L’intersubjectivisme aux USA

 

L’intersubjectivisme est une conception analytique qui s’est développée aux Etats-Unis à partir des années 80, en grande partie en réaction envers l’Ego-Psychologie d’Hartmann et s’inspirant, bien que d’une façon lointaine, de la psychanalyse anglo-saxonne fondée sur la relation d’objet, de Mélanie Klein à Winnicott en passant par Fairbairn et Balint. Elle soulève la plus importante controverse contemporaine qui passionne le milieu analytique.

Introduction...
Texte en débat...
Points de vues...
Réponses...

Bref historique

La psychanalyse anglaise a subi, via Balint, Hongrois émigré à Londres, l’influence de l’œuvre de l’analyste de celui-ci, Ferenczi, d’autant que ce dernier avait également analysé M. Klein pendant qu’elle habitait Budapest. C’est bien Ferenczi le premier à soupçonner l’importance de la relation d’objet, surtout dans ses derniers écrits. Il peut également être considéré comme le premier psychanalyste qui pourrait, avec sa pratique de l’ »analyse mutuelle », être qualifié d’intersubjectiviste. Chez Mélanie Klein, la relation à l’objet demeure intrapsychique, une « relation à l’objet interne ». Alors que pour le groupe des Indépendants constitué par des psychanalystes britanniques qui se refusent à prendre parti dans la controverse entre kleiniens et anna-freudiens agitant leur Société dans les années 40, la relation deviendra « relation à l’objet réel » sous l’influence de Fairbairn, lui aussi pouvant être traité aujourd’hui d’intersubjectiviste en ce qu’il considère que « le but de la libido est l’objet » (object-seeking) et non la quête du plaisir. Puis, la relation d’objet se verra élargie chez Winnicott à la notion de « l’environnement », avec la reprise des notions déjà présentes chez Ferenczi de « défaillance parentale » et de « carence précoce ». En même temps, le groupe des Indépendants insiste sur l’importance, dans la cure, de la « régression à la dépendance » chez Winnicott et chez Balint, la régression étant l’expression de la quête de « l’amour primaire ».

Mais, c’est davantage aux U.S.A. que s’est développée récemment une psychanalyse la plus éloignée de Freud. On évoque comme l’une des raisons, le pragmatisme de la vie américaine, le souci d’une efficacité rapide, des résultats évidents pour la société. L’œuvre d’Hartmann était parfaitement, pour reprendre son terme préféré, « adaptée » aux exigences de la vie américaine Ensuite, pendant la première partie des années 80, Roy Schafer, influencé par la philosophie de l’esprit, considérera que la métapsychologie freudienne est un « langage mécaniste ». A la question : « Qu’y a-t-il de spécifiquement psychanalytique dans la psychanalyse ? il répondra avec sa conception du « langage d’action » ; celui-ci serait « la langue d’origine de la psychanalyse ». Pour Schafer, la psychanalyse est un acte narratif, analyste et analysant construisant toujours une histoire nouvelle qui n’aurait d’autre réalité que celle d’être racontée. Avec lui, la psychanalyse serait avant tout une expérience subjective et interrelationnelle. Dès lors, sur les bases des conceptions de Winnicott, de Kohut et de Schafer, la psychanalyse intersubjective se développera rapidement, occupant actuellement la place que l’on sait.

Vue d'ensemble

Jusqu’à un certain point, toutes les écoles analytiques sont aujourd’hui d’accord pour souligner l’importance de la relation intersubjective dans la cure analytique. Déjà Freud, mais uniquement à la fin de son œuvre, sortira d’un certain solipsisme qu’impliquait sa conception dite 1 ère topique (de 1900 à 1920) avec une pratique tenant compte préférentiellement de l’intrapsychique du patient, bien que, déjà en 1910, il introduit l’idée de contre-transfert défini comme « l’influence du malade sur les sentiments inconscients du médecin ». Mais, très tôt, l’intersubjectivisme dépasse la notion de contre-transfert, lequel perdra le sens de processus inconscient et deviendra synonyme de relation subjective entre personnes. Dès lors, le processus analytique ne sera plus lié aux refoulements et à la sexualité infantile, mais sera considéré comme s’originant principalement dans les réactions subjectives s’entremêlant inextricablement, interpersonnelles et actuelles des deux participants, analyste et patient. L’intersubjectivisme conclura que le fait psychique ne pourrait pas être vraiment compris s’il est abordé comme étant une entité existant « dans » l’esprit du patient.

Actuellement, deux auteurs se font remarquer dans le courant intersubjectiviste américain : Thomas Ogden et Owen Renik, tous les deux exercent la psychanalyse à San Francisco. Tous les deux sont membres de l’American Psychoanalytic Association.

Nous avons pensé qu’il serait opportun de commencer le débat sur l’intersubjectivisme par l’auteur qui pousse à l’extrême une telle conception : Owen Renik.

Quelques mots de présentation de la conception d'Owen Renik

Avant que le lecteur ne prenne contact avec l’article qu’Owen Renik a voulu offrir comme « carte de visite » pour sa présentation sur le site SPP, « L’intersubjectivité en psychanalyse », et avec les commentaires que ce texte suscite à des psychanalystes européens, - Bernard Brusset, de Paris, Christian Delourmel, de Rennes, Bernard Penot, de Paris, et Anna Potamianou, d’Athènes -, il m’a semblé nécessaire de le présenter d’une façon globale, bien que brève.

Owen Renik est le directeur du Psychoanalytic Quarterly, la plus ancienne revue psychanalytique des Etats-Unis. En 1993, il publie un article : « L’interaction analytique, une conceptualisation de la technique à la lumière de l’irréductible subjectivité de l’analyste » (Psychoanalytic Quarterly, 62 ; 553-571) la controverse devient immédiatement très vive et passionnelle. Dans ce texte, Renik affirme que les psychanalystes devraient rejeter la technique de la neutralité analytique. Elle n’est qu’illusoire, affirme-t-il, et l’analyste devrait être plus réaliste, afin d’éviter la création, chez le patient, d’un transfert l’infantilisant, obscurcissant la relation et idéalisant l’analyste en lui attribuant une autorité non méritée. Pour lui la relation analytique est la rencontre de deux subjectivités qui sont à prendre en compte à un niveau égalitaire. Puis, Renik frappe encore très fort, dans un article de 1996, « Les risques de la neutralité » (Psychoanalytic Quarterly, L XV) où il se préoccupe de ce qu’il considère la nécessaire protection du patient devant l’exploitation par son analyste dans la situation analytique classique. Dans le cas qu’il rapporte, la référence au transfert et aux conflits internes est minimisée, ainsi que la sexualité infantile. Il se référera essentiellement à la sexualité de l’adulte, tout en affirmant qu’il y a une différence entre le rôle de la sexualité dans la Vienne de Freud d’il y a cent ans et dans l’environnement social d’aujourd’hui. La réalité du symptôme et la réalité de la vie du patient sont mises au premier plan. Il faut s’en occuper directement. Peu après, notre auteur critiquera les notions classiques et les fondements de la technique analytique, la régression dans la cure et l’association libre, comme des éléments représentant un obstacle et un éloignement du « réalisme nécessaire à un travail psychanalytique efficace » (« Getting real in analysi »paru dans Psychoanalytic Quarterly 1998). Le renversement de la conception freudienne est complet en ce que, au lieu de faciliter le transfert de l’infantile et la régression dans la cure, Renik préconisera l’auto-dévoilement, de l’analyste. La pensée implicite qui conduit la conception renikienne est celle de donner la priorité à la réalité matérielle et à sa modification, n’hésitant pas à donner souvent tel ou tel autre conseil, s’éloignant ainsi de la perspective freudienne qui n’envisage les changements dans le monde réel qu’à travers l’analyse de la réalité psychique et les conflits internes du patient. La technique analytique, conclura Renik, doit être avant tout « utile » et « définir des buts thérapeutiques spécifiques ». Elle doit être « pragmatique et directive », elle doit chercher moins la découverte de l’inconscient que le soutien du Moi en évitant toute régression pour ne soucier principalement que de supprimer les symptômes par le plus court chemin.

Les résultats obtenus, d’après les récits de ces cas faits par Renik, en général des échecs d’autres analystes, paraissent concluants. On lui argumentera toutefois que les cas rapportés semblent tous appartenir à une catégorie psychopathologique précise qui n’est pas celle de la psychonévrose ou des états-limites. Pour autant qu’on puisse en juger à travers le récit présenté, ces patients dont Renik nous décrit les cures semblent appartenir au cadre psychopathologique de névroses de caractère. Ils relèvent moins d’une psychanalyse que d’une psychothérapie analytique. Il ne faudrait donc pas trop s’étonner que, traités par une cure analytique classique ne tenant pas compte de la particularité de leur structure non névrotique, l’échec ait été inévitable.

La conception de Renik a soulevé des critiques sévères et, parfois, des rejets, autant aux Etats-Unis qu’au Canada, en Amérique latine comme en Europe. Il n’empêche que, si l’on laisse de côté l’ambition théorique de Renik de renverser entièrement les bases de la pensée analytique, sa pratique avec les névroses de caractère nous enseigne quelque chose dont tout analyste pourrait tirer un profit indiscutable.


Freud en Amérique

Ellen Sparer
 
« L'Amérique est une erreur, une erreur gigantesque
il est vrai, mais une erreur tout de même »1
 
La psychanalyse arriva aux États-unis en deux temps. Le premier culmina suite à la visite de Freud au nouveau monde en 1909 ; le deuxième, trente ans plus tard, arrive avec le traumatisme de la guerre en Europe et l’émigration des psychanalystes allemands d’origine israélite menacée par les « nazis .» Dans cette brève introduction nous souhaitons montrer comment la psychanalyse américaine était devenue un terrain fertile pour les théories inter subjectivistes.
En 1909, G. Stanley Hall, Président de la Clark University, invita Freud aux USA. Accompagné par Ferenczi et Jung, Freud exposa, en langue allemande « De la Psychanalyse. Cinq Leçons »2. Un auditoire réceptif et intéressé écoute ses théories : des neurologues et des médecins, mais aussi des féministes, des membres du clergé, et des auditeurs entraînés par la renommé de Freud dans la presse grande publique. Freud met en question cette réceptivité dans la culture populaire qu’il trouve trop facile. Un courant de « souche » développe, une psychanalyse américaine où l’importance des facteurs sociaux, religieux et culturels sont présent d’emblée.Ferenczi retourna aux USA en 1927 et laissa dans ce mouvement de souche l’empreinte de sa technique active, « inter-active ». Harry Stack Sullivan, le théoricien le plus important du mouvement, travaillait avec Clara Thompson, elle-même analysante de Ferenczi.3 Psychiatre, Sullivan traitait les gens internés et gravement atteints. Il s’intéressait à la place de la culture et des « objets », peu traité par Freud. Solidement influencé par l’épistémologie positiviste de son époque, il affirma que la pulsion de mort n’existait pas en amérique. La maladie mentale serait le résultat d’une communication inadéquate.4L’association américaine de psychanalyse (l’APA) débute en 1911. La Société de psychanalyse de New York ouvre ses portes la même année sous la direction de A.A. Brill. Sous la direction de Putnam, la Société de psychanalyse de Boston ouvre en 1914 et bientôt d’autres, affiliés toutes à l’Association Internationale de Psychanalyse (l’IPA), créée en 1910. En dépit ou peut être à cause de la réception populaire de la découverte freudienne et à l’encontre de l’IPA et de Freud lui-même5, l’APA décide d’exclure les non-médecins de leurs sociétés. L’APA réussit à dicter à l’IPA ses propres conditions d’appartenance. Aucun Institut de psychanalyse n’acceptera en formation, même en Europe, les Américains qui ne sont pas préalablement acceptés par l’APA. Les conséquences de ces décisions seront considérables.Le deuxième temps de la psychanalyse commence donc dans l’ombre de la guerre, avec l’arrivée des émigrés européens et, parmi eux, celui qui fut considéré comme le prince héritier de Freud : Heinz Hartmann. Les psychanalystes européens, forts de leur « arbre généalogique » freudien divisèrent l’Amérique en « baronnies », mais les Ego Psychologues jouissent du soutien d’Anna Freud. La fille de Freud, malgré un certain désaccord avec la théorie et la conformité de la psychanalyse américaine6, en son tour, avait besoin du soutien des Américains contre les kleiniens, groupe plus large que le sien à Londres.Des dissidents tels que K. Horney ou E. Fromm rejetaient la primauté des pulsions et de la sexualité infantile. Ils se rejoignent au mouvement de « souche » qui souhaitait élargir le champ freudien. Dès les années 30, les publications de ces dissidents de l’APA soulignaient l’importance de la culture et de l’environnement dans la vie psychique. D’une certaine manière, c’était l’influence de ces écrits qui préparaient le chemin pour l’impact qu’a connu ultérieurement Hartmann. Mais avant d’examiner celui-ci et sa psychologie du Moi, nous souhaitons souligner que les années de gloire de la psychanalyse américaine, les années 50, furent aussi une période noire et difficile pour le pays même : c’était les années du McCarthyisme. Freud avait déjà mit les psychanalystes en garde contre le conformisme et l’atteinte à la liberté intellectuelle. Avec l’imposition de sa loi contre les analystes non-médecins, décision aussi arbitraire et sans fondement théorique, l’A .P. A. ferma sa porte à un échange ouverte avec les analystes de souche, avec les « dissidents » et les développements de l’autre côté de l’atlantique à l’exception d’annafreudiens. Une porte qui ne s’ouvrira que suite à un procès longue et coûteux plus que 30 ans après. L’APA s’enferme dans un système clos. Bien plus tard, Erikson commentera le paradoxe chez ces analystes, peu reconnus en Europe, vite reconnus en Amérique, qui furent si conformistes « …ce qui est vite construit peut être vite détruit. … Nous étions les victimes de notre propre succès. »7Les dissidents et les non-médecins ouvrirent leurs propres sociétés et instituts de formation.

L'Ere Hartmann8

La psychanalyse s’inaugura avec l’auto-analyse de Freud ; le rêve et son interprétation lui montrent la voie royale vers l’inconscient. Par contre, Hartmann, ancrée dans un milieu empiriste allemand, voulait en faire une psychologie générale et scientifique centrée sur le Moi. Mais le Moi Hartmannien était loin de celui de la deuxième topique de Freud. Le Moi Freudien sert « trois maîtres » : le monde externe, le ça et le sur-moi.9

Le texte princeps de Hartmann, La Psychologie du Moi et le problème d’adaptation (1939)10, fut publié l’année de la mort de Freud. Sa thèse principale, qu’une partie de la libido du Moi est « neutre » (sans conflit) s’étaye sur une courte réflexion de Freud dans le Moi et le ça 11 : . "...nous avons fait tacitement une autre hypothèse qui mérite de devenir explicite. Nous avons procédé comme s'il y avait dans la vie d'âme -- dans le moi ou dans le ça, ce n'est pas tranché -- une énergie déplaçable qui, en soi indifférente, peut s'adjoindre à une motion qualitativement différenciée, érotique ou destructive, et élever son niveau d'investissement global. Sans l'hypothèse d'une telle énergie déplaçable, nous n'en sortons absolument pas. La seule question est de savoir d'où elle est issue, à quoi elle appartient et ce qu'elle signifie." Une remarque qui est selon différents auteurs et non des moindres, considérée comme « sans suite dans l’œuvre freudienne. » Selon Hartmann, le Moi (l’Ego) est doté d’un dispositif inné « autonome » ; la perception, le langage, la mémoire, la pensée, le développement moteur, etc. en font partie. La maturation de ces dispositifs est biologiquement déterminée. Hartmann introduit deux autres modifications à la théorie freudienne. La première est l’introduction d’une approche « génétique » aux trois points de vue métapsychologiques proposés par Freud (dynamique, topographique et économique). L’axe génétique vise à montrer pourquoi un conflit amène à une solution particulière. Selon le stade de développement au moment du conflit, il y a une relation directe entre la solution choisie et le développement ultérieur. Last but not least, il y a la question des pulsions12 . Le Moi autonome ne dépend pas des sources pulsionnelles, donc ni de sa relation avec le ça, ni de sa relation avec le surmoi ; ce qui est en jeu est sa relation avec la réalité externe. La notion du soi, moins « animiste », (moins pulsionnel) remplace le Moi. (Les questions posées par la « Self-psychologie »,13 ne seront pas développées ici.) La théorie des pulsions est considérée insuffisante comme explication du rapport entre le ‘soi’ et l’objet,14 malgré le fait que le surmoi soit l’héritier de la structuration du complexe de l’Œdipe. Les conséquences théoriques aussi bien que techniques seront immenses.

En somme, il y a un ça qui ne cherche qu’une décharge de l’excitation relâchée à l’intérieur de l’organisme et un Moi autonome, biologiquement déterminée, en inter-action avec le monde externe. Le transfert, lors du travail de la séance, est compris (voire compromis) comme une fonction du Moi autonome. Le patient projette afin de garder l’équilibre de ses stimuli mentaux. La fonction de l’analyste s’étaye également sur un Moi autonome. Il doit rester neutre, un écran blanc, et toute réaction subjectivement perçue est une erreur du contre-transfert. L’idée que le transfert montre quelque chose qui se passe entre deux personnes n’apparaît que chez les sullivaniens : « Le psychiatre n’est pas uniquement un observateur, dit-il, mais très spécifiquement un observateur participant. » Mais pour Sullivan, cette « participation » est dépulsionnalisée. Finalement, la perspective génétique limite toute notion de l’hétérogénéité psychique dans l’après-coup. Il n’y a pas du travail psychique qui se fait dans un deuxième temps suite à l’intervention/interprétation de l’analyste. C’était l’élargissement de la compréhension du contre-transfert en confluence avec un rejet d’une psyché déterminée par un besoin de décharge qui sont les raisons d’être de l’intersubjectivité. Le conflit psychique est ainsi décentré vers une réalité objective dans une psyché dé-pulsionnalisée, ce qui ouvre la porte à l’intersubjectivité, thème de notre premier débat.

Du Moi Autonome à l'Intersubjectivité via le Post-modernisme

Si aujourd’hui, « l’ère » de Hartmann est arrivée à son terme, l’impacte de sa lecture de Freud demeure. Green15 a démontré la véritable révolution épistémologique de la deuxième topique, absente dans la lecture de la théorie « structurelle » de Hartmann. La recherche d’un nouveau paradigme épistémologique vient aux américains à travers un passage par les post-modernistes.16 Dunn17 démontre avec élégance le cœur de la controverse dont les racines se trouvent dans les « contradictions » chez Freud à propos du transfert et du contre-transfert, et le « développement » du Moi. A travers l’épistémologie post-moderne, les Intersubjectivistes, cherchent un modèle qui remplace l’idée d’une psyché poussée par les stimuli instinctuels. Ils critiquent les analystes « classiques » pour leur manque d’attention à leur propre participation dans la séance. L’approche intersubjective vise à prendre en compte « l’affect du sujet » en recherche d’une réponse de l’objet en opposition aux freudiens qui considèrent que l’affect n’est qu’un évènement qui vise à réorganiser les stimuli internes. Si pour Fairbairn (1952) la libido est à la recherche de l’objet (au lieu du plaisir), pour les post-modernistes, c’est l’esprit qui est à la recherche d’un autre esprit compréhensif. (the mind is mind seeking). Furer18, membre de la Société de psychanalyse de New York, parle de l’infiltration entre écoles. En évoquant l’héritage direct de Ferenczi dans l’école Sullivanian il ajoute que « comme Ferenczi » tout analyste d’aujourd’hui interprète le hic et nunc de la séance. Mais il rajoute que selon sa théorie sur l’origine du conflit centrale, le problème sera « corrigé » ou pas, par l’interaction entre l’analyste et patient. Cette remarque nous interroge sur la valeur psychique de l’interprétation, « l’acte » psychanalytique. La valeur psychique d’une distinction entre un mot et un acte est effondrée quand il n’y pas de distinction entre une pensée chez l’analyste et son énonciation (in Dunn). La nouvelle épistémologie fait un virage en retour envers l’expérience émotionnelle correctrice d’Alexander et French19, et est loin de l’idée d’un mouvement pulsionnel incontournable dans la relation entre deux sujets.20

Quand on pense au scepticisme de Freud envers les Américains, il n’est peut être pas surprenant, dans l’optique de la compulsion de répétition et le double retournement, de voir le scepticisme actuel des Américains envers Freud.

Freud en Amérique, fut-il tué par son fils héritier ?

____________________
1  Freud à Jones après son voyage à Clark University en 1909. (in Jones, Vol 2)

2 in OCP.F X

3 Voir aussi Souffir, V. 2000 in Sur Les Controverses Américains dans la Psychanalyse. Monographie de Psychanalyse. PUF  p153

4 Sullivan, H.S. The Interpersonal Theory of Psychiatry, 1953. Norton.

5 l’Analyse profane in OCP.F XVIII

6 voir Yorke in Bergmann, op. Cit. p 185

7 Erikson, cité in Coles, R. In Freud Conflict and Culture. Ed Michael Roth, 1998.

8 Emprunté du titre du livre édité par M. Bergmann, The Hartmann Era, Other Press, 2000.

9 OCP.F t XVI chap. 5

10 Hartmann, H (1939), La psychologie du moi et le problème d’adaptation, Paris PUF, 1968

11 OCP.F t  XVI chap. 4 p.287

12 Voir aussi Anzieu-Premmereur, C. 2000. in Sur Les Controverses Américaines dans la Psychanalyse. Monographie de Psychanalyse, PUF

13 Voir Oppenheimer, A ; et aussi Denis, P sur Kohut, in la Monographie, op. Cit. p11

14 Hartmann, H. 1964. Essays in Ego Psychology, NY IUP Voir également Brusset, B in Monographie Ibid. p 85

15 Green in Bergmann, op. Cit. p 105

16 voir aussi Chasseguet-Smirgel  p 37 in Monographie op. Cit.

17 Dunn, J. (1995) Intersubjectivity in Psychoanalysis : A Critical Review. IJP, 76,723

18 Furer, Manuel, 1998. Changes in Psychoanalytic Technique : Progressive or Retrogressive ? In Controversies in contemporary psychoanalysis. IUP, Madison, Ct.

19 Alexander, F et French, T.M. et al (1946) Psychoanalytic Therapy. NY trad. fr. La psychothérapie analytique, Paris, PUF,  1959.

20 Green, A. (1998) L’intrapsychique et l’intersubjectif en psychanalyse. Pulsions et/ou relations d’objet. Lanctôt


L'intersubjectivité en Psychanalyse (Intersubjectivity in Psychoanalysis)

Owen Renik, membre de l’American Psychoanalytic Association, San Francisco
Si nous posions tout simplement la question : « La clinique psychanalytique est-elle intersubjective », je crois que nous aurions beaucoup de mal à trouver un psychanalyste qui réponde, d’une façon définitive, « non ». La plupart de nos collègues reconnaissent, en principe, que l’intersubjectivité est l’une des dimensions des événements psychanalytiques. Toutefois, des controverses fondamentales surgissent dès que l’on commence à spécifier comment, dans la pratique, cette acceptation est mise en application. Quel est l’impact – en admettant qu’il existe – de l’intersubjectivité sur nos théories psychanalytiques ? Quel est son impact – toujours en admettant son existence – sur la façon dont nous procédons dans notre travail avec les patients ?
La subjectivité d’un individu se réfère à l’influence qu’ont, sur l’activité mentale de cette personne, son tempérament, ses propres convictions, centres d’intérêt et motivations personnels divers – y compris ceux qui viennent de son appartenance à des cultures et sub-cultures particulières. Les psychanalystes ont toujours pris en compte le fait que la subjectivité d’un patient est continuellement exprimée au sein de la situation clinique, et ce principalement dans des choses dont le patient n’est pas conscient. Mais d’autre part, ce n’est que récemment que nous avons commencé à tenir compte du fait qu’il en est exactement de même pour l’analyste dans sa pratique.
Alors que les psychanalystes ont depuis longtemps reconnu l’importance du contre-transfert, son concept même et la façon dont il est normalement utilisé indiquent une compréhension entraînant un compromis quant à la participation de la subjectivité d’un analyste dans les événements cliniques. La conception de la technique clinique psychanalytique standard pousse l’analyste à identifier sa propre subjectivité afin de minimiser, autant que faire se peut, son influence sur son fonctionnement analytique. Les récits analytiques incluent régulièrement des descriptions de moments discrets au cours desquels on peut observer que le contre-transfert a influencé l’expérience et l’activité d’un analyste. L’hypothèse communément acceptée est que, hors ces cas observés, le vécu et l’activité de l’analyste sont, tout du moins relativement, non influencés par le contre-transfert. (On se réfère alors à certaines altérations de l’état de base dans lequel l’analyste travaille, une expérience d’équilibre émotionnel, qui tirent la sonnette d’alarme de l’analyste, lui signalant la présence d’une implication contre-transférentielle.) On se réfère alors à l’état de base, une expérience d’équilibre émotionnel dans lequel l’analyste travail ; quand il y a une altération dans cet état, une sonnette d’alarme est tiré chez l’analyste lui signalant la présence d’une implication contre-transférentielle.
À mon avis, cette utilisation du concept de contre-transfert reflète une sous-estimation naïve de la participation de la subjectivité de l’analyste dans le travail clinique. Des facteurs profondément personnels influencent en permanence l’expérience et l’activité d’un analyste, et ceci en dehors de son fonctionnement conscient. En tant qu’analystes, nous devrions être les premiers à nous rendre compte que ce que nous observons, pendant la séance, concernant nos émotions n’est qu’un indicateur extrêmement faible de la nature et de l’étendue de notre implication affective véritable. La subjectivité d’un analyste ne peut jamais être efficacement réduite, du fait qu’en aucun moment de son activité analytique, celui-ci n’est jamais en mesure de savoir à quel point et de quelle façon il est influencé par des éléments et de traits particuliers inconscients de sa personnalité.
Certains principes centraux et anciens au sein de la théorie psychanalytique, tels ceux de l’abstinence et de la neutralité analytiques, sont fondés sur l’hypothèse selon laquelle un analyste peut – grâce au fait qu’il a été bien analysé et bien formé, au fait qu’il continue à progresser par le biais d’efforts auto-analytiques assidus, au fait qu’il va chercher des conseils auprès de collègues quand cela s’avère nécessaire, etc. – réduire au minimum ses manifestations et sa charge contre-transférentielles à un niveau relativement impersonnel au sein du cadre clinique. En d’autres termes, ces principes reposent sur un malentendu concernant la participation de la subjectivité d’un analyste lors de sa pratique analytique. Si nous reconnaissons et acceptons totalement le rôle de la subjectivité d’un analyste dans sa pratique, les principes d’abstinence et de neutralité analytiques doivent être nécessairement réexaminés.
Accepter que la psychanalyse clinique est intersubjective signifie reconnaître que la rencontre analytique consiste en une interaction entre deux subjectivités, celle du patient et celle de son analyste, et que la compréhension obtenue par le biais de la recherche analytique est le produit de cette interaction. C’est pour cette raison que les insights sont toujours personnels, uniques, propres au couple analytique spécifique qui les produit. L’insight est autant quelque chose co-créé par le patient et l’analyste que quelque chose découvert par les deux protagonistes. Faire une différence entre co-création et découverte en psychanalyse clinique revient à établir une distinction trompeuse.
Bien sûr, si la psychanalyse a un effet thérapeutique quelconque, c’est parce que les insights produits grâce au travail analytique sont applicables hors de la situation clinique elle-même – c’est-à-dire que, dans une psychanalyse réussie, ce que l’on apprend de la psychologie du patient et de sa participation dans sa relation avec son analyste a des retentissements bénéfiques, dans d’autres situations, sur les relations interpersonnelles de celui-ci. Il n’existe pas de critères internes au cadre analytique pouvant être utilisés pour évaluer, de façon valable, si un résultat thérapeutique est en train de s’accomplir. En rapport à ce qu’un analyste écoute, celui-ci peut faire part à son patient des impressions justes qu’il soumet à l’examen de ce dernier ; mais des jugements sur l’efficacité thérapeutique de la cure, ce sont des affirmations qui ne peuvent être émises, en fin de compte, que par le patient lui-même sur la base de son vécu hors de la relation analytique.
Reconnaître l’intersubjectivité de la rencontre analytique nous oblige à redéfinir la nature de la compétence et de l’autorité de l’analyste. Du fait que les insights sont co-créés par l’analyste et le patient, et sont spécifiques à ce couple analytique particulier qui les co-produits, on ne peut considérer l’analyste comme un spécialiste en soi de l’esprit du patient – un expert apte à comprendre, sur un mode impersonnel, la vie psychique du patient. L’analogie bien connue dans laquelle on compare le patient au passager un peu naïf d’un train, décrivant avec fidélité le paysage qui défile, et l’analyste au conducteur, fort de son savoir, qui détermine la position géographique du train en se basant sur les renseignements dudit passager, n’est plus soutenable de nos jours. Les conceptions faisant de l’analyste un observateur expérimenté relativement objectif ne réussissent pas à rendre totalement compte de la subjectivité de l’analyste et du fait que le patient qu’il observe est, en effet, indissociable de l’analyste-observateur – tous deux constituant un unique champ d’observation.
Donc, plutôt que d’être un spécialiste de la compréhension de la vie psychique du patient, on pourrait voir l’analyste comme un spécialiste de la facilitation de l’échange intersubjectif, échange intersubjectif qui permet au patient de comprendre sa propre vie psychique. Plutôt que d’être une autorité qui révèle des vérités cachées à son patient, l’analyste est un partenaire collaborant, avec celui-ci, pour décrire la compréhension de la façon dont le patient construit sa réalité, qui collabore avec le patient à la révision de ces constructions afin de lui permettre moins de souffrance et plus de satisfaction dans sa vie. Dans une analyse réussie, on remplace d’anciennes vérités co-créées par de nouvelles vérités co-créées.
Parfois, il y a malentendu sur cette vision de la démarche analytique en tant que rencontre intersubjective (dans laquelle des vérités, neuves et anciennes, sont co-créées), en considérant qu’elle pousse à affirmer que la réalité objective n’existe pas. En fait, on ne trouve nulle part une telle affirmation de la part des analystes subjectivistes. Ce qui est affirmé c’est la conviction inébranlable que la réalité, même si on considère qu’elle existe objectivement, ne peut être connue que subjectivement par l’analyste et le patient ; et lorsque les deux protagonistes en viennent, dans la situation analytique, à investiguer ensemble la réalité de la vie psychique du patient, la recherche qu’ils mènent est intersubjective.
C’est bien sûr le dialogue qui a lieu entre l’analyste et le patient, émis ou tu, conscient ou inconscient, qui est le vecteur de cette recherche. Les règles de base établies pour ce dialogue structureront la rencontre intersubjective qui s’ensuivra et ce qu’elle produira. La tradition a voulu que les règles du jeu (de base) de l’analyse privilégient la parole de l’analyste dans le dialogue. Ce qui est peut-être plus important, c’est que ceci s’est mis en place parce que nos théories sur le processus et la technique psychanalytiques ont poussé les analystes à appliquer leurs efforts thérapeutiques en vue d’atteindre des objectifs particuliers, spécifiquement psychanalytiques, formulés séparément des objectifs thérapeutiques. En fait, on prévient les analystes du risque que présente le zèle thérapeutique, supposé interférer avec la poursuite des objectifs psychanalytiques. Des visées spécifiquement psychanalytiques dérivent obligatoirement de théories psychanalytiques. C’est pourquoi, lorsque le travail clinique cherche à atteindre des buts spécifiquement psychanalytiques, on fait de l’analyste – puisqu’il est une autorité en matière de théorie psychanalytique – une autorité en matière de progrès et de résultat clinique.
Mais cela pose un problème. Privilégier la parole de l’analyste dans le dialogue en faisant de celui-ci l’autorité qui décide des progrès du patient et du résultat final de la cure tend à mettre en place une circularité dans l’investigation clinique. La subjectivité de l’analyste domine l’échange intersubjectif et ses co-créations. Ce qui finit par être compris est le reflet de ce que l’analyste avait présumé à l’avance. Une preuve évidente en est que les résultats considérés positifs en psychanalyse, ont tendance à être bien différents selon les pays,– et c’était prévisible – selon la sub-culture psychanalytique à laquelle l’analyste appartient. Dans certains cas, on considère qu’une analyse clinique est réussie lorsque les fantasmes de la scène primitive du patient sont analysés ; dans d’autres, c’est lorsque le patient surmonte la position paranoïde-schizoïde ; et, dans d’autres cas encore, c’est lorsque le patient parvient avec succès à un processus de séparation-individualisation ; etc.
En reconnaissant la place centrale qui occupe l’intersubjectivité dans le travail analytique nous dénonçons le problème de la circularité dans l’analyse et nous montrons la nécessité qu’il y a à établir des critères sur les résultats de la psychanalyse qui soient indépendants de toute théorie psychanalytique. De mon point de vue, considérer l’expérience directe qu’a le patient lui-même du bénéfice thérapeutique qu’il a tiré de la cure, comme le meilleur critère pour juger le succès du travail analytique, est ce qui sert le mieux les objectifs psychanalytiques. Évidemment, les auto-évaluations et auto-rapports du patient sur le bénéfice thérapeutique seront toujours hautement surdéterminés. Néanmoins – et quel que soit le rôle inévitable joué par la complaisance, l’opposition, etc. – les jugements du patient sur le bénéfice thérapeutique sont basés sur des observations faites hors de la relation analytique et du cadre clinique. Ceci permet de définir l’analyse en tant que situation expérimentale, aussi imparfaite soit-elle. Les propositions psychanalytiques pourront ainsi être évaluées par le biais de la mesure d’une variable dépendante : les insights valides sont ceux qui produisent un bénéfice thérapeutique à long terme ; le techniques analytiques utiles sont celles qui permettent d’avoir des insights valides.
Cette approche de la validation en psychanalyse, suite logique de la reconnaissance de la nature intersubjective de l’investigation clinique analytique, est souvent mal interprétée ; on lui reproche une orientation herméneutique du fait qu’elle fait de ces narrations, co-créés par l’analyste et le patient, des propositions psychanalytiques légitimes. Il n’est pas du tout question de cela car, en fait, il s’agit d’une approche scientifique. La science a toujours affaire à des narrations, qu’il s’agisse de la descriptions des versions opposées du même objet dans la mécanique quantique, ou qu’il s’agisse des formulations psycho-dynamiques en psychanalyse clinique. Ce que requiert la science, c’est que les postulats de narrations différentes soient jugés sur une base pragmatique, empirique – c’est-à-dire qu’on mette en place une situation expérimentale dans laquelle les descriptions peuvent être évaluées d’après leur aptitude à prédire.
Dans les disciplines herméneutiques comme la critique littéraire ou l’histoire politique, les données ne permettent pas de se servir de la prédiction comme base de validation des propositions. D’autres critères doivent rentrer en ligne de compte, des critères esthétiques tels l’élégance, la cohérence ou l’attrait rhétorique. Lorsque des objectifs spécifiquement psychanalytiques cherchent à être atteints en analyse clinique, la circularité se met en place et des critères esthétiques sont utilisés pour déterminer des insights – c’est-à-dire que des explications jugées convaincantes par l’analyste et le patient sont considérées comme valides ; la validation des insights ne se fait pas par la mise à l’essai des prédictions concernant une variable indépendante. De ce fait, lorsque l’on cherche à atteindre des objectifs spécifiquement psychanalytiques, l’analyse devient une entreprise herméneutique plutôt que scientifique.
Reconnaître que les insights, en analyse clinique, sont créées intersubjectivement nous oblige également à revoir, d’un œil critique, le principe de l’anonymat analytique. La directive technique voulant qu’un analyste essaye, autant que faire se peut, d’éviter de faire des révélations personnelles sur sa vie privée vient du fait qu’on a interprété la psychanalyse clinique comme un projet dans lequel la possibilité est donnée au patient de projeter des représentations psychiques sur le personnage de l’analyste, de telle sorte que ce dernier puisse, objectivement, observer ces projections. Les efforts de l’analyste pour rester anonyme ont pour but de sauvegarder l’opportunité, pour le patient, de projeter, et, pour l’analyste, la clarté de son champ d’observation. (Si certaines conceptions d’identification projective sont appliquées, l’analyste se sentira capable d’observer des éléments projetés de la psychologie du patient, représentés au sein des propres réponses de l’analyste. Toutefois, en discutant alors de ses réponses avec le patient, l’analyste fait au patient des interprétations sur sa psychologie, plutôt que de s’engager dans une auto-révélation personnelle). Une fois que nous reconnaissons que les vérités analytiques sont co-créées par l’analyste et le patient, plutôt que dévoilées par le biais des observations objectives que fait l’analyste des projections de son patient, le raisonnement qui veut que l’analyste essaye de réduire au minimum ce qu’il pourrait révéler de lui-même devient obsolète. Bien au contraire, afin de faciliter l’échange intersubjectif dans la situation analytique, l’analyste doit révéler sa propre expérience personnelle, celle en rapport avec la difficulté du patient – pour autant qu’elle puisse être utile à son cas – et la rendre aussi accessible que possible à son patient.
Traduit par César Botella et Ellen Sparer


Commentaires sur le texte de Owen Renik

Anna Potamianou

Owen Renik doit être remercié pour la clarté de son exposé sur le thème de l’analyse intersubjective. J’ai pu apprécier l’ardeur sincère de son souci de nous faire partager ses positions et de le suivre dans l’aventure qu’il nous propose.

Cette aventure de l’analyste et de l’analysant travaillant ensemble nous est familière et riche en implications; mais peut-être pas tout à fait les mêmes que celles proposées par O. Renik.

J’aurais souhaité que l’auteur puisse nous faire part de la définition qu’il donne au terme et au concept du sujet. En lisant, O. Renik je me suis dit qu’il se réfère à un sujet « déjà là » venant rencontrer un autre sujet déjà là. A cet égard, et tenant compte du riche travail de R. Cahn (1991) un certain nombre de questions se sont posées pour moi.

1. La constitution d’un sujet établi en avant coup du travail de l’analyse, quelle place laisse-t-elle au procès de subjectivation, indispensable surtout quand on a affaire à des patients borderline ou psychotiques, pour qui la terre de l’identité est une terre qui tremble?

Ces patients ont élargi le champ de la pratique analytique actuelle. Pour eux, devenir « sujet » est l’aboutissement d’un trajet long, pas toujours accessible, et particulièrement pénible, comme j’ai essayé de le montrer dans un travail récent 1. Mais même si on laisse de côté ces de patients, et tout en admettant que la théorisation Freudienne du « sujet » est très lacunaire, comment concevoir la « co-création de deux sujets » dont parle O. Renik (p.2 du texte)? En tout état de cause, il s’agit de production sur un axe, dont l’un des pôles est supposé être possesseur de connaissances subjectivement appropriées portant sur les fantasmes et le jeu des pulsions/défenses, alors que l’autre ne l’est pas. Il faut donc préciser qu’il n’y a pas d’homologie concernant la production créative des deux sujets et le niveau de fonctionnement de ceux-ci.

2. En 1987 Stolorow, Brandchaft et Atwood 2 disaient que « la psychanalyse cherche à éclairer les phénomènes qui émergent dans un champ psychologique spécifique, constitué par l’intersection de deux subjectivités … ». Ils ajoutaient : « La psychanalyse, en tant que science de l’intersubjectif, se focalise sur l’interaction de mondes subjectifs organisés différemment, celui de l’observateur et celui de l’observé. Le concept d’intersubjectivité est en partie une réponse à la tendance de la psychanalyse classique à considérer les phénomènes cliniques en termes de processus et de mécanismes existant dans le seul patient » 3.

En tenant compte de nombre de publications françaises et anglaises plus anciennes et encore des plus récentes (D. Winnicott, S. Viderman, C. et S. Botella, A. Green, R. Roussillon), portant sur le thème du transfert /contre-tranfert, je ne crois pas que O. Renik dirait aujourd’hui la même chose. Néanmoins, il se réfère au co-créé par le patient et l’analyste, comme s’il s’agissait d’une expérience réalisée uniquement dans le cadre de l’analyse intersubjective.

Par ailleurs, l’implication affective des deux membres de la dyade ne revient pas seulement à l’ordre du subjectif comme l’indique le texte de Renik (p.1). Mais je peux bien le suivre, quand il parle du contre-transfert excédant de loin la conscience de l’analyste. Je dirai même que pour plusieurs d’entre nous l’essentiel du contre-transfert se retrouve dans les scories, dans les points obscurs, ou lors du retour du refoulé chez l’analyste.

3. Si la relation s’inscrit dans un champ d’où la notion du « comme si » est plus ou moins absente, le processus analytique se développe entre deux personnes dont l’une porte pour l’autre le poids de l’objet primaire irremplaçable, chargé d’investissements haineux et de désespoir. Où tracer alors les carrefours des échanges interpersonnels? Le patient est-il ici agent d’échanges autres que ceux produits surtout par les clivages et les projections? Qu’en est il des échanges intersubjectifs, quand le psychisme ne se prête pas aux constructions, mais se trouve en nécessité d’articulations re-aménageantes?

4. Que des points obscurs, prouvant l’action des refoulements ou des clivages, soient présents chez les deux membres de la dyade, je suis tout à fait d’accord avec O. Renik (p.1 du texte), puisque l’inconscient dynamique se manifeste, et pour autant que les poussées pulsionnelles ne subissent pas d’extinction. Mais il est évident aussi que la part de la participation subjective de l’analyste n’est pas égale à celle du patient et surtout elle n’invite pas nécessairement à l’interaction de deux subjectivités(p.2 du texte) dans le sens que l’auteur indique, quand, par exemple, il pense à l’analyste qui « discute » de ses propres réactions avec le patient (p. 5 du texte), « l’interprétation de sa psychologie » se rapportant à ce que l’analyste comprend de l’interaction actuelle entre le patient et lui même. Faut-il d’ailleurs rappeler, que ce qui se passe ne concerne pas seulement la dyade dans l’actuel, puisque l’analyste a eu lui aussi un analyste et qu’il est porteur des imagos de son enfance?

À la création de ce que j’ai appelé le mythe-historème 4 dans une analyse, un autre mythe-historème a précédé.

5. Je suis également d’accord avec O.Renik que l’expérience de l’analyste doit et peut être accessible à son patient. Mais c’est en prenant une toute autre voie que je le rencontre. O. Renik se réfère à ce que D. Widlöcher 5, parlant du patient, avait appelé : « Communication informative ». Celle-ci implique le besoin de faire connaître et partager une connaissance du monde personnel des représentations. » Mais une fois que le besoin est de la partie, que ce soit du côté du patient ou du côté de l’analyste, on est de toute façon entraîné vers le registre de l’interaction.

Or, je pense à ces cas où l’interaction dans la cure en analytique est liée à des décharges comportementales et somatiques, qui marquent les déficiences du tissu des représentations et de la pensée symbolique et réflexive. Dans ce cas, c’est le travail du préconscient de l’analyste – basé sur son propre vécu des possibilités de liaison /déliaison / reliaison – qui est offert à son patient à travers les interventions interprétantes. L’expérience propre de l’analyste se propose ainsi aux mouvements identificatoires du patient.

6. Un dernière point concerne l’évaluation des résultats positifs dans la clinique psychanalytique. Il est certain que ceux-ci peuvent être considérés comme étant sous l’influence de facteurs culturels. Mais, je crois, que les critères de base des transformations, qui consistent à suivre les voies progrédientes ou regrédientes tracées par les moyens de décharge des excitations dans le courant de la cure, et à reconnaître les changements du niveau de fonctionnement de la pensée, sont indépendants des influences culturelles.

Ces critères, suivant les déplacements des investissements, peuvent conduire à considérer une analyse non pas comme réussie – pour plusieurs raisons je ne souscris pas à ce terme – mais comme initiatrice de mouvance psychique plus libre qu’elle ne l’était. Par conséquent, la rencontre avec soi même est facilitée à partir des appropriations subjectivantes. Selon moi, celles-ci se constituent dans l’après coup de mouvements d’inclusions/exclusions, impliquant le Moi, tout autant que les autres instances « La prise du pulsionnel dans un rapport signifiant » 6, quand elle devient possible, me semble être à même de mener le patient, tout autant que l’analyste, vers un ailleurs des échanges interactives et interpersonnelles.

C’est l’horizon de l’infinitude et de la multiplicité du sens qui s’ouvre devant nous. Et l’objet analytique qui se construit entre le patient et l’analyste 7 émerge alors comme objet de vibrations entre le pôle des répétitions et le pôle des transformations progrédientes. Pour moi, il ne peut être que palpitation de sens.

Je remercie O. Renik de m’avoir donner l’occasion de cette réflexion.

Février 2004 
 
____________________
Potamianou, A. SPP, S.H.P. Souffrance et douleur dans la mouvance psychique chez les états limites – Colloque de Lyon sur la douleur, Décembre 2003.

Stolorow, R., Brandchaft B., Atwood, C. (1987) Psychoanalytic Treatment, an intersubjective approach. The Analytic Press Hillsdate.

Stolorow, R., Brandchaft B., Atwood, C. (1992) Réponse à la discussion de C. Athanassiou. Rev. Française de Psychan., 3, p.882.

Potamianou, A. (1985) « Points de rencontre » Rev. Franç. Psychan. 4 : 1093-1100.

Widlöcher, D. (1995) « Pour une métapsychologie de l’écoute psychanalytique » Bulletin SPP, no 35, p.170.

Penot, B. (1999) « La passion du sujet, entre pulsionnalité et signifiance » Rev. Fr. Psychan., 63, 5.

Potamianou, A. (1997) « Naissance de l’objet analytique » Revue Ek ton ysteron 1 : 48-55.


 



Commentaire critique

Bernard Penot
La proposition d’Owen Renik sur l’inter-subjectivité en psychanalyse mérite sans aucun doute la plus grande attention. Il est clair qu’elle vise surtout à recentrer la démarche psychanalytique sur sa dynamique foncièrement subjective. Je suis personnellement convaincu, tout comme Owen, que c’est dans la mesure où elle parvient à prendre résolument en compte les dimensions subjectives qui lui sont propres que la pratique psychanalytique atteint à une certaine scientificité.

Depuis longtemps déjà, Owen Renik s’est distingué à la tête du mouvement dit « inter-subjectiviste » pour contester un mode de pensée longtemps dominant chez les psychanalystes de l’IPA, notamment aux USA. Ceux-là avaient assis leur pratique sur la conviction que le moi du psychanalyste peut être proposé comme référence de réalité. Aussi Owen rappelle-t-il dans son texte comment ces collègues (« égo-psychologistes » notamment) tendaient dès lors à se poser comme des « experts en soi », l’objectivité supposée de leur jugement s’estimant peu influencée par un contre-transfert dont il leur suffirait de prendre conscience.

J’approuve catégoriquement Owen quand il soutient que la réalité du patient « ne peut être connue que subjectivement ». J’abonderai même dans son sens en soulignant que les défenses narcissiques (moïques) de l’analyste ne peuvent faire référence d’objectivité ! C’est au contraire l’expérience toujours singulière de chaque relation transféro-contretransférentielle qui constitue le moyen privilégié par lequel un psychanalyste en vient à être informé de ce qu’il s’agit d’analyser chez son nouveau patient. J’ajoute que les scientifiques d’aujourd’hui, les physiciens notamment, se gardent bien de méconnaître combien l’outil d’observation doit être en tant que tel pris en compte dans le résultat observé – ce en quoi ils font preuve d’une scientificité autrement plus sérieuse que les psychiatres adeptes du catalogue DSM 4 !…

Cela dit, le point qui pourrait m’opposer à Owen concerne le concept fondamental freudien de transfert. Lacan a certainement raison de dire que l’acte du psychanalyste se spécifie d’abord et avant tout de « supporter le transfert » (Séminaire, 1968). Sauf que la question se pose ensuite de comment traiter ce transfert, comment le mettre en processus – et là-dessus ce qu’on sait de la pratique réelle du même Lacan n’est aucunement convaincant…

Avec Owen par contre, il me semble possible de dépasser un éventuel malentendu concernant l’importance de la relation transféro-contretransférentielle dans notre pratique.

1. Quelques précisons d’abord sur son usage du terme contre-transfert. Owen semble reprendre cette idée d’allure paradoxale (avancée d’abord par J. Lacan, avant 1970, et reprise par Michel Neyraut) que le contre-transfert précéderait le transfert, et donc le déterminerait. Sauf que Lacan a mieux défini cela par la suite en distinguant ce qu’il appelle « le désir de l’analyste » (ce que celui-ci attend de l’analyse) des résonances imaginaires produites en lui par les projections fantasmatiques du patient. C’est seulement la première de ces dispositions que Lacan considère comme pouvant conditionner le transfert ; il la considère comme une sorted’offre à transférer nécessairement perçue au départ par l’ICS du patient. Cet appel d’offre comprend notamment les dispositions théoriques de l’analyste : ce qu’il attend de l’aventure, et sa grille de lecture concernant ce qui se passe en séance. Je trouve qu’Owen banalise quelque peu cela lorsqu’il parle de « subcultures psychanalytiques ».

La réaction contre-transférentielle proprement dite (résonances imaginaires, voire comportementales, de l’analyste en séance) est par définition secondaire, même si elle peut entraver l’évolution processuelle du transfert (résistance de l’analyste). J’ajouterai que l’expérience acquise au travers de quelques décennies de traitement de jeunes présentant des troubles graves de la subjectivation (pathologies délirantes ou comportementales) m’a permis de mieux voir combien le déterminisme subjectif habituellement induit dans l’analyste au contact de ces cas a souvent fort peu à voir avec la personnalité de celui-ci.

[Je me permets d’indiquer là-dessus mon explicitation parue sur le site « extensions de la psychanalyse » : travailler psychanalytiquement à plusieurs en hôpital de jour].

2. Concernant maintenant l’usage du transfert et les modalités de sa mise au service du processus analytique, le mieux me semble de se référer aux publications cliniques d’Owen, car elles donnent une idée précise du transfert qu’il y supporte et de sa façon de le traiter (c’est un collègue particulièrement capable de montrer ce qu’il fait au travers de ses vignettes cliniques).

L’une d’elles est particulièrement à même d’éclairer le lecteur sur la pratique effective d’Owen – mieux sans doute que n’importe quel (mien) commentaire. Il s’agit du cas Ethan que j’ai traduit en français pour la circonstance, en accord avec l’auteur. [Sa version originale se trouve dans l’International Journal of Psychoanalysis, 1998, vol. 79, n° 3, p. 488] .

Owen nous y restitue, avec sa franchise habituelle, une séance visiblement décisive pour son patient. Celui-ci, Ethan, est un homme jeune qui a pu accéder à une qualification prestigieuse mais continue de souffrir de l’image écrasante de son père, grand patron, qu’il a beaucoup idéalisé mais duquel il pense n’avoir jamais pu obtenir l’estime ni la reconnaissance (la mort de ce père a coïncidé avec son début d’analyse).

Cette séance rapportée par Owen se situe après une année de traitement. Le patient tient à raconter en détail une circonstance dramatique où il a littéralement tenu dans ses mains la vie d’une femme et a réussi à la sauver. Durant ce récit, Owen dit qu’il fait seulement préciser quelques détails, mais reste sinon silencieux.

« Je me rends compte, précise-t-il, que j’écoute le récit d’Ethan avec intérêt. Je suis impressionné par sa conscience professionnelle et sa passion tranquille pour son travail (…) Ethan a toutes les raisons d’être très fier d’avoir sauvé la vie de cette femme. Si le sentiment d’un exploit ne vient pas à se manifester chez lui, je me propose de lui demander pourquoi. »

Aussi va-t-il être fort surpris quand Ethan interrompt soudain son récit pour faire état de son impression d’avoir perdu l’attention de l’analyste dont les pensées lui semblent ailleurs.

Owen prend alors le parti de répondre qu’il était quant à lui tout à fait saisi dans l’écoute du récit. Il ajoute qu’il se sentait même éprouver un intérêt particulier pour ce qui lui semblait être une répugnance de la part d’Ethan à exprimer la fierté d’avoir accompli un sauvetage aussi difficile et décisif. Il suggère donc pour finir que cette impression d’Ethan de perdre l’attention de son analyste pourrait résulter de l’idée chez lui qu’Owen supporterait mal d’entendre parler de son succès.

Le patient reçoit cela calmement et se met à envisager comme une hypothèse cette idée que son analyste puisse « se sentir mal » de ne pas avoir accompli lui-même un tel acte salvateur. Et il se souvient alors que, quelques instants plus tôt, la voix de son analyste lui a semblé venir de loin, comme si celui-ci s’était détourné. C’était, s’écrie-t-il alors, une attitude caractéristique de son père de détourner la tête en regardant dans le vide quand il éprouvait de l’ennui ou de l’impatience concernant ce que qu’on cherchait à lui dire. Ethan poursuit sa réflexion sur le besoin qu’avait ce père d’être toujours le grand monsieur. C’était peut-être un homme affectueux et aimable, mais il lui fallait incarner l’autorité.

Il en vient à se demander si son analyste ne serait pas un peu comme son père à cet égard, encore qu’il ne l’ait pas vraiment constaté… Il ajoute : « Vous semblez vouloir que je devienne tout ce que je peux être, mais après tout, vous êtes humain. Vous pouvez vous sentir en rivalité avec moi, même si ce n’est pas évident. »

En écoutant Ethan répondre ainsi à son intervention, Owen se demande jusqu’à quel point le patient n’est pas en train de lui dire ce qu’il se figure que l’analyste veut entendre, en confirmant complaisamment cette hypothèse concernant sa difficulté à raconter son succès. Il trouve surtout que le discours de son patient « passe un peu rapidement » de l’idée d’une vulnérabilité (susceptibilité) de l’analyste vers des associations concernant le personnage de son père.

Certes, ses associations sur son père semblent spontanées et pertinentes, mais Owen a l’impression qu’Ethan « est pressé d’établir que son idée que je serais envieux de lui n’est qu’un fantasme transférentiel sans réalité. »

Owen semble soupçonner là en somme une utilisation défensive du transfert.

Mais sa façon de parler ici d’un « fantasme sans réalité » pourrait bien éclairer une part de notre malentendu éventuel – car tout de même, ce qui se joue dans cette séance est précisément ce que Freud a osé appeler « la réalité psychique »
.

Owen s’explique plus avant : « Toutes ces considérations vont et viennent dans mon esprit pendant que j’écoute Ethan, et cela dans un laps de temps beaucoup plus court qu’il ne faut pour le rapporter. Mais autre chose me vient aussi à l’esprit. Quand Ethan apporte cette image de moi tournant la tête de l’autre côté, je me rappelle avoir, un peu plus tôt dans la séance, parlé en regardant vers ma gauche, du côté opposé au divan. Je tentais de voir si le signal lumineux de mon répondeur clignotait pour indiquer la réception d’un nouveau message téléphonique. J’attendais l’appel d’un ami que je devais rencontrer plus tard pour dîner, et je cherchais à savoir s’il avait pu réserver dans un nouveau restaurant que je voulais essayer. Au moment où je me remémore ce moment antérieur, je ressens une faim. Je reconnais alors qu’Ethan avait raison : mon attention s’était portée ailleurs pendant un instant et il l’avait saisi, averti par un changement de direction de la provenance de ma voix. »

Owen se demande alors bien sûr pourquoi sa soudaine sensation de faim. Sa première association d’idée est qu’il voulait manger pour s’empêcher d’être déprimé. C’est précisément ce qu’il avait coutume de faire, plus jeune (à l’âge de son patient), chaque fois qu’il devait visiter sa mère malade. Il se rend alors compte que, pendant qu’il écoutait son patient lui raconter son exploit, lui-même se représentait la femme sauvée par Ethan avec les traits de sa propre mère ! Celle-ci ne manquait jamais de se plaindre amèrement à son fils, alors étudiant en médecine, de son incapacité à « sauver » sa mère de la maladie chronique dans laquelle elle s’enfonçait.

« Je n’ai pas pu sauver ma mère », se dit alors Owen. « Ethan n’a-t-il pas raison de penser que je me sens inférieur à lui qui a pu sauver la vie d’une femme en danger ? »

Cependant, Ethan est revenu sur son propre terrain familial, pensant combien il a toujours voulu obtenir que son père ait une bonne opinion de lui, et combien il a sans doute surestimé les critiques de celui-ci à son égard parce qu’il se sentait coupable d’être l’allié de sa mère.

Owen profite alors d’une pause d’Ethan pour lui faire part du fait qu’il vient de réaliser que celui-ci avait raison concernant sa distraction. Il se rappelle maintenant avoir voulu vérifier si un appel qu’il attendait était arrivé, et se rend compte qu’il a dû se détourner en même temps qu’il posait une question.

La première pensée d’Ethan, en réponse à cet acquiescement de l’analyste, est de se demander si l’appel concernait une chose pour laquelle celui-ci se faisait du souci. Ensuite de quoi il rigole, trouvant qu’Owen n’avait pas vraiment l’air inquiet. Simplement, dit-il, ça l’emmerdait cette idée que les pensées de son analyste avaient pu être ailleurs.

Owen lui confirme encore qu’il a raison quant au fait que le coup de téléphone ne concernait rien d’inquiétant , et qu’il a correctement perçu que son analyste avait momentanément porté son attention ailleurs sans s’en rendre compte.

On pourrait alors penser que se joue ici une sorte de 
transfert croisé : le patient est en train de revivre sa relation à son père, et l’analyste sa relation à sa mère…Cela n’est pas sans rappeler la fameuse idée de Sandor Ferenczi d’une « analyse mutuelle » – et de fait, l’école inter-subjectiviste américaine dont Owen est incontestablement un leader se situe dans un certain héritage de l’effort pionnier de Ferenczi.

Le patient a alors les larmes aux yeux et se montre à l’évidence énormément touché et content. « C’est magnifique », dit-il. « Ce n’est certes pas un drame que votre esprit puisse vagabonder – cela arrive de temps en temps. Mais ce qui est très important pour moi, c’est que nous puissions en parler comme cela. « Vous pouvez reconnaître que vous avez fait une faute, que je vous ai montré quelque chose que vous ignoriez. Je n’ai pas besoin de marcher sur des œufs avec vous, en m’inquiétant de ce qui pourrait arriver si vous vous sentiez contesté. J’aurais aimé vivre cela avec mon père. Je me demande jusqu’à quel point le problème entre nous relevait de lui et de son besoin d’être le gros bonnet, ou de moi et de ma culpabilité de jouer le jeu de ma mère. »

Il me semble que cette vignette clinique témoigne assez de la qualité d’analyste d’Owen, et de l’aptitude dont il fait preuve pour mettre en processus le transfert en se servant remarquablement bien de l’analyse de son contre-transfert. Le patient effectue manifestement un progrès subjectif important.

J’ajouterai qu’au delà du contre-transfert au matériel fantasmatique du patient, Owen nous fournit aussi une très belle illustration de ce qu’il y a lieu d’entendre par désir de l’analyste.

Dommage en somme qu’il ait longtemps laissé entendre qu’il ne croyait pas à la réalité du transfert – ou plutôt qu’à ses yeux, c’était là une défausse un peu facile pour l’analyste.

Il a sans doute été déporté dans ce sens pour les besoins de sa polémique contre l’egopsychology, visant des collègues qu’il accusait de botter trop facilement en touche vers le supposé transfert, à seule fin de se dégager eux mêmes de toute compromission subjective avec les productions du patient.
___________________
1 C’est ce que je cherche à illustrer dans mon dernier ouvrage « La passion du sujet freudien », Erès 2001.

 J’y soutiens que la cure psychanalytique est un processus d’appropriation subjective de l’expérience vécue.

2 Comme je lui en faisais part, Owen m’a donné acte du fait qu’il avait certainement trop négligé cette dimension transférentielle dans son effort pour rétablir la nécessaire implication subjective de l’analyste.



L’intersubjectivité en psychanalyse : une dérive phénoménologique 

Christian Delourmel

 Owen Renik montre clairement en quelques pages comment son parti pris théorique réducteur retentit sur la pratique analytique en la ramenant à une banale démarche phénoménologique. En effet, on voit bien en le lisant comment la relation analytique, amputée de sa dimension intrapsychique, aboutit à un simple échange entre deux personnes, « la relation analytique consistant, pour lui, en une interaction entre deux subjectivités celle du patient et celle de son psychanalyste ». L’intersubjectivité ainsi conçue, affirme l’auteur, « nous oblige à revoir, d’un œil critique, le principe de l’anonymat analytique (qui impose, par exemple) d’éviter de faire des révélations personnelles sur sa vie privée (alors que ) bien au contraire, afin de faciliter l’échange intersubjectif dans la situation clinique, l’analyste doit souhaiter que son expérience soit aussi accessible que ce soit à son patient ». Cet « échange intersubjectif » qui réduit la relation analytique à un dialogue entre deux sujets en situation symétrique exclut toute prise en compte de l’asymétrie irréductible entre l’analysant et l’analyste qui spécifique la situation analytique. Exit le cadre, cet « appareil psychanalytique dont la fonction vise la transformation de l’appareil psychique en appareil de langage et réciproquement »(Green, 8). Exit sa fonction symbolisante « de la structure inconsciente du complexe d’oedipe que l’appareil psychanalytique fait parler »(Green, 8). Exit la spécificité du discours produit dans et sous l’effet du cadre, et les effets de réflexion sur le sujet de son propre discours dans le mouvement du double transfert sur la parole et sur l’objet. Exit la complexité des processus inconscients, exit la complexité de la dynamique transféro-contretransférentielle impliqués dans l’état de séance « cette expérience où l’analyste éprouve le transfert, ou les transferts entre deux psychismes en état de régrédience comme un carrefour bouillonnant de croisements transgressifs. Car comme le rêve, le transfert est lui-même un travail de tissage à mouvements innombrables » ( Botella, 1,2). Exit toute notion de processus analytique, de conflit intrapsychique, de fonctionnement mental dans la séance. Les seuls effets appréciables de la rencontre analytique résident pour Owen Renik dans une « co-création d’insights » qui semble constituer à ses yeux la finalité principale du travail analytique et le fondement de l’évaluation du travail accompli. C’est en effet dans la logique de sa conception excluant la prise en compte des effets de résonance induits sur la dimension intersubjective par les intrapsychiques des deux sujets mis en relation, que l’auteur peut avancer, sans état d’âme, qu’«  il n’existe pas de critères internes au cadre analytique pouvant être utilisés, pour évaluer de façon valable si un résultat thérapeutique est en train d’être accompli » Car, précise-t-il, les critères permettant d’évaluer les résultats de l’action analytique «  sont indépendants de la théorie analytique ».(soulignés par moi). Grâce au courant intersubjectiviste dont Owen Renik est le chef de file, la psychanalyse pourrait enfin rejoindre les exigences de la science en offrant à la Recherche les critères d’objectivité que seuls, selon lui, peut offrir l’observation des comportements, hors séance :« cette approche de la validation en psychanalyse, suite logique de la reconnaissance de la nature intersubjective de l’investigation clinique analytique, est une approche scientifique qui requiert, ce que requiert la science, que les postulats de narrations différentes soient jugés sur une base pragmatique, empirique, (nécessitant) une situation expérimentale dans laquelle les récits peuvent être évalués d’après leur aptitude à prévoir ». Une prédictibilité que la psychanalyse ne peut proposer car « lorsqu’on cherche à atteindre des objectifs spécifiquement psychanalytiques, l’analyse clinique devient une entreprise herméneutique plutôt que scientifique ». Sic !!! Dans la logique d’exclusion par l’auteur de la dimension intrapsychique de la relation analytique, l’évaluation du processus analytique ne pourrait être fondée que sur « sur le bénéfice thérapeutique basé sur des observations faites hors de la relation analytique et du cadre clinique ».( soulignés par moi). Re-sic !!!

Grâce au courant intersujectiviste, la psychanalyse pourrait ainsi évacuer l’intrapsychique… et l’intersubjectif conçu comme seulement l’un des deux pôles d’une dialectique de l’intrapsychique et de l’intersubjectif. Il s’agit en fait, on l’a bien compris, en amputant la relation analytique de l’intrapsychique, d’évacuer ce qui anime cette dialectique. En d’autres termes, il s’agit d’évacuer les soubassements pulsionnels du psychisme. Libérée de la complexité qu’implique la prise en compte de cette « cellule fondamentale de la théorie qu’est le couple pulsion-objet »(Green, 9) et de la dialectique ouvrante de leur mise en rapport où « la construction de l’objet mène rétroactivement à la construction de la pulsion qui construit l’objet »,(Green 10), la pratique analytique, réduite à l’ensemble des rapports mutuels entre le patient et l’analyste, pourrait enfin rejoindre les rangs de la psychologie comportementale et cognitiviste. La psychanalyse pourrait ainsi revendiquer son plein statut de science expérimentale en offrant des gages d’objectivité à ses résultats en excluant de son champ le travail interne pour se limiter à l’observation externe des comportements.Certes, on entend bien dans cette dérive théorique l’effet d’un prolongement jusqu’auboutiste d’une réaction au solipsisme de Freud. Mais ce solipsisme n’était déjà plus tenable pour Freud à la suite de la mutation dans la conception de l’inconscient et de l’appareil psychique inaugurée par le passage de la 1 ère à la 2 ème topique dont une des conséquences fut de prendre en compte le rôle de l’objet dans la structuration du psychisme. Constatant, dans « Constructions dans l’analyse », que le retour du passé se faisait parfois sous forme de flash quasi-hallucinatoire, dans un court-circuit de la voie habituelle(celle de la remémoration sous forme de souvenir représenté), Freud engagea un questionnement sur la remémoration qui sonna le glas de la levée de l’amnésie infantile comme finalité première de l’analyse. Ce questionnement sur la remémoration qui conduisit Freud à ré-évaluer la dynamique transférentielle, en prenant en compte « l’autre partie du travail…l’action de l’analyste reléguée (jusqu’ici) à l’arrière-plan ».( Freud, 7), l’amena aussi à soupçonner une plus grande étendue de la séance. Comme on le voit, l’introduction du rôle de l’objet, de l’intersubjectif, ouvrait chez Freud une voie d’approfondissement permettant de soupçonner une plus grande étendue de la séance d’analyse. C’est dans cette voie que se sont engagés des auteurs comme André Green et César et Sara Botella, dont les travaux, prenant en compte la dynamique del’intrapsychique et de l’intersubjectif, offrent de la séance une vision complexe. Cette complexité, qui reflète la complexité du psychisme, s’oppose radicalement au réductionnisme d’Owen Renik qui nous en offre une vision linéaire et terriblement aplatie.Reposant sur un déni de la dimension intrapsychique et donc sur un déni du pulsionnel, cette simplication conceptuelle qu’est « l’intersubjectivité en psychanalyse » prônée par Owen Renik témoigne d’une volonté de réduire la complexité du psychisme en le privant du jeu des forces contradictoires qui l’animent. Cette simplification trouve un écho dans les théories psychanalytiques post-freudiennes qui avancent des modèles du narcissisme ou du moi en excluant le pulsionnel. C’est le cas par exemple de certaines théorisations du moi qui, naviguant entre le Charybde du moi autonome de l’ego-psychologie, et le Scylla d’un moi conçu comme produit des identifications imaginaires, « ont en commun de présenter un moi purgé de ses pulsions et aconflictuel »( Green, 9).Pourquoi le pulsionnel mobilise-t-il, depuis les débuts de la psychanalyse une telle levée de boucliers ? En soutenant la nature libidinale du symptôme, puis la nature pulsionnelle du narcissisme et des fondements du psychisme comme de son fonctionnement, et cela jusque dans ses fonctions les plus éloignées de la sexualité, comme le langage et la pensée, Freud avançait des propositions gênantes pour la morale traditionnelle et l’esprit humain. L’on connaît le parfum de scandale qui entoura, malgré une diffusion restreinte, la sortie des « Trois essais sur la théorie sexuelle » (Freud, 5). Comme le rappelle Michel Gribinski dans la préface de ce livre, les « Trois essais » rendirent Freud « presque universellement impopulaire », et ce livre lui valut plus d’insultes et d’injures que les autres. On le trouva, raconte Jones, immoral et son auteur malfaisant et obscène. On cessa de saluer Freud dans la rue. On ne mesure peut-être plus ce que pouvait avoir de radicalement nouveau et de choquant pour des oreilles du XIXème siècle des propositions comme « la sexualité de l’adulte est de caractère infantile… l’enfant est un pervers polymorphe…l’enfant fait un usage sexuel de tout, de ses orifices, de la surface de son corps un usage que rien n’empêche d’appeler amour ». Et cette autre proposition peut-être encore plus scandaleuse : « il se peut que rien d’un peu important ne se passe dans l’organisme sans fournir sa contribution à l’excitation de la pulsion sexuelle », ou encore : « le but de la sexualité ne serait pas la procréation, mais la recherche de plaisir »( Freud, 5). Cette levée de boucliers n’épargna pas la communauté analytique elle-même comme en témoigne ce commentaire de Jung qui parlait de la « poubelle de la sexualité infantile » ou celui de Lacan évoquant Mélanie Klein comme « une géniale tripière ».Mais le pulsionnel ne heurte pas seulement la morale, ou le bon goût de penseurs(y compris psychanalystes), réfugiés dans l’intellectualisme.On connaît tous la remarque célèbre de Freud sur les trois blessures narcissiques infligées à l’humanité, l’inférence de l’hypothèse de processus inconscients, venant après Copernic et Darwwin, ébranler nos illusions narcissiques. Mais cette remarque de Freud prend une nouvelle dimension à l’éclairage de la 2 ème topique. En effet, le changement de statut de l’inconscient, avec l’introduction du concept du ça constitué de tensions contradictoires aspirant à la décharge, et rebelle à la domestication, ouvre sur une conception d’un psychisme traversé et animé par des forces certes susceptibles de transformations,—et l’on connaît le rôle de l’objet dans ce travail—mais ces forces gardent même dans les cas heureux un potentiel d’irreductibilité rebelle à toute évolution. Le constat de cette part d’irreductibilité ne constitue-t-elle pas une blessure narcissique profonde pour l’homme qui mesure ainsi sa vulnérabilité aux forces qui l’animent ? Et ce d’autant plus que le moi, dont l’analyste, dans l’esprit de la 1 ère topique, pensait pouvoir se faire un allié, se découvre être lui-même inconscient dans sa partie la plus importante, et que ses défenses elles-mêmes peuvent devenir la proie du pulsionnel, et cela, dans la méconnaissance la plus totale de ce processus de « pulsionnalisation» (Green, 10). En déniant cette part du pulsionnel dans les fondements et le fonctionnement du psychique, le courant intersubjectiviste ne témoigne-t-il pas, comme les autres courants théoriques dont les modèles reposent sur le même déni, d’une défense mobilisée par le refus de renoncer à la toute puissance d’un moi qui se trouve contraint, dans sa partie inconsciente, de devoir reconnaître sa vulnérabilité défensive et sa relative impuissance vis-à-vis de ces forces pulsionnelles internes? Il existe de ce fait une potentialité traumatique pour l’homme d’être confronté dans ses approches théoriques aux racines pulsionnelles de sa vie psychique, de son oedipe, et peut-être est-ce une des raisons qui motivèrent la réaction contre la théorie de l’héliocentrisme défendue par Copernic puis Galilée. On sait comment Galilée, défendant à la suite de Copernic l’héliocentrisme, fut poursuivi par le Saint Office et dut se rétracter devant l’Inquisition pour sauver sa vie devant le scandale provoqué par la remise en cause scientifique de la millénaire théorie astronomique géocentrique. Oser remplacer la Terre par le Soleil comme centre de référence ! Certes, c’était décentrer l’homme dans sa croyance narcissique. Mais serait-ce vraiment forcer le sens que de postuler la nature pulsionnelle de l’enjeu profond quand on connaît les significations symboliques de la Terre et du Soleil dans bon nombre de civilisations. Les résistances à l’Œdipe et à ses bases pulsionnelles ne sont pas nouvelles, et prennent au cours du temps des modalités dont les attaques de l’Inquisition contre Galilée seraient une des manifestations et « l’intersubjectivité en psychanalyse » un des derniers avatars.Si effectivement, depuis l’introduction de la 2 ème topique, « nous aurions beaucoup de mal, comme l’avance Owen Renik, à trouver un psychanalyste qui dénie la dimension intersubjective dans la pratique analytique contemporaine, ce n’est pas le cas, hélas, pour la dimension intrapsychique. Son texte en est une claire illustration. C’est la raison pour laquelle notre devoir de psychanalyste est de combattre sans concession cette réduction de la relation analytique à l’intersubjectivité. Priver la pratique analytique de la dimension intrapsychique, c’est la priver de ce qui en constitue le ressort dynamique, car comme le dit André Green, « le propre de la situation analytique qui a lieu dans un échange psychanalytique est d’accomplir le retour sur soi au moyen du détour par l’autre…le plus intra ne peut se penser indépendamment de la médiation du plus inter,car la pensée de l’inter en psychanalyse ne peut se limiter à ce qui se déroule seulement entre les deux membres d’un couple, mais renvoie à un autre ordre de détermination qui échappe à l’observation de leurs rapports. Ce qui se passe en chaque intrapsychique, et lors de la relation ente deux sujets, révèle que la relation intersubjective est, en quelque sorte au-dessus des deux pôles » (9). In fine, priver la pratique analytique de la dimension intrapsychique, c’est l’amputer des soubassements pulsionnels qui l’animent, c’est-à-dire de la vie .

____________________
Bibliographie

  1. Botella C.et S. (2001), La figurabilité psychique, Coll. Champs Psychanalytiques, Lausanne, Delachaux et Niestlé.S.A.
  2. Botella C.et S. (2001), la Figurabilité, Revue française de Psychanalyse, LXV, 4, p 1149-1239.
  3. Freud S,(1923) Le Moi et le Ca , Essais de psychanalyse, Payot 1982
  4. Freud S, (1900), L’interprétation des rêves, Paris, P.U.F, 1967.
  5. Freud S, (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1991.
  6. Freud S, (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1978.
  7. Freud S, (1937), Constructions dans l’analyse, in Résultats, idées, problèmes(2), P.U.F 1985
  8. Green A, (1984), Le langage dans la psychanalyse, in Langages, Les Belles Lettres
  9. Green A, ( 2002), Idées Directrices pour une psychanalyse contemporaine, Puf
  10. Green A (2002), L’intrapsychique et l’intersubjectif, in La pensée clinique, Editions Odile Jacob, pp 37-76

 



Le débat avec Owen Renik

Bernard Brusset,

Le débat avec Owen Renik

Depuis bien longtemps, nombreuses ont été aux Etats-Unis les mises en question de la métapsychologie freudienne posant le problème de la scientificité de la psychanalyse. Elles ont eu, à nos yeux, le mérite de contester l’intégration de la psychanalyse dans une psychologie et une psychopathologie générales privilégiant la référence au développement d’une manière qui pouvait faciliter le dogmatisme interprétatif. A défaut de théorie du fonctionnement psychique, les perspectives développementales tendent, en effet, à ignorer l’inconscient pulsionnel, la sexualité infantile, l’après-coup et à se constituer en système. Est-ce à dire que la mise en cause de la théorie longtemps dominante de l’Ego Psychology par des « théories alternatives » retrouverait autrement la métapsychologie freudienne par l’attention nouvelle portée au travail psychanalytique dans la cure? 
En réaction à la logique positiviste, la centration sur l’intersubjectivité hic et nunc dans la pratique de la méthode psychanalytique donne lieu à divers courants dont celui dit de « l’ouverture personnelle » (self disclosure) qui est brillamment illustré et ardemment défendu par Owen Renik, professeur de psychiatrie à San Francisco et directeur du Psychoanalytic Quaterly. Deux aspects de ses prises de positions sont au coeur des débats: 


1. La scientificité

Loin d’être abandonnée, elle est déclarée accrue par la prise en compte de l’ensemble de la situation, dont la subjectivité de l’analyste. Ce qui donne plus de rigueur scientifique au processus d’analyse qui est un “travail scientifique fait en commun par l’analyste et le patient”. Les affects et les jugements de l’analyste qui interviennent nécessairement, à l’exemple des cas de l’Homme aux loups et de l’Homme aux rats, doivent être pris en compte dans la théorie. Le principe de la neutralité (décrit par A.Freud comme équanimité en 1936), est dû à un idéal scientifique daté, celui du positivisme. Il a joué un rôle pour fonder l’identité de la psychanalyse par rapport à l’hypnose et par rapport aux traditions d’aide psychologique (telle la direction spirituelle), mais cette identité de la psychanalyse est maintenant suffisamment assurée pour prendre en compte la relativité de l’objectivité et l’implication subjective irréductible de l’analyste. Et ce d’autant plus que, dans les sciences modernes, l’objectivité est envisagée de manière pragmatique en fonction des paradigmes partagés, du consensus, du partage de l’évidence, lesquels sont socialement déterminés. Mais elle est aussi fonction des buts que l’on se donne, ce qui n’entraîne pas nécessairement l’empirisme anarchique, mais, en psychanalyse, l’idée de création de sens plutôt que de découverte d’un sens caché. 

La psychanalyse est ainsi vue par Owen Renik comme science et non comme herméneutique, notamment par la prévision et par le point de vue pragmatique. Le but est, dès la demande, la transformation, la recherche du changement dans la double direction du traitement des symptômes et de la meilleure connaissance de soi. Dans un article de 1995, sur le rôle des attentes de l’analyste, l’auteur critique la notion de “résistance” comme justification et rationalisation de l’analyste mis en échec par son patient. Il y a lieu de distinguer les données cliniques qui la suggèrent des inférences et des hypothèses de l’analyste, lesquelles demandent à être testées par l’interprétation. 


2. La relation

La centration est faite sur la relation actuelle, l’intersubjectivité, la relation interpersonnelle telle qu’elle comporte la répétition des schèmes de relation significatifs du passé infantile. Dans un article de 1996, Owen Renik dénonce les dangers de la neutralité, notion inexistante dans l’oeuvre de Freud qui parle d’abstinence, (sinon à propos des effets de la pulsion de mort). Le sens exact du mot allemand “indifferenz” peut sans doute être discuté, mais, en 1912, Freud conseille aux psychanalystes la distance affective et la froideur du chirurgien dans le travail psychanalytique. La relation ne s’y ramène pas entièrement et ce que l’on sait de sa pratique laisse bien voir la relation chaleureuse qu’il entretenait avec ses patients. 

L’attention flottante du psychanalyste est la contrepartie de l’association libre des idées à laquelle se livre le patient : la première est justifiée par l’existence de la seconde. Il est donc logique d’admettre que faute de libre association des idées, la technique analytique puisse être autre. 

Renik insiste sur l’idée que, chez l’analyste, le refus défensif de l’implication augmente le risque de transgression du fait des réactions contre-transférentielles qui ne trouvent pas expression dans la relation (comme si elles ne pouvaient pas trouver expression dans l’interprétation?) La neutralité et l’anonymat d’un analyste silencieux qui “fait le mort” peuvent être dus à la neutralisation défensive de mouvements contre-transférentiels. L’attention flottante est vivement critiquée comme défaut de disponibilité dans l’intersubjectivité.

Quelques repères dans les références de O.Renik

Par certains aspects de ses conceptions de la pratique, O.Renik est héritier de Ferenczi dénonçant l’hypocrisie professionnelle, mais il prend bien soin de récuser l’analyse mutuelle, les prescriptions et les proscriptions des “méthodes actives”. Avec Alexander et French, il redoute la régression, la passivité, l’infantilisation, la longue durée des analyses, la “toxicomanie analytique”. Comme le montrent les cas qu’il rapporte, il rend compte de l’efficacité thérapeutique par “l’expérience émotionnelle correctrice” (ou mieux : affective réparatrice), mais il récuse vivement les manipulations autoritaires des psychothérapies psychanalytiques, les modifications du cadre imposées par l’analyste, l’utilisation du transfert pour obtenir par suggestion des résultats thérapeutiques limités à l’abandon des symptômes. Il écrit: “Assumer délibérément et consciemment des rôles et des attitudes est anti-analytique”. Avec Greenson, O. Renik valorise l’empathie, l’intuition et “l’alliance de travail” qui sont distinguées de la “relation réelle” et des “réactions de transfert”: “J’entends utiliser le terme “réel” pour désigner une relation réaliste et authentique entre le patient et l’analyste”. Owen Renik récuse la réserve, la neutralité, l’anonymat, l’autorité, l’idée du moi fort et aconflictuel de l’analyste “sujet supposé savoir” auquel le patient est censé s’identifier (Cette dernière critique a conduit Lacan a opposé le moi imaginaire aliéné et le sujet, celui qui parle…). Qu’en est-il dans les exemples cliniques donnés par Owen Renik ? 

Les cas cliniques
 

Dans l’article de 1996, le cas de Diana montre un mode d’intervention directe qui peut être considéré comme un jugement de l’analyste sur la responsabilité des parents dans l’enfance lors d’une situation traumatique source de culpabilité. Si l’on se base sur la finesse d’analyse dont témoigne l’exposé du matériel et sur l’impression de vérité clinique et analytique, on ne peut qu’être convaincu des qualités analytiques de l’auteur et de son efficacité authentiquement analytique. Mais, surtout dans l’exposé conclusif de la technique, apparaît un style très interventionniste, actif, posant des questions, émettant des jugements, faisant état de ses impressions en référence à son expérience personnelle de l’enfance, de l’amour, de la vie (mais pas de l’analyse personnelle), pour manifester à sa patiente une compréhension qui rend efficace et rapide la prise de conscience. 

En première approximation, on pourrait défendre l’idée qu’il ne s’agit ici que d’une question de style, d’opportunité dans ce cas là, à ce moment là. L’expression directe d’une idée assumée par l’analyste comme venant de lui, est bien perçue par la patiente comme déduction logique de ce qu’elle a dit, elle en accepte la démonstration, apporte de nouveaux souvenirs et change la perception de son histoire et de ses parents. Il est clair qu’il ne s’agit pas que d’une “restructuration cognitive”, ni d’une élaboration intellectualisante, mais bien d’analyse. 

Il en va autrement quand l’analyste lui dit qu’elle est en droit d’attendre dans sa vie actuelle de plus grandes satisfactions sexuelles avec son boy-friend et qu’il lui demande si elle estime avoir une part dans cet état de fait. Cette mise en cause la pousse à s’expliquer avec son partenaire qui reconnaîtra son homosexualité et rompra avec elle. 

Renik justifie sa technique par le fait que, de toutes façons, les jugements et les sentiments de l’analyste interviennent dans l’analyse, que le but n’est pas la recherche de la vérité ni de l’exactitude, mais d’être utile au patient pour qu’il apprenne quelque chose sur lui (learning). L’impression est alors que l’analyse des résistances et du transfert est remplacée par la suggestion et la pédagogie, mais de manière fine et habile, en utilisant le transfert sans l’analyser et sans analyser le matériel à partir de lui. O.Renik préconise la confrontation des points de vue entre patient (analysant) et analyste dans un but dialectique d’opposition thèse-antithèse, pour parvenir à une “négociation”. Le récit du cas est destiné à justifier l’abandon de la neutralité qui est dénoncée comme abus, comme confort egocentrique intéressé et hypocrite de l’analyste. “Prétendre être plus objectif que le patient et en savoir davantage que ce qu’il peut apprendre de lui-même est l’abus le plus répandu”. Puisque l’analyste utilise des jugements et des sentiments pourquoi les cacher? Selon Renik, la participation active de l’analyste “stimule un processus dialectique d’apprentissage” qui est le but de l’analyse. La neutralité accrédite la figure de l’autorité morale que le patient y voit et à laquelle il doit renoncer. Mieux vaut “offrir nos lectures subjectives dans un esprit ouvert d’investigation…. Ironiquement, la science psychanalytique est davantage compromise et nous devenons plus religieux dans notre approche quand nous faisons croire à nous-même et à nos patients que sommes capables de rester neutres et que nos interventions disent la vérité révèlée.” La neutralité serait un idéal illusoire et nocif. 

Dans un autre article de 1995, Renik écrit que la notion kleinienne d’identification projective implique la plus grande illusion de neutralité et d’anonymat. Elle suppose que l’analyste, qui n’est plus vu comme un miroir ou un écran blanc, mais comme un pur réceptacle, ou comme l’écrit Bollas “un espace potentiel à l’intérieur duquel le patient peut vivre une nouvelle vie infantile.” Cette formulation de Bollas est selon Renik opposée à ce qu’il décrit de sa pratique. Non sans raison, il fait remarquer que l’analyste, dans certains cercles kleiniens surtout, se veut dans cette approche un instrument parfait d’observation. Son analyse personnelle lui permet-elle à coup sûr la distinction de ce qui relève de la re-création de la vie infantile du patient et de ce qui tient à son équation personnelle? La subjectivité de l’analyste disparaît comme si le patient, non plus à l’extérieur, mais à l’intérieur de soi pouvait être étudié et connu objectivement. 

Mais le cas de Ethan, dans l’article de 1998, montre d’autres aspects de la technique préconisée par Renik. Le patient se plaint que l’analyste lui a parlé de manière lointaine, ce qu’il a perçu comme l’attitude de son père, indifférente à son égard, ses pensées étant ailleurs. L’analyste sollicite les associations sur ce qui s’est passé et il interprète en termes de rivalité entre son patient et lui L’insuffisance de cette interprétation conduit l’analyste à analyser ses propres associations et reconnaître ouvertement sa faute d’attention, donnant ainsi à son patient l’expérience d’une attitude sincère qui le démarque de celles dont le patient avait souffert avec son père. Clinique du déficit ou clinique du conflit intrapsychique? Gratification? réparation? Surtout expérience émotionnelle correctrice. (L’idée de l’accès à la réalité de l’autre par dégagement de la projection n’est évidemment pas sans rapport avec la théorie classique de l’action de la psychanalyse selon Strachey, 1934). 

Ainsi les cas rapportés par O.Renik comportent généralement, me semble-t-il, la réparation narcissique et “l’expérience émotionnelle correctrice”, lesquelles impliquent une conception étiologique simple: la répétition dans la relation à l’analyste d’une réaction à une attitude inadéquate des parents dont l’enfant a souffert, donne lieu à une expérience différente qui induit le changement thérapeutique. La question est alors de savoir ce qu’il en est de “l’interaction” et de “l’ouverture personnelle” quand il s’agit de désir, d’amour ou de haine. Comment faire la différence entre ce qui relève d’une part de l’actualisation transférentielle des conflits infantiles (par exemple oedipiens), de ce qui est un mode de résistance par le transfert ou au transfert, par exemple par l’érotisation défensive de la relation actuelle, par la dramatisation, par l’emprise obsessionnelle? Comment éviter les stratégies défensives de la communication interactive, de la dissimulation, du mensonge, quand la réserve, les refus, le silence de l’analyste ne permettent pas au patient d’entendre dans diverses dimensions ses propres propos et de prendre conscience de l’effet qu’ils cherchent à produire sur l’analyste? Comment l’analyste, pris dans la communication interactive, exposé aux manipulations qu’implique le jeu des résistances, peut-il garder une écoute métapsychologique des effets des représentations inconscientes et pas seulement des significations conscientes et préconscientes? 

Il est acquis pour nous depuis longtemps que l’analyste n’est pas seulement un miroir, un écran de projection, et que le dogmatisme interprétatif, l’excès de réserve et de silence comportent des risques certains dont celui de l’absence d’analyse. Dès 1970, S.Viderman a décrit “la construction de l’espace psychanalytique” par l’analyste, et M.Neyraut (1974) a défendu la thèse selon laquelle le contre-transfert (au sens large) précède le transfert. La confrontation du sujet à la mise en mots de son expérience subjective, aux limites de celles-ci, et au travail du sens dans la quête de la vérité narrative ne saurait dispenser l’analyste de la pratique de l’interprétation, laquelle requiert le repérage du transfert et l’analyse du contre-transfert (et suscite des effets de déliaison). L’interjeu de ceux-ci ne résume pas le processus psychanalytique et ne peut pas non plus être considéré simplement comme effet de l’actualisation d’une relation d’objet du passé infantile. 

Si la rencontre affective dans l’intersubjectivité consciente et préconsciente est déterminante, le rôle du transfert (et a fortiori de la névrose de transfert) n’a plus la même place et celle-ci est incertaine. D’où les questions immédiates: qu’en est-il, dans la symétrie de la relation, de la régression narcissique (par laquelle B.Grunberger différenciait l’analyse de la psychothérapie),du conflit, de la confrontation à la différence des sexes et des générations? La fonction tierce du cadre, les divers aspects du contre-transfert et de l’analyse de celui-ci tendent à disparaître. Lors d’une discussion à La Salpétrière, Owen Renik a dit cette phrase étonnante: “La psychanalyse serait plus simple s’il n’y avait pas le transfert”. Mais ne serait-elle pas plutôt inexistante? 

Le transfert est conçu par Renik comme répétition à l’identique des schèmes de relation vécus avec les parents dans la réalité. Il parasite plus ou moins la relation “réelle”. Pour lui, cette dernière doit rester continuellement active et dirigée vers le but thérapeutique de la disparition des symptômes et de l’augmentation de la prise de conscience de soi. C’est, O.Renik insiste, un travail scientifique, une recherche à laquelle le patient est associé, pour laquelle il est sollicité à parts égales. L’analyste propose au patient sa perception du matériel en présentant l’interprétation en première personne. Il invite le patient à la confronter à la sienne, à discuter, prêt à donner ses justifications, à dire sur quels éléments il se fonde. Les deux points de vue sur un même matériel et surtout sur une même “interaction” sont confrontés et discutés. Le consensus, l’accord, qui respecte à parts égales la pensée des deux partenaires est promu en nouvel idéal analytique. Le patient (nous dirions l’analysant) est une personne, un sujet qui doit rester maître de la situation, de son activité de penser et de dire, encouragé dans sa position de sujet actif et responsable de lui. 

Mais ne s’agit-il pas de la seule exploration des implicites de la pensée consciente et du préconscient dans une élaboration cognitive qui, mettant à plat ce qui est proposé à l’analyse critique commune, évite soigneusement tout ce qui pourrait laisser place à la manifestation de l’inconscient proprement dit, au transfert dans sa portée subversive de la “relation réelle”? Celui-ci semble redouté comme un danger de mise en échec de la relation actuelle, réaliste, finalisée par le but thérapeutique : l’alliance de travail est en position centrale sinon exclusive. Elle n’est pas distinguée de la relation sociale cordiale que Freud distinguait du travail analytique comparé à celui du chirurgien, et pas non plus de l’interrelation du transfert et du contre-transfert comme objet même de l’analyse au sein de l’alliance de travail. 

A nos yeux, O.Renik en vient à définir de manière intéressante une psychothérapie psychanalytique différente de la psychanalyse et qui est à l’opposé des autres formes de psychothérapie, notamment celle dite cognitive, de simple rééducation ou restructuration des modes de raisonnement actuels qui sont considérés comme résultant d’un mauvais apprentissage. 

D’un autre côté, cette manière de concevoir l’analyse pourrait également mettre l’analyste à l’abri des transferts négatifs, des “transferts psychotiques”, ou des niveaux psychotiques du transfert, et contrôler les cas dans lesquels l’intersubjectif devient le lieu de l’activité pulsionnelle dans l’indétermination du statut des objets. Le rapprochement méthodologique préconisé établit paradoxalement un contrôle de la distance, de la différenciation conjurant le risque d’abolition ou de déplacement même relatifs et temporaires des limites du moi, de la différenciation entre le sujet et l’objet, entre le patient et l’analyste. Tels, par exemple, ceux que pourraient produire les phénomènes d’identification projective susceptibles d’assujettir l’interpersonnel à l’intrapsychique. La technique de Renik prescrit l’inverse: pas de place pour l’intrapsychique qui ne soit aussi l’interpersonnel. La limite est garantie par la technique (ce que peut rendre souhaitable, notons-le, la problématique des états limites et celle des niveaux de fonctionnement limite). 

La sollicitation de la forme banale de la communication sociale serait une manière de rasseoir le patient par intermittence, à des fins de réassurance narcissique, de lui donner, par la confrontation apaisante sinon apaisée des idées, un support situant la relation dans l’ordre réflexif et celui de sa finalisation dans la réalité. Mais n’est-ce pas un rappel à l’ordre quelque peu surmoïque dans ses divers aspects d’interdit, de protection, d’exhortation, de régulation narcissique, de garant du sentiment d’autonomie et, de toutes façons, une limitation des manifestations pulsionnelles? 

L’investissement des contenus manifestes du discours et du raisonnement est entretenu par la communication verbale dans “l’alliance de travail”, comme si la pratique de l’interprétation était très dangereuse toujours suspecte d’effraction, de blessure narcissique, ou de susciter un conflit avec l’analyste. Celui-ci est-il encore possible avec l’effet de séduction que peut avoir sur le patient de telles attitudes de bienveillance thérapeutique, conciliantes, explicatives, pédagogiques, narcissiquement valorisantes? Le patient ne peut plus rien reprocher à son analyste. Reste possible le transfert positif, mais le transfert négatif ? 

Le maintien vigilant du cap réaliste, donc du principe de réalité et des processus secondaires, laisse-t-il un espace pour le principe de plaisir dans son rapport à la réalisation hallucinatoire du désir. Celle-ci n’a-t-elle pas partie liée avec le transfert comme mobilisation de la structure psychique (et non comme système habituel d’attitudes vis-à-vis d’autrui). Chez le psychanalyste s’agit-il de la fonctionnalité du contre-transfert ou de l’utilisation psychothérapique de ses contre-attitudes? 

Ainsi, le but de l’analyse n’est pas ici le changement topique et la prise par la conscience de l’inconscient pulsionnel refoulé ou clivé mais toujours subversif qui dessaisit le sujet de la conscience de ses évidences, et qui est activement maintenu hors de la conscience par les contre-investissements. Il ne s’agit pas d’obtenir des changements structurels par la mobilisation topique, dynamique et économique qui donne son pouvoir de transformation à l’interprétation dans le transfert. Le but est de guérir les symptômes et d’accroître la prise de conscience de soi (“greater self awareness“) pour acquérir une meilleure qualité de vie. 

En somme, certaines des pratiques que valorise Owen Renik correspondent à l’art de l’intervention interprétative : il s’agit de trouver un style et une manière de dire qui soit audible, acceptable et utilisable pour le patient, qui permettent de contourner les résistances de sorte qu’elles aient un impact sensible empêchant le patient de s’en tenir au plan de l’intelligibilité, d’un mode de réflexion qui serait le marche-pied de la rationalisation, de l’obsessionnalisation ou de la fétichisation de la parole de l’analyste. On ne peut qu’être d’accord avec le principe général d’éviter la routine et le renforcement des résistances et des rationalisations par un style interprétatif inapproprié, et, aussi que l’analyste, au lieu de faire croire à son infaillibilité, sache reconnaître et analyser ses erreurs. Qu’il rende perceptibles ses affects, sa sensibilité contre-transférentielle, qu’il laisse voir que le patient n’est pas sans pouvoir sur lui: il n’y rien là qui n’ait certaines opportunités, dans tel cas et à tel moment de la cure. 

Le désir louable et sympathique de rupture avec certains excès de rigidité dans la pratique et de dogmatisme dans la théorie, le refus de l’Ego Psychology conduisent à mettre au premier plan la relation actuelle, l’interaction comme relation interpersonnelle, l’intersubjectivité comme matrice fondamentale du processus, sinon comme intersubjectivité transcendantale. “L’alliance de travail” permet par dégagement l’analyse du transfert comme actualisation de schèmes d’attitudes anachroniques apprises dans l’enfance, souvent réactionnelles aux carences ou aux immixtions de l’entourage qui peuvent ainsi donner lieu, par l’implication personnelle de l’analyse (self disclosure), à l’expérience émotionnelle correctrice. 

Cette pratique n’est-elle pas d’ordre psychothérapique telle qu’elle est préconisée dans les états limites, avec les adolescents et dans tous les cas où “l’or pur” de la psychanalyse n’est pas constamment possible ? La nécessité d’établir et de maintenir le contact avec le patient peut requérir une technique particulière et c’est à partir de cette difficulté que Fairbairn a décrit les “personnalités schizoïdes”. Le cap peut également être difficile à maintenir dans les fonctionnements limites entre les angoisses d’abandon et les angoisses d’intrusion dépossédante de soi, entre l’idéalisation passionnelle et la persécution paranoïaque. Autant de cas qui justifient la technique préconisée par O.Renik qui peut fonder une théorie de la psychothérapie analytique. 

Mais l’objectif de Renik est clairement la promotion d’une nouvelle conception de la psychanalyse comportant une nouvelle épistémologie fondée sur la symétrie de la relation . Cette symétrie est cependant relative puisque l’implication de l’analyste doit rester au service du travail analytique du patient. Est-ce à dire que l’asymétrie constituante du cadre (le but, le contrat, le paiement, l’effacement de l’analyste comme personne privée) rendrait possible la symétrie de la relation de co-création du processus analytique, comme investigation scientifique à deux de l’interrelation, l’intrapsychique étant ramené à l’interpersonnel ?
 

“mettre l’accent sur le hic et nunc peut accréditer l’idéologie égalitariste qui dénie l’asymétrie de la relation, La critique des positions d’autorité et de pouvoir de l’analyste dans le but d’éviter l’arbitraire et l’endoctrinement peut comporter le déni de l’asymétrie de fait de la relation. Certains y voient l’effet de l’idéologie égalitariste américaine induisant une pratique de l’interprétation immédiate de tout le matériel en fonction des attitudes vis-à-vis de l’analyste considérées comme transfert d’emblée en jeu. Les contraintes du cadre, comme les interprétations, peuvent-elles être négociées, justifiées, rationalisées sans limites et comment mettre la limite, et, surtout, comment faire place (espace et temps) à l’écoute des manifestations de l’inconscient, à la “position méta”, du “silence d’écoute”, celle de l’écoute interprétative, métapsychologique ? 

Peut-on exclure d’une pratique qui se définit comme psychanalytique l’abstinence, le silence, la frustration comme moyens de mobilisation et comme facteurs de régression (formelle, narcissique, topique, temporelle, historique), ainsi que la mise en suspens de tout but immédiat (“la crise de la finalisation” donnée comme spécifique de la psychanalyse par Todorow et par J.L.Donnet)? N’est-ce pas limiter à priori le processus transférentiel, réduire le matériel aux niveaux les plus secondarisés? N’est-ce pas aussi d’une part éviter les conflits en entretenant une bonne relation propre à en maintenir le refoulement ou le clivage, et, d’autre part, éviter l’ascèse de l’effacement de l’analyste comme personne ? 

Conclusions 
 

  • Les caractéristiques personnelles, l’implication subjective et les théories d’attente de l’analyste sont certainement à prendre en compte dans l’analyse bien davantage que ne le voulaient les excès de la neutralité prise comme garante de scientificité.
  • L’opposition de la cure type comme idéal et des psychothérapies dévaluées requiert une théorie de la psychothérapie capable d’éviter l’alternative stérile du dogmatisme dit orthodoxe et de l’éclectisme des théories dites “alternatives”.

Pour Freud, en 1912, l’attention flottante de l’analyste est clairement située comme contrepartie de la libre association des idées par le patient. On peut en déduire qu’à défaut, l’analyste doit avoir un autre mode d’attention. De plus, il écrit, en 1918, que l’or pur de l’analyse peut être associé au cuivre de la psychothérapie, laquelle admet des interventions pédagogiques voire la suggestion, dont les effets en rapport avec le transfert peuvent être analysés, d’emblée ou secondairement.

  • La psychothérapie des fonctionnements limites donne une base empirique qui porte à faire de l’expérience intersubjective le principe de la pratique, de “l’ouverture personnelle” une éthique et de la symétrie une position épistémologique fondamentale.

De tels principes pourraient définir non pas la psychothérapie psychanalytique mais certains moments psychothérapiques de réparation narcissique, ou des moments psychothérapiques dans certaines cures analytiques, mais la psychanalyse est une méthode d’investigation dont l’objet n’est pas la personne, ni le moi, ni le self, mais les déterminismes psychiques inconscients notamment dans leurs effets subversifs. Son but est d’abord l’objectivation d’objets de connaissance difficilement accessibles à l’observation autrement. Il s’agit d’abord de l’intrasubjectivité dans ses effets sur l’intersubjectivité. 

La théorie ne vise pas la compréhension humaine, encore que la mise en œuvre de sa méthode comme traitement l’implique nécessairement, mais le but est l’objectivation et l’explication du fonctionnement psychique inconscient, non pas l’irrationnel mais d’autres rationalités : les logiques de l’inconscient, les principes de fonctionnement dont les combinaisons sont multiples. Force est de conclure à l’hétérogénéité et à la diversité des manifestations cliniques du transfert comme celles de sa théorie dans ses rapports au cadre et au processus. Il est clair que les pratiques psychanalytiques ont été profondément renouvelées par leur diversification en fonction de la prise en compte de la spécificité des problématiques qui rendent l’établissement spontané du processus de la cure type improbable. Force à été de prendre en compte les modes de fonctionnements psychiques archaïques, les effets des traumatismes, l’importance de l’environnement précoce dans le rapport à la réalité et à l’autre, les troubles de la pensée et de la sensorialité, les phénomènes inter et transgénérationnels ainsi que les processus psychiques de groupe. 

Mais les psychologies de la relation et de la communication ne peuvent dispenser du recours à la métapsychologie, et c’est bien à ce sujet que les problèmes se posent. La métapsychologie rend possible l’écoute psychanalytique qui fait rupture avec la compréhension humaine ordinaire. Elle est une théorie de la conflictualité intrapsychique et de la représentation en rupture avec la phénoménologie de l’expérience subjective consciente. A défaut, le risque est de renoncer à l’explication pour s’en tenir à la compréhension, de réduire la relation d’objet à la relation interpersonnelle, l’intrapsychique à l’intersubjectif, le transfert aux schèmes d’interaction (ou au narratif), l’inconscient au self et la psychanalyse à la psychothérapie. 

____________________
Références

Brusset B. Au cœur des divergences : la scientificité, la relation d’objet et l’intersubjectivité. In Sur les controverses américaines dans la psychanalyse, Monographie de RFP, 2000, 85-118.

Renik O.

- The ideal of anonymous analyst and the problem of self disclosure. Psychoanalytic Quaterly, LXIV,1995 466-495.

- The role of psychoanalyst expectations in clinical technique: reflections on the concept of resistance. Japa, 1995, 43,1,83-94.

- The perils of neutrality. Psychoanalytic Quartely, 1996,65,3,495-517

- The analyst’s subjectivity and the analyst’s objectivityInt J Psycho- Anal.,1998,79, 487- 497.



Réponses à Ellen Sparer et Cesar Botella

Je suis honoré par l’attention de la SPP et je m’attends à un échange aussi instructif qu’agréable. Pour commencer, je remercie Ellen Sparer et Cesar Botella de l’excellente introduction qu’ils ont faite à notre débat. Je suis en accord avec eux en ce qui concerne l’histoire de la pensée psychanalytique américaine, ainsi que de la manière dont mes idées y sont situées. Je ne voudrais clarifier que certains points.

Comme l’a dit Sparer, le travail d’Alexander et French était très important pour la psychanalyse aux États-Unis, mais il convient d’établir une distinction entre leur concept de l’expérience émotionnelle correctrice et la technique qu’ils ont proposée. Cette dernière a été rejetée par la plupart des analystes américains, pour la bonne raison qu’elle accuse une attitude présomptueuse et hypocrite envers le patient. Mais, pour de nombreux collègues, l’idée reste valable qu’une réussite analytique clinique est fondée sur une série d’épreuves où certaines attentes pathogéniques (transferts) du patient sont rejetées. C’est dire un processus d’apprentissage fondé sur une série d’expériences émotionnelles correctrices.

Sparer dit justement que l’analyste moyen américain ne pense plus beaucoup à la théorie des pulsions. Selon moi, c’est parce que la théorie des pulsions ne donne aucun avantage clinique. En même temps, il faut séparer la théorie des pulsions du principe de plaisir-déplaisir, qui reste extrêmement utile pour le travail clinique. Ici, de même que chez Alexander et French, nous touchons à l’importance du pragmatisme — c’est à dire à l’importance du résultat clinique comme point de repère pour la théorie.

Donc, Botella, qui d’habitude me comprend parfaitement, n’a pas raison quand il dit que je minimise la référence au transfert, aux conflits internes, et à la sexualité infantile. Plus exactement, ce que je dis c’est qu’il faut reconsidérer notre méthode afin d’apprécier ces facteurs très importants: il s’agit justement de prendre en compte l’épistémologie de la rencontre clinique dans la théorie et la pratique psychanalytiques.

Parallèlement, Botella dit que je donne la priorité à la réalité matérielle et à sa modification. Cela n’est pas vraiment exact. Plus exactement, je donne la priorité à la construction du patient de la réalité matérielle et de sa modification – ce qui est une toute autre chose. Et j’insiste sur le fait que, pour évaluer le succès d’une telle modification, il faut utiliser un critère le plus éloigné possible de la théorie de l’analyste, afin d’éviter le problème de la circularité dans le travail clinique (on trouve ce qu’on croyait, a priori, exister). C’est pour cela que je mets l’accent sur les buts thérapeutiques spécifiques.

Quant à la découverte de l’inconscient, elle est pour moi de la première importance. Mais je comprends cette découverte comme étant une construction. En psychanalyse, comme partout en science, la distinction entre découverte et construction serait illusoire. (Peut-être aurai-je ci-après l’occasion de m’expliquer) Alors, pour moi, la seule distinction entre “la psychanalyse” et “la psychothérapie psychanalytique” consiste en certains détails concrets du cadre : fréquence des séances, utilisation du divan, etc., et non en principes méthodologiques.



Réponse à A. Potamianou

Je trouve très stimulantes les réflexions d’Anna Potamianou. Je suis d’accord avec sa conception d’une psychanalyse clinique qui ouvre un horizon d’infini et de multiplicité. Mais, j’ajouterai que nous avons besoin de critères pour valider le travail fait au cours de l’itinéraire vers cet horizon. Par conséquent le bienfait vécu par le patient comme point de repère. Par bienfait je veux dire l’expérience du patient du bienfait thérapeutique ; son jugement subjectif de comment le traitement a amélioré sa vie. Je ne fais aucune distinction entre un résultat positif et une réaction transférentielle. A mon avis, une analyse réussite est toujours fondée sur des réactions transférentielles positives, parmi lesquelles seulement quelques-unes sont examinées consciemment.

Potamianou s’est posé la question de savoir quelle est ma définition du sujet. Est-ce que je pense à un sujet déjà là ? A mon sens, on ne peut pas parler d’un sujet déjà-là puisqu’il n’y a qu’un sujet dans un champ analytique : c’est ce que veut dire l’intersubjectivisme. Mon expérience clinique me montre que presque tous les patients ont un sentiment durable de leur propre subjectivité. Les particularités de ce sentiment font parties de l’exploration analytique.

Quant à la production d’un axe dans la situation clinique, comme le décrit Potamianou, c’est vrai qu’il s’agit de deux pôles épistémologiquement différents; mais, en même temps il s’agit d’une influence structurellement réciproque due à la communication à travers l’axe. Potamianou pose la question de savoir si le patient est agent d’échanges autres que ceux produits essentiellement par ses clivages et ses projections. Peut-être n’ai-je pas bien compris la question, mais je dirai que ni le patient ni l’analyste ne sont agents d’échanges et que les clivages et les projections des deux membres du couple en font également partie. L’échange entre l’analyste et le patient dans un travail clinique qui marche est fondé sur une communication dont l’impact est mutuel et dialectique. Lors de cet échange, chacun des deux protagonistes décrit son expérience subjective de la rencontre. Les descriptions peuvent inclure ce qui est clivé ou projeté, aussi bien que des constructions que l’autre ne peut pas entendre. De ce point de vue, la relation analytique est plus symétrique que celui d’autres collègues qui, à mon avis, idéalisent la position de l’analyste.

Je crois que Potamianou s’approche d’un point théorique très important concernant notre conception de l’inconscient. D’habitude, nous mettons l’accent sur l’inconscient dynamique. Selon Freud, on découvre lors d’une analyse un contenu déjà là ; le patient est motivé d’empêcher que ce contenu devienne conscient. A mon avis, les découvertes font lors de l’analyse sont des « co-créations » (Les scientifiques savent depuis longtemps qu’il y a une dichotomie trompeuse faite entre la création et la découverte : les deux sont pareilles, simplement c’est des perspectives différentes.) Donc, rendre l’inconscient conscient exige plus que de faciliter l’accès chez le patient des contenus mentaux inaccessible jusqu’alors pour le patient. Mais si nous acceptons que ce qui est découvert est co-créé, nous devons prendre en compte que le travail analytiqueinclut ce qui n’avait jamais été rencontré auparavant aussi bien que ce qui est refoulé, dénié et clivé voire forclos. A travers les contributions de l’analyste, le patient peut devenir conscient de ce qui n’a pas été, voire ce qui n’a pas existé à priori auparavant, avant cette rencontre avec l’analyste.



Réponse à B. Brusset

J’apprécie beaucoup la discussion riche et vigoureuse de Bernard Brusset. Je crois comprendre que Brusset fait l’effort de chercher celles parmi mes idées qu’il puisse trouver valable et [Il me semble que Brusset ne veuille retenir de mes idées que ce qui lui semble valable.] s’il critique, sa critique est constructive. Brusset pose immédiatement la question de la scientificité de la psychanalyse. Il est vrai, comme le dit Brusset, que je recherche dans le travail clinique à être avant tout utile et à faire en sorte que le patient apprenne quelque chose sur lui-même. Mais, Brusset me comprend mal lorsqu’il suppose que mon but est axé contre la poursuite de la recherche de la vérité et de l’exactitude. Au contraire, comme je viens de l’expliquer plus haut, utiliser la cure comme critère de validation du travail analytique est un élément constitutif de la recherche de la vérité et de l’exactitude.

Brusset pose la question de savoir si l’analyste qui s’insère dans le tumulte que produit une technique interactive peut [garder une] préserver son écoute des effets [et] des représentations inconscientes. A partir de cela[moment-là], comment peut-il éviter la mise en acte ? Ma réponse est que, bien sûr, il ne le peut pas. Mais il faut dire, en même temps, que toutes techniques sont interactives. L’analyste silencieux est aussi interactif que celui qui parle. Penser autrement serait faire preuve de naïveté. Par conséquent, l’analyste ne peut jamais éviter la mise en acte continue, quelle que soit sa technique. L’analyste ne dispose que d’un seul choix, en théorie et en pratique, celui de se rendre compte de cette condition ou de la nier. Quant à l’écoute des effets [et] des représentations inconscientes, il faut souligner qu’une telle écoute n’existe pas. C’est-à-dire que l’analyste ne peut qu’écouter sa propre imagination – ses constructions des effets [et] des représentations inconscientes du patient. L’action n’empêche pas cette écoute. De même que le prétexte d’inaction ne facilite pas cette même écoute. De ne pas communiquer explicitement ses réactions personnelles constitue un évitement d’action qui est en soi une action « négative » remplie de sens et de conséquences pour le patient.

Quelques mots sur le commentaire de Brusset à propos de mes cas cliniques. Il va de soi [sans dire] que les vignettes que je présente dans mes articles sont sélectionnées afin d’illustrer certains points de la discussion. Si je désire mettre l’accent sur la possibilité d’une ouverture personnelle, mes rapports cliniques sont consacrés aux descriptions des moments où j’effectue cette ouverture. Peut-être cela donne-t-il une fausse impression : comme la plupart des analystes, je suis curieux et respectueux et à cause de cela, le plus souvent j’écoute le patient sans parler ! Et ma technique n’est pas du tout pédagogique, comme le dit Brusset. Si j’explique au patient en détail ce que je pense et comment je suis parvenu à mes conclusions – même en me référant à mes expériences personnelles -, ce n’est pas en vue de persuader le patient de mon point de vue. Au contraire, je renseigne le patient afin qu’il puisse mieux évaluer mon interprétation, afin qu’il reçoive mon interprétation plus comme une opinion qu’une observation objective. En fait, c’est tout le contraire de la pédagogie. A ce propos, ce qui m’intéresse c’est la distinction que Brusset fait entre deux de mes interventions. Il ne s’oppose pas au fait que j’ai pu exprimer à une patiente mon opinion sur le fait qu’elle ait le droit d’obtenir de meilleurs soins de ses parents, mais il s’oppose au fait que j’ai pu exprimer à une patiente qu’elle ait le droit à plus de satisfaction sexuelle. Qu’est-ce qui fait la différence ? [De toute évidence, ne] Il nes’agit certainement pas de la pudeur ?

Brusset croit que je valorise l’alliance du travail. En fait, je critique ce concept parce qu’il établit une séparation illusoire entre la relation réelle et la relation de travail analytique. Le concept d’alliance de travail a été développé pendant les années soixante afin de maintenir le mythe d’une technique analytique non-personnelle. A cette époque-là, les analystes commençaient à se rendre compte que, pour réussir cliniquement, ils devaient agir vis-à-vis de leurs patients d’une manière qu’ils ne pouvaient concilier avec leur théorie de la technique. Par exemple, d’être cordial, de montrer un intérêt personnel, d’être chaleureux, etc. D’où l’idée de créer une alliance thérapeutique « à côté de », mais « désunie » de la relation de travail. C’est comme les règles du kashrut : on a besoin de lait, [mais] et également de viande, mais il faut que les deux ne se touchent jamais.



Réponse à C. Delourmel

Christian Delourmel commence par déclarer que je présente un parti pris théorique réducteur, un parti pris qui ramène la pratique analytique à une démarche banale. Cette déclaration condescendante et dédaigneuse indique que Delourmel se sent insulté. Selon Delourmel, qui parle au nom de la psychanalyse, j’ignore tout ce qui est essentiel dans la psychanalyse. Il dit que je n’ai aucune notion du processus analytique, pas plus que du conflit intrapsychique ou du fonctionnement mental dans la séance ! Pourquoi Delourmel décrète-t-il que je suis tellement vide de compréhension ? De toute évidence, parce que certaines de mes conceptions ne s’accordent pas avec celles de Green, que Delourmel tient pour l’autorité suprême. Delourmel, également, est persuadé que j’ai constitué mes idées en réaction au solipsisme de Freud – une curieuse certitude, vu que je n’estime pas que Freud soit solipsiste.

Delourmel pense que ma logique refuse la dimension intrapsychique de la relation analytique. Il ne comprend pas que ce que je refuse est l’illusion d’une observation directe, non subjective, de cette dimension. C’est une erreur de Delourmel, parmi beaucoup d’autres, mais peut-être la plus importante.



Réponse à B. Penot

Je reçois heureusement le commentaire de mon vieil ami, Bernard Penot. Il apporte à notre débat un point de vue lacanien que je trouve valable. Je suis tout à fait d’accord avec la définition de la cure psychanalytique proposée par Bernard : un processus d’appropriation subjective de l’expérience vécue. Ceci me semble bien prendre en compte, de manière succincte, la relation entre les dimensions intrapsychiques et intersubjectives dans le travail psychanalytique.

Comme le dit Bernard, je souhaite contester la position de l’analyste qui se situe comme « expert en soi », et dans laquelle le moi de l’analyste est supposé être une référence de réalité. Il est vrai qu’on rencontre cette position parmi les collègues ego-psychologiques aux Etats-Unis. Mais pas seulement parmi eux. Je viens de noter, ci-dessus, un exemple type de cette position, fourni par Delourmel, pas du tout ego-psychologique, qui déclare que je n’ai aucune notion de processus analytique, pas plus que du conflit intrapsychique ou du fonctionnement mental du patient. Ce n’est pas que Delourmel soit en désaccord avec mes notions, c’est plutôt qu’il ne les reconnaît pas du tout. Parce que mes notions ne sont pas en conformité avec les préférences de Delourmel, du coup, pour lui, mes notions n’existent pas !

Bernard parle du concept de Lacan : l’offre de transfert. Cette idée m’intéresse beaucoup et j’aimerais mieux la comprendre. Bien sûr, l’acte de l’analyste doit soutenir le transfert. Bien sûr, la question fondamentale est comment procéder pour mettre en route le processus du [obtenir le] transfert. Et bien sûr, le rôle joué par le désir de l’analyste est fondamental. Nous pourrions dire que les dispositions théoriques de l’analyse et son organisation conditionnent le transfert (je ne voudrais pas banaliser ces éléments en parlant de subcultures psychanalytiques, mais seulement mettre l’accent sur leur construction sociale. C’est dire la manière dont les différentes subcultures psychanalytiques influencent la façon de penser le processus analytique), mais est-il possible de faire complètement la distinction entre ces traits de l’attente de l’analyste et les réactions secondaires produites chez l’analyste par les projections des fantasmes du patient ? N’est-il pas vrai que nous ne connaissons les secondaires qu’à travers les primaires et vice-versa ? (J’hésite à utiliser le concept bien français de l’après-coup).

J’apprécie beaucoup le commentaire du cas d’Ethan fait par Bernard. Je crois que Bernard a raison lorsqu’il décrit un transfert croisé comprenant le mien vers ma mère et celui d’Ethan vers son père ; et, je suis d’accord avec le fait que la manière dont nous nous sommes débrouillés rappelle l’analyse mutuelle de Ferenczi. Je dirais que la différence la plus grande entre le projet de Ferenczi et le nôtre est que Ferenczi voulait analyser deux personnes à la fois, un but impossible et mal conçu. Il [va sans dire] est évident que l’analyse du patient est l’unique but du travail clinique. Je suis heureux que Bernard ait souligné le fait que la réalité qui nous concerne est toujours la réalité (psychique) du patient. Ainsi, lorsque je parle d’un fantasme sans réalité d’Ethan [Nathan], je me réfère à une opinion qu’Ethan s’est faite de son propre éprouvé. Je ne me réfère pas du tout à un jugement que j’aurais fait sur le réalisme d’une pensée d’Ethan [Nathan].

Sorry, the comment form is closed at this time.

 

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas