Martin Joubert

Conférence du 10 septembre 2016

“En cas de résistance extrêmement haute… l’association va en étendue au lieu d’aller en profondeur… Viennent sans cesse au jour de nouveaux morceaux de rêve dénués d’association.”
S.Freud 1923c

Nous discuterons ici d’un certain dévoiement de la règle analytique de libre association.
Dès le premier moment sur le divan Pierrick parle avec fluidité, enchainant à propos, des souvenirs, des discours, qui semblent répondre parfaitement à la demande qu’il a entendue, lui, à travers la consigne pourtant neutre : « Vous dites ce qui vous vient ».
Cette aisance du verbe s’accompagne pourtant d’un sentiment de vanité où il s’épuise laissant la place à un vécu d’incapacité ; alors il reprend sur une autre voie. Tout juste rythme-t-il son propos de protestations d’impuissance : « j’y arrive pas ! ». Il apparaîtra rapidement que cette parole qui se déroule presque sans anicroche contient l’écart minimal qui en permet le contrôle avant émission. Rien de l’inconscient ne semblerait pouvoir en filtrer.
Cette difficulté d’autres avant moi s’y sont intéressés et non des moindres. C’est elle déjà que Lacan (1953) pensait résoudre par l’artifice technique de la scansion, d’abord théorisée face à la désaffectation du discours et à l’enkystement du transfert obsessionnels.
Plus près de nous, avec la position phobique centrale, André Green a décrit un fonctionnement en séance qui, là aussi, sous l’apparence d’une associativité de bon aloi se révèle fondamentalement anti processuel.
Le problème que pose Pierrick touche au cœur le fonctionnement de la cure. La résistance inconsciente trouve à s’appuyer sur la règle fondamentale, à s’y façonner avec un admirable talent de caméléon, la subvertissant dans un contrôle sans faille de la pensée des deux partenaires de la séance. Son apparente associativité repose sur une formidable agilité intellectuelle : passant d’une image à une autre, il accumule sans discontinuités les comparaisons. De cette façon, il amoindrit, détourne, efface, tout le poids d’affect lié au langage et qui pourrait le surprendre ; le prendre au dépourvu.
La formule laisse entendre ce qu’il en est de l’enjeu pulsionnel de ce fonctionnement : rester toujours et résolument du côté de l’activité en s’évitant tout risque d’avoir à en passer par une passivation réceptive et subjectivante (Penot 2001) et donc tout risque d’accès à son inconscient.

L’associativité dans la pensée freudienne.
L’associativité est dès le début au cœur de la pensée freudienne. Le traité sur l’aphasie (Freud 1891) est un plaidoyer associationiste contre les localisationistes. La pensée n’est pas située dans un lieu anatomique mais surgit des échanges et des tensions entre les lieux. Elle est affaire dynamique et conflictuelle ; rapport de forces et échange. « Nous ne pouvons avoir aucune sensation sans l’associer aussitôt » ; à d’autres sensations, bien entendu, mais aussi à un élément langagier. Et Freud illustre son propos de l’exemple personnel d’un moment hallucinatoire verbal .
En 1893 il note encore : « Le souvenir s’intègre dans le grand complexe des associations, y prend place à côté d’autres incidents pouvant même être en contradiction avec lui ».
Freud commence à théoriser l’association libre lors de sa collaboration avec Breuer (1895). La désillusion vis à vis de l’hypnose vient rencontrer l’injonction de Bertha Von Papenheim, Mademoiselle Anna O., à ce qu’il se taise pour qu’elle puisse, elle, faire tranquillement son petit « chimney sweeping » quotidien.
Mais c’est avec Katarina, rencontrée à l’été 1893, qu’on le voit à l’œuvre. Après avoir posé à l’aimable servante un certain nombre de questions pour l’inciter à parler, la conversation languit, le sens se dérobe. C’est à ce moment que Freud « l’invite » à raconter « ce qui lui venait à l’idée ».
Or il constate que la jeune femme, rompant avec la continuité apparente de leur échange livre un matériel organisé dans l’après coup, un remodèlement du souvenir pris dans le fantasme. Freud souligne le rôle du langage dans cette opération, évoquant un « alphabet » de l’inconscient dans lequel « vomissement » équivaut à « dégoût », et sur lequel il s’appuie pour formuler à Katarina une interprétation de ses malaises. Ces éléments seront repris plus tard dans « l’Esquisse pour une psychologie scientifique » avec le « proton pseudos hystérique » (premier mensonge), prélude à la mise au point de la méthode de l’association libre.
*
Pourtant, dès 1895, Freud note l’existence de ce qu’il appelle fausse association. Le lien conscient que fait Emmy von N entre son humeur dépressive et la prise du bain froid cache un lien souterrain révélé sous hypnose : son inquiétude pour un frère en difficulté. Ce « clivage » de la conscience trahit sa méfiance envers son thérapeute. La dite « fausse association » est en fait la marque d’un lien inconscient : l’humeur ressentie cherche à établir une relation causale avec n’importe quel élément d’emprunt perçu concomitamment L’inconscient semble contraint d’associer pour assurer un sentiment de cohérence pris dans un récit et c’est par une « attention en égal suspens » (Freud 1912), laissant résonner la polysémie du langage, que l’analyste peut percevoir le matériel inconscient .
La règle fondamentale place l’analyste en surmoi auxiliaire par l’injonction de tout dire, d’où un conflit avec le surmoi du patient lequel impose de ne pas dire tout (Strachey) ; conflit et tension que Jean Luc Donnet (1995) reprendra, en liant l’assouplissement du surmoi au développement du jeu entre l’associativité du patient et l’écoute en égal suspens de l’analyste.
L’analyse d’enfants, enfin, nous a familiarisés avec ce que Michel Ody (2013) a défini comme associativité à savoir (je cite) « toute concaténation d’éléments » de la séance « jusqu’aux plus minimes » y compris « dans leurs changements de registres ». Qu’est-ce donc alors qui me permet de penser que les propos en chaine de mon patient ne sont pas déterminés par la logique de l’inconscient mais qu’ils ont la fonction d’un leurre ? Question annexe : à quel moment dois-je considérer qu’au milieu de ces jeux de leurre quelque chose d’autre, de plus authentique, se raconte ?
*
Dans « La dynamique du transfert » (1912), Freud s’intéresse aux ruptures de la continuité associative : « Quand les associations viennent à manquer, cet obstacle peut à chaque fois être levé si on assure au patient qu’il est sous la domination d’idées ayant à faire avec la personne du médecin… ». Une interprétation de transfert permet la reprise du processus associatif.
Mais le cas de Pierrick est différent. Ses ruptures associatives, quasi imperceptibles, donnent lieu au frayage immédiat d’une nouvelle voie comme s’il tirait une fiche toute prête ou bien comme on aborde un sujet de concours ! Pierrick est bien averti de la psychanalyse et son Moi met à profit son intelligence et son habileté dans le langage pour fournir des associations de couverture, fausses associations en vérité, qui sembleraient pouvoir être déroulées à l’infini. C’est à un véritable discours anti-processuel qu’il me semble être confronté.
Le sentiment de l’analyste de perdre le fil est ici lié, moins à des interruptions ou à des changements de thème, « ce qui s’inscrit après tout dans la logique des associations libres » (Green 2000), qu’à l’impression d’un discours, longuement développé, construit à partir de généralités, qui vise à tenir à distance . « Ça ne cesse d’associer, dit Green, mais ce n’est pas génératif ». C’est la respiration de la langue, sa pulsation, cette rythmique du silence qui charge les mots d’affect et les fait vibrer de tous leurs sens possibles, qui est ici contrariée.

Une apparente associativité : Exemples du discours anti processuel de Pierrick
La séance débute encore avec la même plainte. Il soupire : « Ça bloque ! J’y arrive pas ! » Pierrick proteste de son incapacité à produire des rêves où quoique ce soit d’intéressant. Néanmoins il enchaine, sur ce mode particulier qui laisse entendre un écart dans sa pensée entre ce qui vient et ce qui est dit : « C’est comme si je sentais que… » ou bien « C’est comme si c’était difficile de… », « Je vois… comme… » Quelque chose qui ne se présente pas comme sa pensée mais plutôt qu’il visualise ; une pensée sous contrôle, examinée de près avant d’être confiée.
Chacune de ces formules ouvre sur une suite de récits bien construits à partir de souvenirs ou de faits récents. Il cherche des correspondances, se souvient d’un film qu’il raconte dans le détail. Le regard est convoqué en soutien d’un récit : nous regardons ensemble, à la manière du voyageur de Freud (1913c) décrivant le paysage à un ami qui ne le voit pas.
En l’occurrence, il dit :
-« Comme un gamin qui trépigne… C’est ça je trépignais enfant, un comportement immature » ; suit alors un récit bien ordonné.
Puis : « Comme si je venais chercher la conviction qu’il n’y a rien, pas de réponse, qu’il y a un mur. Et puis ce sentiment du lien à vous, infantile, protégé ; je me dis que c’est ça le transfert, le cadre ». Il passe d’une idée à l’autre par un lien intellectuel ou formel : « Si ça m’énerve c’est que je préfère m’occuper de l’analyse, alors c’est le narcissisme ». L’énoncé me laisse perplexe. Je sens monter chez lui une agressivité liée à mon silence : ses propos résonnent comme une provocation qui refuserait de s’assumer comme telle ; un appel aussi face à l’inconnu de mon désir, de mes intentions. Mais quand je lui suggère que le mur pourrait être une allusion à mon silence, ou bien qu’il attend quelque chose de moi, il rejette ces ouvertures. Je me représente qu’il refuse la colère, la rage infantile qu’il sentirait poindre là.
Pierrick utilise souvent des mots du registre lexical de la psychanalyse. Veut-il me faire entrer dans un débat, un échange où nous pourrions confronter nos points de vue, comme en vis-à-vis ? Il pourrait ainsi me tenir au collet dans une opposition où s’annulerait l’asymétrie du dispositif au profit d’un identique, d’une similarité narcissique, qui préserve de la régression à l’infantile et d’une inquiétante passivation face à l’inconnu de mes pensées ?
La confrontation pourrait palier aussi à la crainte de l’effondrement dont parle Winnicott. A la suite d’une violence délibérée de sa femme, il a éprouvé une rage soudaine qu’il dit avoir réussi à maitriser. Je souligne la puissante répression des affects. « Quoi, répond –il, Crier ? Partir ? Taper ? ». Je dis « Se retenir de lui en coller une ? » Il enchaîne sur son recours à la pensée comme protection.
Je veux alors relier ces éléments au transfert : « Lui en coller une, sa femme, sa mère, moi ». L’effet de cette interprétation est immédiat : il est pris d’une violente et douloureuse contracture dans les jambes qui interrompt sa pensée.
Le surinvestissement d’une pensée de surface vient donc au service de la répression des affects et alimente un discours tout prêt, assemblage presque en pensée automatique de morceaux préfabriqués dont on voit bien la fonction de défense contre une agressivité en défaut de liaison.
Je me rappelle André Green, évoquant ces patients dont ces formules qui entrecoupent leur discours ont le pouvoir de « tuer toute représentation (sic)». Il s’agit d’empêcher l’extension et la réunion de constellations traumatiques qui menace « les organisateurs fondamentaux de la psyché ». La lutte devient alors corporelle : envies impérieuses, crampes soudaines ; une « catastrophe » économique qui vient fixer la libido, selon l’adage freudien d’une douleur qui la concentre « au trou de la molaire ».
Quoiqu’il en soit, l’effet de désorganisation sur ma pensée de cette pseudo associativité aboutit à ce résultat dramatique que lorsqu’enfin il me livre un élément significatif je ne suis plus du tout en état de l’entendre. Je lui propose au contraire, presque en miroir, une de mes propres associations qui lui semblent, à lui, fortuites et le relancent dans son ronron où une association en vaudrait bien une autre. La situation ressemble à une impasse.
Une telle défense comment l’apaiser, l’assouplir ? Il y faudra un travail toujours imparfait de polissage mutuel, un jeu irritant, tantôt pour l’un ou l’autre, entre silence et surprise, et que je ne cède pas sur la valeur foncièrement ambigüe du langage qu’il voudrait pourtant voir réduite à néant. Ceci m’amène à modifier mes interventions pour éviter qu’elles ne fassent qu’alimenter sa « machinerie » intellectuelle. Je privilégie des interventions brèves, ciblées, qui font jouer les double sens, les jeux de mots. Et même s’il peut m’arriver d’intervenir de manière plus longue, la préférence va à des relances ponctuelles voire en contrepied.
C’est ce travail que je vais tâcher de faire sentir à travers quelques jalons.
1- Aujourd’hui il doit me régler. Il raconte deux rêves qu’il a notés :
Martin Lhomme, le patron très médiatique de son entreprise embauchait sa propre femme. « Il doit falloir une sacrée organisation » dit-il en racontant des histoires sur ce personnage. D’un ton neutre, je répète avec ce nom, mon prénom.
Lui : « Ah oui c’est vrai il y a aussi Martin… »
Je lui rappelle qu’il avait aperçu récemment ma femme qui travaille à côté.
« Ah oui… », dit–il du ton poliment intéressé que Freud (1921) note quand il donne des interprétations à la jeune homosexuelle, : « mais, moi, j’ai plutôt pensé : Lhomme, pomme, calva ». Le « mais »résonne comme une réponse contraire. Il me rappellerait à la règle de la libre association, ses associations valant bien les miennes.
Puis un deuxième rêve, bien construit, mêle des éléments d’enfance et de transfert évidents dont il sent lui-même la vacuité défensive. Il soupire : « Ha les rêves, j’y arrive pas. C’est pourtant le matériau de l’analyse ! Mais rien ne vient derrière ». Il sait en disant cela que je devrais faire le lien avec le fait que je suis derrière lui. Je ne dis rien. Il pense alors à la colère de sa mère quand il avait cassé ses jouets pour voir ce qu’il y avait dedans : « De l’argent gâché ! »
Je dis : « Et vous me payez aujourd’hui… »
Lui : « Je comprends rien, comme une pierre de Rosette, mais pas de Champollion ! » Il attendrait donc une explication. Et j’aurais pu en effet choisir d’expliciter son mouvement en le reliant à mon silence et au paiement, mais je m’exposais ainsi à une reprise au niveau du moi, une relance du “discourir”. D’où mon choix d’un raccourci que la suite de la séance semble valider : rappel de la séance précédente où j’avais relié sa tension à ses conflits avec sa mère, mi-colère mi-perplexe, il dit : « Je ne comprends pas pourquoi vous faites l’analogie avec ma mère ! ? »
Je réponds qu’il s’obstine à chercher du côté d’un déchiffrement , d’une explication, pour ne pas voir ce qu’il répète ici de scènes d’enfance d’affrontements avec sa mère. « Ah ça oui dit-il j’évite de me mettre en colère ».
Le lendemain, tout est bloqué, rien ne vient. Il tente de m’appâter avec ses lectures de Freud puis ajoute dans la balance quelques cochonneries bien senties ; des aveux qui m’évoquent la litanie des péchés « avouables » que je préparais d’avance quand il s’agissait d’aller à confesse. Enfin, il se décourage : « j’y arrive pas ! »
Alors il me fait un cours, d’ailleurs passionnant, sur la négation. Et sur un lien que je propose il se montre inhabituellement agressif : « Et c’est quoi le rapport ? » Ce brusque mouvement ouvre du côté de ces stagiaires ineptes dont il a la charge, ce qui me permet une interprétation de transfert : lui, mon stagiaire, ne pas savoir, être inepte, être en colère/ provoquer ma colère. Cette interprétation, jouée dans le retournement du mouvement pulsionnel, lui permettra une association à caractère d’indexation (Ody) : il se rappelle ses conflits avec sa mère autour des devoirs scolaires.

2- Pierrick se familiarise avec les enjeux de la séance. Il a fait un rêve, quelques bribes : Il promène un chien d’aveugle et pourtant il y voit. Je pense à un mouvement transférentiel d’opposition et de protestation : moi qui devrais le conduire il se débrouille très bien sans moi. Il précise : « le chien a un harnachement de chien d’aveugle ». Veut-il figurer quelque chose du lien entre nous qui ferait de moi, l’aveugle, son maitre sadique ?
Ma première intervention : -« aveugle qui voit, beurre et argent du beurre »- était sous tendue par son oubli de paiement deux séances avant. Il ne relève pas mais hésite, un doute assez inhabituel : « c’est un de ces chiens qui sont blancs ; enfin ils peuvent être bruns ; habituellement ils sont beiges ». L’imprécision, la multiplication des termes dissolvent en les démultipliant les possibilités de représentation. Je sens qu’il nous éloigne du cœur du rêve. Je lui demande donc : pourquoi cette hésitation ?
Il banalise : « Blanc, ils le sont tous quand ils sont chiens d’aveugles. » Autrement dit : circulez, il y a rien à voir. Le souvenir d’enfance sur lequel il enchaine me paraît trop construit, déviant notre échange vers une conversation : un chien blanc et roux qu’il avait enfant, un setter. Aussitôt son discours s’organise : il voulait un hamster mais ses parents ont dit : ben ce sera un chien. De là il passe à un souvenir de tir aux pigeons, c’est à dire au lancer d’assiettes, passage qui se fait par le thème de la chasse attaché au setter (un chien d’arrêt).
Tir aux pigeons, lancer d’assiettes, voilà qui m’amène à lui proposer pour lui faire entendre ce qui pourrait se dire là de sexualité infantile : « le petit oiseau qui va sortir ». Mon intervention lui paraît artificielle, elle n’a aucun effet. Il continue sur ce chien qui a mangé les poules du voisin.
Quelque peu découragé, je décroche, puis me surprends dans une rêverie autour du « Petit Hans ». Je me suis donc retiré du bras de fer avec lui mais sans lâcher le petit oiseau à montrer /cacher. Ce détour contre-transférentiel est sans doute cause que je me sente à nouveau à son écoute. Il parle de la soumission à la règle : lui, avec ses parents, se rebeller pour mieux se soumettre ensuite ; ou bien avec sa femme, cette liaison extraconjugale qu’il a sacrifiée à la paix du ménage. Le petit oiseau fait donc bien parler de lui.
En attendant il pense à sa fascination pour les régimes autoritaires japonais qui n’ont jamais laissé de place à l’opposition. Lui cherche à se faire une place ici.
Je lui rappelle alors son acte manqué lié à une séance manqué : oublier de me payer.
Lui : « Oui, ça vous prive ; ça me venge »
Plutôt que de relever la dimension masochique qui convoquerait le surmoi, je mets l’accent sur la potentialité transitionnelle : « Certes, mais peut être explorez-vous ainsi la possibilité de jouer, la marge de manœuvre ; autrement dit votre inconscient joue ».
Lui : « Ne pas payer, c’est pousser un peu les murs pour respirer. »
Est-ce l’effet de cette séance ? Quelques temps après je peux croire à un début d’insight : il remarque qu’il se cherche des souvenirs qui colleraient à ce que je lui dis de son fantasme ; à la limite il s’agirait de se souvenir de quelque chose qui n’aurait pas eu lieu, qui ne lui serait pas arrivé, dans une sorte de renversement du problème de la construction dans l’analyse. Une suggestion, cause d’une « conviction » de surface ; de complaisance.

3- Un des aspects de l’anti-processualité est de le protéger d’une régression jusqu’au rêve. S’étant assoupi en séance, il est réveillé par un rêve : « une colère violente contre des voisins bruyants ». La lutte contre la régression en montre les enjeux : le réveil dans l’actualité du transfert (On entend en effet des bruits de travaux juste au-dessus de nous pendant la séance) le met en rage, d’autant que ces bruits ramènent un évènement familial actuel : son fils et sa compagne logent transitoirement chez lui et laissent entendre toutes sortes de bruits. S’amorce la prise en compte d’une scène primitive persécutrice.
La nuit précédente il a rêvé : « Une maison bruyante ». Ça l’énerve : « C’est comme un château ; c’est un château ». Son phrasé semble vouloir m’attirer vers ce château plutôt que vers les bruits, tout comme l’ajustement opéré par le Moi : c’est comme… c’est… Dans ses commentaires finissent par surgir les mots : « très bruyantes ».
Je répète sur un ton neutre : « Très bruyantes ». Silence. « Vous voulez dire ici ? » Moi : « Je ne vous le fais pas dire…. » Lui : « Ah, je commence à comprendre ces questions un peu sottes ! » Formule qui dit combien mes interventions l’agacent ; combien comme stagiaire il aurait eu plaisir à me corriger. Mais peut être aussi dépit de ne pas comprendre et de se sentir sot de cela.
Du coup, il raconte ce film vu récemment (toujours le recours aux images et au récit pour s’écarter d’une zone dangereuse). Mais l’inanité de son discours le saisit et il s’arrête perplexe : « Pourquoi est-ce que je raconte tout ça ? », retour réflexif qui le ramène au point de départ : les bruits à la maison, bruits de la pulsionnalité et de la sexualité. Comme il repart, quelque chose me permet pourtant d’y revenir, alors, dans un soudain insight il dit : « Vous insistez sur le bruit et moi je cherche des chemins de traverse », puis il m’entraine dans un ping-pong verbal où il surveille ses mots, les ajuste à mes réactions. Comme je lui dis quelque chose de cette lutte il répond : « Interdire qu’un partenaire s’introduise ! ». Fantasme d’une pénétration par la parole et par la pensée qui l’amène à ériger des barrières, une maitrise, un contrôle.
Tant qu’il reste le maitre tout est possible. Tel rêve homosexuel est raconté sans gène apparente ni conflictualité car, si l’objet a changé de sexe, lui-même n’a pas changé de position. C’est lui qui… pénètre, pense, agit, décide. Il aura d’ailleurs cette formule qui dit bien son empêchement par rapport à la cure : « Etre celui qui déduit … ». Green parle de la projection sur l’analyste d’un pouvoir de pénétration sur les pensées du patient qui ne laisse pas d’autre solution qu’une érosion radicale de l’intelligibilité. Le processus ici semble aller jusqu’à une dévitalisation du discours dont la prise de conscience progressive amènera Pierrick à comparer son « paysage mental » à « un décor dont j’aurais retiré les rêves », une image saisissante .

Retour du pulsionnel et de la régressivité en séance.
Une colère sourde commence d’infiltrer le transfert. Il ne sait pas trop pourquoi et répugne à penser que ce serait à cause de moi : il ne serait en colère que contre lui-même.
Pourtant, alors qu’il se désespère de faire advenir ce qu’il appelle l’inconscient, le rappel à la simplicité de la règle le met en rage : comme sa mère incapable de prendre en compte ses difficultés, je ne vois pas son désespoir : « Vous vous moquez de moi ! » me lance-t-il. Mais ce mouvement permet la reviviscence d’un souvenir tout différent : l’excitation qu’il manifestait lorsque son frère ainé s’efforçait de travailler ; une façon de le déconcentrer, de se moquer de ses difficultés scolaires alors qu’il se sentait, lui, très à l’aise à l’école. Plus tard il retournera la technique contre lui-même, comme dans ces tournois d’échecs où, alors qu’il excellait, il perdait tous ses moyens dès lors qu’il se persuadait que son adversaire était le plus fort : se saborder pour éviter la confrontation.
Rage encore après cette remarque que je lui fais : « Curieuse façon d’aimer », ce premier amour tellement idéalisé qu’il ne lui avait jamais provoqué d’érection. Le lendemain, il ne s’explique pas sa profonde lassitude. Il doit faire un voyage en Corée avec sa femme pour revoir les grands maitres de la peinture coréenne qui sont sa spécialité professionnelle. Je lui fais remarquer qu’en d’autres circonstances où il voyageait seul, il se permettait quelques escapades dans les quartiers chauds. Sa lassitude des investissements sublimatoires avec sa femme, s’oppose donc à l’enthousiasme de ces voyages solitaires où il explorait les bas fonds de grandes villes exotiques. L’animation nocturne, la lumière, les couleurs, convoquaient la sexualité génitale et anale. L’élément régressif de chaleur vivante porte, lui, la trace d’un lien à un objet primaire dont on pourrait, sans danger (il insistera sur ce point), supporter/ retrouver le contact.
Le lendemain il raconte un rêve érotique : « Un jeune fille nue, son pubis entraperçu dans la transparence d’un voile ». Aussitôt il enchaine sur un souvenir de sa mère urinant devant lui porte ouverte. Je sens quelque chose de faussé dans ce souvenir. Pour le ramener au rêve je lui dis qu’il me « fait voir » cette fille. Mon intervention conjugue une petite notation de contre-transfert et l’importance, dans son matériel, des éléments visuels. Il banalise mais confirme : c’était comme « une image volée » puis il récite un poème de Baudelaire. Devant ce qui m’apparaît comme une nouvelle tentative d’évasion face au pulsionnel, je reviens à l’image érotique.
Alors il s’énerve ; énervement qui déborde sur la séance suivante où il me reproche de me focaliser sur cette image : « il y avait tant d’autres choses dans son rêve » dont j’ai « semblé me désintéresser ».
*
Quelques séances plus tard sa colère, toujours présente, est emprisonnée dans un discours ronronnant qui a sur moi un effet hypnotique. Mais c’est lui, à la fin, qui s’endort. Il sursaute : « J’ai bien failli m’endormir !». Mais voilà le « discourir » qui reprend me laissant avec cette hypothèse d’un fonctionnement anti-régressif, d’une lutte contre la pente du rêve en séance.
Or cette lutte est aussi sensible chez moi. A certains moments je prends des notes pour fixer la spécificité de son discours. Tentative qui vient à l’encontre du travail de rêverie de l’analyste. Je me rappelle Sará Botella parlant d’un procédé anti-rêverie. D’ailleurs si je lâche mon attention, il m’arrive de sombrer dans un état hypnotique entre rêve et réalité d’autant plus pénible que subi. Nous restons ainsi tous les deux accrochés à la perception/conscience, pour nous prémunir sans doute d’une plongée mélancolique.
Il faut dire qu’à ce moment de la cure sa mère, malade, est hospitalisée et il est inquiet. Justement, voilà un rêve où il s’agit de déterrer des choses dures, des lambeaux de choses, suivi d’associations à tonalité anale proche de la cadavérisation : fosses à purin ; tomber dedans, etc.. Une hallucination du visage de sa mère dans l’écran éteint de son ordinateur, apparition surmoïque hostile, m’évoque les effets de miroir chez Lacan et Winnicott. Il dit : « On nous dit qu’on se ressemble ». Moi : « L’avoir toujours avec soi ? » Lui : « risquer de la perdre ». La tristesse l’envahit à cette idée. Et la séance suivante ramène le souvenir écran d’une scène où, s’étant opposé à sa mère, elle l’abandonne nu sur le palier.
La dimension mélancolique se confirme peu après. Il a le vague souvenir d’un cauchemar dont il s’est réveillé en érection. Dans ses commentaires apparaît un oignon qu’il faut peler jusqu’au bout, allusion selon lui à la psychanalyse qui témoigne d’un puissant fantasme masochique sous-jacent . Craignant d’être embarqué dans une nouvelle discussion, je tente de l’amener au sens argotique de l’oignon qui pourrait être impliqué dans son cauchemar. Mais il s’en détourne par une assonance : oignon /rognon, puis : enfilés sur une tige pour être grillés. Un peu agacé, je lui dis qu’il s’accroche à l’image et au son pour ne pas entendre ce que dit le langage.
Sur le moment j’ai l’impression que son inconscient se joue de moi, qu’il se moque. Mais si cet aspect n’est pas absent, il me faudra beaucoup de temps pour m’apercevoir qu’en même temps , à un autre niveau, il ne comprend vraiment pas la logique associative de mon fonctionnement mental. Ce que je prends pour une défense préconsciente de l’ordre d’une dénégation, s’avèrera en fait plus proche d’un déni : une abolition radicale du sens que sous entend le langage (Penot 1989).
Néanmoins, à la séance suivante, un rêve de transfert est livré spontanément: « Un grand bateau avec un cercueil sur le pont qui glisse et tombe sur un petit bateau à côté (à couple ?) » sur lequel il est assis à califourchon. « Il faut glisser des sortes de feuillets, comme des billets dans le cercueil ». A ce moment le petit bateau s’écarte insensiblement. Comme ses commentaires nous éloignent de la charge affective du rêve, je relie les deux bateaux qui s’écartent à la proximité de notre séparation pour une période de vacances.
« Pas du tout, me dit-il, ce n’est qu’à la prochaine séance que je dois vous payer. » Je dis : « Oui, c’est la séance où vous glissez les billets dans le cercueil… »
Il rit et dit que pour une fois il a réagi à un jeu de langage. Puis ajoute sur le même ton : « Un cercueil ça se tait ».
Moi : « Je ferais donc mieux de me la fermer… » Il rit à nouveau, mais associe sur la maladie de sa mère, association où se mêlent hostilité et tristesse, et qui vient confirmer les affects transférentiels du rêve.
*
Un net changement se produit en quelques séances où il semble avoir gagné des espaces de liberté dans le rapport à ses affects. Quelque chose de l’abandon à une rêverie réparatrice commence à pouvoir s’éprouver ; une nostalgie à même de soutenir ses auto-érotismes.
Il a donc fait ce voyage en Corée. Il est retourné dans cette ville de montagne où il avait séjourné autrefois avec sa maitresse, une zone difficilement accessible. Ce retour sur les lieux d’avant lui rappelle ses rêveries d’un territoire protégé où l’on pourrait vivre à l’abri du monde. La tonalité narcissique d’une réalisation œdipienne et incestueuse se colore, en arrière fond, des teintes chaudes des retrouvailles bienheureuses avec un objet primaire enfin tout à soi : ils s’installeraient dans ce domaine des dieux, terres inaccessibles dont le secret les protègerait.
Or, comme avec le rêve de la jeune fille nue derrière le rideau (cf. p.10), la tonalité nostalgique du fantasme fait place à la séance suivante à une flambée pulsionnelle, cette fois homosexuelle : il rêve qu’il sodomise un garçon. Ce rêve recoupe des souvenirs d’un lien homosexuel de l’enfance. Puis il revient aux souvenirs nostalgiques de la veille comme si ces deux mouvements, la flambée pulsionnelle prégénitale et la rêverie œdipienne, avaient une fonction défensive l’un par rapport à l’autre, mais aussi un lien qui, les associant, les maintenaient vivants.
A la séance suivante, comme souvent après un mouvement processuel, la situation se fige : le souvenir d’un vague rêve est suivi de son déroulé habituel de paroles. Puis une de ces crampes récurrentes bloque sa pensée. Il trouve une dérivation dans un discours sur le transfert : « Une corde qu’il voudrait tenir, la corde du transfert » dit-il.
Saisissant la possibilité de faire jouer le langage dans ce qui se dit là effectivement de son transfert, je dis : « Me mettre la corde au cou ? »
Il rit : « Ha, vous alors ! ». Sa réponse témoigne de la séduction de mon intervention, mais son énonciation achoppe : « vous la mettre aut(r)ou du cou ».
Je décondense : « me la mettre autour du cou ; me la mettre au trou du cul ». Pas de réaction. Mais dans la suite de la séance, l’envie lui prend de me secouer. Je lui dis que mon espèce de contrepèterie lui a déplu pour la multiplicité des sens qu’elle pourrait contenir : tordre le cou ; mettre le bague au doigt ; etc. et que c’est bien pourquoi il se méfie tant du langage. Son lapsus me permet de faire jouer cette modalité du travail de sens dont parle Michel Ody (1988) : non pas la mise en évidence d’un contenu, mais la « potentialisation germinative du sens » propre au langage.
A la séance suivante il revient sur une série d’échecs universitaires incompréhensibles qui lui rappellent le Freud de la névrose d’échec. Le lien entre la corde au cou et la confrontation maître-élève permettra de faire jouer la bascule actif/ passif : la lui mettre/ jamais, se la faire mettre ; d’où la tentation répétitive de l’échec, de la chute amoureuse face au maître honni. Le mouvement dépressif qui s’ensuit se poursuit le jour suivant dans une séance morne. Un long silence s’installe. Vers la fin il sursaute : il était sur le point de s’endormir et dans sa lutte contre le sommeil il a fait un rêve. Ou bien était-ce un fantasme ? Il me voit porter un patient dans mes bras puis fermer violemment la porte (retour du souvenir écran de la mère qui l’abandonne nu sur le palier ?).
Je dis : « Vous avoir porté tout au long de la séance pour ensuite vous mettre dehors ? ».
*
Quelque temps plus tard, la perte d’un étayage homosexuel, conjointement au relâchement défensif finira d’assouplir le lien transférentiel, le dégager d’un caractère trop menaçant et lui permettre de s’éprouver, enfin, souffrant sur le divan. Ce mouvement se marquera d’un abandon au rêve au point qu’il finira par s’endormir profondément. Je resterai ce jour là immobile, attentif. A l’écoute de ce sommeil inattendu, je le veille. Au réveil il remarquera, étonné, ce que cet endormissement représente de changement chez lui ; une capacité nouvelle à s’en remettre aux bons soins de l’objet comme à son inconscient.
*
En 1921, Freud prenant acte de « l’hostilité latente » de la jeune homosexuelle interrompt sa cure. C’est d’une « symptomatologie muette » qu’il se prévaut : « rien qui ressemble à un transfert…». Supposition « évidemment absurde » dit-il qui ne s’explique que par le transfert sur l’analyste d’un radical refus du père malgré le fameux rêve séducteur si conforme à ses attentes supposées. Avec ce rêve « de complaisance mensonger » Freud s’étonne : « Notre inconscient peut aussi mentir » . Le rêve est une formation de compromis et l’intention inconsciente de la patiente de l’induire en erreur, si elle comporte une part de séduction, sa visée finale pourrait bien être de le décevoir « d’autant plus profondément ». La formule contient sa part de compulsion de répétition et de masochisme.
Dans la partie de son analyse, ici rapportée, Pierrick a pu décondenser des éléments narcissiques et pulsionnels imbriqués face auxquels ne semblait lui rester que la solution de la répression des affects, leur déplacement dans le corps, ou bien la disjonction entre représentation et pensée. L’enjeu narcissique prenait chez lui cette forme particulière de l’intelligence comme terrain privilégié de la rivalité. D’un point de vue pulsionnel, sous les dehors d’une homosexualité infantile, c’est le danger supposé du retournement actif/ passif qui concentrait la lutte. La violence, mal contenue par la psyché (par un moi dont l’hétérogénéité se marque de brusques ruptures en processus primaire à défaut d’une intrication pulsionnelle efficiente), le contraignait à des accrochages anti-régressifs.
Dès lors, le « dialogue rythmique » entre associativité et association libre n’est plus perceptible, donnant cette impression de facticité . C’est la communication entre les parties de son discours qui est grosse de dangers et qu’il lui faut hacher menu, flouter, rendre à lui-même comme à moi parfaitement vide de sens. Lui reste un sentiment douloureux de la vanité de sa parole.
La perception contre-transférentielle, cette manière dont l’analyste « capte l’inconscient du patient avec son propre inconscient » (Freud 1923), est ici essentielle pour repérer la dévitalisation portée par le discours : un agacement, une somnolence, un désinvestissement, en seront les signes élémentaires. N’est-ce pas d’ailleurs « averti par je ne sais pas quelle impression légère » que Freud nous dit pouvoir supposer être de complaisance le rêve de sa patiente ?
Néanmoins « Le transfert reste positif » nous dit Green de ces patients. C’est ce qui a permis à Pierrick de jouer progressivement tous ces aspects dans le transfert et de réinvestir le langage dans une dimension d’affect partagé/ partageable. Sa position n’est pas aussi acharnée que celle de la jeune homosexuelle et, d’un point de vue économique, les injections de libido que permet la cure lui seront un appui apparemment suffisant.

Epilogue

Six mois plus tard environ.
Depuis quelque temps le transfert s’organise autour de la rivalité intellectuelle : un article qu’il écrit sur la psychanalyse et sur lequel il bloque. J’ai l’impression qu’avec ce travail il cherche à mesurer nos forces. Ceci permettra de relier la rivalité entre nous à l’opinion désavantageuse qu’il s’était faite, à l’adolescence, des capacités intellectuelles de son père (lequel du fait de la guerre n’avait pas fait d’études) comme de son frère (qui a arrêté ses études jeune). Il devint évident, qu’une identification masochique à ce père dont la pensée lui apparaissait comme confuse, n’était pas sans rapport avec l’état de confusion dans lequel son discours me mettait moi-même dans les séances.
La séance qui suit a lieu dans ce contexte. Le ton est morne : un discours de plainte brasse de vieux souvenirs éculés marqués par l’idée d’une fatalité de la mésentente (celle entre ses parents où bien les cris et violences de sa mère contre lui). Sombres souvenirs macérés par petits bouts disjoints, souvenirs de l’appartement d’enfance : « On était bien et tout à coup ma mère m’engueule ; fallait toujours que ça se termine mal ».
Ce discours souvent remâché, le ton monocorde qui le porte, voilà que ma pensée s’éloigne, je décroche. Dans ce fil toutefois l’évocation de la Peugeot 403 de son père me réveille. Cette voiture suscite chez moi des associations de l’âge de la latence. Je me rappelle les pages explicatives du journal de Tintin que je dévorais. Ayant rapidement pesé les avantage et inconvénients d’intervenir, je lui dis : « la 7 ou la 8? ». Ceux qui gardent le souvenir de cette époque savent que la 403-8 était un modèle plus cossu avec des enjoliveurs et des baguettes chromées, un moteur plus puissant, une présentation flatteuse, là où la 7 était une voiture banale et assez laide. Mais c’était évidemment le modèle le plus répandu.
Mon intervention l’arrête. Il rit et dit, un peu admiratif, que je m’y connais en vieilles voitures. Il est bien sûr sensible à l’effet de séduction. Mais, devenu maintenant capable de se saisir d’un fil associatif, il va chercher par métonymie le souvenir très sensorialisé du skaï des fauteuils, une matière valorisée à l’époque mais qui collait aux cuisses des garçons en culottes courtes que nous étions. De ce désagrément surgit maintenant la Chambord de son oncle paternel. Une voiture plus élégante, plus confortable, mieux. Cet oncle chez lequel il était accueilli chaleureusement, avait une belle femme, un meilleur métier que le père, sauf que ses parents, persiflant en famille, lui reprochaient des manquements à la moralité. Figure ambigüe donc, à la fois enviée et méprisée par le père, mais investie par l’enfant comme support possible d’un roman familial.
Un souvenir encore : devoir se tenir bien droit sur sa chaise « comme des petits singes ».
Moi : « l’ennui, comme ce que vous dites aujourd’hui de vos travaux ». Il se reproche d’avoir passé la matinée à son bureau sans arriver à travailler. Il était bien comme ça, assis en silence. Testant la dimension transférentielle, je dis que moi aussi je suis assis en silence. J’aurais ici meilleure part que lui ? Mon intervention est maladroite et je n’entends pas sur le moment le rappel au transfert maternel du début de séance. C’est lui qui fait le lien mais sur ce mode particulier qui est le sien, pratiquement en processus primaire : mon intervention l’amène à se méfier. Il a pensé : « qu’est-ce qui va encore me tomber dessus ?» Moi : Comme avec sa mère imprévisible et violente ? « A l’affut » dit-il, un terme à double valence : moi/ sa mère, à l’affut de lui ; lui, à l’affut de ses pensées. Je remarque que c’est un terme de chasse.
« Ah oui, dit-il, mais enfin on ne peut pas passer tout son temps à jou…ir » là où, évidemment, il voulait dire jouer. Son lapsus me fait rire et je lève la séance (à l’heure…) en disant que son lapsus tombe au bon moment, ce qui le fait rire à son tour.
Dans le mouvement de cette séance la pusionnalité se ré-oriente à partir de la situation figée du départ. Elle témoigne d’un dynamique nouvelle où l’ennui, la routine, l’inéluctable répétition du même, le désinvestissement des objets au profit du plaisir masochique d’un non jouir, se trouvent bousculés par la seule différence : 7/8. Celle-ci amène toute une série d’autres différences (Peugeot/Chambord ; études/ guerre ; père /oncle) qui viennent conflictualiser le transfert et revitaliser un discours moribond. Mon intervention par un effet de surcharge libidinale rompt l’équilibre sado-masochique où la séance semblait enlisée et relance la processualité .
Enfin, si je n’entends pas sur le moment le transfert maternel je me trouve néanmoins agi par lui : ma remarque fait surgir l’imago maternelle malveillante. Sa réactualisation sur la scène analytique permet de la réintroduire, du coup, comme élément mnésique à travers ce souvenir de la menace. Ici, pas d’interprétation de contenu ou de transfert qui viserait à la remémoration, celle-ci vient, comme de surcroit, dans le mouvement ; une dynamique prise dans le jeu transféro-contre-transférentiel . Par sa dimension d’actualisation, elle évite l’écueil d’un échange de points de vue auquel son fonctionnement nous pousse au profit de l’ouverture d’un espace transitionnel, un espace de jeu, où le furet de l’inconscient peut passer par ici et revenir par là.

Bibliographie
Bayle G. (2012), Clivages, Moi et défenses, Le fil Rouge, P.U.F.,Paris.
Donnet J.L. (1995), Surmoi I, P.U.F., Monographies et débats, Paris
Donnet J.L. (2007), La neutralité et l’écart sujet-fonction, Rev. Fr. Psychan., 3, 747-762, P.U.F., Paris
Donnet J.L. (2012), Le procédé et la règle : l’association libre analytique, Rev.Fr. Psychan, 3, 695-724, P.U.F., Paris.
Donnet J.L. (2016), Dire ce qui vient, Le fil rouge, P.U.F., Paris.
Freud S. (1893), Les mécanismes psychiques des phénomènes hystériques, O.C. t.1, P.U.F.,Paris.
Freud S., Breuer J. (1895), Cinq études sur l’hystérie, O.C. t. 2, P.U.F., Paris
Freud S. (1899), Traumdeutung, O.C. t. 4, P.U.F., Paris
Freud S. (1912a), Conseils aux médecins, O.C. t. 11
Freud S. (1912b), Dynamique du transfert, O.C. t. 6
Freud S. (1913c), Sur l’engagement du traitement, O.C. t. 12, P.U.F., Paris, 2005.
Freud S. (1919), Voies nouvelles de la thérapie, O.C. t. 15
Freud S. (1921), Psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine, O.C. T. 15, P.U.F., Paris
Freud S. (1923a), Psychanalyse et théorie de la libido, O.C. t. 16, P.U.F., Paris
Freud S. (1923b), Le moi et le ça, O.C. t. 16
Freud S. (1923c), Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation du rêve, O.C. t. 16
Green A. (2000), La position phobique centrale : avec un modèle de l’association libre, Rev. Fr. Psychan., 3, 743-772, P.U.F, Paris.
Joubert M. (2011), Ambigüité de l’interprétation, Rev. Fr. Psychan., 2, 467-482, P.U.F., Paris
Joubert M. (2012), « T’as dé pa bo safères ! » De l’opposition à la pensée, construire la négation. Rev. Fr. Psychan., 2, 467-482, P.U.F.,Paris.
Joubert M. (2015), Contrat ou pacte? Un enjeu passionnel de l’homosexualité féminine, Rev. Fr. Psychan., 3, 467-482, P.U.F., Paris
Lacan J. (1953), Fonction et champ de la parole et du langage, Ecrits, Seuil 1966.
Ody M. (1988), Le langage dans la rencontre entre l’enfant et le psychanalyste, Rev.Fr. Psychan., 2, 303-367, P.U.F., Paris.
Ody M. (2013), Le psychanalyste et l’enfant, de la consultation à la cure psychanalytique, In Press, Paris.
Ody M. (1999), A propos des interprétations psychanalytiques, Interprétation I, Un processus mutatif, Monographies et débats de la R.F.P., P.U.F., Paris.
Penot B. (1989), Figures du déni, En deçà du négatif, Dunod, Paris
Penot B. (2001), La passion du sujet freudien, Erès, Paris.
Strachey J. (1934), La nature de l’action thérapeutique de la psychanalyse. Rev.Fr. Psychan., 1970, 2, 255-284, P.U.F., Paris

 

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas