La prétendue « pulsion de mort »,

une force  indispensable à toute vie subjective

Bernard Penot

« Je sais bien que la théorie dualiste, qui prétend instaurer une pulsion de mort, de destruction ou d’agression, comme partenaire à part entière à côté de l’Eros se manifestant dans la libido, a trouvé en général peu d’écho et ne s’est pas vraiment imposée, même parmi les psychanalystes… »                             

                                        (S. Freud, L’analyse finie et l’analyse infinie, 1937.)                                                            

 

Le mouvement psychanalytique a du mal à dépasser le malaise produit par le concept de « pulsion de mort » tel que Freud nous l’a légué en héritage. Beaucoup de voix se sont élevées depuis longtemps pour en contester la pertinence ; et il n’est bien sûr pas question de rendre compte de chacune d’elles dans les limites de cet exposé.[1]

Le débat n’a pas manqué de rebondir récemment au sein de la Société Psychanalytique de Paris – à partir notamment des positions de notre regretté Benno Rosenberg (Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, 1991). Je partage une bonne part des remarques faites par Paul Denis, (2002) sur les inconvénients du dualisme pulsionnel proposé par Freud après 1920 – ce qu’on appelle sa deuxième théorie des pulsions. Et il me semble aujourd’hui capital de relancer cette mise en question, évidemment cruciale puisqu’il s’agit de la dynamique même de la vie psychique.

Je suis frappé de voir que beaucoup des psychanalystes qui emploient aujourd’hui ce terme de pulsion de mort le tirent vers des significations surtout métaphoriques, ou se voulant « phénoménologiques » (Bell D, 2014). L’idée de pulsion de mort m’apparait le plus souvent assénée par eux comme une sorte de joker censé rendre compte (par définition !) de tout phénomène mortifère. 

Je voudrais  partir quant à moi de la constatation que, dans son texte « Au delà du principe de plaisir » (1920) Freud ne parvient manifestement pas à fournir d’illustrations cliniques convaincantes de cette notion de forces psychiques de mort. Etant parti de la vaste notion d’une tendance dissociative inhérente à la matière vivante, il pense pouvoir en trouver des traductions cliniques dans l’intériorisation, le retournement de l’agression vers le dedans. Mais c’est précisément l’écart entre agression, d’une part, et effets de dissociation-déliaison, d’autre part, qu’il ne parvient visiblement pas à concrétiser.

Pourtant, ma longue pratique de jeunes présentant des troubles graves de la subjectivation (pathologies délirantes ou comportementales) m’a confirmé chaque année davantage que l’intuition du Freud de 1920 touchait une vérité essentielle, consécutive à sa découverte du narcissisme, et puis l’introduction du Surmoi : que le développement psychique ne peut être le produit de la seule dynamique libidinale liante, ce qu’il appelle Eros. Aussi le terme Anteros proposé par Fain et Brauschweig (1971) me semble plus approprié que l’expression pulsion de mort [2]. Car si Freud en est venu à saisir la nécessité d’une force antagoniste à la libido liante, on peut se demander pourquoi il a tenu à la stigmatiser comme « de mort ».

 

Trois questions à Freud.

C’est, me semble-t-il, au travers d’un triple questionnement que nous pourrions aujourd’hui parvenir à une meilleure définition de l’antagonisme dynamique Eros/Anteros.

1 – Il est d’abord surprenant que Freud ait tenu à envisager l’antagoniste d’Eros comme une pulsion particulière. Cela le fait s’évertuer à en trouver des formes concrètes, notamment du côté de l’agression et du sadisme…  

Ce faisant, il nous a légué une rupture théorique mal accomplie par rapport à sa théorie des pulsions (Freud, 1915) : pulsions partielles, issues d’une zone érogène, formant des paires d’opposés, etc. Il me semble que la prise en compte d’un antagonisme dynamique de base liant-déliant n’invalide en rien cette première théorie des pulsions. Il apparaît bien plutôt qu’aucun montage pulsionnel particulier ne saurait se constituer ni s’accomplir sans faire suffisamment jouer un tel antagonisme dynamique, au travers des retournements-renversements et autres destins si bien définis par Freud (1915). Je dirai qu’aucune trajectoire pulsionnelle ne saurait s’accomplir avec la seule libido liante, et sans tirer profit de la force dissociative nécessaire à la dynamique d’organisation-désorganisation qui sous-tend le « destin » de toute paire pulsionnelle.

