Conférence d’introduction à la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent, mercredi 13 novembre 2002
Florence Guignard
L’Infantile au masculin, l’Infantile au féminin.

Introduction

Avant la puberté, l’enfant ne possède pas les moyens biologiques d’avoir une expérience accomplie dans le domaine de sa sexualité génitale hétérosexuelle. En termes d’organisation pulsionnelle, cela signifie que les pulsions sexuelles génitales de l’enfant impubère ne trouvent pas, dans le fonctionnement somatique, un vecteur potentiellement accompli de transmission des expériences de satisfaction sexuelle, génitale, adulte. Ces pulsions sexuelles génitales n’en sont pas moins présentes dès la naissance, et deviennent particulièrement actives dès le deuxième semestre de la vie, c’est-à-dire, lors de la phase féminine primaire commune aux enfants des deux sexes[1]. Après Freud et avec Melanie Klein, je pense que leur rôle en tant qu’organisateur de l’économie pulsionnelle de l’enfant est considérable et pose toujours des problèmes aux adultes de l’entourage, y compris aux psychanalystes d’enfants.

Madeleine et Willy Baranger, psychanalystes français émigrés en Argentine dans les années cinquante et pionniers avec, notamment, Liberman, Racker et Bleger, de l’École Argentine de psychanalyse, considèrent que la relation analytique crée un champ de communication. « . Il est logique de penser, écrivent-ils[2], que la communication intra-personnelle propre au patient, avec ses obstacles, se reproduit dans la communication inter-personnelle qui s’établit dans le champ. Le même schéma vaut pour l’analyste, à l’exception de différences évidentes (c’est nous qui soulignons) . Les communications s’établissent à des niveaux différents, stratifiés, en concordance ou en dissonance selon les vicissitudes du déroulement du processus dynamique . L’interaction des phénomènes de régression et de répétition qui caractérisent la situation analytique la rend nécessairement pathologique (idem) ».

L’Infantile

En rappelant d’emblée cet aspect primordial qu’est l’économie pulsionnelle dans la réalité psychique et, plus précisément, dans l’identité de genre de l’enfant, je me retrouve proche de ces auteurs, dans la mesure où je vais me placer sous l’angle de la rencontre, dans le champ de la cure, des deux Infantile[3] du couple analytique, celui de l’enfant et celui du psychanalyste.

En effet, l’Infantile constitue un point de vue extrêmement fécond à partir duquel on peut examiner les paramètres de fonctionnement du couple analytique en séance. On peut invoquer plusieurs raisons à cela :

  • La régression topique inhérente au setting analytique ;
  • Le fonctionnement bi-logique, non seulement du patient, mais également de l’analyste en séance ;
  • L’omniprésence des paramètres odipiens dans l’échange du couple analytique ;
  • Mais aussi, l’émergence des préjugés groupaux de base[4] qui viendront s’inscrire « en contre », face aux angoisses de castration liées au travail de transformation[5] de la poussée pulsionnelle en pensée verbale, passant par toutes sortes de figurations chez chacun des protagonistes ;
  • Enfin, les taches aveugles qui résultent inévitablement de la situation analytique, non seulement chez l’analysant ou l’analysante, mais également chez l’analyste, et qui ne sont apparemment pas les mêmes pour un analyste homme et pour une analyste femme.

Quelques repères.

Depuis plus de cinq ans, nous examinons, le Docteur D. Arnoux et moi-même, ces paramètres dans la cure d’adultes, au cours d’un Séminaire mensuel que nous animons à l’Institut de Psychanalyse de Paris de la SPP. Dans ce cadre, nous avons pu constater que l’identité sexuée de base des deux protagonistes de la cure ne joue pas seulement un rôle primordial dans l’écoute du / de la psychanalyste, analyste homme ou analyste femme, mais également dans le matériel que lui propose l’analysant ou l’analysante.

