Les traitements psychanalytiques de patients somatiques

Claude Smadja

Janvier 2015

 

 

Depuis la naissance de la psychanalyse au début du siècle dernier, un nombre de plus en plus important de patients ont pu profiter des bienfaits de son approche thérapeutique spécifique.

Toutefois, pendant longtemps les indications de traitements analytiques étaient réservées aux malades présentant une organisation névrotique de leur personnalité. Il s’agissait donc le plus souvent de patients hystériques, phobiques ou obsessionnels. Car un traitement analytique ne pouvait se dérouler convenablement et produire ses effets positifs sur le psychisme du patient que sous certaines conditions, à la fois psychiques et techniques. Le patient doit être capable de développer, au cours du traitement analytique, des mouvements affectifs profonds et de nature inconsciente à l’égard de son analyste, mouvements qui définissent le transfert. Ce même patient doit être en mesure de produire, en séances, au travers de son discours associatif des formations psychiques qui témoignent de la fonctionnalité de son inconscient. A partir de ces caractéristiques psychiques l’analyste peut exercer son art de l’interprétation en révélant au patient le sens inconscient et caché de ses contenus psychiques présents à sa conscience mais aussi le sens inconscient des résistances qu’il oppose au cours du processus analytique. Le cadre analytique classique repose sur un ensemble de règles élémentaires qui permettent précisément  à partir du respect de l’association libre chez le patient et d’une attitude de neutralité bienveillante chez l’analyste, l’émergence de mouvements transférentiels et de processus inconscients  aptes à laisser se développer un processus analytique sur lequel repose le travail analytique de l’analyste.

Petit à petit, les psychanalystes ont été confrontés, dans leur pratique, à des patients dont l’organisation psychique était plus précaire et qui se situait éloignée d’une organisation névrotique, à des degrés variables. Ils ont dû à l’exemple de Freud, aménager le cadre du traitement analytique classique afin de répondre aux nouvelles conditions psychiques issues du fonctionnement mental du patient. La variation la plus importante apportée au cadre analytique face à ces nouvelles organisations psychiques que nous pouvons schématiquement regroupé dans la famille des états limites, concerne l’activité du psychanalyste en séance. Il s’agit d’une modification apportée à la règle de neutralité chez l’analyste. Cette activité, chez l’analyste, a pour but de favoriser le processus associatif chez son patient lorsque celui-ci se trouve gravement paralysé et menace, de ce fait, le déroulement du traitement analytique.

La psychosomatique est un domaine de la psychanalyse qui s’intéresse au fonctionnement mental des malades somatiques. Il est ainsi devenu tout à fait naturel

 

que des psychanalystes prennent en traitement analytique des malades souffrant d’affections somatiques. L’expérience de ces traitements a conduit les psychanalystes psychosomaticiens à faire subir au cadre des traitements analytiques une série d’aménagements techniques dans le but de respecter la fragilité à la fois psychique et somatique du patient mais aussi  et surtout de  favoriser l’expression des processus psychiques, leur enrichissement et leur élaboration dans le temps et selon leur rythme propre. Ces aménagements du cadre dans le traitement analytique des patients somatiques reposent sur quelques données élémentaires en matière de psychosomatique.

En premier lieu un patient souffrant d’une affection somatique est un patient fragile ; cette fragilité affecte à la fois son corps et son psychisme, à des degrés variables. En second lieu, un patient souffrant d’une affection somatique est un patient dont le fonctionnement psychique est marqué du sceau d’une sensibilité accrue aux évènements relationnels autant qu’aux évènements internes. En général cette hypersensibilité psychique va de pair avec une diminution des capacités d’élaboration psychique. Enfin, un patient souffrant d’une affection somatique peut être amené à répondre aux évènements affectifs et relationnels par des expressions somatiques et particulièrement, à travers sa maladie propre.

A partir de ces données cliniques élémentaires dont l’intensité varie chez chaque patient, on comprend immédiatement le sens des aménagements du cadre des traitements analytiques avec les patients souffrant d’une affection somatique. Pierre Marty a formulé une règle générale qui s’applique à l’ensemble des patients somatiques dans le cadre d’un traitement analytique et qui permet au psychanalyste de suivre pas à pas les variations économiques du fonctionnement mental de son patient et d’y faire correspondre les réponses analytiques les mieux adaptées. Cette règle s’énonce ainsi : « de la fonction maternelle à la psychanalyse. » Cette règle repose sur l’idée d’une palette de possibilités interprétatives présentes potentiellement chez l’analyste et dont l’emploi va dépendre des qualités propres du fonctionnement mental du patient et de ses aptitudes à intégrer, à ce moment-là, la modalité interprétative énoncée par son analyste. Cette règle repose aussi sur l’idée d’une trajectoire dans la qualité et la force de l’organisation psychique du patient, trajectoire qui peut être empruntée dans les deux sens, celui de l’organisation ou de la réorganisation comme celui de la désorganisation.

Les deux pôles figurés dans la règle technique de Pierre Marty (l’analyste endossant une fonction maternelle et l’analyste interprète) engagent l’analyste dans une modalité de travail analytique différente avec chaque patient.

Lorsque l’organisation psychique d’un patient somatique est proche d’une organisation névrotique le cadre analytique classique peut être respecté sans aménagements particuliers. Dans ce cadre, l’analyste peut exercer son art de l’interprétation en réponse à des sollicitations riches de l’inconscient de son patient. Il laisse en même temps se développer les mouvements transférentiels de ce dernier et en interprétera la dimension de résistance. En général ces patients présentent des affections somatiques bénignes et habituellement réversibles.

A l’autre pôle le psychanalyste psychosomaticien est amené à voir des patients dont le fonctionnement mental est très précaire et qui souffrent d’une affection somatique évolutive, engageant quelques fois son pronostic vital. Ici la situation pratique est tout autre. Les aménagements techniques du cadre classique sont nécessaires à la mise en place d’un traitement analytique adapté à la situation du patient. Il s’agit avant tout d’établir avec le malade une relation analytique qui réponde à deux fonctions majeures : une fonction de par-excitation, qui protège le patient des sommes d’excitations qui peuvent être vécues de façon traumatique et, à l’inverse, une fonction d’animation du fonctionnement mental du patient dont le but est de créer un apport d’excitations vivantes au patient, particulièrement quand il se trouve dans un état de dépression essentielle. Ce sont précisément ces deux fonctions réunies ensemble chez le même thérapeute que l’on qualifie de fonction maternelle du thérapeute. L’exercice de cette fonction maternelle chez le thérapeute repose sur sa capacité à s’identifier profondément aux vécus souvent primitifs de son patient. C’est ici que l’analyste psychosomaticien sera conduit régulièrement à « prêter son préconscient»  à son patient lorsque celui-là se montrera défaillant et incapable d’exercer sa fonction d’élaboration psychique de ses contenus pulsionnels.

