de succès et du sentiment d’en être indigne. La défense se manifeste souvent dans le comportement, les réactions de prestance, les troubles de l’humeur ou par des décompensations somatiques.

Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. Il porte sur leur corps tout entier, mais celui-ci est soumis à la réassurance du regard de l’autre. Ce qui les rend dépendantes du regard, du désir et de l’amour de l’objet.

Le désir masculin, ancré sur la capacité de symbolisation de la partie pour le tout, est tenté par le fétichisme. Celui du découpage de parties désirables sur le tout de la femme : des seins, un cou, une cambrure, des jambes, « tu as de beaux yeux, tu sais ! ». Ce que les femmes savent fort bien utiliser comme appât.

Le désir féminin est plus intériorisé, moins représentable, comme l’est son sexe. Une femme en réfère à son intériorité, même si elle ne lui est révélée que dans l’échange des regards et dans l’union des corps.

Le besoin de reconnaissance du narcissisme phallique c’est d’être admiré, celui du narcissisme féminin est d’être désirée.

LE CORPS ET LA CHAIR

On a coutume de différencier le corps et le soma, en fonction des travaux portant sur les affections dites psychosomatiques. Concernant la femme, je ferai une distinction entre le corps et la chair.  

Le conflit entre le corps et la chair dessine l’écart entre la féminité et le féminin. La féminité est toute de surface et de séduction, celle de l’apparence, du leurre et de la mascarade, des charmants accessoires de la séduction. Celle qui enveloppe et pare le corps, celle qui est visible, qui s’exhibe, et fait bon ménage avec le phallique et l’angoisse de castration. A l’opposé, le féminin est tout intérieur, secret, porteur de tous les fantasmes dangereux et des angoisses de féminin. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair. La chair c’est l’invisible, ce qui palpite sous la peau, et toutes les fluidités qui en sortent. C’est aussi le jardin des délices, celui de toutes les sensorialités.

La chair, c’est ce qui apparaît quand le corps est entaillé, coupé, qu’il suinte, saigne. D’où le lien avec l’angoisse de castration et le sexe féminin. Ce sexe que certains homosexuels nomment « la plaie ».

Le pénis est d’essence corporelle, il a une forme, un contour, une enveloppe, une peau. Il a à pénétrer dans la chair du sexe féminin, lequel est informe, irreprésentable. D’où la terreur ou l’horreur qu’il peut inspirer. L’angoisse de castration peut en construire des représentations de sexe châtré, et celles, plus angoissantes, d’engloutissement, de vagin constrictor ou denté. Jusqu’à celles de « l’origine du monde », le sexe de la mère, tabou absolu. L’homme s’arrête ante portas face à la terreur de la porte des mères.

La chair renvoie aussi à la représentation de la charogne, comme le poème de Baudelaire l’exprime si sublimement :

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine


Qui vous mangera de baisers,


Que j’ai gardé la forme et l’essence divine


De mes amours décomposés !

La chair est totale du côté du maternel. Seule une femme peut parler de « la chair de sa chair ». L’homme a un contact corporel avec le corps de son enfant, la femme a un contact charnel, d’où la difficulté de la séparation, et la possible perversion maternelle portée sur un enfant objet partiel, partie détachée d’elle-même. D’où le danger pour l’individuation de l’enfant.

Freud écrit : « Là où la pulsion de mort émerge sans objectif sexuel, même dans sa furie la plus aveugle, il est impossible de méconnaître que sa satisfaction se rattache à une jouissance narcissique extraordinairement élevée, dans la mesure où elle montre au moi l’accomplissement de ses anciens désirs d’omnipotence. Tempérée et maîtrisée, inhibée dans son but, la pulsion de destruction, orientée vers les objets, est alors forcée à procurer au moi la satisfaction de ses besoins et la maîtrise de la nature » [16].

Une question. Pourrait-on dire que cette jouissance narcissique intense, primaire, ne serait autre que celle, archaïque, de la chair d’avant la construction du corps, préalable au double retournement et à l’organisation oedipienne ? C’est dire qu’il serait nécessaire que la pulsion de mort soit tempérée, inhibée dans son but, orientée vers les objets, pour que cette jouissance entre dans la variable plaisir/déplaisir ?

Le narcissisme secondaire serait pris dans le retour sur le moi de l’investissement de l’objet, de ses soins, de sa séduction, et de la projection narcissique parentale qui fasse de l’enfant His majesty the baby.  La sexualité infantile pourrait alors s’y déployer.

LE MASOCHISME EROTIQUE FEMININ

La chair féminine et sa difficulté de symbolisation nous mènent à la question du masochisme.

Qu’en est-il d’un féminin érotique ? La négociation de la partie pour le tout étant difficilement possible, comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? Une symbolisation, une psychisation du sexe féminin est-elle possible ? [17]

Osons le dire, c’est par un mouvement, qui joint le scandale du féminin à un autre scandale : celui du masochisme.

Le mouvement de retournement de l’activité à la passivité active, celle du mouvement masochique féminin, a été décrit par Catherine Parat pour spécifier  l’Oedipe féminin [18].

J’ai théorisé un masochisme érotique féminin [19]. Celui que révèle, dans le deuxième temps particulièrement refoulé du fantasme «Un enfant est battu » [20], la petite fille oedipienne, comme l’adolescente qui chante : « Fais-moi mal, Johnny Johnny ! ».

Freud perçoit le caractère érotique oedipien du désir masochiste de la fille dans son article  qu’il décline longuement, en 1919. C’est la culpabilité de ce désir oedipien qui amène la fille à l’exprimer, sur le mode régressif : Papa bats-moi ! Papa, viole-moi !

Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 [21], c’est son clitoris  que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses ! La théorie phallique avait eu chaud !

Le masochisme érogène primaire, première liaison, celle de la pulsion de mort sert de point de fixation et de butée à la désorganisation mortifère. Grâce à la coexcitation sexuelle, la femme peut investir un masochisme érotique féminin, nécessaire à la rencontre érotique et amoureuse avec un amant. S’abandonner à la pulsion et à l’objet qui le porte, se faire pénétrer dans sa chair nécessite une telle liaison masochique. Celle qui permet de lier la douleur à la jouissance féminine, celle qui transforme en libido  tout ce qui excite et provoque douleur, au-delà du principe de plaisir. Ce masochisme est une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités d’excitations libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire, et il nécessite un objet fiable. Il s’agit donc d’un puissant facteur antidépressif.

Il illustre la troisième voie, moyenne réfléchie, décrite par Freud dans « Pulsions et destin des pulsions », succédant à la voie active et à la voie passive : « Est cherchée comme objet une personne étrangère qui, en raison de la transformation de but intervenue, doit assumer rôle du sujet… ce qu’on appelle communément masochisme ». Plus tard, dans « Un enfant est battu »  : « Le fantasme de la seconde phase – « être soi-même battue par le père » particulièrement refoulée, est « un composé de conscience de culpabilité et d’érotisme » .

Ce qui m’importe pour illustrer le masochisme érotique féminin, c’est le fait que : « Etre soi-même battue par le père » devienne : « Je me fais en fantasme battre par le père », c’est à dire : « Moi sujet je me fais objet de la pulsion érotique de mon père, et j’en jouis »

Ce qui fait dire une femme amoureuse à son amant : « Emmène-moi où tu veux aller, je t’appartiens, possède-moi, vainc-moi ! » Le véritable but du masochisme érotique féminin c’est la jouissance.

Ce que Freud décrit par « masochisme féminin », c’est celui de certains hommes qui érotisent les dites situations de douleur et d’humiliation des femmes. C’est une version masturbatoire d’allure fétichiste. Quant au « masochisme moral », fort répandu chez les femmes, il peut être contre-investi par le masochisme érotique féminin, mais il assure la resexualisation des objets oedipiens.

 Le masochisme érotique féminin est d’une autre nature, il est constitutif du féminin, au-delà du phallique, et contribue à une relation érotique entre un masculin et un féminin.

Le masochisme, « gardien du secret », selon Karl Abraham, participe à la mise en forme du dedans, de l’intériorité, du retour sur soi. Il est pour la cure un indispensable auxiliaire. Il préside à un féminin non réduit à la logique phallique.  Le phallique investit le visible et l’extérieur, le masochisme investit l’intérieur, l’intériorisation.

« Il y a une sorte de gloire du subissement chez la femme,  écrit Marguerite Duras, mais que beaucoup de femmes nient. C’est le règne du subissement. Je regrette que beaucoup de femmes ignorent tout de ça… Je crois que s’il n’y a pas ça, il y a une sexualité infirme chez les femmes, incomplète. C’est comme si on portait son propre moyen-âge, comme si on portait en soi sa barbarie première, intacte, qui était ensablée avec le temps, depuis des siècles » [22].

Ce masochisme, « gardien de vie », selon Benno Rosenberg[23], serait-il également gardien du narcissisme féminin et de la jouissance ?

L’ANGOISSE DE CASTRATION AU FEMININ

L’expérience du  « stade du miroir », selon Lacan, paraît apte à éclairer la constitution du narcissisme, masculin comme féminin. L’enfant regarde le regard de sa mère le regardant, en confirmant ce qu’il voit dans le miroir. C’est un temps de reconnaissance par l’objet de l’image spéculaire.

La reconnaissance par le père réel instaure une différence avec le regard « miroir » de la mère, selon Winnicott, et oriente vers un autre regard, celui qui va marquer de son sceau le destin féminin de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Un père oedipien qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », hommage à la féminité, mais aussi : « Un jour ton prince viendra », pour l’attente du féminin.

Cet investissement paternel est ce qui peut empêcher le risque dépressif du sentiment d’absence de sexe, ou de sexe châtré.

Une femme, dont le narcissisme ne peut s’étayer sur la confirmation phallique, reste davantage dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique et elle construit son objet libidinal en fonction de ce désir d’être désirée.

Mais si elle n’est dépendante que de son image dans le miroir, si elle n’a pas constitué des objets internes suffisamment valorisants, et qu’un objet aimant ne lui donne pas, par le brillant de son regard, un autre miroir, elle risque, lors de toute séparation, la chute dépressive. Lors d’une rupture amoureuse, d’une trahison, d’un deuil, ce qui manque brutalement c’est ce regard, et la femme peut perdre alors du même coup ses repères symboliques, comme si elle n’était plus rien.

Les femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent et peuvent ressentir que leurs angoisses de féminin ne peuvent   s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation de type dit « phallique ». Et particulièrement que le fait de ne pas être désirées ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille contrainte à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve de la perception de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ». Fort heureusement, la capacité aux sublimations peut prendre le relais.

LES DEPRESSIONS DU MILIEU DE LA VIE

Dans les crises du milieu de vie, les représentations s’acheminent inévitablement vers le destin de la sexualité et vers l’inexorable de la mort. Ce qui nécessite une réélaboration du complexe de castration et de la position dépressive des moments de crise antérieurs.

Cette crise est souvent marquée par une dépression, soit passagère, soit définitive, parfois accompagnée d’angoisse, d’une dévalorisation hostile de sa propre image et d’une perte d’auto-estime.  Ce qui a été possédé est perdu, ce qui a été espéré n’est pas arrivé.

A la ménopause, en lien avec des pertes réelles à subir, de nombreux renoncements sont à accomplir chez la femme : ils concernent l’enfantement, la jeunesse, la mère archaïque et la mère oedipienne, l’enfance des enfants devenus grands, les parents disparus ou proches de la mort, etc.

L’arrêt de la fonction des organes de procréation peut être vécue, dans la période de crise,  comme une castration réellement advenue.

Une femme revit également son angoisse de castration féminine, qui est celle de ne plus être désirable et désirée. Elle revit ses angoisses d’adolescence : l’image du corps et sa capacité de séduire redeviennent un facteur central dans le regard qu’elle porte sur elle-même et dans son auto-estime, qui auparavant dépendaient du regard des autres.

Les patientes racontent leur sentiment catastrophique d’être devenues transparentes, subitement invisibles dans la rue, d’avoir perdu ce regard anonyme des passants.

« Souvent, je m’arrête éberluée devant cette chose incroyable qui me sert de visage… écrit Simone de Beauvoir. Peut-être les gens qui me croisent voient-ils simplement une quinquagénaire qui n’est ni bien ni mal, elle a l’âge qu’elle a. Mais moi je vois mon ancienne tête où une vérole s’est mise dont je  ne guérirai pas ». [24]

Cette blessure narcissique peut renvoyer la femme, non seulement à l’époque de la puberté, mais à celle de la déception de la petite fille de la phase phallique, qui se vit comme n’ayant pas de sexe. Elle ne se sent alors plus capable ni d’être une mère, ni d’être une femme, et elle n’est pas davantage un homme.

Les affects envieux visent les hommes pour lesquels il est possible de refaire leur vie avec une jeune femme et des enfants. Ils visent également les jeunes femmes, qui ont tous ces possibles devant elles. L’ombre d’une femme jeune et belle tombe sur le moi, ce qui peut entraîner des sentiments hostiles vis à vis d’une fille. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi… ». On connaît la réponse. L’objet de rivalité ce n’est plus désormais la mère, mais la fille.

Le sentiment du vide peut devenir lancinant. Vide pour les femmes chez qui la maternité avait été le centre de leur identité et qui avaient projeté tout leur narcissisme phallique sur leurs enfants. Vide surtout pour les femmes qui n’ont pas eu d’enfants. Le départ des enfants risque de réactiver ce vécu de vide. C’est le « syndrome du nid vide ».

Il y a souvent refuge dans la maladie, dans les souffrances physiques, et dans les somatisations. Le narcissisme blessé reprend sa place et dégrade la libido ou la détourne. Les affects dépressifs et la douleur psychique peuvent être déniés, souvent par une mise en acte, une suractivité, ou une exacerbation hystérique.

L’ALTERITE DU FEMININ

J’ai exploré le « refus du féminin »  sur le versant de l’altérité, celle de la différence des sexes. Certains auteurs, comme André Green et Jean- Luc Donnet,  l’ont théorisé du coté du maternel.

Jean Luc Donnet [25] m’a transmis, dans un échange, que « Si Freud renvoie ce refus du féminin dans le champ du biologique, c’est parce qu’il ne croit pas que l’incidence des identifications puisse expliquer un phénomène aussi typique et répétitif. Il s’agirait chez Freud d’un mouvement contre-transférentiel qui lui fait repousser et dénier l’impact de l’identification primaire à la mère, ou, plutôt, qui lui fait attribuer au roc du biologique ce qui relève de la force de séparation-individuation qui la rejette : on retrouve alors l’incidence de la pulsion de mort ».

La grande question de la puberté, de l’adolescence, et peut-être celle de toute vie de couple,  c’est l’enjeu du corps à corps avec l’autre, qu’il soit du même sexe ou du sexe dit opposé. Et si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est à mon sens pour désigner la difficile intégration de l’altérité du  féminin, celle que le sujet, homme ou femme, doit apprivoiser en lui-même et en l’autre, avant et afin de parvenir à toute rencontre.

Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de la maman et la putain, ou, pourquoi pas… vers les homosexualités ?

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes.

Au-delà du phallique, donc, le féminin [26].

COMMENT TENTER DE CONCLURE ?

L’engagement total d’une femme dans la relation amoureuse, corps et âme, qui se rencontre tout autant chez certains hommes, ressemble fort à celui des premiers temps de la vie avec l’objet primaire. Et l’état dépressif peut renvoyer au deuil qui accompagne toute expérience d’altérité.

Pourquoi tout à coup est-on envahi par un sentiment de tristesse ou de désespoir, alors qu’il ne s’est rien passé de grave, seulement une allusion à un passé douloureux ou trop heureux qui convoque la nostalgie ?

Alors qu’« on a tout pour être heureux », selon la formule consacrée, pourquoi surgit soudain le sentiment que rien ne va plus, que la joie de vivre s’est envolée, que le sens de la vie s’est enfui, que le moteur de la libido est en panne, que la croyance à l’illusion n’est plus possible, que l’avenir n’a plus d’intérêt ?

Il est impossible de ne pas évoquer un effet d’après-coup de cette relation primaire : le deuil impossible de l’objet maternel.

L’angoisse et l’état dépressif sont des expériences constitutives de l’être, liées à l’intériorisation et à la maturation de l’humain, une tentative de maîtriser les conflits, la déception ou la perte.

Le sentiment dépressif  (la Grande tristezza  selon Dante) ne naît pas d’une circonstance particulière mais de l’existence elle-même. Il est dû à l’inévitable confrontation de l’humain à la vie, aux séparations, arrachements, pertes, au sentiment de nos insuffisances, à la présence du mal, à l’inéluctabilité de la mort et du vieillissement, à l’expérience du non-sens, à l’atteinte des limites. Elle a valeur d’un « signal », celui d’une difficulté apparue insurmontable à affronter ces épreuves.

Cette situation de crise existentielle peut aller dans le sens d’une chute dépressive, ou être l’occasion d’un remaniement narcissique et objectal.

Elle constitue, comme on le sait, l’épreuve rencontrée et surmontée par des personnalités hors du commun : héros, mystiques, artistes, grands philosophes, « génies créateurs », où certaines femmes se sont illustrées [27].

Didier Anzieu note que les grandes découvertes et les livres les plus importants de Freud accompagnaient des moments de dépression (trouble de mémoire sur l’Acropole, mort de son père, arrêt du tabac).

Tomber amoureux constitue bien souvent le mode habituel de sortir d’un état dépressif. C’est le fonctionnement amoureux qui se trouve surtout investi. Christian David en a qualifié le surinvestissement de « perversion affective » [28]. C’est souvent le mode d’entrée et de sortie de la dépression, chez les femmes.

Mais il peut s’avérer plus bénéfique, au plan de l’économie psychique, de faire appel aux vertus des activités dites sublimatoires pour pallier  les pertes objectales ou narcissiques, et recueillir le parfum de la nostalgie qui est dans leur sillage.

Une liberté trouvée ou retrouvée de jouir des plaisirs de la vie, de réinvestir la sensorialité et les autoérotismes ; un élan qui peut s’adresser à des objets de nature, à des paysages, à des œuvres d’art, mais aussi à de nouveaux liens de tendresse, ceux d’une grand-maternité, par exemple ; une pratique littéraire ou artistique.

L’engagement dans une démarche psychanalytique permet aussi un nouvel investissement objectal et narcissique orientant vers la consolation, l’acceptation des limitations, et le renoncement aux illusions. Le bénéfice narcissique escompté étant celui de la découverte du travail psychique, de l’intériorité, et d’une nouvelle capacité à supporter tout ce qui advient dans l’existence et à tirer plaisir de la vie.

Peut-on avancer que c’est grâce à de telles capacités de surmonter les épreuves, les angoisses et les risques dépressifs, qu’une majorité de femmes aurait, comme il est établi, une espérance de vie supérieure à celle des hommes ?

 


[1] G. Fraisse  (1996), La différence des sexes , Paris, PUF.

[2] S. Freud (1915a), « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

[3] S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1987, p. 164-165.

[4]  A. Ernaux (1991), Passion simple, Paris, Gallimard,

[5] Braunschweig D., Fain M. (1975), La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF.

[6] S. Freud  (1924), « Le problème économique du masochisme », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[7] S. Freud (1931), « Sur la sexualité féminine », La vie sexuelle, Paris,  PUF, 1970, p. 140.

[8] M. Cournut (1998), Féminin et féminité ,  Paris, PUF, Coll Epîtres.

[9] C. Chabert (2003), Féminin mélancolique, Petite Bibliothèque de psychanalyse, Paris, PUF.

[10] Freud S. (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1968.

[11] Botella C. et S. (2007 ), La figurabilité psychique, In Press éditions.

[12] E. Kestemberg (2001), « La relation fétichique à l’objet », in La psychose froide, Paris,   PUF.

[14]  C. Aveline (1986), Et tout le reste n’est rien : la Religieuse portugaise : avec le texte de ses lettres, Paris, Mercure de France.

[15] J. Schaeffer (1997), « Mal-être dans la sexualité », Le mal-être (Angoisse et violence) Débats de Psychanalyse   , Paris, PUF.

[16] S. Freud (1920), « Au-delà du principe de plaisir », Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

[17] J. Schaeffer (2008), « Une symbolisation du sexe féminin est-elle possible ? »   

Corps, acte et symbolisation, dir. B. Chouvier, R. Roussillon, Bruxelles,  Ed. De Boeck Université,

[18] C. Parat (1959),  “La place du mouvement masochique dans l’évolution de la femme”, Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.

[19] J. Schaeffer, Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine)  (1997) , coll. « Epîtres », et (2008), coll. « Quadrige, Essais, Débats », Postface de René Roussillon, Paris, PUF.

[20] S. Freud (1919), « Un enfant est battu », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[21] S. Freud  (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF,   1970.

[22] M. Duras (1980), L’homme assis dans le couloir, Paris, Editions de Minuit. 

[23] B. Rosenberg (1991), « Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie », Monographies de la Revue française de Psychanalyse, Paris, PUF.

[24] S. de Beauvoir (1963), La force des choses, Paris, Ed. Gallimard.

[25] Autres extraits : « La contrainte qui fait que l’alternative qu’implique la différence anatomique mâle-femelle risque de se trouver réalisée, et, en quelque sorte, accomplie, à travers l’alternative phallique-châtré de l’organisation phallique. Le dépassement de cette alternative se trouve dans la révélation du vagin comme « logis du pénis. Ce qu’il désigne, à tort ou à raison, comme refus de la féminité découle essentiellement des difficultés si fréquentes et parfois indépassables pour sortir des effets contraignants de la logique de la castration. Difficulté à donner une forme pleinement psychique au rapport d’altérité masculin-féminin, à la psychisation optimale de la différence biologique.

[26] J. Schaeffer (2013), Préface de Le refus du féminin 6° éd., coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de R. Roussillon : « « Le refus du féminin et l’objet ». 1ère éd. (1997),  coll. « Epîtres », Paris, PUF.

[27] J. Kristeva (1997 à 2002), Le génie féminin : H. Arendt, M. Klein, Colette, Paris, Fayard.

[28] C. David  (1971), L’état amoureux, Paris, Payot, 1971

Publié le 10.06.2015

 

Bernard Penot

 

 

Nous devons aujourd’hui plus que jamais définir notre acte de psychanalyste, afin de mieux préciser ce qui la spécifie et la distingue catégoriquement des autres activités psycho-thérapeutiques. Encore nous faut-il pour cela commencer par bien reconnaître notre implication active dans l’ordinaire des cures que nous assurons.

Au Congrès de Langue Française qui s’est tenu en Mai 2002 à Bruxelles sur « Les transformations psychiques », d’éminents collègues Belges ont su mettre l’accent sur la dimension d’acte de leur travail ordinaire de psychanalyste. (Godfrind-Haber, 2002) C’est certes avant tout un acte de parole – c’est poser un acte que de choisir de parler plutôt que de se taire – mais qui peut s’accompagner en outre d’agirs comportementaux plus ou moins discrets, ou de lapsus, lesquels seront alors précieux à bien saisir comme indicateurs du rapport transférentiel subrepticement en jeu avec tel ou tel patient difficile.

 

Qu’est-ce que l’acte psychanalytique ?

Il y a longtemps déjà, dans le contexte historique des bouleversements de Mai 1968, Jacques Lacan a choisi d’intituler son séminaire « L’acte psychanalytique ». Il commence par constater combien cette dimension d’acte du travail de l’analyste est demeurée largement méconnue : « Sa vérité [d’acte] est restée voilée », remarque-t-il. Il pense même être le premier à en parler explicitement. Car c’est un fait que, dans le mouvement psychanalytique après Freud, le fameux écran de la neutralité est venu largement occulter l’implication active du psychanalyste dans le processus de la cure. Le rejet dans les années trente des conceptions interactives de Ferenczi (dont s’inspire pourtant à présent le courant inter-subjectiviste américain) fut assez marquant, amenant globalement les psychanalystes à faire preuve d’une sorte d’évitement à reconnaître la dimension d’acte de leur pratique, comme s’ils ressentaient une difficulté d’ordre éthique pour assumer une telle implication.

 

Freud n’avait pourtant pas évité la question – on remarque la tonalité nettement activiste de l’ensemble des Ecrits techniques (1910-1919) qui traitent de l’action thérapeutique de celui que Freud continue du reste d’appeler « le médecin ». Mais surtout, dans « Observations sur l’amour de transfert » (1915) il défend l’impératif propre à la démarche psychanalytique de ne pas manquer l’opportunité de se servir de l’amour de transfert, alors même que cela semble contraire à la morale d’Hippocrate.

Une difficulté demeure aujourd’hui pour spécifier clairement cette action du psychanalyste – pour la différencier certes de la pratique médicale, mais aussi de celle du maître qui prescrit et suggestionne… de celle de l’éducateur forcément moralisante et normative… du professeur cherchant à inculquer un savoir déjà établi. On sait que Freud aimait référer la psychanalyse à ces métiers qu’il qualifie d’« impossibles ».

Dans son séminaire de 1968, Lacan pose que le propre de l’acte psychanalytique est de « révolutionner » quelque chose. Il le rapproche ainsi de l’activité contestataire déchaînée cette même année, et de laquelle il propose l’analyse suivante : la révolte étudiante, dit-il, tend à dénoncer quelque chose « demeuré occulté dans la bulle du savoir universitaire » – en dévoilant les effets que le progrès scientifique ne manque pas d’avoir au registre de la réalité économique, à savoir une exploitation (capitaliste) de plus en plus rigoureuse ! De cela, l’Université se serait faite la couverture complaisante et silencieuse, en maintenant une communauté de déni en quelque sorte. Et c’est cela qui se trouverait dénoncé – démenti, dit Lacan –  par le « retour dans le réel » …des barricades et des pavés…

Quelque chose d’occulté faisant retour sur la scène de la réalité présente, c’est précisément ce qui définit le phénomène du transfert, tel qu’il se manifeste au cours d’une cure psychanalytique : un surgissement dans l’actuel, une prise en masse aveuglante, mais qui contiendrait en même temps les données permettant de reconnaître la vérité en cause. Car si Lacan considère l’acte psychanalytique comme pouvant « révolutionner » quelque chose, c’est qu’il le conçoit capable, à travers l’actualisation du transfert, de « mordre sur le réel » de la vie  – d’en amener une meilleure subjectivation.

 

L’ouverture du savoir psychanalytique.

Encore faut-il commencer par mieux préciser quelles dispositions personnelles de l’analyste seraient à même de permettre l’engagement d’une telle opération.

Un savoir scientifique une fois constitué tend naturellement à oublier les dispositions subjectives de son(ses) découvreur(s). La physique contemporaine a dû néanmoins prendre de plus en plus en compte l’interférence du dispositif d’observation sur l’observé, la démarche scientifique s’avérant ainsi nécessairement participative. Et c’est a fortiori le cas dans le champ des sciences dites humaines, et donc bien sûr de l’observation psychanalytique dont les avancées ne cessent de tenir au ressort subjectif qui l’anime.

La démarche de Freud a consisté pour l’essentiel à poser les bases d’une approche scientifique d’un objet subjectif – la « vie d’âme » (seelenleben) comme il tient à l’appeller – et cela avant tout au travers des perturbations de celle-ci. Mais on voit bien que le dispositif (divan-fauteuil) conçu pour supporter cette démarche, implique une disposition subjective particulière de l’analyste. Pour autant qu’on n’observe que ce que l’on cherche, il faut parler des « postulats » qui supportent chaque psychanalyste dans son entreprise. (Canestri, 2004)

Ces postulats-désir de l’analyste précèdent de fait ce qu’il est convenu d’appeler son contre-transfert vis-à-vis d’un patient donné. Il s’agit, en effet, de ce que l’analyste attend a priori de l’analyse, et donc l’ouverture qu’il propose plus ou moins consciemment à l’investissement du patient. Le rôle déterminant d’une telle attente subjective de l’analyste peut du reste être comparée à celle qui prévaut au départ du développement de toute vie subjective ; l’attente des parents, leurs dispositions, conditionnent les possibilités du bébé à se constituer comme « sujet nouveau » (Freud, 1915) ? Là aussi, en effet, les postulats de départ des parents – leur façon d’anticiper leur bébé comme supposé sujet – vont déterminer pour une part ses chances d’un développement subjectif. (Penot, 2001)

On peut observer qu’au-delà des particularités propres à chaque psychanalyste, l’offre qu’il propose au départ implique généralement les attentes suivantes :

1 – D’abord que le déroulement processuel de chaque nouvelle cure psychanalytique apporte à l’un et à l’autre protagoniste un plus de savoir (Lacan a invoqué ici la notion de plus-value) – de sorte qu’on ne saurait concevoir qu’une cure puisse réussir sans que l’analyste n’y ait appris quelque chose.

2 – Une telle attente d’un gain de savoir implique que l’analyste considère tout savoir constitué comme structurellement déficient. Mais n’est-ce pas de façon générale le propre de la démarche de tout chercheur que de supposer une telle incomplétude (l’infirmité structurelle de tout système signifiant constitué[1]) ? C’est en cela qu’une démarche scientifique expérimentale doit tourner le dos au dogmatisme, et bien sûr à tout intégrisme.

3 – Cela amène à constater que la dynamique processuelle d’une cure ne sera pas tant entretenue et relancée par les explications que peut fournir l’analyste, à partir de son savoir déjà acquis, mais qu’elle va bien plutôt dépendre de son aptitude à maintenir l’ouverture de son désir d’analyse – autrement dit, sa quête d’un savoir inédit sur ce patient, sur lui-même, et sur le monde…[2]

 

 

Un processus qui joue sur l’ambiguïté.

A partir de cette ouverture bien particulière qu’il propose au départ de la cure, le psychanalyste ne sera en mesure de favoriser le processus transformateur de celle-ci que pour autant qu’il saura se maintenir dans une position qui ne manque pas d’être ambiguë.

A/  Au départ, en effet, c’est grâce au fait de se prêter à être « supposé-savoir » qu’il permet au processus de s’amorcer : sa posture de grand-Autre-qui-se-tait suscitant l’indispensable transfert du patient, en même temps qu’elle le laisse « choisir » sa forme.

B/  Mais une fois instauré ce transfert, quelque en soit la nature, le psychanalyste aura ensuite pour tâche de graduellement l’expliciter afin de le rendre saisissable par le patient. La parole interprétative du psychanalyste est censée élucider, c’est à dire plus ou moins dénoncer, la maldonne transférentielle (cela même que Freud a qualifié de « fausse liaison ») mais sans manquer ce faisant de tirer le meilleur parti de sa valeur indicative…

Aussi l’action du psychanalyste doit-elle tirer parti d’un certain porte-à-faux pour dynamiser le processus perlaboratif.  Cela a pu être joliment illustré au travers de la Gradiva, celle qui marche (Petrella, 2004) : une certaine rupture d’équilibre conditionne l’aptitude à progresser. L’art de notre métier « impossible » relève donc d’une aptitude à manier au mieux une sorte de décalage qui en conditionne la dynamique.

Il s’agit surtout, comme le formule Lacan, de « faire passer quelque chose de la jouissance à la parole » : passer du bénéfice de la répétition agie, à l’effort de mettre celle-ci en mots. A travers quoi le patient pourra saisir à la fois l’anachronisme de la fausse attribution-liaison transférentielle (sa méprise) ET sa précieuse charge de vérité occultée.

Lacan a certainement raison de poser que l’acte du psychanalyste consiste avant tout à « supporter le transfert » – c’est-à-dire pas seulement le subir ou l’endurer, mais en quelque sorte de se faire le « supporter », dans chaque cure, du transfert particulier qui a besoin de s’y produire, même et surtout s’il est « négatif ». Car c’est avant tout en se prêtant à être objet du transfert que l’analyste peut être instruit de ce qui est en jeu. Il est clair que tout « supposé savoir » qu’il ait pu être au départ, il est encore hors d’état de savoir quel objet de jouissance inconsciente il aura à incarner pour l’analysant – et que penser en effet d’un analyste qui prétendrait savoir ce que son patient ne lui a pas encore appris ? C’est précisément l’expérience du transfert qui va l’informer, de sorte que l’éprouvé transférentiel restera toujours sa boussole.

Mais Lacan de poursuivre (séance du 18 Juin 1968) : « La mise en place du sujet-supposé-savoir [définition du transfert] consiste à jouer sur quelque chose que votre acte va démentir ». Il précise : « C’est pour cela que j’ai réservé pendant des années le terme de Verleugnung [déni-désaveu] pour le faire vivre au niveau de l’analyste lui-même. » Ce terme Verleugnung rapproche l’activité de l’analyste de la position dite « perverse » que Freud caractérise par ce concept. Mais Lacan propose ici de traduire Verleugnung par « démenti », ce qui me paraît tout à fait critiquable comme je vais tâcher de le montrer.

Quand Freud en vient à conceptualiser l’opération de Verleugnung [déni-clivage], il la pose comme suspension de l’opération même de jugement (Freud, 1914), refus de se prononcer sur l’expérience perceptive (l’absence du pénis, la mort d’un être cher…).[3] Et c’est un fait que, pour supporter le transfert , le psychanalyste doit mettre quelque peu en suspens son propre « jugement de condamnation », dit aussi « d’attribution » – jugement philosophique que Freud reprend dans son texte La Négation (1925).

 

Même lorsqu’il en vient à expliciter au patient quelque chose du rapport transférentiel, l’analyste doit parfois prendre soin d’en formuler l’interprétation en maintenant un certain suspens d’attribution ; c’est-à-dire non seulement suspendre le jugement « bon/mauvais », mais aussi l’attribution « de moi/pas de moi ». Winnicott a illustré cela en introduisant son objet transitionnel. Il faut souvent ménager un tel suspens avec le patient, le temps nécessaire, surtout lorsque celui-ci a été marqué par une forme d’aliénation à son origine. (Penot, 1989, L’interprétation du déni dans la cure)

 

L’acte du psychanalyste comme « démenti ».

Mais il ressort de ce qui précède que ce terme démenti proposé par Lacan ne saurait convenir comme traduction du concept freudien Verleugnung. Il s’avère en effet qu’en traduisant Verleugnung  par démenti, et non par déni (de justice, de jugement), Lacan opère un véritable télescopage des deux temps du mécanisme élucidé par Freud.

Lacan dit que « par son acte, le psychanalyste a pour fonction de présentifier dans la cure un démenti ». Or en fait, l’acte premier, celui de supporter le transfert, établit une complicité silencieuse, et c’est seulement la levée de cette complaisance qui pourra apporter un démenti – pour autant que dé-mentir, c’est littéralement lever un mensonge. L’actualisation effectuée par le transfert n’apporte en tant que telle aucun démenti, mais constitue seulement un symptôme porteur de ce qu’il y a lieu d’analyser. Un tel réel symptomatique est a priori opaque, et ne pourra donner matière à démenti que pour autant qu’il sera devenu réalité (psychique), c’est à dire que sa charge de signification aura été explicitée, symbolisée et rendue saisissable par le patient.

C’est bien pourquoi Freud a d’abord parlé du transfert comme d’une résistance. Le démenti qu’apporte l’intervention du psychanalyste ne peut relever que d’un deuxième temps : celui de l’élucidation du transfert comme symptôme, et la levée de la complicité silencieuse jusque là maintenue.

De cela il résulte que l’art du psychanalyste va résider dans son aptitude à jouer (à surfer) entre deux écueils, ou plutôt entre deux chutes possibles entravant le processus.

1 – Interpréter en effet (démentir) trop vite, sans avoir suffisamment « supporté le transfert », ne peut être reçu par le patient que comme une fin de non recevoir – un rejet par l’analyste du bien fondé du transfert. De sorte que le patient sera du même coup incité à rejeter lui aussi cette donnée pour son usage subjectif propre.

2 – A l’inverse, ne pas interpréter et se borner à endosser le transfert, sous prétexte de s’en servir, tend à entretenir indéfiniment la mystification du patient. La passivité complaisante de l’analyste cautionne le transfert occulté et fait perdurer la communauté du déni. Winnicott (1962) explicite ainsi la nécessité pour l’analyste de faire des interprétations : « si je n’en fais aucune, le patient a l’impression que je comprends tout » !

A cet égard, divers témoignages permettent, hélas, de se rendre compte que la pratique particulière de Lacan n’a pas toujours servi la finalité démystifiante de l’acte psychanalytique. On voit comment son parti pris proclamé, dès son discours de Rome, en 1953, de s’abstenir comme analyste de formuler quelque interprétation du transfert, et de se contenter de « scander » (couper) le discours du patient, aura abouti trop souvent à ce que le transfert sur sa personne ne soit jamais …démenti…  Et se servir du transfert sans l’interpréter revient à en maintenir indéfiniment la mystification.

 

La subjectivation, un objet naturel complexe.

Si la démarche heuristique de Lacan en est malheureusement venue à se perdre dans une pratique évitant la résolution du transfert, elle aura tout de même eu le mérite de nous aider à préciser certaines questions – parmi lesquelles, très succinctement :

– Dans quelle mesure un analyste sait-il vraiment ce qu’il fait au moment le plus fécond de son acte ? Ne dit-on pas souvent : je me suis entendu dire ?…

– Jusqu’à quel point l’analyste est-il à même de diriger le processus ? Même si, comme dit Lacan (1968), « il en incarne l’atout maître », à savoir, « l’objet-cause » (a) du désir …et du transfert, il ne pourra véritablement évaluer cela qu’en après-coup, au fur et à mesure de l’élucidation du transfert en jeu…

Sans perdre de vue ces questions, l’action du psychanalyste se spécifie de favoriser chez le patient un processus de saisie subjective, vers un plus d’ex-sistence. C’est essentiellement en cela que la psychanalyse peut être caractérisée comme une entreprise de démystification, et ce par quoi elle peut s’apparenter à une démarche scientifique.

Il importe, en effet, d’insister sur le fait que si l’objet par excellence de la psychanalyse est bien la subjectivation, celle-ci constitue ce qu’il convient d’appeler un objet complexe. On sait que Freud aimait référer sa démarche scientifique à celle de la physique contemporaine – en raison notamment du fait que celle-ci n’hésitait pas à remettre en question ses propres postulats, au fur et à mesure des nouvelles données de l’expérience (qu’on pense à la physique quantique). Cette physique moderne en est venue à déterminer des objets naturels complexes, qu’elle caractérise par le fait qu’un seul dispositif expérimental ne peut permettre d’observer l’ensemble de leurs propriétés ; et du même coup, qu’une seule théorie ne peut suffire à en rendre compte… On sait que le premier « objet » de ce type fut historiquement la lumière, avec sa double nature ondulatoire et corpusculaire…

Or le moins qu’on puisse dire de la subjectivation c’est qu’elle constitue un objet complexe ! Ce qui ne peut que nous stimuler à suivre la démarche de Freud pour en faire une approche conséquente au plan méthodologique. Cela implique, d’un côté, qu’on s’abstienne une fois pour toutes de botter en touche du côté de l’ineffable du spiritualisme – en déclarant méta-physique ce qui échappe à notre compréhension ; et d’autre part, qu’on rejette le faux semblant d’une pseudo scientificité comme celle du DSM4 – comme si atomiser la multitude des données symptomatiques en leur déniant toute valeur d’indice pouvait conférer un label de scientificité dans l’approche des troubles subjectifs !… Le fameux proverbe chinois – quand le doigt montre la Lune, l’imbécile regarde le doigt – trouve bien plutôt là une illustration…

L’approche psychanalytique s’est au contraire imposée comme un dispositif conséquent pour mieux saisir cet objet complexe qu’est la vie subjective – tant il est vrai que l’action de subjectiver constitue en soi quelque chose de complexe et de paradoxal. Car lorsqu’on parle de subjectiver quelque chose, cela indique certes le fait de se l’approprier en personne propre ; c’est le versant actif de l’opération, qui peut être envisagé comme étoffage du Moi, au sens où l’entend Freud dans La Négation (1925) – « cela je veux l’introduire en moi », ne pas l’exclure de moi. Mais l’acte de subjectiver comporte simultanément un tout autre registre, qui ne cesse d’apparaître dans le travail en séance, où subjectiver consiste en même temps à se reconnaître assujetti et se situe par là du côté de la passivation. Ce dernier terme permet de désigner la recherche active d’une satisfaction passive, temps crucial de renversement subjectivant indiqué par Freud dans Pulsions et Destins de Pulsions (1915) ; il y propose de désigner cette passivation par l’expression « se faire » – à différencier donc de la simple passivité (Green, 1980).

La subjectivation ne peut donc se réduire aux fonctions de maîtrise du moi ; car elle est tout autant, comme renversement subjectivant, l’effet d’une quête de satisfaction (pulsionnelle) sur le mode passif. Ainsi, tout au long d’une cure, et la vie durant, subjectiver va signifier tout à la fois faire son affaire des données de son histoire – se les approprier ; et accepter pleinement d’y être soumis – s’y assujettir.

C’est pourquoi dans le processus d’une cure qui marche, la subjectivation progresse au travers d’une aptitude accrue à la passivation – celle avant tout de se reconnaître assujetti aux signifiances qui surgissent dans la libre association. Il s’agit de se laisser faire sujet de son propre déterminisme inconscient.

Encore faut-il qu’une telle passivation soit mutuelle : celle du patient étant favorisée par celle dont l’analyste est lui-même capable de faire preuve.

Bibliographie

CANESTRI  G., 2004, « Le processus psychanalytique », in Revue Française de Psychanalyse, n° 5 (spécial congrès) 2004, PUF Paris – p. 1495. 

FREUD  S. 1914, « L’homme aux Loups », Œuvres Complètes, vol. XIII, p.82.

FREUD  S. 1915, « Observations sur l’amour de transfert », La technique psychanalytique,   P.U.F, p. 116.

FREUD  S. 1915, « Pulsions et destins », Œuvres complètes, vol. XIII, p.172.

FREUD  S. 1925, « La Négation », Œuvres Complètes, vol. XVII, p.168.

FREUD  S. 1937, «  Constructions dans l’analyse », Œuvres Complètes, vol. XX, p.57.

GODFRIND  J. et HABER  M, 2002, « L’expérience agie partagée », in Revue Française de Psychanalyse, n° 5 (spécial congrès) 2002, PUF Paris – p. 1417.

GREEN  A. 1980, « Passions et destins des passions », in Nouvelle Revue de Psychanalyse,

n°21, repris dans La folie privée, édit. Gallimard, p.186.

LACAN  J. « L’acte psychanalytique », séminaire de Juin 1968.

LACAN  J. 1969-70 « L’envers de la psychanalyse » dit « Les quatre discours ».

PENOT  B. 1989, Figures du déni – en deçà du négatif, épuisé Dunod, réédité chez Erès, 2003.

PENOT  B. 2001, La passion du sujet freudien, éditions Erès, Toulouse.

PETRELLA  F. 2004, « Procéder en psychanalyse. Images, modèles et mythes du processus »,   in Revue Française de Psychanalyse, n° 5 (spécial congrès) 2004, PUF Paris, p.1555.

WINNICOTT  D. 1962, “The aims of psychoanalytical treatment”, in The Maturationnal Processes and the Facilitating Environment, London, Hogarth Press (p. 167).

Résumé

 

Reconnaître l’action du psychanalyste dans le processus de la cure est indispensable pour définir la spécificité de l’acte psychanalytique et comment il se différencie des autres abords psychothérapeutiques. Il importe de bien considérer l’ouverture créée au départ par les dispositions du psychanalyste, son offre à transférer ; et puis, dans le cours de la cure, la façon dont le psychanalyste, pour favoriser le processus de transformation, doit jouer entre la nécessité de supporter le transfert – dans un parti pris de passivation – et celle de l’interpréter de façon à le rendre saisissable – subjectivable – par le patient.

Publié le 7 avril 2015


[1] Voir l’ouvrage clé de Guy Le GAUFEY, «L’incomplétude du symbolique », édit. E.P.E.L. 1991.

[2] Dans « Les résistances contre la psychanalyse » (1924) Freud envisage ainsi la question du nouveau.

[3] C’est donc un mécanisme qui diffère foncièrement de la négation, et bien sûr du refoulement (Penot, 1989)

 

Thierry Bokanowski

Du point de vue psychanalytique je suis en communauté d’esprit avec la définition que C. Le Guen (1996) propose concernant le traumatisme [in, la Préface du livre de Cl. Janin [Figures et destin du traumatisme] ; je cite :

« Le trauma est sans doute l’une des notions les plus indécises de la psychanalyse, voire des plus équivoques, et sans doute des plus énigmatiques. Cela tient à l’ambiguïté de ses confluences placées à la rencontre du dedans et du dehors, à la dynamique d’excès, de rupture et de perte, à sa fonction d’alarme et de protection comme à son pouvoir d’effraction. Agent d’une réalité dont la puissance et la source demeurent incertaines, le trauma est l’occasion d’entrevoir ce qui peut agir ‘au-delà du principe de plaisir’ et de son principe ; il a la brutalité de l’évidence, comme l’évanescence de l’aléatoire – c’est-à-dire qu’il fascine depuis qu’il est apparu dans le corpus analytique, avant même que celui-ci ne se constitue. »

Je rappelle que la psychanalyse est née de la théorie traumatique laquelle, comme la notion de représentation (ou d’absence de représentation), va traverser de bout en bout l’œuvre freudienne.

Initialement, S. Freud (entre 1890 et 1897) identifiait le traumatisme comme étant la conséquence d’une séduction : un événement de type sexuel inscrit dans la réalité et refoulé. Ainsi rapporte-t-il l’étiologie des névroses des patients à leurs expériences traumatiques passées. Pour lui, c’est le traumatisme qui qualifie en premier lieu l’événement personnel du sujet : cet événement externe, qui est cernable et datable, devient subjectivement fondamental du fait des affects pénibles qu’il déclenche. Leur datation peut devenir de plus en plus reculée au fur et à mesure que l’investigation (l’anamnèse) et l’intervention analytique (l’interprétation) s’approfondissent.

Dès lors, l’idée du traumatisme, ainsi que celle de l’événement traumatique ne va plus quitter son œuvre : elle en devient l’un de ses ‘fils rouges’ et ceci jusqu’au terme de son parcours théorique, puisque dans l’un de ses ouvrages testamentaires, L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939) [1], il est conduit à brosser une véritable ‘vue d’ensemble’ sur la question du traumatisme. Même si, dès 1897, il a pu déclarer à W. Fliess qu’il « renonçait » à sa ‘neurotica’ il n’a jamais renoncé à l’idée de retrouver l’événement traumatique, comme peuvent en témoigner de très nombreux textes qui vont de celui qui intéresse l’analyse de l’Homme aux loups (1914 [1918]) à Constructions en analyse [1938] dans lequel il est affirmé le désir de retrouver, tant que faire se peut, « l’essentiel » de l’histoire. Cependant, entre le début de son œuvre et la fin de celle-ci, le concept même de traumatisme va très sensiblement se modifier, comme changer de nature, de qualité et de finalité au regard du fonctionnement psychique.

Ainsi, alors que dans le cadre de la première topique (la première théorie des pulsions) le traumatisme – intimement lié à la théorie de la séduction – se référait au sexuel et au fantasme, aux lendemains du tournant des années 1920 (à partir de Au-delà du principe de plaisir [2]), dans le cadre de la seconde topique (la seconde théorie des pulsions), le concept de traumatisme devient un concept emblématique (métaphorique) des apories économiques de l’appareil psychique : le traumatisme est secondaire à une ‘effraction du pare-excitation’ et l’Hilflosigkeit – la ‘détresse du nourrisson’ – devient alors le paradigme de l’angoisse par débordement lorsque le signal d’angoisse ne permet plus au Moi de se protéger de l’effraction quantitative, qu’elle soit d’origine externe ou interne.