Pourtant, nombre de collègues négligent la composante dynamique dissociative-désinvestissante. Ainsi Paul Denis propose de ne considérer que ce qu’il appelle « les deux formants de la pulsion (…) association de deux courants libidinaux, l’un en emprise …et l’autre investissant le fonctionnement des zones érogènes et l’expérience de la satisfaction » (Denis, 2002). Il me semble que la composante dynamique dé liante fait ici défaut pour rendre compte de l’aptitude de la vie pulsionnelle à nourrir la subjectivation.

J’ajoute qu’un tel antagonisme dynamique n’a aucune raison de « confisquer la conflictualité intra psychique », vu que celle-ci ne tient pas à la coexistence de pulsions différentes mais à l’irréductible différenciation de l’appareil psychique en instances (moi, ça, surmoi) hétérogènes au point que ce qui fait plaisir à l’une est déplaisir pour l’autre.   

 

2 – Deuxième question : pourquoi Freud a-t-il tenu à cette étrange idée que la tendance dissociative serait sans énergie propre et que seule la libido liante serait énergétique. Cela aurait le  grave inconvénient de réduire l’antagoniste d’Eros à « un pur principe », comme le pointe bien Paul Denis, dépourvu en somme de réalité psychique (dynamique, économique).

S’il est à présent largement admis que le couple liaison-délaison constitue la dynamique de base de tout développement subjectif, comment concevoir, en bonne métapsychologie, qu’une dé-liaison puisse s’effectuer sans que s’exerce une force dans ce sens (point de vue dynamique). Ce qu’a pu évoquer par exemple Michel de M’Uzan d’une déliaison résultant d’une surcharge d’excitation sexuelle peut certes s’observer, comme une sorte d’effet disjoncteur, mais ne saurait tenir lieu de principe générateur du fonctionnement psychique.  

Denys Ribas a sans doute raison d’insister sur le fait que « l’énergie dissociative doit être bel et bien réelle » – à la jonction du biologique et du psychique. Freud n’a cessé de nous mettre en garde, en effet, contre une dérive spiritualiste ou moralisante consistant à parler en termes de principe de vie ou de mort  (un peu comme tel président appelant au combat contre les forces du mal !)… Se rallier à cette idée d’un principe, dépourvu d’énergie physique, nous ramènerait à une dynamique  spiritualiste. En fondant la métapsychologie sur la base d’un pulsionnel organo-psychique, Freud entendait bien poser les bases conceptuelles et méthodologiques d’un abord scientifique de la vie subjective. S’il use volontiers du terme « vie d’âme » (Sielenleben), il est clair que celle-ci n’a pour lui rien de métaphysique. La physique d’aujourd’hui nous permet du reste d’envisager le Ich freudien comme un objet naturel complexe, qu’il n’est pas question en tous cas de dé substantialiser

La notion d’intrication-désintrication sur laquelle Denys Ribas a centré son rapport au congrès de langue française de 2002 peut aider à éclairer cette question d’antagonisme énergétique. Lorsque Ribas parle d’une possible « adhésivité de la libido désintriquée », cela évoque une dynamique insuffisante de déliaison qui aurait pour conséquence un investissement libidinal adhésif. Or le terme d’intrication a été conçu pour désigner l’intégration de composantes agressives dans la vie libidinale. Et l’on peut, en effet, observer cliniquement les effets d’une agressivité « pure », c’est à dire désintriquée des autres composantes libidinales.

L’intrication habituelle des composants d’amour et d’agression se conçoit d’autant mieux qu’ils sont les uns et les autres de nature libidinale – comme D.W. Winnicot l’a beaucoup souligné. C’est aussi bien ce qu’exprime au registre de l’oralité la formule courante « je t’aime, je te mangerais ! », laquelle ne renvoie à aucun manichéisme principiel, mais à une destructivité (de l’objet) inhérente à l’exercice primaire de la pulsionnalité orale. Je pense aussi à ce que nous dit Gérard Szwec de « La mère surintricante » (2002).

