Colloque de la RFP

07 février 2015 Le Mensonge

Éléments de discussion

Annette Fréjaville

Le matériel de deux des analyses présentées, Mme L., une femme menteuse et affabulatrice rapportée par Nicolas de Coulon et Monsieur M., un homme menteur et manipulateur rapporté par Michel Granek, me semble avoir été écouté par deux analystes ayant réussi à entendre les deux enfants que sont restés à leur insu ces deux patients. En retrouvant sans doute en eux l’enfant qu’ils ont été et que nous avons tous été, leur écoute contre-transférentielle a pu laisser se déployer leur besoin de travestir la réalité et, par là même, de brouiller une relation d’objet qui aurait sans doute été, sans ces subterfuges, insupportable, incompatible avec la continuité d’investissement que suppose une cure.

Mme L. se déguise de mille manières en de multiples romans familiaux, pendant le premier temps de son traitement. Elle virevolte, présente/absente, insaisissable, comme si elle jouait à cache-cache avec son analyste. Sans doute négocie-t-elle son besoin de mettre un espace d’incertitude et de jeu entre elle et lui. Elle guette ses réactions envers son désir de prendre le pouvoir par cette séduction enfantine. En tolérant cela, sans être trop agacé ni trop étourdi, l’analyste peut donner un sens à l’excitation qui se trouve ainsi contenue, un sens à sa quête d’objet qui ne serait pas tolérable, sans ces déguisements successifs.

Monsieur M. raconte ses vies multiples et ses capacités de séduire et de manipuler ceux qui s’attachent à lui, comme autant de preuves de ses pouvoirs mégalomaniaques, guettant le pouvoir qu’il exerce sur son analyste, avec le secret espoir de le subjuguer, voire de le rendre jaloux. Ainsi met-il en sourdine son sentiment d’impuissance qui l’habite depuis son enfance et qu’il tient tant à cacher, mais aussi à se cacher. Ses défenses perverses, se réobjectalisant du fait même de la situation transférentielle, peuvent alors être comprises comme des rejetons de la sexualité perverse polymorphe, du temps où les érotismes nourrissent des scénarios ludiques faisant fi des contingences du réel, des effets sur autrui.

D’où surgit donc cet enfant joueur qui n’aurait pas l’âge de raison et qui ne voudrait pas l’atteindre ? Qui préférerait garder la magie de tous les possibles ?

Du temps où il croyait au Père Noël et aux lendemains qui chantent. Du temps où l’on pouvait rêver d’épouser plus tard son père ou sa mère, où les enfants naissaient dans les choux, où la mort était suivie de résurrection. Il suffisait d’y croire, les parents se faisant volontiers complices. Passé l’Œdipe, le doute survient. Hans le curieux écoute, regarde, en vient soupçonner les adultes : ce n’est pas la cigogne qui a apporté sa petite sœur. Alors faut-il croire ? Douter ?

L’enfant s’en réfère aux grandes personnes pour donner un sens à ses perplexités. Dans la contradiction, les parents souhaitent à la fois que l’enfant reste dans l’ignorance de leurs secrets et prouve sa clairvoyance de futur grand. Parfois empêtrés dans leur désir de dire et de ne rien dire, ils répètent des « c’est comme ça », « ça ne te regarde pas », « tu comprendras plus tard » pleins de sous-entendus. Alors l’enfant dit « n’importe quoi » pour voir ce qui va advenir : un silence indifférent, une explication, mais aussi un rire ou une exclamation offusquée, un geste brusque et réprobateur. Et de deux choses l’une pour l’enfant perplexe. Ou bien la pulsion d’investigation l’emporte et, quitte à plaider ce qu’il croit faux pour savoir, ou tenter de savoir, le vrai, il insiste du côté du réel, y compris en jouant du mensonge, guettant les réactions des adultes. Ou bien le domaine des fantasmes et des illusions l’emporte, et il continue à jouer, à se croire un adulte tout-puissant, un astronaute ou une princesse, mais aussi un bandit ou une aventurière, un mort-vivant ou une sorcière. Ainsi cache-t-il parfois, sous la fantasmagorie ludique, ses croyances en des pouvoirs potentiellement immenses et en un avenir radieux qui laisseraient loin derrière des parents rendus inutiles ou même minables pour avoir été écrasants ou terrifiants. Si la réalité semble trop grise ou angoissante, autant se créer un roman familial prestigieux ou, tel Peter Pan, ne pas rentrer dans le monde raisonnable.

L’analyste qui rencontre un de ces patients ayant besoin de travestir ou de falsifier la réalité, est mis en cette place d’un adulte à qui est présenté un spectacle souvent haut en couleurs où le vrai se mêle au faux et aux faux-semblants, par un auteur-metteur en scène qui en guette les effets sur le public, donc sur lui. Ces patients se méfient de leurs objets, depuis longtemps attractifs et répulsifs. Il leur faut les maîtriser. L’emprise sur l’objet angoissant consiste à le mettre en cette place de spectateur. L’analyste, voyeur malgré lui de la flamboyance extravagante, parfois insensée ou cruelle des scénarios, a cette lourde tâche d’en partager le côté créatif et ludique, dans une co-création régressive, comme le propose A. Ferro … – tout en rappelant à l’occasion au patient que, malgré tout, il n’est plus seulement un enfant. L’analyste ne peut partager l’illusion omnipotente de fascinants scénarios enfantin où la différence entre le réel et l’imaginaire ne se pose pas, que parce qu’il représente aussi, à travers le cadre et son contrat temporo-spatial, la réalité dont on ne peut faire abstraction sans risque pour les deux protagonistes. Lorsque ces chatoyantes situations régressives saturées de fantasmes ne sont pas maîtrisées, on sait comment un passage à l’acte intempestif ou un appel à la loi venu de l’extérieur peuvent faire irruption dans le champ de la cure.

« Non, ce n’est pas ma mère ». Nos patients viennent parce qu’ils se mentent à eux-mêmes. Ils prennent pour vrai, pour syntones à leur moi, leurs détestations, leurs phobies, leurs formations réactionnelles. Ils se mentent sur ce qu’ils croient désirer. Puis, si vient le doute, ils nous rencontrent, inquiets. Ils nous interrogent, guettent nos réactions et nos paroles, souhaitent à la fois être devinés et nous berner, attendent que nous partagions leurs enthousiasmes et leurs souffrances, leurs croyances dans les victoires ou les défaites, mais aussi leur perplexité quand ils ne savent pas eux-mêmes s’ils se mentent ou pas, s’ils nous mentent ou pas.

C’est à certains adolescents butés, parfois encore des enfants, enfermés dans leurs certitudes et leur mauvaise foi, et aveugles à leurs contradictions que nous avons pensé à propos de la dame aux chats qui met Maurice Khoury à l’épreuve de sa roublardise.

La dame aux chats a pitié des chatons affamés et abandonnés du voisinage qui, en miaulant l’appellent. Elle ne peut s’empêcher de répondre à leur attente : elle les nourrit, au grand dam de ses voisins, dont notre collègue. Elle considère que c’est un devoir moral et condamne implicitement ceux qui ne ressentent pas comme elle : ils sont sans pitié et cruels. Elle s’identifie à la souffrance des chatons, vécus comme des victimes de l’indifférence des hommes. Elle est hostile envers ceux qu’elle réprouve pour leur manque de compassion. Elle semble un moment acquiescer au souhait de notre collègue qui lui demande de cesser de nourrir les chatons. En fait elle ment sans vergogne et continue à faire ce qu’elle a décidé ; son mensonge lui paraît licite et même justifié, pour persévérer dans sa conduite bienfaisante.

Si la dame aux chats avait raconté son histoire en analyse, le praticien aurait entendu les nuances de l’ambivalence. En nourrissant les chatons, attitude réparatrice à court terme, elle ne prenait pas en compte le voisinage pas plus que le moyen terme de chatons nourris de pâté. L’analyste aurait eu le loisir de faire des liens avec quelque épisode de son passé. Aurait pu rapprocher les deux termes de l’ambivalence : l’amour et la haine.

Cette identification d’ordre passionnel à un objet vécu comme victime est courante, et s’accompagne d’un sentiment d’hostilité pour ceux qui ne volent pas au secours desdites victimes. Tels sont les adultes qui, en voyant un parent semoncer, voire frapper un enfant, prennent aussitôt le parti de l’enfant victime, sans savoir ce qui s’est passé, sans bien-sûr pouvoir comprendre si l’enfant trouve, ou non, injuste la réprimande, sans se rendre compte qu’eux aussi, à d’autres moments sévissent envers leur propre enfant, exaspérés, emportés par la colère ou l’angoisse. Tels sont, encore plus souvent, les adolescents qui prennent fait et cause pour certaines personnes démunies vécues comme abandonnées, alors qu’en d’autres moments ils sont les premiers à se moquer des plus faibles.

Il est plus facile de s’identifier consciemment à la victime qu’au bourreau, et devant une situation sadomasochiste, l’identification consciente est au sujet masochiste et non au sujet sadique. Comme la dame aux chats, de nombreuses personnes sont sensibles aux souffrances de ceux qui sont vécus comme opprimés. Il va sans dire que la souffrance d’autrui est ce qui nous conduit à notre travail de soignant et d’analyste. Mais on connaît les pièges des désirs de réparation contre-investissant des fantasmes sadiques, la force des attachements masochistes en quête d’objets sadiques, et les fantasmes d’emprise omnipotence envers les objets vécus comme en perdition.

Les adolescents sont souvent habités par des émotions humanitaires qui les portent à de beaux élans de générosité. Et pourtant, voler au secours des victimes désignées par la rumeur, par les médias, à propos de dramatiques situations sociologiques ou politiques, peut conduire de nombreux jeunes à se sacrifier pour des causes qu’ils considèrent comme justes et impératives, prêts à donner un peu de leur jeunesse flamboyante aux plus démunis. Prêts en même temps à condamner ceux qui ne partagent pas leur mission altruiste. Pour eux, les sauveurs des victimes sont les bons, ceux qui mettent en doute l’attitude réparatrice sont mauvais. La croyance empêche de réfléchir à la complexité des situations, le fanatisme rend aveugle.

Aimer et haïr le même objet. Si clivage il y a, où est le mensonge : pour l’amour ou pour la haine ? Il est un avant du clivage, un temps de l’enfance où les contraires ne posent pas problème, où le réel et l’imaginaire sont compatibles, ou les illusions se font croyance, où l’ambivalence névrotique paraît fade, où l’objet raisonnable n’est pas très enviable. Certains patients demandent que leur soit octroyé un temps fictionnel supplémentaire.

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