Dès lors, la notion de traumatique (c’est-à-dire l’excès et le quantitatif) vient s’adjoindre au concept de traumatisme dans son sens large. Un peu plus tard, à partir de Inhibition, symptôme, angoisse (1926) [3], S. Freud, dans le cadre de sa nouvelle théorie de l’angoisse, va mettre l’accent sur le lien entre le traumatisme et la perte d’objet.

Mais ce sera surtout dans L’homme Moïse (1939) qu’il est conduit à préciser qu’il y a deux destins possibles du traumatisme :

  • L’un positif et organisateur qui permet par à-coups successifs « répétition, remémoration, élaboration » (ainsi que la ‘fonctionnalité’ des ‘fantasmes originaires’) et donc une capacité de (ou à la) représentation ;
  • L’autre, négatif et désorganisateur du fait des atteintes précoces du moi (blessures d’ordre narcissique) qui entraînent un (des) clivage(s), créant une enclave dans le psychisme (un ‘État dans l’État’) et des troubles de la représentation qui empêche toute transformation processuelle : le traumatisme, versus trauma, devient alors destructeur (car traumatophile).

Les apports de S. Ferenczi

Concernant sa contribution à l’établissement d’une théorie du trauma, S. Ferenczi a proposé que l’origine de celui-ci n’est pas seulement liée aux conséquences d’un fantasme de séduction, mais aux avatars d’un certain type de destin libidinal lié aux expériences primaires du sujet avec l’objet, lesquelles – du fait de la « confusion de langue » entre le langage de la tendresse de l’enfant et le langage de la passion de l’adulte – peuvent prendre la valeur d’une excitation sexuelle prématurée.

Ce type d’expérience, due aux réponses inadaptées d’un objet défaillant face aux situations de détresse de l’enfant – l’objet étant soit trop absent, soit trop présent (devenant un objet « en trop » qui marque d’une empreinte quantitative excessive la constitution de l’objet primaire interne) –, viendrait empiéter sur le psychisme naissant de l’enfant et compromettrait la constitution de sa psyché, ceci mutilant à jamais son Moi tout en le maintenant dans un état de détresse primaire (Hilflosigkeit) qui peut se réactiver sa vie durant.

En d’autres termes : l’absence de réponse de l’objet ou ses disqualifications dans ses réponses, comme ses désaveux face à une situation de détresse mutilent à jamais le Moi et altèrent les capacités de (à la) représentation.

Ainsi la conception du traumatisme change-t-elle de vertex car, si celui-ci a pu se présenter comme de type sexuel, il s’inscrit, en fait, dans une expérience avec l’objet, non pas au regard de ce qui a eu lieu, mais de ce qui n’a pas pu avoir lieu : une expérience douloureuse négativante (parce que ‘non vécue’, ‘non véritablement expérimentée’) qui entraîne une « auto-déchirure » (un clivage auto-narcissique), ce qui transforme brutalement « la relation d’objet, devenue impossible, en une relation narcissique » (Réflexions sur le traumatisme, 1934).

Ce clivage entraîne une évacuation / expulsion / extrojection d’une partie du Moi ; cette partie du Moi laissée vide est remplacée par une identification à l’agresseur, avec des affects induits par le « terrorisme de la souffrance » (c’est-à-dire obligation faite à un enfant d’être celui qui prend en charge, répare et soigne un parent psychiquement endommagé) ; la partie expulsée / extrojectée du Moi devient alors omnisciente, omnipotente et désaffectivée. Comme l’écrit Ferenczi, le sujet clive sa « propre personne en une partie endolorie et brutalement détruite, et en une autre partie omnisciente aussi bien qu’insensible. »

On peut ici penser que ce clivage intéresse aussi celui établi entre une « partie blessée » et une autre partie qui, elle, prendrait « soin ».

En d’autre termes les « effets négatifs » du trauma sont liés à l’intériorisation d’un objet primaire défaillant, « non fiable » et, de ce fait, « non comblant », ce qui peut mutiler à jamais le Moi et installer une détresse primaire douloureuse, laquelle est susceptible de se réactiver à tout moment et conduire au désespoir.

Ainsi les défaillances lors de la constitution du narcissisme (non-contenance de la barrière pare-excitante), peuvent venir entraver le processus de la liaison pulsionnelle, comme les processus de pensée, tout en engendrant alors d’importantes carences représentatives.

Dès lors, ce qui n’a pu être pris en compte psychiquement est susceptible de réapparaître dans le corps, ou dans des contraintes invalidantes et provoque un brouillage des repères identificatoires.

A la détresse et à l’angoisse provoquées par le trauma, le sujet répondra suivant des solutions propres : mais ce sont bien les états-limites (ou non-névrotiques) qui témoignent du fait que les fonctionnements psychiques en traumatique révèlent de ruptures entre perception et représentation.

Cette clinique (celle des états-limites, ou des états non-névrotiques) témoigne de l’incapacité du sujet à pouvoir transformer (ou à rendre psychique) un état qui entraîne – en raison d’une absence de contenu dans la perception – non seulement un excèdent d’énergie, mais aussi une béance représentationnelle (telle une absence de ce qui pour le Moi de l’infansaurait dû alors être là’, à savoir le ‘regard’ de la mère) peut entraîner à une indiscrimination, ou absence de toute intelligibilité et ainsi à son renversement (par ex., l’indiscrimination entre le ‘bon’ et le ‘mauvais’, l’externe et l’interne, le réel et l’imaginaire, etc.).

On peut ainsi s’interroger sur la question du destin des objets perçus pendant l’évènement traumatique.

Nous savons que l’expérience clinique fournit des réponses diverses, mais indique le plus souvent que même si l’évènement traumatique a été réprimé, refoulé ou clivé,, un détail de la scène a été, ou est, remémoré.

Dès lors ne pourrait-on avancer l’idée qu’une perception serait bien advenue, mais que l’incident traumatique aurait pu perturber la transformation du perçu en représentation ? Et si tel était le cas, serait-on, par exemple, en présence d’une absence totale de représentations, et en mots et en pensées latentes ? Ou pourrions-nous avoir à faire à des traces perceptives (des traces de non-traces, des traces de sensations non véritablement accessibles à une perception ou à une représentation perceptive ?) dont la production hallucinatoire pourrait-être le reflet de mouvements hors champ psychique ? [4]

C’est donc bien dans le transfert et par le contre-transfert que peuvent être dessinés les contours du ‘trauma’ qui n’a pu être autrefois perçu ni représenté (ni même ‘éprouvé’  – cf., La crainte de l’effondrement ; D.W. Winnicott).

C’est en prêtant son propre appareil psychique et ses propres capacités de représentation, dans un travail de co-représentation, que l’analyste pourra petit à petit abraser les effets délétères du trauma et de leurs conséquences sur le fonctionnement psychique : permettre qu’une ‘inscription de l’expérience’ qui n’a pu avoir autrefois lieu puisse alors avoir lieu [5] et, ceci, grâce à un processus d’historicisation et de temporalisation qui seront au service de la transformation de l’actuel en présent et qui permettront, dès lors, une subjectivation donnant lieu à une ouverture sur un futur

08.12.2014 


[1] Freud S. (1939), L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p.255.

[2] Freud S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, OCF.P, XV, P.U.F., 1996, p.273-338.

[3] Freud S. (1926), Inhibition, Symptôme et angoisse, OCF.P, XVII, P.U.F., 1992, p.203-286.

[4] Nous savons combien l’originaire (au sens où P. Aulagnier l’emploie) peut exercer une forte attraction sur le psychisme, présence d’un premier état, celui d’avant les mots, d’avant la séparation corps / psyché : il se caractérise par le fait qu’il est un monde de sensations internes pures, de coïncidence absolue et d’auto-engendrement qui méconnaît toute différence et toute altérité…

[5] « La réponse par le contre-transfert est celle qui aurait dû avoir lieu de la part de l’objet » (A. Green). 

 

Jean-Luc Donnet

1. La valeur de la notion d’écoute en Psychanalyse est indissociable des autres moyens de la méthode, et de la théorie qui en répond. Pourtant, Il faut constater qu’en France, le terme « écoute analytique » est employé de manière si extensive qu’il paraît souvent résumer l’ensemble de la fonction analytique. Sans doute peut-on y voir la trace la plus répandue ou la mieux partagée du retour de Lacan à Freud il y a maintenant plus d’un demi-siècle, et de la primauté par lui  reconnue à la fonction de la parole et au champ du langage dans la cure. Par la suite, Lacan a poursuivi sa recherche, toujours centrée sur le signifiant langagier et le discours dans leurs rapports avec la structure du sujet .En dehors de son école, mais à partir de son impulsion première, et à travers la mise en question du privilège excessif conféré au signifiant langagier, l’exploration des enjeux de la parole a donné lieu à une gerbe impressionnante de travaux d’inspirations diverses. On en trouvera, par exemple, un large aperçu dans le numéro de la  Revue française de Psychanalyse consacré aux actes du dernier congrès CPLF dont le thème était « La cure de parole » . Toujours est-il qu’Il y a là  une tradition,  inscrite dans la Psychanalyse française, qui explique comment, pour le meilleur ou, parfois,  pour le pire, le terme d’écoute en est venu à représenter l’identité même de l’analyste. De fait, il couvre un éventail très large d’acceptions dont les formes extrêmes seraient d’un côté le sens plutôt vague d’une écoute « humaniste », attentive et compréhensive ; de l’autre, celui d’une écoute qui se définirait, au nom d’un lacanisme radical, par ce qu’elle négative : l’activité de pensée de l’analyste et l’interprétation à laquelle cette activité risquerait de le conduire. L’existence d’un tel éventail trouve une justification immédiate dans le constat banal mais indubitable des effets sur un sujet de la simple écoute de sa parole spontanée ;Mais elle renvoie sans doute, plus profondément, à la célèbre formule de Lacan selon laquelle : « Il n’est pas de parole sans réponse, même si elle rencontre le silence, pour peu qu’elle ait un auditeur ». Par delà la résonance de cette sentence, comment rendre compte de l’aura parfois quasi-fétichique dont s’est trouvé chargé le terme d’ écoute ?. Je suggèrerai que cette aura est liée à l’ exigence contra-suggestive de la méthode per via di levare inventée par Freud : si l’écoute est purement réceptive, si elle fait seulement écho, elle ne risque pas de « suggestionner », d’opérer per via di pori. On entrevoit aussitôt à quels  enjeux techniques renvoie le positionnement de l’écoute, et quelle diversité des conceptions de l’action analytique se profile derrière lui.

2. La modalité la plus spécifiquement psychanalytique d’écoute est liée à ce que Freud a désigné comme une « attention en égal suspens ». Il la décrit dans «Conseils aux médecins », en 1912, comme la réponse à ceux qui se demandent comment le psychanalyste fait pour garder en mémoire la masse infinie de données que le patient lui apporte au fil des séances ; il ne recourt à aucune aide technique, pas même à la prise de notes ; il s’efforce « à ne vouloir porter son attention sur rien de particulier, mais à accorder à tout ce qu’il nous est donné d’entendre la même « attention en égal suspens ». Freud montre en quelques phrases comment une attention intentionnelle serait nécessairement sélective, marquée par des attentes et des inclinations. Il affirme ainsi que la mise en jeu de cette attention, qui suspend toute représentation de but, et même toute réflexivité, permet le fonctionnement  d’une mémoire inconsciente – plus tard, il  précisera : préconsciente -. Dans cette présentation apparemment  simple Freud ne semble d’abord concerné que par l’enjeu de la mise en mémoire, et il souligne même l’étonnement admiratif que la restitution après-coup d’un détail peut susciter. Il se trouve cependant aussitôt devant l’obligation de dire comment cette mémoire inconsciente entre en résonance avec, et capte, l’ICS du patient. Il fait d’emblée valoir que, le plus souvent, la significativité n’est reconnue qu’après-coup, ce qui justifie le suspens dans l’attente. Mais il écrira aussi  que « les pensées incidentes semblent avancer par tâtonnements, en quelque sorte par allusions vers un thème déterminé,  et on n’avait plus soi-même qu’à oser faire un pas de plus pour pouvoir deviner et communiquer ce qui lui était resté à lui-même caché.» La complexité de l’opposition continuité-discontinuité –dans l’intra-psychique et dans l’inter-psychique- est ainsi présentifiée avec l’opposition entre la poussée du refoulé vers le devenir conscient, assimilé au devenir parlé, qui dessine un thème, et l’effectuation d’un après-coup, qui réorganise soudain l’entendu pour faire surgir un fragment signifiant. Autant l’attention en égal suspens paraît une consigne provisoirement applicable, autant l’enjeu du moment du suspens de son suspens paraît délicat puisqu’il exige de l’audace pour franchir le pas, pour « deviner et oser ». « L’interprétation ne peut faire l’objet de règles », écrit Freud,  sa mise en jeu passe par  le tact, la sensibilité de l’analyste ; c’est dire que, en dépit de l’évocation des progrès à venir, elle engage la position subjective de l’interprète. En fin d’article, Freud en viendra à affirmer que le psychanalyste doit se soumettre à une « purification analytique » – qui deviendra la deuxième règle fondamentale ! -.

Surtout, Il aura posé avec force que, si l’attention en égal suspens est la seule véritable règle pour l’analyste, c’est parce qu’elle est le pendant de la règle fondamentale que  le patient s’est engagée à observer : quelle inconséquence ce serait, pour l’analyste, de ne pas répondre à l’engagement du patient par le mode d’attention qui, seul, peut donner sens à l’association libre. Le couplage de l’association libre et de l’attention en égal suspens est bien l’assise de la méthode ; cependant, la négativation des attentes et inclinations de l’analyste implique, je le souligne, qu’il soit habité par  une confiance totale faite au postulat d’un après-coup signifiant . De fait, la règle  instaure un jeu processuel qui exige la structuration d’une situation analytique, avec son dispositif et son cadre. C’est au sein de cette situation cadrée que l’attention en égal suspens et l’écoute qui la prolonge trouvent les conditions qui leur permettent d’être le point de départ de chaque séance, et, indéfiniment de le redevenir. Mais, pour cela, elles devront se lier  aux autres paramètres qui définissent la position de l’analyste : neutralité, réserve silencieuse, refusement.

3. Il est utile de rappeler que le procédé de  l’association libre a été utilisé par Freud avant l’instauration de la situation analytique. Dans sa pratique antérieure, le procédé a servi de manière focale, pour l’élucidation d’un objet énigmatique délimité : rêve, mais aussi acte manqué, lapsus, symptôme ; dans ce cas, le couple association libre/attention flottante était mis en jeu sur un mode conventionnellement conjoint,  pendant le temps nécessaire à l’interprétation de l’objet prédéterminé.   Les deux associés se partageaient la tâche sur un mode strictement co-associatif, qui ne se présentera pas de manière aussi claire dans la situation analytique.

4. En effet, c’est  l’ensemble du discours du patient que la règle fondamentale place sous l’égide de l’association libre en accentuant la dissymétrie constitutive de la situation. L’ambiguïté qui surgit découle de la disparition de la convention qui distinguait, dans l’usage du procédé le moment où le sujet associait et celui où il parlait sans guillemets, en son nom.  Maintenant, le patient parle sans marquer cette différence, sauf lorsqu’il annonce une pensée incidente.   L’analyste, lui, se trouve aussitôt en position de prêter au  discours une attention en égal suspens, de l’entendre comme de l’association libre : en un sens, c’est l’écoute qui associe, que le patient se sache, se veuille en train d’associer ou pas. L’analyste averti est parfois en mesure d’entendre un contenu associatif limpide  dans un discours dont le patient  n’a pas douté un instant qu’il ne disait que ce qu’il voulait dire. On mesure alors le risque virtuel d’aliénation qu’implique la dissymétrie structurelle de la situation. La menace d’une écoute se confondant avec une interprétation en traduction simultanée, n’est pas purement abstraite ;  la seule écoute peut ainsi prendre une valeur activement pénétrante, avec un patient qui se sentirait  « placé sur écoute ». Ce risque souligne l’importance  d’une attention qui revient sans cesse au non-savoir, d’une écoute  attentive aux rapports fluctuants que le patient entretient avec ses énoncés, à l’incidence sur sa position subjective des interférences  entre énonciation et énoncé. Dans « La négation », Freud souligne que  « nous prenons la liberté de négliger », dans le discours du patient, la dénégation . Mais cette liberté, pour n’être pas sauvage, suppose un analysant qui est en mesure de lui donner sens. Toute l’éthique de la situation analysante pourrait se résumer dans cet enjeu : l’écoute n’entend pas que la signification inconsciente, elle apprécie un fonctionnement psychique avec ses défenses et ses fluctuations.  Elle est d’emblée concernée par les conditions d’un échange à travers lequel le patient devient un analysant, quelqu’un qui a subjectivé le jeu de la règle, qui a suffisamment introjecté « l’analytique de situation ». Chez l’analyste, les processus primaires implicitement mis en jeu dans l’attention flottante supposent l’étayage sur  les processus secondaires « pourtant mis en suspens; la « pensée associative » à l’œuvre n’exclut pas  une « pensée clinique » qui prend intuitivement en compte l’ensemble de la situation.

5. La conviction qui sous-tend l’attention en égal suspens et l’écoute de l’analyste repose sur le postulat d’une dynamique de la rencontre entre la souffrance-demande du patient et le site analytique. La gageure de la règle fondamentale est qu’en faisant disparaître tout objet d’investigation préalablement défini, convenu, elle laisse à la séance le soin d’assurer simultanément la production et l’investigation de « l’objet inconscient ». Cet objet est donc d’abord  le processus même de la séance. Lorsque l’analysant se  prête au jeu de l’association libre, la co-associativité permet à l’attention en égal suspens d’accompagner l’activité psychique et discursive hic et nunc, la dérive associative partagée revêtant par elle-même une valeur élaborative. Mais souvent, c’est à l’écoute qu’il revient de tenter d’entendre comme de l’association libre le discours du patient, ou ce qui se joue en deçà de lui. C’est l’écoute qui, en opérant à un moment donné, un choix, constitue rétroactivement l’objet d’interprétation. La logique de l’écoute est de privilégier ce qui relève de la manifestation de processus inconscients : idéalement, l’hétérogénéité des signifiants qui entrent dans la trame processuelle (représentations de mots, de choses, d’affects, comportements, états du corps propre, etc) se trouve comme homogénéisée par l’écoute qui subsume l’ensemble des éléments narratifs sous le registre de faits de parole. Ainsi se dégage  la réalité psychique-discursive du patient, seul véritable objet d’une interprétation transformatrice. Mais cette découpe de l’écoute se heurte, chez des patients trop loin d’une associativité réflexive, à la nécessité de prendre en compte l’hétérogénéité des réalités concernées -traumatiques, factuelles, existentielles, etc. Dans le travail avec les patients-limites, l’analyste devra « prêter attention « à des comportements, des somatisations, des phénomènes de vide psychique, des logiques paradoxales. . Cette clinique  implique la concomitance de registres différents d’écoute, parfois peu compatibles entre eux, et surtout rendant presque intenable l’attention en égal suspens.

6. Mais la  problématique la plus cruciale de l’écoute découle de la prise en compte du transfert, ou, plus exactement, de la nécessité processuelle de son actualisation.   Il s’est avéré que l’objet produit/découvert par le processus de la séance était le transfert ;  la situation analytique s’est donc trouvée devant l’exigence d’assurer la concomitance de son déploiement et de sa résolution interprétative. Il y a lieu de distinguer le registre où le transfert se présente, comme dans le rêve par exemple, sous la forme d’un déplacement représentationnel, repérable  sur la scène intra-psychique ; et le registre de l’agieren, la répétition agie, qui, sur la scène inter-subjective, manifeste une confusion inconsciente entre le présent et le passé, l’analyste et l’objet primaire .Dans le premier cas de figure, l’écoute reste aisément branchée sur une parole porteuse d’un message ; dans le second, elle se trouve directement affectée par «  l’adresse » comme instrument d’une action (Benveniste). De fait, Freud décrit une véritable alternative entre le « remémorer(représenter) » et le « répéter » :  l’agieren apparaît d’abord affecté d’une moins-value psychique en fonction de sa dimension de décharge pulsionnelle  ; il tend à négativer la scène de la représentance intra-psychique. Il en résulte alors que l’écoute se trouve souvent dans l’obligation de renoncer assez vite à son suspens pour soutenir une construction visant à restituer à la scène agie son potentiel mnésique.

Dans un deuxième temps, cependant, Freud reconnaît pleinement la valeur structurale de  l’agieren : « nul ne peut être abattu in absentia ou in effigie ». L’alternative ouvre alors sur une perspective plus profonde :

qu’un patient ne puisse  simultanément se remémorer et répéter découlerait d’une incompatibilité entre représentation refoulée et identification inconsciente du Moi, une identification empruntant la voix du patient. De telle sorte que le processus de la séance doit se décrire comme une dialectique déliant et reliant la scène intra-psychique de la représentation et la scène inter-subjective de la mise en acte du transfert. Ce qui fait la valeur irremplaçable de l’interprétation de l’agieren, c’est qu’en donnant sens, après-coup, à la scène agie, elle réalise, pour l’analysant, la conjonction des deux scènes intra-psychique et inter-subjective, conjonction suspendue, dans l’entre deux temps, à la seule écoute de l’analyste. Un risque découle alors de l’anticipation requise de  l’analyste, qui peut contrarier le principe de l’attention en égal suspens. Certes, il est indiscutable que l’exploration par la parole de l’expérience du transfert est devenu l’axe du processus. Mais, la visée de son intégration processuelle tend à lui conférer une dimension quasi-programmatique ; et on a pu reprocher à une préoccupation trop exclusive pour le transfert et sa maîtrise de faire oublier le privilège du couple association libre-attention en égal suspens.

7. L’enjeu du transfert se combine donc avec celui de la parole, une parole dont l’adresse à un interlocuteur invisible fait qu’elle est toujours déjà transférentielle, et  l’égide de la règle qu’elle postule un transfert sur la parole. La formulation freudienne de la règle, « dites ce qui vient », signale, en effet, un écart entre la dimension volontaire de l’énonciation et le caractère passif-réceptif de l’évènementialité de « ce qui vient » : typiquement, l’einfall, la pensée incidente que le patient désigne comme telle. Il est vrai qu’à bien des moments, l’association libre devient essentiellement verbale, les mots semblant appeler les mots . Lacan évoque ainsi « le travail forcé de ce discours sans échappatoires «  et propose une définition du sujet de l’ICS comme « représenté par un signifiant pour un autre signifiant »  Mais l’écart évoqué reste crucial en tant que témoin d’un transfert sur la parole opérant aussi bien au niveau intra-psychique qu’inter-subjectif.  Les conditions de cadre-dispositif confèrent à la parole couchée son statut spécifique, sa  capacité à accompagner  le fonctionnement régressif de la psyché, à se charger de la conflictualité pulsionnelle qui donne son sens au jeu de la règle fondamentale .L’écart entre l’évènementialité psychique et la parole  réapparaît chaque fois qu’une ponctuation signifiante se produit, avec son effet de subjectivation, et son temps de  perlaboration silencieuse. Je retrouve ici la nécessité, pour  l’écoute, d’être attentive aux scansions de l’énonciation, à la signifiance des silences.

8. Il semble logique de supposer que l’utilisation de la parole telle que la saisit l’écoute n’est pas la même selon que l’analysant est en train de se remémorer-représenter, ou de répéter en acte. Or, dans son rapport au dernier congrès, « La force du langage », L.Danon-Boileau  a fait état d’une distinction, décelable dès les origines du langage, entre paroles associative et compulsive, qui semble illustrer cet enjeu. Le patient en train de se remémorer est aussi celui qui en accord avec l’esprit de la règle, se saisit de  la pensée incidente ; qui investit l’écart variable entre l’évènementialité psychique et son dire, qui perçoit en lui le clivage entre sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé ; qui s’entend parler, pressent ainsi le double sens, le latent sous le manifeste, accepte d’aventurer sa parole ; on pourrait dire que la disponibilité ouverte de la position réflexive lui permet de rester un analysant actif jusque dans la régression-régrédience la plus intense. A l’opposé, le patient qui agit la répétition semble souvent faire corps avec ce qu’il énonce au « premier degré » ; sa parole est univoque, semble récuser toute ambiguïté ; elle est comme sourde à elle-même – « il n’est pire sourd que celui qui ne peut pas s’entendre » ; elle s’accroche à l’autre, l’analyste à qui elle s’adresse « en personne » ; elle vise à agir sur lui, à l’actionner. C’est donc à l’analyste qu’il revient habituellement de l’entendre dans le transfert et d’en effectuer en lui un premier après-coup transformateur.

9.  L’écoute de la parole associative se centre spontanément sur le registre sémantique du discours, attentive au double sens des mots, aux lacunes du récit, aux phénomènes de censure, au surgissement d’une analogie, d’un signifiant ; le registre de l’intonation, du phrasé, du rythme vient naturellement colorer l’écoute de modulations affectives. L’essentiel est que l’image motrice des mots et des phrases se lie au retour auditif des mots entendus pour donner à l’activité de pensée la consistance animique nécessaire. L’écoute de la parole compulsive ou impulsive doit tenir compte du caractère incertain dudit retour, qui peut empêcher le patient de reconnaître son propre dire dans ce que lui en renvoie l’analyste. L’écoute se trouve souvent prise dans l’expressivité passionnelle, et doit tolérer suffisamment son emprise. Elle est alors particulièrement sollicitée intérieurement  par la tentation d’agirs de contre-transfert. Il apparaît que les moments cruciaux où la scène inter-subjective du transfert agi se trouve réintégrée dans la scène intra-psychique de la représentation correspondent à un rétablissement de la continuité entre images motrices et images auditives des mots, réalisant ce qu’on peut appeler une parole introjective. A vrai dire, la disjonction des deux scènes a rarement cette netteté, et elle concerne plus l’entendement du patient que l’écoute de l’analyste. Celle-ci, pour accéder aux processus inconscients, peut compter sur la capacité de la langue à assurer la pluralité de ses fonctions : signifiance, référence, représentance (A.Green). La conjonction à la fois la plus précieuse et la plus aléatoire pour la séance concerne le fait que le discours puisse assurer la sémantisation des contenus inconscients à travers les déformations imposées par la censure ; et, simultanément, être l’opérateur de l’action transférentielle (L.Kahn). La langue s’avère capable, en régime de régression transférentielle modérée, de soutenir conjointement la réalisation en acte qui confère à l’adresse sa charge pulsionnelle,  et grâce à la plasticité de son matériau,  les déguisements qui traduisent l’ICS en mots signifiants. L’écoute peut accompagner la régression en se faisant elle-même « régrédiente », consentant à la pensée en images, et au flou des limites identitaires. Dans le registre de la déformation, l’écoute se trouve ainsi branchée sur la régression formelle du penser, et le potentiel hallucinatoire des représentations de mots sur le modèle du travail du rêve. Dans le registre projectif du transfert agi en parole, l’écoute est saisie par  la valeur quasi-hallucinatoire que la régression confère à l’affect passionnel. En régime tempéré, les deux fonctions de la parole s’exercent de manière concomitante, de telle sorte qu’elle peut se situer dans une oscillation entre l’agir transférentiel et les mots signifiants, sous le signe de la co-associativité. Elle passe d’un registre à l’autre sans discontinuité, de la même façon que le récit d’une scène se prolonge dans la scène du récit, les liant comme l’envers et l’endroit d’une bande de Moebius. L’écoute est plus malaisée lorsque l’agieren prend la forme d’un agir de parole, clivé de tout potentiel représentationnel, et paraissant viser une  évacuation psychique. L’écoute peut alors se figer, et l’analyste être amené à inventer des constructions qui tentent de rencontrer l’irreprésenté traumatique du patient.

10. Peut-on parler d’une écoute du contre-transfert ? la formule est recevable si l’on considère que l’analyste se parle, tient un discours intérieur (J.C. Rolland). D’autre part, même s’il ne parle pas souvent, ni longuement, l’analyste, à ce moment, s’entend bien parler, et il est vrai que ce qu’il entend, surtout son intonation, lui en apprend beaucoup sur son contre-transfert. Ce temps est d’autant plus crucial qu’il se lie à ce repère précieux que constitue « l’écoute de l’écoute » (H. Fainberg), l’écoute du sens que l’analysant donne associativement à son intervention. Mais ne serait-il pas arbitraire de parler d’écoute quand il s’agit de l’endo-perception  de l’évènementialité psychique et corporelle que concerne virtuellement le contre-transfert entendu dans son sens le plus large ? On ne voit pas, cependant, pourquoi l’endo-perception de l’analyste ne ferait pas partie de l’attention en égal suspens : d’ailleurs Freud fait d’emblée de la maîtrise du contre-transfert une condition de possibilité de cette attention. Mais la mise en jeu d’une auto-observation reposant sur une capacité aiguisée, développée par l’analyse personnelle et la formation, n’est pas sans entrer en conflit avec le registre idéalement non réflexif de la dite attention. Ce conflit souligne la contradiction qui marque  toute évaluation des progrès observés dans l’évolution des conceptions de l’écoute. Ces progrès ne peuvent guère se situer que dans la liaison et la déliaison entre la visée d’une attention en égal suspens et la fonctionnalisation potentielle  des phénomènes de contre-transfert accessibles.

C’est la situation de supervision ou d’écoute en second qui se montre véritablement propice à l’écoute du contre-transfert, et c’est pourquoi elle constitue une annexe de la situation analytique, dans laquelle le contre-transfert peut en quelque sorte se parler, et prendre la place du transfert. Plus largement, l’échange inter-analytique doit pouvoir être le lieu d’une certaine forme de co-associativité :  les conditions de l’échange ne permettent qu’un usage limité de l’attention en égal suspens ; et l’écoute inter-analytique renvoie nécessairement  à une théorisation partageable. Elle explore un écart pratico-théorique dont elle veut vérifier l’irréductibilité dans le moment même où elle paraît chercher à le combler. Dans quelle mesure ce registre inter-analytique est-il présent dans la séance ? Le principe de l’attention en égal suspens suppose, dans la pratique, la négativation suffisante de cette théorisation, comme du savoir établi : à la limite, un analyste « sans mémoire ni désir »  (Bion). A travers le parcours que j’ai proposé, il est apparu que le couple association libre-attention en égal suspens reste et doit rester l’assise de la méthode, ce à quoi  l’analyste revient  comme l’aiguille aimantée à la direction du pôle Nord. Peut-être le progrès de l’écoute réside t-il pour l’essentiel, dans la souplesse  avec laquelle l’analyste quitte et retrouve cette assise. A travers son engagement dans la complexité processuelle, l’écoute de l’analyste ne peut s’en tenir à la dimension sémantique et sémiotique du discours. Elle met en jeu non seulement l’identification hystérique qui éclaire la relation inter-subjective, mais des mécanismes identificatoires primaires qui ont pu faire évoquer le branchement  de deux appareils psychiques. Comment ne pas reconnaître que  l’écoute se fait nécessairement et intuitivement métapsychologique : elle apprécie dans la parole du patient ,sa valeur économique, sa position topique, et, plus encore, son potentiel dynamique. C’est ainsi qu’elle servira le projet analytique d’une transformation psychique élaborative, à partir d’un  signifiable virtuel dont le processus constitue à la fois la manifestation et l’exploration par la parole .

Résumé

Si le couple association libre-attention en égal suspens est et doit rester l’assise de la méthode analytique, il apparaît que la complexité de la situation crée par la règle fondamentale fait que l’écoute de l’analyste, prise dans la logique processuelle du transfert, se fait métapsychologique ; elle sert le projet analytique de transformations psychiques à partir d’un signifiable  virtuel dont le processus constitue à la fois la manifestation et l’exploration par la parole.

Mots-clefs

écoute ; attention en égal suspens ; règle fondamentale ; association libre ; écoute métapsychologique.

 

André Green

On dit la psychanalyse en crise. On parle de crise de civilisation, on parle de crise des valeurs morales, on parle de crise de l’art, on parle même de crise de la démocratie. Pourquoi la psychanalyse y échapperait-elle ? Ce qui est en crise pour la psychanalyse, c’est peut-être en rapport avec ce que Michel Foucault avait appelé la mort de l’Homme, à la suite de son analyse de l’archéologie des sciences humaines. Mais, en fait, Foucault est mort avant que n’apparaisse, dans toute son ampleur, le mal qui menaçait, et qui est aujourd’hui, je crois, patent. Ce mal se situerait dans la rencontre entre la technologie et la puissance de la simulation de l’action dans les modèles de la pensée. Le modèle de l’action exerce actuellement une très grande séduction dans les sciences de l’Homme. Il met en crise la psychanalyse en tant qu’il s’attaque à ses fondements mêmes. On peut s’étonner que certains psychanalystes se laissent séduire par lui. Car la psychanalyse est basée sur l’idée que les racines de la pensée sont envisagées dans le retournement du modèle de l’action ; ce n’est pas la même chose de dire qu’on va se servir du modèle de l’action pour reformuler un certain nombre de phénomènes psychiques auxquels s’est intéressée la psychanalyse, que de sous-estimer la différence avec le postulat essentiel qui est celui du retournement de l’acte, retournement qui est impliqué par l’idée de pulsion. Action-passion comme action-pulsion car pulsion rime avec passion. Il ne suffira pas de parler de « schèmes d’action », pour trouver une formulation acceptable, car la pente est inévitable et on file droit vers la motivation. Or la psychanalyse est un domaine qui ne peut pas considérer que la motivation soit le concept clarifiant à partir duquel on pourrait se débarrasser des notions qui font partie de son canon. Cette notion de motivation est tout à fait à l’opposé de l’étude de ce qui porte à l’action selon la psychanalyse. Elle n’est pas le motif qui la justifierait, l’expliquerait. Considérer que ce qui porte à l’action est la motivation, à l’instar du rat « motivé » par la quête du morceau de fromage à la sortie de labyrinthe, c’est méconnaître le fait que la motivation est elle-même subordonnée à ce qui échappe à la conscience. L’idée de motivation inconsciente est un hybride fondé sur la méconnaissance de ce que l’inconscient ne peut être dit motivé, car ce serait le situer sur le plan du comportement déterminé par ses structures biologiques et le doter de qualités qui appartiennent à la conscience. Il y a là, comme on le constate, un désir, à travers le modèle de l’action et celui de la motivation, de se défaire du concept de pulsion et de rejoindre les sciences psychologiques, comportementales voire biologiques. Quand on pense au remplacement de certains modèles anciens par le modèle de la pragmatique qui infiltre jusqu’au langage, on en vient à regretter la révolution sausurienne qui était à l’origine du structuralisme. Elle fut par la suite débordée par l’évolution des théories du langage après la période où les « structures syntaxiques » (Chomsky) ont prétendu livrer la clé du sens, un peu vite d’ailleurs. Finalement, le modèle de la pragmatique, issu des travaux de ceux qui ont envisagé le langage essentiellement sous l’angle des actes de langage (Austin, Searl) a, là aussi, induit en erreur certains psychanalystes, dans la mesure où l’on a pensé que, dans une situation analytique, la parole du patient avait moins pour but la communication qu’elle ne visait à agir sur l’analyste. Néanmoins, même si elle vise à agir sur l’analyste et à le faire agir, ce n’est pas une raison pour la rabattre sur un système d’action, car ce qui importe ce n’est pas sa dimension performative, mais ce que la communication vise chez le destinataire pour susciter son désir, et qui doit toujours être envisagé par le détour qu’il accomplit pour toucher l’inconscient de celui à qui il s’adresse. Nous avons à définir ce qui situe l’action à la racine de la vie psychique — à telle enseigne que même les divisions entre représentation et action se trouvent dépassées par les épistémologues modernes. Ils nous apprennent que l’un ne va pas sans l’autre et proposent le terme de représentaction, créant une formule condensée. Ces représentactions sont privées de ce que la psychanalyse freudienne place à la base de sa théorie : la notion de pulsion et de désir, à savoir une force psychique qui ignore sa propre détermination et pousse à des réalisations qui, souvent, sont aperçues comme non maîtrisables par la conscience et échappant au contrôle de la volonté. Il est difficile de savoir si ce mouvement, qui consiste à faire marcher la psychanalyse sur la tête, à la faveur de ces modèles psycho-biologiques, va lui permettre d’affronter l’épreuve de la durée, ou même de survivre.

J’ai remarqué, lors de mes visites à New-York, l’étonnement renouvelé que suscitait en moi la contemplation de la statue de Bourdelle, au pied du Rockefeller Center, qui représente Prométhée. Or, depuis le temps où cet édifice a été construit, on ne peut pas dire que l’effort prométhéen érigé ici en devise se soit concrétisé par un grand progrès dans la connaissance de l’Homme. Prométhée, celui qui comprend avant, a un frère, Epiméthée, qui comprend après ; puisque Prométhée paraît cette fois avoir été en dessous de la tâche, peut-être devons-nous interroger Epiméthée. Pourquoi la psychanalyse subit-elle de telles contestations, si vives, si passionnées et si générales ?

J’ai coutume de rappeler que, depuis que j’ai embrassé non pas même la profession de psychanalyste mais celle de psychiatre, on a maintes fois annoncé la mort de la psychanalyse et on a assorti cette mort d’autant de bonnes nouvelles annonçant ce qui devait la supplanter. Et ce à quoi l’avenir a permis d’assister a été, selon le cas : l’effondrement des disciplines supposées la remplacer, ou tout au moins le caractère éphémère de l’intérêt enthousiaste qu’elles ont suscité, ou encore leur désuétude. Aujourd’hui, de quoi s’agit-il ? Il s’agit de combattre la psychanalyse parce qu’elle n’est pas scientifique. Est-ce que vous voyez l’astrologie être l’objet des mêmes attaques ? Est-ce que vous croyez que c’est la misérable poignée de patients que les psychanalystes détournent des psychiatres et des médecins qui justifie cette bataille pour la conquête d’un marché économique ? Rien de tout cela ne tient. Alors, il faut chercher autre chose. Ce que j’oserai prétendre est que la psychanalyse est aujourd’hui encore plus révolutionnaire qu’aux premiers jours. Peut-être parce que l’histoire est venue confirmer, de manière aveuglante, ses hypothèses fondamentales. La différence, c’est que, aux premiers jours, on la refusait les yeux fermés, alors que, maintenant, on croit la refuser au nom de la science. Alors, si vous faites partie des gens qui sont intéressés par le psychisme humain, je vous conseille très fortement de fréquenter de très près les neuroscientifiques et les cognitivistes, d’aller là où s’exerce cette nouvelle pratique de l’homme et où sont mis au travail ces nouveaux modèles explicatifs. Prenez votre temps, et approchez-les de près. Si vraiment vous trouvez que c’est ça qui peut apporter ce que vous cherchez d’une connaissance de l’homme, c’est-à-dire d’une connaissance commune à vous-même et aux patients que vous traitez, alors il faut rester avec eux, à vos risques et périls pour ceux dont vous aurez la charge et pour vous-mêmes. Si, en revanche, vous vous demandez quelles sont les objections soulevées par cette approche de l’humain, je ne vais pas me lancer ce soir dans la critique des neurosciences et des cognitivistes — je l’ai fait ailleurs —vous serez obligés de constater, à la longue, que c’est très ennuyeux, que ça n’éclaire pas grand chose et, surtout, très peu de ce qui nous intéresse, et que, après tout, c’est peut-être une raison suffisante pour chercher ailleurs, d’autant plus que vous avez des preuves abondantes que le psychisme éveille un intérêt passionné de par sa complexité et sa richesse.

Au fond, le but de la démarche neuroscientifique et cognitiviste, ce serait de rendre la lecture de Shakespeare inutile. Je ne dis pas qu’il s’agit de marginaliser Shakespeare ou de le réserver à une poignée de spécialistes, je dis de rendre sa lecture inutile pour la connaissance du psychisme. Car on aurait l’impression de posséder un système de rechange qui traiterait des mêmes questions en y répondant mieux. Il y a encore à faire avant d’arriver à ce résultat.

Revenons à la critique de la psychanalyse. La position de la psychanalyse est inacceptable aux yeux de la science. Elle est inacceptable de manière générale parce que la démarche qui consiste à analyser l’homme par l’homme (vous me pardonnerez de mettre cela au masculin) aboutit à découvrir l’inhumain en lui, c’est-à-dire en eux, les autres, les patients — comme en nous. Il ne s’agit pas, par exemple, de découvrir l’animal en l’homme, il s’agit d’y découvrir l’inhumain ; ce qui exige que l’on pose préalablement le concept d’humain comme problématique. Ceci appelle deux sortes d’objections concernant le sens même d’analyser ; c’est-à-dire que l’analyse, l’analyse par la psychanalyse, va heurter essentiellement deux attitudes. Elle va choquer la démarche herméneutique qui veut, au nom du relativisme, sauver une spiritualité vacillante et soulever une deuxième objection apparemment opposée mais en fait complice, selon laquelle analyser au moyen de la machine élimine l’ambiguïté, l’irrationalité, la part des émotions et, en fin de compte, l’inconscient des psychanalystes en ne laissant plus subsister que celui des biologistes ou des linguistes qui rêvent de transparence, de simplicité et d’univocité. Alors on comprend mieux pourquoi il est important de se débarrasser de la psychanalyse.

Je suis arrivé à la conclusion suivante : en-dehors des gens qui ont affaire au « psy », pas seulement les psychanalystes, les psychiatres, les psychologues, les professions dites de santé mentale et, de surcroît, ceux que leur situation met en rapport avec eux et qui essayent de communiquer un peu la nature de leur expérience hors du cercle psy, sachez que personne ne comprend rien à ce dont on parle, précisément parce que nous sommes fabriqués pour ne rien comprendre au psychisme (surtout inconscient) et que seule la nécessité — c’est-à-dire la souffrance — nous oblige à nous interroger à ce sujet. Pas forcément pour aboutir aux mêmes conclusions. Car je fais une différence entre ceux qui ne sont pas d’accord avec les psychanalystes parce qu’ils ont choisi un autre système d’explication fondé sur des arguments plus ou moins convaincants abordant les mêmes problèmes, et les autres qui ont leur opinion sur ce qu’est le psy parce que tout le monde et n’importe qui se sent autorisé à avoir un avis là-dessus.

Tout ceci n’implique pas que les psychanalystes sortent saufs et intacts de cette crise. Nous savons qu’actuellement il existe une dispersion considérable du savoir analytique, dispersion qui est le fruit de pratiques et d’expériences différentes mais qui porte sur l’incapacité des analystes, depuis les cinquante dernières années au moins, de parler entre eux. On arrive maintenant à des conclusions qui ont été déjà annoncées il y a une bonne cinquantaine d’années dans les congrès internationaux. Dans ces congrès internationaux, grâce à des dosages savants, on sélectionne des représentants de différentes tendances que l’on réunit pour discuter. Des journaux publient des points de vue opposés. Cela ne change à peu près rien à la poursuite des idées et des pratiques divergentes. Il faut vraiment qu’on arrive à un état de crise pour se dire qu’il y aurait, peut-être, intérêt à s’écouter les uns les autres. Il y a là à la fois une impossibilité de rassemblement et une impossibilité de sélection discriminante. Bien entendu, je mettrai aussi en cause la pratique des analystes et, surtout, la difficulté qu’ils ont à rendre compte de leur expérience entre eux, si bien que, de dégradation en dégradation, on peut dire que la psychanalyse moderne est maintenant fragmentée.

Je distinguerai trois tendances (je parle de l’adulte) :

  • Une tendance qu’on peut appeler développementale ; c’est une tendance qui pense que le progrès doit être attendu de l’étude aussi détaillée que possible du développement et que, somme toute, si on est là à assister en témoin à l’ordre de succession des phénomènes, on sera en meilleure position lorsqu’on se trouvera devant un patient pour savoir où ça a coincé, quand c’est parti de travers et comment. Bien entendu, cette conception développementale ne peut que reposer sur une étude observationnelle.
  • La deuxième tendance serait celle que j’appellerai la tendance relationnelle, c’est-à-dire que l’on se retrouve dans une situation analytique vierge (plus de spéculation, plus de métapsychologie), puisqu’il y a là deux individus qui sont unis par une relation. A l’extrême, on dira qu’ils ne sont pas plus avancés l’un que l’autre, et l’on va uniquement se fonder sur ce qui se produit dans les échanges en faisant passer, au second plan, toutes les implications de l’inconscient. C’est-à-dire que, somme toute, ici d’une façon à peine différente que dans le point de vue précédant, la relation est supposée offrir une lecture, au moyen de l’intersubjectivité, de l’organisation du monde psychique d’un individu. Ceci repose sur la négation de l’intrapsychique ; or, si on veut introduire l’intrapsychique, on est obligé d’introduire des concepts dont on ne peut rendre compte en aucune manière par la simple approche intersubjective.
  • Enfin, la dernière tendance, est celle que j’appellerai scientifique au sein de la psychanalyse : actuellement, cette tendance a le vent en poupe, elle veut reformuler la théorie analytique sur des bases scientifiques, mais ceci veut dire qu’elle sacrifie une part considérable de tout ce qui fait l’expérience analytique pour n’en relever — science oblige — que les variables qu’elle peut évaluer. Ce qui caractérise la science, c’est cela. On ne s’occupe que des variables dont on peut avoir le contrôle, les autres on les laisse de côté. Alors, on laisse ce reste de côté en disant ce sera pour plus tard et puis, quand plus tard arrive, on se demande si on en a vraiment besoin et on se dit que ce que l’on sait suffit, après tout, pour expliquer ce qui est à investiguer. Et puis, troisième temps, on nous dit « mais ces variables incontrôlables, on n’a pas à s’en préoccuper parce qu’elles n’existent pas », et c’est ainsi qu’on retombe sur ses pieds, avec le sentiment d’avoir écarté les difficultés et résolu les problèmes!