Voici quelques observations que nous avons pu mettre en forme au cours de l’écoute tierce, par notre groupe, composé d’analystes hommes et d’analystes femmes, d’un matériel présenté par l’un ou l’une d’entre nous en couple analytique avec un analysant ou une analysante :

  • Le roc du déni du féminin n’a pas le même effet sur l’écoute de l’analyste homme et sur l’écoute de l’analyste femme. On peut aller jusqu’à se demander s’il a la même signification pour les uns et pour les autres et ce, quelles que soient les références théorico-pratiques de ces différents analystes. Dès lors, on peut penser que ce roc, central dans la constitution de l’identité, ne sera ni parlé ni entendu de la même façon selon la constitution du couple analytique (analyste homme ou analyste femme, avec analysant ou analysante).
  • Les relations de l’analyste homme et celles de l’analyste femme avec leurs objets parentaux internes et leur fratrie interne semblent présenter une différence spécifique liée, non seulement au rang dans la fratrie, mais également au genre. Par conséquent, les oscillations provoquées dans leur sentiment d’identité par la régression topique liée à la situation analytique ne provoqueront pas les mêmes effets ches les analystes hommes et chez les analystes femmes. Leur écoute de ces mêmes oscillations identitaires chez le patient ou la patiente ne sera pas la même, selon qu’il s’agira ou non d’un sujet du même sexe que le leur.
  • Dans une configuration analyste femme / patiente, la relation met en évidence une différence considérable de la qualité de communication selon que va être en jeu le maternel - où l’on est sur le mode du partage et sur la voie régressive de la fusion – ou le féminin[6] - où ce seront le clivage et la violence qui prédomineront, dès que le tiers masculin paternel est introduit. Face au scandale universel de la sexualité de la mère, une régression s’opérera bien souvent en retour chez l’analysante en analyse avec une analyste femme, sous la pression de la terreur liée à la perte de l’objet fondateur de son identité.
  • On ne retrouve pas de tels fonctionnements chez les analysantes en transfert maternel avec un analyste homme, pas plus que chez des analysants en transfert maternel avec une analyste femme.
  • Considéré sous l’angle de la relation dyadique, le couple analyste femme / patiente glisse souvent dans une fusion mère-bébé à propos des préoccupations de la patiente avec ses enfants réels, le piège étant évidemment celui de la tentation, pour l’analyste femme, de prodiguer des conseils éducatifs – point qui touche directement aux problèmes quotidiens des analystes d’enfants !. On n’observe pas seulement une réaction de rivalité avec cette mère analyste qui s’arroge le droit de savoir mieux qu’elle, mais encore et surtout, une réaction, souvent extrêmement violente, de jalousie de la patiente à l’égard de ce bébé qui occupe l’esprit de l’analyste femme mère, bébé situé instantanément en position de rival, comme « l’enfant suivant le sujet dans sa fratrie ».
  • L’analyste femme n’est pas non plus exempte de vécus violents à l’égard de cette autre femme qui, lui parlant de ses enfants, réveille toute sa propre problématique infantile de désir, voire d’envie, à l’égard des « bébés internes » et de mélange de sadisme et d’épistémophilie envers le corps maternel fantasmatique de sa propre scène primitive et de sa propre identité.
  • À propos du transfert des patientes borderline en analyse avec un analyste homme, nous avons découvert une nouvelle ligne de clivage dans l’écoute des analystes hommes et des analystes femmes : tandis que les analystes hommes entendent, dans le matériel de ces patientes, un affect de transfert maternel, les analystes femmes y entendent très clairement un transfert odipien. Il s’est dégagé de notre réflexion en plusieurs après-coups que la position en transfert maternel constituait, pour l’analyste homme, une occasion de triangulation pare-excitante au regard d’un transfert érotique, porteur, comme toujours, d’importants éléments négatifs. À l’évidence, une analyste femme n’a pas besoin de ce détour par le transfert maternel pour trianguler une situation transférentielle qui, de toute façon, ne s’exprime pas de la même manière avec une analyste femme qu’avec un analyste homme.
  • En revanche, et complémentairement, on observe que, lorsque le champ analytique devient trop empreint de séduction érotique avec des patients hommes, les analystes femmes ont souvent spontanément recours à l’interprétation du transfert paternel.
  • Ceci confirme que ce sont bien les pulsions génitales qui mènent le jeu dans le fonctionnement intrapsychique et interpersonnel de la cure analytique, même si elles sont le plus souvent camouflées derrière une défense « digestive »[7] orale ou anale.

On peut extraire deux idées générales de ce qui précède :

  1. Tout analyste est probablement dans une plus grande fragilité identitaire lorsqu’il / elle forme un couple analytique homosexuel avec son / sa patient(e) que lorsque le couple analytique est hétérosexuel.
  2. Ttoutes les fois que l’identité de genre de l’analyste et celle de l’analysant(e) est très directement impliquée dans la relation analytique, on observe une série de situations complémentaires inverses entre les analystes hommes et les analystes femmes.