Ce qu’il faut bien remarquer, c’est que le degré d’intrication libidinale de la composante agressive ne détermine aucunement le jeu possible de la déliaison. La force dé liante tend à défaire le lien libidinal ; elle est désinvestissement (d’objet). Alors que l’agressivité tend au contraire à plus ou moins s’intriquer comme composante de l’investissement libidinal, et cela pas seulement au registre de l’oralité (carnassière), mais aussi de l’analité, de la motricité, etc. On retrouve ici la composante d’emprise, et nous ne devons pas perdre de vue l’étymologie militaire du terme investir. Nous allons revenir sur le caractère fixateur et non pas déliant des dispositions agressives-hostiles ; mais disons déjà que, contrairement à l’agressivité, la tendance dé liante (désinvestissante) ne saurait être dite intriquée, puisqu’elle intervient en pur antagonisme dynamique, au sens d’un couple de forces.

Il faut surtout cesser de mélanger destruction et déliaison – c’est l’impossibilité de les articuler l’une à l’autre qui mène à déconstruire le concept freudien de pulsion de mort.

La difficulté de Freud (1920) à donner une expression clinique à l’action des supposées « forces de mort » tient surtout au fait que le terme destruction ne peut avoir de portée que phénoménologique. Quand on parle de destruction, on ne fait que décrire des effets sur des objets … L’idée de Sabina Spielrein (1912) d’un « instinct de destruction » se soutient de méconnaitre que la libido puisse être, en tant que telle, destructrice de son objet. Freud avait pourtant pertinemment relevé ce besoin qu’ont les religions de créer le Diable… pour disculper Dieu !… Alors, nous faut-il une pulsion de mort pour blanchir la libido ?

La question essentielle est ici de savoir si des effets concrets, bénéfiques ou destructeurs, doivent faire définir des natures différentes d’énergie en cause. La chaleur qui réchauffe serait-elle d’une autre nature que celle qui crame ? Le vent favorable est-il d’une autre espèce que celui qui détruit ? Non, bien sûr car, comme Freud l’a toujours souligné, et cela dès son Esquisse[3], cela résulte bien plutôt de la quantité énergétique mise en jeu. (Freud, 1914, p. 228)) 

S’il a récusé au départ le terme de destrudo, c’est qu’il inclinait plutôt à penser que l’antagoniste d’éros qu’il a cherché à conceptualiser devait œuvrer comme désinvestissement silencieux, davantage que comme investissement destructeur (Freud, 1929). Ce qui n’implique pas une absence d’énergie, mais peut-être une force de nature différente.[4]

 

3 – On se demande, en troisième lieu, pourquoi Freud a tenu à appeler « de mort » la tendance dissociative de base dont tout nous indique qu’elle est indispensable à la subjectivation. Une telle idéologie du négatif mortifère ferait envisager la négation, le masochisme, le surmoi, de façon péjorative. Pour le coup, la théorie freudienne en viendrait bel et bien à perdre la tête ! Heureusement, dans son texte clé La négation (1925, p.167) Freud lève l’ambigüité en posant l’opération de négation comme temps clé du processus de reconnaissance subjective : « La négation est une [première] manière de prendre connaissance du refoulé », dit-il. Dire non est au principe même de la subjectivation.  

Les considérations de Jean Laplanche (1998) sur « la soi disant pulsion de mort » sont tout à fait éclairantes dans ce sens. Il part de l’idée qu’Eros-liaison œuvre surtout « dans un sens narcissique » puisqu’il tend foncièrement, dit-il, à « faire de l’un » (Lacan) ; alors qu’une subjectivation différenciée implique plutôt qu’on se soustraie pour ex-sister. Laplanche fait remarquer qu’une pure culture de ‘pulsion de vie’, sans contre partie, serait tout aussi mortifère que l’autre pure culture (‘de mort’) évoquée par Freud. La vie psychique est menacée des deux côtés… Mais alors, pourquoi qualifier « de mort » l’un des termes du dualisme dynamique, plutôt que l’autre, étant donnés les effets mortifères aussi bien de trop de l’un (liaison) que de trop de l’autre (déliaison), ou de pas assez de l’un ou de l’autre ?…[5]

Toute subjectivation résulte d’une suffisante mise en jeu dans le psychisme de la dialectique liaison-lâchage. C’est ainsi que subjectiver son sexe implique la capacité d’éprouver l’incomplétude du sexe qu’on n’a pas. Mais il faut surtout rappeler qu’à la base même du développement individuel, il y a la nécessité de sortir de la symbiose unifiante à la-mère-toute-pourvue.[6]  On appelait symbiotiques certaines psychoses infantiles ; et ma pratique de la clinique des psychoses m’a souvent conduit à y constater des collapsus identificatoires qui s’avèrent insubjectivables

Pour récapituler, le triple questionnement qui précède m’amène à considérer que la force dissociative : 1/ n’a pas à être considérée comme une forme particulière de pulsion, mais 2/ qu’elle s’exerce comme une force fondamentale dé liante, et que 3/ c’est un fourvoiement imaginaire que de qualifier celle-ci « de mort ».

 

La dynamique dé liante dans quatre processus au service de la subjectivation.

Je propose d’examiner maintenant le rôle clé de la déliaison dans plusieurs processus qui conditionnent de façon décisive le développement subjectif et la subjectivation.

1      – D’abord, on ne saurait trop souligner son rôle déterminant dans cette solution pulsionnelle hautement subjectivante qu’est l’activité sublimatoire ;

2      –  On ne peut manquer d’évoquer ensuite la déliaison du deuil comme étape souvent décisive de progrès subjectif –  à l’opposé de la fixation mélancolique ;

3      –  Il est intéressant dans cette optique de mieux préciser la qualité d’un investissement parental à même de favoriser le développement de la vie subjective de l’enfant ;

4      –  On débouche enfin sur le fait que la visée subjectivante de la cure psychanalytique s’effectue au travers d’un travail d’ana-lyse de la fausse-vraie liaison transférentielle.

Reprenons donc chacun de ces points plus en détail.

 

1 – La sublimation au delà du principe de plaisir.

Concernant ce destin pulsionnel particulier qu’est la sublimation, il est révélateur que Freud n’ait pas pu rédiger ce qui devait constituer un quatrième volet de sa Métapsychologie (1915). On sait en effet qu’après les articles Destins des Pulsions, Le Refoulement, et L’Inconscient, il projetait de spécifier la sublimation comme autre destin pulsionnel.

Il avait pourtant déjà dégagé clairement (Freud, 1914, p. 237) que la voie sublimatoire devait être distinguée du processus imaginaire d’idéalisation (de l’objet et/ou du moi). Mais il n’était pas encore en mesure, en 1915, d’en achever la conceptualisation – pour la bonne raison que cette satisfaction pulsionnelle sans décharge en quoi consiste le changement de but sublimatoire, situe en partie celui-ci dans un au-delà du principe de plaisir que Freud n’a pu concevoir, comme on sait, qu’à partir de 1920. Une métapsychologie de la sublimation ne pouvait précéder le nouveau pas de sa pensée vers cet au-delà ouvrant à ce que René Roussillon a justement appelé sa « seconde métapsychologie ».

Si le but de l’activité pulsionnelle reste toujours, bien sûr, la satisfaction, on voit que celle-ci peut énormément varier dans ses modalités : depuis le court-circuit de décharge expulsive hors psyché, en « pur principe de plaisir », jusqu’aux circuits créatifs de la jouissance en tension inhibée quant au but.

On parle généralement à ce propos de maturation pulsionnelle, mais sans toujours voir que celle-ci ne peut résulter que de la mise en jeu du dualisme dynamique, faisant travailler la dialectique liaison-déliaison vers davantage d’au delà de la simple satisfaction-décharge.

La satisfaction pulsionnelle sublimatoire sans décharge rejoint en fait le paradoxe économique dont Freud a dû rendre compte à propos du Masochisme (Freud, 1924). Le paradoxe de la jouissance masochiste force à reconnaître la contribution de cette force opposée à la libido érotique liante, désignée du terme impropre de pulsion de mort. Malgré sa difficulté à donner de cette dernière des illustrations concrètes du côté de l’agression internalisée, Freud ne démordra pas de la nécessité de concevoir un antagoniste d’Eros sans laquelle il n’y aurait pas de dé-liaison possible. Et j’ajouterai : pas de négation, ni de soustraction, pas d’ex-sistence subjective, et bien sûr pas …d’ana-lyse !…

On sait combien Freud aimait prendre en exemple l’aptitude de la physique contemporaine à réviser ses propres concepts.[7] Il nous est aujourd’hui tentant de rapporter l’antagonisme dynamique intrapsychique à celui qui se joue dans l’Univers entre l’expansion centrifuge et la force d’attraction gravitationnelle – forces non similaires, bien sûr, mais dont le relatif équilibre permet à la matière de se mouvoir dans l’espace. Rien de surprenant en somme à ce que le développement d’une subjectivité relève d’un antagonisme dynamique comparable à celui qui empêche la matière cosmique de se précipiter/condenser en naines blanches ou en trous noirs… La vie psychique apparait alors, elle aussi, devoir se déployer entre deux mortifères possibles : d’un côté l’implosion fusionnante et, de l’autre, la fuite centrifuge dans l’isolement glacé… 