Les principes sur lesquels reposent ces trois options sont tous très discutables : par exemple, dans la perspective développementale, on n’explore que ce que j’appellerai la temporalité accomplie ; la temporalité qui ne peut pas être abordable parce qu’elle n’est pas accomplie, mais demeure virtuelle et qui continue à travailler le psychisme sans donner des signes de visibilité, est laissée de côté. Toute la diversité et la richesse de la conception de la temporalité chez Freud est occultée ou ignorée. La perspective relationnelle ne fait pas la distinction, tout à fait capitale dans une théorisation psychanalytique — et sans même parler des concepts qui lui échappent —, de la nécessité de distinguer la relation de soi à soi, de la relation de soi à l’autre. Que devient la transformation de la relation dans un univers où disparaissent ces coordonnées ? Quelle perspective relationnelle peut rendre compte du rêve ? Aucune. Quant à la science, les travaux des scientifiques s’intéressant au psychisme humain posent, le plus souvent, un certain nombre de principes auxquels nous ne pouvons pas nous plier dans l’analyse et dont nous observons qu’ils donnent naissance à des théories qui risquent le dérapage quand lesdits principes ne sont pas respectés. Aujourd’hui, dans la perspective scientifique concernant le psychisme humain, il est nécessaire d’inscrire le fonctionnement dans un éclairage évolutionniste. Mais ceci suppose que nous connaissions le sens de l’évolution. Or le sens de l’évolution manque aux évolutionnistes eux-mêmes. Le critère qui est le plus souvent mis en avant, c’est-à-dire le critère de l’adaptation, est un critère extrêmement grossier et qui se trouve contesté par un grand nombre d’évolutionnistes (Frank Jay Gould). La dépendance du psychisme à l’organisation cérébrale et vice versa soulève la question de la sélection des paramètres et, là encore, on voit que les paramètres sont sélectionnés, non en fonction de ce qui nous importe à nous, « psy », pour avoir le sentiment de cerner ce qui nous semble essentiel mais par rapport aux limitations de la méthode. Par exemple, prenez la métholodologie de la recherche scientifique, pensez au travail si important de Popper : le problème n’est pas du tout de définir la logique de la démarche de la science. Des scientifiques eux-mêmes contestent Popper en disant qu’en fait cela ne se passe pas du tout ainsi dans les faits. Le problème pour nous est d’expliquer la coexistence de la démarche scientifique et non scientifique chez le même individu. La machine de Turing est un modèle essentiel dans les sciences cognitives. Peu de gens se soucient du fait que Turing était atteint de ce que l’on appelle une perversion sur laquelle on a peu de renseignements, si ce n’est qu’on lui a proposé la castration chimique ou l’internement et que, ne pouvant accepter ni l’une ni l’autre, il s’est suicidé. Bien entendu, ceci n’ôte pas la moindre valeur aux travaux de Turing. Mais pour nous autres, il s’agit de nous expliquer comment ça coexiste dans la même enveloppe humaine, si on veut avoir une idée du psychisme. Einstein avait eu de son premier mariage un enfant qui s’est révélé psychotique assez rapidement ; il est devenu schizophrène et est mort en hôpital psychiatrique. Mais Einstein n’a pas seulement abandonné cet enfant, il n’a tout simplement plus voulu en entendre parler. Or Einstein était un excellent homme. Sa lutte pour un gouvernement mondial pacifique a quelque chose de très émouvant. Il s’est adressé à Freud pour lui demander son avis sur la prévention des grands conflits qui ravagent l’humanité comme les guerres et, bien entendu, loin de moi l’idée de jeter le moindre soupçon sur sa qualité humaine. Seulement, pour lui, Einstein, continuer à penser la physique était à ce prix. Et nous, ce que nous avons à nous expliquer, ce sont précisément des mystères comme ceux-là. Il ne s’agit pas de juger, mais il s’agit de voir que nous sommes confrontés à des contradictions. Du point de vue de la biologie, ce que nous pouvons dire, par rapport à la perspective évolutionniste, c’est que ce qui différencie peut-être l’homme des autres espèces, ce n’est pas tant le langage — bien que le langage y joue un rôle tout à fait majeur —, c’est que, dans aucune autre espèce, le rapport d’un individu à un autre n’a une telle complexité. Le rapport entre congénères, le rapport à ce que j’ai appelé l’autre semblable. Alors, dans cette dernière perspective, on comprend la place singulière du transfert dans la psychanalyse.

J’en arrive, maintenant, à la question : qu’est-ce qui fait que, vraiment, il y a de l’inacceptable dans la psychanalyse ? Eh bien, je crois pouvoir le rassembler sous trois raisons :

  • La première est bien connue et vous n’aurez pas attendu que je l’énonce pour l’évoquer, c’est l’existence de l’inconscient ; l’inconscient dont on sait qu’il fait du Moi quelqu’un qui n’est pas maître dans sa propre maison. Seulement, c’est là que les choses vont commencer à se gâter parce que, si on pense au cheminement de Freud — ce cheminement n’est pas négligeable puisqu’il porte sur les quarante années qui vont de la découverte de la psychanalyse à la fin de sa vie — ce qui est troublant, c’est la conclusion à laquelle il parvient, quant à l’inconscient lui-même.
  • C’est la deuxième raison, à savoir que l’inconscient cède la place aux pulsions dans la théorie. Désormais, le Ça s’oppose au Moi au lieu que l’inconscient s’oppose au conscient. Ce n’est pas seulement la notion de l’inconscient qui est critiquée et la perte de la maîtrise qui est intolérable. De tous temps, les poètes et les littérateurs ont vanté les vertus de l’inconscient, avant même que Freud l’ait découvert. En revanche, de dire que cet inconscient est déterminé par les pulsions, voilà qui n’est pas acceptable.
  • Et enfin, troisième chef, qui ne figure pas directement dans le corpus freudien, c’est le résultat de l’inter-action des deux données précédentes. La conduite humaine vise, d’une part à l’assujettissement de l’autre et, d’autre part n’a d’issue « humaine » que dans la culpabilité et, pire, dans le masochisme. Lacan l’a dit d’une façon très élégante dans un séminaire très ancien, puisqu’il doit avoir trente-cinq ans. Je lis cette citation : « Aucun sens de l’histoire fondé sur des prémices hegeliano-marxistes n’est capable de rendre compte de cette résurgence. Parfois, il s’avère que l’offrande à des Dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber dans une monstrueuse capture. L’ignorance, l’indifférence, le détournement du regard, pour expliquer ce qu’ils voient, restent attachés à ce mystère. Mais, pour quiconque est capable vers ce phénomène de diriger un courageux regard, et encore une fois il y en a peu assurément qui ne peuvent succomber à la fascination du sacrifice humain, nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet autre que j’appelle ici le Dieu obscur. C’est le sens éternel du sacrifice auquel nul ne peut résister. » L’ennui avec Lacan, chez qui l’influence de Bataille est extrêmement sensible ici, c’est qu’il finit par laisser penser que les psychanalystes seraient bien bêtes d’être les seuls à ne pas profiter de ce désir sacrificiel. Ceci est confirmé dans l’article « Subversion du sujet et dialectique du désir » des Ecrits où, somme toute, il a l’air de laisser penser que le sens qu’il a donné aux libertés qu’il a prises dans sa pratique et qui mobilise le masochisme de ses analysants est encore ce qui sauve ceux-ci de se perdre totalement dans la défense d’une cause perdue.

Voilà donc trois raisons qui fondent l’intolérable : l’inconscient, les pulsions et leur issue dans l’assujettissement de l’Autre et le sens du sacrifice qui qualifient le champ de la culpabilité et du masochisme. Et cela, sans doute, est ce qu’on ne peut pardonner à Freud. L’exemple de Spinoza est là pour nous le rappeler : Spinoza n’a pas seulement été victime d’excommunication et d’exclusion de la Synagogue, il a même été l’objet de tentatives d’assassinat. Les grands esprits ne sont pas toujours les mieux placés pour nous donner des exemples de sérénité, Leibniz proposait qu’on brûle ses livres. Alors, ce qui arrive à Freud n’est pas tellement surprenant. Les nazis qui sont venus chez lui le perquisitionner et saisir un certain nombre de biens en 1938 avant son départ pour l’Angleterre, avaient procédé à un autodafé. « C’est un progrès — a-t-il dit — au Moyen-Age c’est moi qu’on aurait brûlé, maintenant on ne brûle que mes livres ». Il a parlé trop tôt. Car même lui n’avait pas osé penser aux cendres de l’Holocauste. Ici, ce qui est inacceptable, c’est la dénonciation des illusions de la toute puissance passionnelle qui va jusqu’au crime et la subordination de l’intellect aux croyances les plus irrationnelles. Ce qu’on reproche à Freud, c’est de s’être lancé dans la recherche des raisons de l’irrationnel. F. Jacob l’a, à son tour, reproché aux psychanalystes dans un de ses écrits. L’irrationnel existe, qui n’en conviendrait pas mais, surtout, n’y touchons pas. La recherche des causes de l’irrationalité reste une entreprise qui va montrer que nous y sommes tous intéressés et atteints au plus profond de notre être par cette découverte.

Freud affirme, dans son article sur la Négation, qu’il existe deux sortes de jugements : le jugement d’attribution et le jugement d’existence. Le jugement d’attribution doit décider si une chose est bonne ou mauvaise, et donc s’il faut la prendre en soi ou l’expulser hors de soi : le jugement d’existence consiste, lui, à se demander si une chose qui existe dans l’esprit existe aussi dans la réalité ou pas. Or il renverse l’ordre d’apparition de ces deux jugements : le coup de force fut de faire passer le jugement d’existence après le jugement d’attribution, alors que toute la philosophie fait passer en premier le jugement d’existence. Lorsque celle-ci change de cap avec Hegel puis Nietzche et la suite, elle ne poursuit sa tâche qu’en cherchant à ignorer l’inconscient dans notre approche de la réalité. La réalité, lorsqu’il s’agit de phénomènes humains, est l’idée la plus indéterminée qui soit car, très souvent, la réalité apparaît comme celle que je cherche à imposer. Ça porte un nom de nos jours : ça s’appelle la pensée unique. Et bien, vous vous souvenez de la phrase de Lénine qui disait : « Le Communisme, c’est les Soviets plus l’électrification. » L’expérience a montré qu’on avait eu l’électrification mais pas les Soviets. Mais ce n’était pas étonnant, parce que Lénine détestait les Soviets. Alors, aujourd’hui, on vous dit : « La réalité, c’est le marché et la technologie. » Oui, mais le marché, aujourd’hui, c’est le marché de ceux qui peuvent imposer leur loi et c’est tout sauf le marché des idées. Reste la technologie. L’analyse, pour se dresser contre l’utilisation faite de la technologie, doit aussi se pencher sur son rapport à ses techniques.

Venons-en à la façon dont nous sommes concernés par tout cela, à travers l’expérience analytique elle-même. Si, de nos jours, on parle de crise, c’est parce qu’on a le sentiment que les résultats de l’analyse sont à réévaluer et cela nous force à nous interroger. Il s’agit de savoir si la technique utilisée est la technique qui donne le résultat le meilleur. Tous les analystes, actuellement, rendent compte d’expériences avec des patients qu’ils considèrent comme très difficiles, mais où, régulièrement, on retrouve un certain nombre de facteurs rapportés par les analystes de toutes tendances. Il s’agit de patients très attachés à l’analyse mais dont les particularités transférentielles sont singulières : toutes les interprétations données par l’analyste sont refusées ; elles n’ont aucun sens pour le patient. Dire qu’il n’y a pas de remémoration, c’est peu dire. Ils présentent un fonctionnement qui, du point de vue des représentations, ne semble pas mobiliser profondément les investissements. Ceci provoque des réactions de rejet et suscite régulièrement un contre-transfert de désespoir. Autrefois, dans des investigations de ce genre, certains groupes d’analystes prétendaient que les autres n’avaient pas la bonne technique. C’était ce que disaient les kleiniens. « Nous qui nous centrons sur la relation d’objet, nous surmontons les difficultés », clamaient-ils. Le changement, c’est que maintenant ils tiennent les mêmes propos que les autres. Alors, comment résoudre le problème : est-ce qu’il faut se contenter de dire que les patients n’étaient pas de bonnes indications d’analyse ? On se demande alors comment ce patient est encore sur le divan et comment il se fait qu’il ne quitte pas l’analyse. C’est en effet parce que le processus même du refus de l’objet est celui qui a organisé le psychisme à la genèse de la pathologie. Peu d’analystes ont compris cela. Winnicott l’a compris. On voit bien que le modèle est en crise, cela ne signifie évidemment pas qu’il faut le jeter, mais qu’il faut comprendre que des situations nouvelles apparaissent. « J’irai jusqu’à dire que, dans les cas graves, tout ce qui est réel, important, personnel, est marqué du sceau de l’irréalité, de la futilité », dit encore Winnicott. Il faut savoir accepter tout ce que la situation analytique permet de faire émerger, tout ce qui concerne le combat contre l’humanité qui se dévoile à l’intérieur du patient. Si bien que Winnicott en arrive à la conclusion suivante : « Quand je peux faire une analyse, je fais une analyse. Quand je ne peux pas la faire, je fais autre chose. » Et le problème, c’est de comprendre que « autre chose » n’est pas n’importe quoi car c’est l’analyste qui continue à être là et qui se rend compte que ses paramètres ne tiennent plus le cadre et qu’il faut en créer d’autres. Alors me direz-vous : « Mais pourquoi ? C’est en pure perte. » Mais non, ce n’est pas vrai. Ces patients réussissent, en effet, au bout de beaucoup de travail et de persévérance, à donner des signes d’insight. Si vous trouvez ça trop pénible, personne ne vous oblige à vous en occuper. Ce n’est pas qu’il ne se passe rien pendant ces dix années où vous avez le sentiment d’une stagnation désespérante, mais c’est au bout de dix années que vous commencez à comprendre le centre de toute la superstructure qui s’est élaborée autour d’un noyau que le patient avait protégé à tout prix de toute extériorisation, en même temps qu’il était impossible de se passer de la situation analytique pour pouvoir revivre cela et faire l’expérience que l’objet transférentiel peut l’endurer. Vous voyez bien, donc, qu’à l’intérieur de la situation analytique, ce que l’on appelle « faire autre chose », ce n’est pas une non-analyse ; c’est une sorte de perspective sur ce qui peut se passer dans l’extension de l’analyse, hors de ses frontières, hors de la situation analytique qui met en crise son modèle et qui finit par le remettre en tension. Je serais tenté d’opposer deux démarches qui sont peut-être un peu schématisées pour la circonstance, mais qui me semblent quand même avoir une certaine valeur. Dans le modèle français, qu’on soit lacanien ou pas, c’est le signifiant qui importe — je dis bien qu’on soit lacanien ou pas. C’est la relation à la parole et l’aliénation du sujet en tant que nous y avons accès par la parole. Je sais que beaucoup de mes collègues refuseraient d’être englobés dans cette catégorie, mais c’est une fait que les français accordent à la parole de l’analysant, dans ses modalités les plus détaillées, une attention que, je peux vous l’assurer, l’on ne rencontre pas dans d’autres pays. Le modèle anglais est, lui, basé sur d’autres considérations. Il est basé sur un souci essentiel : comment faire pour que l’analysant puisse conserver quelque chose dans sa psyché, en ne recourant pas au procédé de l’expulsion ou de l’évacuation comme réaction à une angoisse intolérable et le menaçant d’annihilation ? Le problème de cette conservation, c’est le temps initial nécessaire, mais non suffisant, absolument indispensable pour toute l’élaboration ultérieure. Les français appellent ça laperlaboration à partir de la parole, alors que les anglais envisagent le working through à partir de ce qui est conservé depuis l’enfance la plus reculée, fondé sur l’expérience émotionnelle. Ce sont là deux manières de concevoir la naissance de l’espace psychique. Mais c’est là que la théorie de Lacan a échoué, car la prise en considération du cadre est le préalable de toute élaboration. Non pas seulement parce que l’on sait, du point de vue philosophique, que la manière dont on découpe un objet ne peut pas être considérée comme extérieure à la définition de cet objet, mais parce que la question de l’espace psychique interne va dépendre des différents types de matériaux sur lesquels cette élaboration va porter, et qui vont être renvoyés aux différentes parties qui constituent l’appareil psychique dans l’espace qui lui est propre et selon les déterminations du cadre analytique. Or Lacan n’a pas seulement ignoré le cadre, il l’a, sous divers prétextes, mis à mal et rendu inefficace, avec des effets pervers.

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Alors, je vais maintenant vous donner quelques réflexions sur les orientations du travail et sur les dérapages possibles.

  • En premier, puisque l’analyse est bien une cure de parole, il y a deux manières d’aborder la question du langage : la première est basée sur la conception du signifiant ; cela a donné lieu à la théorie de Lacan. En fait, la grande faiblesse de la théorisation de Lacan, c’est qu’elle a voulu tout homogénéiser par le renvoi à la structure du langage, alors que ce qui est intéressant dans la théorie psychanalytique, c’est le renvoi du langage à son autre. Il s’agit du rapport entre le mode de représentation propre au langage et le mode de représentation de ce qui n’est pas langage. Ceci concerne le cœur de la théorie psychanalytique dans l’opposition entre représentation de mots et représentation de choses, mais je n’ai pas voulu réciter la vulgate en répétant des notions qui sont déjà bien connues. J’ai voulu essayer un peu d’élever ce débat. Si, en revanche, on étend la conception du signe linguistique à une sémiotique générale, ce qu’implique la théorie psychanalytique de la représentation, il n’y a plus homogénéisation entre les représentations langagières et les représentations non langagières mais recherche de compatibilités. La définition de Lacan qu’un signifiant c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant dérive de Peirce. Il lui arrive de mentionner Peirce, un des esprits les plus puissants de ce temps, mais enfin, on ne peut pas dire qu’il s’étende beaucoup là-dessus. Peirce, lui, opte pour la séméiologie contre la linguistique. A son avis, le fonctionnement de la pensée est basé sur un interprétant élu à la place du sujet pour un quelconque interprétant. L’association libre est la condition de l’interprétation, à défaut d’interprétant on aurait une suite d’énoncés dont il n’y aurait aucun moyen de les relier entre eux. Il y a donc là une alternative à la conception du signifiant et cette alternative nous montre que, quand nous passons à un autre système de représentation que celui du langage — comme le rêve, par exemple — la définition de Peirce reste valable car le travail du rêve est bien effet de cet ordre. L’interprétant qui vient à la place du sujet, valable pour un quelconque interprétant, se retrouvera au niveau des pensées du rêve et dans le travail du rêve. Voilà pour une première dimension.
  • La deuxième dimension concernera le corps. Le corps nous rappelle que le Moi est avant tout un Moi corporel, comme le dit Freud. Mais il s’agit, en fait, de distinguer la relation au corps et celle au soma. Le corps, c’est ce à quoi Lacan fait allusion quand il dit : « C’est un corps traversé par le signifiant. » ; dire la même chose du soma est une absurdité et c’est précisément tout le travail de l’école psychosomatique (P. Marty), d’insister sur le caractère de non-sens du symptôme psychosomatique, en soulignant le rôle défaillant du préconscient. Ce sont des hypothèses qui sont en discussion, mais elles ont une certaine force parce qu’ici nous voyons que nous sortons de la sphère représentative en général. Et pourtant, ça fonctionne, ça continue à fonctionner au sens, plus indirectement, dans la mesure où les éléments de la vie du sujet ou la relation à l’analyste peuvent être mobilisés, bien qu’ils ne passent pas par la représentation au sens strict.
  • Troisième paramètre : la contradiction objet et Autre. Dans cette perspective, il faut poser au départ que l’objet de la théorie psychanalytique n’est pas unifiable. Je pourrais en donner de très nombreux exemples : nous avons l’objet interne, l’objet de la réalité extérieure, l’objet fantasmatique, l’objet des zones érogènes, la différence des objets dans le complexe d’œdipe, etc. Par conséquent, parler de relation d’objet est un abus de langage, sauf à supposer que tout objet dérive de l’objet primitif, ce qui est un écrasement de la richesse de la théorie de l’objet. En effet, il nous faut faire la place à ce que Lacan a appelé l’autre (avec une majuscule ou une minuscule), et le rapport de l’objet à l’autre est un thème important de réflexion. Je crois que l’on pourra dire qu’il n’est de sujet que pour un autre. Par conséquent, c’est bien en effet le concept de sujet qui renvoie au concept d’autre, mais il y a là une absence de recouvrement entre les deux concepts qui sont pourtant parents, mais qu’il ne faut surtout pas concevoir comme pouvant s’échanger.
  • Quatrième dimension : l’infantile. L’infantile, c’est ce dont nous sommes gavés. Pas seulement avec les théories développementales, mais parce qu’il y a une conception naïve de l’infantile. L’enfant est un énorme champ d’investigations, de traitements, d’examens de toute sorte. Mais l’infantile doit être opposé à un autre concept plus large, qui est la temporalité. L’infantile est une des dimensions de la temporalité, alors que les autres éléments de la conception de la temporalité sont fort différents. Je dirais que l’infantile ne prend sens que dans la constellation de la temporalité, qui comprend, entre autres, l’intemporalité de l’inconscient, la compulsion de répétition et une dizaine de paramètres comme l’après-coup, dont l’importance est tout à fait considérable. Il est impossible de concevoir cet infantile hors du cadre plus vaste de la temporalité.
  • La cinquième dimension — je voudrais l’extraire de l’expérience du psychanalyste — c’est le couple action-passion. Nous ne pouvons pas oublier que l’action est bien au terme de l’entreprise psychanalytique (au terme, pas à son départ), car il faut quand même bien que la psychanalyse serve à quelque chose et qu’elle n’en arrive pas à considérer toute action comme un passage à l’acte ; il faut envisager son rapport à la passion, c’est-à-dire à la pulsion, et c’est cette tension entre ces deux pôles qui appelle à l’élaboration.
  • Sixième enjeu de discussion : le rapport du refoulement aux défenses. On mentionne souvent le refoulement tout seul, en pensant qu’il peut recouvrir l’ensemble des défenses. Le refoulement est une défense prototypique, mais toute l’œuvre de Freud va dans le sens de la différenciation, qui inscrit le refoulement au sein d’autres types de défense comme le clivage, la forclusion, la dénégation. L’on peut regrouper l’ensemble de ces défenses sous l’angle du travail du négatif , ce que j’ai essayé de faire. Ceci nous ouvre au passage d’une dimension de la psychanalyse définie par l’interprétation de contenu à un autre mode d’élaboration qui est celui d’une analyse des processus de transformation et de leur contenant.

Enfin, j’en ai déjà parlé, le rapport de la dualité à tiercéité.

Tout ceci peut se rassembler sous un chef qui est un axe de l’épistémologie du xxème siècle, mais que l’arrivée du xxième siècle ne supprime pas : c’est le couple de l’opposition structure-histoire. Rien n’est pensable sans l’histoire, mais il est nécessaire de savoir sur quoi l’histoire travaille et, donc, sur la structure, la structure elle-même ne pouvant déployer ses potentialités qu’à travers l’histoire. Et l’histoire, évidemment, se déroule sous les différents modes de temporalité.

Dans l’épistémologie du xxième siècle, on voit apparaître une pensée nouvelle : la pensée hypercomplexe, les théories du chaos, la logique de l’indécidable, la pensée de la rétroactivité des conséquences sur les causes, et il y a là, certainement, une voie d’avenir pour la réflexion psychanalytique.

Pour conclure, venons-en brièvement à la pratique. Ceci concerne d’abord, et au premier chef, la formation. Cette formation, dans tous les pays, est toujours basée sur un trépied ; l’analyse personnelle, les supervisions et les séminaires. J’ai pensé que « formation psychanalytique » était une contradiction dans les termes. S’il y avait analyse, il n’y aurait pas formation et s’il y avait formation, il n’y aurait pas d’analyse. Et ça, c’est une contradiction avec laquelle nous devons vivre malgré tout. Il m’a semblé que la seule manière de sauver la pensée psychanalytique, c’est non seulement de séparer l’analyse personnelle de la formation, mais d’envisager l’analyse personnelle comme un processus très long. Pourquoi faire ? Et bien, pour comprendre le sens du cadre, c’est-à-dire comprendre que la situation dans laquelle l’analysant était au départ est une condition de possibilité de l’accomplissement de l’analyse. Il est le fondement même de l’analyse, et parce que l’analyste aura nécessairement à exercer ses talents aussi hors de la situation analytique. Ce qui est important, c’est qu’il puisse transporter son cadre dans sa tête avec lui. Car, autrement, il sera soumis à tous les compromis, toutes les déformations hors cadre. L’analyse personnelle aidera à savoir ce que l’on fait de l’autre en soi et hors de soi. Bien entendu, ce n’est pas un parcours facile que je vous propose, mais c’est parce qu’il est tout à fait nécessaire de comprendre que l’analyse nous accompagne durant une tranche de vie et pour le reste de la vie. Il faut cette tranche de vie pour que vous arriviez justement à la résolution de cette contradiction entre histoire et structure, et l’analyse c’est aussi la possibilité de mettre à l’épreuve les modèles dont j’ai parlé, possibilité fondée sur l’interprétant.

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Une mode actuelle consiste à dire que, dans l’analyse, l’interprétation ne sert à rien. C’est évidemment ce qui peut justifier des analyses silencieuses de dix ans, où aucune interprétation ne sera mise à l’épreuve, aucune faute de l’analyste ne pourra lui être reprochée, sauf à considérer que le silence est quand même lui-même une faute grave dans certaines situations. Mais, dans ces conditions, que ces analystes qui ne parlent pas dans ces analyses parlent donc hors de leurs séances pour que l’on sache ce qu’ils pensent. Rencontrez-les, mais refusez toute situation où vous serez, vous, sommés de parler alors qu’ils garderont le silence. Parce que ça, c’est le grand truc : parle, tu ne pourras que dire des conneries et je ne te louperai pas. Et bien, il ne peut y avoir qu’une situation d’échange de paroles où est mis à l’épreuve le sentiment de la vérité des interprétations par rapport à ce dont on parle. S’il y a un enjeu de la psychanalyse au xxième siècle, c’est bien la mise à l’épreuve de la praticabilité non seulement de la psychanalyse, mais aussi du travail de l’analyste à l’intérieur du cadre et hors cadre. Je ne peux que vous dire — je suis peut-être victime de mes origines personnelles — : allez dans les services de psychiatrie, frottez-vous aux réalités psychiatriques, et aux malades mentaux, écoutez-les. Vous verrez comme ça embêtera les gens que vous ayez envie d’écouter les malades. Et parlez-en entre vous. Actuellement, on peut dire que l’analyse doit s’insérer dans les trois lieux de ségrégation où se retrouvent les hommes  (et les femmes): l’hôpital psychiatrique, l’hôpital en général et la prison. L’hôpital psychiatrique, cela va de soi. L’hôpital général : comment s’en désintéresser avec le développement en pleine extension de la psychosomatique ? Quant à la prison, il commence à s’y faire des découvertes assez étonnantes pour les psychiatres qui se sont attachés à l’abord psychique des délinquants.

Alors, je ne vous promets pas, comme vous le voyez, la vallée où coulent le lait et le miel ; je ne sais pas si nous en sortirons, et il se peut que nous perdions vingt-cinq ans — c’est très facile de perdre vingt-cinq ans — mais je suis convaincu qu’on ne pourra pas revenir en arrière et que, une fois de plus, les gens qui annoncent la mort de la psychanalyse en seront pour leurs frais. Cela ne durera que le temps d’un petit somme. Il y aura quand même un réveil un jour ou l’autre. Peut-être même beaucoup plus tôt que prévu. Certains signes sont déjà perceptibles. Ouvrez les yeux, dressez l’oreille. Vous m’en direz des nouvelles.

Bonsoir !

 

Bernard Chervet

Toute réflexion sur la pratique psychanalytique est conditionnée par la place inaugurale occupée par la règle fondamentale, par ce qui la détermine ainsi que par ses implications et incidences.

Le texte qui suit s’inscrit donc dans une étude plus élargie, une théorie de la technique embrassant l’ensemble du trépied constitutif de la cure. La règle fondamentale en est le pôle princeps, dont dépend l’existence des deux autres, la libre association du côté du patient, et l’attention en égal suspens du côté de l’analyste.

En fait chacune de ces expressions devenues classiques est le lieu d’un conflit. La parole du patient est libérée d’une grande partie des contraintes du processus secondaire, mais est d’autant plus soumise à celles émanant de l’attraction régressive du processus primaire. L’obligation d’énonciation édictée par la règle vient en contrepoint de cette régression au pôle hallucinatoire qui tend à imposer le silence. Elle assure, par la parole, une liaison à la conscience, donc une retenue et un destin progrédient à l’économie psychique dominée par une tendance régressive au retour à un état antérieur jusqu’à l’extinction. C’est de cette situation conflictuelle que naît une parole spécifique de séance, une parole de compromis, la parole d’incidence du patient.

L’autre pôle concerne l’activité psychique de l’analyste, ses processus de pensée orientés par sa fonction d’interprète des formations de l’inconscient de son analysant, fonction ayant valeur de soutenir le devenir conscient de son patient. Pour cela il doit conjuguer une écoute régrédiente et une attention de neutralité qui octroie un égal investissement à toutes les productions du patient, grâce à une mise en latence de tout jugement de valeur au profit du jugement d’existence. De cette situation paradoxale, émane une activité psychique particulière, la construction interprétante de l’analyste.

Le fait que la pensée devienne interprétante quand elle se défait de la monosémie et de la rationalité, quand elle s’ouvre régressivement à l’irrationnel, invite à une réflexion sur les rapports de la parole d’incidence et de la construction interprétante au regard de l’interprétation psychanalytique en tant qu’outil de la cure ; et sur cette dimension de la pensée humaine, la pensée théorisante.

Afin d’étudier cette activité de construction interprétante, partons d’une situation qui n’est pas strictement celle de la séance mais qui est souvent évoquée quand il est question de l’interprétation psychanalytique, la traduction. Un amalgame est souvent fait entre interpréter et traduire à propos du travail du psychanalyste.

La lecture d’un texte clinique en deux langues différentes rend sensible au fait que l’écoute préconsciente suit des voies associatives différentes en fonction de la langue qui est lue. Cette occurrence confirme le célèbre adage italien « Traduttore, traditore ». Toutefois, du point de vue psychanalytique, traduire c’est interpréter plutôt que trahir.

Tous les analystes non germanophones, sont placés de façon équivalente envers l’œuvre de Freud. Chacune de leurs langues participe à une traduction interprétative. Cet aspect est certainement déterminant dans l’écart qui existe entre les diverses cultures psychanalytiques.

Prenons comme exemple un terme que Freud a forgé à partir d’un mot de la langue allemande commune, Nachträglich, et qui appartient au corpus psychanalytique, Nachträglichkeit : en français, l’après-coup ; en anglais, deferred effect, ou deferred action ; littéralement en allemand, porter vers un après.

Or Freud a créé ce néologisme pour désigner un processus discontinu et bidirectionnel, se déroulant en deux temps, chacun ayant un effet de détermination sur l’autre, et aboutissant à une production psychique manifeste. De plus, pour Freud, c’est le travail psychique de l’entre-deux-temps qui définit le psychisme proprement dit et fonde la psychanalyse. L’écart entre le mot littéral, ceux qui le représentent dans les diverses langues d’accueil, et sa signification métapsychologique est patent.

La multiplication des traductions qui ont éclos en France en 2010, depuis que l’œuvre de Freud est « tombée dans le domaine public », cherche à réduire cet effet de trahison. Cela ne fait que le révéler et nous rappeler qu’un auteur écrivant dans sa propre langue maternelle participe nécessairement à plusieurs écarts qui sont des expressions ayant valeur d’interprétation ; entre ce qu’il écrit et l’objet officiel de son écriture, entre le produit de son écriture et les éléments inconscients qui le surdéterminent, entre l’écriture et la nature des composants psychiques que son acte d’écrire implique, que ce soit la motion pulsionnelle ou l’impératif d’inscription.

De la même façon, au cours du travail de rêve, l’impératif à figurer en images produit une expression interprétative des pensées latentes et des souhaits inconscients. En séance, en exigeant l’énonciation de ce qui est hétérogène au langage, la règle fondamentale soutient encore une autre forme de traduction interprétative. Mais de plus, elle offre une distorsion inéluctable entre une réalité tangible acoustique, sensorielle, la parole, et une autre réalité dont la parole est censée rendre compte, non tangible mais aux effets importants, le manque, généralement appréhendé par un sentiment, un éprouvé de manque. La pensée va alors interpréter ce dernier en tant que « manque de… quelque chose ». Ainsi, l’interprétation analytique ne peut éviter, par définition, d’offrir un certain degré de déni du manque obtenu par une modification de valeur de ce dernier. Ceci est une des plus grandes difficultés que rencontre et présente l’interprétation, cet outil princeps de notre métier.

Aussi bien avec le rêve qu’avec le discours de séance, ce qui intéresse le psychanalyste, c’est le désir inconscient qui est interprété par le produit psychique manifeste, au sens analogique de l’interprétation musicale, théâtrale, artistique. Cette interprétation relie alors un désir inconscient à la conscience sous couvert d’une déformation qui le dissimule, en utilisant un vecteur organisé en code, que ce soit le verbe ou le corps érogène, accompagnés chacun d’un indice qualitatif, l’affect. Le discours de séance est dans un rapport de « tenant lieu » (le terme est de Goethe et a été repris par Lacan), de substitution envers ce qui relève de l’inconscient. Cette modalité d’interprétation produit une parole spécifique aux séances, une parole régressive de la passivité, la parole d’incidence. Celle-ci a une double fonction, de transformation régressive au « double sens » des mots primitifs, pour les pensées latentes, et de symbolisation représentative, pour les motions pulsionnelles.

Cette interprétation des désirs inconscients, au sens musical du terme, est impliquée dans l’écoute régrédiente de l’analyste. Elle participe à son empathie, à son identification hystérique au désir inconscient dissimulé au sein de l’énoncé de son analysant. Cette voie donne lieu à des interprétations en élaboration primaire et à des interprétations dans le primaire. Les premières emboîtent le pas et renforcent la fonction dissimulatrice et déformatrice de l’interprétation réalisée par le rêve et le discours de séance. Les secondes formulent le désir inconscient dans un style de langage le plus proche possible des représentations de chose. Ces interprétations dans le régime primaire se présentent illogiques, paradoxales, directes, et ont une identité de perception. Pour elles, comme pour le système primaire, « pas de négation, pas de doute, pas de degrés de certitude » . Elles s’énoncent à l’affirmatif, et saturent la perception des deux protagonistes de la séance. Toutefois en tant qu’énoncé verbal, elles transmettent le message selon lequel elles sont manquantes à satisfaire la pulsion.

La verbalisation est en effet, tant pour le patient que pour l’analyste, un premier degré de renoncement, qui sollicite en retour la tentation de réaliser hallucinatoirement un désir inconscient sous couvert d’une déformation dissimulatrice. Dans le meilleur des cas, cette revendication est mise en latence au profit du rêve de la nuit suivante, ce rêve de l’entre-deux séances. La formulation du désir inconscient, par l’interprétation de l’analyste, s’accompagne d’une réaction contre la logique de renoncement qu’elle introduit, d’où une intensification de l’aspiration à une réalisation hallucinatoire, et une coexcitation avec la réalité matérielle, celle de la cure en particulier, le langage compris, utilisée dans le but d’obtenir de telles réalisations agies. C’est seulement dans un second temps que cette question du renoncement devient l’objet officiel de l’interprétation, et l’objet d’une élaboration de séance. Quand nous en sommes arrivés à cette dynamique en deux temps, le principe du traitement analytique  est acquis.

Mais rappelons ici que l’analyste ne fait pas qu’écouter et accompagner la parole régrédiente de son patient, il est censé soutenir une attention en égal suspens ; d’où un second mode d’élaboration de l’interprétation, à partir du pôle du processus secondaire. Certes, cette attention est-elle régressive, du fait qu’elle doit accorder un égal investissement à tous les matériaux présentés par le patient, et qu’elle met en latence tout jugement de valeur. Cette égalité d’investissement est censée favoriser le jugement d’existence. Cette attention en égal suspens s’oppose à l’attraction de l’identification hystérique première, et soutient le lien au langage. Sont ainsi produites des interprétations qui utilisent la monosémie du langage. Elles ont une identité de pensée, et sont dominées par le régime secondaire et un style logique. Elles se répartissent aussi en deux groupes : les interprétations en élaboration secondaire, qui participent à renforcer le travail de dissimulation du discours, et les interprétations dans le secondaire, qui cherchent à formuler avec précision les éléments inconscients concernés, selon l’obligation de « nommer un chat, un chat ». Du fait de leur lien à la rigueur monosémique, elles transmettent le message selon lequel elles sont manquantes à être idéales.

Ces modalités d’interprétations participent toutes à enrichir le préconscient, sur ses deux faces, dans son lien aux représentations de choses pulsionnelles, et dans son rapport au principe d’inscription monosémique. Elles réalisent cette fonction aussi bien par la voie de la dissimulation que par celle de la différenciation. Elles se combinent dans la production de formulations en double sens, équivoques, ayant pour but d’articuler les processus primaire et secondaire, la polysémie et la monosémie. Elles contribuent au travail de substitution et au devenir conscient. Elles combinent le rationnel et l’irrationnel, et ont un statut transitionnel. Elles construisent le narcissisme en soutenant la capacité à produire des représentants pulsionnels selon des formes langagières rigoureuses, et à réaliser les transformations de la régression langagière formelle. Elles suivent donc les mêmes logiques de dissimulation que les symptômes, ainsi que celles de la précision de la pensée rigoureuse. Elles s’opposent ensemble, à l’attraction du noyau pathogène, à l’attraction négativante de l’inconscient, à la tendance au retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique des pulsions, à la régressivité pulsionnelle extinctive .

En séance, les deux modes de discours et d’interprétations, en élaboration primaire et en élaboration secondaire, soutiennent une liaison à la conscience par la production de substituts. Mais ce sont les deux autres modalités d’interprétations, dans le primaire et dans le secondaire, qui participent au devenir conscient, par la voie verbale. Sont concernés tous les composants de la pensée humaine ; les contenus de représentation issus de la perception sensorielle, les éprouvés de la sensualité et les qualités affectives qui les accompagnent ; mais aussi les théories de la pensée, les explications que la pensée produit à propos de tous les évènements qui la concernent, et tout particulièrement à propos de la perception du manque, que celle-ci soit directe ou par le biais du sentiment de manque.

La pensée théorisante, interprétante, du patient, prend évidemment pour objet, le traitement lui-même, et tout ce qui se passe dans la cure. Apparaissent alors toutes sortes de théories thérapeutiques infantiles, de conceptions irrationnelles de la guérison et de la méthode pour y parvenir. Ce sont des réminiscences de pensées que l’enfant a pu avoir à propos des soins prodigués naguère par ses parents, et qui trouvent dans l’analyse une réactualisation transférentielle plus ou moins déformée.

L’interprétation du psychanalyste va devoir porter aussi sur ces théories interprétatives inconscientes contenues dans le discours de son patient. Cette interprétation des interprétations appelle une réflexion sur le besoin de la psyché de se donner des interprétations. Une part importante du travail de l’analyste est la formulation et l’interprétation de ces théories du fonctionnement mental qui président aux buts que nos patients octroient à leur traitement. Leur interprétation par l’analyste suscite la production de nouvelles théories de séances, jusque-là inconscientes. Cette interprétation est elle-même une théorie dont peut s’emparer le patient pour la récuser ou l’épouser, pour réaliser un troc de théories. Fréquemment, l’analysant hésite entre deux modèles, celui que lui impose de l’intérieur ses identifications historiques, et celui que lui propose son analyste de l’intérieur de la cure. Le risque de résolution du conflit par un clivage du moi est patent.

Tous les textes cliniques sont imbibés de telles théories, et du degré d’adhésion et de conviction que les patients leur accordent. Les interprétations de l’analyste leur opposent une autre conception du fonctionnement mental idéal, celle qui le guide dans son appréhension du matériel et qu’il transmet à son patient de façon indirecte, implicite, par son interprétation même.

Nous entrevoyons ici le message commun à toute interprétation quelle qu’elle soit, le fait qu’elle se réfère toujours à un modèle de fonctionnement psychique idéal, modèle qui n’existe qu’en théorie, mais qui est concrètement attracteur. C’est un message de modèle de processualité. Ce modèle est colporté et transmis, par l’activité interprétative de l’analyste, par ses processus de pensée. Il n’a pas besoin d’être formulé de façon manifeste, son efficience s’exerce depuis sa situation d’être en latence. Notons encore que le fonctionnement concret de l’analyste au travail est plus ou moins en isomorphie avec ce modèle théorique. Concrètement l’interprétation transmet ce modèle de référence, mais aussi l’écart qui existe entre celui-ci et celui effectif. Elle transmet ainsi un manque à être idéal.

Dans toutes les situations thérapeutiques se laisse percevoir la tentative de construire un modèle plus efficient que celui élaborer dans l’enfance, de modifier celui impliqué dans le fonctionnement du patient. Le transfert est riche de cette aspiration. Il est aussi porteur du conflit entre un jugement étayé sur les modèles de pensée des parents et celui transmis par l’analyste, en référence à sa conception de l’analyse et du fonctionnement psychique.

Une remarque s’impose à propos du fait que dans leurs colloques et leurs écrits les analystes parlent, par facilité, de l’analyste et de l’analysant, du père et de la mère, des parents de l’analysant, etc. En fait, une présentation clinique ne donne véritablement accès qu’à l’objet interne « patient » de l’analyste qui nous l’offre. Tout ce qu’un discutant peut formuler, il en est de même avec un superviseur, concerne l’objet interne « patient » de celui qui présente la clinique et non le patient lui-même. Nous supputons que cet objet interne est dans un rapport de plus ou moins grande similarité avec la réalité du patient. Toutefois, nous ne pouvons ignorer l’écart entre le matériel présenté et le patient lui-même, écart également avec la réalité de la cure. De même, le discours d’un patient ne donne accès qu’à ses propres objets internes et non aux objets auxquels il se réfère. L’écart essentiel est donc celui existant entre l’objet interne « patient » de l’analyste et les objets internes du patient lui-même. Il existe des occurrences cliniques qui font oublier cet écart, qui impose de considérer pour équivalent le discours et l’objet du discours. Ceci se produit lorsque dominent un transfert traumatique et un accrochage anti-traumatique à la matérialité du discours. Plus l’objet interne est énoncé selon ce régime du perceptif, plus l’interprétation tend à s’adresser à un objet rendu perceptif par le discours dans l’ici et le maintenant (hic et nunc), et non plus à un objet interne historiquement déterminé.

Revenons à notre étonnement à propos des raisons d’être de l’interprétation dans la pensée humaine.

La conception que l’analyste a de l’effet thérapeutique est toujours soutenue par une théorie du fonctionnement mental idéal. Par exemple, pour Breuer, la rétrogression aboutit à l’effet cathartique, en libérant les affects « coincés ». Freud accorde quant à lui, sa confiance, d’abord à la remémoration et à la reconstitution du puzzle de l’amnésie infantile. Puis il se tourne vers les identifications narcissiques et compte sur la répétition dans le transfert pour les dégager de la répétition agie de transfert. Plus tard, quand il reconnaît l’existence de résistances au sein du ça puis du surmoi, il fait appel, de façon assez vague, à la perlaboration, afin de lutter contre la compulsion de répétition et la force d’attraction de la régressivité pulsionnelle extinctive. Sa perplexité ne cesse ensuite de croître, face au refus du féminin et au déni de la réalité de la castration. Le travail de séance se déplace. Il porte désormais sur les opérations psychiques impliquées dans le traitement de cette régressivité traumatique, donc sur l’impératif d’élaboration du surmoi. Le rapport entretenu avec la régressivité traumatique, son déni et les multiples théories qui tente d’en atténuer les effets, deviennent objets d’attention. Les qualités anti-traumatiques de ces théories interprétatives, à la base des théories sexuelles infantiles puis de toutes les idéologies et visions du monde, les « Weltanschauung », sont dès lors à prendre en considération, et à étendre à l’interprétation analytique elle-même. Ceci n’est pas sans mettre les analystes dans l’embarras. Leur outil principal s’avère issu d’un procédé nécessaire aux besoins anti-traumatiques de la psyché. En interprétant, l’analyste agit ce procédé et fournit un apport anti-traumatique à son patient s’opposant à la prise de conscience de la réalité du traumatique. L’acte d’interpréter prime alors sur le contenu de l’interprétation. Un effet thérapeutique est obtenu par adhésion à la théorie proposée par l’interprétation, et par un effet de conviction lié à l’acte d’interpréter lui-même. Cet effet psychothérapeutique s’avère différent de celui escompté par l’analyse, mais il satisfait, pour une part, la demande du patient. Il repose sur l’acte d’interpréter et entretient, par celui-ci, des rapports étroits avec le déni. En même temps, ce mécanisme s’avère indispensable au travail psychique. Dormir permet de rêver, et assure une régénération libidinale de l’ensemble du psychisme. La fonctionnalité du système sommeil-rêve est une nécessité qui exige la capacité de dénier la réalité externe. Le rêve s’avère être un détour de méconnaissance, indispensable à toute visée du devenir conscient. La nouveauté consiste donc à prendre conscience de la valeur pour la psyché, de ce temps de méconnaissance. La prise de conscience n’est pas un cheminement rectiligne. L’accent est alors mis sur les processus de pensée ayant pour fonction de traiter la régressivité traumatique, et pour cela de la nier au profit des activités psychiques régressives. Le rapport entre interprétation et déni devient central.

L’interprétation a dès lors pour objectif d’améliorer ces procès de la pensée, tant ceux en faveur du devenir conscient, que ceux soutenant un temps de méconnaissance. La vérité inclut une nécessité de méconnaissance.

C’est dans ce contexte, que Freud propose la construction en tant que modèle du travail de l’analyste. Un nouveau champ de travail apparaît, qui inclut tout ce qu’il avait pu élaborer jusque-là, mais qui intègre désormais la capacité de dénier, temporairement et de façon réversible, la réalité traumatique interne étendue à des parties de la réalité perceptible du monde et à toutes les impressions de manque.

Mais qu’est ce que Freud désigne en 1937 par le terme de « construction » ? Il nous en donne un exemple riche d’enseignement. Rappelons-le : « Jusqu’à votre énième année vous vous êtes considéré comme le possesseur unique et absolu de votre mère ; à ce moment-là, un deuxième enfant est arrivé et avec lui une forte déception. Votre mère vous a quitté pendant quelque temps et, même après, elle ne s’est plus consacrée à vous exclusivement. Vos sentiments envers votre mère devinrent ambivalents, votre père acquit une nouvelle signification pour vous, et caetera. ». Et Freud de préciser : « “Interprétation” se rapporte à la façon dont on s’occupe d’un élément isolé du matériel, d’une idée incidente, d’une opération manquée, etc. Mais il y a construction quand on expose à l’analysé un fragment de sa préhistoire oubliée ». Il envisage ainsi le travail de l’analyste selon un nouveau modèle de travail psychique idéal. Ce modèle consiste en une dynamique processuelle diphasique. Elle se déroule en deux temps séparés par un ressenti spécifique. Il s’agit aussi du modèle de la sexualité humaine. Lors du premier temps s’exprime la conviction infantile selon laquelle il est possible de satisfaire tous ses désirs. Le second, au contraire, est dominé par le renoncement et la reconnaissance de l’existence de limitations. Entre les deux, a lieu une intense déception, dont l’origine est généralement octroyée à quelque événement externe, mais qui est en fait liée à un impératif interne à devoir renoncer, impératif trouvant généralement dans la réalité des raisons le justifiant, mais aussi des raisons pour y échapper. Il s’agit de la question de la résolution du complexe d’Oedipe. La construction déroule ces deux temps. Elle articule l’illusion et la conviction d’une satisfaction absolue à la désillusion et au renoncement, par le biais d’un temps plus ou moins long de déception. Le renoncement, avec le masochisme de fonctionnement qui en découle, devient la visée à atteindre ; mais pas avant d’avoir été précédé de la prise de conscience de tous les espoirs de satisfaction et réalisation.

Nous retrouvons là ce que Freud agit en 1898 et 1901, dans son processus de théorisation, quand il rédige deux textes sur l’oubli des noms propres, les textes portant sur Signorelli. Le premier texte suit la voie de la concaténation des contenus, le second celui de la levée du déni portant sur le décès par suicide d’un ancien patient turc. Dans ce second texte, Freud écrit que lors du premier texte, il était, tout comme lors de son oubli, sous le choc de l’annonce de ce décès.

Se dessine une théorie de l’interprétation fondée sur l’oscillation, l’alternance entre une retenue silencieuse et un adressement verbal, entre une parole interprétante qui fournit un apport au patient, et un silence de retenue qui laisse celui-ci éprouver le manque à travers la déception, le désarroi, la détresse, l’angoisse, voire l’effroi, et faire appel à ses propres solutions internes historiquement déterminées, condition pour qu’il construise une processualité plus aboutie. Les solutions inconscientes du patient ne sont en effet accessibles qu’à ce prix, de même que ses potentialités de progression.

Ainsi, le silence est-il nécessaire à l’analyste pour remplir sa fonction, et au patient afin de trouver ses solutions. Pour rêver, il nous faut dormir. Pour produire les interprétations et pour élaborer les constructions, il nous faut être silencieux. Le travail d’interprétation est une activité psychique passive qui se déroule dans le silence ; de même, l’élaboration des constructions exige une attention active et une réflexion tout aussi silencieuse. Le silence s’avère alors être le temps matriciel des interprétations et constructions de l’analyste.

