François Richard

DISCUSSION DE LA CONFÉRENCE DE JACQUELINE SCHAEFFER

Jacqueline Schaeffer, dans sa belle conférence, reprend ses idées sur l’identité et la sexualité féminine pour les prolonger sur un point précis qu’elle n’avait pas encore discuté de façon aussi approfondie jusqu’alors. Sa proposition selon laquelle il y aurait des destins différents de « la dépression » au masculin et au féminin m’a frappé d’emblée. Elle souligne une évidence que personne n’avait suffisamment repérée : ce que l’on appelle dépression est présenté la plupart du temps comme un syndrome pour ainsi dire asexué et il en va de même pour beaucoup d’autres catégories nosologiques. Pourtant le sens commun perçoit intuitivement une mélancolie et une plainte propre aux femmes. Dans le champ de l’adolescence que je connais bien, beaucoup de collègues parlent des pathologies propres à l’adolescence, indifféremment pour les filles et pour les garçons, sauf par exemple Bernard Brusset qui en tient compte. André Green disait il y a quelques années que la sexualité tendait à disparaître des théories des psychanalystes.

Comme le dit Jacqueline Schaeffer, la dépendance, que l’on trouve au cœur de nombreux états dépressifs, peut devenir une occasion de revivre et d’analyser les avatars de la relation première à la mère. Cela suppose prendre le risque d’une certaine régression. Dans le troisième chapitre des Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud montre bien comment à l’adolescence le moi certes rencontre la personne ou l’objet total, mais doit alors faire le deuil des objets partiels infantiles qui étaient vécus comme s’ils étaient totaux. Rien ne garantit que ce passage et que cet échange se fasse harmonieusement et cela peut être parfois source d’une dépressivité chronique. Ce type de frustration prégénitale aurait-elle à voir avec la spécificité de la dépression féminine dont parle Jacqueline Schaeffer ?

J’aime bien l’évocation, dans cette conférence, de la femme qui passe sa vie « à attendre ». Mais est-il si certain que cela que les sensations orgastiques n’existent pas chez la petite fille ? Il y a des auteurs qui réfutent cette hypothèse. L’attente est sans doute une excitation douloureuse, celle d’avoir été séduite et abandonnée. Cette situation peut permettre paradoxalement l’advenue d’une « seconde latence » à l’adolescence. On peut la rencontrer aussi chez certains hommes facilement amoureux et dépendants de l’objet. Certes la fille connaît des vécus authentiques d’incorporation, plus que le garçon, mais certains garçons sont très proches de leurs mères. Il faut néanmoins reconnaître cette particularité du corps à corps fille/mère qui peut tourner à la haine, ou à des confidences sans fin, sortes d’addiction à la parole.

Il faudrait, dit Jacqueline Schaeffer, que se constitue un objet interne mais le paradoxe n’est-il pas alors que la fille tombe dans une dépendance non plus à sa mère mais à une imago interne totalitaire dont il faudra qu’elle s’émancipe à son tour, par une adolescence difficile, par une psychanalyse ?

Green à propos du travail du négatif parlait de la confusion entre désirer et être désiré, on peut ajouter ici la confusion entre aimer et être aimé(e). Jacqueline Schaeffer illustre ceci avec des exemples cliniques très pertinents où l’on voit bien la condensation puis la confusion entre perte objectale et perte narcissique.

Est-il bien sûr que la dépression au masculin, du côté des angoisses d’échec et de castration, soit moins dramatique ? Pauvres hommes qui ont un corps mais « pas de chair » ! Est-ce que ce n’est pas pire ou au moins équivalent à l’envie du pénis ? On retrouve ici les hypothèses de Jacqueline Schaeffer sur la jouissance féminine qui peut devenir très importante à condition que le moi accepte activement une bonne passivité, une passivité en fait très active.

La discussion conclusive sur la tension entre d’un côté l’identification primaire à la mère et d’un autre côté l’exigence de s’individuer et de s’autonomiser, mériterait d’importants prolongements et ouvre des perspectives nouvelles.

Publié le 21 juillet 2015

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