Nous comprenons maintenant le sens de la règle technique énoncée par Pierre Marty face au patient  somatique, au cours d’un traitement analytique. L’analyste est régulièrement soumis à des mouvements de rapprochement ou d’éloignement vis-à-vis de son patient en fonction des besoins de celui-ci de s’étayer sur la relation qu’établit l’analyste avec lui. La qualité de cette relation analytique a des effets économiques majeurs sur le fonctionnement mental du patient. Car les investissements analytiques qui soutiennent cette relation sont des investissements érotiques désexualisés qui contribuent à l’enrichissement du tissu narcissique chez le patient.

Grâce aux qualités de disponibilité et de flexibilité intérieure de l’analyste des patients somatiques peuvent désormais bénéficier de traitements analytiques quelque soit la nature et le degré de leur affection organique. A partir des aménagements dont nous venons de parler nous comprenons que les éléments matériels du cadre tels le nombre de séances hebdomadaires ou le  choix du fauteuil ou du divan vont dépendre de la qualité de l’organisation psychique du patient. Ainsi il est habituel de proposer au patient dont l’organisation est proche d’un fonctionnement névrotique soit une cure analytique classique à trois séances par semaine soit un travail analytique en face à face de une à trois séances par semaine. Au contraire lorsque nous sommes en présence d’un patient dont l’organisation psychique est précaire et éloignée d’un fonctionnement névrotique l’indication d’un traitement analytique en face à face à une ou plusieurs séances par semaine est habituellement requis.

 

Voir aussi la rubrique dans la rubrique Extensions : Présentation de la psychosomatique

Publié le 5 janvier 2015

À propos des enfants

 Dans quel cadre  Commentaires fermés
    
 

À propos des enfants

Dominique J. Arnoux

En 1927, dans Einführung in die Technik der Kinderanalyse, Anna Freud[1] écrit : « A la différence de l’adulte, l’enfant n’est pas en état d’entreprendre une nouvelle édition de ses relations affectueuses. L’ancienne n’est pas encore épuisée. Ses premiers objets d’amour existent encore dans la réalité et non, comme chez le névrosé adulte seulement  dans l’imagination. Et plus loin : « L’analyste n’offre pas à l’enfant tous les avantages que trouve l’adulte à échanger les objets de son imagination contre un être vivant. »

Melanie Klein, en 1932, dans son livre Die Psychoanalyse des Kindes, écrit[2] : « D’après mes observations, il se produit une névrose de transfert[3] et il s’établit une situation transférentielle[4] aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte à la condition d’appliquer au premier une méthode équivalente à l’analyse de l’adulte, en évitant toute mesure éducative et en interprétant à fond le transfert négatif. Je me suis rendu compte que même l’analyse en profondeur ne parvient que très difficilement à tempérer la sévérité duSurmoi des enfants de tout âge. Enfin, dans la mesure où l’on s’abstient de toute intervention de caractère pédagogique, l’analyse loin d’affaiblir le Moi de l’enfant le renforce. »

Pourquoi Melanie Klein fait-elle une distinction entre névrose de transfert et situation transférentielle ?

Indéniablement, étant donné son expérience clinique et sa récente entrée dans la communauté britannique, beaucoup plus accueillante que celle de Berlin vis à vis de ses positions théoriques, il lui faut répondre au jugement d’Anna Freud – jugement qui apparaît fort intéressant à interroger en l’occurrence nous le verrons – mais c’est aussi pour introduire une constatation d’évidence à partir de son expérience clinique travaillée avec Sandor Ferenczi à Budapest puis avec Karl Abraham à Berlin.

Il faut se rapporter à l’époque et à son climat. Freud depuis Vienne se montre très vigilant pour défendre sa découverte et les conditions de sa méthode. On ne pouvait pas de ce fait penser au développement de la cure sans considérer le développement dans son processus même d’une névrose de transfert. Il s’agit d’ « une régression vers les premiers objets de la libido (incestueux) plus qu’à la régression vers les phases antérieures de l’organisation sexuelle, comme notamment on l’observe dans les névroses narcissiques[5]. » On ne sera du coup pas surpris d’entendre le point de vue d’Anna Freud comme étant proche de celui de son père opposé à l’application de la psychanalyse à l’enfant. Elle a à défendre l’œuvre transmise dans sa justesse et son exigence. Elle en héritera. Et puis, il y a un autre fait qui ne me semble pas sans conséquence ; Anna Freud a fait l’expérience d’être l’enfant du psychanalyste dans une psychanalyse consanguine. Dans ces conditions, sa réticence à envisager le développement d’une névrose transférentielle est compréhensible. Elle l’écrira à son amie Eva Rosenfeld[6] en en exprimant les limites qu’elle assume. Pourtant sa remarque est essentielle.

Melanie Klein de son côté semble vouloir être dans la culture du groupe de son temps en parlant de névrose de transfert à propos du traitement de l’enfant. Selon moi, elle est plus juste avec ce qui fait singulièrement sa pratique en considérant, par le terme de situation analytique, un fait : la disposition de l’enfant à transférer et la manière dont il s’en sert. Quand on lit les textes de Melanie Klein, jusqu’à même le cas Richard, on ne peut pas vraiment retrouver le développement d’une névrose de transfert au sens classique du terme. Ce n’est pas ce qui intéresse Melanie Klein comme cela habitait Freud qui créait la méthode. On est saisi chez Melanie Klein par les qualités qui se développent dans la situation transférentielle grâce au talent de l’analyste pour permettre à l’enfant l’expression de sa vie psychique et de ses affects dont l’angoisse devient le maitre d’œuvre de la cure. On est en effet surpris par la place donnée à l’angoisse comme baromètre de la situation entre le patient/enfant et son analyste de même que par l’importance donnée aux aspects négatifs du transfert pour permettre l’installation de la situation. On est frappé pareillement par l’attention attribuée à la question de la séparation et aux angoisses dépressives.