En 1923, Freud ajoute une note aux dernières lignes du chapitre VI de sa Traumdeutung. Il signale que les analystes ont longtemps résisté à la prise en compte d’un contenu latent au rêve, et que maintenant il néglige le contenu manifeste. Il réaffirme que l’interprétation doit s’appuyer sur une conception du travail de rêve qui donne une place aux deux types de contenus, manifeste et latent. Cette dichotomie n’est pas sans se maintenir dans une répartition caricaturale entre les analystes anglo-saxons et ceux français, les premiers étant censé s’intéresser au hic et nunc de la répétition de transfert, les seconds à la dimension historique de celle-ci. Sur un plan métapsychologique, cet accrochage au présent immédiat est une utilisation antitraumatique de la perception, et le recours au passé, une fixation à une réalisation hallucinatoire du souhait de retrouvaille. Chaque méthode est donc une solution contre-transférentielle, une réponse à l’effroi traumatique dans le premier cas, à la difficulté à quitter ses objets infantiles dans le second. Dans les deux cas, la déception envers le passé et le présent est écartée, l’appel au renoncement ignoré.

Ce temps de la déception va être à l’origine d’une intense activité psychique ayant pour but d’éviter le renoncement. Les perceptions de manque sont alors interprétées, afin que leur réalité ne soit pas une fatalité, mais soit ressentie en tant que conséquence d’une conjoncture évitable. Le but et l’espoir se tourneront vers les moyens de modifier la conjoncture afin de résorber les impressions de manque. La difficulté à laquelle répond la pensée théorisante est l’impossibilité, pour la psyché, de traiter la perception du manque par les moyens représentationnels habituels. Il n’y a pas de représentation de chose du manque. La psyché doit avoir recours à des moyens adjacents, telles que l’intensification des éprouvés, l’accrochage aux perceptions, censés saturer la perception avec des matériaux sensuels ou sensoriels. De même une exacerbation de l’activité de théorisation va tenter de faire du manque, un manque de quelque chose, de produire un jugement qui évalue ce qui manque, pourquoi cela manque et comment ce manque est advenu.

La difficulté de notre travail porte donc sur le déploiement de ce jugement de sens, et sur le renoncement à la théorie à laquelle il se réfère.  En français, nous parlons d’avoir ou non du jugement. Bien sûr, le paranoïaque, avec sa raison raisonnante, n’est pas dépourvu de jugement de sens. Il ne lui reste même plus que celui-ci. Notre travail participe à rendre disponible ce jugement de sens en tant qu’opération psychique, et à libérer la capacité à adopter un nouveau point de vue, donc à promouvoir un nouveau sens.

Pour préciser cette difficulté à représenter le manque, prenons un exemple : comment peut-on représenter le sourire du chat du Cheshire sans dessiner sa bouche ? comment représenter le manque de sourire sans en faire l’aboutissement d’une disparition, d’un retranchement, la conséquence d’un effacement.

Bien avant les smiley et les émoticones, le Révérend père Charles Dodgson, alias Lewis Carroll, maître du « nonsense » anglo-saxon, nous en a donné une illustration, réalisée par John Tenniel. Une fois enlevés, la queue, les pattes, le corps, les oreilles, le front, les yeux, le nez du chat, il ne reste plus que son sourire porté par le dessin de sa bouche. Enlevez la bouche, il ne reste alors plus que le mot « sourire », sans représentation de chose spécifique.

Cette digression a une portée plus fondamentale. Comment représenter le manque de queue, de pattes, du corps etc., sinon en faisant subir à leurs représentations, un acte de retranchement ; donc par l’acte même qui les fait disparaître, ce qui revient à solliciter un jugement de comparaison, entre un manque et une présence, sur le modèle du jeu présence-absence. C’est là que la pensée théorisante intervient en faisant du manque une absence liée à une présence. Elle trouve toute sa justification d’être un moyen dont a besoin la psyché. Elle fabrique des théories ayant fonction d’atténuer et de dénier la dimension traumatique qui nous habite.

Progressivement, mon propos se rapproche de la question de la différence des sexes. La différence masculin-féminin n’est pas dépourvue de représentations de choses, même s’il existe un déséquilibre entre les deux. Par contre les deux termes de la différence nanti-chatré ne donne pas lieu, chacun, à une représentation de chose. Cette différence est appréhendée par une comparaison, entre une représentation et une sensation. Ce jugement d’existence s’accompagne d’un jugement de sens s’exprimant par la représentation de l’acte censé avoir produit cette différence. La comparaison s’adjoint une théorie. Les théories sexuelles infantiles, en particulier celles concernant la castration de la petite fille par le père, disent tout à la fois la réalité de l’absence de pénis sur le corps de la fille, et la vérité de son interprétation en terme de castration. Il n’y a pas moyen de penser le manque sans l’associer à une représentation et à une théorie.

Mais, il nous reste les mots. Ceux-ci permettent de dire le ressenti du sourire, l’éprouvé du manque, la différence. Mais, comme je l’ai déjà souligné au début de mon intervention, ils relèvent du tangible sonore et graphique. Ils peuvent donner lieu à des hallucinations. Aussi, quand ils sont censés transmettre et désigner la réalité du manque, il le font par une réalité en rupture avec celle du manque lui-même. Ils peuvent alors être surinvestis afin de saturer la perception de leur présence, et ainsi dénier le manque. Les mots sont alors pris pour la réalité, pour toute la réalité.

Le cœur même du dilemme de l’interprétation en psychanalyse se présente ainsi à nous. En verbalisant, nous inscrivons un élément tangible pouvant être utilisé afin de dénier ce qu’il désigne.

Cette déception n’invalide néanmoins pas le fait que l’interprétation reste l’acte psychanalytique par excellence, la clef de voûte du travail de l’analyste et de sa visée latente, l’amélioration du fonctionnement psychique de son patient. Toutes les interventions de l’analyste s’organisent en rapport à cette finalité. La construction, au sens de Freud, inclut les interprétations dans le primaire et le secondaire, mais elle ajoute la discontinuité qui représente la réalité du manque et sa conséquence, la nécessité d’inclure à notre fonctionnement psychique les opérations de méconnaissance et de renoncement. Idéalement, cela n’est possible que par une dynamique en deux temps, ceux de l’infantile et du deuil, ceux du travail de l’après-coup et de ses transformations sur les deux voies de la pensée que sont les illusions régressives et les désillusions du surmontement.

 

J. Kristeva

L’adolescence, un syndrome d’idéalité

1. Pervers polymorphe versus adolescent, ou le théoricien versus le croyant

La récente célébration du centième anniversaire des Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) de Freud m’a fait prendre conscience d’un fait majeur susceptible d’éclairer la réflexion de notre colloque : le « pervers polymorphe » a occulté l’adolescence.

Bien sûr, les successeurs de Freud, ainsi que nombre de ceux qui sont présents dans cette salle, n’ont pas manqué de mettre en valeur les traits caractéristiques de l’adolescence, et surtout les difficultés, toujours en souffrance, qu’elle fait apparaître, aussi bien dans le développement d’un sujet donné que pour sa famille, sans oublier l’impact du malaise adolescent sur la culture d’une société ou d’une époque. Il n’empêche, nos approches me semblent biaisées par les deux bords de la chaîne psychosexuelle : au départ, le polymorphisme à dominante narcissique et dont l’objet de désir en voie, de constitution, et incertain, induit la curiosité épistémophilique ; à l’arrivée, le paradigme de la névrose avec son achèvement optimal dans la génitalité.

On ne connaît que trop la fécondité de ce dispositif. Le narcissisme de l’enfant « pervers-polymorphe-et-théoricien » a étayé aussi bien la percée kleinienne – qui s’en est distanciée pour développer la cruauté d’un « Œdipe précoce » toujours déjà pourvu d’un « objet », fût-il « partiel » – que l’exploration ultérieure (dans la foulée des troubles narcissiques) des « faux-selfs », borderline et de la psychose elle-même, avec les carences de la représentation. De sorte que la psychanalyse, aujourd’hui, a pu devenir non seulement une exploration du désir, mais aussi un soin de la pensée. Quant au paradigme de la névrose, il a installé à l’horizon de notre écoute l’importance de la relation d’objet qui est le véritable et peut-être le seul fondement de l’éthique de la psychanalyse. En effet, et quelles que soient les théories de la relation d’objet, n’est-ce pas une optimisation de cette relation que vise la cure psychanalytique ? Et n’est-ce pas à cette créativité du lien à autrui que se mesurent nos critères d’achèvement de la cure, ainsi que du bien-être du patient lui-même ?

Force est de constater, cependant, que ce cadre est mis à mal par la crise adolescente : je dirais même que l’adolescence le fait exploser, en en démontrant les insuffisances et en ouvrant par conséquent de nouvelles problématiques qui pourraient peut-être nous aider à compléter le cadre classique de la découverte freudienne.

Au regard du dispositif du développement psycho-sexuel qui se dégage des Trois essais, tel que je viens de le résumer, et face au malaise adolescent, je vous propose le schéma binaire suivant, au sein duquel se déroulera mon raisonnement aujourd’hui : au pervers polymorphe tributaire de ses plaisirs partiels, qui « veut savoir » et dont la pensée se développe sous l’impulsion de sa théorisation sexuelle, s’oppose l’adolescent qui idéalise la relation d’objet au point de succomber à cette « maladie d’idéalité » (notion mallarméenne introduite par J. Chasseguet-Smirgel in L’Idéal du Moi : essai psychanalytique sur la maladie d’idéalité. L’étude qui suit lui donne une signification particulière qui m’est propre) qui le pousse à jouir du fantasme d’un Objet absolu aussi bien que de sa destruction vengeresse. Pervers polymorphe théoricien versus Adolescent croyant : la dichotomie que je propose obéit évidemment à des objectifs heuristiques de clarté car, le plus souvent, les deux dispositifs se recoupent.

Faut-il le préciser ? Le pervers polymorphe est dominé par les pulsions qui sont immanquablement polymorphes : tributaires de la satisfaction des zones érogènes, de l’incestuel primaire (la séduction maternelle, ou la mère-version) et du défi œdipien ultra-précoce (père-version). Cette agitation pulsionnelle se satisfait et se perlabore en une activité fantasmatique qui prend la forme d’une dénégation [Verneinung] (« je ne veux pas maman » = « je veux maman »), et c’est sur la lancée de la négativité ainsi dégagée par Freud que se construit le langage avec sa synthèse grammaticale et logique. Synthèse grammaticale et logique qui ouvre la voie à l’interrogation (« qui suis-je ? », « d’où je viens ? », « qu’est-ce que je veux ? »). Le fondateur de la psychanalyse s’est longuement penché sur l’émergence de la représentation comme acte de dénégation de la pulsion (Freud, La Négation). Toutefois, il ne nous laisse pas d’étude spécifique sur l’interrogation, bien que les Trois essais nous livrent le sens inconscient de toute espèce de questionnement qui se résumerait ainsi : l’enfant pervers polymorphe, voulant savoir d’où il vient, crée des théories sexuelles consécutives à sa question clé : « D’où viennent les enfants ? »

En résumé, le polymorphisme est au carrefour d’une pulsionnalité auto-érotique et d’une quête de relation objectale ; le pervers polymorphe est un sujet de la curiosité épistémophilique ; le pervers polymorphe est un chercheur.

Rien de tel à l’adolescence ; ou, plus exactement, le « pervers polymorphe chercheur » est recouvert à l’adolescence par un sujet de type nouveau, qui croit à l’existence de l’objet érotique (objet de désir et/ou d’amour). Il ne le cherche que parce qu’il est convaincu que ça doit exister. L’adolescent n’est pas un chercheur en laboratoire, c’est un croyant. Nous sommes tous des adolescents quand nous sommes des passionnés d’absolu. Freud ne s’est pas occupé des adolescents parce qu’il était le plus incroyant, le plus irréligieux des humains qui aient jamais existé. La foi implique une passion pour la relation d’objet intégral : la foi est potentiellement intégriste, comme l’est l’adolescent. Roméo et Juliette en sont le blason, j’y reviendrai.

Cependant, puisque la vérité sadomasochique de la pulsion et du désir est inévitable, cette croyance que l’Objet idéal existe est continûment menacée, quand elle n’est pas mise en échec. La passion de la relation d’objet s’inverse alors en punition et en autopunition. Et en son cortège qui accompagne l’adolescence passionnée : déception-dépression-suicide ; quand ce n’est pas, sous une forme plus régressive et somatique, le syndrome anorectique ; voire, dans un contexte politique adéquat, la poussée destructrice de soi-avec-l’autre, j’ai nommé le syndrome du kamikaze.

Je pose donc que l’adolescent est un « croyant » : il croit à la relation d’objet et/ou en son impossibilité. Ainsi formulée, la question implique un paramètre que nous avons du mal à prendre au sérieux, malgré les efforts de Lacan : c’est le paramètre de l’idéalité (Lacan dit : le signifiant).

2. Qu’est-ce qui le syndrome d’idéalité ?

L’Œdipe adolescent est violent parce qu’il opère sur l’onde porteuse de l’idéalisation. Il s’agit de se séparer du couple parental en le remplaçant par un modèle nouveau, porteur d’une satisfaction absolue de ce sujet adolescent dont la statue s’érige sur le socle du pervers polymorphe. Dans ce but, le narcissisme du Moi, noué à ses idéaux, déborde sur l’objet du désir en donnant lieu à la passion amoureuse, que spécifie l’intrication pulsion-idéalité.

Freud écrit que, dans l’idéalisation, « l’objet est traité comme le Moi propre » et « que donc dans l’état amoureux une bonne mesure de libido narcissique déborde sur l’objet » (Freud, « Psychologie des masses et analyse du moi »). Je soutiens quant à moi que l’intensité de cette satisfaction nouvelle est obtenue grâce à quelque chose qui ne me paraît pas suffisamment souligné dans la théorie freudienne, à savoir le nouage pulsion/idéalisation, et l’englobement de l’objet dans le narcissisme sous l’aspect de la croyance. Le sujet acquiert ainsi la certitude que « ça existe »– « Ça » : une satisfaction acquise par les moyens conjoints de la pureté et de la transgression ; « ça » : une élation vécue comme un destin absolu, qui fait table rase de l’Œdipe originel, une ruée vers des paradis nouveaux. Images, idéologies, savoirs, modèles existentiels : tout y est convoqué et érigé pour étayer un narcissisme idéalisé déferlant sur autrui et qui dépasse en puissance tous les idéaux antérieurs.

L’idéalité domine l’inconscient adolescent : la pulsion adolescente est structurée non seulement comme un langage, mais aussi comme une idéalité. Il s’agit d’un moment décisif de la construction de l’être parlant, où l’Idéal du Moi et le Surmoi empruntent la voie régrédiente, et imprègnent les pulsions inconscientes jusqu’à les dominer. Cette imprégnation de la pulsion par l’idéalité culmine dans l’idéalisation de la satisfaction due à l’objet idéal.

Melanie Klein a relevé que l’idéalisation dès les débuts de la vie est défensive parce qu’elle clive le « bon » du « mauvais » objet pour se défendre de ce dernier et de l’agressivité du Moi qui l’accompagne. J’ajouterai que, pour défensive qu’elle puisse être, l’idéalisation adolescente n’induit pas moins une jouissance exponentielle de type pervers. En effet, la dynamique croissante de l’idéalisation stimule et accroît le plaisir qu’éprouve le sujet des deux bords de ce clivage : « Tu jouiras du bon et du mauvais », dit le syndrome d’idéalité.

Je résume. À partir d’une évolution biologique et cognitive, le pervers polymorphe est capable d’opérer une mutation décisive : il réalise la jonction entre ses poussées libidinales et le fantasme d’une satisfaction libidinale absolue par un objet nouveau, dans lequel il projette son narcissisme étayé par l’Idéal du Moi. Cette jonction est accompagnée par la croyance de devoir et de pouvoir dépasser le couple parental, de l’abolir même, et de s’en évader dans une satisfaction totale idéalisée, paradisiaque. Le paradis judéo-chrétien est une création adolescente : l’adolescent jouit du syndrome du paradis, qui peut être également la source de sa souffrance, dans la mesure où l’idéalité absolue s’inverse en persécution cruelle. Puisqu’il croit que l’autre, surpassant l’autre parental, non seulement existe mais procure une satisfaction entière, l’adolescent croit que le Grand Autre existe, qui est la jouissance même. La moindre déception de ce syndrome d’idéalité le projette dès lors dans les ruines du paradis, qui prennent l’aspect de conduites punitives. Là, le pervers polymorphe reprend ses droits, mais « sous le fouet du plaisir, ce bourreau sans merci » (pour paraphraser Baudelaire) ; à l’innocence de l’enfant succèdent nécessairement des satisfactions sadomasochistes, qui puisent leur violence dans la sévérité qui sous-tend le syndrome d’idéalité lui-même, et qui commande à l’adolescent : « Tu dois jouir de quelque façon que ce soit ! »

Croyants et nihilistes

On comprend que, structurée par l’idéalisation, l’adolescence est cependant une maladie d’idéalité : soit l’idéalité lui manque, soit celle dont elle dispose dans un contexte donné ne s’adapte pas à la pulsion post-pubertaire et à son besoin de partage avec un objet absolument satisfaisant. Toujours est-il que l’idéalité adolescente est nécessairement exigeante et en crise, que l’intrication pulsion/idéalité est lourde d’une menace de désintrication, et que la croyance adolescente côtoie inexorablement le nihilisme adolescent. Pourquoi ?

Rappelons que l’adolescence s’est échappée de l’enfance au moment où le sujet s’est persuadé qu’il y a un autre idéal pour lui : désaveu des parents, l’autre idéal est partenaire, époux, épouse, idéal professionnel-politique-idéologique-religieux ; cette idéalité s’est déjà installée dans l’inconscient, l’inconscient adolescent est structuré comme cette idéalité. Il ne peut pas ne pas y voir de l’autre absolument satisfaisant : telle est la foi, la passion de l’inconscient adolescent. Ce fanatisme ne résiste évidemment ni à l’épreuve de réalité, ni à l’assaut pulsionnel qui fragilisent ladite croyance quand ils ne l’inversent pas en son contraire. Puisque Ça existe (pour l’inconscient), mais comme « il » ou « elle » me déçoivent (dans la réalité), je ne peux que « leur » en vouloir et me venger – le vandalisme s’ensuit. Ou bien : puisque Ça existe (dans l’inconscient), mais comme « il » ou « elle » me déçoivent ou me manquent, je ne peux que m’en vouloir et me venger sur moi-même contre eux – les mutilations et les attitudes autodestructrices s’ensuivent.

Cette croyance fanatique en l’existence du partenaire absolu et de la satisfaction absolue contrecarre la circulation des représentations entre les divers registres psychiques qui caractérise ce que j’ai appelé ailleurs la « structure ouverte » de l’adolescent (Kristeva, « Le roman adolescent », in Les Nouvelles Maladies de l’âme), due à l’assouplissement du Surmoi sous la poussée des désirs, et stabilise le sujet.

Une stabilisation fort dangereuse cependant, s’il est vrai que la croyance, selon Kant, est un « assentiment suffisant seulement d’un point de vue subjectif, mais qu’on tient pour insuffisant au point de vue objectif » (Kant, Critique de la raison pure). Autant dire qu’une croyance est un fantasme de satisfaction maximale et d’une nécessité inexorable, fatale (le terme revient dans la fiction concernant la passion adolescente) pour le vécu du sujet : autrement dit, à mi-chemin entre le scénario imaginaire qui figure un désir et le délire, la croyance n’est pas elle-même délirante, mais elle en porte les potentialités. La désintrication pulsion/idéalité, sous la poussée pulsionnelle accrue, favorise cette potentialité délirante.

On ne s’étonnera pas en effet que, structuré par cette aptitude à la croyance, l’adolescent soit prompt à l’enthousiasme et au romantisme, voire au fanatisme. Mais il s’expose aussi, en raison non seulement de l’assouplissement des instances psychiques (« structure ouverte »), mais aussi encore de la stimulation des pulsions par le syndrome d’idéalité, à cette explosion défensive que sont les discours et les passages à l’acte à proprement parler délirants et qui plongent le sujet dans la schizophrénie.

Or, tandis qu’on peut voir dans la schizophrénie un échec du nouage idéalité/pulsion, l’adolescent investit d’ordinaire ce nouage et s’en sert nécessairement – et, dirais-je, banalement, obligatoirement –, en se projetant corps et âme dans ce stabilisateur de son excitabilité qu’est la croyance dans l’existence de l’Objet idéal. Il y croit dur comme fer, personne plus que lui ne croit que l’Objet est ; l’adolescent est un mystique de l’Objet.

Quand ce fantasme échoue à prendre la voie d’un processus de sublimation (école, profession, vocation), l’échec du syndrome paradisiaque conduit immanquablement à la dépressivité, qui revêt la forme banalisée de l’ennui : « Si je n’ai pas Tout, je m’ennuie » ; il ouvre la voie à des conduites punitives qui sont autant de réparations de l’ennui, et puisent dans les ressources du pervers polymorphe. Mais elles ne sont que l’envers du syndrome d’idéalité, car celle-ci persiste et les étaie, et ne signent nullement leur abolition ou leur destruction en cours.

Ainsi, la toxicomanie abolit la conscience, mais réalise la croyance en l’absolu de la régression orgasmique dans une jouissance hallucinatoire.

Les conduites anorectiques, quant à elles, rompent la lignée maternelle, et révèlent bien le combat de la jeune fille contre la féminité, mais c’est au profit d’un surinvestissement de la pureté -et-dureté du corps, qui tend à rejoindre le fantasme d’une spiritualité elle aussi absolue : par ce fantasme, le corps tout entier disparaît dans un au-delà à forte connotation paternelle.

Roméo et Juliette : le couple idéal et impossible

A contrario, la pérennisation du fantasme paradisiaque, notamment dans le couple bourgeois, la « vie à deux », est devenue le pilier de l’ordre établi, entretenu par les feuilletons télévisuels galvaudés dits soap opera, ou magnifié par les magazines « people ». Ces variantes vulgaires du paradis sécularisé à outrance recèlent toutefois une religiosité intrinsèque, elles sont la face séculière visible de ce profond besoin de croire qui nourrit la culture adolescente. Une religiosité qui a attendu la récente crise des idéologies et le conflit au Proche-Orient pour exploser au grand jour, mais qui demeure inhérente à l’organisation sociale. On a pu démontrer comment, avec Rousseau notamment (avec La Nouvelle Héloïse et Emile), le « couple » est devenu la formule miracle destinée à fonder un sujet biface, garant tout à la fois du lien parents-enfants et du lien Etats-citoyens (Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette). Cet idéal rousseauiste est, certes, intenable, mais il ne peut être contesté que sur le mode de la débauche, de la perversion et du crime – c’est ce qu’a montré Sade Sade ; Et c’est ce que tente à sa manière l’adolescent, lorsque l’échec du besoin de paradis le pousse aux tournantes ou au vandalisme.

L’imprégnation du Ça par l’idéalité diffère d’un individu à l’autre et selon les contextes familiaux ou culturels : on connaît la sévérité surmoïque de certains modèles adolescents, source de culpabilité, aussi bien que l’absence de repères chez d’autres, qui entraînent chez d’autres aux régressions ou aux transgressions. Mais, quelles que soient les différences, l’horloge biopsychique commande immanquablement chez tous ce phénomène particulier sur lequel j’insiste : l’ombre de l’idéal est tombé sur la pulsion adolescente pour se cristalliser dans le besoin de croire. La pureté d’Adam et Eve ; Dante rencontrant Béatrice au firmament du Paradis, Roméo et Juliette en couple idéal parce qu’impossible sont des indices majeurs de cette idéalité qui jalonnent notre civilisation. Et ce n’est pas parce qu’ils sont en souffrance et se dégradent qu’ils ne continuent pas de constituer la poussée adolescente.

J’ai déjà suggéré qu’une telle idéalisation de la satisfaction due à un objet idéal s’élabore et se vit comme une revanche sur l’Œdipe et sur le couple parental, à la place duquel, précisément, se bâtit le couple adolescent idéal. Roméo et Juliette (1591 ou 1594) de Shakespeare (1564-1616) est le paradigme de cette construction fantasmatique dans notre culture.

On se souvient que l’’idéalisation mutuelle que se portent les deux adolescents est éprouvée comme un refus de la loi parentale : Romeo et Juliette s’aiment d’autant plus qu’ils défient les Montaigu et les Capulet qui se détestent et se livrent à une guerre sans merci; leur idylle est transgressive et secrète, comme aspirent à l’être tous les actes adolescents. De surcroît, l’idéalisation réciproque des deux amants est ressentie par tous les deux comme une « fatalité ». Qu’est-ce qu’une fatalité ? Je propose de penser que cet inévitable de l’attraction jouissive, dit « fatalité », traduit précisément l’imprégnation des pulsions par l’idéalité, la domination des pulsions perverses polymorphes par un ou des modèles propres à l’Idéal du Moi. Plusieurs répliques des adolescents shakespeariens font écho à Marlowe : « Il n’est pas de notre libre pouvoir d’aimer ni de haïr. Car la volonté est en nous gouverné par la fatalité » (Marlowe, Hero and Leander).

Pourtant – et le génie de Shakespeare le dévoile avec force –, la croyance que « Ça existe fatalement » est fragile et résiste difficilement aux assauts du pervers polymorphe qui sommeille chez l’adolescent. En voici deux preuves. D’abord, le discours exalté des amants laisse entendre le désir sadomasochiste. Juliette dépèce littéralement le corps de Roméo à la tombée de la nuit : « Viens gentille nuit ! Nuit aimante au front sombre. Donne-moi mon Roméo : et quand il devra mourir, prends-le et coupe-le en petites étoiles… » (III, II, 9-25). Quant à Roméo, sa jalousie lui accorde le plaisir, fatal lui aussi, de pénétrer ses rivaux mâles : « Je suis le fou de la fortune », déclame-t-il en transperçant Tybalt et Paris. Enfin, ce couple idéal paradisiaque se révèle impossible. Roméo et Juliette meurent : en 1591, ou en 1594, Shakespeare n’est plus un adolescent, il vient de quitter son épouse Ann Hathaway, son fils Hamnet vient de mourir. Roméo et Juliette, la neuvième de ses pièces, qui appartient au second cycle des chef-d’œuvres lyriques (avec Songe d’une nuit d’été) est un adieu à la croyance adolescente que Ça existe. Le Ça adolescent : imprégnation du Ça avec l’Idéal du Moi, que seule satisfait la rencontre avec un autre idéal.

Un piège pour l’analyste

C’est ici que l’analyste se laisse piéger, car il a tendance à coller au symptôme érotique ou thanatique que lui apporte son analysant et oublie l’idéalité qui commande le symptome depuis l’inconscient. Comment tenir compte du fait que l’inconscient de l’adolescent croyant est construit comme une idéalité à risques?

Les civilisations dites primitives avaient instauré des rites d’initiation, dans lesquels, d’une part, on affirmait l’autorité symbolique (divine pour le monde invisible, et politique pour ce monde-ci), et d’autre part, par des pratiques sexuelles dites initiatiques, on s’autorisait des passages à l’acte que l’on qualifierait aujourd’hui de pervers et qui étaient, par ces rituels, plus ou moins encadrés.

Dans notre culture occidentale, notamment dans le christianisme médiéval, on a noté l’impact des rituels de mortification ainsi que les jeûnes excessifs qui absorbaient les comportements anorectiques des adolescentes et les passages à l’acte sadomasochiques des adolescents pour les banaliser ou pour les héroïser.

D’une autre façon, laïque cette fois-ci, et qui m’apparaît comme une élaboration imaginaire de la crise adolescente, j’ai proposé de considérer que la naissance du roman européen se noue autour du personnage adolescent (Kristeva, « Le roman adolescent »). Le jeune page au service de la Dame est le pivot de l’amour courtois, autour duquel se déploie une gamme complexe de relations homosexuelles plus ou moins élaborées. Avant que ce parcours ne débouche sur le happy end tout provisoire du mariage dans le roman bourgeois. La littérature à succès médiatique actuelle n’a pas fini de puiser dans cette logique narrative, qui s’est mise en place à la Renaissance. Loin de le faire exploser, le hard sex s’y intègre aisément, au contraire.

Comparée à ces diverses « prise en charge » de l’adolescence qui nous précèdent, l’écoute psychanalytique innove-t-elle, et, si oui, comment?

Il revient à l’analyste d’entendre le besoin de croire de l’adolescent, et de l’authentifier : les adolescents viennent nous voir pour que nous reconnaissions l’existence de leur syndrome d’idéalité. Sans cette reconnaissance formulée et partagée, nous ne sommes pas capables de comprendre n’y d’interpréter avec justesse les conduites punitives qui manifestent l’acmé de la crise adolescente comme lieu de jouissance extrême, comme simili-paradis. Ce n’est que dans un troisième temps que l’analyste devrait s’aventurer à pointer la valeur négative, la révolte œdipienne ou orestienne, de ces conduites.

En d’autres termes, seule la capacité de l’analyste à connaître et reconnaître le parcours jouissif, idéalisant, des pulsions adolescentes lui permet de se poser en pôle de transfert crédible et efficace, et, ainsi seulement d’être capable de métaboliser le besoin de croire qu’il aura accompagné en plaisir de penser, d’interroger, d’analyser. En partageant le syndrome d’idéalité spécifique à l’adolescent, l’analyste a une chance de lever les résistances et d’amener l’adolescent à un véritable processus analytique, auquel l’adolescence se montre rétive.

Le besoin religieux, relayé tout au long du XXe siècle par l’enthousiasme idéologique, se proposait et se propose toujours d’authentifier et cultiver le syndrome d’idéalité. Ce n’est pas un hasard si le malaise adolescent qui inquiète la société moderne (au point de dégager de juteux crédit pour inaugurer en grande pompe telle « Maison de l’adolescent »), s’accompagne d’un retour du religieux, bien souvent sous des formes abâtardies (les sectes) ou intégristes (encourageant, au nom de l’idéal, une explosion de la pulsion de mort). Dans ce contexte, l’adolescence est la victime toute désignée de ce retour du religieux. Mais peut-être est-elle aussi une chance, à condition toutefois que nous fassions l’effort de la penser pour mieux accompagner les adolescents dans leur besoin de croire doublé par l’impossibilité de cette croyance. Nous serions ainsi à même de mieux interpréter les variantes de ce nouveau malaise dans notre civilisation que sont les retours du besoin de croire. Et que nous partageons par le truchement de cette adolescence perpétuelle qui nous habite.

L’inconscient

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Bernard Brusset

L’inconscient

 La définition négative de l’inconscient comme non-conscient lui donne un sens très large. Historiquement, les limites de la conscience et de la volonté ont conduit les philosophies du sujet à faire place à la notion d’inconscient, de préconscient ou de subconscient. Dans la problématique classique des rapports du corps et du psychique trois catégories sont généralement distinguées : la représentation (la connaissance), le vouloir (l’action volontaire) et la passion (l’affection) : toutes impliquent la dimension inconsciente.

L’intérêt pour les forces obscures en jeu dans les passions humaines, le rêve et la folie, pris une grande place au XIXe siècle, notamment dans le romantisme allemand, dans la philosophie et la littérature. La pratique et la théorie du magnétisme animal, illustrée par le médecin autrichien F.A.Mesmer (1734-1815), suscita un grand intérêt, de même que, sur le plan scientifique, la psychophysiologie expérimentale et la clinique des automatismes et des dissociations de la conscience. Avec le baquet de Mesmer, il s’agissait de capter, en vue de la guérison, les forces du “magnétisme animal”. Les traitements par l’hypnose en ont été l’héritage. Les effets spectaculaires de la suggestion hypnotique, notamment de la suggestion post-hypnotique qui induit l’hypnotisé à faire ensuite, en donnant de fausses raisons (la rationalisation), ce qui lui a été ordonné, illustrent l’existence de l’inconscient, son pouvoir d’abolition de la conscience et de la volonté dans la dépendance à l’autorité de l’hypnotiseur

 C’est dans ce contexte et avec ces références initiales que Freud établit la théorie psychanalytique de l’inconscient à partir du traitement des hystériques. En 1917, Freud écrivait à Groddeck : “L’inconscient est la médiation correcte entre le corporel et le spirituel, peut-être le “missing link” qui a manqué si longtemps.”

 A La Salpètrière, J.M. Charcot, célèbre neurologue spécialiste de l’hypnose des hystériques, accueillit Freud et l’incita à poursuivre ses travaux du côté de l’étiologie de l’hystérie. Les thèses de l’époque sur la dégénérescence et l’hérédosyphilis n’excluaient pas le rôle de “la chose génitale” et l’étiologie traumatique. Cette dernière conception fonda la méthode hypno-cathartique décrite par Freud et Breuer en 1895 (Etudes sur l’hystérie). Le cas d’une jeune fille hystérique (Anna O.), traitée en 1880 et 1881 par Breuer, suscita un grand intérêt chez Freud et ils publièrent ensemble la Communication préliminaire (1893, rééditée en 1895 dans Etudes sur l’hystérie). Des représentations liées à des traumas sexuels anciens, à défaut d’issues dans la vie psychique consciente, déterminaient de nombreux symptômes que les auteurs expliquèrent par des “réminiscences” non liquidées. La disparition des symptômes était attribuée à la catharsis par l’hypnose.

Devant l’effet thérapeutique souvent inconstant, partiel et provisoire de l’hypnose, Freud abandonna cette forme de traitement des hystériques, mais il continua à s’interroger sur le phénomène qui devait le conduire à la théorie du transfert, et d’abord à celle de la dynamique de l’inconscient pulsionnel. Surtout, il découvrit l’efficacité, dans la remémoration des traumas refoulés, d’une nouvelle méthode : la libre association des idées qui devint la règle fondamentale de la psychanalyse. Acceptant la demande d’une de ses patientes de la laisser parler, Freud renonça à l’activisme thérapeutique qui jusqu’alors multipliait les moyens supposés thérapeutiques : outre l’hypnose, les massages, les bains, les médicaments, les manipulations et les chantages. C’est à partir de là que la psychanalyse, comme pratique thérapeutique de l’interprétation, fut découverte et instituée : “Il s’agissait maintenant de concevoir le matériel que les idées incidentes des patients fournissaient, comme s’il renvoyait à un sens caché, de deviner ce sens à partir de lui. L’expérience montra bientôt que le médecin analysant se comporte ici de la façon la plus appropriée s’il s’abandonne lui-même, dans un état d’attention en égal suspens, à sa propre activité d’esprit inconsciente, évite le plus possible la réflexion et la formation d’attentes conscientes, ne veut, de ce qu’il a entendu, rien fixer de façon particulière dans sa mémoire, et capte de la sorte l’inconscient du patient avec son propre inconscient.” (Freud, 1923). Cette phrase qui définit la méthode par le fonctionnement psychique attendu du patient, et aussi celui de l’analyste, est fondatrice. Elle a donné lieu à de nombreux commentaires. Elle situe clairement la pratique de la psychanalyse dans un mode de relation particulier qui suppose l’effacement de l’analyste comme personne au service de l’écoute métapsychologique de la parole du patient. En découle logiquement l’importance de la formation de l’analyste et ce qui deviendra la deuxième règle fondamentale de la psychanalyse : l’analyse personnelle du futur analyste. (règle définie par Ferenczi).

La théorisation ouverte et sans cesse remaniée de l’inconscient psychanalytique chez Freud et chez ses héritiers est directement liée à l’expérience de la pratique psychanalytique, de ses échecs, de ses difficultés et de ses succès. Elle est d’abord une théorie de cette pratique, mais elle utilise de nombreuses sources de connaissance de l’âme humaine dans les sciences, la culture, les mythes, les arts.

 La découverte initiale de l’inconscient par Freud a eu trois sources principales : le traitement des hystériques, son auto-analyse et l’interprétation des rêves, y compris celle de ses propres rêves. La structure bi-face des symptômes névrotiques se retrouve dans la psychopathologie de la vie quotidienne de sorte que l’interprétation des actes manqués, des lapsus, des oublis, des mots d’esprit, obéit aux mêmes règles de l’interprétation. Ainsi s’est trouvé constituée une clinique psychanalytique des manifestations de l’inconscient.

La théorie de l’appareil psychique et la métapsychologie

Sa formation scientifique de chercheur en neuro-anatomie et en neurophysiologie, et son désir que la psychanalyse soit scientifique au sens du positivisme des sciences naturelles, incita Freud à chercher des modèles d’explication dans la psychophysiologie de son époque qui renouvelait profondément la question de “l’inconscient cérébral”. Comme l’a montré M. Gauchet (1992), le modèle du réflexe et de l’organisation hiérarchique du Système Nerveux Central, les recherches sur l’aphasie (dont celles de Freud) et sur les localisations cérébrales, ouvraient de larges perspectives pour l’explication scientifique des phénomènes d’automatisme et de contrainte. Dans le même temps, la découverte des lois de la transformation de l’énergie d’une part, et la théorie de l’Evolution de Darwin d’autre part, offraient des modèles transposables au cerveau, et, par extrapolation, au psychisme.

 ”L’esquisse d’une psychologie scientifique à l’usage des neurologues” (1895), texte que Freud adressa à son ami Fliess et dont il refusa la publication, constitue en référence à ces modèles une première élaboration de ce qui deviendra “l’appareil psychique”. Cette construction sera reprise autrement dans le chapitre VII de L’interprétation du rêve (1900) et surtout dans le texte de 1911 sur “les deux principes du cours des événements psychiques”. Ce texte fondateur élargit la référence au modèle du réflexe aux implications psychogénétiques, cliniques et anthropologiques de la théorie de l’inconscient pulsionnel.

Le texte de 1895, qui comporte en germe bien des aspects du développement ultérieur de la théorie freudienne, a donné lieu à des évaluations contemporaines contradictoires. Selon Pribram (Pribram et Gill,1986), la neuropsychologie de Freud est un exemple privilégié de recherches scientifiques conduites dans l’interface des disciplines biologiques et psychologiques, alors que pour Gill la métapsychologie freudienne reconduit implicitement la neuropsychologie du Projet (“l’Esquisse”) et doit être rejetée car la psychanalyse n’appartient pas aux sciences naturelles.

Ce débat se poursuit sous divers aspects. Les spéculations de Freud et de Ferenczi sur “l’inconscient biologique”, la transmission des caractères acquis, la répétition de la phylogenèse dans l’ontogenèse, appartiennent depuis longtemps à l’histoire des idées. Cependant, certains voient dans les progrès des neurosciences une voie à suivre pour donner à la psychanalyse un fondement scientifique (O. Kernberg par exemple), d’autres préconisent la rupture avec les sciences naturelles dans l’affirmation de sa spécificité épistémologique (M.Gill par exemple). D’autres encore (J.D. Nasio par exemple), dans une position extrême, préconisent la réduction de la psychanalyse à la théorie d’une pratique, à une métapsychologie qui ne saurait fonder un nouveau savoir anthropologique, ni même une interprétation convaincante des productions artistiques et de la culture. A la limite, l’inconscient psychanalytique, co-construit par le patient et par l’analyste, n’existerait que dans la cure. Ce point de vue constructiviste, radicalement réducteur, fait disparaître la psychopathologie psychanalytique et l’apport de la psychanalyse à la culture et à l’anthropologie. Il en est de même dans certaines dérives contemporaines de la psychanalyse : personnaliste, phénoménologique, narrative, herméneutique.

A l’opposé, certains psychanalystes, tout en récusant tout syncrétisme et tout parallélisme, attendent des sciences un enrichissement des modèles du changement psychique et de la métapsychologie des traces mnésiques (les mémoires inconscientes), des représentations et des affects, donc de la théorie de l’inconscient qui ne saurait être réduit à la cure (G.Pragier et S.Faure-Pragier, 2007).

 Les psychologies cognitives contemporaines, s’affranchissant des réductions du béhaviorisme, prennent en compte la richesse et la complexité de la conscience dans les divers modes de traitement de l’information venue des organes des sens, de la perception, de la mémoire et des émotions. Les recherches sur la perception, sur la mémoire, sur les localisations cérébrales, notamment par l’imagerie cérébrale fonctionnelle chez des patients cérébrolésés, montrent bien que l’activité cognitive consciente est accompagnée d’une grande activité cognitive subconsciente de niveau élevé. Le rapprochement avec certaines formulations initiales de Freud peut sembler accréditer l’idée que Freud n’a pas découvert l’inconscient mais la conscience dans ses niveaux inapparents (L. Naccache, 2006). Plus radicale était la thèse de Changeux de réduction du psychique au neuronal. Les niveaux différents de la conscience et de l’attention peuvent être mis en rapport avec l’activation des zones correspondantes du cerveau et ces auteurs y voient l’origine de l’activité psychique – et rarement ses effets. Dans le même sens, la réduction de l’étiologie de la pathologie mentale aux facteurs biologiques et sociaux, conscients et inconscients, fait disparaître le psychisme individuel inconscient dans son histoire singulière, ainsi que la causalité psychique inconsciente qui est au fondement de la psychanalyse.

A l’inconscient des passions et des pulsions, en rapport avec le cerveau des neuromédiateurs, est opposé un inconscient intellectuel, calculateur conçu par la psychologie cognitive de l’intelligence artificielle et de l’informatique sur les mêmes principes de fonctionnement que l’ordinateur. Mais d’autres types de traitement de l’information (par exemple connexionnistes) ont été mis en évidence et la question actuelle est plutôt de concevoir des ordinateurs sur le modèle du cerveau.

La biologie de la conscience et la neuropsychologie moderne distinguent des niveaux de fonctionnement différents dans des modèles de la causalité plus complexes. Les débats sont vifs entre psychologies cognitives et neurosciences (cf. G.Edelman,1992)

Les thèses de J.Fodor (1983) illustrent bien la solution par le dualisme de fonctionnement : les systèmes modulaires, périphériques, automatiques, obligatoires, rapides, câblés, syntaxiques, procéduraux sont l’objet électif de la neuropsychologie. Ils sont opposés à un système global, “holistique”, sémantique, celui des significations, de l’activité de penser, de la réflexion (penser la pensée), posant la question fondamentale, celle du “fantôme dans la machine”, de l’agent, du sujet. Quoi qu’il en soit, dans les psychologies cognitives, les notions freudiennes de pulsionnel et de conflit intrapsychique disparaissent au profit de l’idée de la concurrence entre les modes de traitement de l’information et entre les programmes d’action.

La théorie freudienne de l’inconscient

Le grand apport de Freud est d’avoir établi que, sous la négativité manifeste des symptômes névrotiques (crise et conversion hystériques, phobies, obsessions, déficit fonctionnel, souffrance, angoisse), il y a une positivité cachée, celle de la réalisation déguisée d’un fantasme inconscient sous couvert de symbolisation et des mécanismes de défense, dont essentiellement le refoulement. Loin de n’être qu’une dimension, un postulat opératoire, une référence dans la psychologie, la psychopathologie et la culture, l’inconscient freudien implique fondamentalement le conflit et la défense. Il rend compte de la conflictualité intrapsychique que manifestent les “formations de l’inconscient” et, à partir des données de la cure, de nombreuses formes de la psychopathologie, mais aussi à partir du développement libidinal (fixations et régressions) et de la sexualité infantile (dont le complexe d’Œdipe).

Comme le montre l’insistance de Freud sur la métaphore de l’investigation archéologique, il y a un réalisme de l’inconscient et l’on a pu dire que les représentations de chose sont des représentations-choses qui sont des sources d’excitation. Freud a souvent insisté sur la “réalité psychique”, contestant par anticipation les nombreuses tentatives ultérieures de réduire la psychanalyse à la phénoménologie existentielle et l’inconscient à une simple dimension de la personne ou de l’interrelation entre les personnes.

 Le chapitre sur l’inconscient dans la métapsychologie de 1915, explicite clairement le fondement méthodologique et les paramètres organisateurs de la conception freudienne : ” Comment parvenir à la connaissance de l’inconscient ? Nous ne le connaissons naturellement que comme du conscient, après qu’il a subi une transposition ou traduction en du conscient. Le travail psychanalytique nous fait quotidiennement faire l’expérience qu’une telle traduction est possible. Pour ce faire, il est exigé que l’analysé surmonte certaines résistances, celles-là mêmes qui, de cela, ont fait jadis un refoulé, en l’écartant du conscient.” Après ce préambule méthodologique, l’exposé de Freud aboutit à fonder les trois paramètres de la métapsychologie :

- le point de vue dynamique : la poussée exercée sur la conscience par les actes psychiques inconscients, c’est-à-dire par les représentations de traces mnésiques et de pulsions finalisées par des buts, détermine des “formations de l’inconscient” : symptômes névrotiques, lapsus, actes manqués, oublis, mais aussi idées incidentes, résultats de pensées dont l’élaboration n’est pas consciente,

- le point de vue topique : Il s’agit de systèmes de fonctionnement différents et même inverses. Le refoulement (première censure) sépare l’inconscient (Ics) du conscient (Cs) et du préconscient (Pcs) (eux-mêmes séparés par une seconde censure). Le refoulement agit par le retrait d’investissement des représentations tandis que l’affect libéré se transforme en angoisse. Le “retour du refoulé” se fait sous forme de “rejetons de l’inconscient”, par exemple sous couvert d’une formation substitutive comme la phobie. Les contenus de l’Ics sont les représentations de choses (et d’objets) pulsionnellement investies qui correspondent à des traces mnésiques en rapport avec la sexualité infantile (génitale et prégénitale). Il y a plusieurs mémoires et des traductions ou transformations entre les différents registres. Les contenus du Pcs sont à la fois des représentations de choses et des représentations de mots, d’où les transformations possibles par la psychanalyse comme “cure de parole”.

- le point économique : il rend compte des investissements, des rapports de force et du travail de transformation. Le refoulement des représentations inconscientes est maintenu par les contre-investissements. Selon l’avantage pris par le pulsionnel ou par les défenses, on distingue les formations substitutives (la phobie), les formations de compromis (la conversion hystérique), et les formations réactionnelles dont, par exemple, les traits de caractère.

 Les grandes caractéristiques du système Ics s’opposent à celles des systèmes Cs et Pcs. dont “le contenu est issu, pour une partie, de la vie pulsionnelle (par l’intermédiaire de l’Ics), pour une autre partie de la perception.” Dans le système Pcs règne le processus secondaire par lequel s’articulent les représentations de mots et les représentations de choses (et d’objets).

 Dans le noyau de l’inconscient, les “motions pulsionnelles sont coordonnées les unes aux autres, existent sans être influencées les unes à côté des autres, ne se contredisent pas les unes les autres : il n’y a, dans ce système, pas de négation, pas de doute, pas de degrés de certitude. Tout cela ne sera mis en place que par le travail de la censure entre Ics et Pcs…. Dans l’inconscient, il n’y a que des contenus plus ou moins fortement investis.” Et plus loin : “Résumons : absence de contradiction, processus primaires (mobilité des investissements), atemporalité et remplacement de la réalité extérieure par la réalité psychique sont les caractères que nous pouvons nous attendre à trouver dans les processus appartenant au système Ics.”