Qu’en est-il de la configuration du genre dans la cure analytique d’enfants ?

Toutes les infirmières des hôpitaux et cliniques d’accouchement le disent : en prenant leur service dans la pouponnière, elles peuvent désigner au premier cri quels sont les garçons et quelles sont les filles qui sont venus au monde pendant leurs heures de repos. C’est dire que les pulsions génitales sont celles qui, véritablement, « donnent la voix et le ton » à l’aube de notre existence.

Ces pulsions génitales vont s’exprimer dans toute leur fougue jusqu’à ce que la période de latence vienne y mettre un frein, momentané et relatif au mode de civilisation dans lequel évolue l’enfant. Elles reprendront de plus belle dès la puberté, marquées du sceau de l’après-coup.

Je vous proposerai maintenant quelques exemples, afin de stimuler la discussion qui va suivre. Je remercie ceux et celles de mes collègues qui m’ont autorisée à présenter leur matériel, en plus du mien propre.

1. Analyste femme, jeune enfant garçon

La scène se produit au lendemain de la séparation du week-end, et après trois mois environ de traitement analytique à raison de trois séances par semaine.

Paul, trois ans à peine, se précipite dans la salle de consultation, s’empare de la « dînette » et de la pâte à modeler, et invite son analyste-femme à partager un repas en tête-à-tête, refusant énergiquement l’accès à ce repas à tous les jouets représentant des personnages. Il verse de l’eau dans deux tasses, arrose généreusement la table du même coup, confectionne des boudins et des galettes circulaires en pâte à modeler, en donne à « manger » à sa thérapeute et fait mine d’en manger lui-même ; puis il enfonce vigoureusement un petit bâton dans l’une des galettes de pâte. Mais le petit bâton se casse. Paul s’arrête net, examine la cassure du bâton, regarde, perplexe, la thérapeute qui lui rend son regard « en miroir », silencieusement attentive. Paul choisit le plus grand bout du bâton cassé, qu’il se remet à enfoncer dans la pâte à modeler, avec toujours autant de détermination mais, cette fois-ci, davantage de concentration et de délicatesse. Il observe maintenant, en artiste, les creux produits dans les galettes de pâte et, suprême attention, prend délicatement une petite perle qui se trouve là, pour la déposer dans l’un des creux. Tandis que l’analyste est encore dans le ravissement produit par ce qu’elle prend, assez logiquement il faut le dire, pour l’expression d’un désir de Paul de lui faire un enfant, le petit garçon s’empare de la galette en pâte à modeler, la jette à terre, la piétine, puis s’assied dessus, et l’écrase consciencieusement avec son derrière, en se trémoussant et en émettant avec sa bouche des bruits suggérant une défécation. Puis, d’un air dolent, il va choisir une petite poupée de chiffon dans la caisse à jouet et s’installe sur le divan en suçant son pouce, avec la poupée sur son cour.

2. Analyste femme, jeune enfant fille

Paula, quatre ans, souffre d’une pathologie autistique atypique, qui se manifeste par un mutisme psychogène irréductible, ce qui ne l’empêche pas de comprendre tout ce qu’on lui dit et d’être très expressive, tant dans ses mimiques que dans sa motricité, fortement instable par ailleurs. Elle ne parvient pas à construire ou à dessiner quoi que ce soit de symbolisé, et va tout droit vers un état déficitaire. Pourtant, lors d’une séance qui se déroule en présence de son père, elle accepte de participer quelques instants à un jeu que propose l’analyste, avec des personnages clairement définis quant à l’âge et au sexe : père, mère, enfant fille, enfant garçon et bébé. Elle saisit subrepticement le personnage fille et le papa, qui s’embrassent fougueusement, tandis qu’elle envoie balader brutalement toutes les autres figurines aux quatre coins de la pièce. L’analyste commente l’amour de cette petite fille pour son papa, comme c’est bon d’être seule avec lui, puis, au bout d’un moment, elle ajoute en hésitant :

- Et la maman ?

Paula ignore apparemment l’intervention et continue de faire s’étreindre les deux personnages. L’analyste se risque à poursuivre :

- Est-ce qu’elle va être contente, ou peut-être un peu jalouse. ?

