Conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte
Bianca Lechevalier
Masculin et féminin entre activité et passivité

Je voudrais commencer cette conférence en partant de la patience du féminin active dans la passivité et permettant pour les deux sexes l’élaboration de la pensée symbolique à la place de l’agi pulsionnel immédiat.

Je vais vous raconter un conte du bassin méditerranéen concernant une femme emmurée que l’on peut voir représentée par une fontaine dans un lieu-dit Thérapia sur les rives du Bosphore. Seuls émergent la tête et les seins de la femme emmurée. Celle-ci avait été accusée par ses sours envieuses d’avoir mis au monde un chien et un chat. Elle avait pourtant annoncé à son mari le sultan, avant son départ en guerre, qu’elle lui donnerait un fils aussi beau que le soleil et une fille aussi belle que la lune. Elle avait été emmurée en punition de cette annonce mensongère. Par la suite, ses enfants sauvés par un berger et nourris du lait qui coulait de la fontaine apprirent à l’âge adulte son identité et la réhabilitèrent. D’autres versions existent de ce conte, qui sont des variantes de la thématique de Grisélidis dans l’ancien italien de Boccace.

Marguerite Yourcenar, dans les Nouvelles Orientales a repris ce thème d’un conte albanais. Il s’agit de l’histoire de la tour érigée pour se protéger de l’envahisseur turc. Une femme y est emmurée et permet ainsi à la tour de ne pas s’écrouler sous les assauts. Seuls les seins de cette femme restent à l’extérieur et permettent l’allaitement de ses petits. Nous pouvons entendre dans ces histoires la patience du féminin, féminin caché, actif dans la passivité, réhabilité et réparé par les enfants issus de sa fécondité. Dans l’allégorie de M. Yourcenar, la tour phallique narcissique n’acquiert ses qualités masculines de force contre la destructivité que grâce à la présence vivante du féminin à l’intérieur. Sinon, elle risquerait de s’effondrer sous les assauts de la pulsionnalité destructrice. Nous avions, lors d’un colloque à Cerisy-la- Salle en 2000, sur les contes et la psychanalyse, discuté de cette thématique avec N.Belmont, Directeur à l’Ecole des Hautes Etudes. Nous relevions la mise en scène dans la bisexualité des contes, du masculin et du féminin entre l’activité et la passivité. N. Belmont faisait remarquer que, à l’inverse de ce que dit Freud en 1932 dans « La féminité » (dans « Les Nouvelles Conférences »), on pourrait ajouter « il est quelquefois nécessaire de déployer une grande passivité pour atteindre des buts actifs ». (Freud parlait de grande activité pour des buts passifs).

Dans les récits des contes, la patience dans le silence comme dans la longue gestation portant l’enfant qui peut mûrir comme un fruit caché, témoigne de l’élaboration qui maîtrise le temps, file et tisse le tissu de l’identité qui se transforme. Les héros, en enfilant une chemise offerte et tissée par une femme deviennent des « preux » dans les contes. Le tissu devient un lien, une liaison s’opposant à la discontinuité. On parle de dentelle de la muqueuse utérine. La patience du féminin chez Schéhérazade dans les Contes de Mille et Une Nuits, a joué aussi son rôle pour faire advenir le féminin du sultan. Vous connaissez l’histoire de ce sultan dont le frère avait été trompé par sa femme. Devenu vengeur, il tuait ses maîtresses à la fin de la nuit passée avec elles. Schéhérazade expérimenta l’intérêt de ses contes avec sa sour Dinrazade à qui elle les racontait en premier. L’écoute du couple homosexuel par le sultan la sauva de la mort en faisant différer la suite du récit à la nuit suivante. Le nom du frère du sultan est « Zaman » qui signifie le temps en arabe, et en hébreu : « Zman ; un ajouté à mille devient l’Eternité. Le rôle de Schéhérazade pour y accéder a été un rôle actif dans la passivité de l’attente. Ainsi ont pu être tissés les liens des images fantasmatiques des récits qui se déroulent dans les contes mettant en scène la bisexualité des personnages, comme dans un tapis aux coloris multiples et chatoyants. Ce rôle reprend et modifie avec le temps les motifs qui se répètent. Ce travail de liaison dans l’attente patiente du féminin en alliance avec le masculin entre activité et passivité est une lutte par la narration. C’est une lutte en alliance avec le temps contre la mort, la destructivité pulsionnelle qui cherche la satisfaction immédiate chez le personnage représenté par le sultan. Celui-ci, dans son écoute pourra se laisser aller à sa passivité et s’identifier à la fois aux deux femmes et aux héros des récits dans leur bisexualité où activité et passivité ne sont pas l’apanage exclusif d’un sexe particulier.

C. David en 1992, dans son livre « La bisexualité psychique » ( Paris, Payot), reprend en le commentant un passage des Mille et Une Nuits dans la traduction du Dr Mardrus. Il concerne l’épopée de Kamaralzaman (notez à nouveau Zaman : temps), fils de roi d’une beauté parfaite et de la princesse Boudour, d’une indicible beauté. Tous les deux se refusaient à l’autre sexe, mais furent conquis ultérieurement dans leur ressemblance et leur différence. La question, posée par un génie, est de savoir qui l’emportera sur l’autre. Dans les péripéties de leurs aventures, à travers les travestissements et les modalités de désir qu’ils suscitent, ils assument des rôles masculins et féminins, dans des positions actives ou passives qui jouent des scènes dans des variantes et des compositions multiples, dans l’homo- et l’hétérosexualité et dans les fluctuations entre investissements narcissiques et modalités différentes de leurs relations à l’objet. C. David remarque que « si les jeunes gens ont pu passer de leur isolement auto-érotique à la poursuite délibérée de l’objet, aussitôt perdu que trouvé, c’est bien grâce à la fulgurance du désir de l’autre, mais c’est aussi parce que cette altérité est l’objet d’une reconnaissance, d’une réminiscence… parce que la muette et occulte présence interne et intériorisée de l’autre se trouve de nouveau extériorisée, et dans une large mesure protégée. » Bisexualité psychique, activité et passivité entrent en jeu dans les compositions multiples de ce théâtre intérieur. Il faut reconnaître également l’intrication des niveaux entre la génitalité et l’oralité et l’analité. Dans ce jeu nous devons aussi penser à la lutte contre la perte dépressive à tous les niveaux, oedipien, narcissique, et aussi les angoisses d’anéantissement suscitées par la dépendance passive au début de la vie et dans les circonstances traumatiques où l’impensable fait effraction dans la passivité.

Je voudrais, dans ce sujet si vaste concernant masculin et féminin, activité et passivité aborder :

  1. Quelques points de l’approche freudienne et leurs développements par des acteurs contemporains
  2. La position féminine commune aux deux sexes de M. Klein. Celle-ci n’a pas introduit toutefois la notion de patience qui a été envisagée ultérieurement par Bion.
  3. La passivité du début de la vie et les angoisses d’anéantissement de la dépression primaire et des situations traumatiques, ce qui permettra de reprendre avec des exemples cliniques la lutte contre cette dépression à l’aide de défenses phalliques actives évitant l’hémorragie narcissique de la passivité.

I. Freud

« Une approche positive de la féminité fait défaut à Freud » écrit C. David dans « La bisexualité psychique »

En 1923, Freud écrit dans « L’organisation génitale infantile » qu’au stade de l’organisation prégénitale sadique anale, il n’est pas encore question de masculin et de féminin ; l’opposition entre actif et passif est celle qui domine. Il l’a déjà écrit dans « Les trois essais » en 1905. Suivant celui de l’organisation génitale infantile, il y a bien un masculin mais pas de féminin ; l’opposition s’énonce ici : organe génital masculin ou châtré. Le féminin n’apparaît pour lui qu’à la puberté avec la connaissance du vagin.

En 1915, dans « Les Pulsions et leurs destins » dans « Métapsychologie », il écrivait de même que l’opposition activité-passivité ne se fond que tardivement avec masculin et féminin. Mais il indiquait aussi que « la soudure de l’activité avec la masculinité, celle de la passivité avec la féminité existent bien comme fait biologique mais que ce fait n’est en aucune manière aussi régulièrement impératif et exclusif que nous sommes enclins à l’admettre. »

Enfin, en 1919, dans « Un enfant est battu » (in Névrose, Psychose et Perversion, Puf, 1973) apparaît le lien entre masochisme et passivité dans le phantasme masochique odipien.

Mais dans « La Féminité » ( 1932, dans les Nouvelles Conférences), Freud, en posant les problèmes de la bisexualité, s’élève contre les notions conventionnelles associant actif et viril d’une part et féminité et passif d’autre part. Il écrit : « peut-être pourrait-on dire que la féminité se caractérise au sens psychologique par un penchant vers des buts passifs, ce qui n’est pas la même chose que de parler de passivité ? En effet, il est quelquefois nécessaire de déployer une grande activité pour atteindre des buts passifs. » Avec le conte de M. Yourcenar, j’avais montré que l’on pouvait renverser ce constat. Freud évoque l’organisation sociale de son époque privilégiant les situations passives pour les femmes. Le refoulement de l’agressivité et la formation de tendances destructives dirigées vers le dedans contribuent ainsi à un masochisme essentiellement féminin. Nous pourrions dire que les mêmes préjugés sociaux idéalisent pour l’homme les positions actives, dévalorisant la passivité. Pourtant, la petite fille comme le garçon traversent de la même façon les premiers stades du développement. Les impulsions orales ou annales peuvent revêtir les mêmes caractères agressifs pour les deux sexes. En 1931, dans « De la sexualité féminine », Freud avait écrit que les buts sexuels de la fille vis-à-vis de sa mère sont de nature active et passive. Freud y montre comment, dès le début de la vie, l’enfant tend dans l’identification à faire activement à son objet ce qu’il a vécu passivement de sa part. Cela peut être structurant pour la maîtrise du monde extérieur et interne. Cela peut conduire, comme l’a développé Freud après 1920, à la répétition d’expériences traumatiques vécues dans la passivité. Freud a évoqué dans « Au-delà du Principe de Plaisir » l’activité du jeu et son rôle antitraumatique avec l’expérience de la bobine : jeu actif pour lutter contre la passivité de la séparation subie. Winnicott, vous le savez, a merveilleusement développé ce que Freud a introduit concernant le jeu et l’activité-passivité, avec toute sa théorisation de l’espace du jeu entre play et game, et le développement de l’activité créatrice entre soi et non soi.

En tant que psychanalyste d’enfant dans l’expérience du jeu lors des thérapies, j’ai pu m’émerveiller de toute l’activité identificatoire créative de l’enfant permise par l’attention réceptrice du thérapeute qui reçoit passivement les injonctions pulsionnelles et favorise dans la patience, l’activité de perception et de figuration identificatoire dans une création commune avec l’enfant, ou à trois avec la mère si elle participe aux séances. Dans les cures d’adultes, ces mêmes mouvements ludiques sont en action dans la régression et la co-création de fantasmes. Je reviens au Freud de 1931 montrant comment téter se substituera à être nourri, l’enfant devenant sujet qui pourra dans le jeu renverser les rôles. Il évoque ainsi le jeu de la poupée. Il écrit que c’est l’activité de la féminité qui se manifeste ici.

Souvent les motions pulsionnelles obscures concernant la mère dans l’activité et la passivité n’apparaissent, dit Freud, dans l’analyse que « sous forme de transferts sur l’objet père ultérieur, ce passage s’étant accompli avec l’aide des tendances passives ». Il n’existe, dit-il, qu’une seule libido qui connaît des buts actifs ou passifs.

Pendant la phase phallique, Freud détache une motion passive concernant les sensations génitales ressenties lors de la toilette. Les garçons comme les filles peuvent accuser la mère de séduction. Dans les fantasmes ultérieurs le père apparaîtra pour la fille comme le séducteur sexuel.

Dans la phase phallique se réalisent pour les deux sexes d’intenses motions de désir actives concernant la mère qui prennent toute leur intensité avec l’impulsion donnée par une nouvelle naissance.

La frustration des tendances actives chez la fille va aider à l’établissement des tendances passives avant le début de l’établissement de la relation odipienne positive avec le père. Si celles-ci sont elles-mêmes trop frustrées, la sexualité de la petite fille peut s’en trouver inhibée.

Chez le garçon, Freud montre comment l’odipe inversé conduit à la position passive homosexuelle dans le but de recevoir analement le pénis du père ou un enfant de lui.

La peur de castration et la blessure narcissique liée à la soumission passive peut entraîner l’organisation de défenses qui pourront empêcher de recevoir et introjecter le pénis paternel et accéder à des identifications masculines structurantes. Cette problématique est illustrée avec le cas de l’Homme aux Loups (1918) et l’Homme aux Rats.

En 1937, dans « Analyse terminée et analyse interminable », Freud souligne avec l’envie du pénis chez la femme et le refus de la passivité chez l’homme vis-à-vis d’autres hommes, « quelque chose de commun aux deux sexes : le refus de la féminité qui renvoie à la peur de la castration. Il parle de roc biologique, roc d’origine. J. Schaeffer (1997 : Le refus du féminin, Paris, Puf , coll. « Epîtres » – 1999 : Que veut la femme ou le scandale du féminin, in :Clés pour le féminin, Débats de la psychanalyse, Paris, Puf) différencie un roc dépassable défensif contre l’angoisse de pénétration génitale d’un vagin pénétré et à pénétrer, roc qui cède et permet d’accéder à la jouissance et un roc indépassable, fermeture au pulsionnel qui conduit à la frigidité dans les deux sexes.

Enfin, pour F. Guignard (1999, Maternel ou féminin, in : Clés pour le féminin, Débats de la psychanalyse, Paris, Puf.) le féminin refusé ne concerne pas seulement le fantasme de castration mais également celui de retour in utero, désir de temporalité et de la mort.

En ce qui concerne la problématique anale, Freud insiste, (en 1931, « Sur la sexualité féminine », in : La vie sexuelle, Paris, Puf) sur les éclats de rage provoqués par les lavements effectués par leur mère chez les femmes ayant une forte fixation à celle-ci. La frustration des tendances actives favorise la primauté des tendances passives. J. Favreau ( communication orale dans son séminaire, 1976 )soulignait le rôle de ces lavements dans l’organisation des défenses contre une passivité terrifiante chez les hommes qui ne pouvaient de ce fait accéder à une position passive structurante par rapport au père et pouvoir ainsi recevoir et introjecter sa force phallique. Plus que l’angoisse de castration, l’angoisse sous-jacente concernait la terreur d’être vidé de l’intérieur par un personnage tout puissant anéantissant toute identité dans la passivité. Il citait des passages à l’acte suicidaires figurant la scène comme se jeter sous un camion – la Bête humaine de Zola -.

M. Torok ( 1964) dans « La signification de l’envie du pénis chez la femme » ( in : La sexualité féminine, Paris, Payot ) montre comment peut s’organiser le refoulement précoce du vagin chez la fillette du fait du contrôle omnipotent de sa mère sur l’intérieur de son corps dans la relation anale. Il peut en résulter une inhibition de la masturbation, de l’orgasme et de l’activité fantasmatique qui les accompagnent. M. Torok montre comment l’alternative de l’ « envie du pénis-appendice » l’identification à l’avoir, à une mère vide, dangereuse empêche le désir du pénis complément qui figure, dit-elle, « le droit d’agir et de devenir » et l’accès au frère. Chez le garçon, elle montre comment l’identification au « frère porteur du phallus » permet le dégagement de la Mère anale et de la maîtrise maternelle. En cas d’échec dans ses élaborations identificatoires, il se trouve dans le leurre illusoire comme la fille, de la possession ou non possession du pénis-chose ». Un camouflage en résulte derrière la fascination active et passive au moyen du fétiche qui suscite l’envie et ainsi confirme sa valeur. Il continue ainsi d’ignorer son désir redoutable de prendre la place de la Mère dans la Scène primitive anale. « La femme envieuse et coupable sera un support tout désigné à la projection de ce désir ». Elle sera cette « partie féminine non assumée de l’homme que par tous les moyens il aura à maîtriser et à contrôler. » Il peut en être réduit à préférer « une femme mutilée, dépendante et envieuse à une partenaire épanouie dans la plénitude de sacréativité. » Toute la théorie de M. Torok, à la différence de Freud pour qui le vagin n’est découvert qu’à la puberté, repose sur la perception précoce du vagin chez la fille par ses sensations et l’exploration de son sexe de fille. Elle reprend ainsi les théories de K. Horney, Jones et M. Klein

II. Mélanie Klein

(1927, Les premiers stades du complexe d’Œdipe, in : Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1968. ) trouve que le « complexe de féminité des hommes semble tellement plus obscur que celui des femmes !

A l’aide de son expérience d’analyste de jeunes enfants, elle montre dans « la psychanalyse des enfants » le parallélisme des premiers stades du développement sexuel, masculin et féminin. Enfin, elle commence son chapitre concernant la phase féminine commune aux deux sexes (Psychanalyse desEnfants : XII, p250) en écrivant qu’elle « est cractérisée par une fixation orale de succion au pénis du père ». J.Kristeva (2000, Le génie féminin : Mélanie Klein, T II, Paris, Fayard) écrit ( p. 190 ) que chez Mélanie Klein « le célèbre sein n’est jamais tout seul : le pénis lui est toujours fantasmatiquement associé ». Il faut se garder d’une vision trop schématique de sa pensée. La transmission orale qui m’en a été faite par mes superviseurs J.Gammill et S.Resnik, qui ont été eux-mêmes supervisés par M.Klein la montre à l’ouvre donnant une grande importance à la relation au père, et dès le début de la vie. C’est l’importance de l’angoisse et de ses modifications au cours du développement dans les relations primitives aux objets qui la conduira à décrire « les premiers stades du conflit odipien”. Dès 1928, ( « Les stades précoces du conflit odipien » in : Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1968 ) elle montre comment la frustration orale éprouvée de la part de la mère amène « à se détourner et à retenir comme objet de satisfaction le pénis du père ». Ceci est pour elle commun pour la fille comme pour le garçon. Avant d’être un objet de satisfaction, le pénis du père a représenté un tiers qui empêche la satisfaction orale et qui lui-même est comblé de nourritures.

1° Mélanie Klein développe la conception d’un OEDIPE PRECOCE chez la fille et chez le garçon.

Pour la fille : La frustration orale par rapport au sein et ses exigences de succion, la font se détourner de la mère pour se tourner vers le père possesseur du pénis dont bénéficie sa mère. Il en résulte le souhait “d’incorporation du pénis paternel sur un mode de satisfaction orale plutôt que possession d’un pénis ayant la valeur d’un attribut viril.” ( 1932, Psychanalyse des enfants). La convoitise orale s’accompagne déjà de pulsions orales passives et actives. L’odipe féminin s’installe donc directement sous l’action d’éléments féminins, et dans une dynamique de réceptivité qui articule passivité et activité. La haine de la mère est issue des frustrations du sevrage et de cette problématique oedipienne précoce. A cette période du développement, le pénis acquiert des qualités fantasmatiques de vertus magiques d’assouvissement oral, un pouvoir prodigieux. Toutes les zones érogènes sont excitées, dont les zones génitales, par la frustration orale. Dans une évolution où la position féminine domine, la fille admirera le père, et lui sera soumise, sauf en cas de haine du fait de la frustration. Si les premières relations avec la mère ont été très conflictuelles, et si l’agressivité du nourrisson a été projetée sur le sein, cette image fantasmatique du “mauvais sein” sera déplacé sur le pénis. Il peut s’en suivre une introjection de mauvaise image de pénis paternel et des relations ultérieures difficiles avec les hommes. La recherche de partenaires sadiques peut en être un exemple. M.Klein considère le masochisme féminin lié à la crainte des objets dangereux introjectés et en particulier le pénis paternel fantasmatique recherché dans des objets extérieurs. Enfin du fait, de l’ambivalence la petite fille puis la femme combattra dans sa vie sexuelle sa crainte du “mauvais pénis” introjecté, par la recherche continue de “bonnes” expériences sexuelles. Dans les fantasmes concernant la scène primitive, les projections sadiques transforment les relations sexuelles des parents en situations pleines de danger de destruction réciproque, ou la part des fonctions excrémentielles est très importante. Au lieu de la réceptivité maternelle alliant passivité et activité, permettant d’accueillir un bon pénis, nous assistons à un combat bec, dents, excréments, et ongles réunis. Les images des contes en découlent ( ogre, sorcière, loup, etc.) La pensée a un pouvoir tout-puissant dans un contexte où l’analité comme tout l’intérieur secret du corps a une si grande importance pour la fille. Mais contrairement au garçon la fille doit privilégier la patience et l’attente pour être rassurée sur l’intégrité de l’intérieur de son corps. Elle doute de son aptitude à pouvoir porter des enfants. Elle ne peut aplatir le temps dans l’illusion. J.Chasseguet (1986, Les deux arbres du jardin, Paris, des femmes, p.84) écrit : « Mais c’est surtout l’essence même du développement de la fille qui me paraît dominée par l’attente ». M.Klein dans le développement de son oeuvre liera la perception de l’inconscient à celle de l’intérieur du corps et de ses contenus, avec les bons aspects et les aspects terrifiants dans l’ombre. L’analyste ne doit-il pas avoir la même attitude d’attente et d’ajournement de ses interprétations comme la petite fille incertaine de ses capacités. Plutôt qu’une compréhension brillante et rapide, il s’agit d’un long travail de tissage qui favorise le lien et l’émergence féconde de sens.

Pour le garçon, les premiers stades de développement pour M.Klein, sont parallèles. La fixation orale de succion au pénis du père née de la frustration venue du sein maternel peut être à l’origine d’une vraie homosexualité ( comme le souligna Freud dans « souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », 1910 , Ouvres Complètes,X, Paris, Puf, 1992), à différencier des positions défensives par rapport à l’angoisse de castration. Le garçon n’atteindra plus tard une position hétérosexuelle définitive, qu’à condition d’avoir vécu et dépassé la phase féminine primaire. Quand l’homme a pu grâce à cette phase féminine primaire réussir une bonne identification maternelle, il peut dans sa vie sexuelle tenir compte du désir féminin de sa compagne. Il peut aboutir à des réalisations artistiques sublimatoires, enfin plus directement s’identifier à ses enfants dans leurs aspirations orales. Mais au début de son développement, le garçon dans ses fantasmes est en rivalité avec sa mère pour s’emparer du pénis paternel contenu à l’intérieur du corps maternel. Il craint alors en imagination de terribles représailles. Comme pour la fille s’effectue chez le garçon un déplacement des conflits précoces avec la mère empreints de sadisme, et de la haine qui la concerne sur le pénis paternel. Ses angoisses et la poussée des pulsions génitales lui feront changer sa position de féminine en position hétérosexuelle. L’angoisse de castration sera alors dominante.

Importance de la pulsion épistémophilique. La phase féminine commune est basée sur cette curiosité qui concerne l’intérieur du corps maternel qui contient le pénis paternel, les enfants, les richesses des fèces (à ce stade où les autres composantes de la prégénitalité sont développées et où les frustrations anales renforcent les frustrations orales). Dans le complexe de féminité des filles comme des garçons il y a le désir frustré d’un organe particulier ( de conception, parturition, fontaines de lait, etc.) qui sont convoités comme organes de réceptivité et de libéralité, depuis le temps où la position libidinale était orale. Le désir féminin lié au désir de connaissance, favorise la constitution d’une intériorité psychique chez les deux sexes, et permet leur rencontre. Le désir féminin direct et sublimé a un rôle capital pour la créativité et une pensée au contact de l’émotion. Freud n’a pas établi de différenciation précise entre la curiosité et le besoin de connaissance. Il en parle à propos des théories sexuelles infantiles, et les préoccupations autour de l’âge de 3 ans concernant la venue d’un nouvel enfant. Ce sont ces préoccupations qui pour lui conduisent l’enfant à développer son besoin de comprendre les relations sexuelles de ses parents et de développer des fantasmes concernant la scène primitive. Pour Mélanie Klein les pulsions épistémophiliques sont beaucoup plus précoces et sont en relation avec les fantasmes concernant l’intérieur du corps de sa mère et ses contenus, dès la période où pour elle la mère est la totalité du monde de l’enfant Cette curiosité va s’étendre sur le corps propre de l’enfant et va jouer un rôle capital pour la formation du monde interne et la création.(développement ultérieur par Bion des processus de pensée à l’intérieur d’un espace psychique et de sa théorie sur la Connaissance).

Le désir féminin entremêle l’activité et la passivité. La passivité peut entraîner des angoisses de mort que les post-kleiniens ont exploré.

2° Connaissance précoce inconsciente du vagin.

Pour M.Klein, comme pour H.Deutsch l’achèvement du développement génital de la fille se fait “dans l’heureux déplacement de la libido orale sur la libido génitale. La découverte de l’absence de pénis ne fait que renforcer dans ce sens. La fille retient le pénis paternel comme un objet de satisfaction d’abord oral ensuite génital, dans sa réceptivité. Elle conclue à la connaissance inconsciente du vagin et à l’éveil précoce de ses sensations internes, contrairement à Freud pour qui la révélation se fait à la puberté. Le refoulement sera ultérieur.

La phase phallique n’est pas déniée par M.Klein, avec les remaniements identificatoires et le rôle de l’introjection du pénis paternel grâce à sa réceptivité active. Il s’agit d’un processus graduel, avec un temps agressif, dans sa rage face à la scène primitive et au complexe de castration, ou elle veut dérober le pénis paternel. La poussée oedipienne s’installe sous l’action des éléments pulsionnels féminins et masculins. Ce n’est que dans un deuxième temps avec l’élaboration de la position dépressive, au début de la période de latence, qu’elle choisira ou non sa position féminine et sa réceptivité corporelle et psychique. Le désir phallique serait défensif pour M.Klein.

Chez le garçon le renoncement oedipien à la mère n’est pas seulement lié à l’angoisse de castration mais aussi à l’amour pour son père, pour le conserver comme un bon objet interne qui lui permettra de s’identifier à lui dans sa force active, apportant plaisir et fécondité à la mère.

3° La Position dépressive va jouer un rôle nodal dans l’évolution des conceptions de MK et l’élaboration de la position féminine.

Les auteurs post-kleiniens comme Meltzer et Gammill nous montrent que la position dépressive n’est pas un stade précis de développement. Il s’agit d’une constellation d’angoisses, de défenses, de pulsions, avec passage d’une attitude à une autre, parfois avant six mois, et se remaniant lors des crises de développement: crise oedipienne génitale de trois à six ans, puberté et son deuil oedipien et deuil de ne pas être les deux sexes à la fois, deuil narcissique des idéaux. A chaque fois la position féminine est remise sur le tapis. Il s’agit d’un patient tissage dans l’attente et la réceptivité féminine, qui permet d’intégrer la lente maturation de la sexualité, des acquisitions dans les limites de la réalité. Toutes les crises de la vie, dans la vie amoureuse, la procréation, la ménopause, feront osciller entre des attitudes de déni et projection, et l’acceptation de la douleur, la reconnaissance de la douleur, et des torts ou dégâts vis à vis d’autrui, impliquant réparation. Chaque fois la position féminine dans sa composante et corporelle dans les changements de l’âge, et psychique avec les couleurs renouvelées des affects acceptée ou refusée pourra être source de créativité, et ceci face à la maladie et à l’approche de la mort.

J.Chasseguet a écrit (1988, Eléments pour une étude de l’éthique psychanalytique, in : RFP LII, 3.) : “la forme développée du complexe d’odipe et son intégration doivent présenter des points communs avec le dépassement de la position dépressive.”

Je voudrais insister sur le fait que masculin et féminin, activité et passivité n’est pas une donnée organisée de façon figée, mais qu’il s’agit des modalités conflictuelles concernant les forces pulsionnelles. Il y a une incomplétude de chacun des sexes, une attente, un manque de l’autre. La bisexualité psychique s’organise de ce fait dans les relations intra- et intersubjectives, dans les investissements et les fantasmes qui circulent. Comme je l’ai dit au début de la patience du féminin à l’intérieur de la position active phallique peut protéger de l’effondrement. L’activité attentive est partie prenante de la réceptivité féminine, de son pouvoir de séduction, de l’accouchement, l’allaitement. Chez l’homme, la pénétration, l’éjaculation, la paternité impliquent dans la complexité qui s’y joue la conflictualité intrapsychique de la bisexualité. C’est l’intégration de cette bisexualité qui permet la réussite dans les processus créateurs sublimés par les deux sexes.

Passivité et détresse primaire.

La lutte contre la passivité par les défenses phalliques protègent de l’effondrement dépressif dans la passivité et le débordement émotionnel

Des angoisses d’anéantissement datant du début de la vie risquent d’être mobilisées dans la passivité. Ces angoisses ont été décrites notamment par F. Tustin ( 1972, trad.fr. Autisme et psychose de l’enfant, Paris, Seuil, 1977 -1981, trad.fr. Le trou noir de la psyché, Paris, Seuil, 1989 ). Elles se caractérisent par des éprouvés corporels de chute sans fin et dans certains rêves de perception de chute de précipices, de chute dans un trou noir. Ces angoisses risquent d’être réactualisées dans des situations traumatiques où se produit une effraction du parexcitation. Le risque est l’effondrement dans la dépression dite primaire du début de la vie.

La position d’hyperactivité phallique narcissique, position qui peut exister chez les deux sexes est une modalité de protection contre cette dépression et l’envahissement par un afflux d’affect non élaboré. L’activité défensive protégeant de la passivité peut entraîner la projection chez un partenaire passif des vécus de séparation et de dépression. Cela peut se voir dans des conduites de donjuanisme. Enfin, certaines organisations hystériques peuvent être comprises comme une lutte contre la passivité et la dépression, dans la défense phallique maniaque.

Je voudrais terminer en soulignant les enjeux de la passivité mobilisés dans le contre-transfert. La passivité, avec son risque hémorragique peut être une possibilité d’ouverture féconde qui laisse germer et mûrir l’imprévisible de la vie dans l’altérité. C.Chabert dans son Rapport au Congrès des Psychanalystes de Langue Française ( Paris, 1999) sur Les Enjeux de la Passivité parle des « forces extrêmes dans le combat entre la vie et la mort ». Les enjeux de la passivité dans le contre-transfert nous mettent au cour du processus analytique face au risque de l’irruption incontrôlée d’un tourbillon vertigineux. Hémorragie émotionnelle indicible, agis transféro-contretransférentiels, nous confrontent au danger de l’effondrement. Le plaisir et la douleur partagés dans la surprise même du développement de la créativité du processus, dans la reconnaissance des perceptions externes et internes et des traces de mémoire, permettront-ils que l’écharde mortifère comme dans le conte de La Belle au Bois Dormant, soit extraite par les processus de vie désenclavés ?

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Société Psychanalytique de Paris
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