Dans la métapsychologie freudienne, les “représentations de choses” de niveaux hétérogènes sont porteuses d’intentionnalités, elles sont définies par leur investissement pulsionnel et leur pouvoir de déterminer l’action, la perception, la pensée consciente et sa subversion par les émergences de l’inconscient pulsionnel. A la logique commune conforme au principe de réalité (le temps, l’espace, le principe de non-contradiction) correspondent les processus secondaires. Ils sont dialectiquement articulés, dans le fonctionnement normal, avec les processus primaires de condensation et de déplacement régis par le principe de plaisir, caractérisés par la mobilité. Dans les processus primaires, l’énergie libre vise à la réalisation hallucinatoire du désir selon le principe de plaisir. Ils tendent à subvertir les processus secondaires régis par le principe de réalité et trouvent expression privilégiée dans le rêve rendu possible par la déconnexion de la réalité extérieure que réalise le sommeil. A l’état de veille, les contenus refoulés de l’inconscient cherchent à faire retour dans la conscience et dans l’action. Ils ne le peuvent que sous forme de “formations de compromis” après avoir été soumis aux déformations de la censure.

 Si cette première topique comporte des systèmes régis par des principes de fonctionnement différents (conscient, préconscient, inconscient), dans la deuxième topique décrite en 1923, après “le tournant de 1920″ qui introduisait la pulsion de mort opposée aux pulsions de vie (Au-delà du principe de plaisir), les instances du moi, du ça et du surmoi interagissent comme des personnes. Le moi, en partie inconscient, est le stratège qui trouve ou non des issues aux contradictions, aux rapports de force entre les motions pulsionnelles du ça, les interdits parentaux intériorisés en surmoi et les exigences de la réalité. Le ça, détermination indéterminée, dans le dernier schéma de Freud en 1932 (“la décomposition de la personnalité psychique”) est ouvert sur le somatique conformément à la conception de l’inspirateur de Freud pour cette notion G. Groddeck. Cette ouverture illustre le fait que la vie psychique inconsciente ne peut être qu’approchée à partir de ses manifestations positives et négatives et comporte une dimension inconnaissable. L’inconscient du ça est généralement décrit par Freud comme hors représentation et donc hors symbolique. Son accessibilité clinique dans la cure des organisations non-névrotiques ne va pas sans poser des problèmes techniques. A propos du fétichisme (1927) et de la psychose, Freud a décrit la Négation (1925), le clivage, la projection et le rejet primaire (ou forclusion), d’une manière qui a prolongé ses premiers travaux à propos du cas de l’Homme aux loups et de celui du Président Schreber.

 Cette deuxième topique (ça, moi, surmoi) est complémentaire de la première topique. Elle cherche à rendre compte d’autres formes et d’autres niveaux du fonctionnement psychique et de la pathologie mentale. La notion d’inconscient s’en trouve modifiée : le terme inconscient est devenu un adjectif qui qualifie le ça et, en partie, le moi et le surmoi. Les caractéristiques de l’inconscient selon la première topique sont attribuées au ça de la deuxième topique, cependant, il ne s’agit plus des représentations investies par les pulsions mais des “motions pulsionnelles” finalisées par l’agir et des objets introjectés (ou imagos) qui sont des systèmes d’excitation visant la décharge. L’investissement n’est plus extérieur mais inhérent aux motions pulsionnelles régies par les processus primaires. Les motions pulsionnelles sont ou non élaborées en représentations et le dualisme pulsionnel détermine l’ambivalence fondamentale que M.Klein théorisera en conflit manichéen du bon et du mauvais objet, de l’amour et de la haine. La “pulsion de mort”, au sens le plus restreint, rend compte de la clinique du vide, de la mort psychique, du désinvestissement, de la désobjectalisation, du narcissisme primaire absolu, mais aussi de la compulsion de répétition, de la réaction thérapeutique négative. Elle détermine les phénomènes de déliaison, de déchaînement des affects, de rupture des enchaînements de pensée, de désorganisation. Elle trouve élaboration par intrication avec les pulsions de vie, ne serait-ce que sous forme de pulsions destructrices, de violence, de sadomasochisme. Elle joue également un grand rôle dans la créativité et dans la sublimation et, de manière générale, dans le “travail du négatif” : travail du rêve, du deuil, identification, formes d’opposition à la démesure potentielle du pulsionnel. Outre le refoulement, le désaveu, la forclusion, la négation, il s’agit de la désobjectalisation, et aussi de l’hallucination négative (A. Green,1993).

La confrontation de la psychanalyse avec les modes d’organisation pervers, psychotiques ou aux confins de la psychose, a conduit ensuite M. Klein à de nouveaux développements.

L’inconscient selon M.Klein : l’archaïque de l’amour et de la haine

 La clinique de référence, notamment celle de la psychanalyse par le jeu chez des enfants psychotiques ou aux confins de la psychose, et l’intérêt porté à l’inhibition et à la dépression, ont amené Mélanie Klein à voir dans la névrose une organisation défensive contre les conflits psychotiques précoces qui définissent l’inconscient “archaïque”. Le noyau mélancolique, tout en constituant un mode d’aménagement de l’ambivalence pulsionnelle, témoigne de l’échec de l’élaboration de la position dépressive, donc de l’insuffisance de l’introjection du bon objet et de la constitution du monde interne qui en est la finalité. D’une manière générale, les relations d’objet fantasmatiques centrées sur la mère, l’oralité, la destructivité, la scène primitive et l’œdipe précoce donnent le rôle déterminant aux conflits archaïques inconscients et à leur élaboration. Les mécanismes de clivage et de projection, qui se laissent voir plus ou moins directement dans la névrose phobique, constituent des régressions partielles à la position paranoïde-schizoïde au sein même de la position dépressive. D’où le vécu d’allure persécutoire des symptômes phobiques graves. C’est ainsi que Klein interprète comme “phobie archaïque” l’angoisse du huitième mois décrite chez l’enfant par Spitz. L’élaboration de la position dépressive par la réparation, la symbolisation, la créativité et d’une certaine façon l’organisation névrotique, permet l’intégration de l’ambivalence et de la culpabilité. Le clivage dépressif des objets totaux en bon et mauvais fait suite au clivage des objets partiels caractéristique de la position paranoïde-schizoïde. Les fantasmes de scène primitive perdent leur caractère destructeur et effrayant, et l’envie peut laisser place à la gratitude. D’où également la substitution du refoulement à la projection et de l’isolation au clivage tandis que l’angoisse ne porte plus sur l’être mais sur l’avoir : l’angoisse de destruction et d’anéantissement est transformée au cours du premier développement en angoisse de castration. Dans la névrose comme dans la normalité, les relations d’objet internes et externes et les identifications sont différenciées selon le sexe et structurées par l’œdipe, et non plus seulement selon leur qualité bonne ou mauvaise, idéalisée ou persécutrice. La névrose, en tant que mode d’élaboration des conflits psychotiques précoces, tend à perdre sa spécificité : elle est envisagée dans sa valeur fonctionnelle du côté de la normalité et comme facteur de celle-ci. Alors que chez Freud la névrose est d’abord le négatif de la perversion ou plutôt de la potentialité perverse polymorphe de l’enfant décrite en 1905, elle est chez Klein le négatif de la psychose. A partir de là, les modèles de l’identification projective ont profondément renouvelé la théorie du transfert et de l’inconscient interpsychique (Cf. B. Brusset, 2013). Cette perspective théorique a trouvé dans la théorie des états limites son prolongement logique, notamment dans les théorisations novatrices des héritiers et des successeurs anglais de l’œuvre de Klein, comme Winnicott et Bion. Tous les deux se réfèrent aux premières relations mère-enfant. A partir des phénomènes de régression dans la cure et de l’observation de l’enfant, Winnicott (1954) a montré l’importance d’une part, du holding de la mère-environnement dans la différenciation du Self et, d’autre part, de l’activité transitionnelle de symbolisation primaire dans l’aire intermédiaire, celle du jeu et de la créativité. La pratique psychanalytique, notamment dans les états limites, s’en est trouvée fortement enrichie. Il en a été de même avec les apports de Bion, notamment la « capacité de rêverie de la mère » et « les attaques contre les liens », liens dont il proposé une théorisation donnant un nouveau développement à la notion kleinienne d’identification projective.

Les trois acceptions de la notion d’inconscient

 Dès 1960, J. Laplanche a vivement contesté la thèse de Lacan selon laquelle l’inconscient, considéré comme “discours de l’Autre”, est constitué de chaînes signifiantes et “structuré comme un langage”. Selon lui, c’est plutôt le langage qui est structuré comme l’inconscient, pour autant que l’on superpose déplacement et condensation avec métaphore et métonymie. L’inconscient, fermé sur lui-même et répétitif, n’est pas une structure. Il est fait d’éléments mnésiques refoulés qui ne renvoient qu’à eux-mêmes, pris dans le processus primaire de la circulation non freinée de l’investissement, soit les représentations de choses selon Freud. Ces éléments mnésiques sont coupés de toute communication, mais l’analyse les transforme en communication (J. Laplanche,1981).

Au terme d’une critique méthodique des fondements biologiques erronés sur lesquels Freud voulait asseoir la théorie des pulsions et de la sexualité infantile, cet auteur (2007) en est venu à distinguer, en quelque sorte, trois inconscients : l’inconscient refoulé, l’inconscient enclavé et l’inconscient mytho-symbolique. Le premier est l’inconscient freudien accessible par la méthode psychanalytique de levée ou de contournement du refoulement. Il résulte des effets des “messages énigmatiques” au sein de la “situation anthropologique fondamentale” de la communication des adultes avec les enfants (dépourvus de montages instinctifs, ils sont dans la dépendance due à leur prématurité). Les messages des adultes sont “compromis” par leur propre sexualité infantile activée dans la relation à l’enfant dans lequel ils implantent à leur insu, de manière plus ou moins traumatique, des “signifiants sexuels énigmatiques”. Ceux-ci sont secondairement actualisés et vivifiés, notamment par la puberté, et donnent lieu à des effets après-coup qui appellent de nouvelles traductions.

L’”inconscient enclavé”, autrement appelé “subconscient”, est l’inconscient dénié, clivé, qui, chez les psychotiques, semble directement lisible, comme retourné en doigt de gant. Il est inscrit sans avoir pu être traduit et intégré et garde de ce fait une dimension inter et transgénérationnel.

Les mythes et les symboles offerts par la culture constituent des “aides à la traduction”. Ils donnent lieu par ailleurs à des utilisations de la psychanalyse hors de sa méthode, c’est-à-dire sans l’association-dissociation des idées qui permet la levée des résistances et le retour du refoulé. L’inconscient mytho-symbolique n’est alors que l’implicite, le latent, toujours susceptible d’une lecture structuraliste ou herméneutique (ce qui relativise la place du complexe d’Œdipe, mais non l’inceste et le meurtre). Ces thèses de J. Laplanche, intellectuellement cohérentes et séduisantes, mettent en cause l’endogénéité de la sexualité infantile qui n’est plus que l’effet de la séduction originaire dans la “situation anthropologique fondamentale” de l’enfant avec des adultes. Même en postulant l’existence d’une réactivité somatique aux effets de la séduction, cette théorie suppose le renoncement à la théorie freudienne de la pulsion dans ses rapports avec le corporel et le somatique. Dans une autre orientation de pensée, attentive aux dernières conceptions de Freud, “l’inconscient refoulé”, fait de représentations peut être distingué de “l’inconscient du ça” fait de motions pulsionnelles hors représentation et d’objets partiels introjectés sources d’excitation. Un schéma rend compte de ce que A.Green (1982 et 1990) a appelé “la double limite” : elle s’établit d’une part par la projection hors de soi du mauvais et du dangereux, et, d’autre part par le refoulement de l’inacceptable en soi. Le refoulement comme zone-frontière est figuré par une limite horizontale, celle de l’intrapsychique ; une limite verticale placée à l’extrémité de la première correspond au déni, au clivage et à la projection. Celle-ci tend à réduire les représentations désinvesties aux perceptions : elle met en jeu les différences moi-autrui (self et objet), interne-externe, dedans-dehors. C’est par la médiation de l’objet, de l’analyste dans la cure, que l’inconscient du ça finalisé par l’agir peut trouver figuration et élaboration symbolisante au service de l’enrichissement de la vie psychique, donc de la partie névrotique de la personnalité. En effet, dans les états limites notamment, et d’une manière plus générale dans les organisations non-névrotiques, la double limite est instable en fonction des résistances et du transfert. L’irreprésentable de l’inconscient donne tout son poids aux notations de Freud sur le caractère définitivement inaccessible de l’inconscient qui ne peut être connu que par ses rejetons ou reconstruit à partir de ses effets d’organisation et de désorganisation des fantasmes et du transfert.

La psychanalyse contemporaine, attentive aux rapports du transfert de l’analysant et du contre-transfert de l’analyste, notamment dans les organisations non-névrotiques, en est venue à concevoir une métapsychologie des liens et même une troisième topique (cf. B.Brusset, 2013). La théorie freudienne de l’inconscient est fondée sur la conflictualité intrapsychique telle qu’elle résulte des rapports psyché-soma. La pulsion, définie par Freud comme “concept limite”, comme source interne d’excitation d’origine somatique, est aussi décrite comme mesure de l’exigence de travail imposé au psychique du fait de son lien au corporel. Or, avec les apports post-freudiens, il est possible d’ajouter exigence de travail du fait de son lien à l’Autre, aux objets, ce qui introduit la dimension interpsychique comme composante inconsciente de l’intersubjectivité, des liens d’amour, de haine, de passion et de possession, de connaissance et d’ignorance. La métapsychologie des liens permet de rendre compte des altérations des limites dedans-dehors, soi et objet, représentation et perception qui sont caractéristiques des organisations non-névrotiques typiques de la psychopathologie contemporaine.

Ainsi, en psychanalyse, à partir de l’expérience clinique, l’inconscient reste objet d’interrogation et de théorisation ouverte.

 

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Jean Guillaumin, septembre 05-juillet 07

Le thème dont il s’agit ici est celui de l’étude comparative, du point de vue psychanalytique du processus caractéristique de la psychanalyse d’une part comme telle, et d’autre part des psychothérapies comme telles.

Freud n’a pas opposé les deux notions de psychothérapie et de psychanalyse. C’est une évidence historique qu’on a pu souvent souligner. On sait, certes, qu’en toute circonstance Freud retient l’existence d’une fonction soignante du « traitement » psychanalytique, tout en ne la privilégiant pas par rapport aux effets d’ensemble de la psychanalyse sur les transformations de l’économie psychique, envisagée plus largement. Il s’agit pour lui de l’une seulement des propriétés de la psychanalyse, dont les effets transformant (thérapeutiques comme par surcroît), s’étendent bien au-delà de la problématique médicale de la « guérison ». Seul, au fond, le contexte médical dans lequel Freud a eu sociologiquement à s’inscrire, le mène sans doute à accentuer dans certains cas, quasi polémiquement, le côté soignant, thérapeutique de l’analyse, souvent allié chez lui avec un discours quelque peu militaire sur le combat du thérapeute contre la maladie… Cet effet de contexte est certainement très important, et a trompé plus d’un lecteur critique de Freud, par exemple Sulloway, ou Pribram. Il intervient assurément aussi dans les malentendus qu’exprime aujourd’hui encore la sorte de guerre que les neurosciences et les tenants du comportement croient devoir relancer périodiquement contre la psychanalyse (C.f. le livre noir de la psychanalyse, 2005).

Comment alors comparer psychanalyse et psychothérapie ? C’est-à-dire une approche de transformation psychique profonde et ouverte, à une technique – inspirée ou non de la psychanalyse – qui vise spécifiquement le soin et la suppression d’un tableau symptomatique, voire d’un syndrome oblitérant pour le patient, et cela au meilleur prix et dans le temps minimum possibles, conformément par ailleurs aux exigences productivistes de notre temps, soumis aux pressions de la mondialisation.

Il faut laisser de côté les tentatives, forcément naïves et grossières, de tronquer la psychanalyse et de la réduire à quelque définition opératoire obéissant au tout ou rien de critères thérapeutiques a priori, temporels ou spaciaux définis et subordonnés à des impératifs de rentabilité financière.  Définitions destinées à autoriser une arbitraire comparaison avec « d’autres » psychothérapies à finalité uniquement soignante. Telles sont par exemple les malheureuses perspectives dans lesquelles se sont enlisés les auteurs de l’ouvrage auquel je viens de faire référence, ou ceux du rapport prétendument rigoureux de l’INSERM dont il a été beaucoup question sur le parallèle critique entre les résultats de l’analyse et ceux des thérapies s’inspirant des « neurosciences » et du comportementalisme.

Le seul abord possible pour une comparaison honnête non réductrice, et tenant compte de la dimension thérapeutique qu’a bien – avec d’autres visées – la psychanalyse est de partir de la psychanalyse même et de chercher avant toute chose à discerner, en son sein en quelque sorte, ce que pour ma part j’appellerai la polarité psychothérapique soignante et la polarité transformante et (re)créatrice des approches du psychisme. Pour faire simple je dirai polarité psychothérapeutique d’une part, polarité proprement analytique d’autre part.

Certains, parmi lesquels récemment C . Janin, proposent aujourd’hui de prendre là en considération le nécessaire conflit organisateur de la bisexualité psychique. La dimension de féminité et la dimension de masculinité se doseraient et s’articuleraient différemment dans le soin et dans la psychanalyse, bien que l’une soit toujours indispensable, à quelque égard, à l’autre. Cela conduit à référer aux vues de Freud (1937) sur le « roc biologique de la féminité », de l’envie du pénis et de la castration dans les deux sexes.

L’orientation de ces vues est très profitable pour la solution des problèmes que nous nous posons. Elle contredit catégoriquement l’opposition radicale entre psychanalyse et psychothérapie. Toutefois la bipolarité que pour ma part je défends est d’un autre type que celle que pointent les analystes qui se contentent de se référer à la bi-sexualité psychique. On ne saurait se contenter entièrement d’un modèle qui renvoie lui-même à une opposition et à une complémentarité beaucoup plus profondes que Freud n’a pas manqué de repérer et de souligner avec insistance. La bipolarité que je prends en compte dépasse et englobe en fait cliniquement et théoriquement la problématique de la bisexualité.

Me paraissent essentiels à cet égard les travaux de Freud en 1923 et 1924 sur le conflit du narcissisme et de la libido objectale entre névroses à transfert et névroses « narcissiques » ou « psychoses ». Ils sont consacrés à l’opposition dans le travail de la psyché et dans les structures défensives qu’elle organise du narcissisme d’un côté et de la libido d’objet de l’autre : cela à travers la comparaison entre la métapsychologie des névroses dites par Freud « à transfert » et des névroses dites par lui « narcissiques », auxquelles s’ajoutent peut-être ici les assez mystérieuses névroses actuelles dont Freud n’a jamais abandonné la référence.  Freud met en scène le problème en présentant les rapports du narcissisme et des investissements névrotiques sous la forme d’un conflit, jamais complètement réglé entre les deux types d’investissement.

Selon le sentiment que me donne ma pratique, la prise en compte de ce conflit narcissisme/objectalité peut contribuer à mettre une intelligibilité supplémentaire dans l’opposition, probablement quelque part naïve que l’on attise aujourd’hui entre techniques psychanalytiques et techniques psychothérapiques. Le conflit narcissique/objectal tend à être traité selon moi par le travail de la réassurance narcissique, de l’étayage et de la restauration du conteneur identitaire du côté du pôle « psychothérapique ». Par contre, dans la polarité psychanalytique le travail ira dans le sens d’une réorganisation structurelle de la libido d’objet et de ses conflits internes propres, impliquant le passage d’une relation à dominante duelle à une relation pluri-objectale de type oedipien, assorti d’un usage plus ou moins appuyé de l’interprétation du transfert.

Je suggère que la psychanalyse a insuffisamment travaillé la profonde différence qu’il y a entre deux modes d’identifications, qu’on a pu appeler primaire et secondaire. Le premier mode englobe sur un fond empathique une conformisation en quelque sorte mimétique de l’individu identifiant au modèle d’identification. C’est une sorte de prolongement de ce qui peut, rétroactivement être vécu comme une parfaite co-aptation de l’enfant à la mère. Ce mode joue un rôle sûrement très important et général dans ce qu’on a souvent décrit comme le « transfert de base » ou encore l’« alliance » entre thérapeute et patient, rôle qui fonctionne sans doute comme un nécessaire conteneur (au sens de W.R. Bion) du développement de l’activité interprétante dans le cadre analytique. En dehors même de la psychanalyse beaucoup d’auteurs ont repéré l’existence des identifications, ici engagées, dites par certains précocissismes (R. Zazzo à partir de H.Wallon) ou miméoplastiques (H. Wallon, Paul Guillaume) fonctionnant pratiquement en miroir, à partir de certaines perceptions notamment visuelles, avec une action généralisatrice directe sur les commandes tonico-posturales du corps tout entier. On peut considérer les conceptions de Lacan sur le stade du Miroir, comme aussi bien celles de Winnicott sur le visage de la mère, miroir de l’enfant, voire même les vues des éthologistes tels que K. Lorenz sur l’Einprintung comme faisant écho à ces mêmes réalités cliniques, que dans un tout autre champ des auteurs américains comme J.Bleger ont attribué à ce qu’il nomme identifications adhésives ou glyschroïdes. Les toutes récentes découvertes concernant ce qu’on désigne sous le nom de neurones miroirs apportent aussi un appoint à une nette catégorisation sur de telles modalités « primaires » de la capacité identifiante. Peut-être enfin devrait-on aussi établir un lien entre ces modalités et certains des aspects des recherches de J. Piaget sur ce qu’il appelle la tendance assimilative et la tendance accommodative des schèmes sensori-moteurs…

Tout se passe comme si ces processus qu’on ne peut s’empêcher de qualifier de très primitifs, malgré le caractère équivoque de ce mot (le terme d’originaire conviendrait peut-être mieux), alimentaient ensuite un travail de projection et de réappropriation en quelque sorte directe des éléments du moi primaire, ainsi maintenus collés étroitement à l’objet avant de pouvoir accéder à une élaboration symbolique différenciant l’identification mimétique en fonction du repérage de certaines qualités perceptives et motrices (Reälitat prufung) de l’objet modèle en direction d’identifications plus complexes et structurées.

C’est le chemin de la construction des identifications secondaires qui obéissent à des lois spécifiques dont le modèle oedipien cherche à rendre compte. Les échanges entre les mouvements projectifs et les mouvements d’intériorisation entre le sujet et le thérapeute contribuent à constituer une trame mnésique qui permet l’élaboration de l’individuation et la réintériorisation chez le patient des productions fantasmatiques ou oniriques archaïques que la situation thérapeutique peut faire surgir chez lui. De là la prudence interprétative à laquelle le psychothérapeute est assujetti devant le risque d’une interprétation sauvage d’un matériel qui n’est pas encore prêt à trouver une expression représentative seconde et polysémique dans le champ du langage, et qui risque de se trouver indûment capté par un discours qui lui demeure en réalité étranger.

Dans ces conditions le passage au pôle analytique implique que l’élaboration représentative et langagière du patient soit suffisamment étayée sur les identifications primaires dont il vient d’être question et qu’un prudent travail thérapeutique antérieur aura pu consolider. C’est qu’en effet la caractéristique majeure des identifications secondaires en direction desquelles travaille le pôle analytique est d’articuler entre elles sur un mode métaphorique, susceptible, lui, d’être transposé dans le langage sans excès d’arbitraire, les traces des identifications primaires d’abord inorganisées et vouées à un travail d’appropriation et de désappropriation successives (d’ « identification » et de « désidentification »). De là encore le rôle capital de la lecture implicite ou explicite par l’analyste dans le transfert et dans le devenir de la névrose de transfert du matériel du patient, dès lors que se confirme et s’affirme le pôle psychanalytique. On reconnaîtra essentiellement ce pôle à la capacité du patient (mais aussi à celle de l’analyste) d’introduire dans le discours la référence au tiers absent et la prise en compte de l’inconnu dans l’aventure ouverte que constitue l’analyse. On conçoit que cette essentielle place du négatif (au sens où je l’entends et qui diffère un peu de celui que retient A. Green) soit à la fois le critère et le moyen de tout travail proprement psychanalytique, tout en demeurant étroitement conditionné par le maintien en arrière-fond des alliances de type primaire que l’analyste doit savoir sauvegarder et le cas échéant réparer à l’occasion des blessures du cadre. Mais on conçoit aussi que les limites d’un travail qui se veut à dominante psychothérapeutique doivent être soigneusement protégées de l’intrusion précoce d’une économie interprétative transférentielle, qui ne peut et ne doit y jouer qu’un rôle occasionnel auxiliaire pour explorer les dispositions du patient à supporter une autre relation que celle de soin, de renforcement ou d’étayage, reposant sur un modèle essentiellement duel, dont il a pu jusque-là bénéficier. Ici s’inscrit le débat relatif aux qualifications professionnelles et aux attitudes spécifiques qui y seraient attachées entre le souci du « guérir » à court ou moyen terme et du désir d’aider le patient à « changer la vie ».

*

Au total si l’on conçoit comme des polarités à la fois opposées et complémentaires sur un même axe, le narcissisme d’une part, les investissements névrotiques et leur capacité d’engendrer le transfert d’autre part, il devient possible de se représenter le réglage de la part concédée à chacune des deux polarités comme l’organisateur essentiel de la différence et de la spécification que l’on réclame en vue d’une comparaison de la psychothérapie et de la psychanalyse. Je propose d’opposer les deux pôles en terme de l’importance qu’y prend et qu’y impose le mode d’identification qui sera privilégié par le praticien, si du moins il dispose personnellement de la formation adéquate au maniement du balancier entre les deux pôles.

Les paragraphes suivants tendent à préciser certaines des contraintes auxquelles fait référence le modèle bipolaire que je viens de présenter sommairement, et qui implique un rapport souvent subtile entre démarche « psychanalytique » et démarche psychothérapique.

1/ La via di reservare

Dans un travail antérieur (1987) j’ai attiré l’attention sur le rôle dans le travail analytique d’une 3ème voie, à ajouter aux deux voies dont Freud emprunte le nom à l’art de la sculpture. Il distingue en effet avec le sculpteur

la « via di porre » consistant en certains apports introduits dans le discours du patient par l’analyste ;

b la « via di levare », consistant dans la suppression, par l’interprétation, de certains éléments symptomatiques et parasites encombrant le discours du patient.

J’ajoute à ces deux voies une autre démarche qui me parait nécessaire au travail de sens et que je nomme « via di reservare ». Je privilégie la fonction de mise en suspension, en réserve, en question en somme, de certains éléments dissonants par rapport à l’ensemble des autres. C’est le pointage de l’écart entre la tranquille énonciation de ces autres éléments et la bizarrerie obscure de tel ou tel autre qui met en travail l’appareil psychique de l’analysant (après celui de l’analyste) à la recherche d’une cohérence possible entre le clair et l’obscur.

Je soutiens que cette 3ème voie constitue l’instrument méthodologique spécifique du travail proprement psychanalytique.

Là où apparaît cette mise en réserve interrogeante, qui pointe une absence locale de sens, dénonçant un déni possible qui masquerait un terme négligé dans les échanges jusque-là sans heurt entre les deux partenaires, émerge alors ce qu’on pourrait considérer comme le refus ou la négation d’une dénégation (« sur ce point nous ne pouvons pas maintenir la négation de notre différence »). C’est ce que j’ai pu proposer ailleurs de qualifier d’« opérateur négatif » du discours analytique. A l’occasion de la rupture localisée de la relation tranquille avec le double, pointe soudain la place d’un tiers ou d’un organisateur manquant. C’est l’émergence de cette opération de réservation dans l’accord de base du patient et du thérapeute ainsi que son maniement approprié dans le travail de la psyché qui marquent le passage de la psychothérapie à la psychanalyse, impliquant au demeurant un dispositif espace et temps adapté à un usage contrôlé et tempéré de cette petite rupture traumatique à minima du discours du patient par les mises en doute de l’analyste. En effet, la pointe traumatique de la rupture d’accord dans le discours à deux des partenaires doit pouvoir être suffisamment contenue et protégée par la stabilité du reste du champ psychique commun ainsi que du dispositif, ou du cadre temporel et spatial du travail.

On peut considérer  que l’environnement conteneur nécessaire au travail de l’opérateur négatif s’appuie principalement dans ces conditions sur une identification de type primaire, ou narcissique du patient avec le thérapeute, identification entretenue autant qu’il est nécessaire par ce dernier et incluant le cadre silencieux de la thérapie. Le surgissement du pointage d’un déséquilibre local ouvre le chemin à la recherche intrapsychique puis à l’intériorisation d’un tiers préludant à des identifications secondaires médiatisée, de type triangulaire et oedipien. Celles-ci donnent sens à quelque degré à des contenus inconscients jusqu’ici projetés par le patient dans le cadre thérapeutique et sur l’accord narcissique avec le thérapeute.

2/ Le destin du transfert aux 2 pôles

Toute situation aménagée suffisamment constante induit une répétition à caractère transférentiel quel que soit le pôle psychothérapique ou analytique ensuite privilégié, dès le début ou en cours de processus. Cependant, le transfert se donne généralement à l’origine sous la forme d’un « transfert narcissique », qui constitue le thérapeute en une sorte de double plus ou moins indéterminé et assexué du patient, comme suggéré au paragraphe précédent. Ce double sert, je le rappelle bien en effet, en quelque sorte de conteneur aux échanges sensori-perceptifs et verbaux des deux partenaires. Il est soumis pourtant aux aléas inévitables de variation que la constance de la relation peut permettre d’amortir pour que l’échange confidentiel et fiable puisse continuer jusqu’au point de consolidation identitaire ou de passage pour qu’une approche plus hardie (analytique) ait lieu.

a- au pôle psychothérapique

Dans la polarité psychothérapique c’est sur ce transfert en identification primaire spéculaire que le travail de soin ou de restauration narcissique s’opère sans que le thérapeute ait nécessité de mettre en jeu et d’analyser le sens profond des répétitions inconscientes projetées dans sa direction et peu à peu canalisées par la suite des séances.

Dans cette perspective les interventions du thérapeute s’inscrivent avant tout dans une relation plastique de modelage par la plainte et les requêtes du patient. Certes, un cadre sensiblement constant est nécessaire mais l’attitude psychique, voire même physique du thérapeute marquera essentiellement une disposition à opérer comme un « médium malléable » au sens où M. Milner puis R. Roussillon l’ont entendu.

b- au pôle psychanalytique

La mise en question des répétitions transférentielles interrogeant sur la place méconnue de certains éléments, objets d’abord d’une sorte de déni en commun, mais marqués d’étrangeté constituent un passage fugitif ou suivi à la polarité proprement psychanalytique. Ici c’est l’interprétation du transfert qui va devenir plus ou moins centrale tandis que le travail dans le transfert sur un fond non interprété occupe une place secondaire d’étayage du travail interprétatif, place qui on l’a déjà indiqué, demeurera plus ou moins discrètement nécessaire et qu’il faudra ajuster selon le décours du travail et le jeu des remontées pulsionnelles et des résistances qui s’y manifesteront.

3/ La fonction du langage

C’est le langage qui de façon essentielle est le véhicule et le lieu d’expression de l’interprétation proprement dite (à ne pas confondre avec d’autres types d’interventions, contenantes, rassurantes ou encourageantes qu’elles soient langagières ou simplement comportementales). Celle-ci consiste à introduire une relation métaphorique impliquant la reconnaissance de l’absence de l’objet lui-même évoqué par le symbole dans la relation ainsi verbalisée. Le langage dispose du moyen, par ses symboles de faire communiquer plusieurs étages de traces mnésiques et perceptives, en les substituant plus ou moins, métonymiquement, les unes aux autres, au prix d’un écart plus ou moins grand entre les affects et les représentations se rapportant au signifié perdu. En ce sens on notera que le langage repose sur l’acceptation plus ou moins consentie du deuil du signifié dans le signifiant. L’usage qui est fait du langage peut cependant amortir jusqu’à la banalisation en commun, une sorte de langue de bois, évitant ainsi la violence potentielle de l’absence d’une partie toujours manquante du signifié perdu dans le signifiant appelant une incessante réfection du discours.

Dans la polarité psychothérapique le langage, s’il y est recouru par le thérapeute, est maintenu très près du banal. S’il est utilisé plus ou moins systématiquement pour travailler l’écart entre la pensée latente se rapportant à l’objet perdu signifié et le symbole utilisé, alors le processus s’oriente davantage ou plus ou moins constamment vers le pôle psychanalytique, appelant les sauvegardes de cadre et les prudences interprétatives convenables pour que le patient supporte une élaboration de ses représentations inconscientes sans en être trop troublé. Le partage par le patient et le thérapeute d’une langue commune (C.f. Lacan « La Langue ») rend possible des variations sur les nuances de l’affect de chacun attaché à la commune forme des mots. Sous la structure apparemment abstraite de ceci, le corps est constamment présent, chargé des traces innommées des expériences antérieures de chacun. C’est du retour de ces traces vers des actes de parole des partenaires que s’opèrent en bonne partie les réajustements dans l’analyse des refoulements inconscients et de la pensée consciente à la faveur du jeu du travail préconscient.

Les trois remarques ci-dessus en appelleraient d’autres, en particulier sur la part du contre-transfert dans la régulation du processus de terminaison plus ou moins rapide, selon les objectifs utilisés par les deux partenaires, de l’ensemble de la démarche choisie. Plus courte et plus réparatrice que remaniante elle pourra s’appeler socialement psychothérapie, moyennant un contrôle approprié par le thérapeute du glissement ou dérive possible dans la direction interprétative métaphorique de type analytique. Plus longue, plus aventureuse et ouverte à des imprévus, cadrée en ce sens et pour cette fin elle pourra s’appeler psychanalyse ou psychothérapie psychanalytique.

Dans les deux cas et aux deux pôles, l’intelligibilité de la démarche exige alors que les principes de leur relation et de leur complémentarité, parfois mouvantes soit aussi clairement que possible comprise par les thérapeutes. Cela pour éviter que de dangereuses confusions, soutenues par de maladroites aspirations professionnelles narcissiques, ne viennent mélanger inopportunément les façons de faire, qui ne sont en elles-mêmes nullement concurrentes. La formation des praticiens peut, à cet égard, poser d’importants problèmes, tant les rivalités naïves entre les approches possibles servent parfois d’instrument à des compétitions personnelles ou groupales sans objet. Les inconvénients relatifs à ce problème ne peuvent être correctement traités que par le moyen d’une information suffisamment approfondie sur la métapsychologie du travail psychique.

 

Bernard Chervet

Place et valeur de la régression dans les traitements analytiques[1]

Contrainte, régression et manque

Les protocoles et méthodes de soins que nous produisons et proposons à nos patients sont bâtis à la lumière de notre appréhension plus ou moins intuitive des achoppements et des faillites de leurs procès psychiques. Plus ces défaillances sont importantes plus les solutions envisagées sont censées apporter une complémentarité apte à contrer les nécessités internes envers lesquelles les patients sont en désarroi. Nos méthodes répondent donc à ce qui, en eux, estdépourvu, et sont, de ce point de vue, des émanations d’un contre-transfert maternel secourable eu égard aux manques processuels. Ainsi nos techniques de soins sont-elles totalement déterminées par ces manques ainsi que par notre propre rapport au manque ; ce qui explique qu’une autre source de nos techniques est le contre-transfert par ressemblance, généralement imbriquée à la précédente, celle liée au contre-transfert par complémentarité. L’identification hystérique se combine alors à l’identification processuelle. Mais nous espérons aussi, ou du moins devraient-ils en être ainsi, qu’en s’offrant comme étayage, nos méthodes et par elles nos propres procès mentaux permettront l’abandon des défenses plus ou moins drastiques, des recours anti-détresse que ces faillites processuelles ont contraint les patients à confectionner.

La psychanalyse participe de cette même logique. Elle est née tout particulièrement des défauts du procès d’endeuillement propre aux hystériques, et aux névrosés en général. Mais elle est née aussi des avatars d’un autre procès, régressif eu égard à celui engagé dans le travail de symptôme, le procès du travail de rêve. La construction du procès d’endeuillement exige en effet le détour par un autre procès plus régressif, celui de déformation propre au travail de rêve. Une règle technique se dessine là : l’efficience d’un procès participant à la progrédience ne peut être achevée qu’après un temps de travail préliminaire portant sur un autre procès, régressif, impliqué sur la voie régrédiente. Cette règle suit la logique en deux temps du fonctionnement psychique, celle dite de l’après-coup.

En fait ce sont l’oniromancie et les clefs des songes qui sont les héritières directes des avatars du travail de rêve. Ces techniques refoulantes se doivent de fournir un mode d’interprétation qui vient renforcer le travail de rêve défaillant, ce travail de déformation et de dissimulation, en apportant justement un surcroît de refoulement. La psychanalyse a repris à son compte cet héritage en introduisant dans la cité moderne un nouvel espace d’accueil et d’oubli des rêves et aussi un nouvel apport d’interprétations. Toutefois l’interprétation psychanalytique n’est pas seulement refoulante comme l’est l’interprétation traditionnelle recourant aux symboles ; elle se veut d’abord régrédiente, c’est-à-dire occupée à élaborer langagièrement des souhaits et pensées régressives, ceci afin de libérer les procès du penser diurne des attractions et captations dont il est l’objet de la part des motions pulsionnelles inconscientes. Ce détour est censé lui-même favoriser la réinstauration de l’endeuillement manquant, car écarté.

Nous notons déjà là que toute régression conjugue une attraction régrédiente et une levée partielle de l’exigence progrédiente ; toute production régressive est la résultante de ces deux aspects, et est donc un compromis porteur de ces deux enjeux qui ne sont autres que ceux de la dynamique oedipienne pensée en termes processuels, un meurtre conjugué à une sexualisation. La phobie de la régression, voire les attaques dont elle est fréquemment l’objet via la dévalorisation de la méthode psychanalytique, trouve là son origine, dans ce côtoiement régression-castration[2].

Les avatars régressifs du fonctionnement mental ont donc des effets sur l’organisation même de la cité qui se trouve alors contrainte à se doter de lieux d’accueil et d’interprétation, de lieux de soins s’opposant aux attractions régressives et palliant du dehors aux exigences internes manquantes. La contrainte à construire de tels lieux de soins prolonge, reprend sous une forme inversée, les contraintes actives au sein du travail de rêve, du travail de symptôme, du travail de toute psychopathologie. Ces contraintes sont des réponses à des nécessités pulsionnelles extinctives qui n’ont pu être travaillées,traitées par les divers modes d’activités psychiques, celles régressives en particuliers, manque qui a obligé les patients à recourir, face à l’intensité de leurdétresse, à des défenses plus ou moins mobilisables, plus ou moins chroniques. Nos outils de soins ont donc un rapport d’homologie inversée avec les procès psychiques manquant chez nos patients. Ils agissent un renfort, voire un apport du dehors.

De là peut naître un degré d’adéquation secourable et, dans le meilleur des cas aussi un degré de dissymétrie tensionnelle favorable à une élaboration des procès restés jusque-là en souffrance ; comme on le dit pour une lettre qui n’est pas retirée, avec le risque que le retrait soit forclos au-delà d’un certain délai.

Ce préambule a certes une valeur générale. Il nous confronte toutefois à un conflit fondamental, irréductible, propre à toute initiative et toute initiation de nouveaux protocoles de soins. Il nous rappelle que notre attention envers les manifestations tangibles de nos patients se complète toujours d’une perception implicite envers ce qui manque à leur fonctionnement mental ; et que c’est ce manque processuel qui est le plus contraignant et qui détermine le plus nos réponses, beaucoup plus que l’excès d’excitation, qui n’en est qu’une conséquence possible, tout comme, à l’opposé, l’inertie et les dépression et déprivation libidinales.

Cet abord nous permet de souligner certains caractères propres à toute démarche thérapeutique. Elle est mue par une aspiration régressive s’imposant à nous. Elle est donc définissable comme une démarche régrédiente qui doit se tourner vers les activités psychiques régressives sous jacentes à nos paroles et nos actions, activités de pensées dont nombre d’actes et de fonctionnements mentaux sont malheureusement privés et orphelins. Cette contrainteinfléchit notre intérêt et notre attention, elle dessine une méthode spécifique à nos métiers, méthode caractérisée par les termes d’écoute régrédiente et detravail régrédient. Une méthode incluant donc la passivité ; une méthode à suivre. Est reconnaissable là la classique attention en égal suspens de la psychanalyse. Que l’on ne s’y trompe toutefois pas, il s’agit d’une méthode thérapeutique faisant du travail sur le régressif un détour, sa visée finale étant de permettre aux patients de vivre avec le monde, de pouvoir profiter des infinies nuances de la gamme de tous les plaisirs et déplaisirs ; un détour visant in fine l’objectalité.

Ces propos sur la méthode psychanalytique appellent certes un point de vue comparatif avec les autres méthodes de soins psychiques, qualifiées elles aussi de psychothérapiques, mais non psychanalytiques. En découle aussi la possibilité de repérer quelques points de contact entre la psychiatrie et la psychanalyse par le fait que l’existence de ces deux disciplines est déterminée de façon similaire par les avatars et les achoppements du fonctionnement mental, qu’elles sont censées y répondre et qu’elles en ont la charge du point de vue thérapeutique.

Pluralité et diversité : l’hétérogène et l’incompatible

Si le fait que les psychiatres et les psychanalystes puissent souhaiter se rencontrer peut paraître aller de soi eu égard à leur objet commun, la vie mentale de leurs patients, l’histoire des fluctuations de ces contacts montre que l’apparente évidence, censée promouvoir des moments féconds, est marquée de dialogues de sourds pouvant atteindre de puissantes querelles qui ne sont pas sans nous étonner. Accordement, complémentarité et convergence sont loin d’organiser les rapports entre ces deux disciplines.

Les aspects de marketing et de mode, dont la définition même est de se démoder (Jean Cocteau), ne sont certes pas à négliger, mais apparaissent, sinon secondaires, insuffisants à produire seuls les puissants facteurs affectifs impliqués dans ces discordes.

La différence entre le travail du psychiatre et celui du psychanalyste est certainement liée au fait que la psychiatrie a l’avantage et l’inconvénient de ne pas s’être pourvu de conception unique de la vie mentale, à la différence des psychanalystes qui, du fait de leur référence fondamentale à l’œuvre freudienne, pourrait au premier abord apparaître mieux nantis en la matière. La différence traduite en terme de nanti et de dépourvu laisse deviner là un des motifs les plus aptes à fomenter lesdites querelles.

Mais il nous faut encore ajouter que nous avons un autre point en commun lié à notre objet partagé ; celui d’être justement soumis quotidiennement audépourvu de nos patients, et que ce contact avec le traumatique exige beaucoup de nous, qu’il sollicite certes nos empressements à la réparation, nos esthétisations de la folie, mais aussi nos propensions à fuir nos patients. Ce contact avec le dépourvu a aussi donné lieu à de nombreuses théories étiologiques infantiles, telles celle de la dégénérescence, de la séduction, de l’anti-psychiatrie, du déficit, de la substitution biologique. Cette nécessité anti-traumatique de théoriser une causalité s’accompagne d’un appel à des registres de fonctionnement régressifs, tel celui envisagé ci-dessus, celui de la polémique et de la diatribe consistant à élire quelque ennemi, toujours déclaré plus noir que le précédent.

En effet, la vie mentale est ainsi faite qu’elle ne peut ressentir ou percevoir un manque sans se donner quelque théorie, généralement infantile, théorie causale soutenant plus ou moins implicitement, l’existence d’un monde exempt de toute réalité traumatique. Métapsychologiquement cette théorisation traduit le travail psychique rendu nécessaire par cette réalité de la castration. Elle réalise en même temps un désir de réussir un déni de ladite réalité. Sur le plan épistémologique, elle produit des théories d’attente. La nature a horreur du vide dit-on, la nature humaine certainement. Le comblement de ce vide, si l’on envisage que ce terme désigne le manque à élaborer un objet perdu, donc une place laissée vide alors qu’elle devrait être occupée par quelque représentation douloureuse, n’épuise toutefois pas la question d’une réalité d’un manque en soi, qu’il soit désigné du terme de néant, d’irreprésentable, de non-chose etc. En psychanalyse, nous disposons du terme de castration, terme qui a l’humour et le paradoxe, aux fins d’atténuation, de dire une condensation. Il renvoie à une théorie causale inconsciente, la castration par le père, théorie exigée par le fait que la castration n’est pas représentable en elle-même ; donc une théorie contre un manque de représentation ; il renvoie encore à un affect, celui de l’effroi ; à une réalité corporelle, l’absence de pénis sur le bas-ventre féminin ; à un ressenti d’angoisse se reconnaissant dans l’entendu de certains messages et dans le vu de certaines perceptions externes ; et in fine à un fonctionnement mental organisé en deux temps, le procès de l’après-coup faisant que la pensée est bivalente, bidirectionnelle selon les voies régrédiente et progrédiente.

Ainsi la psychiatrie se trouve-t-elle en fait plutôt située à un carrefour de théories qu’à une absence de théories. Nous pourrions même considérer que le principe de la psychiatrie consiste à réaliser un exercice délicat, d’équilibriste, celui de se maintenir en suspens d’adoption d’une théorie concernant le fonctionnement mental des patients, position de laquelle aura pourtant à être déduit des techniques de soins. Ce carrefour est donc un carrefour de choix et de heurts. Et comme tout carrefour d’indécidabilité, il peut être investi subrepticement par toutes sortes de théories plus ou moins conscientes, de théories infantiles et de confort.

Les choses se complexifient encore si l’on envisage par ailleurs qu’une multiplicité de points de vue psychanalytiques s’est déployée durant le XXe siècle. Certes les conceptions freudiennes ont-elles été ainsi enrichies, mais les travaux se sont distribués selon deux pôles ; entre un approfondissement de certains aspects de la théorie de Freud, pouvant être intégrés à sa conception générale, considérée dès lors avoir un point de vue plus large et plus fondamental que tous les apports postérieurs, et un autre pôle assurant au contraire que Freud est dépassé, que son œuvre est à ranger dans le domaine de l’histoire des sciences, voire au musée des idées étranges et des idées bizarres. Les épigones d’un tel point de vue se ressentent heureusement libérés de la tutelle freudienne et autorisés à produire des théorisations, régressives dans la mesure où ils omettent de les confronter sérieusement à la conception et à l’exigence de la métapsychologie freudienne. Toutefois toutes ces théories dissidentes rendent compte d’une part de vérité du psychisme, part qu’il convient de ne pas négliger, et donc d’examiner. Psychanalytiquement, il n’y a pas d’opinions, il y a des psychés qui soutiennent leur réalité du discours qu’elles énoncent.

Une fois cette qualité plurielle de la psychiatrie posée, et une fois faite la remarque portant sur la pluralité des théories au sein même de la psychanalyse, il nous faut reconnaître un autre degré de similitude entre nos deux professions, au-delà même de leur objet commun, eu égard à ce débat entre unicité et pluralité.

Le débat se présente donc entre notre souhait d’avoir une référence uniciste et la réalité de la psyché agencé selon la diversité. Cette diversité relève idéalement de l’hétérogénéité des divers processus psychiques ainsi que des oscillations topiques habituelles progrédience-régrédience, telles la nuit-le jour, le labeur-l’érotisme, la solitude-le grégaire etc. Mais il existe une autre diversité de fonctionnement qui se superpose à la première et qui est faite de fonctionnements incompatibles les uns avec les autres. Cette question de l’incompatibilité est la véritable opposition à l’hétérogénéité des divers processus occupant la vie psychique ordinaire. Peuvent coexister à l’intérieur de la vie mentale ces deux diversités, par hétérogénéité et par incompatibilité ; diversités qui de plus ne sont pas plurielles par successivité mais par concomitance et qui soulèvent de redoutables difficultés théoriques et techniques puisqu’elles vont induire des réponses thérapeutiques tout aussi incompatibles les unes avec les autres que ces fonctionnements eux-mêmes[3].

On ne s’adresse en effet pas au moi du patient de la même façon qu’à ses revendications pulsionnelles, qu’à ses systèmes de valeur, et plus encore qu’à ses tendances négativantes les plus térébrantes. Mais surtout on ne s’adresse pas de la même façon à un déni chronique de réalité qu’à une achoppement quant à pouvoir intégrer ladite réalité.

L’exemple le plus marquant dans l’histoire de la psychiatrie a été l’introduction des médicaments qui si, au premier abord, semblent s’opposer radicalement à l’instauration de procès psychiques riches pour la vie mentale, n’en ont pas moins permis, selon l’usage qui en est fait, de rendre possible l’accès à la vie mentale de certains patients et de leur permettre d’instaurer, d’améliorer des procès mentaux en lieu et place, plus ou moins partiellement bien sûr, plus ou moins définitivement certes, des médicaments. Il convient donc de bien avoir à l’esprit que les aspects lénifiants, calmants, ou stimulants recherchés par les médicaments sont bel et bien des réponses aux avatars de certains procès psychiques, mais aussi qu’ils sont une fin en soi pour certaines modalités de fonctionnement psychique construites à partir de ces avatars et qui les réclament. L’usage de la chimie n’est plus alors une voie ouverte vers l’instauration des procès en souffrance. Certaines méthodes thérapeutiques s’avèrent en effet complices d’une éradication des processus de pensée ; elles tirent l’humain à sa simplification.

Vous savez mieux que moi les incompatibilités qui sont actuellement soutenues, au nom de l’efficacité, par les autorités de santé censées promouvoir des méthodes thérapeutiques. Certaines recommandations ne s’encombrent pas de la moindre intelligibilité de la morbidité, de la moindre significativité du visible comme aboutissement d’une complexe processualité qui n’a rien à envier ni à la physiologie, ni à la biologie. Il ne s’agit plus que d’assurer l’invisibilité.

Ces propos nous permettent d’insister sur un point essentiel : nous ne pouvons faire notre travail, aborder la vie mentale d’un autre, sans avoir en nous-mêmes quelque théorie plus ou moins officielle du fonctionnement mental idéal, mais surtout des théories implicites, régressives et inconscientes, que nous agissons à notre insu et qui donnent aux psychiatres et aux psychanalystes leurs profils, et plus encore que leur style, leur idéologie.

Ce référentiel, ce fonctionnement mental idéal, va soutenir une conception de la fonctionnalité de l’appareil psychique, soutenir en fait une téléologie, une finalité et une visée de la matière psychique. Cette référence va donc aussi dessiner une dynamique ayant pour but de réaliser cette téléologie, et aussi une topologie, un agencement d’instances rendu indispensable par les nécessités sous-jacentes mettant en danger à tout moment ce but même de la vie mentale.

La psychanalyse s’est dotée d’une formule et d’un outil exprimant et imposant une telle téléologie, sa règle fondamentale qui soutient la visée du devenir conscient, c’est-à-dire la liaison entre tout matériau régressif et la conscience. La psychiatrie a aussi ses visées, probablement plusieurs, tels que le soulagement, l’accueil, le soin, la sauvegarde, mais aussi parfois l’ordre public, en fait souvent la barrière à la dégradation négativante et à la désinsertion ; plus fondamentalement heureusement l’humanisme.

Régression, régrédience, régressivité

Une fois replacée dans ce contexte général, nous pouvons aborder plus strictement cette particularité du fonctionnement psychique dénommée régression, ainsi que les notions qui l’accompagne, celles de régrédience et de régressivité, sans risquer de les cliver artificiellement du reste du fonctionnement.

Donc, la régression ; sa valeur dans le fonctionnement mental et par voie de conséquence la place que nous devons lui accorder au sein des traitements psychiques, en particulier bien sûr dans les tableaux où justement elle semble être contournée, suite à quelques difficultés, au profit de la seule voie progrédiente, ou au profit d’une compulsion de répétition inscrite au sein de tableaux dits régressifs, de tableaux signalant non pas un retour en arrière, mais un arrêt dans le développement psychique, donc une distorsion de celui-ci.

Je vais tout d’abord préciser quelques aspects définissant la régression, ceci en m’étayant sur l’histoire de ce concept. Celui-ci en effet unit et sépare dès le début la psychiatrie, particulièrement la psychiatrie française et la psychanalyse. Nous verrons aussi que l’évolution du concept a aussi déterminé par voie de conséquence celle des méthodes de soin.

De la notion au concept

La notion de régression est née de l’observation d’une tendance spontanée des patientes hystériques à se remémorer et à répéter des évènements anciens, sous hypnose et hors hypnose. Ces patientes étaient l’objet de la préoccupation des psychiatres de la fin du XIXe siècle en ce qu’elles venaient contredire leurs tentatives de différencier la psychiatrie et la neurologie. C’est en présentant des tableaux cliniques semblables à ceux neurologiques et en introduisant un degré de réversibilité là où justement ces derniers semblaient en être déprivés que l’hystérie venait contredire la différenciation recherchée. La plasticité des conversions et leur capacité à s’emparer par identification des formes alentours n’étaient pas alors reconnues, ni la contagion sur les médecins et l’exploitation qui les amenaient à présenter répétitivement en spectacle ces patientes, réalisant ainsi une scène, équivalente au rêve typique de nudité honteuse, où l’une jouit en exhibant son dépourvu, entourée qu’elle est de Messieurs endimanchés, indifférents et nantis.

Ainsi la régression a-t-elle été repérée à partir du moment où a pu être envisagé un mécanisme spécifiquement hystérique. La régression a été décrite par Breuer et Freud en 1893-1895, comme le mécanisme pathognomonique de l’hystérie. Celles-ci, l’hystérie et la régression, étaient appréhendées alors par le biais d’une conception générale physiologique, celle de la dégénérescence. Un pas de plus fut franchi quand l’origine du trouble hystérique fut réinterrogée, la conception physiologique étant battue en brèche en grande partie du fait de la réversibilité, mais aussi du fait que ces patientes avaient une tendance spontanée à dire et redire, à réactualiser en parole, et non pas seulement en crises de conversion, des évènements du passé qu ’elles mettaient en lien avec leurs symptômes, propos donc spontanés s’accompagnant d’une conséquence tout aussi spontanée et remarquables, bien qu’éphémère et hautement réversible, la disparition momentanée desdits symptômes.

Cet attrait pour l’origine, pour la cause, donc aussi pour la fin, la finalité et le pourquoi, se trouve particulièrement impliqué dans la naissance de la psychanalyse. L’une des principales différences existant entre les démarches de Breuer et de Freud, perceptible dès les Etudes sur l’hystérie, puis rappelée par Freud lui-même dans tous ses textes dits d’histoire de la psychanalyse, est cette préoccupation pour l’origine des symptômes, pour l’étiologie. De façon plus spécifique encore, c’est la place accordée par Freud dans cette étiologie, à la sexualité puis à la sexualité infantile, donc à un déterminant régressif, qui a abouti à la consommation de la rupture entre les deux chercheurs et amis. La voie de la régression, en fait son refus ou l’arrêt de celle-ci par un accrochage à quelque fonds sécurisant car tangible (la sensorialité perceptive originaire puis le narcissisme primaire absolu pour Freud, les archétypes de Jung, les Signifiants de Lacan, les pictogrammes de Piera Aulagnier, le conflit intra-narcissique de Mélanie Klein, le féminin pure de Winnicott, l’objet primaire de Balint, la relation d’objet de Fairbairn, la rêverie maternelle détoxicante de Bion, etc.), n’a cessé depuis d’alimenter les querelles, les ruptures et les scissions.

Dès le début, Breuer, dans sa démarche, ferme cette investigation et sa théorisation en fabriquant un postulat, en fait en érigeant un élément clinique au statut de postulat explicatif, l’état second, l’état « hypnoïde ». Pour lui cet état est la condition nécessaire pour que certains événements et souvenirs s’avèrent traumatiques, au sens du choc traumatique de Charcot, et donnent lieu à une réaction sous la forme d’un prolongement morbide, d’un symptôme hystérique. Cette conception de Breuer repose sur une totémisation d’une représentation issue d’une perception empirique. Par sa théorie des états hypnoïdes il semble se différencier de la théorie ambiante du XIXe siècle, celle partagée par la psychiatrie française, et donc par Charcot lui-même, la théorie de la dégénérescence, responsable des dégradations, rétrécissements et dissociations des capacités mentales envisagées à la source de la morbidité ; mais en fait sa conception des états hypnoïdes reste implicitement physiologique, biologique. Breuer renonce à la dégénérescence irréversible, mais ne cherche toutefois pas à expliquer l’origine de ces états hypnoïdes. Il évite ainsi de les placer sous la houlette de quelque théorie connue. Il laisse cette question en suspens, mais surtout refuse de s’en préoccuper. Une théorie « privée », implicite, se laisse deviner sous un tel refus devenu postulat. Notons toutefois que ce n’est pas seulement les contenus des découvertes de Freud qui éloignèrent et effrayèrent Breuer, c’est le fait qu’en n’y succombant pas, Freud transmettait une exigence d’élaboration et de travail psychique, de renoncement et de désenchantement envers lesquels la psyché ne fait que renâcler. Tous les éléments élaborés par Freud, du fait même de leur élaboration, contiennent un message, un impératif d’endeuillement.

La totémisation était aussi en jeu dans la production même de la théorie de la dégénérescence. Mais dans celle-ci l’opération de totémisation est précédée d’un procès particulier, d’extension par déplacement d’une observation réalisée auprès de patients atteints de tableaux neurologiques et non pas hystériques. Cette étiologie se prolongea jusque dans les travaux de Janet qui, lui également, plaçait l’ensemble de la pathologie hystérique dans un tel contexte originel, de dissociation des fonctions psychiques. Notons encore que cette extension étiologique était aussi à l’œuvre au sein de la neurologie elle-même puisqu’il s’agissait de prêter à tous les syndromes la même origine que celle des tableaux syphilitiques. Cette extension contenait donc déjà une accusation de la sexualité, considérée responsable de tous les maux.

Ces façons d’ériger un élément d’un tableau clinique au statut de cause, ou de refuser de proposer de nouvelles conceptions tenant compte des nouveaux faits d’observation, découlent d’un besoin de poser un verrou envers cet attrait émanant de ladite quête des origines, en fait de cet attrait exercée et mue par la régressivité particulièrement active dans cette quête, du fait qu’elle s’ouvre aussi sur la traditionnelle rencontre du Diable.

Probablement qu’un des premiers mouvements d’indépendance de Freud envers les conceptions de son époque, concerne cette théorie clôturant toute question avant même que celle-ci ne soit officiellement posée. « It begs the question » put écrire Freud en 1914 quand il évoqua ces théories qui posent une telle réponse a priori, un tel postulat originaire. Certes, les apports de Charcot, la possibilité de faire apparaître et disparaître la symptomatologie hystérique sous hypnose, ainsi que le fait de ne pas restreindre l’existence de l’hystérie aux seul genre féminin, puis ceux de Breuer qui observa la possible disparition des symptômes par le recours à la verbalisation des hallucinations et souvenirs apparaissant sous hypnose, enfin ceux de Bernheim à Nancy qui obtint le récit des souvenirs par simple pression suggestive hors hypnose, étaient déjà toutes en décalage avec la fermeture radicale que proposait l’idéologie ambiante de la dégénérescence. La réversibilité vint pourfendre le consensus et révéler la croyance partagée dont cette théorie était investie.

Freud réalise un pas de plus quand il envisage que les états seconds sont des résultats symptomatiques plutôt que la condition de l’apparition du symptôme. Il défait alors la fausse liaison refoulante présente dans la théorisation de Breuer, fausse liaison construite sur une inversion de la cause et de l’effet.

Comme tout novateur, son premier geste est iconoclaste envers la théorie ambiante et consensuelle. Il rouvre le verrou posé sur la pensée par la croyance collective en la dégénérescence héréditaire et congénitale. Cette théorie avait en fait en arrière-fond, des pensées concernant la vie sexuelle, pensées trouvant en la syphilis leur justification objective et leur rationalisation. La syphilis sert alors à dissimuler le complexe de castration des hommes envers le désir féminin ; confère l’image d’Épinal dissimulant sous le masque de la beauté féminine les traits d’une séductrice cherchant à attirer les hommes dans le vice de la sexualité dans le but de leur être fatal ; une féminité agent du Diable et de la Mort. Beauté et perdition viennent masquer la phobie du désir féminin, les désirs inconscients que recèle cette phobie, le manque à construire un tel désir.

La dégénérescence, telle que utilisée au XIXe siècle par la psychiatrie officielle, a donc valeur de théorie sexuelle infantile, individuelle et transgénérationnelle, et de théorie anti-féminité, de réaction virile. Elle porte sur le complexe de castration et la culpabilité qui en est le ressort bien que présentée comme sa conséquence. Cause et conséquence tendent à nouveau à s’inverser. De plus cette culpabilité peut être empruntée, héritée, exhumée ; à l’image de celle que l’on retrouve dans la parabole biblique des fils ayant les gencives agacées du fait que leurs pères avaient pu consommer les raisins trop verts. La faute est sexuelle, ceux qui la commettent sont des dégénérés ; la damnation pèse sur les générations à venir.

Cette réouverture de Freud s’accompagne évidemment d’une nouvelle conception de sa part, d’abord implicite puis de plus en plus manifeste, des origines et de l’étiologie.

Si l’indécidabilité du commencement, celle dans laquelle Breuer a tenté de se maintenir, peut être envisagée comme un principe fondamental assurant la poursuite de tout processus de théorisation, elle ne peut empêcher la psyché de se fournir des interprétations, d’établir des liaisons et relations entre les perceptions, les sensations, les affects et les représentations. Il existe en effet une nécessité intrapsychique, une contrainte à produire de telles liaisons de toutes sortes, la plupart s’avérant après coup des « fausses liaisons » et des théories d’attente. La construction de ces fausses théories et théories d’attente, tout comme les théories sexuelles infantiles, assurent une fonction psychique, celle de contre-investir l’attraction régressive, tendant à la désorganisation quant elle n’est pas mentalisée.

Et si le principe d’indécidabilité est une exigence favorable à la révision et au dénouement des théories de l’origine, nécessaires tant que celles-ci n’ont pas suffisamment fait leurs preuves, il est en même temps lui aussi une théorie des origines : « Pater incertus, mater certissima ». L’attraction négative exige un contre-investissement de ce qui, de la scène primitive, n’est pas représentable, la jouissance des parents, en laquelle l’enfant n’a aucune existence.

Freud va ainsi, lui aussi, proposer successivement un certain nombre de théories, défaisant ses anciennes conceptions au profit de nouvelles tenant compte d’un nombre croissant d’observations empiriques.

Ainsi, la première conception de Freud, de cette attraction régressive par un noyau originaire, nous pouvons la trouver sous sa plume, dans les Etudes sur l’hystérie, dans le dernier chapitre (chap. IV : Psychothérapie de l’hystérie), écrit par lui seul. Il s’agit de l’existence d’un « noyau pathogène » attracteur, imposant un cheminement à rebours, nommée d’abord par Breuer rétrogradationrétrogression, puis par Freud régression. Breuer avait en effet, le premier, pu observer, au cours d’une tentative de traitement d’âme, cette propension consistant en un double mouvement de retour à une époque antérieure et de répétition chronologique de cette époque passée. Souvenons-nous de la reviviscence que vécut Anna O. au cours du traitement avec Breuer, des deux années 1881 et 1880, jour après jour, chaque jour répétant successivement le même jour des deux années précédentes. Breuer, de plus, remarque avec perspicacité que cette verbalisation chronologique des souvenirs hallucinés se corrèle à un à rebours similaire des symptômes correspondants. Il n’envisage pas l’existence d’une attraction par un souvenir plus spécifique que les autres, autour duquel ceux-ci se seraient organisés.

Freud par contre, dans le chapitre IV, décrit avec précision ce cheminement à rebours. Il repère que la remémoration se fait selon un ordre inversé eu égard à l’apparition des symptômes. Et que le succès, la guérison, n’est obtenu qu’une fois les symptômes les plus anciens résolus. Cet à rebours s’effectue selon différentes modalités de strates, temporelles, associatives et formelles, au sein desquelles les souvenirs se frayent progressivement un tel cheminement régressif vers un « noyau pathogène ». Ce dernier, il envisage alors qu’il a pour contenu pathognomonique d’abord la sexualité, puis la sexualité infantile. Enfin il affirme que ce qui fait la pathogénie, c’est un rapport de séduction précoce caractérisé par un écart, un décalage d’âge, voire de générations, entre un « grand » et un « petit ».

Nous savons qu’il lui faudra des années pour réinscrire dans sa théorie de la vie pulsionnelle cette attraction régressive en tant que telle. Il en fera alors une caractéristique de la pulsion elle-même ; ceci après avoir montré que le rêve est une formation régressive et avoir reconnu que le narcissisme est aussi une organisation régressive. Les pathologies post- traumatiques l’obligent à reconnaître que l’attraction négativante est propre à la pulsion elle-même, que celle-ci est par nature régressive, qu’elle tend à un retour à un état antérieur, et cela jusqu’à l’inorganique. Le traumatique implique dès lors le pulsionnel même, par la régressivité extinctive.

Chemin faisant, Freud nous propose un certain nombre de conceptions et de théories qui, après-coup, peuvent être considérées comme des théories d’attente. La première fut bien sûr cette théorie de la séduction évènementielle qui, après que Freud ait pu y renoncer, laissera place à une théorie de la séduction intrapsychique qui donne lieu d’abord à la théorie du fantasme pathogène puis à celle des fantasmes originaires, en tant qu’ils représentent les rapports de tension et d’échanges, les articulations inter-instantielles de l’appareil psychique. Ainsi l’attraction du ça sur le moi naissant, le fait que les désirs inconscients tendent à s’emparer d’un moi ainsi séduit par cette attraction, devient la théorie qui remplace et libère la métapsychologie de l’événementialité simple d’une séduction d’un enfant par un adulte, mais aussi de l’accusation du fantasme lui-même en tant que porteur auto-érotique du désir. Il faudra encore des années pour que Freud conjugue à cette attraction régressive pulsionnelle la part revenant dans ce qui fait la dimension traumatique, à l’éradication de l’impératif surmoïque.

Ainsi, la recherche étiologique de Freud, cette préoccupation qui fut à l’origine de la psychanalyse, a été progressivement remplacée par un objet métapsychologique, la conception de Freud de la régression dans laquelle la valeur traumatique du sexuel dépendra du contre-investissement constitué par la désexualisation organisant les soins parentaux. Ainsi ceux-ci ne pourront participer à la mise en place d’une topique intrapsychique de leur enfant qu’à condition qu’ils ne soient pas agis, en fait qu’ils ne soient pas transmis sans l’impératif de contre-investissement qui les maintient fantasmes inconscients, mais aussi ainsi en modifie radicalement la nature et les effets.

Nous trouvons là la part de vérité présente dans toutes les théories accusatrices de la sexualité et qui, reprises en morale, se présentent sous la forme d’un complexe de castration, d’une théorie reliant étroitement le désir et la castration, faisant de la seconde la conséquence du premier. Ont donc été d’abord retenue, après les dégénérescences syphilitiques, un mésusage de la sexualité, usage régressif puisque auto-érotique ou marqué par l’abstinence ; une sexualité régressive, une sexualité orientée vers le passé, une sexualité infantile, un mésusage de la sexualité fixée aux objets de l’enfance, qualifiable alors d’incestueuse, puis plus précisément une sexualité tournée vers les grandes institutions du moi, vers le narcissisme, mettant l’appareil psychique en danger ; mais ce sera seulement tardivement que cette part de vérité sera reconnue comme étant une qualité propre à la pulsion, la qualité primordiale de la pulsion, celle d’être régressive dans son essence même. Un danger apparaît alors lié à la régressivité pulsionnelle ; mais ceci à la condition qu’elle soit livrée à elle-même, que l’autre pôle, celui qui retient, organise et oriente la pulsionnalité, qui la contraint à s’inscrire partiellement en contre-investissement narcissique, à renoncer pour une part à ce que sa satisfaction soit de l’ordre de l’extinction, « une fois pour toute », que cet autre pôle ne soit pas éliminé, liquidé, objet d’un « meurtre ». Le danger se complexifie alors puisqu’il inclus le rôle de ce qui est constitutif du travail psychique, les opérations impliquées dans les divers procès psychiques, la processualité à strictement parler, celle sous-jacente au déroulement des processus-activités psychiques. Se trouve donc impliqué un principe basal, l’impératif à réaliser les diverses modalités de travail psychique, tant ceux régressifs que ceux progrédients. Ainsi peut-on affirmer que la dimension traumatique strictement psychique est constituée de cette régressivité pulsionnelle et du risque encouru par la processualité, et donc de la tendance à éliminer l’impératif processuel.

Ces propos compliquent particulièrement ce qui peut être appelé régression, et aussi origine psychique, puisque nous venons successivement de trouver et l’attraction extinctive, et l’exigence élaborative, c’est-à-dire l’entrée en scène d’un impératif processuel réclamant l’élaboration et la résolution.

Evolution de la méthode thérapeutique

Ces aspects d’histoire n’ont pas comme seul intérêt de cerner le déroulement de l’évolution qui a permis à la notion de régression en tant que phénomène descriptif d’accéder au statut de concept métapsychologique. Il trace en même temps une histoire de l’évolution des traitements psychanalytiques. En effet, rappelons l’isomorphie existant entre la tendance dite spontanée des patientes hystériques à suivre une associativité à rebours, à se remémorer, à frayer langagièrement des voies rétrogrades vers un dit noyau pathogène, avec la démarche de Freud occupé qu’il était par sa recherche de l’étiologie de l’hystérie. Cette recherche étiologique fut dès l’origine imbriquée à une démarche thérapeutique, et eu pour conséquence immédiate des modifications de celle-ci.

C’est en effet au cours de traitements psychiques que Freud a pu individualiser tout d’abord la régression comme mécanisme fondamental spécifique des névroses, puis comme mécanisme appartenant à l’ensemble du fonctionnement psychique, puis à l’ensemble de la pensée, permettant alors d’aborder et de décrire un grand nombre de fonctionnements psychiques qualifiables d’activités psychiques régressives de la passivité dont le prototype est bien sûr le rêve. Cet élargissement a permis de sortir de la conception d’une régression symptôme pour en faire un mécanisme appartenant à la vie mentale ; puis de se rendre compte, de façon quasi inversée eu égard au point de départ, que ces activités psychiques régressives de la passivité participaient tout au contraire à promouvoir la bonne santé psychique. Du premier mouvement thérapeutique consistant à faire sortir les patients de la régression pourra advenir une seconde conception du travail thérapeutique consistant alors à améliorer, instaurer, promouvoir les activités régressives au sein du fonctionnement mental global. Nous sommes passés de la régression-signe pathognomonique de la névrose, donc à traiter, à un mécanisme tout au contraire utile aux fins thérapeutiques et à améliorer lui-même.

Les traitements analytiques visent donc l’instauration du travail régressif de la vie mentale, en même temps qu’ils utilisent la tendance régressive pour aboutir à cette fin. La régression est devenue progressivement l’outil royal de la répétition du passé tant par la remémoration que par la répétition, l’agieren de transfert. Il faudra encore des années pour qu’elle soit comprise comme un moment d’un procès beaucoup plus ample, moment indispensable à la réalisation d’une fonction précise, anti-traumatique, fonction ayant pour but de traiter la nécessité qui traverse la psyché sous la forme de la régressivité extinctive et qui par cette fonction pourra régénérer libidinalement l’ensemble de la psyché.

Chemin faisant ont pu être décrites des méthodes thérapeutiques qui, après coup, s’avèrent être des techniques privilégiant des moments partiels participant tous à un procès de plus grande envergure, celui de l’après-coup. Ce procès d’une rare complexité n’est intelligible que si nous prenons en considération la double polarité constituant le traumatique, déjà désignée plus haut, la régressivité extinctive et l’impératif d’élaboration. Cette fonction de l’après-coup, fonction économique, a pour but de ressourcer la psyché et de porter ainsi à la disposition de la conscience diurne des primes de libido disponibles aux multiples destins des actions volontaires.

Retraçons rapidement ce cheminement en soulignant ce qu’il nous apprend sur la constitution de la voie régrédiente.

Freud a donc successivement connu et pratiqué l’hypnose (Charcot), la méthode cathartique de Breuer, puis la suggestion de Bernheim. Il gardera de ces diverses méthodes la part de vérité qu’elles contiennent, tout en les articulant à une exigence d’élaboration, exigence à la base des modifications qu’il fit subir à ces méthodes jusqu’à la mise en place d’une nouvelle méthode, dite freudienne, nommée par lui psychanalyse.

En 1895, quand il aborde avec Breuer la régression par la rétrogradation et la remémoration leur attention se porte vers ce qu’ils vont décrire comme un « blocage » des affects. Il s’agit donc d’obtenir par la réitération, voire même de force, les souvenirs des événements anciens porteurs de ces affects « bloqués », « coincés » et ainsi une catharsis de ceux-ci. Le but thérapeutique repose sur ce déblocage d’affects.

Puis le noyau traumatique s’enrichit d’un contenu précis, sexuel. Il s’agit de retrouver des souvenirs pathogènes sexuels, de l’adolescence mais surtout de la petite enfance. La méthode thérapeutique consiste alors en une élaboration associative, en des retrouvailles d’évènements et l’effacement des effets de ceux-ci ; en une perlaboration de ces expériences anciennes dites de séduction précoce.

Puis, à partir de 1900, la régression, retrouvée dans le travail de rêve sous la modalité de la régression formelle et non plus de conversion, se fait pour Freud vers la sensorialité perceptive originaire[4]. Il s’agit de retrouver l’expérience sensorielle originaire avec l’objet, expérience à partir de laquelle sont nées les représentations. Le but du traitement est de reconstituer les traces de l’enfance, de combler l’amnésie infantile, de reconstituer le puzzle de cette amnésie infantile, en particulier le puzzle de la sexualité polymorphe de l’enfant. Les notions de puzzle de l’amnésie, de complétude de la levée de l’amnésie, trouvent là leurs racines et poursuivent une visée d’intégralité.

En 1914, Freud réenvisage la régression mais cette fois dans une conception globale d’un narcissisme primaire absolu attracteur. Le sujet serait dominé par la tentative de retrouver un état narcissique absolu connu originairement au sein de sa mère. Ceci amène, au niveau technique de la thérapeutique à porter particulièrement attention sur les conditions favorables au développement mental. La théorisation de Freud se porte sur ces conditions, et sur le couple mère-enfant. Se développent alors la théorie des identifications fondatrices du moi et une technique qui, par le biais du transfert, tente de retrouver, de modifier et de réinstaurer des identifications plus favorables au fonctionnement mental.

Cette position de Freud, même s’il ne la récuse pas, est réouverte par lui très rapidement, deux ans plus tard. En effet, il remet en cause son socle du narcissisme primaire absolu et réintroduit la dimension traumatique comme mise en cause de la capacité d’un système narcissique à se maintenir. Certes, Freud va-t-il hésiter quant à l’origine de ce traumatique, entre la puissance des excitations venant de la réalité extérieure et une tendance intrinsèque aux sources pulsionnelles, à la pulsion elle-même. Il va alors introduire la troisième qualité de la pulsion, sa régressivité, sa tendance au retour à un état antérieur jusqu’à l’inorganique, et à travers ces notions, la pulsion de mort.

Dès lors, le traumatique est à envisager comme endo-pulsionnel, comme la tendance propre à la pulsion à s’éteindre elle-même, et non pas seulement à se décharger mais à empêcher sa constitution même. Cet aspect va être traumatique tant pour Freud que pour tous les psychanalystes puisqu’il n’y aura plus aucun moyen assuré pour se défendre radicalement de la tendance traumatique ; la psyché se trouve dès lors condamnée à exécuter un travail psychique, de jour comme de nuit ; plus de répit. L’idéalisation de l’être humain en prend encore un coup. Bien sûr, en contre-mouvement de cette âpre réalité, toutes les idéalisations vont venir en renfort.

Toutefois, dès lors, le travail thérapeutique va se centrer sur les procès psychiques, les processus engagés dans les différentes instances, le déroulement de ces différents procès, leurs articulations avec comme référence idéale en arrière-fond la mise en place d’un fonctionnement discontinu en deux temps, celui de l’après-coup. La thérapeutique est devenue processuelle.

Chemin faisant Freud précise la métapsychologie de la régression, c’est-à-dire qu’il aborde celle-ci sous les points de vue topique, dynamique et économique. Sont désormais distinguées au sein même de toute formation régressive les participations respectives des régressions, temporelle, celle connue depuis Breuer ; topique, c’est à dire celle engagée dans l’oscillation entre le système sommeil-rêve et le système de pensée diurne, donc l’oscillation système narcissique-système objectal ; puis celles conséquentes, libidinale, objectale, etc.

La relecture globale de l’œuvre de Freud, nous permet, riche que nous sommes de la dynamique intégrale de sa théorisation, de percevoir que la conception de la régression de l’interprétation du rêve, envisagée à cette époque comme un retour à l’image sensorielle première, comparée à la conception solipsiste proposée en 1914 d’un narcissisme primaire absolu, a la valeur d’une fixation au représentable. De même ces deux propositions, celle d’une régression au représentable et celle aux conditions d’instauration de la psyché, apparaissent elles-mêmes être des fixations défensives anti-traumatiques, eu égard à celle au masochisme primaire exigée par la régressivité extinctive de la pulsion de mort, telle que abordée par Freud en 1920 et 1924. Ces conceptions constituent donc des solutions symptomatiques, hallucinatoires et d’attente, dissimulées dans des théories scientifiques.

Ceci dit, de cette longue évolution, Freud et les psychanalystes après lui, auront à garder la part de vérité de chacune des étapes et à reconnaître ces dernières en leur articulation en le procès d’ensemble qu’est l’après-coup. Ainsi, ce travail sur la processualité psychique ne peut-il se faire sans les contenus de remémoration, sans la répétition nécessaire à l’instauration des identifications, sans la possibilité de réanimer les affects « coincés », et surtout sans la prise en compte finale d’une tendance propre à la psyché à nier elle-même, au nom de toute théorie idéalisante, le fait qu’elle soit occupée par une tendance qualifiable de destructrice, en fait tendance annihilatrice, s’opposant à son existence même. La dimension de réaction thérapeutique négative passe au premier plan du souci thérapeutique, ainsi que le travail sur les procès psychiques et sur les points de fixation régressifs ayant pour but de maintenir déniée l’irréductible réalité de cette opposition à la vie mentale. La castration, affirmée par Freud comme ayant un rôle fondamental très tôt dans son œuvre, devient en effet absolument centrale et se trouve étroitement associée aux procès psychiques qui ont comme fonction de la traiter plutôt que de la reconnaître, traitement qui toutefois aboutit à sa reconnaissance.

Notons encore que cette évolution de Freud sera reprise par lui-même quand il examinera une logique regroupant et différenciant, du point de vue technique, remémoration et répétition (1914). Il poursuivra cette démarche plus avant en envisageant que toute la psychopathologie peut être placée sous la houlette de sa célèbre formule comme quoi les patients « souffrent de réminiscence » (1895 ; 1937). Remémorations, répétitions, compulsions et constructions appartiennent donc toutes à la catégorie des réminiscences, doivent faire l’objet d’une investigation, et ainsi servir la visée thérapeutique. Tous les traitements psychanalytiques ont à suivre cette réalité de la réminiscence selon les divers modes par lesquels elle se présente, la remémoration, la répétition, les compulsions, la construction, et tous doivent apprendre à suivre ces procès et à les rendre utiles au fonctionnement psychique générale[5].

Les activités psychiques régressives

Revenons à la valeur de la régression, donc aux visées de ce travail thérapeutique, de cette construction de la voie régrédiente, de cette mentalisation de la régressivité en activités psychiques régressives ordinaires. Celles-ci exigent toutes un certain degré de passivité, donc une mise en latence plus ou moins importante du pôle actif.

Nous avons déjà souligné que c’est par son étude du rêve que Freud va pouvoir sortir la régression de sa première identité de mécanisme psychopathologique, qu’il va amorcer le schéma d’un fonctionnement psychique idéal incluant le travail particulier de la voie régrédiente et donc rendre possible l’appréhension de ces activités psychiques régressives banales par le biais de la description de l’une de ces occurrences, la régression formelle. Succinctement, celle-ci articule un déni temporaire et réversible de la réalité objectale, une désobjectalisation, une mise en latence d’une partie du pôle actif, le pôle de la secondarisation, et une transformation de l’encodement des pensées verbales en un autre code, celui du rébus fait d’image. Ces images vont avoir plusieurs identités : celle de maintenir un lien avec le code langagier bien sûr, celle d’être des figures de la sensorialité érogène sous-jacente, celle de représentant-représentations de la pulsion, celle de matériau présentable sur l’écran interne de la conscience. Elle participe ainsi aux trois buts du travail de rêve, réaliser hallucinatoirement un désir, maintenir le sommeil et produire un perceptif saturant la conscience et soutenant le déni inaugural, tous trois reflétant la fonction fondamentale du travail de rêve, sa fonction anti-traumatique consistant à régénérer libidinalement l’ensemble de la psyché, à restaurer le narcissisme et à promouvoir une prime de désir, disponible au réveil à l’objectalité.

Cette modalité de régression ne couvre pas toutes celles que nous avons à vivre bien sûr, mais elle offre un modèle pour comprendre les autres. Ainsi en particulier la régression sensorielle, celle que le travail de rêve a pour but de limiter au cours du sommeil afin d’éviter le réveil, et qui a à s’inscrire dans une autre scène qui lui est spécifique, la scène érotique. C’est elle qui est cultivée, par les préliminaires, dans cette autre scène, érotique.

D’autres modes de régression doivent encore retenir notre attention. Freud a examiné celle engagée dans les symptômes de la vie quotidienne, cetterégression de compromis, agie dans nos lapsus, oublis, actes manqués etc. Elle nous ouvre à celle qui a lieu au cours des séances d’analyse, et qui est favorisée par le protocole divan-fauteuil. La libre association de séance, cette parole spécifique des séances d’analyse, peut en effet être appréhendée et décrite comme une régression langagièreune régression d’incidence, une parole d’incidence productrice de doubles sens[6].

Est encore possible de décrire une régression animique, celle typique du jeu des enfants au cours desquels l’enfant utilise des matériaux externes en tant que supports de ses représentations préconscientes, ceci afin de construire en lui les procès nécessaires à sa vie psychique. La répétition est alors l’outil même de cette mutation d’une potentialité en efficience.

Ce qui réunit toutes ces activités, c’est leur rapport et leur façon de traiter fort différemment la dimension traumatique liée à la régressivité pulsionnelle et à l’impératif élaboratif. Elles utiliseront à cette fin soit des matériaux mnésiques, représentatifs, soit des conversions corporelles, soit des objets matériels externes ayant en même temps valeur de représentation pour la psyché, soit encore le code langagier, comme dans les séances. Il s’agit dans tous ces cas de régression mentalisée.

C’est par un travail utilisant l’une de ces modalités d’activités régressives, la parole d’incidence, modalité produite artificiellement par la méthode psychanalytique, qu’il est possible d’obtenir la mutation de la régressivité extinctive en une pensée régrédiente constitutive de la voie régrédiente, permettant la confection d’une multitude de productions et d’activités régressives. Cette mutation a aussi des conséquences sur notre rapport au pôle actif, sur les activités qui lui sont propres et qui sont elles aussi prometteuses de satisfactions, autres.

La conjugaison des deux voies est certainement ce qui promeut au mieux la qualité, les nuances des satisfactions auxquelles nous pouvons prétendre, leur diversité, leur subtilité, ainsi que leur imprévisibilité.

[1] Conférence Grepsy, Lyon, le 14 décembre 2006

[2] B. Chervet (1992), Régression et castration, RFP n°4.

[3] B. Chervet (2006), L’exercice de la psychanalyse in Unité et diversité des pratiques du psychanalyste, André Green (dir.), PUF.

[4] « La représentation retourne à l’image sensorielle d’où elle est sortie un jour ». In Interprétation du rêve.

[5] B. Chervet (2006), Les réminiscences de l’infantile in Les avancées de la psychanalyse, P. Denis, B. Chervet, S. Dreyfus-Asséo (dir.), PUF, à paraître.

[6] B. Chervet (2006), La lumière du rêve et la parole d’incidence in Rêve et séance, Débats de Psychanalyse, PUF, 2007.

 

François Duparc 

Rappelons tout d’abord que Freud le pensait, l’appelait de ses vœux. Mais les psychanalystes d’aujourd’hui sont plus réticents à s’atteler à cette tâche qu’il n’aurait sans doute pu l’imaginer. D’où cela vient-il ? Sans doute du fait qu’un certain nombre de tentatives en ce sens ont produit des résultats médiocres, davantage dans le fil d’une idéologie politique, religieuse ou socioculturelle qu’au service de la psychanalyse. De même, lorsque les psychanalystes se produisent dans les médias, on a l’impression qu’ils servent plus le désir des médias que le projet de la psychanalyse ; ou même qu’ils entrent dans le jeu de la séduction afin de servir leur propre image, plutôt que de tenter d’analyser le malaise dans la civilisation d’une façon spécifique. Bref, ils oublient les sujets qui souffrent du malaise pour projeter le leur, et leur besoin de reconnaissance.

Or malgré tout, les sujets souffrent aussi pour, et par la civilisation. Dans certains cas, cette souffrance devient insupportable, et déterminante pour les précipiter dans la pathologie. Lorsqu’un patient sort d’un travail psychanalytique, il s’ouvre au monde, dont la compulsion de répétition et ses défenses pathologiques l’avaient écarté. Mais si la société qui l’entoure, son groupe social d’appartenance, amical et socioprofessionnel, ne peut accepter son évolution, son désir d’être davantage conforme à lui-même, alors la convalescence ne se fait pas, ou mal, et le sujet peut rechuter dans la pathologie qu’il a tenté de dénouer. Dans certains cas, les choses sont plus graves, comme dans le cas de «l’Homme aux rats» guéri par Freud, mais qui finit tué, avec des centaines de milliers d’autres, dans la guerre russo-germanique. Certes, on peut penser qu’une analyse plus approfondie peut amener un patient à se dégager des lieux sociaux où sa pathologie l’avait rendu complice d’une idéologie destructrice pour l’individu. Mais cela n’empêche pas que les sociétés souffrent, elles-aussi, et que souvent, lorsque les souffrances collectives l’emportent, la façon individualiste de la psychanalyse d’aider les sujets est combattue, et les tranquillisants, les solutions de masse, sont préférées à un travail sur la psyché individuelle.

Lorsque le psychanalyste a terminé son travail, et qu’il jette un regard sur le monde, il est effrayé de voir qu’à côté des pathologies qu’il s’efforce de dénouer chez la poignée de patients dont il s’occupe — et qui en général, s’il est suffisamment compétent, en profitent grandement — la société dans son ensemble donne tous les signes d’une pathologie collective à laquelle il ne peut qu’assister impuissant. Dans les médias, ce ne sont que montée du terrorisme, méfaits de la toxicomanie et du sida, du tabagisme, épidémies de suicides, débats à propos de la pédophilie et des violences sexuelles, actes de profanations religieuses ou racistes, et crises sociales en tous genre. A quoi sert de reboucher les trous individuels si le tonneau collectif fait eau de toutes parts, pense-t-il alors ? La première page du journal Le Monde titre : «La sinistrose gagne les français», faisant état d’une très sérieuse enquête diligentée par les Préfets de Police de toute la France, dans la crainte de troubles sociaux.

Beaucoup de jeunes sont désorientés quant au sens qu’ils vont pouvoir donner à leur vie. On a beau valoriser la société du temps libre, comment ne pas trouver cela illusoire quand on pense que des millions de personnes meurent encore de faim ou de maladies, et que d’autres se tuent au travail ? Faire des enfants ne suffit pas, si on ne leur transmet que le fardeau de trouver le sens que les parents n’ont pas découvert. Le travail reste ainsi une valeur, mais quel travail, quand la technologie ne fournit pas d’emplois pour tout le monde ? Quand on sent bien qu’un emploi sur trois ou plus pourrait être supprimé et remplacé par une subvention, ou effectué par une machine à moindre frais, quel est le sens du travail ainsi conservé, sinon celui d’une aumône que l’on vous fait, fatigante, mal payée, et inutile de surcroît ? On comprend que les sujets qui ne peuvent se satisfaire d’un tel destin, les jeunes en particulier, recourent à la violence contre les autres ou contre eux-mêmes.

Mais si la plupart des grandes conquêtes technologiques semblent un peu derrière nous, les grands défis d’aujourd’hui, finalement, ne seraient-ils pas des défis psychologiques et sociaux ? La plus grande part de la mortalité et des souffrance dans le monde n’est pas liée à des besoins techniques, à un manque de savoir ou de science, mais à une incapacité à vivre ensemble, à des conflits sociaux, à la difficulté d’éduquer les jeunes, à diffuser l’information et la richesse ; même les dons humanitaires ne parviennent qu’insuffisamment à leurs destinataires, et oubliant tous les besoins humains autres que la nourriture, réduisant des populations entières au rôle d’animaux placés dans des parcs naturels, assistés et maintenus dans un ghetto touristico-ethnique, dans bien des cas.

Finalement, se dit le psychanalyste, les sciences humaines trop souvent considérées comme un luxe inutile, un loisir d’intellectuel à côté de la politique, de la science et des médias, ne seraient-elles pas le secteur de pointe de l’avenir ? Le plus grand défi à la recherche pour les générations à venir n’est-il pas de réussir à contenir les idéologies qui propagent la haine et la destruction, qui réduisent à l’esclavage, promeuvent l’injustice et la guerre civile, les folies collectives conduisant aux épurations ethniques, aux génocides, ou l’irresponsabilité vis-à-vis de phénomènes collectifs essentiels (pollution, santé publique, risques en tous genre, volontairement entretenus) ; n’est-ce pas là le sujet naturel de la sociologie, de l’économie humaine, de l’anthropologie, de l’histoire des mythes et des religions, ces disciplines négligées de notre société ? Ce sont justement celles que Freud conseillait pour la formation du psychanalyste, la dernière et la plus avancée peut-être parmi les sciences humaines, tant son succès et la floraison de ses théories contradictoires et complémentaires ont enrichi la culture et la discipline elle-même depuis plus de cent ans. Alors, pourquoi ne pas franchir le pas, et, suivant la trace du fondateur, étendre la psychanalyse non seulement à la famille ou aux petits groupes, comme cela a commencé à se faire depuis quelques temps, mais à des sociétés entières ?

Les difficultés de l’entreprise ne manquent pas, mais on a trop souvent invoqué ce qu’on a appelé le pessimisme freudien concernant la civilisation, et sa conception de la pulsion de mort, pour éluder le travail à faire pour pouvoir généraliser le processus de la cure individuelle. Freud était certes critique (plus que pessimiste), mais cela ne l’empêchait nullement de travailler à résoudre les difficultés qu’il rencontrait, quitte à inventer de nouveaux développements à sa théorie.

Quelles sont ces difficultés ? Il y a d’abord la question de l’extension du cadre de la cure individuelle et de ses paramètres techniques, à une civilisation entière. L’association libre ne pose pas trop de problèmes, si on s’attache à utiliser cet ensemble de matériaux aisément disponibles que sont les médias, les œuvres artistiques et les essais, littéraires, sociologiques ou philosophiques. Bien sûr, la part de la raison raisonnante (ce qu’on appelle les processus secondaires) l’emporte nettement sur la part de l’inconscient (les processus primaires) par rapport au discours des patients sur le divan. Mais si l’on donne toute leur place aux images publicitaires, aux œuvres artistiques ou aux slogans idéologiques, la part de l’image et des processus primaires est suffisante pour permettre un large accès, ouvrant une autre voie royale que le rêve, vers l’inconscient collectif.

En ce qui me concerne, j’ai privilégié un matériau qui se situe à l’interface entre l’individuel et le collectif, à savoir les fantasmes originaires constituant l’individu sexué et son Œdipe familial : soit a) le couple (sa créativité réelle ou symbolique), b) le désir d’un abri protecteur (un ventre maternel), c) le cannibalisme (l’appétit pour l’héritage parental, l’identification), d) la séduction (l’attrait pour le nouveau, l’étranger), et c) la castration (ou la capacité au détachement et aux séparations). La résonance fantasmatique entre de nombreux individus peut transformer ces fantasmes individuels en organisateurs de masse, d’aspect régressif, poussant à la disparition des particularités individuelles, surtout chez les sujets au narcissisme fragile, spécialement conformistes et dépendants des fantasmes de masse.

En effet, si la structure œdipienne est universelle, elle se manifeste selon des proportions et des dominantes qui varient selon les familles, les groupes anthropologiques et les cultures, culminant dans les idéologies sociales qui définissent : a) le mode de construction des couples, b) la protection des enfants par le groupe familial, c) la transmission de l’héritage et de la tradition, d) l’ouverture à la séduction et aux échanges vers l’extérieur, et c) le mode d’autonomisation des enfants et des individus.

Ainsi, la place du père n’est pas la même dans une société autoritaire où la différence d’âge entre les époux est traditionnellement élevée, ou dans un pays où l’égalité des sexes est encouragée, parfois même au profit de la femme en ce qui concerne l’autorité parentale. Ces variantes modifient considérablement la place de l’autorité, par exemple, dans le discours familial global, le système éducatif et finalement politique. Dans certains cas une pathologie collective en résulte : le discrédit de l’autorité peut pousser les jeunes à la délinquance, ou au non-respect des valeurs collectives. Un raidissement réactionnel peut aboutir à des réactions autoritaires fascistes. Ou encore, la perte du contenant familial protecteur peut conduire à un repli communautariste ou sectaire, par exemple dans le cas d’une seconde génération d’immigrés dont la famille se trouve déstructurée par la culture d’accueil.

Repérer le transfert est un problème délicat, mais on peut en trouver des équivalents dans l’invocation du psychanalyste, de la psychanalyse ou de thèmes «psy» dans les films, les romans, les bandes dessinées, les discours médiatiques ou publicitaires… Le personnage du psy est un foyer de transfert particulièrement riche, dont on attend des miracles, ou que l’on diabolise, selon la nature du transfert en cause. Évidemment, il reste la condition d’un dialogue suffisant du psychanalyste avec le public, afin que le transfert s’organise au niveau collectif, comme il le fait au niveau individuel. Ceci nécessite que les psychanalystes puissent diffuser leurs travaux vers l’espace public, non pour y soutenir une idéologie ou un but politique, comme je le dénonçais à l’instant, mais pour une vraie réflexion psychanalytique.

La question de la neutralité est difficile, car l’analyste, individu isolé, doit faire face à des phénomènes de masse qui ont tendance à le déborder, à l’hypnotiser, sous l’influence d’un idéal du moi collectif dont il lui est difficile de se dégager, surtout quand l’idéologie tend à prendre une forme pathologique, tyrannique, excluant les autres discours ou idéologies possibles. Pour la psychanalyse, l’idéalisation est un mécanisme pathologique qui aboutit à des clivages caricaturaux : les bons et les méchants, les amis et les ennemis, les proches et les étrangers, l’axe du mal… Mais la non-reconnaissance des différences est aussi pathologique que le clivage excessif. En tous cas, le psychanalyste se doit de ne pas être trop engagé dans une idéologie politique, ethnique ou religieuse, s’il veut pouvoir garder un minimum de neutralité, et surtout respecter un principe de diversité dans ses références théoriques, en ne privilégiant aucune théorie, freudienne, winnicottienne, lacanienne, intersubjective, ou psychosomatique, mais en tentant d’en associer un nombre suffisant. L’analyse du contre-transfert (l’idéologie de l’analyste) est toujours ardue, et nécessite une critique des différentes écoles comme autant de tendances idéologiques de la psychanalyse elle-même. Ce travail est un préalable important à l’analyse des sociétés, dont les écoles peuvent être le reflet.

Pour terminer, prenons deux exemples. L’un permettra de montrer ce qu’on peut faire, ce qu’il est légitime d’entreprendre, et l’autre, ce qu’on ne peut faire sans tomber dans une dérive médiatique, dans l’idéologie de la communication transparente et de la séduction généralisée, de l’opinion immédiate négligeant le temps qu’il faut pour l’analyse — car la société de l’image et des scoops ne permet pas de réfléchir au-delà des clichés.

Que peut-on faire ? On peut, par exemple, se demander comment une société aussi développée que la nôtre peut laisser mourir des milliers de personnes âgées lors d’une simple canicule d’été, certes un peu exceptionnelle, mais tout de même pas imprévisible, surtout avec les alertes répétées au réchauffement de la terre. Au-delà du phénomène climatique, s’agit-il d’une pathologie sociale, liée à une idéologie ? Il est clair que l’isolement des personnes âgées et l’éclatement des familles modernes ont joué un grand rôle dans ce phénomène. Dans de nombreux cas, dans les villes, on n’a pas retrouvé le nom des proches parents des personnes décédées sans une longue enquête. Il est facile d’imaginer que nombre de morts auraient pu être évités si les enfants avaient emmené leurs parents âgés pour les vacances d’été, même ceux qui se trouvaient en maison de retraite ; ou si des oncles et tantes, enfants, cousins, s’étaient relayés pour passer les voir et vérifier leur condition physique. Donc l’isolement, l’idéologie de l’autonomie (qui fait qu’une personne non autonome est un fléau social), la coupure des liens familiaux, la séduction des voyages et des déplacements saisonniers ; tout ceci peut être analysé en terme d’idéologies de notre temps, et de nouvelles structures familiales dominées par l’éclatement, la coupure (la castration généralisée). Voici donc un thème d’étude qui paraît pertinent, et mérite que le psychanalyste s’y penche.

Par contre, lorsqu’une loi paraît sur la liberté de choisir le nom du père ou de la mère à la naissance, certains psychanalystes s’offusquent, arguant de la théorie lacanienne du Nom-du-Père comme gardien de la Loi symbolique, et moyen pour l’enfant de se détacher de la toute-puissance maternelle. La dérive est facile, car la théorie elle-même est infiltrée de conviction idéologique : chacun peut y aller de son vécu personnel, familial, anthropologique concernant la paternité et le statut du père-tyran ou «en péril». Certes, le père est essentiel pour l’équilibre de l’enfant, mais ni la loi, ni la biologie, ni la coutume ne peuvent garantir que la fonction paternelle s’établisse correctement afin d’aider l’enfant à rejoindre le groupe social et à s’y inscrire comme un individu à part entière. Dans mon livre sur «Le mal des idéologies», j’ai essayé de donner un aperçu de la variété des rôles du père, pour montrer qu’il n’existait pas un type de père qui soit parfait, ni univoque, à moins d’être précisément pathologique. Mais les journalistes aimeraient bien faire tomber le psychanalyste dans le piège qui consisterait à prédire l’avenir : un rôle de devin, de Cassandre, ou de directeur de conscience — ce qu’il n’est justement pas, puisqu’il s’attache à l’inconscient — et il y a fort à parier que beaucoup y tomberont, quand ils n’y sont pas déjà tombé.

Ce dernier cas montre la facilité avec laquelle on peut s’égarer par une erreur de méthode qui ne peut que stériliser la recherche : comment le psychanalyste pourrait-il préjuger d’une évolution de la société pour en prophétiser des catastrophes ? Son travail est de partir d’une pathologie sociale aboutissant à des souffrances évidentes, des pathologies individuelles ou des morts, et non d’une évolution «normale» de la société (démocratique, en tout cas), pour en déduire une maladie. Il faut prendre le temps d’élaborer une théorie qui tienne la route, et surtout, qui tienne compte des contradictions. Les Cassandres qui ont prédit que les bébés-éprouvettes, ces enfants du froid, donneraient forcément des sujets privés d’affect, voués plus ou moins à la psychose froide, se sont trouvés démentis par le fait que ces enfants ne présentent pas plus de pathologies mentales évidentes que les autres, du moins à court terme — on ne peut pas non plus en déduire que des effets pathologiques plus subtils ne se révéleront pas à plus longue échelle, voire après trois générations, comme cela s’est souvent révélé être le cas pour beaucoup de transformations sociales trop rapides.

Tout ceci pour conclure que si la psychanalyse peut, et doit s’attaquer aux malaises de la civilisation, cela ne peut être entrepris qu’en suivant une méthodologie rigoureuse. Faute de quoi les psychanalystes ne feront que discréditer leur discipline, au lieu de lui permettre d’enrichir le débat, et de le sortir des ornières de la répétition, comme elle en a la vocation.

 

Jean José Baranes

Qu’en est-il de l’interprétation dans la clinique analytique contemporaine? Que deviennent aujourd’hui les catégories classiques opposant la construction à l’interprétation proprement dite, l’interprétation du transfert à l’interprétation dans le transfert, pour ne citer que celles-là?

La métapsychologie freudienne sera animée tout au long de son cheminement par la nécessité d’établir une cohérence interne de la psyché: le travail de la memoire, via le refoulement et le retour du refoulé en étant le garant.On sait aujourd’hui que cet espoir dynamique est souvent battu en brèche, d’où la nécessité de nouvelles propositions métapsychologiques prenant en compte dans le fonctionnement de la séance, le couple transféro-contretransférentiel dans sa fonction d’actualisation et de transformation/symbolisation d’éprouvés précoces et de traces mnésiques non inscrites dans l’appareil du langage.

C’est dire que toute la théorie de l’interprétation s’en trouve remaniée, et ne peut se concevoir en dehors d’une réflexion plus large sur les enjeux de la cure analytique, ses fondamentaux et ses conditions.

Je proposerai au lecteur de commencer ce parcours, ici forcément cursif, en jouant à déchiffrer ce cas de “clinique-fiction”

Clinique fiction: Mme Z.

Un psychanalyste débutant, se trouvant dans l’embarras, vient prendre avis auprès d’un ainé à propos d’une situation clinique délicate: cette patiente si intéressante au premier abord, qui présentait lors des entretiens préliminaires une (peut-être un peu trop?) riche symptomatologie névrotique, avait tous les atouts de la névrose la plus classique et venait demander un allègement de sa souffrance psychique, lui semble vouloir s’enferrer aujourd’hui malignement, malgré tous ses efforts, dans une situation inextricable, et cela sur divers plans: une liaison amoureuse toute récente la met comme pieds et poings liés entre les mains d’un homme redoutablement manipulateur, sinon plus, qui la sature en satisfactions masochiques des plus variées, cependant qu’elle accueille avec un calme bien singulier la dégradation progressive de son statut qui la conduit bientôt à cesser toute activité professionnelle, se mettant en “stand by” comme le dira Mme Z. Tout ceci est rapporté en séance avec une “inconscience” tranquille plus qu’inquiétante pour son analyste qui pensait jusqu’alors pouvoir conduire une cure “classique”, s’intéresser au transfert et à son interprétation, retrouver et reconstruire patiemment, au pas à pas avec sa patiente la névrose infantile de cette dernière. Au lieu de ce tableau presque idyllique, et en tous cas largement idéalisé, c’est le cauchemar, dans le bruit et la fureur, le brouillage des repères attendus, et des attaques répétées contre le cadre du travail analytique: les horaires ne conviennent plus à la patiente, le rythme des séances est trop intensif et doit être diminué, d’ailleurs ce travail analytique la met de plus en plus mal, et elle envisage de l’arrêter; bref, le brouillard le plus épais s’installe…

S’il débute dans la carrière, notre jeune collègue n’est cependant pas né de la dernière pluie et il connaît ses classiques: les écrits techniques de Freud lui viennent en aide. Evidemment, se dit-il, ma patiente répète, pour arriver à se souvenir, la rémémoration est au travail, la gestation sera peut-être un peu plus longue et difficile que prévue, mais un souvenir “traumatique” rapporté dès le début du processus lui paraît d’un soutien décisif: en se jetant dans les bras de ce compagnon manipulateur, en mettant en contradiction son thérapeute et le psychiatre qui lui prescrit son traitement médicamenteux, Mme Z. répète sa situation infantile d’enfant malmenée, impuissante, prise dans les conflits du couple parental qui avait abouti au divorce. L’image paternelle est bien là, celle d’un homme déprimé, voire désespéré et proche du suicide, image destructrice ou en tous cas défaite.

“Répéter, remémorer, élaborer…” écrit Freudien de 1914.

Regaillardi, notre analyste tente dès lors -mais sans plus de succès d’où sa démarche d’aujourd’hui- de faire entendre à sa patiente qu’elle agit un conflit inconscient, et qu’il s’agit pour eux de le mettre en mots, à charge à lui, l’analyste, d’interpréter la culpabilité oedipienne qui se niche dans ce véritable naufrage. Pourtant, il lui est difficile de ne pas continuer à penser que sa patiente n’a quand même pas eu de chance, et qu’elle aurait pu rencontrer un compagnon moins pervers; tout s’est tout de même dégradé précisément depuis cette rencontre malheureuse. Mais les interprétations, qu’elles soient de transfert, ou hors transfert, qu’elles tentent de reconstruire le passé historique, ou qu’elles essaient de donner du sens aux comportements semblent paradoxalement susciter une exacerbation des passages à l’acte.

“tu causes, tu causes” semble répondre la patiente à ses interventions qui, l’irritation et l’angoisse montant, passent de l’interprétation à la tentation de l’admonestation, l’analyste oscillant entre la révolte et le renoncement devant la répétition des demandes d’aménagement du cadre par sa patiente, qui s’acharne à aller mal et continue néanmoins à venir a ses séances, et devant aussi la fixité du processus, si on peut encore appeler comme ça ce qui se passe entre eux, se dit-il! Devenu conducteur d’un bateau ivre, qui tangue de manière inquiétante, l’analyste s’interroge en vain;

et d’abord, pourquoi se croyait-il capable, lui si peu expérimenté, de traiter des patients aussi difficiles? Mais c’est qu’elle ne l’était pas tant que ça, au début du traitement…N’a-t-il pas tout de même été trop hâtif, ou trop optimiste dans l’indication? et puisqu’on en est là, si après tout elle décidait d’arrêter son traitement, ne serait-ce pas un service à lui rendre? (on aura noté, bien sûr l’indétermination du pronom “lui”). Le problème, c’est qu’il se sent non seulement éthiquement responsable d’elle, mais surtout comme “pris à la gorge”, et finalement…comme partie prenante à son corps défendant de la plainte de sa patiente, presque solidaire d’elle en quelqu’endroit…

c”est cette dernière constatation (“il y a anguille sous roche”) qui le décide à aller en parler à un collègue en qui il met sa confiance.

Questions actuelles

On se souvient de l’aphorisme classique, véritable projet analytique des années 70_80, mis en œuvre sitôt franchie la porte du cabinet d’analyse:

“ Voyez en quoi vous êtes l’artisan de votre propre malheur”

De cette phrase, qui convenait pleinement au registre de la névrose telle qu’elle fut décrite dans sa cuirasse Victorienne à l’origine de l’aventure analytique, les psychanalystes ne conserveraient aujourd’hui que la partie initiale, légèrement modifiée:

“ Voyons ensemble -avec la mémoire sensorielle du corps- quel artisanat de pensée possible, quel jeu pour le Je. ”

Ceci sans abandonner bien sûr, et c’est un aspect non négligeable de la question, les repères “ freudiens ”classiques du fonctionnement psychique.

Entre ces deux énoncés, se sera opéré un véritable changement de paradigme métapsychologique, dont les travaux analytiques contemporains portent la marque, et sur lequel A. Green, en précurseur, avait déjà attiré notre attention en 1975 dans son rapport de Londres : “ L’analyste, la symbolisation et l’absence dans le cadre analytique”. Pour lui, la psychanalyse devait prendre en compte d’autres facteurs que le classique refoulement et d’autres modalités de la trace, de la mémoire et du retour dans l’espace psychique, modalités qui furent seulement esquissées par Freud dans ses travaux d’après 1920. Et ceci au point de contraindre les analystes à changer de vertex, le refoulement cédant alors le terrain dans le fonctionnement mental de leurs patients au clivage du moi, au déni de réalité et à des opérations psychiques et non psychiques (l’acte, la somatisation, le comportement ou le caractère, aussi bien que le délire) qui vont venir progressivement camper alentour, puis occuper le centre de l’espace analytique.

C’est ainsi qu’une place de plus en plus grande sera faite à ce qui agit l’analyste dans l’analyse, agir ou emprise que l’on va dès lors considérer comme communication primitive, forme de retour, via ces modalités nouvelles du transfert et du contre-transfert indissolublement liés, de ce qui n’a pas été “ suffisamment subjectivé ” par et de l’environnement premier, et demeure d’autant plus actif qu’il est en deçà des mots et comme échappant à leur pouvoir de négociation: excitations mal pulsionnalisées, ou encore registre traumatique, opérant en deça des souffrances névrotiques. Ce qui agit l’analyste donc, mais aussi ce qui passe impérativement par d’autres canaux que ceux de l’échange langagier lesté par la permutabilité complexuelle de l’oedipe, à savoir l’affect, dont Green encore avait de longue date souligné la valeur de passeur, l’éprouvé corporel, les perceptions et la sensorialité, toutes ces mémoires du corps qui viennent pallier au failles de la représentation.

De fait, cette nouvelle clinique aboutit à mettre en question le primat jusqu’ici donné dans la psychanalyse “à la française”(Israël) à la parole et à la représentation, au profit de conceptions plus larges, ouvrant sur les diverses modalités selon lesquelles l’appareil psychique travaille : il y a lieu de penser les symbolisations au pluriel[1], le langage et la mémoire du corps retrouvant dès lors une place éminente, au lieu de la mise en suspens, sinon du refoulement, dont ils furent l’objet lors de la constitution du corpus analytique initial, cependant que l’analyste se trouve engagé dans la cure en tant qu’objet transformationnel pour une symbolisation se faisant dans l’espace intermédiaire.

Il est impossible d’envisager aujourd’hui la question de la pratique psychanalytique autrement que sous l’angle de la diversité des modes de travail de la psyché qui ne peuvent en aucun cas se résumer à la symbolisation langagière et aux interprétations de contenus portant sur la conflictualité psychique.

Certes , en régime névrotique ordinaire, la psyché opère ce travail entrecroisé et complexe des temps et des logiques psychiques, sorte de tissage et de réinscription permanente des traces dans les versions successives du fantasme.

Dans le cas des souffrances identitaires-narcissiques, dont la fiction clinique ci-dessus, loin de décrire une quelconque réaction thérapeutique négative ou une hainamoration passionnelle[2], donne un exemple “ordinaire”, force est de passer par contre par d’autres registres psychiques que ceux de la symbolisation secondaire. L’affect, le corps, la perception, la sensorialité, ces exclus de principe par le dispositif de la cure “classique” -non pas pour les évacuer, mais pour en permettre la reprise langagière par le sujet- deviennent alors nos points d’appui pour tenter de redonner à nos patient une enveloppe psychique et un accès à ces excitations mal pulsionnalisées et volontiers clivées, de dramatiser en quelque sorte ces registres archaïques de la souffrance narcissique qui débordent -ou échappent- au champ du langage verbal: non pas du méconnu refoulé et des représentations de mot, mais des traces mnésiques et des représentations de chose, du matériau psychique dénié-clivé ou faisant irruption sous une forme insuffisamment déplacée-décondensée dans le langage.

Que devient l’interprétation, dès lors? Interpréter? construire? et quelle réalité?

Ces régimes de fonctionnement en symbolisation primaire posent la question du statut de la parole de l’analyste en séance: s’agit-il encore, dans ce registre psychique, d’interprétations, ou doit-on parler de constructions, et alors de quelle réalité? inconnaissable? irreprésentable? non advenue à la symbolisation? .

Dans ma contribution à l’ouvrage collectif Inventer en psychanalyse[3], je rappelais l’intervention célèbre en trois temps de Winnicott :

“je suis en train d’écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c’est une fille que j’écoute, et c’est à une fille que je parle. (….)

puis:

“si je me mettais à parler de cette fille à quelqu’un, on me prendrait pour un fou”

enfin:

“il ne s’agissait pas de vous qui en parliez à quelqu’un. C’est moi qui vois la fille et entends une fille parler alors qu’en réalité, c’est un homme qui est sur mon divan. S’il y a quelqu’un de fou, c’est moi 

Intervention dont l’effet résolutoire est exprimé par le patient

Lorsqu’il “dit qu’il se sentait maintenant sain d’esprit dans un environnement fou.” (Winnicott jeu et réalité, 1971)

On voit donc que Winnicott fonde son interprétation sur une construction portant,non pas sur la conflictualité interne de son patient, mais sur les contenus de l’inconscient maternel, ou parental qui auraient dénié la réalité de l’identité sexuelle du patient, donc sur la relation dedans-dehors, et plus précisément encore ce qui, de cette dernière, n’a pu se symboliser en fantasme singulier . Soulignons au passage que cette problématique se systématisera largement en France dans les explorations sur le transgénérationnel.

Partant de cette séquence clinique assez révolutionnaire à l’époque où l’auteur présente ce point de vue, j’avais proposé la différence suivante, pour clarifier le débat “Construction ou Interprétation?”:

  • L’interprétation en analyse concernerait les jeux et aléas du désir, tels qu’ils se représentent sur le théâtre interne de l’intrapsychique, entre mouvement pulsionnel, défenses et interdit, c’est à dire dans le système “refoulement -affect -représentation (J. Cournut) ou encore dans le jeu “bien tempéré” des instances psychiques en régime névrotique.
  • La construction, elle, porterait sur les avatars de l’internalisation du monde externe, en somme sur ce qui, de l’intersubjectif ou de l’intergénérationnel, n’a pas été suffisamment bien “subjectivé”. L’appropriation subjective (Cahn, Roussillon) ou subjectivante (Green) de l’objet primaire, ou encore l’historicisation subjective (P.Aulagnier) ne s’est pas faite de manière satisfaisante pour le sujet, ceci pour différentes raisons qui aboutissent toutes au même résultat: la relation analytique va dès lors concerner un objet non encore perçu/investi comme objet distinct du sujet, et cependant redouté plus ou moins massivement dans la cure car trop envahissant, ou au contraire trop absent pour que se constitue une présence de l’absence, bref le matériel analytique apparait comme du transfert infiltré par un excès de présence d’un objet non différencié du sujet.

On pourra aisément penser ici à bien des exemples cliniques, tant il est fréquent de rencontrer une telle problématique de nos jours, ou plus exactementparce qu’il est devenu habituel de penser nos cures dans ces paramètres. Je pense en particulier à ces situations de troubles de la pensée ou d’échec à la pulsionnalisation de l’excitation, qui s’expriment comme des sortes d’états traumatiques permanents recourant volontiers à l’agir utilisé en tant que forme ou mode de figurabilité préreprésentative, aux somatisations, ou encore à une intolérance au cadre qui peut aller jusqu’à une inaptitude plus ou moins radicale à l’utilisation (au sens de Winnicott) transformationnelle de l’analyste. Dans de tels cas, ce dernier n’échappe pas à la répétition: il est “objectivement vécu” plus que ressenti comme aussi inadéquat et aussi violent que l’objet de la naissance de la vie psychique. le risque est grand alors que le processus analytique se fige dans l’actualité d’une douleur ou d’une revendication inexorables.

Une telle opposition est simple, elle renvoie au modèle de la double limite proposé par A.Green (1990), et peut paraitre assez pertinente, menant à penser que la construction la plus exemplaire, son “épure”, concernera ce qui, de l’environnement, a fait emprise ou intrusion dans la psyché du sujet, plutôt que de lui permettre de faire son travail d’historien de transmission/appropriation symbolisante.

Si on admet ce point de vue, les interventions -éventuellement agies- de rappel des limites et du cadre par l’analyste pourraient avoir la fonction, ici défaillante, de réintroduire du différentiel là où il y a intrusion ou emprise, et tendance à la symétrie plutôt qu’à l’asymétrie entre l’analyste et l’analysant.

Pour autant, on ne peut considérer cette opposition que comme paradigmatique, et pas autre chose. La psyché et le travail analytique sont en effet beaucoup plus complexes, et ne sauraient se satisfaire de simplifications réductrices. Elle a en tous cas l’avantage de poser la question autrement.

On a vu en effet dans ce qui précède que je n’envisage pas les constructions comme “les grands fragments” ou “d’amples fresques secondarisées des années oubliées sous l’effet de l’amnésie infantile” (Freud 1937), mais plutôt comme construction du cadre analytique, construction de l’espace de transformation psychique dans la co-production analyste-analysant au service d’une activité de symbolisation primaire et de la reprise langagière qui en découle, ainsi que le propose également F. Duparc dans l’ouvrage collectif cité ci dessus. La construction devient alors “un outil de différenciation et de description de la structure psychique, établissant une véritable cartographie spatiale-structurale, qui précède la reconstruction temporelle”, “mise en ordre du matériel représentatif, voire même des traces mnésiques… préalable aux liens et à l’interprétation du fantasme”. Duparc cite les travaux des Botella sur le “travail d’élaboration consistant à construire, à partir de vécus restés à l’état de traces mnésiques (traumatiques, perceptives), des représentations proches de la représentation de chose, grâce aux capacités de figuration de l’analyste”

Nous pouvons, à partir de là, envisager la question de l’interprétation sous un tout autre angle, celui du travail du psychanalyste en séance, l’élaboration à deux étant tissée du côté de l’analyste d’un continuum d’associativité, de silence, et d’interventions de style très divers, intervention de relance, interprétation dans ou de transfert, hypothèses constructives, appui sur des matériaux culturels à valeur symbolisante tels que les contes ou romans le cas échéant, appui enfin sur ce qui peut se dramatiser des traces précoces inscrites dans le corporel , que ceci se passe dans la séance ou, avec une fréquence non négligeable, dans sa bordure, le cadre analytique.

Dans le même ouvrage, A. Ferruta écrit, pour cerner les qualités d’une “interprétation qui construit le sujet”:

“Nous nous trouvons face à la difficulté de donner une voix et une forme à des aspects de la vie psychique, que les formes de notre pensée et de notre langage déjà organisé risquent d’annuler, au moment où ils les saisissent”, les interprétations utiles face aux souffrances narcissiques devenant des “interventions de transformation (Bion 1965), ayant pour but un fonctionnement mental dynamique, structuré et structurant et même agréable…, qui mobilisent le fonctionnement de l’appareil psychique du sujet d’une façon qui en favorise les capacités d’auto-organisation dynamique et donc de mobilité entre différentes couches de personnalité et entre le plaisir de posséder une autonomie mentale et le désir de rencontrer tout ce qui représente l’autre que soi.”

Freud n’ouvrait-il pas cette voie, dans la conclusion de son texte de 1937 “Constructions”, puis l’année suivante dans “Le clivage du moi dans le processus de défense” en mettant l’accent sur “un phénomène surprenant et d’abord incompréhensible”: le surgissement, en réponse à une construction de l’analyste, de “souvenirs très vivaces”, excessivement nets, voire de “véritables hallucinations”, exprimant le retour “d’un évènement oublié des toutes premières années, de quelque chose que l’enfant a vu ou entendu à une époque où il savait à peine parler”(Freud 1938)…

Ainsi la perception, l’hallucinatoire apparaissent comme porteurs, parallèlement au refoulement, d’un pouvoir historique, d’une vérité émergeant d’un en deçà du langage.

Pluralité des symbolisations donc, mais on aura compris que, ce faisant, nous sommes passés d’un modèle “ névrotique ” de la cure dans lequel l’espace de l’intrapsychique et le fonctionnement des instances concourent au travail de remémoration du passé refoulé, à un modèle dont Bollas a bien montré qu’il était tout autre, processus faisant une place majeure à l’objet transformationnel qu’est l’analyste, pour que les faits “historiques” deviennent des éléments psychiques, des objets de réflexion, “objets mentaux qui s’unissent à leur tour avec d’autres objets mentaux afin de constituer des chaînes de significations croisées qui enrichissent la vie symbolique d’un individu”.

Bibliographie

On trouvera un développement des thèses proposées ici, ainsi qu’une bibliographie détaillée, dans deux ouvrages publiés récemment:

Jean José Baranes, F. SACCO dir., 2002 “Inventer en psychanalyse”, construire et interpréter, postface d’André Green, Dunod, Paris

Jean José Baranes, 2003, “Les balafrés du divan”, essai sur les symbolisations primaires, Puf, Paris

Bollas C., 1996 Les forces de la destinée, Paris, Calmann-Levy

Freud S., 1937, Constructions dans l’analyse, in “Résultats, idées, problèmes”, vol II, Paris, Puf, 1983.

Green A., 1990, La folie privée, Paris, Gallimard

Roussillon R., 1999, Agonie, clivage et symbolisation, Paris, Puf

Notes

[1] J. J. Baranes Les balafrés du divan. Essai sur les symbolisations plurielles. Puf, Paris 2003

[2] c’est la bonne réponse au jeu proposé au début de ce texte!

[3] J. J. Baranes, “l’invention de l’interprétation”, in J. J. Baranes, F. Sacco et all., Inventer en psychanalyse, Dunod, Paris, 2002

 

A. Potamianou
Souffrance et douleur dans la mouvance psychique chez les états limites[1]

Ce texte se réfère à ce que je considère être un vécu de grande souffrance et de douleur lancinante chez les patients dits états-limites, quand une prise de conscience de leurs mouvements psychiques s’amorce. Douleur et cette souffrance sont liées à l’éventualité d’un changement possible dans l’économie et dans leur dynamique mentale ; retrouvées chez tout analysant, elles se présentent chez les patients borderline avec une violence crue qui entraîne souvent la sidération de la mouvance psychique et conduit à des désinvestissements dénudant le psychique.

Mais avant d’aborder le thème, il faut préciser deux points.

Le premier a trait à la problématique de ces patients. Celle-ci ne se réfère pas seulement à une catégorie clinique, car je crois qu’elle infiltre le quotidien de la vie de la gent dite normale. Il s’agit d’un soubassement, souvent recouvert par des superstructures de type névrotique, dont on retrouve des tracés dans le fonctionnement de tout individu. Par ailleurs, il est vrai que l’essentiel de cette problématique donne des formes de pathologie, plus ou moins graves.

L’éventail que les états-limites recouvrent est un éventail très large, à couleurs multiples et présentant des branchages articulés de manière variée. Néanmoins, certains éléments communs peuvent être relevés et c’est leur agencement qui détermine l’approche diagnostique de ces patients quand ils viennent nous voir.

Le deuxième point se réfère aux constituants et aux effets de la problématique que j’essayerai   de  cerner ;  il  permet  de  comprendre

l’inéluctabilité de la tourmente et de la souffrance lors de l’abord de moments mutatifs dans la cure de ces patients.

*

Concernant le premier point :

Les différentes positions avancées par les écoles anglaise et américaine, comme aussi par les Français, au sujet des patients borderline sont bien connues.

En 1992, écrivant sur l’économie des états-limites, je disais que la proposition d’A. Green – qui englobait les organisations borderline et narcissiques dans une catégorie de patients, pour lesquels l’organisation des limites intérieures/extérieures faisait problème – avait l’avantage de nous confronter à deux questions de base : a) Celle des investissements et des contre-investissements, questions fondamentales, s’il en est,  puisque la cohésion identitaire et le contact avec la réalité intérieure/extérieure en dépendent, b) Celle des grandes lignes des mouvements d’intrication et de désintrication pulsionnelle, dont découlent les différentes modalités de fonctionnement psychique sur le versant narcissique, comme sur le versant objectal.

Mais, malgré ces avantages, je dirai aussi que cette proposition doit être complétée — et ceci introduit mon deuxième point — par quelques références plus précises, car les états-limites se distinguent par certains traits, que je voudrais souligner.

La première référence a trait à un fait dont la clinique témoigne. Nous savons que quand la réalité extérieure ou intérieure impose à ces patients des stimulations perceptives qui se rapportent à des pertes ou à des manques, leur système psychique est incité vers des décharges somatiques ou comportementales qui, très souvent ont peu, ou rien, à voir avec un sens pouvant être attaché à leurs expériences passées. Les actes ont le caractère de rupture dans la continuité et la cohérence du Moi.

Ce type de décharge repousse, ou même efface, les représentations, les affects, les élaborations symbolisantes, vidant ainsi le champ du psychique. Par ailleurs, les mécanismes de clivage, de déni et de projection, qui sont utilisés beaucoup plus que le refoulement ou la négation, démarquent des psychismes recherchant le calme de la non-conflictualité. Mais ces processus évacuateurs du psychique coexistent avec l’action d’autres attracteurs puissants sur ce même champ (A. Potamianou 1992, p.67-69 et 171).

Ces attracteurs repérés à travers les fixations à certains éléments traumatiques ou dans l’activité de fantasmes de toute puissance, ou encore dans la perception de la réalité extérieure en reflet de la réalité intérieure, nous éloigne finalement de la conception d’un psychisme en quête d’auto-conservation par la recherche de la réduction des excitations, donc proche de ce que Freud avait rassemblé sous l’expression métaphorique de pulsion de mort. Certes, nous avons à réfléchir sur l’activité de dissipation qui nous rapproche des réactions des systèmes « en situation critique » de la physique, là où le système ne se constitue pas en unité stable et harmonieuse, mais en état littéralement non-représentable. Chaque événement ayant des effets qui se propagent à travers tout le système, au-delà d’un certain seuil d’instabilité, une activité dissipatrice devient manifeste. Les borderline nous confrontent souvent à une telle activité.

Pourtant, l’existence d’attracteurs puissamment excitants nous fait dire, que même si certaines excitations aboutissent à des décharges évacuatrices, il y en a d’autres qui s’organisent en investissements lourds et massifs portant sur des objets dont les patients ne se détachent pas, ou sur des expériences traumatiques non surmontées. Par ailleurs, comme j’ai pu le démontrer (1992) en utilisant l’exemple de l’espoir, certains morphèmes représentatifs et affectifs constituent des points fixants dans le psychisme (et parfois en viennent à prendre une place d’objet), agissant contre les désinvestissements, le vide et les blancs de la pensée. Nous n’avons donc pas à faire avec des psychismes qui fonctionnent en principe en dehors de la polarité plaisir-déplaisir (A. Green)  et en évacuation (W. Bion), mais plutôt avec des systèmes qui travaillent à partir de tendances opposées très accentuées en raison des faiblesses de l’intrication pulsionnelle. D’ailleurs, la clinique montre que la contrainte des répétitions au-delà du plaisir agit en parallèle avec des productions fantasmatiques de l’omnipotence narcissique, en quête de satisfaction. En tout état de cause, il s’agit de systèmes qui ne se satisfont pas de la liaison à minima, telle que celle-ci est retrouvée dans les automatismes de répétitions d’où les expectatives et l’attente du désir s’absentent.

Une deuxième référence à prendre en compte est celle du contact avec la réalité intérieure/extérieure. Chez les états-limites ce contact est préservé, mais à travers des dichotomies fonctionnelles. Les jugements sont très influencés par la vie fantasmatique ; les dimensions surmoïques sont faibles quant à leur potentiel protecteur et interdicteur et les productions du Moi idéal tentent à les remplacer. La prise de l’omnipotence infantile est puissante. Pourtant, les sujets maintiennent des possibilités de rendement professionnel et social, bien que leur Moi poreux est facilement  transpercé par des angoisses de séparation-intrusion. Mais en général, on peut dire que la fonctionnalité du Moi n’est pas mise hors jeu à l’exception de moments de crise. A ces moments la cohérence de la pensée vacille en raison des failles de la continuité des investissements qui sont engloutis dans la panique du vécu critique.

Néanmoins, même dans les moments de crise le Moi peut ne pas défaillir dans sa fonctionnalité, par exemple dans la vie professionnelle. L’orage reste privé et pour la plupart caché. Les épisodes de dépersonnalisation, s’ils apparaissent, sont d’habitude fugaces. Et les patients dans le cadre de la cure ont conscience des différences dans leur fonctionnement. « C’est ici que je suis comme ça. A l’extérieur je suis autrement ».

Quels sont les moments de crise ?

Il s’agit de moments de rencontre avec des frustrations, des pertes, des manques, des délais dans la satisfaction des besoins. Les représentations et les affects concomitants sont alors repoussés, et l’angoisse libre et diffuse se propage, si elle n’est pas liée dans des morphèmes persécutoires. Les décharges dans le soma –qui n’est pas le corps libidinal –comme également dans des actes évacuateurs, rendent alors compte des difficultés de la figurabilité et de la liaison des représentations et des affects. En tout cas, les morphèmes psychiques sont en manque de stabilité, de continuité et d’épaisseur. Mais comme il a été dit, certains investissements sont caractérisés par une massivité lourde. Ainsi, les intériorisations et les identifications sont souffrantes en trop, ou en trop peu, et les difficultés sont évidentes au niveau du discours associatif.

La clinique nous informe que l’instigation aux investissements chez ces patients vient surtout à partir de situations et objets extérieurs visés pour leur mêmeté dans des relations de type spéculaire. Ces objets sont massivement investis tant que la relation perdure, car ils opèrent en tant  que de doubles ou reflets du sujet. S’ils s’éloignent, ils drainent les investissements du Moi. Il est donc clair que malgré toute une gamme de variations dans le temps et dans les nuances de leurs caractéristiques, nous avons ici des relations de haut potentiel traumatique.

Troisième référence :

Si on met en rapport la lourdeur perceptive que l’agrippement sur les objets extérieurs entraîne – ce qui fait obstacle à la mutation des perceptions en représentations – avec les activités projectives, les exclusions et le recours déjà mentionné à des décharges comportementales et somatiques quand les choses tournent mal, on peut comprendre que le tissu de certaines représentations et formations affectives est souffrant en épaisseur et en continuité. Pour autant qu’elles arrivent à se constituer, les représentations peuvent disparaître ou être mises de coté ; les affects se diluent au point que, d’un jour à l’autre, et même dans le cours d’une même séance, les manifestations affectives ne sont pas reconnues.

Dernière référence :

L’interpénétration intérieur/extérieur, ainsi que l’instabilité des limites intra-psychiques, manifeste dans les rapports entre instances, déterminent une angoisse diffuse, que j’ai nommé angoisse de délimitation (A. Potamianou 1992, p.55). Cette angoisse selon moi, sous-tend les angoisses de séparation et d’intrusion. Elle vient tout aussi bien de l’incertitude des limites que du désir de leur effacement ; car la relation du Moi à l’opposition extérieur/intérieur est marquée à la fois par la recherche constante de frontières à établir entre les objets et soi-même, entre perceptions internes et perceptions externes et par la contestation immédiate de toute barrière, puisque celle-ci instaure la séparation entre l’individu et un monde dont il récuse l’altérité. « Je ne supporte pas les délimitations », disait une jeune femme de 35 ans ; « c’est comme si des murs s’élevaient. Moi, je me coule et je me perds dans le regard de l’autre. Ce qui sépare me fait souffrir…En perdant le regard de l’autre sur moi, je perds le monde ».

La mise en action des mécanismes de clivage, de déni et de projection, correspond à des tentatives de protection contre les angoisses de délimitation et les tendances fusionnelles. Les fantasmes d’omnipotence resserrent ces mécanismes. Il faut absolument faire tenir tout ce qui tremble. Comme disait une patiente : « Ce que je désavouais m’a aidé à nier ma destinée de mortelle, en immobilisant le temps. Je pense maintenant que ceci est compréhensible, puisque j’ai eu affaire à la mort si tôt dans ma vie. J’ai donc tout fait pour survivre, sans comprendre le prix du sacrifice : ma mutilation. Car quand on s’emprisonne ou on se divise et on se coupe de soi-même, on peut toujours dire : voilà, c’est moi qui l’a choisit. Ce n’est pas les autres qui l’ont imposé. Mais finalement la douleur est immense, quand on voit les parties de soi-même qui se perdent ».

Quels sont les effets d’une telle organisation psychique ?

En allant vite on peut les résumer ainsi :

  1. Les séparations, les deuils, et les différenciations trouvent peu de place, sinon aucune, dans la réalité psychique, ce qui est compréhensible, puisque les manques ne sont pas acceptés.
  2. Le souhait d’une prise dure sur les objets conditionne la dynamique du « je te tiens ou je te crache ». Et dans ce cas, comment retrouver le souvenir d’expériences positives ? On a beaucoup parlé de leur absence chez les états-limites. Personnellement, je pense que ceci n’est pas seulement dû aux insuffisances des objets ou à leur non-disponibilité, bien que ce facteur est bien sûr important. (Voir en exemple la Mère morte de Green, ainsi que les élaborations relatives de René Roussillon). Mais je crois qu’il y a plus, car les objets extérieurs ne se rendent jamais complètement à l’emprise du sujet. Leur résistance soulève une intense agressivité, une haine à la mesure des besoins d’agrippement sur eux et de la dépendance qui en est la suite. Projetée à l’extérieur, la haine rend les objets mauvais, inaptes à la confiance. Par conséquent, les intériorisations – pour autant qu’elles se réalisent, car très souvent elles sont rejetées – ramènent à l’intérieur du mauvais, renforçant ainsi la destructivité restée dans l’appareil psychique. Il n’est donc pas étonnant que ces cas donnent l’impression que même l’illusion primitive n’a pas pu être organisée chez eux.
  3. Un désarroi permanent travaille le psychisme pour tout ce qui n’est pas contrôlé, venant de l’extérieur ou de l’intérieur. Puisque les renoncements – dont les hommes en général se détournent comme Freud (1908, p.145) justement le rappelait – signalent ce qui est abandonné, la logique du non-choix prévaut chez les borderline. Logique du oui et non, ni oui ni non, cette logique des clivages, soutenus par la toute puissance, maintient les désirs, le temps, les espaces, les déplacements, et les remaniements psychiques dans la catégorie de l’indéterminé. Tout reste incertain, potentiellement immobilisé et en potentiel de mobilisation. Comme Freud remarquait (S. Freud 1938a, p.275) aucun cours n’est choisi par le sujet ou plutôt celui-ci prend les deux à la fois, ce qui revient au même. L’exclusion de tout choix garde intacte l’illusion de « tout avoir » et du pouvoir être « tout et partout ». Un patient disait : « Je veux être à la fois le bateau qui navigue et le navire solidement amarré. Je veux avoir toutes les femmes et je ne supporte pas d’avoir quelqu’un près de moi (avis à l’analyste). Je ne crois pas à la thérapie et je me sens constamment malade, ayant besoin d’être aidé. »

Je pense donc que la peur de la castration que Freud (1927) mentionne comme moteur du clivage doit être complétée par la référence à la toute-puissance qui est mobilisée pour opérer en contre de cette peur. Chez les borderline, elle est défense contre la terreur d’un moi disloqué.

*

Se réferant au transfert, une fois qu’une démarche thérapeutique est décidée, René Roussillon (2002b) parlait de l’infléchissement de la cure-type et de ses effets sur l’analyste. Il évoquait la menace de perdre pied cité par D. Anzieu, et les réactions de l’analyste contre cette menace, alors qu’il soulignait l’agonie et le désespoir des patients narcissiques.

Il n’est donc pas dépourvu d’intérêt d’essayer de préciser quelques aspects de cette souffrance et de cette douleur qui sont  le résultat – je suis d’accord avec René Roussillon - de  l’échec des réponses internes et de l’échec des ressources externes des patients. Mais je m’écarte quelque peu des explications qu’il donne concernant les difficultés des intériorisations et les achoppements de ce qu’il appelle « l’appropriation subjectivante », c’est à dire la prise en charge par le sujet pensant des mouvements psychiques qui le constituent.

En effet, les difficultés et le refus d’intériorisation des interprétations, et même de l’accompagnement, chez ces patients ne me semblent pas être dus à l’impossibilité de reconnaître l’analyste comme miroir ou comme double, ou, encore, à l’autre bout, comme objet séparé et différencié, comme dit R. Roussillon, (2002b, p. 81). Je crois que la situation est plus complexe, d’abord parce que chez les états-limites d’après l’organisation de chaque patient, la personne de l’analyste peut changer de couleurs selon les moments, selon les phases du travail analytique, et selon le niveau auquel se meut le patient. Pendant certaines phases du travail on a affaire à des imagos archaïques et rigides ; dans d’autres, le transfert est plus « coulant », bien que le jeu du « donner » et du « prendre » s’établit difficilement en raison des secousses émotives qui le renversent.

En outre, si l’objet, dans ses chatoiements très différents, n’arrive pas à se constituer en objet régulateur, il faut tenir compte du fait que chez les états-limites les fluctuations sont constantes, non pas entre le désir de changement et les interdictions ou les inhibitions qui le concernent, mais entre le désir de transformation et le retrait des investissements. Aux moments de retrait, les figurations du monde extérieur et les morphèmes intérieurs sont en risque d’effritement et ce qu’on suppose acquis peut disparaître d’un moment à l’autre. Les patients disent souvent ne rien entendre, ne rien comprendre à ce qui est dit, essayant de serrer désespérément les défenses narcissiques.

Au bout de quatre ans de travail thérapeutique un patient disait : « C’est vrai. Je réalise maintenant qu’il n’y a pas d’accès chez moi. Je ferme les volets. Je baisse les lumières…je rejette, j’exclus. Mon intérieur dévasté est un champ où seules sont cultivées les fleurs de mon mal ».

Une patiente dont j’ai parlé autrefois [2], Mme Z, disait : « C’est le malheur qui est pour moi. La douleur la plus horrible serait de changer ce qui fait mon identité. Ce serait ne plus me reconnaître et admettre que je ne peux pas tout endurer ».

Alors, de quoi s’agit-il ? Du travail de la toute-puissance infantile écartant la mort et la castration ? De protection contre la terreur des défigurations et de la désorganisation ? Ou bien de l’incorporation d’une

catastrophe, comme disait une autre patiente qui affirmait que « changer » signifierait « effacer son histoire » ?  Ou, en plus,  s’agit-il de l’horreur du « nouveau » qui crée des ruptures dans le familier, interposant entre le patient et son monde l’inattendu et l’étranger ? Panique devant les failles du connu qui menacent l’économie psychique entretenue  jusque là ?  Ou,  encore,  défense  contre  des  angoisses de délimitation mobilisées par le danger d’intérioriser ce qui vient de l’objet analyste ?  Ou enfin,  s’agit-il  d’un  investissement  qui agit  contre toute autre excitation pulsionnelle, devenant un organisateur du vécu en danger de devenir chaotique.

Quelle que soit la réponse aux questions posées, les changements dans le cours du travail analytique sont envisagés par ces patients comme littéralement catastrophiques. Leur Moi étant soumis à l’action dissipatrice de plusieurs attracteurs risque de perdre toute cohésion et synthèse, donc de devenir chaotique, quand les perceptions intérieures/extérieures sont perturbantes, échappant à leur contrôle. Car non seulement l’économie narcissique est secouée par la rupture du connu et du contrôlé, mais encore il leur faut envisager que le travail avec l’analyste a pu influencer leur réalité psychique, ce qui soulève des vagues d’angoisse concernant leurs limites.

Une patiente me parlait de douleurs lancinantes qui avaient éclaté dans son corps, engageant sa poitrine et son ventre, quand elle a décidé de ne pas reprendre contact avec son amant avec lequel elle entretenait une relation sadomasochique déchirante pour elle. Dans le cours de la  nuit, elle a vécu un sentiment d’isolement terrifiant et de vidage total. Rien ne persistait de familier en elle, hors cette douleur crucifiante. Au matin, elle a pensé à un bébé dont la mère qui le nourrit et le réchauffe, s’éloigne. Tout est perdu alors.

Eloignement de son amant, objet surinvesti, bien sûr. Mais plus encore, je crois ce qui provoqua en elle ce sentiment de catastrophe, c’est d’une part d’avoir pu aborder le moment d’un choix, choix de séparation, lié  à une douleur et à une rage encore innommables pour elle et d’autre part d’avoir entrevu l’émergence d’un mode de fonctionnement différent de celui qu’elle entretenait jusque là. Du fait, cela signifiait que des éléments venant de notre relation avaient été retenus et que ses résistances farouches étaient en train de céder. Cela signifiait aussi me perdre comme objet contre lequel elle se battait sans cesse –en tant qu’objet porteur du danger d’une pénétration intrusive –et faire une place dans son espace psychique à ce qui avait été dit entre nous.

En plus, le choix indiquait que la prise dure des fantasmes de toute puissance –ceux qui maintiennent les clivages en contre poids à la précarité des frontières intérieures/extérieures du sujet –s’était assouplie.

L’homéostase psychique se trouvait donc bouleversée et son préconscient n’arrivait plus à soutenir les connections nécessaires à la poursuite du travail psychique. En même temps, les passages à l’acte qui jusqu’alors soulageaient la patiente n’étaient plus admis par elle. Il ne restait donc que le soma pour servir comme absorbeur des tensions.

Ce qui en plus est vécu comme souffrance insupportable par ces patients c’est d’envisager l’admission dans leur domaine narcissique d’éléments porteurs de différences. Un patient disait : « Tout ce qui n’est pas comme je le veux, me met en rage…Tous ceux qui me contrarient ou diffèrent de moi en opinions doivent disparaître. Je ne veux plus d’eux. Ils ne me servent pas ».

Par ailleurs, la solution facilitante de la projection – qui fait des objets extérieurs des objets inquiétants et persécuteurs – devient expérience de souffrance quand il s’agit de reconnaître ces tendances comme leurs appartenant, car la non reconnaissance court-circuitait, jusque là, la culpabilité.

Le matériel des séances atteste de la souffrance des patients quand ils réalisent qu’une partie d’eux-mêmes reste sourde aux revendications d’autres parties ; car se couper de soi-même quand on est habité de sentiments contradictoires qu’on ne peut assumer, est une mesure efficace, mais coûteuse.

Et paradoxalement, la souffrance des patients dont je parle, souvent devient plus intense quand ils réalisent qu’un autre les « entend ». De cet autre à la fois ils recherchent et ils rejettent la présence, bien qu’ils se sentent alors abandonnés à la solitude et au désespoir de ne pouvoir accéder à une cohérence interne.

La douleur de se retrouver étranger à une partie de soi-même est doublée de la douleur de constater qu’on ne peut être vraiment avec « l’autre » tant que la destructivité n’arrive pas à se couler dans un canal différent de celui de l’aphanisis. « Quand je pars d’ici », disait un patient, « je ne retrouve plus votre visage. Je déforme votre nom, comme je le faisais avec mon premier analyste ».

Si la réaction thérapeutique négative est si fréquemment citée dans les cures des états-limites, ce n’est pas parce que –comme Freud et beaucoup d’autres après lui l’ont signalé –elle reste liée à l’amélioration du patient et à la reconnaissance de cette amélioration par lui-même ou par l’analyste . Ici c’est l ` intériorisation de la réalité psychique qui est  inacceptable, car elle est enrobée de la négativité du transfert et du refus des remaniements.

J’ai soutenu [3] que le vécu, et les formes sous lesquelles une réaction thérapeutique négative se présente, varient selon l’économie des patients.

