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En 1945, c’est l’euphorie de la victoire et les rencontres analytiques vont enfin se multiplier au grand jour.

Au mois de mars, la revue Cahiers d’art demande à Jacques Lacan, qui aurait, ainsi que Odette Codet, selon John Leuba, “maintenu sa pratique privée” [p.41] durant l’occupation, un article pour son numéro de reprise “1940-1944″. Il rédige alors un des textes annonciateurs de l’évolution de sa pensée : “Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme.” En septembre, il passe plusieurs semaines en Angleterre et revient ébloui par les techniques de groupe que Bion et Rickman ont élaborées pour la formation et l’encadrement psychologiques des militaires britanniques. Leur travail, écrit-il dans une belle conférence intitulée “La psychiatrie anglaise et la guerre”, lui a permis d’éprouver “l’impression de miracle des premières démarches freudiennes : trouver dans l’impasse même d’une situation la force vive de l ‘intervention”. Il est permis de penser que, jusqu’aux confins de sa mort, Jacques Lacan restera fidèle à ce principe. On peut également déceler dans son intérêt pour ces recherches psychotechniques sur le maniement des groupes l’origine de certains de ses comportements et de ses interventions dans les sociétés ou écoles psychanalytiques qu’il aura par la suite à fréquenter, fonder et si souvent affronter.

À Paris, les analyses didactiques s’entreprennent ou perdent leur caractère clandestin. Six, réparties entre Parcheminey et Leuba, dont “deux proches de leur fin”. Sacha Nacht range l’uniforme sous lequel il a rejoint la Résistance et se met à l’ouvrage, inaugurant, pour répondre à une demande aussi abondante que peu fortunée, une modification technique hardie : la réduction du temps des séances d’une heure à quarante-cinq minutes, et de leur fréquence par semaine de cinq à quatre. Serge Lebovici et S.A. Shentoub sont parmi les premiers analysés d’une série qui, avec Maurice Benassy et Henri Sauguet, va bientôt constituer le noyau du futur Institut de Psychanalyse.

Dès 1945, la disparition du local du boulevard Saint- Germain et l’absence d’un Institut sont déplorées par les analystes français. Il n’y a pas d’endroit où se [p.42] réunir, même si Gaston Bachelard, dont La Psychanalyse du feu parue en 1938 avait montré l’appréhension originale, plutôt jungienne d’ailleurs, du fait psychanalytique, leur donne l’hospitalité pour trois années dans l’Institut pour l’Histoire des sciences et des techniques, annexe de la Sorbonne. Ils devront encore errer pour tenir leurs rencontres de l’appartement de John Leuba aux salles de l’Ordre des Médecins ou de l’hôpital Henri-Rousselle, de plus en plus persuadés de l’importance et de l’urgence de la création d’un nouvel Institut.

D’autant qu’un monde nouveau s’ouvre où la psychanalyse paraît devoir occuper une place de choix. Les armées alliées, tout au moins à l’Ouest, ont fait un très large usage des notions analytiques et les soldats rapatriés vont contribuer à leur diffusion. En France, de jeunes psychiatres s’y sont intéressés, tels Lucien Bonnafé et François Tosquelles qui, à l’hôpital de Saint-Alban puis aux Journées psychiatriques nationales de mars 1945, tentent de faire éclater la lourde structure asilaire et la passivité thérapeutique qui y règne. On va créer des services ouverts, la notion de “psychothérapie” prend de plus en plus d’importance. La psychanalyse, en raison de sa proscription raciste durant l’occupation, a un parfum de victoire.

Des convoitises s’éveillent et il est pour le moins curieux, voire, pour tout psychanalyste, significatif de quelque processus de rejet, qu’aucun des travaux consacrés jusqu’ici à l’historique de la psychanalyse en France n’ait mentionné l’existence et le rôle d’un groupe fondé au lendemain de la Libération, avant même que renaisse de ses cendres la Société psychanalytique de Paris. Sa création, grâce aux fonds de René Laforgue et de Bernard Steele, et sa composition témoignent pourtant d’un profond clivage dont les traces seront perceptibles lors des deux futures scissions de 1953 et de 1963.

Il s’agit du. Centre d’étude des Sciences de l’homme [p.43] dont la revue Psyché va paraître mensuellement à partir du mois de novembre 1946. A sa tête, Maryse Choisy (1903-1979), personnage peu banal dont le rôle fut à l’époque plus important qu’on ne le croit aujourd’hui. Dès le premier éditorial de sa revue, elle précise son programme : à la recherche du “supplément d’âme” réclamé par Bergson, la psychanalyse s’avère adéquate car “elle s’avance vers sa phase constructive. D’après les travaux de Jung et de Baudouin en Suisse, de Laforgue en France et les recherches des écoles anglaises et américaines, elle permet des débouchés intéressants dans la pédagogie, dans la sociologie, dans l’orientation professionnelle. Elle fait entrevoir, en quelque sorte, un sentier insoupçonné vers un bonheur collectif vainement mendié par les moralistes.”

Au comité d’honneur de ce vaste programme : le prince Louis de Broglie, de l’Académie française, Angelo Hesnard, Charles Baudouin, Gustave Cohen, professeur à la Sorbonne, Pierre Janet, René Laforgue, Charles Odier, le père Teilhard de Chardin, etc. S’y adjoindront bientôt Daniel Lagache et Jean Delay. Quant aux autres auteurs qui écrivent régulièrement dans la revue, certains de leurs noms sont familiers ou vont le devenir : André Berge, l’abbé Paul Jury, Octave Mannoni, ethnologue, le père Louis Beirnaert. Ils participent activement aux réunions du Centre et à ces Semaines de Royaumont au cours desquelles d’aussi graves problèmes que le “Destin de l’homme collectif”, en octobre 1947 par exemple, se voient abordés.

Ce même mois, l’éditorial de Psyché indique que partout les sages s’inquiètent d’un remède à la paranoïa collective”. Il est nécessaire de “se tourner vers ‘âme-groupe [...]. Nous croyons à la vertu du petit nombre et que le monde sera sauvé par quelques-uns.” Leurs préoccupations morales, religieuses, voire mystiques, sont largement discutées et la participation de nombreux prêtres appartenant aux divers ordres, jésui- [p.44] tes, dominicains, etc., préfigure cette audience que la psychanalyse acquerra peu à peu dans les milieux catholiques. Ceux-ci, d’ailleurs, resteront généralement fidèles après la scission de 1953 au groupe des analysés de Laforgue et, à la SFP, se retrouveront plutôt parmi les élèves de Jacques Lacan.

C’est en fait à l’ensemble du public intellectuel bourgeois français que s’adresse cette revue inspirée par l’exemple de l’Imago freudienne, disparue avant la guerre. Qui, actuellement, oserait présenter chaque mois, outre les textes signés par les psychanalystes déjà cités, des études d’acupuncture, de graphologie, des travaux d’adlériens et de jungiens, publier des écrits de Colette Audry ou d’Alain Cuny, les comptes rendus du Congrès spiritualiste mondial, l’analyse de la Revue des études carmélitaines, entretenir des rubriques régulières sur la littérature, le cinéma, les expositions, le théâtre, faire découvrir au Français, pêle-mêle, Schönberg, Chostakovitch et Luis Buñuel, sans oublier les derniers livres de psychanalyse ni les acquisitions récentes de la “psychologie mystique” ou de la caractérologie ?…

On trouve dans cet ahurissant brassage, dont il reste curieusement peu de traces aujourd’hui, l’exemple d’une dualité permanente dans la diffusion de la psychanalyse en France. D’un côté, des sociétés fermées, filtrant soigneusement leurs membres, et souvent dressées les unes contre les autres. De l’autre, de vastes mouvements qui tentent de rassembler les tendances opposées, s’ouvrent au public et ne négligent ni l’appui des médias ni l’engouement de l’intelligentsia.

Que les premières aient parfois à se méfier des secondes, cela peut se concevoir si l’on se reporte à ce Congrès de Psychopédagogie, organisé en octobre 1948 par Psyché, au cours duquel un participant anglais va proposer la création d’une vaste association regroupant freudiens, adlériens, jungiens, disciples de Robert Desoille, le promoteur du “rêve éveillé”, d’Otto Rank, [p.45] de Karen Horney, etc. Il s’agit d’instituer une formation de psychiatres et de psychologues professionnels en trois degrés dont le supérieur serait de l’ordre d’un doctorat universitaire. Georges Mauco, le directeur non-médecin du Centre psychopédagogique Claude Bernard (où consulte Françoise Dolto et dont Juliette Boutonier a été la première “directrice médicale” en 1946, avant de laisser ce poste à André Berge, pour succéder à Daniel Lagache à la faculté de Strasbourg en 1947) est présent à ce congrès, auréolé de son prestige d’avoir fait partie du cabinet du général de Gaulle jusqu’à sa démission en 1946, apôtre – et il le demeurera durant de nombreuses années – d’un statut officiel pour les psychanalystes, futur créateur d’un syndicat des analystes non-médecins.

Ce projet, même s’il n’a pas de suite effective, n’en inquiète pas moins les psychanalystes freudiens. Par ailleurs, le groupe Psyché, en plus de toutes ses relations, cherche à innover, témoin ce premier Dictionaire de psychanalyse et de psychotechnique qui va paraître en feuilleton dès 1949. Ancêtre des actuels “Vocabulaires”, il compte parmi ses rédacteurs l’habituelle équipe des analysés de Laforgue, aidés d’Octave Mannoni, de spécialistes de la “terminologie adlérienne et jungienne” et de Simon Jankélévitch pour les traductions allemandes.

Très rapidement, pourtant, le groupe Psyché va s ‘éteindre dans les années 50 : l’extension de ses intérêts et de ses ambitions se fait aux dépens de la rigueur. De plus, la Société psychanalytique de Paris est progressivement réorganisée et offre de nouveau aux analystes les pages de sa revue. Bientôt la scission de 1953, regroupant autour de Daniel Lagache et de Jacques Lacan un certain nombre des collaborateurs de Psyché, précipitera la fin de ce moment méconnu de l’histoire de la psychanalyse en France, dont le rôle n’a pu être ici qu’esquissé. Le voile de l’oubli recouvrira ce [p.46] rêve oecuménique, comme s’il était devenu honteux d’y avoir un temps cru ou participé.

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