Le physicien Edgar Gunzig (2004) va jusqu’à considérer quant à lui que les corps matériels et le vide quantique ne sont que deux états de la matière, mutuellement (dynamiquement) réversibles… D’autres en sont venus aujourd’hui à postuler une énergie noire pour rendre compte de certains effets antigravitationnels… 

Il reste que la sublimation constitue une manière souvent heureuse de surfer durablement entre ces deux mortifères.  Elle peut toutefois comporter un certain masochisme – comme peut l’être l’endurance du psychanalyste dans l’exercice de son art ! L’activité artistique quant à elle n’exclut pas un taux élevé de suicides ; et c’est aussi un prix de la créativité que d’impliquer nécessairement un certain meurtre des formes déjà existantes pour pouvoir en produire de nouvelles.

 

2 – Le travail de deuil au service de la vie subjective.

Le temps manque ici pour envisager cet autre processus-clé de la vie psychique qu’est le travail de deuil. Celui-ci revient pour l’essentiel à opérer un certain détachement par rapport à la disparition d’un « objet » investi libidinalement. Un tel travail ne saurait évidemment s’accomplir sans qu’une force de dé-liaison libidinale y soit mise à profit.

La comparaison effectuée par Freud entre Deuil et Mélancolie (1915) est fort éclairante à cet égard. Tout se passe en effet comme si l’état mélancolique réalisait une sorte de prise en masse d’un lien haineux (libidinal donc) à l’« objet » premierl mauvais. Sa caractéristique majeure est son manque de détachement, précisément – à l’opposé donc du processus de deuil. La mélancolie constituerait ainsi un exemple frappant de l’éventualité suggérée par Laplanche d’un mortifère résultant d’une insuffisante mise en jeu de la déliaison.

On peut du reste souvent vérifier dans la clinique combien la fixation d’un patient (enfant ou adulte) à une figure parentale s’avère d’autant plus forte et contraignante que la relation au parent en question aura été empreinte d’une modalité sadique et maltraitante.[8] Le mélancolique collé à son ‘mauvais objet’ apparait de cela exemplaire.

 

3 – Du bon investissement parental pour la subjectivité naissante.

Ne prendre en compte que les effets de l’énergie liante libidinale (Eros) ne permettrait pas non plus de répondre à la question de savoir comment caractériser un bon investissement parental – question évidemment cruciale pour saisir l’engendrement générationnel des maladies mentales. Il ne suffit pas de quantifier l’investissement parental, ni en termes de quantité de libido érotique, ni d’énergie d’emprise, ni d’investissement narcissique – pas plus d’ailleurs que dans un dosage quelconque de chacun de ces trois composants … On ne cesse de vérifier, en effet, les inconvénients possibles sur le développement subjectif de l’enfant de chacun de ces trois modes d’investissement libidinal, ainsi que de leurs combinatoires…

C’est qu’il faut considérer une autre qualité décisive du « good enough » si bien illustré par Winnicott, à savoir précisément le suffisant détachement qu’il doit aussi comporter. L’investissement parental se doit être certes d’être animé d’une pulsionnalité effective, pour n’être ni formation réactionnelle, ni faux self ; mais sans pour autant viser la décharge incestueuse dégradante pour l’enfant-objet-sexuel ; ni étouffer celui-ci par l’emprise ; ni trop l’instrumenter comme prolongement narcissique…

Un bon investissement parental doit donc comporter quelque chose de l’ordre d’un suffisant détachement. La possibilité pour l’enfant de développer une vie subjective propre nécessite que sa mère puisse être avec lui autre chose que liante libidinalement. Peut-être touchons-nous ici un point d’aveuglement symptomatique de Freud : les limites de son auto-analyse ne semblent guère lui avoir montré la complexité dynamique du rapport d’un fils à sa mère. Il a pu l’imaginer ne comportant aucune ambivalence – et à plus forte raison, sans doute, ni distraction ni détachement

Je pense ici à la figure paradoxale de la fameuse vierge gothique toulousaine détournée de son enfant, qui fascinait Jean Cournut. Un certain détachement parental n’est-il pas ici représenté comme idéal – donnant son plein espace au sujet naissant ? 

Les chances du développement subjectif de l’enfant tiennent à la mise en œuvre, dès les interactions premières, d’une composante de dé-liaison objectale telle que le bébé soit sollicité anticipatoirement d’ex-sister comme sujet. Et l’on peut remarquer au passage que ce supposer le bébé sujet de la part du parent constitue bel et bien une forme de transfert. C’est en tous cas la balance des dispositions parentales entre investissement érotique, narcissique, et détachement respectueux (considération) qui va donner ses chances au sujet nouveau.

La pratique des thérapies familiales autour de jeunes psychotiques ne cesse de montrer l’importance clé de cet équilibre. Aussi est-il surprenant de voir Paul Denis (2002, p.1807) se contenter d’envisager une limitation réciproque de l’emprise par la satisfaction, les considérant comme des « éléments complémentaires, l’un servant l’autre et l’autre arrêtant le premier lorsqu’une expérience de satisfaction peut se constituer ». Est-ce à dire que seule la satisfaction pulsionnelle serait susceptible de mettre une limite à l’emprise d’un parent ? Les thérapies au long cours nous enseignent plutôt que l’autonomisation subjective du jeune requiert un minimum de transformation de but (sublimatoire) de l’investissement du parent. 

C’est d’ailleurs au départ cette composante d’investissement sublimatoire qui tend à donner au parent le détachement nécessaire pour se montrer réceptif aux accroches pulsionnelles de l’enfant et y répondre souplement de manière à favoriser les renversements subjectivants (Penot, 2001). Et c’est aussi ce détachement qui va faire qu’une mère pourra accepter que son enfant investisse une autre personne (idéalement le père) pour y déplacer (transférer) des investissements portés sur elle à l’origine.

Il reste qu’on ne saurait se dispenser de reconnaitre la nécessité d’une force de dé-liaison oeuvrant dans la psyché en se contentant d’en attribuer la fonction à l’« objet » parental – car on se demande alors d’où ce dernier tirerait lui-même une telle capacité…

 

4 – Déliaison et processus psychanalytique.

Nous en arrivons enfin à considérer le travail de la cure psychanalytique comme mise en jeu du couple liaison-déliaison pour dynamiser son processus.[9] La perlaboration (working through) travaille sur la vraie/fausse liaison de transfert. Si la tâche première du psychanalyste consiste bien à « supporter le transfert » (Lacan, 1968), il faut encore que celui-ci soit interprété à temps (ce que ne faisait guère le même Lacan). L’acte interprétatif permet en effet de « restituer » (Freud, 1937) le lien transférentiel au patient, dans sa vérité singulière de passé perdu, le rendant du même coup subjectivable

Mais cet objectif ne peut être atteint que dans la mesure où le travail d’ana-lyse aura permis d’opérer une dé-liaison suffisante de la fixation libidinale transférée. 

Dans l’optique de la « talking cure » et de son efficace, Lacan proposait de faire coïncider « la pulsion de dissociation … avec le fait que l’être humain parle ». Il voulait prolonger par là l’importance clé donnée par Freud à l’opération de la Négation (1925). Aussi a-t-il considéré la force de déliaison comme spécifique de ce qu’il appelle « le parlêtre ». Il effectue là une nette rupture avec les références biologisantes du Freud d’Au-delà du principe de plaisir (1920), mais il converge avec un autre bon connaisseur de la psychose, Herbert Rosenfeld, qui remarquait, je m’en souviens,  qu’une personne se trouve divisée dès lors qu’elle (se) parle

Précisons que si la négation (Verneinung) constitue le mode premier de reconnaissance de quelque chose (chez le petit enfant, et dans la cure), c’est qu’elle permet une re-liaison secondaire comportant un gain de signifiance (opération méta-phorique). C’est en cela qu’elle s’oppose foncièrement au déni (Verleugnung) qui n’est, lui, que dé-liaison ou plutôt non-liaison – et se traduit par le clivage. On ne saurait trop insister sur ce fait que le déni joue dans un sens radicalement inverse de celui de la négation sur le processus symbolisant et la subjectivation qui en dépend. (Penot, 1989)

Je me démarque sur ce point d’André Green (1993) en pensant que le déni-clivage n’a pas à être considéré comme une forme du « négatif ». Cela comporte, en effet, l’inconvénient de mettre dans le même sac l’opération de la négation et le mécanisme du déni (de jugement) dont les effets respectifs sont foncièrement inverses pour ce qui concerne le processus individualisant d’appropriation subjective. (Penot, 1989)  Je dirai que le terme globalisant de « négatif » me semble véhiculer dans le champ de la psychanalyse des inconvénients conceptuels similaires à l’appellation « de mort » critiquée plus haut, car il condense imaginairement gommage désubjectivant du déni et fonction symbolisante de la négation. 

Quant à la compulsion de répétition, son allure « démoniaque » a pu la faire considérer par Freud comme mortifère et donc de mort. (Freud, 1920)  Mais le même Freud en est venu à voir que cette irruption déplaisante tendait à imposer la prise en compte d’une donnée existentielle rejetée par le narcissisme. Il l’a alors considérée davantage sous l’angle du « besoin de restitution » (Freud, 1937), ou plutôt d’un déterminisme de restitution qui tendrait obstinément à re présenter, comme fait le cauchemar, une donnée traumatique en défaut de symbolisation et de reconnaissance psychique.

 

Pour conclure provisoirement sur la dynamique Eros/Anteros.

Sans doute notre conceptualisation de la dynamique conditionnant la subjectivation humaine est-elle encore loin du compte – ce qui est en soi motivant pour poursuivre… Pour ma part, c’est en après coup (comme toujours) que je peux aujourd’hui m’apercevoir de la nécessité de la trajectoire qui m’a fait partir, dans les années quatre-vingt, d’une revue systématique du concept freudien de déni (Verleugnung), pour m’amener à cette remise en question aujourd’hui de la notion de pulsion de mort – en m’étant consacré tout ce temps à l’étude des conditions premières de la subjectivation. (Penot, 2001)

Il reste que reconnaître le rôle vital de la dynamique dé-liante dans le développement de la vie subjective amène surtout à se poser de nouvelles questions.

A commencer par celle de savoir jusqu’à quel point on peut considérer la force de dé-liaison à l’œuvre dans le déni-clivage comme étant foncièrement de même nature que celle mise à profit pour accomplir le processus de deuil. Il n’est pas facile, en effet, de concevoir que la même force dé-liante puisse produire de la non intégration dé subjectivante, et/ou au contraire favoriser la subjectivation.

Il faut remarquer cependant que les potentialités de l’énergie libidinale (liante) offrent un paradoxe similaire : la même libido capable de nourrir des opérations sauvagement destructrices d’une proie, va s’avérer par ailleurs à même d’animer des entreprises constructives, aimantes, créatives… Il n’y a dès lors pas lieu de s’étonner que la même énergie dissociative puisse, d’un côté, en tant que dé-liante, servir la plus radicale des méconnaissances, celle du déni-clivage et, de l’autre, dénouer dynamiquement des liens devenus mortifères pour permettre le processus de deuil ouvrant à de nouvelles liaisons.

J’ai insisté sur le fait que l’attaque sadique d’un lien est autre chose que son déni. La première relève d’une charge libidinale haineuse, tandis que le déni met plutôt à profit ce que je pense être la composante dynamique dé-liante, désinvestissante, malencontreusement qualifiée de mort. Il est toujours important d’évaluer la prédominance de l’un ou de l’autre dans la genèse des pathologies relevant d’un héritage traumatique majeur. 

Je dirai pour finir que l’on peut mieux saisir l’utilité (dialectique) de la force de dé-liaison une fois levé l’écran imaginaire consistant à la déconsidérer globalement comme « de mort ». Cette perspective que je propose pourrait ainsi permettre à notre recherche psychanalytique de mieux évaluer les possibles effets de mort ou de vie subjective qui résultent de la mise en jeu de cet antagonisme dynamique freudien, Anteros, fournissant les diverses conjonctions cliniques observables chez nos patients d’aujourd’hui.

 

 

Références bibliographiques.

BELL D. 2014, « The death drive : phenomenological perspective, in contemporary Kleinan theory », Int. J. Psychoanal., 95/4, 2014.

DENIS P. 1992, « Emprise et théorie des pulsions », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n° spécial congrès 6/1992, p.1297-1415.

DENIS P. 2002, « Un principe d’organisation-désorganisation », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n°5 / 2002, p. 1799-1808.

FAIN M. et BRAUNSCHWEIG D. Eros et Anteros, Payot 1971.

FREUD S. 1914, « Pour introduire le narcissisme », Œuvres complètes, vol. XII, p. 228-29.

FREUD S. 1915, « Pulsions et destins de pulsions », Œuvres complètes, vol. XIII, p.172.

FREUD S. 1915 , « Deuil et mélancolie », Œuvres complètes, vol. XIII, p.259.

FREUD S. 1920, « Au delà du principe de plaisir », Œuvres complètes, vol. XV, p.273-338.

FREUD S. 1924, « Le problème économique de masochisme », Œuvres complètes, vol. XVII, p.9-23.

FREUD S. 1925, « La négation », Œuvres Complètes, P.U.F. vol. XVII, p.168.

FREUD S. 1929, « Le malaise dans la culture », Œuvres Complètes, vol. XVIII, p. 305. 

FREUD S. 1937, «  Constructions dans l’analyse », Résultats, idées, problèmes II, P.U.F. p.280.

GREEN A. 1993, Le travail du négatif, Edit. de Minuit, chap. IV, p. 113-122.

GREEN A. 2002, Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, P.U.F.

GUNZIG  E., BRUNE E., 2004, Relations d’incertitude, édit Ramsay, Paris.

LACAN J. « L’acte psychanalytique », séminaire de Juin 1968, toujours inédit.

LAPLANCHE J. 1998, « La soi-disant pulsion de mort : une pulsion sexuelle », in Revue    Adolescence, édit. Bayard, Paris,  n° 30, p. 204-225.

PENOT B. 1989, Figures du déni – en deçà du négatif, Dunod, réédité chez Erès, 2003.

PENOT B. 2001, La passion du sujet freudien, édition Erès, Toulouse.

RIBAS D. 2002, « Chroniques de l’intrication et de la désintrication pulsionnelle », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n°5 / 2002, p. 1689-1767.

ROSENBERG B. 1991, Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Monographie de la Revue Française de Psychanalyse, P.U.F.

SZWEC G. 2002, « La mère ‘surintricante’ », Revue Française de Psychanalyse, P.U.F. n°5 / 2002, p.1789-1797.

WINNICOTT D. W. 1975, Jeu et réalité, Paris Gallimard.

 

 

Résumé

Le mouvement psychanalytique a du mal à surmonter le malaise légué par ce que Freud a voulu appeler « pulsion de mort ». Le terme s’avère doublement malencontreux : d’abord parce que la nécessité perçue par Freud d’un antagoniste dynamique à Eros-liaison n’implique pas une pulsion particulière ; ensuite parce que cet Anteros est une nécessité vitale pour la vie psychique, et particulièrement le processus de subjectivation. L’idée de « pulsion de destruction » (Sabina Spielrein) confond poussée dissociative (déliante) et composante agressive de l’investissement libidinal. Aussi faut-il surtout cesser de mélanger destruction et déliaison – l’impossibilité de les articuler l’une à l’autre suffit à invalider le concept de pulsion de mort.

La nécessité d’Anteros-déliaison  peut être montrée au travers de plusieurs processus-clés du développement subjectif : l’activité sublimatoire, le travail de deuil, la fonction parentale, la cure psychanalytique…

 

 

 

Mots clés

Pulsion (de mort) – dynamique (point de vue) – intrication – déliaison –  destructivité sublimation – parentalité – deuil – subjectivation – processus analytique – déni-clivage.

 




[1] Celle de D.W. Winnicott me semble particulièrement convaincante.

[2] Même si ces auteurs entendaient surtout opposer un Anteros social à l’Eros privé.

[3] Dans l’Esquisse (1895) Freud pose comme tendance de l’appareil nerveux de ramener l’investissement à zéro.

[4] Prévert a bien su exprimer cela : « mais la vie sépare ceux qui s’aiment, tout doucement sans faire de bruit, et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis »…        

 

[5] La vitalité sans limite des cellules cancéreuses n’illustre-t-elle pas l’exercice d’un Eros sans contre partie ?

[6] C’est l’idée du « meurtre » du parent primordial – que Freud a curieusement dirigé sur le père (de la horde).

[7] Notamment dans Pour introduire le narcissisme, Œuvres Complètes, XII, p. 221.

[8] C’est  l’intérêt du concept de mère morte tel que l’a proposé André Green : une présence mortifère. Inversement, il s’avère que la plupart des écrivains Anglais du XIXème siècle étaient orphelins précoces…   

[9] Je renvoie là-dessus au congrès de L. F. sur Le processus – Revue Française de Psychanalyse, n° 5/2004.

Publié le 4 février 2015

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas