Conférence du 12 février 2015

A partir de La crainte de l’effondrement[1]

Denys Ribas

Point de départ clinique : un non traumatisme.

Mon illustration portera sur la dernière séance d’une psychothérapie, séance dont la particularité est que la patiente n’y est pas venue.

Dans sa psychothérapie en face à face, B., une grande femme brune un peu trop corpulente – mais sa taille en augmentant l’effet – se trompe répétitivement lorsque je m’absente une semaine lors des congés scolaires : elle ne vient pas quand je suis là, se heurte à une porte close la semaine suivante et ne vient pas la semaine qui suit. Boude-t-elle alors ou une passivité de mort se montrait-elle déjà face au sentiment d’un combat perdu d’avance pour qu’elle reste investie… Pourtant cette femme chaleureuse et spontanée investit quant à elle bien son traitement et y est agréablement associative. Elle compte sur sa psychothérapie pour quitter l’aspect commercial où elle réussit dans son métier et y passer du côté créatif par l’écriture. Elle souhaite aussi arriver à renouer un lien de couple durable.

Elle apporte un souvenir-écran de son enfance, à l’époque de l’apprentissage de la lecture. Elle n’avait pas fait signer par sa mère le reproche écrit à l’encre rouge dans son cahier d’écolière par l’institutrice et se souvient de son immense soulagement lorsque sa mère lui dit le matin qu’elle était malade et n’irait pas à l’école pour quelques temps. C’était une étrange maladie. Il n’était pas nécessaire de rester au lit, mais il ne fallait pas passer devant la fenêtre du couloir de la salle de bain, trop exposée à un tireur embusqué. La bataille d’Alger avait commencé.

B. se souvient de sa tortue qui lui tenait compagnie et sur la carapace de laquelle étaient peintes en bleu blanc rouge les lettres OAS. Elle a été assez heureuse que l’exil dont ses parents ne sont toujours pas remis lui permette de faire ses études à Strasbourg et ne partage pas leurs idées politiques. Il ne lui serait pas venu à l’idée de se considérer comme traumatisée. Nous élaborerons sa surprise que ses parents soient restés quelques semaines de plus ensemble dans le danger après avoir organisé le départ de leurs deux filles, dégageant la scène primitive des urgences matérielles du rapatriement.

Sa culpabilité et son hystérie – le rouge de l’encre a déplacé le rouge du sang des victimes – ont opéré des reliaisons protectrices du traumatisme de l’exode, de l’impuissance devant la catastrophe dans un sentiment familial de trahison.

Pourtant, et justifiée en apparence par la conjoncture économique défavorable à l’époque, son évolution professionnelle tourne dans un premier temps à la catastrophe avec une longue période de chômage. Elle réalisera cependant finalement son projet.

Sur le plan affectif l’investissement de son corps et le fait de mieux assumer ce qui en elle excite les hommes va lui permettre des aventures… mais pas au-delà, en tout cas pas la possibilité de construire un couple et une famille. Le temps passe et l’horloge biologique n’ignore pas la temporalité, amoindrissant l’espoir d’avoir un enfant. Trahison des promesses du travail analytique ? Peut-être aussi ma patiente sait-elle avoir une passivité de vie qui lui permet de s’offrir à l’autre, mais elle est aussi parfois un peu trop passive quand ses amants la désinvestissent… passivité de mort.