À la vitesse de l’éclair, Paula lâche les jouets et se précipite pour se cacher sous la table, avec une expression de peur et de honte à la fois, que l’analyste ne lui avait jamais connue. Le père est stupéfait, confirmant que jamais Paula n’avait réagi de cette façon-là.

3. Analyste homme, jeune enfant garçon

Frédéric, quatre ans, vit seul avec sa mère depuis peu. Il souffre d’une grave phobie scolaire au point qu’il ne peut aller à l’école. Son désespoir devant les grilles de l’école est tel, que la mère finit toujours par le ramener à la maison.

Lors d’une de ses séances de psychothérapie, Frédéric façonne un petit bonhomme en pâte à modeler et le place sur une feuille blanche, à côté d’une vache en bois. Il interroge :

- « Il faut qu’il lui dise au revoir n’est-ce pas ? »

- « Oui ! Cela vaudrait mieux. » répond évasivement l’analyste.

- « Il pourrait l’embrasser avant qu’elle parte, hein ? »

- « Oui ! Ainsi, elle pourrait être tranquille dans sa tête quand elle sera sans lui. Elle se dira qu’il va bien et qu’il est heureux. » ajoute l’analyste « sur la pointe des pieds ».

- « T’es sûr ? » demande-il alors, avec un regard malicieux et complice.

- « Oui ! Bien sûr. »

- « T’es vraiment sûr ? » recommence-t-il, frétillant.

- « Ben oui ! C’est le mieux. Qu’il la rassure. »

Alors, Frédéric tout sourire fait se ruer le garçon sur la vache et crie victorieux :

- « À l’attaque ! »

La semaine suivante, il arrive à sa séance avec une aisance toute nouvelle :

- « Je voudrais rejouer au jeu de l’autre jour. »

 Il prend la même feuille blanche, le même petit garçon en pâte à modeler et la même vache et recommence son questionnement :

- « Tu es d’accord ? Il faut qu’il lui dise au revoir ?. Elle va partir, la pauvre ! »

- « Et bien, il n’a qu’à l’embrasser avant qu’elle parte. »

- « T’es sûr ? »

- « Mais oui ! Ainsi elle .. »

Mais l’analyste n’a pas le temps de finir sa phrase, que Frédéric colle le petit garçon à la vache dans un élan herculéen, et il dit, avec la même voix forte que la dernière fois :

- « Eh bien ! il l’embrasse en mille morceaux ! »

La réintroduction d’une image paternelle a triangulé la situation odipienne et a permis à Frédéric de retrouver ses investissements du monde extérieur.

4. Analyste homme, jeune enfant fille

Lola, six ans et demi, vit seule avec sa mère depuis l’âge d’un an. La mère avertit d’emblée le thérapeute qu’il va souffrir ave sa fille, tellement celle-ci est tyrannique. Elle n’a pas menti, mais elle n’avait pas précisé – ou pas prévu ? – que la tyrannie de Lola allait s’avérer de l’ordre du harcèlement sexuel. Voici un exemple des scénarios qu’elle demande au thérapeute de jouer avec elle :

Elle est la patronne d’une entreprise, il en est à la fois le mari et le commissionnaire. Elle s’absente pour aller chez sa mère malade, et en fait avertir le thérapeute-mari-commissionnaire par une jeune secrétaire, rôle également joué par Lola. Rentré chez lui, il trouve la secrétaire installée dans son lit, en petite tenue. Lorsqu’il lui demande de s’en aller, elle dit qu’elle ne peut pas, car elle est « attachée au lit par des menottes ». Lola-secrétaire dit de Lola-patronne qu’elle ment à son mari et le trompe de son côté ; elle utilise toutes les ruses possibles pour se faire épouser par son patron.

Les situations de tromperie et les machinations pour rendre l’autre jaloux se multiplient dans tous les sens, et le clivage de l’image maternelle est toujours présent : deux sours succèdent au couple mère-fille de l’histoire précédente, etc.

Lola balaie d’un geste agacé l’énoncé par l’analyste de l’interdit de l’inceste, comme s’il s’agissait d’une poussière sur son vêtement.

Lorsque les affects dépressifs du deuil odipien commenceront à pouvoir s’élaborer, la mère interrompra brutalement la psychothérapie de Lola sous des prétextes d’organisation de son temps.