Ma thèse est que de nos jours nous ne pouvons plus concevoir la R.T.N. comme une entité clinique unifiée. Nous avons à différencier ses formes et sa dynamique. Chez les états-limites, la R.T.N. est liée à la terreur des modifications ; y répond chez l’analyste –mais souvent chez le patient aussi –la douleur et le désespoir de l’évanouissement du travail effectué.

Les frontières entre réalité intérieure et extérieure étant instables pour ces patients, la prise de la haine passionnelle inconsciente sur l’objet extérieur, l’analyste, ne peut être abandonnée, puisque le Moi se perdrait alors lui-même avec l’objet. La haine s’accouple à la souffrance de la dépendance et les deux tiennent le Moi, puisque le relâchement de la R.T.N. pourrait conduire à une désintrication pulsionnelle encore plus importante et à une déqualification de la libido avec dégradation concomitante de l’élément masochiste.

D’ailleurs, même en laissant de côté la R.T.N., la difficulté des déplacements, prévaut chez ces patients, étant donné que les transformations et changements signalent pour eux l’abandon de parties d’eux-mêmes fixées au traumatique, ou de celles soutenues par des fantasmes de toute puissance.

La reconnaissance des parties clivées du Moi a le sens de la perte d’un rempart ; elle ne correspond pas au gain en cohésion et en continuité du Moi. Rapprocher les parties clivées introduit pour ces patients le danger de se voir engagés sur la voie de l’introjection des pulsions ; du travail du deuil des objets de « l’avoir » et du « meurtre» ; de l’acceptation de la primauté de certaines lois. Tout ceci construit des obstacles difficilement surmontables, alors que le patient confond intérieur/extérieur et qu’il évacue à l’extérieur ce qui le mène du dedans.

La transposition des investissements lors de la prise de conscience et de la prise en charge des mouvements psychiques, est tellement pénible pour les patients que, paradoxalement, ils essayent de faire de leur éprouvé douloureux un ciment d’identité. Pour certains, la douleur fonctionne comme une possession à ne pas lâcher, car le Moi qui subit et ressent la douleur n’est pas un Moi qui se laisse aller et qui se perd dans les changements et les déplacements envisagés (Potamianou, 1999).

Et nous voilà touchant là au noyau même de l’angoisse de délimitation et de sa souffrance innommable : ne pas pouvoir ressentir les excitations venant de son propre espace psychosomatique comme négociables dans le rapport avec l` autre; ne pas pouvoir non-plus se faire une place sur l’axe des érotisations permettant de se concevoir comme une matrice qui vibre en accueillant un pénis ou comme le pénis qui se reconnaît comme tel de par son activité propre. Le risque de fusionner avec l’un ou l’autre de ces éléments, induit des formes de blocage du travail mental autour d’imagos figées ou d’objets enkystés qui rendent les déplacements caducs. On a affaire à des surcondensations qui favorisent les décharges explosives.

En outre, on ne peut pas oublier qu’à la base d’une mobilisation signalant la prise en charge par un individu de son propre fonctionnement psychique, sont retrouvés en général des mouvements de saisie appropriative. La saisie appropriative ouvre la voie aux processus d’intériorisation, puis aux processus identificatoires, mais du coup, charge cette voie du potentiel usurpateur qu’elle contient. Chez les états-limites la saisie présente des difficultés particulières en raison du recours à des objets extérieurs, dont les caractéristiques à la fois invitent les vœux d’une incorporation immédiate et totale, mais signalent également ces vœux comme destructeurs.

Malgré les réorganisations successives qu’elles subissent, les traces des mouvements de saisie gardent les notes fougueuses de la « prise » et de sa culpabilisation après coup, rendant le retournement réflexif sur soi lent, pénible, et plein d’embûches. Quand les intériorisations spécifiques débutent, elles imposent de circonscrire d’identifier, de reconnaître, de se déprendre donc de certains éléments. Un travail de liaisons s’annonce qui tente de se substituer aux mécanismes disjonctifs de la rupture des liens. Des investissements délimitants émergent qui ne sont plus enlisés dans le comportement. La vie fantasmatique se mobilise, alors que la pensée secondarisée, liant les excitations venant du fonctionnement en primaire, semble plus disponible. Mais les assises de la toute –puissance étant alors ébranlées, le cheminement est torturé, car des désirs réalisables se profilent dans le rapport à un objet qui n’est pas en principe décevant.

En fin d’analyse, un homme de quarante ans disait: « Ça me soulageait de déverser sur vous tout ce que j’avais subi comme enfant, ou ce que j’imaginais de mon enfance. Mais ce faisant, je me privais de suivre la trajectoire de mon histoire. Finalement, ma vie ne s’arrêtait pas où je voulais qu’elle s’arrête. Et ça me tordait les intestins…Maintenant, j’assume son cours et cela ne me blesse pas autant ».

Du côté de l’analyste la douleur n’est pas des moindres. Le contre-transfert oscille entre l’exposition à des défenses de vidage d’affects, de retrait et le plongeon dans les torrents du découragement. C’est donc encore les contre-investissements qui influenceront le cours des choses ; ceux que l’analyste arrivera à maintenir sur le sens du « manque à être » sans douleur.

Dans tous ces cas le but essentiel du travail analytique me semble résider en ce que l’analyste et le patient arrivent à voir sous quelles conditions le Moi, qui opère sous l’égide de plusieurs attracteurs, arrivera à transformer la souffrance de  ses divisions en travail vers une unification qui, bien sûr, restera toujours sujette à des oscillations.

Les identifications multiples qui ont gravé le chemin de tout un chacun, ne peuvent –c’est certain –nous assurer plus que la connaissance de notre inachévement, i.e. de notre  être en manque. Car le non-réalisé de notre inconscient nous échappera toujours. En tout cas, ce qui nous reste à espérer c’est, qu’en fin de compte, l’analyste, partie constitutive de « l’être en analyse », arrivera à n’être que simple témoin du cours de la pensée de l’analysant ; d’une pensée cherchant à faire de l’ « appropriation subjectivante » (R. Roussillon) un objet de réflexion, objet donc qui se réfléchit sur lui-même.

Cette pensée peut soutenir un jeu de circulation et d’errance. Elle combine ce que le mouvement d’Héraclite a pu ajouter à l’Être « étant » de Parménide ; cet élan de la pensée questionnante qui est ouverte au risque et à l’aléatoire.

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[1] Le travail fait partie d’un texte présenté au Colloque de Lyon sur la douleur (Décembre 2003)

[2] Potamianou A. (1999) « Avoir la douleur », Revue française de Psychosomatique, n°15 : 51 –62. Du même auteur : Travailler les limites. Rapport présenté à la 12ème Conférence de la Féd. Eur. Psychan., Genève, Mai 1997. (Bull.48 Psychoanalysis in Europe.)

Je précise ici que les références au discours des patients que j’utilise, sont des références qui viennent d’un temps avancé de leur cure, alors que certaines prises de conscience indiquent les intériorisations amorcées et les difficultés que celles-ci rencontrent.

[3] Potamianou A. (2001) « Le traumatique », Paris, Dunod. Du même auteur : « Transformations et résistances », texte présenté au Congrès de la Fédération européenne de psychanalyse, Sorrento, Avril 2003.

 

Raymond Cahn

Nouveaux regards sur la pratique psychanalytique[1]

L’extension progressive du champ de la pratique - des psychosomatoses à toutes les pathologies du narcissisme telles que le mal être, la dépressivité, etc. -, les difficultés croissantes - matérielles et culturelles – à faire accepter les exigences du cadre réinterrogent plus ou moins radicalement la pratique psychanalytique actuelle. Le face à face, le psychodrame semblent offrir à certains types de troubles un cadre plus adéquat que celui du divan, comme il en avait été pour les psychoses ou certaines psychopathologies particulièrement sévères, ouvrant ainsi à la psychanalyse de nouveaux espaces. Ce qui n’est pas allé sans faire surgir de nouveaux concepts, de nouvelles théories, plus ou moins compatibles avec la méthode quand elles ne se sont pas trouvées peu ou prou en contradiction les unes avec les autres. La cure de divan, dans les cas correspondant à ses indications habituelles, s’avère elle-même parfois particulièrement décevante, sans effet positif en dépit d’un déroulement apparemment satisfaisant ou s’aggravant même après des progrès sensibles jusqu’à déboucher sur un processus sans fin. Ailleurs s’observe un véritable escamotage du processus en ses diverses figures, telles ces cures «pseudo» sans prise effective en dépit de la conformité du cadre et des interprétations, et dont rien, dans une première approche, ne permettait de mesurer la vanité. Ou ces patients qui prennent les modalités de l’analyse au pied de la lettre, devenues ainsi l’objet d’une représentation rationnelle et banalisée, où la situation ne revêt plus alors d’autre signification que d’être un espace dont la neutralité assure l’efficacité et sert uniquement à pouvoir dire - et éventuellement se remémorer- devant un analyste silencieux. Ou ces sujets chez lesquels le préconscient apparaît insuffisamment fonctionnel, sans que rien d’autre n’advienne que le récit fastidieux de la quotidienneté, des développements rationalisants, un clivage évident entre le compris et l’éprouvé, des dérives associatives apparemment prometteuses qui, sans qu’on comprenne pourquoi, s’interrompent brusquement ou débouchent sur des culs-de-sac. Chez certains d’entre eux pourtant, quelque chose d’un processus psychanalytique va s’opérer en certains registres ou à certains moments privilégiés, sans qu’on puisse réellement savoir dans quelle mesure ils auront réellement bénéficié de l’analyse, si le jeu en valait vraiment la chandelle. Combien cependant demeurent dans le faux semblant, le masochisme, l’idéalisation grandiose ou la plus totale impasse ? Combien parviennent à en sortir jusqu’à permettre le déploiement d’un véritable processus analytique, et ceci souvent grâce à des circonstances insolites, issues du cadre ou du contre-transfert et permettant le déblocage d’une situation jusqu’alors apparemment figée ? Sans compter les états, de plus en plus nombreux, à qui une cure est proposée alors qu’on les sait au départ à la limite de l’analysabilité, et dont les capacités à la symbolisation, à l’auto-élaboration des conflits se voient plus ou moins gravement obérées, du fait d’une fragilité narcissique extrême, par un dispositif défensif établi contre l’affrontement du conflit, la seule issue étant l’éjection dans le corps, les conduites, les projections ou le recours au clivage ou au déni et le risque permanent de la dépression. Tous éléments rendant vaines ou particulièrement malaisées à utiliser les ressources habituelles de la cure. Enfin, last but not least, si le mal être apparaît effectivement de plus en plus fréquent, l’orientation générale de la société encourage dans le public toutes les solutions lui offrant au moindre coût l’efficacité immédiate, où toutes les formes de psychothérapies ou de soins psychiques, notamment par les psychotropes, se voient mises sur le même plan. Aux difficultés inhérentes à la cure analytique vient donc s’ajouter un contexte socio-culturel où toutes les valeurs se voient requestionnées et les offres de soins rendues plus simples et plus alléchantes. Comment faire comprendre que leurs résultats en sont trop souvent superficiels ou fragiles alors que la psychanalyse s’avère seule à offrir une authentique capacité d’auto-observation et de désaliénation et à trouver le chemin d’une réconciliation avec soi-même, d’une prise en compte de l’autre et d’une relation avec lui sans en encourir des périls terrifiants ? Certes, en dehors des innombrables méthodes et écoles présentées sur le marché des psychothérapies, nombre de thérapeutes non analystes, psychiatres ou non, proposent aujourd’hui au public des psychothérapies aux cadres les plus divers, où se voient utilisés sur un mode en fait totalement empirique, au coup par coup, les procédés habituels en la matière, soit la suggestion, la réassurance, la manipulation, le soutien, l’utilisation du transfert, etc., où les concepts et les procédés de l’analyse freudienne se voient plus ou moins englobés dans cet inextricable mélange, dont la psychanalyse en fait s’avère le seul outil conceptuel susceptible d’offrir une lecture cohérente et rationnelle.

C’est dans ce contexte que, dans le cadre même des psychothérapies face à face, leur utilisation par des psychanalystes a permis peu à peu le dégagement et l’approfondissement d’un mode d’écoute et d’action spécifiquement psychanalytique, tantôt plus ou moins circonscrit à une partie du matériel, tantôt au contraire, et désormais de façon de plus en plus fréquente, englobant l’ensemble des séances. Et ce au point qu’à l’heure actuelle, le face à face psychanalytique est devenu une autre façon, à part entière, de faire de la psychanalyse avec ses techniques et ses modes d’intervention propres, dès lors que se voit sauvegardée l’asymétrie inhérente à la relation analytique - soit la non implication personnelle, le recours à une dimension tierce à découvrir ensemble au-delà de la relation intersubjective, centrée sur la seule réalité psychique du sujet -, et donnant par là même une place encore accrue au contre-transfert, permettant ainsi, à travers la métaphorisation du processus, l’ouverture à un sens nouveau ou à des liens jusqu’alors refusés ou réprimés.

L’intérêt du face à face psychanalytique - pour autant bien entendu qu’il se voit pratiqué par un psychanalyste - est donc multiple.

  1. Il peut permettre le déroulement jusqu’à son terme d’une authentique psychanalyse chaque fois que les circonstances matérielles ou le simple voeu du patient les lui font préférer à la cure de divan classique.
  2. Il peut avoir son indication spécifique dès lors que le sujet, par exemple, ne peut utiliser ses capacités élaboratives sans le recours à la présence concrète de l’autre.
  3. Il propose, parfois bien mieux que dans une cure de divan, un environnement facilitant, indispensable, chez les patients à la limite de l’analysabilité, à l’établissement progressif d’un véritable processus analytique.
  4. Il élargit considérablement l’éventail des indications à un véritable travail psychanalytique pour tous les sujets dont les préventions ou les angoisses à l’égard du divan, les limites de leurs possibilités matérielles ou concrètes ou de leur engagement personnel dans la cure leur font choisir un tel cadre, au départ indéfiniment moins exigeant dans sa fréquence, sa durée ou sa visée.

Ainsi, l’élargissement des indications du travail psychanalytique à travers l’assouplissement considérable des exigences du cadre oblige à un nouveau regard sur la théorisation de la pratique psychanalytique, a fortiori si celle-ci vise à transcender la multiplicité et les contradictions, apparentes ou réelles, des théories sous-tendant cette pratique. Mais à la condition pourtant qu’un minimum de caractéristiques communes continuent à spécifier l’identité et la fonction de tout psychanalyste, soit schématiquement :  d’une part, la reconnaissance et l’expérience personnelles de l’inconscient et, d’autre part, le soupçon systématique porté à toute expression, tout acte issus de soi-même ou de l’autre et la nécessité constante de les confirmer, récuser ou réinterroger à la lumière de cette double exigence. Double exigence qui fait sa spécificité, le distinguant absolument de tous les autres praticiens de la psychothérapie. Mais c’est peut-être l’«équation personnelle» de l’analyste, le style qui le caractérise, qui joue un rôle déterminant dans «l’opportunité de la communication à faire au patient et la forme sous laquelle elle doit être faite» (Freud). Le style, c’est en fait ce qui situe la technique de l’analyste comme support nécessaire à son rapport à l’inconscient. Un style à nul autre pareil, nourri certes de tous les apports issus de l’extérieur, mais surtout de ce qu’il a découvert et pris en compte issu de son cheminement et de son être propres.

Tout analyste, quel qu’il soit, se doit de trouver son style, d’inventer une manière d’être à l’écoute et de mettre en forme à sa façon son rapport à l’inconscient, au transfert, à la parole, au mouvement qui le porte, à offrir à son interlocuteur la possibilité d’être sujet.

C’est une investigation menée par les deux protagonistes «qui transforme ce qu’elle rencontre et se transforme par cette rencontre»[2], dans l’expérience indéfinie d’une décentration du sujet, de son éveil à lui-même. Analyste et analysant sont ainsi l’un et l’autre partie prenante dans la structuration du processus transférentiel comme dans le travail de découverte ou de création du sens s’imposant comme la finalité même de ce qui se joue là. L’analyste n’est donc pas seulement le réceptacle ou l’objet des fantasmes de l’analysant. Ceux-ci émergent tout autant de l’interaction entre les deux inconscients. Chacun se saisit des représentations et des sentiments fournis par l’autre pour les mêler aux siens propres et pour en élaborer un fantasme dont pourra être déduit le fantasme inconscient de l’analysant.

Si ce processus d’invention et d’auto-production du sens s’effectue, dans la mesure où la rencontre du patient et du site a été suffisamment adéquate, alors peu importe que l’analyste privilégie la situation de divan ou le face-à-face et ses multiples modalités ou, dans sa manière de procéder, la relation d’objet, l’écoute bionienne, le modèle de ses superviseurs, l’interprétation circonstanciée, l’intervention surprise, le transfert paternel, le transfert maternel, etc. Un ajustement réciproque s’opère au sein même des contraintes du cadre où c’est à travers le trouvé-créé commun, émanant tantôt de l’un, tantôt de l’autre, que s’établit une aire de jeu partagée, une activité de copensée dont les caractéristiques, spécifiques à cette rencontre, constituent l’effet à nul autre pareil, puisque issu simultanément de la problématique de l’un et du choix technique et du style de l’autre. Alors répétition certes, mais répétition nécessaire, pour autant qu’elle permet la reconnaissance de l’inconscient à travers l’imagination créatrice, le travail de métaphorisation auquel tour à tour ou simultanément se livrent analyste et analysant.

Tels nous semblent aujourd’hui les critères essentiels, traçant une véritable ligne de partage au sein de l’ensemble des entreprises psychanalytiques - protocole classique, face-à-face, style et présupposés propres à chaque analyste. D’un côté, celles où un travail analytique authentique a pu s’accomplir pour autant que l’analysant réalise, c’est-à-dire saisit, s’approprie en même temps qu’il fait exister ce qu’il a découvert, (re)-trouvé de lui et de sa relation avec l’autre à travers le pouvoir métaphorique du langage s’efforçant sans cesse à ouvrir des brèches dans la clôture où la pensée n’en finit pas de tendre toujours à s’enfermer de nouveau. De l’autre, tout le reste, soit notamment ces pseudo-analyses dont l’inauthenticité, de surcroît, échappe totalement à chacun des protagonistes.

Soit donc le processus de subjectivation, à considérer, dans son mouvement comme dans son aboutissement, au moins autant comme une création que comme une reconnaissance, même si la dimension de la répétition demeure le lest indispensable. Il s’inscrit, dans le processus de la cure, comme  un sens à trouver-créer à partir d’un travail identificatoire simultanément commun et respectif entre les deux partenaires.

La capacité à la subjectivation, chez tout analysant, n’est jamais spontanée. Elle est toujours le résultat aléatoire, inconstant, d’un long processus courant depuis la naissance. Elle implique des conditions qui, si elles ne sont pas remplies de façon suffisante, pèseront plus ou moins lourdement sur les modalités du fonctionnement mental et ce d’autant plus lorsque leurs effets auront été massifs et précoces. Le dispositif de la cure s’y voit plus ou moins sérieusement remis en question. L’analyste n’est plus – pas encore - l’objet projeté de la pulsion. Il apparaît plutôt comme l’objet pris dans la défaillance de l’environnement et contraint désormais à un tout autre rôle que celui auquel il était destiné. Il lui faut donc permettre que se répètent, afin à la fois de les identifier et de les modifier, les situations à l’origine de la perturbation, chez l’analysant, de la fonction sujet. Ce qui le place nécessairement dans la position où l’objet avait manqué à ce que j’appellerai la fonction subjectalisante. Rappelons à ce propos que Freud, dans Psychologie des masses, oppose le «Subjekt des Ichs» (soit l’identité subjective ou plutôt le moi dans son pôle subjectal) à l’«Objekt des Ichs» (le moi dans son pôle objectal)[3], la dimension subjectale relevant de ce qui a trait au soi, dans son vécu de continuité, de permanence interne, d’abord indistinct de la dyade (du Deux en Un), fondement et support de l’organisation ultérieure du moi et impliquant les prémisses d’une différenciation porteuse d’autonomie et comportant l’introjection.

La subjectalisation apparaît ainsi comme le processus commandant l’instauration d’un soi suffisamment autonome, suffisamment différencié pour permettre la subjectivation et dont - inversement - les empêchements à ce développement compromettront plus ou moins sérieusement la capacité à subjectiver. Les enjeux désormais sont d’un tout autre ordre, et fondamentalement liés aux premières interrelations, entre «l’être vrai» et le semblant, entre la continuité et la hantise de l’effondrement, entre la prévalence d’Eros et celle de la destructivité, entre la contrainte des pulsions et l’aliénation à l’objet, sans qu’au sein de cet univers dyadique, omnipotent et indifférencié, l’issue soit jamais assurée, dans un sens ou dans l’autre, fonction autant du mode d’être de l’objet environnement que des manières du sujet à y répondre.

Doit donc être considéré comme échec de la subjectalisation ce qui, du monde dans lequel s’insère et vit le sujet, ne lui a pas été signifié, autorisé ou rendu déchiffrable de son être, de ses pulsions propres, de son identité, de sa place dans la succession des générations ou ce qui, des objets qui l’environnent, lui est intolérable, sur le mode de l’intrusion, de la séduction, du manque ou de l’incohérence et donc non métabolisable, non transformable, non appropriable, le laissant pris dans un rapport aliéné à l’objet par l’excès de l’excitation et/ou la perte du sens. Les conséquences en sont l’omnipotence symbiotique, la confusion ou l’indistinction des limites, l’idéalisation démesurée de l’objet, l’anéantissement du désir du sujet ou de l’autre, le désespoir qui fait dire non à tout, y compris à soi-même, ou la hantise des vécus premiers d’agonie tapis au fond de l’être, tous facteurs à l’origine de l’ensemble des défenses signant le raté du refoulement et des capacités de liaison. Ainsi, du désaveu à la forclusion en passant par le clivage entre représentation et affect, entre conduites et intériorité, se déploieront toutes les figures de la pathologie de la subjectivation, de la psychose à la psychosomatose en passant par les états limites. La dimension économique s’y avère particulièrement importante, éclairant les possibilités plus ou moins réduites ou encore opérantes d’un remaniement de telles organisations et le passage de tel type d’organisation à tel autre. La clinique le confirme quotidiennement, relativisant ainsi la notion même de structure pour ne plus permettre de penser qu’en terme de modalités organisationnelles plus ou moins stables ou modifiables, susceptibles aussi bien, selon les circonstances, de s’aggraver que de se révéler réversibles. Freud déjà, dans ses dernières années, avait souligné que tout sujet, quel qu’il soit, fonctionne dans le clivage et qu’à l’inverse, chez tout psychotique, subsiste «dans le recoin de son esprit… une personnalité normale». La clinique de la cure révélant que tous les intermédiaires existent entre les deux pôles, on conviendra alors que le repérage des particularités des insuffisances de la subjectalité soit une tâche fondamentale pour l’analyste.

C’est à l’analyste qu’incombe d’assumer le rôle facilitateur que l’environnement n’a pas joué, par insuffisance ou par excès, ou de retrouver les aspects hypertraumatiques de la réalité psychique de l’interrelation sujet-objet déniée ou exclue, à travers les réponses qu’il offre au patient, face aux surcharges, aux pressions contre-transférentielles dont il sera inévitablement l’objet. Les modalités du holding, tout comme la tolérance au contre-transfert et/ou son interprétation, deviennent en ces occurrences un enjeu majeur du travail analytique, avec sa dimension subjectalisante, condition de l’utilisation de l’analyste pour sa tâche de subjectivation.

Notre perspective théorique fait ainsi du temps de la subjectalisation la condition d’opérativité du processus analytique et de l’interprétation.

La tolérance au contre-transfert et son utilisation deviennent un enjeu majeur où, quelle que soit la problématique, et notamment lorsque l’analyste se voit amené à choisir entre sa fonction subjectalisante et celle subjectivante, il importe qu’il demeure toujours en mesure, comme l’avait formulé Ferenczi, d’opérer cette «oscillation perpétuelle entre empathie, auto-observation et activité de jugement». Simultanées ou successives, les deux fonctions nécessitent d’être prises en compte, telle que l’exige l’égalisation méthodologique de l’écoute qui vient là légitimement s’inscrire en faux contre la privilégisation - idéologique ? - de l’une par rapport à l’autre.

C’est ainsi que, dans les pathologies de la subjectalisation, le cadre est devenu l’un des lieux essentiels du processus. C’est lui qui simultanément actualise la problématique du patient et lui donne son sens. Le mode d’être de l’analyste, sa réponse y devient par là même interprétation. Il implique à la fois la reconnaissance de la compulsion de répétition et son dépassement, et la potentialité créative qui l’accompagne. On est donc ici dans un tout autre registre qu’une simple expérience émotionnelle corrective, a fortiori qu’une pure gratification psychothérapique, et néanmoins sans se retrouver enfermé dans le piège spéculaire de l’intersubjectivité pure. Modèle donc d’une réponse authentiquement psychanalytique à une problématique pourtant fondée sur la défaillance de l’environnement, et non sur les conflits, permettant une plus large utilisation du site dans la rencontre. Un site qui apparaît ainsi comme consubstantiel à la fois à l’établissement de la subjectalité et à la capacité à l’auto-transformation à travers le travail de subjectivation même, coeur du processus psychanalytique.

Le paradoxe est souvent souligné qui fait aujourd’hui de la psychanalyse, si longtemps perçue comme diabolique et subversive, l’un des derniers remparts du sujet. Les aménagements du cadre auxquels elle se voit amenée élargiraient et renforceraient ainsi la capacité de chaque analyste à permettre à l’autre d’utiliser au mieux et à sa manière propre ses ressources cachées, sous la multiplicité infinie des obstacles qui s’y opposent. Soit «L’art du possible»[4], en sa quintessence même.


[1] Cf. R. Cahn (2002), La fin du divan ?, Ed. Odile Jacob, 258 p.

[2] J.L. Donnet (2001), De la règle fondamentale à la situation analysante, Rev. Fr. Psychanal., 65, 1, 243-258.

[3] S. Freud (1924), Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 62.

[4] J.L. Donnet (1995), Le divan bien tempéré, P.U.F.

 

Marcio de Freitas Giovannetti

« Monde, monde vaste monde
Si je m’appelais Raymond(e)
Ça ne serait qu’une rime, pas une solution »

Ces vers, extraits du Poème de Sept faces, de Carlos Drummond de Andrade pourraient servir, dûment recontextualisés, comme référence aux questions mises en jeu tout autant par le processus psychanalytique que par la fin de celui-ci. “ Monde, monde vaste monde, plus vaste est mon cour encore” ainsi se poursuit le poème, signifiant que face à l’impact provoqué par la perception de l’immensité du monde il y a toujours une réaction qui pousse à ramener le monde au-dedans de soi, à l’englober, avec pour effet un gonflement excessif du moi et un rapetissement du monde. Travaillée par Freud  essentiellement dans Sur le narcissismeDeuil et mélancoliePsychologie des foules et analyse du moi et Malaise dans la culture, cette question devient centrale lorsqu’il s’agit de penser le parcours d’une analyse. Car, tant du point de vue de l’analysant que de celui de l’analyste, la qualité de l’analyse dépendra directement de la capacité dont tous deux feront preuve de percevoir l’immensité du monde  – interne et externe – et de la possibilité qu’ils auront de créer tout au long de ce parcours ce que nous appelons, avec la poésie, une rime. La problématique de l’humain en effet ne saurait trouver de solution, et seule reste la possibilité de lui inventer des rimes, riches ou pauvres. Un exemple classique de rime riche nous est donné par Freud, dans la question cruciale qu’il pose en 1936 : le processus psychanalytique est-il fini ou infini? En posant cette question peu avant sa mort, Freud pointe du doigt l’immensité de ce que l’on ne sait pas de la psyché humaine, faisant résonner dans cette béance ouverte la brièveté de la vie humaine face à l’immensité du monde.

Quelles angoisses se font présentes quand on a affaire à la fin de sa propre vie, c’est là un sujet que nous, psychanalystes,  prenons peu en considération (Giovannetti, 1995), plus enclins que nous sommes à traiter des angoisses qui se rapportent aux commencements. Notre considérable fonds bibliographique mis en place tout au long du XXe siècle est riche en efforts consacrés à réfléchir et à prendre en considération tout ce qui a trait aux premières angoisses de l’être humain mais la petite quantité de travaux consacrés à la réflexion sur notre finitude est symptomatique, ceci semblant venir prouver que les affirmations de Freud de 1919 , dans Au-delà du principe du plaisir, continuent tout aussi virulentes qu’elles le furent à son époque : de sérieuses scissions théoriques et de nombreuses défections dans les rangs des psychanalystes y trouvèrent leurs racines et, même les écoles qui recoururent le plus à un concept frappé d’une telle malédiction – le concept d’instinct de mort – le prirent plutôt dans une dimension valorative, morale – celle du mal – que dans sa signification littérale, à savoir que tout être humain chemine vers la mort.

Les importants travaux de Melanie Klein et de ses disciples, pour ne citer que l’une des écoles qui s’attacha particulièrement à développer ce concept, ne manquent pas de souligner la perspective de l’agressivité, de l’envie et du sadisme, mais laissent pratiquement à l’écart son aspect essentiel: notre condition d’être mortel. En ce sens, les interprétations prenant pour cible les angoisses de séparation ont sans aucun doute occupé beaucoup de temps dans toute analyse dirigé par un analyste qui ait tant soit peu une référence kleinienne. Parallèlement, et ceci indépendamment de l’école de référence de l’analyste, nous avons pu voir au cours de ce dernier siècle les analyses devenir de plus en plus longues, pour se voir aux prises, chaque fois davantage, avec des aspects plus régressifs et plus archaïques de l’analysant, sous le prétexte d’un plus grand approfondissement du processus. Mais il est fondamental de  penser que le fait qu’il reste toujours quelque chose à analyser, quelque chose à voir, est porteur dans la plupart des cas du rassurant message inconscient qu’il y aura toujours un lendemain. Et le hic et nunc de la séance analytique, hypothéqué ainsi à un futur halluciné, cesse d’être une référence au fait que la vie humaine n’existe qu’au présent pour, en sa répétition réitérée, se transformer en une réassurance face aux angoisses de la mort, qu’elles soient celles de l’analysant ou celles de l’analyste.

Et à la névrose de transfert du patient peut donc venir s’en ajouter, une autre, créée en connivence par le duo analysant-analyste. Si l’inconscient est intemporel, on ne peut ignorer le champ gravitationnel généré par les répétitions réitérées, séance après séance, comme symptôme régressif face à l’immensité du monde et à la brièveté de la vie humaine. Ni, non plus, sous-estimer l’au-delà du désir et du plaisir responsables de deux grands leurres: qu’il y aura toujours encore le temps, ou, qu’avec un peu plus de temps il pourrait y avoir une solution. Connivence inconsciente naturelle et dangereuse face aux anxiétés que la méthode du hic et nunc fait surgir et met en tension.

Nous avons assisté, tout au long du siècle dernier, aux transformations qu’ont subies non seulement la théorie, mais également la pratique psychanalytique. De la théorie de la répression à la théorie des identifications projectives, de la théorie de la forclusion de Lacan à la théorie des transformations de Bion, du traitement des hystériques de Freud au traitement des psychotiques des années 50 et de ce dernier au au traitement des patients “border lines“, diagnostic et concept qui devait s’étendre à partir des années soixante-dix, et qui caractérise bien notre perplexité face à une génération post révolution sexuelle et cybernétique. Certes, on ne peut douter que nous soyons tous engagés sérieusement dans la recherche de rimes toujours nouvelles et meilleures pour la parole de chacun de nos patients. Mais il n’est pas douteux non plus que la voix de notre patient paraît toujours un peu dissonante de toute versification du monde psychanalytique: “Monde, vaste monde, plus vaste est mon cour encore”, tel est le message que chaque nouveau patient apporte aux oreilles de l’analyste qui lui propose une véritable écoute.

Le narcissisme n’étant en aucune façon négligeable dans notre vie mentale et relationnelle, ainsi que l’attestent les travaux de Freud, de Mélanie Klein, de Green, de Kernberg et de bien d’autres, il est fondamental de pouvoir faire face au fait que tout autant l’analyste que l’analysant tendent à chercher à englober l’immensité du monde dans leur propre nom: “Si je m’appelais Raymond(e)”,  le monde tiendrait dans mon nom : c’est là le désir de chacun de nous. Il ne faut pas négliger non plus la force que nos maîtres, nos objets primaires professionnels, exercent sur chacun de nous. Et nous savons combien il est tentant de faire rimer chaque nouveau mot, chaque défi de nos patients, avec les mots rassurants et connus de quelque grand analyste. Souvent au détriment même de l’écoute. Il est probable que dans l’état actuel des choses, un siècle après la première séance d’analyse, c’est là le plus grand défi que nous sommes toujours appelés à affronter à chaque nouvelle séance d’analyse. La règle d’abstinence étant celle qui s’impose à nous comme la plus vitale de toutes – aucun de nous en effet ne peut dire “moi aussi” ou “moi, pas du tout” à son patient – il n’y a pas de plus grande tentation que d’essayer de faire rimer le mot inconnu et provocateur du patient avec la théorie consacrée d’un maître, en remplaçant le “moi aussi” par quelque chose de l’ordre du “mon maître te connaît”. Il s’agit là d’une rime pauvre qui offre une tentation facile, à tout instant pour tout analyste, et qui ne diffère pas, en sa nature, du symptôme, qui,  comme lui, rapetisse et circonscrit l’immensité du monde au contexte d’un seul nom. Qu’il soit Raymond(e), ou Nom du Père, aucun nom ne peut contenir en lui-même l’immensité du monde. Même si, “Où il y avait le Ça, le Moi doit advenir” [ Wo Es war, soll Ich werden"] selon la reformulation freudienne de son aphorisme premier, il n’existe pas de Moi capable de contenir l’immensité du monde pulsionnel. Il n’existe pas non plus de Moi qui soit clairement séparable de son environnement, de sa culture, comme le montre Freud dans Psychologie des foules et analyse du Moi.

Classiquement, la fin de l’analyse serait la résolution de la névrose de transfert mais le paradoxe qui s’y loge c’est que c’est justement celui qui n’a pas résolu sa névrose de transfert, ou pour le moins une partie significative de celle-ci, l’analyste, qui est appelé à conceptualiser la fin de l’analyse. Car ne sommes-nous pas justement ceux qui restent pour toujours liés à la situation analytique? Or la fin d’une analyse n’implique-t-elle pas justement qu’il faille accepter de s’en défaire…. Il n’est donc pas étrange de voir s’établir une connivence inconsciente entre l’analyste et l’analysant visant à dresser des obstacles à l’analyse de transfert positif qui, camouflé sous le besoin de plus d’analyse, vient se joindre à la problématique de la castration, autre forme de signifier la finitude humaine, et le processus psychanalytique se prolonge ainsi indéfiniment.

Ainsi le mélancolique ombrage des analyses didactiques, c’est-à-dire, l’analyse de l’analyste même, va exercer une force d’attraction sur toute la conceptualisation de ce qu’est une analyse complète. Si, comme le dit Freud, aucune analyse ne va au-delà de ce qu’a été l’analyse de l’analyste lui-même, il est fondamental de penser cet aphorisme en termes d’idéologies de l’analyste et de la contamination que ces idéologies peuvent exercer sur la manière de concevoir le processus analytique, dans son déroulement tout comme dans sa fin. On ne peut attendre, ni désirer non plus, que tout analysant ait une analyse comme celle d’un analyste, car, d’abord, sa demande est autre. Si une analyse dite profonde est nécessaire pour un analyste, elle ne pourra cependant jamais être prise comme modèle pour l’analyse de quelque autre personne que ce soit. Car, au bout du compte, qui décide que nos analyses sont les plus réussies? Si nous réfléchissons au fait que notre névrose de transfert, ou pour le moins ses restes, demeurent en nous pour toujours, il serait bon de se déprendre de notre modèle pour mieux analyser et écouter dans l’autre ce qui est différent de nous-mêmes. Celui qui ne vient pas à nous pour devenir analyste.

Car, plus que les problèmes de l’idéalisation de nos propres analyses, ce qui est en jeu, le facteur déterminant, est une question narcissique qui bloque l’écoute et la reconnaissance d’un autre différent de nous-mêmes. Si Freud termine son texte sur l’Analyse finie en pointant le rocher de la castration comme l’un des facteurs les plus importants qui doivent être pris en considération pour le succès de l’analyse, il nous échoit d’interroger ce même rocher à partir de l’analyste: jusqu’où va notre savoir pour décider où doit aboutir, jusqu’où doit aller une analyse? De quels repères disposons-nous pour accompagner le processus ou les processus mentaux qui sont nécessairement déclenchés au cours du processus analytique? Le monde est bien plus vaste que notre cabinet….

La contribution de Bion à la pensée kleinienne a été fondamentale, lorsqu’il a introduit la modification du sens de la flèche position shizoparanoïde—post dépressive, retrouvant par là l’esprit freudien d’alternance, simultanéité et complémentarité des processus mentaux. Car tout choix d’orientation implique une rigidification de la pensée et l’enfermement à l’intérieur de l’idéologie d’une époque et d’un groupe. Si la psychanalyse existe c’est justement parce qu’un homme a remis en question l’establishment scientifique de son époque, amenant sur le devant de la scène tout ce qui était relégué au second plan. Et ceci nous confronte à la question de la nécessité de changement de perspective ou de prismes, question qui touche, ainsi que le considérait Bion, à la nature même de la psychanalyse. La parole de l’hystérique était l’autre parole, au temps de Freud. Ce qui n’est rien d’autre que ce que Bion signifie lorsqu’il parle du nouveau, de l’écoute du nouveau. Le nouveau n’est en aucune manière ce qui n’existe pas encore, il est tout autant ce qui n’a pas encore été pensé que ce qui n’a pas été, pour une raison historique ou circonstancielle, considéré important. Les relectures ne sont-elles pas bien souvent plus éclairantes que les lectures classiques ou dogmatiques de nombreux textes?

Passés cent ans d’existence de la psychanalyse, quelqu’un d’entre nous aura-t-il l’audace de dire comment doit être un être humain normal? Quelqu’un d’entre nous croit-il encore que la parole d’un analyste soit d’une valeur supérieure à celle d’un de nos analysants quel qu’il soit? Ces cent ans de métier ne nous ont-ils pas appris plus de respect envers l’être humain que ce que nous avons pu concevoir pour mieux nous communiquer entre nous? Ce serait triste, voire funeste, pour reprendre le mot de François Roustang (1979), pour notre science, si nous prenions tout ce qui a pour fonction de garantir une meilleure communication entre analystes, à savoir nos concepts, comme les véritables fondements de la vie mentale. Si la maladie est une métaphore, ainsi que la définit Susan Sontag (1988) reprenant le meilleur de la lettre et de l’esprit freudien, il est fondamental de considérer également notre théorie comme des métaphores. Les unes plus ouvertes, les autres plus fermées, certaines mieux structurées que d’autres, mais, comme toute métaphore, rien d’autre que de petits glissements, des déplacements métonymiques auxquels on se livre, plongés comme nous le sommes dans notre subjectivité relationnelle avec l’autre ou avec le monde. A l’instar de ce qui se passe dans le travail d’élaboration onirique, dont Freud nous a montré la complexité et Green ne cesse pas de le souligner, il y a toujours un reste, un vestige diurne qui ronge notre narcissisme… Une rime pauvre est celle qui est toujours à la même place, un lieu commun, un stéréotype. Une rime riche, c’est celle qui interpelle le lecteur, lui proposant un nouveau dialogue avec lui-même et avec l’autre. En psychanalyse les choses ne sont guère différentes.

Il est impossible de parler de la fin d’une analyse isolément. La fin de chaque analyse est une conséquence qui découle du parcours de chacune: comme la vie même, certains parcours sont mieux réussis que d’autres, selon le point de vue que l’on adopte. Si c’est du point de vue de la suppression du symptôme initial, on peut considérer que la plus grande partie d’entre elles sont réussies. Mais si l’on adopte un autre point de vue, celui de la guérison (Hermann, Smirnoff, Zaltsman), la fin d’une analyse va à l’encontre de ce que j’entends comme étant au cour même de toutes les questions de la clinique psychanalytique: le fait que le symptôme ait un sens bien différent de la maladie dans la mesure où il n’est que l’une des possibilités expressives du moi. En dernier recours, le concept de MOI n’est-il pas lui-même imbriqué dans celui de symptôme? Le Moi n’est-il pas une structure calquée sur les précipités des diverses identifications? Ce que j’entends par cure analytique n’est rien d’autre que la possibilité créée pour que les précipités identificatoires perdent leur cristallisation, permettant ainsi une circulation de plus grande amplitude sur l’ensemble du spectre expressif-symptomatique, à l’inverse de la répétition stérile et stéréotypée. C’est un “aggiornamento” des objets primaires, du groupe familial primaire,  aux groupe humain de l’actualité – le moi et le groupe établissant une dynamique relationnelle qui, sans aucun doute, provoquera des crises identificatoires, dans le sens le plus radical du mot “crise”: celui de lecture critique de soi-même et du monde.

Une petite vignette clinique pour illustrer mon propos: un homme, près de la cinquantaine, dans sa quatrième année d’analyse, commence sa séance du lundi en parlant de ce premier week-end qu’il vient de passer après sa séparation mettant fin à un long mariage qui s’est montré stérile, tant du point de vue relationnel que du point de vue de la procréation. Il dit s’être senti dépaysé dans son nouvel appartement et qu’il a dû trouver diverses choses à faire pour passer le temps. “Heureusement, dit-il, ma petite amie, à la différence de mon ex-femme et de moi-même, a de l’initiative. Elle a proposé qu’on prenne la voiture et qu’on aille faire un tout à Paranapiacaba. Incroyable les coins que je découvre… Vous devez savoir qu’il y a là un musée de la voie ferrée que les Anglais ont construite dans la cordillère de la Serra do Mar. J’ai été vraiment très surpris quand je me suis rendu compte qu’il s’agissait de la gare du train à crémaillère qui monte la Serra depuis Santos. Combien de fois n’ai-je pas descendu la Serra quand j’étais gamin, en voiture avec mon père, et je voyais au loin ces rails et je me demandais où est-ce qu’ils pouvaient bien mener… Je ne l’ai jamais su… Et hier, en faisant le tour du musée et en me promenant dans la gare de Paranapiacaba, j’ai fait le rapport. Ça m’est venu tout d’un coup à l’esprit. Et je me suis mis à penser que toutes les difficultés que j’avais en histoire-géo à l’école avaient à voir avec ça: je n’arrivais pas à faire tenir ensemble ni les dates ni les lieux. On aurait dit que chaque chose était dans son coin, séparée de l’autre…”

Magnifique expression de  la saisie du changement interne qu’il a traversé: grandir demande de réaliser des connexions autres que les connexions infantiles: les rails qu’il apercevait dans son enfance, ces rails dont il ne savait pas où ils menaient, ont été maintenant restaurés en sa mémoire, mais seulement par la possibilité provoquée par ce changement dans la trajectoire de sa vie. De sa nouvelle position, ou plutôt, de l’alternance et de la complémentarité de divers points de vue,  auxquels sa capacité de se déplacer lui a permis d’accéder, il est capable de se redéfinir historiquement et géographiquement. Dans ses paroles il est implicite qu’il lui faudra trouver de nouveaux chemins, qui ne soient pas ceux aperçus dans son enfance, pour qu’il puisse poursuivre son voyage. La réponse adulte à la question infantile, “où ils amènent, ces rails?” implique qu’il perçoive que, maintenant, la responsabilité de l’initiative et de la direction de la voiture incombe à lui seul, et non plus à son père. C’est bien sûr l’idée de pouvoir avoir un enfant avec cette nouvelle femme qui l’attire dans cette relation.

Son “insight” au sujet de ses difficultés scolaires fait d’une certaine manière résonner l’histoire du petit garçon, premier cas d’analyse d’enfant décrit par Freud en 1904, qui regardait les rails de la voie ferrée depuis la fenêtre de la maison de ses parents et qui, comme mon patient, présentait des symptômes phobiques. L’un comme l’autre refusent de quitter le confort douillet de la maison familiale. L’un comme l’autre étirent leur cou aussi loin qu’ils peuvent, au risque de devenir girafe, pour regarder le monde au-dehors, sans avoir à sortir de chez eux. Mon patient qui ne portait pas de montre jusqu’à la fin de sa deuxième année d’analyse, m’avait dit, au début, qu’il avait passé dans son adolescence des heures enfermé dans sa chambre à épier à la jumelle les immeubles voisins… Ce bref aperçu clinique laisse entrevoir dans sa richesse de condensations et de métaphores que l’analyse n’est pas loin de son issue. En effet, la gare, les rails et le chemin de fer ne sont-ils pas une conjonction constante qui signalisent tout aussi bien le parcours de l’homme que l’immensité du monde?

J’ai passé les trente dernières années de ma vie à recevoir des personnes dans mon cabinet et j’ai ainsi pu voir beaucoup de “fins” d’analyse. Certaines réussies, d’autres moins, beaucoup qui se sont terminées avant même d’avoir commencé. Curieusement, depuis trois ou quatre ans, Un certain nombre de ces ex analysants, que je considérais comme des “analyses réussies” sont revenus me trouver pour “continuer”. Ils traversent des moments différents dans leurs vies, et bien sûr la forme de se présenter – leur plainte ou leur demande – n’est pas la même que la première fois. L’expérience de ces retrouvailles est très intéressante, ne serait-ce que comme possibilité de repenser d’un point de vue critique le travail que nous avons pu effectuer par le passé. De même que je reconnais chacun d’entre eux non sans toutefois de grandes surprises quant aux directions que leur vies ont prises, il n’est pas rare qu’ils s’adressent à moi comme à quelqu’un de connu mais différent cependant en tant qu’analyste. Certains ont une nouvelle profession. Moi je continue à analyser des gens. Eux, comme moi, ont conservé leur nom. L’un d’eux qui étaient venu me voir à cause de ce qu’il appelait ses idées suicides, est réapparu de surprise dans mon cabinet, un beau matin, quinze ans après que nous ayons terminé son analyse, me disant qu’il voulait recommencer à me parler. Oui, il était diffèrent maintenant, il avait une belle famille, il avait gagné beaucoup d’argent en exerçant sa profession durant toutes ces années. Il n’avait plus d’idées suicides, mais maintenant il était très angoissé parce que le fisc risquait de lui créer de sérieux ennuis, en remontant la trace de ses affaires. Au cours des entretiens suivants il m’a décrit sa grande propriété rurale, entourée en grande partie de hauts murs. Oui, il ne tenait pas tellement à ce qu’on le voie, ni à ce qu’on le reconnaisse, bien qu’il soit doté d’une haute stature et d’une forte corpulence, s’il pouvait il aimerait passer inaperçu. Depuis, nous essayons de trouver de nouvelles rimes, et ainsi nous parlons de ce qu’il en est de devenir plus vieux. de ne plus être aussi jeunes. Oui, aucun de nous n’est capable d’échapper à sa condition humaine, même s’il a pu accumuler beaucoup d’argent, qu’il soit fort, qu’il ait de nombreuses années de divan. La route n’est pas encore terminée. Nous sommes encore en vie.

São Paulo, 26 février 2001
Travail presenté au Congrès de Nice au 28 juillet de 2001

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Reférences

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FREUD, S. (1917). Luto e Melancolia. S.E. 14

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GIOVANNETTI, M. de F. (1995). Instinto: da teoria da conservação a teoria da mortalidade. In: Corpo-Mente: uma fronteira móvel. org. Luiz Carlos U. Junqueira Filho. São Paulo: Casa do Psicólogo. p461-469.

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ZALTMANN, N. (1993). Faire une Analyse et guérir: de quoi?. Topique, 1993:73-93.

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