Pourtant B. continue son élaboration et parle de ses fringales, proches d’épisodes boulimiques qu’elle refusait jusqu’ici de combattre pour ne pas renouer avec les persécutions de sa mère, petite et menue, à l’adolescence, qui voulait qu’elle soit mince pour séduire un mari. Elle va reconstruire les raisons de certaines obsessions maternelles. L’abord de ces différents empiètements psychiques me semblait témoigner d’un authentique travail analytique et lorsque B souhaita terminer son traitement, cela me sembla une bonne idée. Un mois avant l’arrêt, B s’effondra et nous poursuivîmes les séances pendant un an qui permirent d’élaborer les aspects négatifs ainsi révélés et en particulier sa déception amoureuse envers moi qui ne lui ai offert ni le mariage, ni l’enfant espéré. Investissant un projet d’achat d’appartement qui cette fois serait à son nom – elle habitait jusque là un studio appartenant à ses parents – elle souhaita à nouveau arrêter et cela me sembla à nouveau favorable, avec cette prise d’indépendance assez richement évocatrice. À l’avant dernière séance, B. arriva en larmes, rien n’allait plus. Il me sembla que c’était une réplique du séisme de l’année précédente, plutôt qu’un nouveau séisme et je le lui dis, maintenant le principe que la prochaine séance serait la dernière et pensant pouvoir compter sur cette séance de fin. Évidemment, elle ne vint pas et ne répondit pas à deux courriers…

La répétition a-t-elle gagnée, et laquelle ? Ma patiente s’est-elle débrouillée pour que je lui oppose une fin de non recevoir, qu’on lui impose in fine à nouveau de partir sans avoir le choix, comme dans son enfance. Ou n’a-t-elle pas supporté que je refuse de continuer à réincarner une mère un peu maquerelle qui veut en apparence rendre sa fille désirable pour un homme mais est en même temps complice, de par l’échec de celle-ci, du fait qu’elles ne se quitteront pas… C’est alors la fixation homosexuelle à la mère qui aurait été la plus forte.

Je n’ai pas le sentiment que cette rupture ait le sens de garder le lien par la dette restée en suspens – ce qui accroîtrait la dimension parentale. Il me semble plus que cet acte agit une destruction irréversible du lien, dans la répétition d’un départ définitif sans au-revoir ni adieu.

Dans cette hypothèse, la séparation a-t-elle réactivé une désintrication trop poussée, révélant la dimension adhésive méconnue par moi, et libérant une pulsion de mort désobjectalisante ? Et que reste-t-il alors pour ma patiente de l’objet analytique et du travail accompli. Ou simplement y a-t-elle gagnée son indépendance, par une guerre éclair de libération menée et gagnée contre moi ?

Interroger l’activité et la passivité est ici précieux. Si dans l’enfance, sa passivité fut dans la réalité totale face aux « évènements » d’Algérie, comme on disait, et aux silences des adultes et des autorités sur la faillite de leurs engagements, elle est active dans le mode de départ qu’elle m’impose et la spoliation d’argent assez symbolique qu’elle m’inflige. Loin d’être une victoire du masochisme – j’obtiens le rejet et je vomi l’analyse – c’est peut-être alors une identification réussie à l’agresseur qui permet ici, comme souvent, une sortie sadique du traumatisme. Donc une intrication pulsionnelle et une dérivation externe de la destructivité. Elle a effectivement réussi à me châtrer de mon sentiment d’avoir bien travaillé, c’était peut-être le but, mais elle m’a aussi suffisamment marqué pour que je me souvienne d’elle aujourd’hui pour ce travail, blessant ma confiance dans sa confiance et laissant une trace dans mon narcissisme professionnel, médium pas si malléable que cela. Ou plutôt médium vivant qui, comme la peau lors d’un tatouage, fait mal quand on y inscrit une trace, convoquant l’économie masochique de l’analyste. Si c’est le cas, alors tant pis pour le narcissisme, c’est plutôt une bonne version.

Quelques années plus tard, je recevrai une carte, avec une marque de gratitude. Postée d’un autre pays…

Citer ce matériel clinique est aussi pour moi l’occasion de souligner combien les conséquences de la guerre d’Algérie continuent de faire  l’objet d’un déni dans la mémoire française, mais aussi dans les travaux psychanalytiques. Une catastrophe encore pas totalement advenue et confrontée ? [2]

Winnicott et la crainte de l’effondrement

En anglais: breakdown, qui évoque la panne de l’automobile par l’idée de rupture d’un mécanisme ou de manque d’énergie, est utilisé pour décrire la santé qui s’altère, décline, la raison qui sombre, la personne dont le discours s’arrête court ou qui fond en larmes ou tombe malade de fatigue, s’écroule, s’effondre et parvient ainsi à l’arrêt cornplet. D’aprés The concise Oxford dictionary,  “ Breakdomn : collapse, stoppage ; failure of health or power ”. (N. d T.)

Fear of breakdown propose une compréhension nouvelle de ce symptôme que présentent certains patients, et qui apparaît au cours de l’analyse, parfois en ayant longtemps été masqué, lorsque la dépendance s’est installée. Breakdown est convoqué pour signifier qu’il s’agit moins d’une défense que de l’état impensable sous-jacent à l’organisation d’une défense. Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui « est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. » Winnicott donne alors sa version de la Hilflosichkeit : Mais le moi ne peut s’organiser contre l’échec de l’environnement dans la mesure où la dépendance fait partie de la vie. »

Cette dépendance est absolue au début de la vie.

Les agonies primitives (angoisses disséquantes primitives) prennent plusieurs figurations :

  • Retour à un stade de non-intégration. (défense : dépersonnalisation)
  • Tomber à jamais (défense : self-holding)
  • Perte de la complicité psychosomatique, échec de l’installation dans le soma (défense : dépersonnalisation)
  • Perte du sens du réel. (défense : recours au narcissisme primaire, etc)
  • Perte de la capacité d’être en relation avec les objets (défense : états autistiques, relation exclusive avec les auto-phénomènes)

Il est intéressant de voir que Winnicott convoque immédiatement les défenses correspondantes et il précise que la maladie psychotique n’est pas l’effondrement mais la défense qui protège souvent avec succès de l’agony primitive.

Il expose alors sa proposition : « Je soutiens que la crainte clinique de l’effondrement est la crainte d’un effondrement qui a déjà été éprouvé. C’est la crainte de l’angoisse disséquante qui fut, à l’origine, responsable de l’organisation défensive que le patient affiche comme un syndrome pathologique. »

Winnicott affirme qu’il y a des moment où un patient a besoin qu’on lui dise « que l’effondrement, dont la crainte détruit sa vie, a déjà eu lieu. C’est un fait qu’il porte lointainement caché dans l’inconscient. » (p.209).

Remarquons que Winnicott rejoins sans le dire le tournant freudien des années 20 et la seconde topique : en effet cet inconscient n’est pour lui pas celui, refoulé, de la névrose (et de la première topique), ni de la neurophysiologie que Freud prend en compte, ni l’Inconscient collectif de Jung ; « …inconscient veut dire que le moi est incapable d’intégrer quelque chose, de l’enclore. Le moi est trop immature pour rassembler l’ensemble des phénomènes dans l’aire de l’omnipotence personnelle. » (p.210).

Remarquons un mot qui n’est pas dit : « contenance ». On sait – et combien je le regrette – que Winnicott et Bion n’ont jamais confronté leurs pensées. Le texte semble avoir été écrit  – en plusieurs temps – dans les années 62-65, et avant la mort de Winnicott selon Masud Kahn.

« Ici il faut se demander pourquoi le patient continue d’être tourmenté par ce qui appartient au passé. La réponse doit être que l’épreuve de l’angoisse disséquante primitive ne peut se mettre au passé si le moi n’a pu d’abord la recueillir dans l’expérience temporelle de son propre présent, et sous le contrôle omnipotent actuel (qui prend la fonction de soutien du moi auxiliaire de la mère [l’analyste]).

Autrement dit, le patient doit continuer de chercher le détail du passé qui n’a pas encore été éprouvé. Il le cherche dans le futur, telle est l’allure que prend sa quête.

Sauf si le thérapeute peut travailler avec succès parce que pour lui ce détail est déjà un fait, le patient doit continuer de craindre de trouver ce qu’il cherche compulsivement dans le futur.

D’un autre côté, si le patient est prêt à accepter cette vérité d’un genre bizarre que ce dont il n’a pas encore fait l’épreuve s’est cependant produit dans le passé, la voie est alors ouverte pour pour que l’angoisse disséquante soit éprouvée dans le transfert, en réaction aux faillites et aux erreurs de l’analyste. Le patient peut se débrouiller avec ces erreurs, quand elles sont à dose raisonnable ; quant à chaque faillite technique, le patient peut la mettre au compte du contre-transfert. Autrement dit, il recueille peu à peu la faillite originelle de l’environnement facilitateur dans l’aire de son omnipotence et dans l’expérience de l’omnipotence propre à l’état de dépendance (fait transférentiel).

Tout cela est très difficile, c’est douloureux, cela prend du temps, mais en tous cas ce n’est pas vain. Ce qui est vain, c’est l’autre choix, que nous allons maintenant considérer. » (p.210-211).

Discussion :

  1. Remarquons tout d’abord que la traduction par Gribinski de agony par angoisses disséquantes st inventive et pas du tout neutre. Elle évoque ce qui est mis en pièces – pulsion de mort – que c’est l’angoisse elle-même qui clive et morcèle, avec cette curieuse association inverse : on dissèque un mort. La mort est déjà arrivée.

Primitive Agonies. Comme il n’existe pas d’équivalent réellement satisfaisant pour agony qui désigne généralernent une angoisse extrême, proche du supplice (mais on peut aussi parler d’agony of joy), nous nous en sommes tenus au terme d’agonie. On pensera ici au sens originel du mot : lutte, d’où dérive une angoisse, une agitation de l’âme, une profonde détresse, qui ne sont pas nécessairement liées, comme dans le sens actuel courant, à la mort (N. d. T.)

 

Je pense plutôt qu’agony qui n’a pas exactement en anglais le même sens de fin de vie qu’en français exprime un éprouvé agonique sans aucun sens. Ce concept a été repris par Tustin qui décrit les terreurs associées au « trou noir », à un effroi sans nom (Bion) en précisant : « La peur réaliste de mourir paraît bien pâle à côté de ces affres. » (Autisme et psychose de l’enfant, P.37). En effet ce vécu d’anéantissement est antérieur à toute représentation du temps, et donc un effroi sans fin.

Winnicott le précise c’est un état impensable contre lequel la défense est organisée. On peut alors y relier le chemin qui amène André Green à la position phobique centrale, de priorité donnée à l’évitement d’une douleur psychique

2. Soulignons que Winnicott écrit : « Il ne s’agit ici pas d’angoisse de castration, mais ce qui « est signalé par le phénomène plus psychotique examiné ici, un effondrement de l’institution du Self unitaire. Le moi organise des défenses contre l’effondrement de l’organisation du moi, et c’est l’organisation du moi qui est menacée. »

Alors que Winnicott est un adversaire convaincu de la pulsion de mort, avatar pour lui du péché originel, c’est à Benno Rosenberg que je vais faire appel, concernant cette théorie de l’angoisse. Celui-ci a consacré beaucoup de son travail à tenter de pousser plus loin que Freud n’avait pu le faire lui-même la mise en cohérence de la métapsychologie avec la seconde théorie des pulsions et l’introduction de la pulsion de mort. Alors que justement, Inhibition symptôme et angoisse, avec la nouvelle théorie de l’angoisse, angoisse signal et non plus transformation directe de la libido, semble revenir en arrière.

Son livre Le moi et son angoisse, qui vient d’être heureusement réédité aboutit à centrer l’angoisse dans le moi « le moi est le lieu de l’angoisse » et à comprendre le signal d’angoisse comme la réaction défensive du moi devant la menace de la pulsion de mort sur son unité, qu’il désigne comme un préclivage. L’angoisse névrotique reste alors déclenchée par la libido, dans la mesure où celle-ci ouvre un conflit déchirant pour ce pauvre moi condamné à servir ses trois maîtres inconciliables : le ça, le surmoi et la réalité. On voit combien cette conception rejoint en fait celle de Winnicott au delà de leur désaccord sur la pulsion de mort.

Dans une logique interne B. Rosenberg arrive à une aporie quend il pense la naissance du moi :,comment la pulsion de mort séparatrice qui permet donc qu’une partie du ça survinvestie libidinalement se différencie du ça, ne va pas immédiatement après la mettre en pièce. Là ou Freud fait appel au père de la préhistoire et à la philogénèse, je crois que la solution est du côté de Winnicott et Bion : l’investissement par l(obejt est intricateur des pulsions de l’enfant.

Cela s’éloigne aussi de la pensée habituelle de Mélanie Klein, qui postule une existence d’emblée du moi et donc pense que la pire angoisse de morcellement. Mais celle-ci est une horreur qui se représente à celui qui la subit. Cependant j’avais retrouvé en m’intéressant au démantèlement autistique que Mélanie Klein suivait Ferenczi dans une note [3]:

« Ferenczi, dans Notes et fragments (1930), suggère que tout être vivant a tendance à réagir aux stimuli désagréables par la fragmentation, qui pourrait être une expression de la pulsion de mort. Il est possible que des mécanismes complexes (les organismes vivants) ne puissent se maintenir comme entités que sous l’influence des conditions extérieures. Quand ces conditions deviennent défavorables, l’organisme tombe en morceaux. » p297, n.1.

Or c’est justement à l’aube de la construction psychique dans une interdépendance totale avec l’environnement que Winnicott se situe.

Je ne suis pas le seul à lire Winnicott en pensant en seconde théorie des pulsions. André Green a montré la profondeur de sa clinique et de ses interrogations qui ont nourri sa propre théorisation. Ainsi le célèbre article La mère morte est dans la ligne de la Crainte de l’effondrement. André Green va souligner quant à lui l’excitation qui s’installe au bord du trou laissé par le désinvestissement par l’objet.

3 Une autre répétition

Winnicott subvertit en revanche la répétition comme base d’un au delà du principe de plaisir en lui donnant sens : une quête compulsive dans le futur.

-        Elle est espoir d’une autre issue

-        Elle inverse le cauchemar de la névrose traumatique qui voit revenir à l’identique un éprouvé

-        Elle est espoir d’accomplissement  du non advenu

On est très loin de la répétition comme instinct de l’instinct, socle des deux pulsions pour Francis Pasche, et beaucoup plus proche de certaines positions de René Roussillon sur le transfert par retournement. (ce qu’illustre très bien mon introduction clinique)

Winnicott décrit alors « L’analyse pour rien »

L’analyste et le patient « prennent du plaisir à l’analyse d’une névrose, mais en réalité il s’agit d’une maladie psychotique et le plaisir vient d’une connivence. […] Mais chacune des avancées se termine en ravage. Le patient met la chose en morceau et dit : “Et maintenant ?”  » (p.211).

Winnicott comprend que l’on ne puisse blâmer les deux protagonistes de remettre à plus tard le dénouement essentiel. Mais c’est pour ajouter avec une férocité certaine : « À moins bien sûr qu’un analyste ne taquine le poisson psychotique avec la très longue ligne de la névrose, en espérant ainsi éviter de l’attraper à la faveur d’un coup du destin, comme la mort d’un des deux membres du couple ou la faillite financière du patient.)

Dans l’hypothèse favorable où analyste et patient souhaitent vraiment terminer l’analyse : « Hélas ! il n’y a pas de fin que l’on ait touché le fond, et que l’on ait fait l’épreuve de la chose la plus redoutée. » L’effondrement physique ou psychique est une possibilité, mais il importe que s’y associe compréhension chez l’analyste et insight du patient, et de nombreux patients « sont des personnes de valeur et ne peuvent se permettre de s’effondrer, c’est-à-dire de se retrouver à l’hôpital psychiatrique. » (p.211)

Je pense au héros de l’Arrangement d’Elia Kazan, dont la vie de publicitaire à succès professionnels et extraconjugaux, de « Mad Men »,  se réoriente vers une possibilité d’aimer après un accident peut-être suicidaire un passage par une hospitalisation psychiatrique…

Winnicott souligne alors que l’effondrement a pu avoir lieu vers les débuts de la vie du sujet : « Le patient doit  s’en “souvenir”, mais il n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu, et cette chose du passé n’a pas encore eu lieu parce que le patient n’était pas là pour que cela ait lieu en lui. Dans ce cas la seule façon de se souvenir est que le patient fasse pour la première fois, dans le présent c’est à dire dans le transfert, l’épreuve de cette chose passée. Cette chose passée et à venir devient alors une question d’ici et maintenant, éprouvée pour la première fois. »

Il pose alors une équivalence avec la levée de refoulement dans l’analyse freudienne classique des névrosés.

Remarque : quel statut pour les traces mnésiques de ces souvenirs, en attente d’un moi pour les éprouver :

La question théorique est donc ailleurs et elle est fondamentale : quel est

le heu psychique où ont été conservées les traces mnésiques du patient?

Quelle était la nature du processus qui les rendaient indisponibles ? Refoulement

: non. Déni et clivage : probablement pas ; forclusion non plus : rien ne

fait retour du dehors. Répression ? C’est la réponse de Claude Smadja, cohérente

avec tout son travail théorique. Pourtant, je suis un peu gêné par la

force hégémonique de cette répression qui à mes yeux impliquerait plutôt une

organisation trop rigide qu’une désorganisation.

De ce fait il me semble intéressant de revenir au parallèle avec la métapsychologie

des états autistiques et à la notion de clivage passif du démantèlement.

Le démantèlement est d’ailleurs une désorganisation réversible. Le clivage

passif est désinvestissement pur du lien : il ne crée pas de frontière, il

n’est pas solution de continuité comme le clivage actif (André Green l’a souligné).

On comprend mieux alors le paradoxe et l’imperfection de la formulation

de ma question : chercher un lieu suppose un espace conservé, espace à

l’unité évidente et aux propriétés intactes. Mon hypothèse suppose que les

Le lieu perdu des traces retrouvées 1611

deux sont alors faux : l’évidence d’un espace psychique (avec son hétérogénéité

Ics/Cs, ses différenciations ça, moi et surmoi) est perdue ; la tri-dimensionnalité

qui permettait de contenir des objets laisse la place à la bidimensionnalité

et au collage.

Le paradoxe se dénoue à mes yeux ainsi : ce ne sont pas les traces qui

sont perdues, mais la topique 1,moins les contenus que les contenants.

D’autres applications sont alors proposées : La crainte de la mort et le vide.

Winnicott applique à la crainte de la mort sa thèse, faisant référence aux religions qui la dénient en enseignant qu’il y a une vie après la mort. Lorsqu’un patient est la proie d’une crainte particulièrement importante de la mort, il y voit une compulsion : celle de la mort qui a eu lieu sans être éprouvée.

À  ce moment de son texte, Winnicott fait appel à un poète, comme chaque fois qu’il rejoint dans la clinique un  au-delà du principe de plaisir qu’il refuse dans l’œuvre freudienne, en appelant à John Keats et son Ode to a Nightingale, qui le décrit comme « half in love with easefull Death » À demi épris de la mort apaisante, facile. Michel Gribinski propose « presque amoureux de la mort tranquille. »

Mais dans son commentaire il refuse justement cette pente douce vers la mort comme une attirance humaine – comme dans un film de Bresson- : « [Keats] désirait avec ardeur, selon l’idée que j’avance ici, la quiétude qui serait la sienne s’il pouvait se “souvenir” d’avoir fait l’épreuve de mourir ; mais pour se souvenir, l’épreuve était à faire maintenant. » Mais lorsqu’il nous propose ainsi ce démenti, c’est pour prendre alors l’exemple de la patiente schizophrène qui lui demandait : « Tout ce que je vous demande est de m’aider à me suicider pour la vraie raison et non pour la fausse. »  et il ajoute : « Je n’y ai pas réussi et elle s’est tuée en désespérant de trouver la solution. Son but, je le vois maintenant, était d’obtenir de moi que je formule qu’elle était morte dans sa petite enfance. À partir de cela je pense que nous aurions pu, elle et moi, lui permettre d’ajourner la mort de son corps jusqu’à ce que l’âge affirme son droit. » (p.213).

Cette mort est l’équivalent d’un anéantissement arrivé à une époque où le moi « était trop immature pour en faire l’expérience ». Pour cette patiente il convoque une panique maternelle après la naissance et des complications obsétricales graves lors de celle-ci liée à un placenta prævia non diagnostiqué – donc des perturbations néonatales. La continuité d’être du patient fut interrompue par les réactions infantiles à l’empiétement : « c’était des facteurs de l’environnement que des défaillances de l’environnement facilitateur autorisèrent à empiéter. » (p.213).

Notons que Winnicott, si l’on croit la correspondance et les indiscrétions  de son analyste Strachey avec sa femme, cherchait à retrouver pour lui-même des traces de l’époque de sa naissance, avec la possibilité d’avoir alors uriné sur sa mère, pour tenter d’élucider ses difficultés sexuelles…

Le vide

Le passage sur le vide montre en revanche un Winnicott soulignant la nécessité d’accepter le vide pour qu’une réceptivité authentique puisse advenir en reliant ceci pour une patiente qui s’exclamait : « Rien n’arrive dans cette analyse ! » à des sensations de nature sexuelles et féminine, ressenties fugacement et qui s’évanouissaient. On voit qu’il ne dénie ici en rien le sexuel du féminin – à l’opposé de ce que pourrait faire penser le concept du « féminin pur » dans les deux sexes, première expérience de l’Être[4]. Il ne va cependant pas jusqu’à évoquer une connaissance précoce du vagin à propos de ces « sensations senties » (She had been feeling feelings.).

On pourrait penser qu’il se situe alors dans un transfert maternel quand il se sent « …dans le transfert, bien près d’être la cause actuelle de l’avortement de sa sexualité féminine ». Mais l’analyse fait alors apparaître un père absent qui lorsqu’il devint présent refusa le Self féminin de sa fille, qui ne pouvait lui offrir « rien de masculin qui fut stimulant ».

Il souligne que plus qu’un traumatisme, c’est plutôt que l’absence de quelque chose qui aurait dû se produire : « Tout ce à quoi se ramenait son expérience était de remarquer que quelque chose aurait pu être. »

Nous ne suivrons pas tout à fait Winnicott dans son affirmation d’une trace non traumatique, de non advenue…

En fait comme lorsque l’analyste construit et actualise la mère folle qui entend une fille alors qu’elle a un garçon dans l’article qui se termine par le féminin pur, c’est bien l’absence physique puis l’homosexualité narcissique du père qui est proposée comme traumatique. Cette implication parentale découverte dans le transfert – avec sa part d’accusation sur la réalité de la carence de l’environnement – est bien sûr beaucoup plus riche qu’un constat du rien de la patiente comme absence de pénis et castration…

Winnicott revient ensuite au vide et le relie à des problématiques plus graves d’avidité compulsive ou folle/ou d’anorexie, et d’impossibilité d’apprendre :

« Au fondement de tout apprentissage se trouve le vide (cela vaut aussi pour ce qui est de manger). Mais si le vide n’a pas été éprouvé comme tel au début, alors il se transforme en un état à la fois redouté et compulsivement recherché. » (p. 215).

On voit combien Winnicott rejoint la métapsychologie freudienne et une conception pulsionnelle du fonctionnement psychique en récusant un langage en pulsions partielles. Il n’est pas le seul à s’exprimer cliniquement – René Diatkine aimait ainsi à dire : « La lecture se mange. »  Mais il revient aussi à l’un des ses apports essentiels qui le démarque de Mélanie Klein : la psyché connaît un état primitif de non-intégration, avant toute angoisse de morcellement, qui permet des éprouvés en union avec la psyché de l’objet primaire – sans qu’il n’y ait alors aucune idée de l’union . La capacité de retrouvailles possibles avec ce registre lui semble un pré-requis à la créativité humaine.

Il termine son texte en soulignant  « qu’il n’y a qu’à partir de la non-existence que l’existence peut commencer » convoquant alors narcissisme primaire, développement psychosomatique et développement du moi, et situant temporellement se développement du sujet à partir d’une racine du moi « … bien avant quoique que se soit qui pourrait pratiquement porter le nom de Self. »

Rappelons en effet qu’un self implique non seulement une unité topique mais aussi une continuité temporelle acquise.

Retour à l’origine. Scène primitive et fantasme d’autoengendrement

Enfin, Winnicott, qui récuse le caractère conservateur des pulsions et le retour à l’inanimé, y voyant un avatar du péché originel, fait cependant appel au poète T.S. Eliot en exergue de son autobiographie :

‘Costing not less than everything’

‘What we call the beginnig is often the end

And to make an end is to make a beginning.

The end is what we start from.’

“ Coûtant rien de moins que tout. ”

“ Ce que nous appelons le commencement est souvent la fin

Et faire une fin, commencer

La fin, c’est de là que nous partons. ”

 

Le caractère circulaire de la temporalité, présent dans le bel article – posthume – de Winnicott n’est pas sans interroger la possible valeur défensive du mortifère en face de la scène primitive, à moins que cela n’en révèle au contraire une censure de l’amante mortifère. – L’objet mort ou le narcissisme blessé de la mère qui désinvestit l’enfant peuvent-ils être investit par l’enfant ?

Une autoanalyse ?

Adam Phillips signale que Winnicott a envoyé à l’âge de 67 ans un poème The Tree [5] – l’arbre – à son beau-frère, référence à l’arbre de la maison de son enfance dans lequel il aimait faire ses devoirs et qui contient  les vers suivants[6] :

Ma mère sous l’arbre pleure

                                            pleure

                                            pleure

C’est ainsi que je l’ai connue

Un jour, étendu sur ses genoux

Comme aujourd’hui dans l’arbre mort

J’ai appris à la faire sourire

A arrêter ses larmes

A abolir sa culpabilité

A guérir sa mort intérieure

La ranimer me faisait vivre

 

 




[1] Winnicott D.W. (non daté), Fear of Breakdown, in Psycho-Analytics Explorations, Karnacs Books, 1989, trad. Fr  par Michel Gribinski, in : La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, pp : 205-216. Gallimard, 2000.

[2] RIBAS, D. Destins de la fracture algérienne dans la mémoire française / in Revue française de psychanalyse, vol. 72, n° 4 (2008)

 http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFP_724_1069

[3] 1946, pp. 296-7 ;Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, p. 279 de la trad. française, in : Développement de la psychanalyse, PUF.

[4] Winnicott D.W. (1971)  Le clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chezla femme. in : Jeu et Réalité. Gallimard, 1975, pp : 101-119.

[5] Mother below is weeping / weeping / weeping / Thus I knew her // Once, stretched out on her lap / as now at dead tree / I learned to make her smile / to stem her tears / to undo her guilt / to cure her inward death / To enliven  her was my living.

[6] Trad. Marie-Claire Durieux

Publié le 21 juillet 2015

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