Ces faits sont cohérents avec la révision de la théorie de l’angoisse formulée par Sigmund Freud et sa conception de la détresse en 1926. Il écrit[7] : « Si jusqu’à présent nous considérions l’angoisse comme un affect-signal du danger, elle nous apparaît maintenant, du fait qu’il s’agit si souvent du danger de castration, comme la réaction à une perte, à une séparation. »

Discutons maintenant Anna Freud sur un point : ce que traite la psychanalyse du fait de la situation transférentielle concerne à mon sens non pas les relations affectueuses comme elle l’énonce mais bel et bien les relations amoureuses précoces. Relatif à l’enfant comme à l’adolescent, il s’agit donc de ce que nous nommons les relations sur un mode œdipien et les fixations très diverses qui peuvent en découler au détriment du sujet sous forme d’un Moi aliéné. On comprend dés lors la crainte que ne s’exerce entre l’adulte et l’enfant une séduction mais l’on comprend aussi la facilité avec laquelle les parents eux-mêmes sont si souvent mis en cause dans ce qui surgit chez leurs enfants. Cela peut se dire selon la formule suivante d’un point de vue psychanalytique, l’enfant se manifeste lui-même et selon ses représentants que sont les parents eux-mêmes. Voilà une difficulté bien spécifique.

Nous savons que les fixations peuvent avoir des conséquences d’inhibition, de persécution, d’idéalisation que ce soit sur le plan cognitif ou vis à vis de l’établissement des relations objectales actuelles ou futures. Ces relations de mode œdipien ont bien des âges et des variations, fondamentales à connaître et à évaluer pour chaque patient. Si la fixation doit autant que possible disparaître grâce au traitement, le déclin, lui, me semble bien naturel s’il est favorisé ; c’est cela qui interroge le contretransfert du psychanalyste et tout autant celui du psychanalyste formateur.

Ce que je veux dire de la sorte c’est qu’il y a vraiment un reste bénéfique qui survit à la disparition de l’objet qui fut l’investi : il s’agit de la force du Surmoi. J’irai donc plus loin qu’Anna Freud en affirmant qu’en effet l’établissement d’une névrose de transfert n’est non seulement pas souhaitable à l’enfant mais surtout pas nécessaire. C’est ainsi qu’on peut entendre sa remarque me semble-t-il. Il peut y avoir une travail explicite sur l’investissement à travers la névrose de transfert chez l’adulte, source d’interprétations. Avec l’enfant, le déploiement de la situation analytique se fait grâce aux variations des transferts déployés en son sein : transfert sur la pensée, transfert sur le langage, transfert sur le cadre, transfert sur le corps, transfert sur le jeu, transfert sur le silence, transfert en jumelage, transfert de selfobjet[8], etc.… Disons alors que la révélation de la névrose infantile dans toutes ses expressions et selon bien des formes au sein du transfert organise durablement l’histoire interactive précoce. C’est là toute la force de notre engagement auprès des enfants et des adolescents et probablement ce qui en rend la tâche particulièrement ardue.

J’observe que lors du déroulement de la vie, la croissance impose aux enfants et aux adolescents tout comme à l’adulte névrosé, et plutôt vivement, une transformation. Il s’agit de la transformation de l’usage des imagos et du désinvestissement possible ou impossible de celles-ci. Cette transformation s’accomplira pleinement grâce et au profit d’un choix d’objet amoureux exogamique. Son usage réussi, le sera dans la réciprocité de l’expérience d’un lien concevable dans une altérité atteinte et suffisamment conflictuelle, je veux dire capable de conflit.  Et ceci même au sein d’une relation amoureuse homosexuelle qui est l’une des formes de l’accomplissement de soi et de l’expression d’une richesse présente. Invariablement l’infantile se représentera et dans le couple et dans la parentalité bien évidemment.

Afin d’être tout à fait clair et pour prendre parti dans un débat actuel, pour moi, l’homosexualité n’est pas incompatible avec le désir d’assurer une fonction parentale à l’égard d’enfants aimés pour eux-mêmes. L’infantile surgit quelque soit le sexe de la personne investie. Donc : assurer la fonction parentale suppose la capacité à rencontrer les affects œdipiens de l’enfant puis de l’adolescent dans une perspective d’individuation et de la nécessité reconnue et travaillée de la séparation.

La capacité au conflit suppose un équilibre abouti entre le besoin de domination et savoir se soumettre au profit des projets communs. Aimer n’est pas s’exciter dans la dépendance et sous ou avec l’emprise d’un objet. Travailler d’autre part – et je l’entends au sens d’exercer un art ou un artisanat – suppose une capacité à penser par soi-même donc à être parvenu à une capacité qui commence par celle de se supporter seul avec la jubilation de la possibilité de réfléchir, de se souvenir et de créer.

C’est là que résident tout l’intérêt et toute la force de la pertinence de l’établissement d’une situation transférentielle pour l’enfant et l’adolescent permettant un processus que nous savons de mieux en mieux définir dans ses formes et dans ses buts et qui est loin d’être univoque.

La disparition du complexe d’œdipe est donc pour Freud[9] l’occasion de regarder au plus près et de concevoir ce qu’est une transformation psychique. Selon mon expérience, pour les patients, la situation analytique signifie une actualité où s’éprouve avec jubilation le poids de la vie que chacun peut maintenant et devrait réclamer et obtenir de la vie. En cela c’est tout différent de ce qui, dans la vie, est parfois si hâtivement proposé : que ce soit politiquement, religieusement ou laborieusement : c’est à dire être déchargé de sa propre vie au nom du groupe.

La psychanalyse est un temps pour témoigner de vivre comme il y a un temps pour vivre et c’est une situation assez unique de nos jours bien que ce ne soit pas la seule. C’est pourquoi nous avons raison de proposer cette situation à ceux qui nous le demandent et dans la mesure de leurs moyens qui sont évidemment différents. Nous avons à évaluer ces moyens pour assurer les conditions d’émergence du sujet. Mais qui dirait à l’avance ce qu’est le résultat d’une telle démarche, la pesée d’un tel risque ? On peut considérer à partir des résultats déjà obtenus de la psychanalyse des éléments qui sont l’objet de notre attention du fait de l’établissement de la relation de transfert et qui vont mettre en évidence les difficultés des relations objectales et celles venues du narcissisme qui expriment, celles-ci, la réviviscence des besoins développementaux frustrés.

L’introjection de l’objet bon assure la cohésion et l’intégration du Moi. De même que l’aptitude à une riche élaboration dans la vie onirique témoigne, comme le pensent M. Fain et C. David[10], « d’un contact intime avec un objet qui s’est mis à portée de l’enfant, qui s’est laissé introduire dans son monde conceptuel». Le rêveur, écrit James Gammil[11], «aurait un espace psychique intérieur, dérivé de sa toute première relation d’objet ».

L’internalisation du sein permet le commencement d’un dialogue intérieur avec le premier objet d’amour. Cette communication intérieure est reliée à l’identification projective. Cet espace psychique intérieur est le lieu de projections, dans le langage régressif des images visuelles, des désirs et des conflits en espérance de gratification, d’apaisement et de réparation comme à l’époque reculée de la relation au bon sein.

Ces qualités que mettent à jour les recherches venues de la psychanalyse sont celles que je veux placer dans l’analyste d’où l’importance pour lui d’une formation exigeante.

Le cadre, son éthique et ses indications

Le cadre (ou setting en anglais) désigne l’ensemble des conditions nécessaires à assurer pour permettre le bon déroulement du processus psychanalytique. Il s’agit d’un accord entre le patient et l’analyste qui est le garant du cadre décidé. La règle fondamentale a été énoncée au patient. Il s’agit de la règle de l’association libre. Dans la psychanalyse avec l’enfant la règle du « tout dire comme ça vient sans le censurer » nécessite des aménagements du fait de l’utilisation du corps que supposent le jeu et le lien de ce fait qui s’établit entre un enfant et un adulte. Donc cette règle se situe par rapport au fait qu’on ne peut pas tout faire. Ainsi dans le jeu il n’est pas possible de toucher l’analyste comme si se confondait sa personne et sa fonction. La règle devient on peut tout jouer. Cela est particulièrement sensible dans le jeu psychodramatique. Tout cela revient à considérer qu’à ces âges la frontière anti/incestueuse dont le cadre est le garde-fou n’est pas encore bien établie.

La durée et la fréquence des séances sont invariables pour chaque patient, garantissant ainsi la stabilité et permettant de vérifier que celles-ci ne sont pas dépendantes du surgissement des affects ou d’une appréciation du processus lui même à cet instant. Enfin, il convient d’insister sur la confidentialité vis à vis de ce qui se dit en séance. L’enfant comme l’adulte doit être assuré que ce qu’il énonce ou fait ne sera pas répété. Cette garantie permet d’assurer le développement de la pensée en séance et de la pensée jusque dans l’expression fantasmatique et onirique liant représentations et affects.

À ces conditions, on peut considérer que le processus psychanalytique permet la personnification du sujet se dégageant progressivement du conglomérat moi/objet tel qu’il se révèle dans le dévoilement de la cure du fait de la régression qu’elle suppose et organise. C’est dire que l’expression vis-à-vis du cadre peut employer des moyens verbaux et non verbaux. En ce sens on peut considérer un transfert sur le cadre qui donne accès à des signifiants importants et particulièrement inconscients jusque là.

On aura compris qu’avec l’approche d’Anna Freud le champ de la psychanalyse de l’enfant avec les moyens institutionnels qui étaient indispensables s’exerçait auprès des enfants particulièrement démunis. Ce furent les enfants dans la suite de la Première Guerre mondiale à Vienne puis les enfants à la suite de la Seconde Guerre mondiale à Londres. Ce faisant Anna Freud imposait en Europe la cure ambulatoire jusque là inconnue en Europe et ouvrait à des champs de recherches qui n’ont pas cessé depuis auprès d’enfants ayant des pathologies lourdes. De son côté Melanie Klein permettait que se pense la cure analytique des enfants utilisant le transfert et un nombre suffisant de séances proches des critères de l’Association Psychanalytique Internationale fidèle à l’enseignement de Sigmund Freud. Ses travaux ont largement participé à comprendre l’ensemble des troubles instrumentaux des enfants sur le plan cognitif.

C’est avec la richesse de ces deux héritages que la psychanalyse a les moyens aujourd’hui de diversifier ses indications à la condition que reste prioritaire la formation et donc la référence à la cure psychanalytique telle qu’elle se propose comme premier temps pour la formation d’un psychanalyste. Le deuxième temps impose que le psychanalyste travaille en gardant constante les cessions inter analytiques lui permettant  de se protéger des possibles points aveugles que suscitent certaines situations psychanalytiques. C’est à cette condition que reste vivant l’accession au processus et sa garantie pour les patients à la rencontre d’une matière marquée par l’inconnu puisqu’il s’agit d’inconscient vis à vis duquel il y a une imprédictibilité évidente.

Il appartient au psychanalyste consultant de repérer les capacités plus ou moins entravées de l’enfant à partir des troubles qui lui sont décrits par les parents de l’enfant, l’école et l’enfant lui-même. La question de l’accession aux moyens de symbolisation devient évidemment centrale de même que les capacités chez l’enfant pour s’organiser avec ses angoisses et ses difficultés singulières d’adaptation au groupe famille ou au groupe école selon son développement psycho affectif et libidinal.

De nombreux moyens d’évaluation sont à la portée du praticien pour poser son diagnostic : bilan psychomoteur, bilan orthophonique et bilan psychologique. Des indications de rééducations instrumentales (développement des moyens cognitifs et psychosomatiques) pourront favoriser la reprise du développement chez l’enfant. C’est ici qu’il convient de préciser les indications de séances de psychanalyse au sens strict (développement des moyens psychiques, intégration, construction, identité).

La présence de l’agitation, de la violence et de la haine, l’importance de l’inhibition, la capacité à tolérer la frustration, les réponses en terme de comportement à la manifestation de l’autorité seront au centre des observations du psychanalyste. C’est à partir de ces éléments qu’il pourra considérer l’organisation psychique de l’enfant.

Il recherchera l’existence d’une entrave au développement du fait d’une organisation défensive plus ou moins déjà construite et organisée empêchant l’essor de la curiosité et de l’accès aux moyens de culture ainsi qu’au partage avec d’autres différents de lui ou des siens. La capacité à être seul sans se déstructurer sera aussi un élément constant d’attention de même que la capacité à jouer et à assurer son travail et son intégrité. L’équilibre de l’humeur et les capacités à gérer les séparations informent sur l’histoire singulière de l’enfant. Son accession à la compréhension mutuelle et sa capacité à s’appuyer sur l’adulte ont aussi une grande importance de même que son niveau de compréhension des dynamiques de groupe : rôle du leader et du bouc émissaire.

