François Duparc 

Rappelons tout d’abord que Freud le pensait, l’appelait de ses vœux. Mais les psychanalystes d’aujourd’hui sont plus réticents à s’atteler à cette tâche qu’il n’aurait sans doute pu l’imaginer. D’où cela vient-il ? Sans doute du fait qu’un certain nombre de tentatives en ce sens ont produit des résultats médiocres, davantage dans le fil d’une idéologie politique, religieuse ou socioculturelle qu’au service de la psychanalyse. De même, lorsque les psychanalystes se produisent dans les médias, on a l’impression qu’ils servent plus le désir des médias que le projet de la psychanalyse ; ou même qu’ils entrent dans le jeu de la séduction afin de servir leur propre image, plutôt que de tenter d’analyser le malaise dans la civilisation d’une façon spécifique. Bref, ils oublient les sujets qui souffrent du malaise pour projeter le leur, et leur besoin de reconnaissance.

Or malgré tout, les sujets souffrent aussi pour, et par la civilisation. Dans certains cas, cette souffrance devient insupportable, et déterminante pour les précipiter dans la pathologie. Lorsqu’un patient sort d’un travail psychanalytique, il s’ouvre au monde, dont la compulsion de répétition et ses défenses pathologiques l’avaient écarté. Mais si la société qui l’entoure, son groupe social d’appartenance, amical et socioprofessionnel, ne peut accepter son évolution, son désir d’être davantage conforme à lui-même, alors la convalescence ne se fait pas, ou mal, et le sujet peut rechuter dans la pathologie qu’il a tenté de dénouer. Dans certains cas, les choses sont plus graves, comme dans le cas de «l’Homme aux rats» guéri par Freud, mais qui finit tué, avec des centaines de milliers d’autres, dans la guerre russo-germanique. Certes, on peut penser qu’une analyse plus approfondie peut amener un patient à se dégager des lieux sociaux où sa pathologie l’avait rendu complice d’une idéologie destructrice pour l’individu. Mais cela n’empêche pas que les sociétés souffrent, elles-aussi, et que souvent, lorsque les souffrances collectives l’emportent, la façon individualiste de la psychanalyse d’aider les sujets est combattue, et les tranquillisants, les solutions de masse, sont préférées à un travail sur la psyché individuelle.

Lorsque le psychanalyste a terminé son travail, et qu’il jette un regard sur le monde, il est effrayé de voir qu’à côté des pathologies qu’il s’efforce de dénouer chez la poignée de patients dont il s’occupe — et qui en général, s’il est suffisamment compétent, en profitent grandement — la société dans son ensemble donne tous les signes d’une pathologie collective à laquelle il ne peut qu’assister impuissant. Dans les médias, ce ne sont que montée du terrorisme, méfaits de la toxicomanie et du sida, du tabagisme, épidémies de suicides, débats à propos de la pédophilie et des violences sexuelles, actes de profanations religieuses ou racistes, et crises sociales en tous genre. A quoi sert de reboucher les trous individuels si le tonneau collectif fait eau de toutes parts, pense-t-il alors ? La première page du journal Le Monde titre : «La sinistrose gagne les français», faisant état d’une très sérieuse enquête diligentée par les Préfets de Police de toute la France, dans la crainte de troubles sociaux.

Beaucoup de jeunes sont désorientés quant au sens qu’ils vont pouvoir donner à leur vie. On a beau valoriser la société du temps libre, comment ne pas trouver cela illusoire quand on pense que des millions de personnes meurent encore de faim ou de maladies, et que d’autres se tuent au travail ? Faire des enfants ne suffit pas, si on ne leur transmet que le fardeau de trouver le sens que les parents n’ont pas découvert. Le travail reste ainsi une valeur, mais quel travail, quand la technologie ne fournit pas d’emplois pour tout le monde ? Quand on sent bien qu’un emploi sur trois ou plus pourrait être supprimé et remplacé par une subvention, ou effectué par une machine à moindre frais, quel est le sens du travail ainsi conservé, sinon celui d’une aumône que l’on vous fait, fatigante, mal payée, et inutile de surcroît ? On comprend que les sujets qui ne peuvent se satisfaire d’un tel destin, les jeunes en particulier, recourent à la violence contre les autres ou contre eux-mêmes.

Mais si la plupart des grandes conquêtes technologiques semblent un peu derrière nous, les grands défis d’aujourd’hui, finalement, ne seraient-ils pas des défis psychologiques et sociaux ? La plus grande part de la mortalité et des souffrance dans le monde n’est pas liée à des besoins techniques, à un manque de savoir ou de science, mais à une incapacité à vivre ensemble, à des conflits sociaux, à la difficulté d’éduquer les jeunes, à diffuser l’information et la richesse ; même les dons humanitaires ne parviennent qu’insuffisamment à leurs destinataires, et oubliant tous les besoins humains autres que la nourriture, réduisant des populations entières au rôle d’animaux placés dans des parcs naturels, assistés et maintenus dans un ghetto touristico-ethnique, dans bien des cas.

Finalement, se dit le psychanalyste, les sciences humaines trop souvent considérées comme un luxe inutile, un loisir d’intellectuel à côté de la politique, de la science et des médias, ne seraient-elles pas le secteur de pointe de l’avenir ? Le plus grand défi à la recherche pour les générations à venir n’est-il pas de réussir à contenir les idéologies qui propagent la haine et la destruction, qui réduisent à l’esclavage, promeuvent l’injustice et la guerre civile, les folies collectives conduisant aux épurations ethniques, aux génocides, ou l’irresponsabilité vis-à-vis de phénomènes collectifs essentiels (pollution, santé publique, risques en tous genre, volontairement entretenus) ; n’est-ce pas là le sujet naturel de la sociologie, de l’économie humaine, de l’anthropologie, de l’histoire des mythes et des religions, ces disciplines négligées de notre société ? Ce sont justement celles que Freud conseillait pour la formation du psychanalyste, la dernière et la plus avancée peut-être parmi les sciences humaines, tant son succès et la floraison de ses théories contradictoires et complémentaires ont enrichi la culture et la discipline elle-même depuis plus de cent ans. Alors, pourquoi ne pas franchir le pas, et, suivant la trace du fondateur, étendre la psychanalyse non seulement à la famille ou aux petits groupes, comme cela a commencé à se faire depuis quelques temps, mais à des sociétés entières ?

Les difficultés de l’entreprise ne manquent pas, mais on a trop souvent invoqué ce qu’on a appelé le pessimisme freudien concernant la civilisation, et sa conception de la pulsion de mort, pour éluder le travail à faire pour pouvoir généraliser le processus de la cure individuelle. Freud était certes critique (plus que pessimiste), mais cela ne l’empêchait nullement de travailler à résoudre les difficultés qu’il rencontrait, quitte à inventer de nouveaux développements à sa théorie.

Quelles sont ces difficultés ? Il y a d’abord la question de l’extension du cadre de la cure individuelle et de ses paramètres techniques, à une civilisation entière. L’association libre ne pose pas trop de problèmes, si on s’attache à utiliser cet ensemble de matériaux aisément disponibles que sont les médias, les œuvres artistiques et les essais, littéraires, sociologiques ou philosophiques. Bien sûr, la part de la raison raisonnante (ce qu’on appelle les processus secondaires) l’emporte nettement sur la part de l’inconscient (les processus primaires) par rapport au discours des patients sur le divan. Mais si l’on donne toute leur place aux images publicitaires, aux œuvres artistiques ou aux slogans idéologiques, la part de l’image et des processus primaires est suffisante pour permettre un large accès, ouvrant une autre voie royale que le rêve, vers l’inconscient collectif.

En ce qui me concerne, j’ai privilégié un matériau qui se situe à l’interface entre l’individuel et le collectif, à savoir les fantasmes originaires constituant l’individu sexué et son Œdipe familial : soit a) le couple (sa créativité réelle ou symbolique), b) le désir d’un abri protecteur (un ventre maternel), c) le cannibalisme (l’appétit pour l’héritage parental, l’identification), d) la séduction (l’attrait pour le nouveau, l’étranger), et c) la castration (ou la capacité au détachement et aux séparations). La résonance fantasmatique entre de nombreux individus peut transformer ces fantasmes individuels en organisateurs de masse, d’aspect régressif, poussant à la disparition des particularités individuelles, surtout chez les sujets au narcissisme fragile, spécialement conformistes et dépendants des fantasmes de masse.

En effet, si la structure œdipienne est universelle, elle se manifeste selon des proportions et des dominantes qui varient selon les familles, les groupes anthropologiques et les cultures, culminant dans les idéologies sociales qui définissent : a) le mode de construction des couples, b) la protection des enfants par le groupe familial, c) la transmission de l’héritage et de la tradition, d) l’ouverture à la séduction et aux échanges vers l’extérieur, et c) le mode d’autonomisation des enfants et des individus.

Ainsi, la place du père n’est pas la même dans une société autoritaire où la différence d’âge entre les époux est traditionnellement élevée, ou dans un pays où l’égalité des sexes est encouragée, parfois même au profit de la femme en ce qui concerne l’autorité parentale. Ces variantes modifient considérablement la place de l’autorité, par exemple, dans le discours familial global, le système éducatif et finalement politique. Dans certains cas une pathologie collective en résulte : le discrédit de l’autorité peut pousser les jeunes à la délinquance, ou au non-respect des valeurs collectives. Un raidissement réactionnel peut aboutir à des réactions autoritaires fascistes. Ou encore, la perte du contenant familial protecteur peut conduire à un repli communautariste ou sectaire, par exemple dans le cas d’une seconde génération d’immigrés dont la famille se trouve déstructurée par la culture d’accueil.

Repérer le transfert est un problème délicat, mais on peut en trouver des équivalents dans l’invocation du psychanalyste, de la psychanalyse ou de thèmes «psy» dans les films, les romans, les bandes dessinées, les discours médiatiques ou publicitaires… Le personnage du psy est un foyer de transfert particulièrement riche, dont on attend des miracles, ou que l’on diabolise, selon la nature du transfert en cause. Évidemment, il reste la condition d’un dialogue suffisant du psychanalyste avec le public, afin que le transfert s’organise au niveau collectif, comme il le fait au niveau individuel. Ceci nécessite que les psychanalystes puissent diffuser leurs travaux vers l’espace public, non pour y soutenir une idéologie ou un but politique, comme je le dénonçais à l’instant, mais pour une vraie réflexion psychanalytique.

La question de la neutralité est difficile, car l’analyste, individu isolé, doit faire face à des phénomènes de masse qui ont tendance à le déborder, à l’hypnotiser, sous l’influence d’un idéal du moi collectif dont il lui est difficile de se dégager, surtout quand l’idéologie tend à prendre une forme pathologique, tyrannique, excluant les autres discours ou idéologies possibles. Pour la psychanalyse, l’idéalisation est un mécanisme pathologique qui aboutit à des clivages caricaturaux : les bons et les méchants, les amis et les ennemis, les proches et les étrangers, l’axe du mal… Mais la non-reconnaissance des différences est aussi pathologique que le clivage excessif. En tous cas, le psychanalyste se doit de ne pas être trop engagé dans une idéologie politique, ethnique ou religieuse, s’il veut pouvoir garder un minimum de neutralité, et surtout respecter un principe de diversité dans ses références théoriques, en ne privilégiant aucune théorie, freudienne, winnicottienne, lacanienne, intersubjective, ou psychosomatique, mais en tentant d’en associer un nombre suffisant. L’analyse du contre-transfert (l’idéologie de l’analyste) est toujours ardue, et nécessite une critique des différentes écoles comme autant de tendances idéologiques de la psychanalyse elle-même. Ce travail est un préalable important à l’analyse des sociétés, dont les écoles peuvent être le reflet.

Pour terminer, prenons deux exemples. L’un permettra de montrer ce qu’on peut faire, ce qu’il est légitime d’entreprendre, et l’autre, ce qu’on ne peut faire sans tomber dans une dérive médiatique, dans l’idéologie de la communication transparente et de la séduction généralisée, de l’opinion immédiate négligeant le temps qu’il faut pour l’analyse — car la société de l’image et des scoops ne permet pas de réfléchir au-delà des clichés.

Que peut-on faire ? On peut, par exemple, se demander comment une société aussi développée que la nôtre peut laisser mourir des milliers de personnes âgées lors d’une simple canicule d’été, certes un peu exceptionnelle, mais tout de même pas imprévisible, surtout avec les alertes répétées au réchauffement de la terre. Au-delà du phénomène climatique, s’agit-il d’une pathologie sociale, liée à une idéologie ? Il est clair que l’isolement des personnes âgées et l’éclatement des familles modernes ont joué un grand rôle dans ce phénomène. Dans de nombreux cas, dans les villes, on n’a pas retrouvé le nom des proches parents des personnes décédées sans une longue enquête. Il est facile d’imaginer que nombre de morts auraient pu être évités si les enfants avaient emmené leurs parents âgés pour les vacances d’été, même ceux qui se trouvaient en maison de retraite ; ou si des oncles et tantes, enfants, cousins, s’étaient relayés pour passer les voir et vérifier leur condition physique. Donc l’isolement, l’idéologie de l’autonomie (qui fait qu’une personne non autonome est un fléau social), la coupure des liens familiaux, la séduction des voyages et des déplacements saisonniers ; tout ceci peut être analysé en terme d’idéologies de notre temps, et de nouvelles structures familiales dominées par l’éclatement, la coupure (la castration généralisée). Voici donc un thème d’étude qui paraît pertinent, et mérite que le psychanalyste s’y penche.

Par contre, lorsqu’une loi paraît sur la liberté de choisir le nom du père ou de la mère à la naissance, certains psychanalystes s’offusquent, arguant de la théorie lacanienne du Nom-du-Père comme gardien de la Loi symbolique, et moyen pour l’enfant de se détacher de la toute-puissance maternelle. La dérive est facile, car la théorie elle-même est infiltrée de conviction idéologique : chacun peut y aller de son vécu personnel, familial, anthropologique concernant la paternité et le statut du père-tyran ou «en péril». Certes, le père est essentiel pour l’équilibre de l’enfant, mais ni la loi, ni la biologie, ni la coutume ne peuvent garantir que la fonction paternelle s’établisse correctement afin d’aider l’enfant à rejoindre le groupe social et à s’y inscrire comme un individu à part entière. Dans mon livre sur «Le mal des idéologies», j’ai essayé de donner un aperçu de la variété des rôles du père, pour montrer qu’il n’existait pas un type de père qui soit parfait, ni univoque, à moins d’être précisément pathologique. Mais les journalistes aimeraient bien faire tomber le psychanalyste dans le piège qui consisterait à prédire l’avenir : un rôle de devin, de Cassandre, ou de directeur de conscience — ce qu’il n’est justement pas, puisqu’il s’attache à l’inconscient — et il y a fort à parier que beaucoup y tomberont, quand ils n’y sont pas déjà tombé.

Ce dernier cas montre la facilité avec laquelle on peut s’égarer par une erreur de méthode qui ne peut que stériliser la recherche : comment le psychanalyste pourrait-il préjuger d’une évolution de la société pour en prophétiser des catastrophes ? Son travail est de partir d’une pathologie sociale aboutissant à des souffrances évidentes, des pathologies individuelles ou des morts, et non d’une évolution «normale» de la société (démocratique, en tout cas), pour en déduire une maladie. Il faut prendre le temps d’élaborer une théorie qui tienne la route, et surtout, qui tienne compte des contradictions. Les Cassandres qui ont prédit que les bébés-éprouvettes, ces enfants du froid, donneraient forcément des sujets privés d’affect, voués plus ou moins à la psychose froide, se sont trouvés démentis par le fait que ces enfants ne présentent pas plus de pathologies mentales évidentes que les autres, du moins à court terme — on ne peut pas non plus en déduire que des effets pathologiques plus subtils ne se révéleront pas à plus longue échelle, voire après trois générations, comme cela s’est souvent révélé être le cas pour beaucoup de transformations sociales trop rapides.

Tout ceci pour conclure que si la psychanalyse peut, et doit s’attaquer aux malaises de la civilisation, cela ne peut être entrepris qu’en suivant une méthodologie rigoureuse. Faute de quoi les psychanalystes ne feront que discréditer leur discipline, au lieu de lui permettre d’enrichir le débat, et de le sortir des ornières de la répétition, comme elle en a la vocation.

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