5. Analyste femme, enfant fille en fin de période de latence

La scène se produit à la veille de petites vacances ; l’analyste vient de confirmer à la jeune patiente que la troisième séance mise en perspective depuis quelques semaines va pouvoir prendre effet dès la rentrée.

Adeline, dix ans et demi, joue depuis un certain temps déjà à un jeu interactif avec son analyste-femme, dans lequel chacune d’elles dessine et écrit simultanément des fragments de graphisme et de texte. L’analyste s’efforce de subordonner son activité à celle de l’enfant, ce qui est très difficile, car Adeline exige d’elle une activité totalement simultanée à la sienne propre. Adeline dessine un gros chat qui a faim. Tout en « attrapant » cet indice pour orienter son propre dessin, l’analyste souligne la sensation douloureuse de faim du chat, pensant d’une part au surpoids de la petite fille, d’autre part, au fait qu’Adeline est une enfant adoptée, et, enfin, à la troisième séance à venir. Tandis qu’Adeline poursuit son propre dessin en le cachant soigneusement, l’analyste dessine alors une femme qui porte deux grands cabas pleins de nourriture. Adeline exige que l’analyste commente son dessin avant de dévoiler le sien propre. L’analyste dit : « La dame apporte plein de nourriture pour le chat ».

- Quoi ? demande Adeline.

- Eh bien. des cerises, un gâteau, des bonbons. et du gruyère ! dit l’analyste, prise dans le double langage qui avait dirigé son intervention précédente, et également, comme nous allons le voir, dans un souvenir-écran de l’une des toutes premières séances.

Adeline dévoile alors son dessin : il représente deux femmes ; elle ne fait aucun commentaire sur l’une, et dit de l’autre qu’elle est « une sorcière ». Elle ajoute, très énervée et excitée :

- Le chat ne va pas manger toutes les choses apportées par la sorcière - faisant ainsi l’amalgame entre sa production et celle de l’analyste -, c’est de la nourriture empoisonnée ! D’ailleurs, ce qu’il veut, le chat, c’est des croquettes !

Ce rejet brutal de la part d’Adeline permet à son analyste de se reprendre, et elle lui dit alors :

- La dame peut se tromper, car elle ne connaît pas encore bien les besoins du chat. Il faut qu’ils prennent le temps de mieux se connaître tous les deux, c’est comme toi et moi ici, c’est pourquoi ce sera mieux quand nous aurons une séance de plus.

6. Analyste homme, enfant fille en période de latence

Claire, huit ans, joue à être la maman d’une petite fille avec laquelle la situation idyllique se dégrade après qu’elle a fait intervenir deux événements : le mari téléphone pour dire qu’il ne rentrera pas, et la maman, qui est naturaliste, examine un petit singe, ce qui fait apparaître la jalousie et la colère de la petite fille. Dans le jeu, la mère est débordée et très énervée. Regardant le temps pluvieux par la fenêtre, Claire a un mouvement dépressif et remarque : « ça pleure encore ! ». Puis, réagissant immédiatement par une défense maniaque, Claire cherche à sauter dans les bras du thérapeute, à s’allonger sur ses genoux, à lui prendre les mains en entrelaçant ses doigts. Pensant s’être salie avec de la poudre de craie en s’asseyant sur une chaise, elle lui demande, tout en prenant des poses suggestives, de « bien regarder là où il faut, derrière et devant, dans les plis ». Le mouvement suivant sera projectif : elle attribue à l’analyste la responsabilité de son excitation : « Tu fais toujours tout déborder ! » lui lance-t-elle lors d’un jeu où des éléphants plongent de façon grotesque dans une mare.

Conclusions

Le temps me manque pour poursuivre et compléter l’ensemble des configurations qui se présentent à l’étude du rôle du genre en analyse d’enfants. De plus, j’ai dû laisser de côté l’immense question du genre dans l’analyse ou la thérapie analytique des adolescents. Mais nous avons déjà de quoi réfléchir sur ce qu’une recherche clinique en analyse d’enfants peut apporter à la question de la théorie et des modèles en psychanalyse.

Sur la présence des pulsions sexuelles dès la naissance.

Dans la généalogie des pulsions[8] dont j’ai fait l’hypothèse à partir du Problème économique du masochisme[9], j’ai avancé que les pulsions sexuelles sont réellement les seules descendantes issues de l’intrication première des pulsions de vie et de mort, et que ce sont elles qui donnent naissance aux pulsions d’auto-conservation – première topique – et aux pulsions du Moi – deuxième topique. L’expression directe, et souvent très crue, des pulsions sexuelles de ces enfants en thérapie analytique semble bien confirmer cette hypothèse.

Sur la théorie en général et les théories sexuelles infantiles en particulier.

Depuis longtemps[10], je considère que les théories sexuelles infantiles constituent des tentatives défensives d’écouler en petites quantités la force inouïe de la pulsion, et ce, au même titre que toutes les théories. En effet, après Bion et Meltzer, j’ai adopté la différenciation qu’effectue l’ensemble du corps scientifique, entre théories et modèles. Les premières sont des généralisations assertives, c’est-à-dire, du domaine de la croyance, tandis que les seconds sont des outils fonctionnels, c’est-à-dire, du domaine de l’hypothèse. En tant que tels, les modèles sont circonscrits et modifiables lorsqu’ils ne sont plus utilisables, sans que l’ensemble de la discipline s’en voie abandonnée pour autant. L’exemple type dans la métapsychologie est évidemment celui de la « Neurotica », le modèle de la séduction, dont Freud fit seulement l’erreur de le considérer comme une théorie, ce qui lui fit « jeter le bébé avec l’eau du bain » : « Je ne crois plus à ma Neurotica », écrivait-il à Fliess le 21 septembre 1897[11]. Seulement, les découvertes ultérieures, à commencer par celles de Ferenczi[12], ont montré que la question du traumatisme, notamment sexuel, exige la création d’un modèle psychanalytique que je considérerais comme complémentaire plutôt qu’alternatif à celui de la névrose.

Sur le langage et la symbolisation en analyse d’enfants et, de façon plus générale, dans toute cure analytique.

C’est à ce point de notre réflexion qu’il faut rappeler la mise en garde effectuée par Ferenczi à propos de la Confusion de langue entre les adultes et l’enfant[13]. En effet, si les pulsions sexuelles génitales sont en action dès la naissance, donnant notamment lieu, chez les bébés des deux sexes, à une recrudescence quantitativement considérable des mouvements d’introjection au moment de la phase féminine primaire du deuxième semestre de la vie[14], leur destin psycho-biologique dans le développement de l’enfant impubère n’est évidemment pas dans l’accomplissement de l’acte sexuel. S’il a lieu, un tel acte ne peut être que subi par l’enfant, entraînant dans la constitution de son psychisme ce que Ferenczi a appelé un clivage auto-narcissique, ou clivage somato-psychique, repris par Meltzer sous le terme de clivage passif. Ce clivage imposé de l’extérieur va disqualifier les lignes de clivages normaux, constitutifs de la personnalité de l’enfant. C’est cette disqualification que l’on retrouve chez tous les sujets traumatisés, et qui les rend si perméables à une réalité extérieure ayant perpétré uneintrusion si catastrophique dans leur réalité psychique qu’ils ne peuvent plus distinguer cette dernière de la première.

Or, le setting analytique entraîne ipso facto une régression expérimentale chez l’analysant, quels que soient son âge et sa pathologie. Ne pas tenir compte de ce fait primordial dans son attitude générale et dans ses interventions interprétatives conduirait l’analyste à faire de la cure analytique une situation traumatogène en soi.

Les exemples proposés ce soir fourmillent de situations où la séduction odipienne est mise en scène sans vergogne par l’enfant, grâce à la confiance qu’il a dans un adulte, censé ne pas confondre pas cette expression de désir avec celle de ses propres désirs d’adulte.

En analyse d’adulte, c’est également l’Infantile de l’analysant qui exprime ses désirs, et l’analyste se doit absolument de les considérer comme tels.

Plus j’avance dans mon étude de la tache aveugle chez le psychanalyste, plus j’observe que, faute de « tomber dedans » – comme Obélix dans la potion magique -, l’analyste ne pourra pas poursuivre son travail d’analyse. En effet, c’est dans la mesure où il est objet de transfert que l’analyste tombe dans une tache aveugle. Ce n’est donc qu’à partir de cette place qu’il parviendra à infléchir, puis à transformer progressivement la relation de son analysant avec ses objets internes, dont il est le représentant.

Je n’en prendrai pour preuve que l’épisode d’Adeline avec son analyste : cette collègue, très fine et expérimentée, s’est trouvé prise dans la tache aveugle de son identification contre-transférentielle avec une mère adoptive qui s’était sentie totalement inadéquate dans les premiers temps d’une adoption tardive et compliquée. Masquée par la boulimie, l’organisation anorexique d’Adeline ne s’était traduite jusqu’ici que par une inadaptation scolaire, qui avait motivé la consultation. Après quelques mois de traitement à raison de deux séances par semaine, le rendement scolaire s’améliore, et le vrai problème apparaît, celui du refus d’une dépendance introjective à un objet maternel traumatique qui a donné lieu à un clivage auto-narcissique dans le sens de Ferenczi. On peut voir comment la sphère de jeu que constitue l’espace analytique a été perturbée, jusques et y compris dans le fonctionnement de pensée de l’analyste, car le gruyère qu’elle a proposé au « chat Adeline » avait été, dans une séance précédente, la nourriture adéquate d’une souris, qui, elle-même, avait été mangée par le chat ! Avec l’analyste qui me rendait compte de ce parcours analytique, nous nous sommes dit qu’il pourrait bien s’agir d’une identification au double désir de la mère adoptive, désir d’enfant chez cette femme stérile, et désir derefaire Adeline en la prenant in utero pour lui éviter les douleurs de la vie qui avaient transformé cette petite souris en un chat glouton.

Comme le temps me manque pour commenter de la même manière tous les autres exemples que je vous ai présentés ce soir, je vous donne la parole pour poursuivre avec vos associations.

Car, tant que l’Infantile courra, tel le furet, dans l’entretissage du champ analytique, nous serons à même de poursuivre nos découvertes sur les deux grands paramètres de l’organisation odipienne humaine que sont la différence des sexes et la différence des générations.

Square d’Orléans, 10 novembre 2002.


[1] KLEIN M. (1932) Le développement psycho-sexuel de la fille, p. 209-250, Le développement psycho-sexuel du garçon, p. 251-286, La Psychanalyse des Enfants, P.U.F. Paris 1959.

[2] BARANGER M., BARANGER W. (1966) L’insight, in : La cure psychanalytique. Sur le divan., Tchou 1980.

[3] GUIGNARD F. (1996) Au Vif de l’Infantile. Réflexions sur la situation analytique, Coll. « Champs psychanalytiques », Delachaux & Niestlé Lausanne & Paris.

[4] BION W. R. (1948-1961) Recherches sur les petits groupes, P.U.F. Paris 1965.

[5] BION W. R. (1965) Transformations, P.U.F. Paris, 1982.

[6] BÉGOIN GUIGNARD F. 1987 A l’aube du maternel et du féminin. Essai sur deux concepts aussi évidents qu’inconcevables, Rev. Franç. Psychanal., 51 (6) 1491-1503, Paris, PUF.

[7] GUIGNARD F. 1996 Prégénitalité et scène primitive, ou le destin fantasmatique du tractus digestif, Au Vif de l’Infantile, p. 175-192, Delachaux & Niestlé, Coll. Champs psychanalytiques Lausanne & Paris.

[8] GUIGNARD F. 1997 Généalogie des pulsions, Épître à l’objet, Coll. Épîtres P.U.F. Paris, p. 26-32.

[9] FREUD S., (1924) Le problème économique du masochisme, O.C.F. XVII Paris, P.U.F., 1992, p. 9-23.

[10] Guignard F., (1994) L’enfant dans le psychanalyste, Rev. franç. Psychanal., LVIII 3, P.U.F. Paris.

[11] FREUD S., (1897) « . je ne crois plus à ma neurotica. » Lettre n° 69 à Fliess, La Naissance de la Psychanalyse, lettres à W. Fliess, notes et plans, P.U.F., Paris, 1956.

[12] BOKANOWSKI T., (1997) Sandor Ferenczi, Coll. Psychanalystes d’aujourd’hui, P.U.F. Paris.

[13] FERENCZI S., (1932) Confusion de langues entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion, Psychanalyse IV, Paris, Payot 1982, p. 125-135.

[14] KLEIN M., (1932), Le développement psychosexuel de la fille, La Psychanalyse des enfants, Paris, P.U.F., 1959, p. 209-250.

KLEIN M., (1932), Le développement psychosexuel du garçon, La Psychanalyse des enfants, Paris, P.U.F., 1959, p. 251-286.

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