Chaque fois que les mouvements primaires : impulsivité, angoisse, violence, insomnie, dépression viennent entraver la capacité à penser et à comprendre il y a une indication d’un travail de psychanalyse. Chaque fois que l’organisation psychique signale une fixation qu’elle soit phobique, hystérique ou obsessionnelle il faut un traitement permettant un travail de transfert qui nécessite impérativement plusieurs séances par semaine avec un psychanalyste jusqu’au desserrement de la contrainte interne défensive. Un exemple banal est celui de l’énurésie qui nécessite un travail de psychanalyse étant donné ce que ce symptôme recouvre du point de vue de l’inconscient, du rapport du sujet avec l’agressivité confondue avec l’agression et de ce qu’il annonce comme futur déséquilibre lors de la puberté et de l’adolescence en tant que processus pouvant être entravé gravement à l’origine des psychoses de l’adulte.

La cure psychanalytique est indispensable non seulement au développement des bons moyens cognitifs et à l’affirmation de soi réussi mais elle l’est aussi, on l’aura compris, pour l’abord futur du mouvement adolescent qui va suivre dans le développent libidinal et de subjectivation, mettant au premier plan les enjeux pulsionnels de cet âge. En ce sens on peut affirmer que ce travail psychique lors de la période de latence est une prévention des troubles mentaux de l’âge adulte tels qu’ils préoccupent l’OMS de nos jours.

Il faut distinguer à mon sens d’une part le travail de psychanalyse assurant une bonne organisation d’un sujet en péril du fait de son auto organisation en déséquilibre qui s’appuyant sur la situation de psychanalyse et son moyen – le transfert – parvient à une amélioration des moyens d’expression et d’existence et d’autre part le travail des psychanalystes auprès des sujets présentant des troubles mentaux handicapants pour lesquels les psychanalystes sont de plus en plus sollicités du fait de la loi sur le handicap assurant aux handicapés les facilités de chaque citoyen dans la cité. Il y a là un champ de travail et de recherche passionnant auquel la psychanalyse s’est depuis ses débuts consacrée.

Enfin citons tout le travail en psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent réalisé par la psychanalyse appliquée au champ de la famille et qui est souvent indispensable pour permettre la correction des défauts d’adaptation du groupe famille à la souffrance mentale de l’un des membres du groupe.

 

Publié le 16 déc. 2014


[1] Anna Freud, Le traitement psychanalytique des enfants, P.U.F. 2002, p. 56.

[2] Melanie Klein, La psychanalyse des enfants, P.U.F. 1959, p. 12.

[3] C’est moi qui souligne.

[4] Ibid.

[5] Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, P.B.P. Payot, Paris 1992

[6] Anna Freud, Lettres à Eva Rosenfeld (1919-1937), Paris, Hachette Littératures, 1992.

[7] Sigmund Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, P.U.F., 1951, p. 54.

[8] Heinz Kohut, Le Soi, Paris, P.UF., coll. « Le fil rouge », 1974.

[9] Sigmund Freud, La disparition du complexe d’œdipe, in La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 1973

[10] Michel Fain et Christian David, Aspects fonctionnels de la vie onirique in Revue Française de Psychanalyse, 27, Paris, P.U.F. pp. 241-243.

[11] James Gammil, La position dépressive au service de la vie, In Press, 2007

Le cadre du psychodrame

 Dans quel cadre  Commentaires fermés
    
 

Gérard Bayle

Le psychodrame

 

Une conjonctions féconde

La pratique du psychodrame psychanalytique a été conçue à Vienne dans les années 1920 par J.L. Moréno, créateur de la technique d’un jeu scénique thérapeutique et spontané. La richesse des apports de la groupalité et du jeu délaissait cependant l’émergence et l’évolution du transfert dans la poursuite des cures. Vingt cinq ans plus tard,  des psychanalystes de la SPP, Serge Lebovici, René Diatkine et Évelyne Kestemberg, d’une part, puis Didier Anzieu et Daniel Widlöcher, de l’APF, d’autre part, reprirent le dispositif de Moreno dans une perspective radicalement psychanalytique dans des contre-indications de cures analytiques ou face à leurs échecs. Devant des symptômes dominés par l’inhibition ou la décharge motrice, ils permirent à leur patients, initialement des enfants puis des adolescents et des adultes, d’accéder à une activité psychique enrichie en représentations. Les figurations du psychodrame, reprises dans le transfert prennent une valeur de représentations psychiques, donc de vie psychique, grâce aux nuances et aux subtilités affectives que n’ont pas les décharges d’excitation, agies ou contenues. Des processus psychiques bruts, ni névrotiques, ni psychotiques, mais œuvrant à l’extinction de la vie psychique s’animent et se conflictualisent, d’abord dans le jeu, puis dans le transfert sur la méthode, les acteurs et le meneur de jeu.

Parallèlement à cette activité, la recherche en psychanalyse a reconsidéré les modifications cliniques des échecs de la vie psychique relevant d’un « travail du négatif » (André Green). Ceci par opposition avec les richesses figurables de la clinique des processus névrotiques,  psychotiques et sublimatoires, voire pervers. Les processus en positif, ont leurs figurabilités, aussi diverses soient-elles, éventuellement associées autour des rêves, des fantasmes, de l’activité hallucinatoire et délirante, des sublimations et des scénarios pervers.

Par contre, ce qui apparait en négatif, est de l’ordre du manque à percevoir tout ou partie de soi et de l’autre. Pour autant, l’énergie ne manque pas dans ces vides de figurations. Elle vient de l’excitation, phénomène vital, mais qui manque ici à devenir pulsion. Autrement dit, décharge plutôt qu’affect, vide plutôt que représentation.

Désormais, dans tous les types de cures psychanalytiques, cure-type de divan, face à face, approches corporelles, groupales ou psychodramatiques, on pouvait percevoir l’importance de l’association du travail du négatif et du travail de l’interprétable, les deux étant liés par l’évolution et l’analyse du transfert

Indications

Les prescriptions de psychodrame concernent des patients dont les processus psychiques ne sont pas seulement névrotiques, psychotiques, sublimatoires  ou pervers, mais aussi chroniquement désaffectés, vides de sens, de perceptions fines des limites de soi et de celles des autres. Quelques symptômes « en positif » tentent d’obturer ces manques, mais leur faible efficacité les contraint souvent à n’être que des addictions ; par exemple à la nourriture ou à la faim, aux psychotropes, aux « défonces » les plus diverses, voire au gel de toute manifestation suspecte d’être révélatrice du manque.

Les indications en négatif, telles que les inhibitions, le mutisme, le vide de pensée, l’évacuation du pulsionnel par l’anorexie,  et bien d’autres encore, sont celles dont les capacités névrotiques ne rendent pas compte. Ce sont des inhibitions majeures, confinant à un déni de soi et des autres. Les attaques du cadre par l’absence aux séances (acting out) permet d’en donner une figuration interprétable.

Les indications en positif relèvent de l’importance donnée à l’excitation par la décharge motrice, les surcharges les plus diverses, professionnelles ou toxiques, voire la compulsion de répétition ou les grandes phobies. Les attaques du cadre par des ébauches de gestes violents au delà de ce qui est convenu (acting in).

llustration par une fiction

N… vient à sa séance hebdomadaire de psychodrame.

 D…, l’analyste meneur de jeu, l’introduit dans la salle de psychodrame ou sont déjà assis trois psychanalystes acteurs. 

N… collectionnait les échecs professionnels et amoureux. Des tentatives d’analyse et de psychothérapie sont restées vaines. Qu’il travaille ou qu’il aime, les débuts sont prometteurs, il engrange des succès, trop et trop vite, puis il ne tient pas le rythme, se force, s’épuise, avance des exigences intenables. Échec. Il laisse alors la place à des compulsions diverses, agies, toxiques, à des replis sur soi sans objet ni but. On a parlé de dépression, mais les traitements médicaux n’ont pas tenu leurs promesses. Des années ont passé, de psy en psy.

On lui a conseillé ce psychodrame où on ne se contente pas d’une écoute mais où l’on prend son jeu en  compte dans les scènes qu’il improvise avec l’aide du meneur de jeu – qui ne joue pas – et en donnant des rôles aux acteurs et aux autres patients. Il peut être choisi pour improviser dans les scènes des autres – mais ce ne sera jamais dans son rôle à lui .

Au cours d’un jeu, il doit protéger un ami des manœuvres d’un pickpocket, mais lorsqu’un policier intervient, il confond les rôles et fait  geste de le frapper. Le meneur de jeu arrête la scène. N…est un peu troublé. Il dit qu’il n’aime pas « l’ordre »  alors qu’il voulait dire « le désordre ». Il se reprend puis saisit que l’ordre et le désordre qu’il voyait à l’extérieur de lui, sont en lui. L’excitation engagée dans la projection vient de faire retour, via l’intervention du meneur de jeu et l’arrêt de la scène.  La suite montrera combien coûteuse était la défense par la projection. Des nuances défensives plus subtiles apparaîtront.

Variations sur le cadre

Selon les nécessités psychiques des patients et les égards nécessaires au meilleur déploiement de leurs capacités névrotiques déjà présentes, quelques variantes ont été introduites au cadre de référence qui s’adressait initialement à un seul patient engagé dans un psychodrame individuel. La réunion de trois ou quatre patients révéla une dimension groupale enrichissante pour chacun, aussi une forme de psychodrame individuel en groupe a-t-elle été mise en place. Chacun y propose une scène et peut faire jouer les autres patients, en même temps que les acteurs psychanalystes. Il existe par ailleurs des psychodrames familiaux. Une autre forme s’adresse à certains patients atteints d’une affection somatique. Enfin de grands groupes, visent à sensibiliser les personnels soignants en santé mentale.

Selon les indications, les psychodrames s’établissent dans divers sites allant des plus institutionnels, tels les services hospitaliers, aux plus simples à mettre en œuvre en pratique libérale. Un grand nombre d’institutions de soins peuvent en proposer. La fréquence des séances est le plus souvent hebdomadaire, les horaires sont stables.

Tous les modes administratifs de prise en charge existent, la gratuité est le plus souvent liée aux droits de chacun selon les établissements, sinon, des rémunérations habituellement semblables pour tous les membres d’un même groupe sont demandées. Les séances manquées sont dues.

Des règles de réunion et de jeu sont énoncées. Elles visent d’abord le respect de chacun, le meneur de jeu étant garant de ce que personne n’ait à affronter des blessures d’amour propre et puisse ainsi se sentir dans un climat de sécurité et de confiance partagée. Ainsi est-il demandé de ne pas faire de gestes qui entraînent un contact physique ; on y veille,   mais plus encore que ne le feraient des enfants quand ils « font semblant ».

Par delà le respect de ces consignes, les règles de fonctionnement permettent de savoir si l’on est dans le cadre du jeu ou hors jeu. Les manquements sont des signaux quant à l’évolution du psychodrame et aux résistances qu’il suscite occasionnellement.

Le travail d’équipe

Organiser un psychodrame impose de prendre en compte la disponibilité d’un local adapté, d’une équipe d’acteurs psychanalystes, voire parfois de membre des professions de santé mentale ayant fait une analyse personnelle. L’associativité est à la base des improvisations qui donneront vie au jeu, pour peu qu’elles soient mises au service d’un soutien narcissique des patients tout en introduisant des conflictualisations tolérables.

Les acteurs jouent donc ce qui leur vient à l’esprit au moment où, choisis par un patient, ils vont s’en inspirer. Ils en tirent parti, soit en soutenant le propos du patient, comme de bons « doubles », soit en allant dans le sens d’un simulacre de séduction ou d’opposition propre à engendrer un conflit psychique. Tout dépend alors des réactions du patient. Etre soutenu par un double constitue une assurance narcissique et amorce une réflexivité souvent défaillante. L’audace est alors envisageable, le meneur de jeu le constate et peut envoyer des acteurs pour y répondre en s’opposant. Mais peu à peu, le double s’intériorise, jusqu’à la modulation d’une identification du patient à ce reflet de lui-même. Il peut alors s’engager dans la conflictualisation psychique, sans perdre pied et sans se retrouver au milieu de nulle part. Il est important de lui en donner acte.

Interprétation des acteurs et interventions du meneur de jeu

Le jeu des acteurs s’inspire de leur capacité à figurer des entités ou des  personnages clairement définis en les engageant dans des situations de soutien ou de conflit non moins claires. Même la confusion peut se jouer clairement. Les acteurs s’expriment sur le ton et avec le vocabulaire qui leur convient pour figurer des situations mobilisatrices de mouvements psychiques rendus possibles par l’amortissement du jeu.

Le patient est entraîné dans cette production figurative, mais ce n’est pas pour autant qu’il peut se l’approprier. Il faut pour cela qu’il l’engage dans le transfert sur le groupe et sur le meneur de jeu. C’est ensuite seulement, et souvent bien plus tard,  qu’il sera possible de lui donner des interprétations de transfert.

Auparavant, le meneur de jeu est conduit à intervenir dans le cours des scènes en y introduisant des acteurs ou en mettant fin à un jeu quand cela lui semble nécessaire.

L’arrêt d’une scène peut avoir de multiples raisons, mais il en est une qui constitue une interprétation majeure. Il s’agit de l’introduction d’une scansion, dans le cours de la séance,  sur une évidence venant du patient à son insu. Un de ces moments où se révèle à lui-même une possible appropriation subjective sous tendue par un passage d’une excitation à une pulsion. Il suffit pour cela d’arrêter la scène, de laisser du temps à un commentaire du patient, voire du meneur de jeu, avant de passer à une autre scène.

Pour interpréter sur le mode de la scansion ou de façon plus classique, il faut qu’il y ait une activité pulsionnelle conflictualisée, réalisant dans le transfert, un « quiproquo à contre temps » (Michel Neyraut) caractéristique de la complexité œdipienne.

 

De la pulsion qui reste à la pulsion qui nait

Mais sans pulsion et face à l’excitation : « que faire ? »

Aider les patients à transformer l’excitation par retournement et réappropriation sous la forme de pulsion en passant par le transfert tel pourrait-être le premier point. Dans le jeu psychodramatique, la décharge sans représentation rencontre l’objet qui s’impose comme tel et renvoie le mouvement vers le sujet en détournant son activité en passivité. Là où l’excitation se déchargeait par le comportement, advient par retour passif, une autre forme d’excitation, la plus psychique qui soit : la pulsion.

Autrement dit, la première tâche du psychodrame sera de pulsionnaliser l’excitation.

Mais la pratique , montre que cette mutation n’est efficace qu’en utilisant , dans le jeu, des ressources pulsionnelles déjà constituées quoique trop aisément débordées par l’excitation dans la vie quotidienne. Aussi le jeu sera-t-il pulsionnel, comme le « faire semblant » des enfants. Donc la deuxième tâche du psychodrame sera de s’appuyer sur l’analyse du positif, c’est à dire de faire le travail analytique classique, en notant toutefois que le quiproquo du cortège de personnages de la scène œdipienne, est ici prescrit et introduit par le jeu.

La troisième tâche en découle. La scène vient à la place du monde, aussi faut-il donner toute son importance au maintien du cadre par lequel et dans lequel se déroule le psychodrame. Ce cadre à ses règles qui sont celles de toute cure analytique, mais elles permettent l’action, la présence tierce (les acteurs, d’autres patients éventuellement), les gestes allusifs.

Attentes

On attend donc du psychodrame qu’il mette à jour ce que la parole signifiante, venant du divan ou du face à face n’apporte pas principalement : les manifestations d’excitation ou d’inhibition. Certes la parole est présente, mais elle s’associe aux significations du jeu, de la liberté d’association par des gestes, des postures, de la prosodie, et de la groupalité. Le respect du cadre permet de valider ces multiples langages. Dans le jeu, ils sont créateurs d’une signifiance. Dans l’attaque du  cadre de jeu, ils montrent le retour à l’activité de décharge, au détriment de l’activité représentative.

Bibliographie restreinte.

AMAR, N., BAYLE, G., SALEM, I. (1988) Formation au psychodrame analytique, Paris, Dunod.

ANZIEU, D. (1979) Le psychodrame analytique chez l’enfant et l’adolescent, Paris, P.U.F.

GREEN, A. (1990) La folie privée, Paris Gallimard.

JEAMMET, P., KESTEMBERG, E. (1987) Le psychodrame psychanalytique. Que sais-je ? Paris, P.U.F.

LEBOVICI, S., DIATKINE, R., KESTEMBERG, E. (1952) Bilan de dix ans de pratique psychodramatique chez l’enfant et l’adolescent, in La psychiatrie de l’enfant, 1958, Vol.1, n°1.

MORENO, J.L. (1959) Psychothérapie de groupe et psychodrame, Paris, P.U.F.

NEYRAUT, M. (1973) Le transfert, Paris, P.U.F.

WIDLÖCHER, D. (1972)  Le psychodrame chez l’enfant, Paris, P.U.F.

WINNICOTT, D.,W. (1975) Jeu et réalité, l’espace potentiel, Paris Gallimard.

 

Juillet 2014

 

Voir aussi sur le site un texte plus ancien : Le psychodrame analytique dans l’onglet « La psychanalyse » / « Extensions »

Traiter les traumatismes

 Dans quel cadre  Commentaires fermés
    
 

Claude Janin

Les traumatismes psychiques : Définition. Impact. Traitement

 

Pour le psychanalyste, le traumatisme est « une expérience d’absence de secours dans les parties du Moi qui doivent faire face à une accumulation d’excitations, qu’elle soit d’origine externe ou interne »[1]. Une telle définition est tout à fait importante : sans se prononcer sur la source du traumatisme – extérieure ou intérieure -, elle caractérise essentiellement celui-ci par son impact quantitatif sur le psychisme ; on peut donc souligner que ce n’est pas la nature d’un événement, mais la force de son impact sur la vie mentale qui permet de parler de traumatisme psychique.

Comment cet impact peut-il être décrit ? Sur un plan subjectif, on peut avancer que si chacun de nous a une représentation de lui-même dans une relative continuité historique, le vécu de discontinuité de soi-même  peut survenir lorsqu’on traverse les accidents de l’existence, quels qu’ils soient, internes ou externes, à travers une suite de processus qui ont un point commun, qui réside dans une modification d’un régime de fonctionnement mental habituel qui fait que ce qui était représentable ne l’est plus, que ce qui était symbolisable ne l’est plus, que le recours à l’idée d’une causalité comme constitutive du sentiment de continuité et d’historicité n’est plus possible : c’est ainsi que l’on peut définir la nature de l’impact traumatique, en ajoutant que si ce vécu a ce caractère particulier de perte de continuité, c’est parce que l’impact de l’événement mobilise de grandes quantités d’énergie psychique, et qu’ainsi l’énergie psychique n’est plus que partiellement disponible pour les autres activités psychiques. On peut rencontrer un tel impact dans les deuils ou les pertes brutales de personnes investies, ou bien encore dans les carences relationnelles précoces,  ou plus généralement, enfin, dans les aléas de la vie que chacun peut être amené à rencontrer.  Comme on le voit, ces situations potentiellement traumatiques sont nombreuses. Mais face à la question : « Pourquoi moi ? Pourquoi ça ? », aucune réponse immédiate ne peut être apportée : ces deuils, ces pertes brutales, ou ces aléas de la vie, qu’ils soient précoces ou plus tardifs ne peuvent être immédiatement intégrés dans un éprouvé de continuité, mais sont bien plutôt l’occasion d’un vécu de rupture intérieure de cette continuité, alors que le sujet n’y est pas, sur un plan psychique,  préparé, et qu’il ne peut donc se donner à lui-même une représentation des causes de la  discontinuité qui vient de surgir.

Progressivement, avec le temps, il se peut que l’impact traumatique des événements, tel que j’ai tenté de le définir, soit, – et c’est un de ses destins possibles -assimilé par le sujet. Mais il arrive aussi, assez souvent, que cette assimilation ne se fasse pas, et que le traumatisme reste “encapsulé” dans le sujet, formant alors en lui un véritable corps étranger interne. C’est pourquoi, après avoir défini le traumatisme et son impact, il semble intéressant de souligner que « Les traumatismes ont deux sortes d’effets, des effets positifs et des effets négatifs. Les premiers constituent des tentatives pour remettre le traumatisme en valeur, c’est-à-dire pour ranimer le souvenir de l’incident oublié ou plus exactement pour le rendre réel, le faire revivre. [...] Les réactions négatives tendent vers un but diamétralement opposé. Les traumatismes oubliés n’accèdent plus au souvenir et rien ne se trouve répété. [...] Les symptômes de la névrose proprement dite constituent des compromis auxquels contribuent toutes les tendances négatives ou positives issues des traumatismes. Ainsi c’est tantôt l’une, tantôt l’autre des deux composantes qui prédomine »[2]

Il y a donc trois destins du traumatisme au sein de la vie psychique :

• Le premier, c’est celui de la répétition d’accidents qui sont en lien avec le traumatisme. Par exemple, tel sujet marqué par l’impact psychique d’une rupture amoureuse subie, répète inlassablement, et activement, une telle rupture. Ou bien encore, tel autre, qui a été très fortement  marqué par la traversée d’un grand danger, recherchera inconsciemment des situations qui le confronteront à nouveau à ce danger.

• Le second, à l’opposé, c’est celui de l’enfouissement au sein de la psyché, et selon des modalités psychiques différentes que je ne détaillerai pas ici, des circonstances et des effets de la situation traumatique. Cet enfouissement a, faut-il le souligner, pour conséquence d’appauvrir considérablement la vie psychique du sujet, puisque cet enfouissement mobilise constamment de grandes quantités d’énergie psychique.

• Le troisième est un mixte des deux précédents, et il est, probablement le plus courant : il tend à la fois à la répétition et à l’enfouissement, selon l’équilibre dynamique de la vie psychique dans les différentes circonstances de la vie du sujet.

À partir de la caractérisation de la nature et de l’impact du traumatisme, et de celles des rejetons qu’il produit dans la vie psychique d’un sujet, il est maintenant possible d’esquisser quelques points concernant le traitement psychanalytique de sujets ayant subis de tels traumatismes.

On peut se représenter la nécessité de sortir de la discontinuité subjective introduite dans la vie psychique du sujet par l’impact traumatique, en évoquant la phrase de J. Michelet extraite de son Journal[3] : « Il faut faire parler les silences de l’histoire, ces terribles moments où elle ne dit plus rien, et qui sont justement ses instants les plus tragiques ». En effet, le but du traitement psychanalytique est de permettre au sujet de se réapproprier subjectivement l’irruption brutale de cette  discontinuité subjective, en lui donnant la possibilité de retrouver ou de reconstruire, dans le travail analytique, les raisons et les modalités de sa survenue. Une telle tâche est complexe : si l’événement traumatique est assez facilement repérable, ce qui l’est moins, ce sont les raisons pour lesquelles cet événement-là a provoqué une telle expérience subjective chez ce sujet-là. En d’autres termes, il est hautement probable que l’impact de tel ou tel évènement est de nature traumatique, parce qu’il renvoie, dans l’Inconscient du sujet, à d’autres événements infantiles, oubliés, dont l’événement récent à réactivé les traces.

Si l’impact de l’événement traumatique se caractérise par la mobilisation de grandes quantités d’énergie psychique, le travail psychanalytique ne peut, lui, s’effectuer que par la mobilisation de petites quantités d’énergie psychique : c’est pourquoi il ne vise pas à la brusque “révélation” d’un événement oublié, mais propose bien plutôt d’accompagner le sujet dans une sorte de  “remaillage” entre des représentations, des souvenirs, des impressions, des vécus affectifs de diverses époques de sa vie psychique qui permettra une sorte de “construction” des raisons psychiques profondes qui ont conduit à ce que tel événement ait eu un potentiel traumatique.

Un tel but thérapeutique suppose donc un travail long et patient, pour lequel  le cadre psychanalytique habituel, à  3 séances hebdomadaires de 45 minutes peut paraitre un idéal optimal : c’est en effet à travers un tel cadre que ce travail de mobilisation de la vie psychique, via la remémoration,  pourra se faire par petites quantités d’énergie : c’est en ce sens que le travail psychanalytique est anti-traumatique. Mais on peut aussi observer qu’il est fréquent, de nos jours, de voir un travail psychanalytique en face à face comme alternative à une cure analytique  ”classique”, car  le psychanalyste essaye toujours d’évaluer quel est le cadre le mieux approprié au travail psychanalytique : il s’agit, en cette occurrence, « de savoir si le mode de communication avec l’autre, qui facilite la communication avec soi-même et l’inconnu en soi-même, passe ou non par la perception de l’interlocuteur en face à face »[4]. Il est en effet prudent de penser que dans les configurations psychiques ou événementielles au sein desquelles l’expérience traumatique a particulièrement laissé le sujet démuni et seul, il peut être utile – mais pas  nécessairement - que celui-ci fasse, par le biais des interactions visuelles et posturales avec son analyste, l’expérience que ce dernier peut être “saisi” et “touché” par ce qu’il évoque en séance, et qu’ainsi cet analyste est capable de “saisir” et de “toucher” chez son patient ce qui l’a, lors de la survenue de l’expérience traumatique, particulièrement  bouleversé ou désorganisé : cette expérience intersubjective est l’une des voies du “remaillage” psychique déjà évoqué. C’est donc ensemble, et compte tenu de ces différents paramètres psychiques, que le patient et le psychanalyste pourront convenir du cadre le plus approprié au travail psychanalytique.

 

Juillet 2014


[1]  Freud  (S.) in : Au-delà du principe de plaisir.

[2] Freud (S.) in : L’Homme Moïse et la religion monothéiste.

[3] Michelet  J. (1842) Journal, Paris, Gallimard, 1976.

[4] Brusset (B.) in : Revue française de psychanalyse, 1991/3, p. 572.

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas