La sexualité masculine – Mars 2015

 

Sous la direction de :
| Laurent Danon Boileau
| Marie-Claire Durieux
| Martine Janin-Oudinot


Auteurs :
• Alain Ferrant • Benoît Verdon • Christian Delourmel • Denise Bouchet-Kervella • Donald Woods Winnicott • Gérard Bonnet • Guy Cabrol • Jean-Yves Tamet • Jérôme Glas • Laurent-Danon Boileau • Marie-Claire Durieux • Martine Janin-Oudinot • Sylvain Missonnier •

Résumé

Poser la question du masculin chez Freud peut faire figure d’erreur à un double titre. D’abord parce que dans l’œuvre  le thème est si présent que l’exégète s’expose à la redite ou à la glose superflue : si le féminin est le « continent noir »[1] le masculin en revanche est le continent blanc, évident, tant par contraste que par excellence. Ensuite parce que traiter la question du masculin chez Freud incite à adopter une perspective qui ne suit pas le développement linéaire de la théorie psychanalytique : en effet,  en aucun passage de son œuvre, Freud ne dit quoi que ce soit qui ait spécifiquement trait au masculin comme tel. Curieusement chez celui dont on a si souvent stigmatisé le phallocentrisme, pas d’ouvrage ou d’article qui soit consacré exclusivement au masculin. Ce constat, comme on sait, est d’autant plus remarquable qu’il ne vaut pas pour le féminin puisqu’en 1933 paraît  une nouvelle leçon, la XXXIIIème, sur la « La féminité »[2] preuve, si besoin en était, que la relation entre les deux versants de la sexualité humaine ne saurait s’établir dans une quelconque symétrie. C’est d’ailleurs ce qui fait durablement rupture avec les débats contemporains sur la notion de genre, car pour un psychanalyste, ce qui spécifie la différence ne saurait se penser en termes de caractéristiques absolues et ne se conçoit que dans le lien à l’autre pôle de l’altérité.  Et surtout l’identité sexuée est une réalité interne qui ne saurait recevoir ses traits d’un socius désireux de rapporter une différence de rôles à un fondement psychologique quel qu’il soit.

Le masculin en lien avec le féminin

 

Toutefois, si le masculin comme tel n’est pas un objet de pensée freudien, en revanche, le masculin dans son établissement conflictuel avec le féminin est une préoccupation essentielle constante. On la retrouve en filigrane tout au long de l’œuvre, à condition toutefois d’envisager ces termes dans toute l’épaisseur polysémique du lien entre psyché et soma médiatisé par le traitement de la pulsion et non comme une tentative destinée à fonder des différences observables au niveau des rôles sociaux .

Dans une perspective proprement psychanalytique, la réflexion sur le lien et la différence entre masculin et féminin est lisible dès les premiers échanges avec Fliess. Elle revient ensuite dans les pas de la découverte de l’Œdipe,  puis dans le passage décisif du couple actif/passif au couple masculin /féminin  lequel prend le relai du précédent vers la fin de l’œuvre.

Penser la différence des sexes autrement qu’en termes d’opposition, dégager le rapport subtil et mystérieux qui trouve à s’organiser dans cet espace sont donc des enjeux théoriques de fond.

Curieusement, les élaborations successives dont la sexualité masculine est l’objet ne semblent pas radicalement bouleversées par le passage de la première à la seconde topique. D’un point de vue symptomatique, cela se donne à lire notamment dans la constance des interlocuteurs (réels ou imaginaires) qui organisent le dialogue théorique sous-jacent aux différents articles consacrés au thème du masculin et de son opposition au féminin : quand il pense la différence des sexes, d’un bout à l’autre de son œuvre,  Freud s’adresse en effet à Fliess ou à Adler comme contradicteurs[3]. On peut évidemment se demander pourquoi la pensée du masculin/féminin, toute cruciale qu’elle soit,  apparaît  ainsi tenue à l’écart de la mutation essentielle qui affecte les autres chantiers théoriques. La réponse est sans doute ici celle qui s’observe dans l’histoire de toute pensée : lorsqu’un auteur infléchit largement ses vues sans que certains de ses thèmes essentiels ne s’en trouvent en apparence affectés, c’est précisément que ces thèmes expriment avant l’heure, et de manière implicite, les retournements que des développements ultérieurs vont rendre manifestes. En l’occurrence, si le passage du principe de plaisir à la compulsion de répétition ne bouleverse  pas la pensée relative à la différence des sexes, c’est que la différence des sexes constitue d’emblée le terrain où travaillent les effets de cette compulsion. C’est là qu’elle s’exprime « en action », même si c’est sur d’autres thèmes qu’elle sera plus tard nommée, connue et construite comme telle. De fait, pour peu que l’on y réfléchisse, la compulsion de répétition est inhérente à l’organisation psychique de la différence masculin/féminin. En effet tout sujet,  quel que soit son sexe biologique se voit ontogénétiquement confronté à la nécessité de restreindre sa bisexualité « de fondation » pour construire son histoire sexuelle. Celle-ci se construit par la prise en compte de la castration, sans qu’il s’ensuive pourtant un renoncement en tout à une bisexualité qui, dès lors, en devient psychisée. De cette double contrainte résulte une compulsion à répéter, indépassable tout autant que vitale. En un sens, dans ses formulations successives, c’est cette tentative répétée pour maitriser la conflictualité inhérente à la sexualité psychique que Freud s’efforce de mettre au jour.

 

Les thèmes constants de la recherche d’une différence masculin/féminin

 

Recherche d’une différence psychologique, au delà du biologique

S’agissant du masculin en lien avec le féminin, au fil de l’œuvre certaines convictions, comme certaines préoccupations,  s’avèrent constantes.  Tout d’abord le souci de définir une caractérisation psychologique de l’opposition masculin /féminin permettant de se dégager d’une vue trop grossièrement  fournie par le registre  néanmoins essentiel du « biologique ».

Ainsi, à un premier niveau, Freud est souvent amené à poser une équivalence entre masculin=actif et féminin=passif.  Cependant, sans la récuser, il se montre aussi constamment  insatisfait de cette caractérisation « biologique » et cherche à en proposer une autre, plus fine, qui conserverait à la première son statut de fondement, mais la donnerait également à voir comme une approximation qu’il convient de dépasser. Or, non moins constamment, cette recherche d’un au-delà du masculin=actif/féminin=passif semble freinée. Tout se passe comme si Freud, se montrait plus sensible qu’il ne le souhaitait aux arguments que lui opposent ceux qui font valoir qu’en ce domaine l’anatomie constitue le tout du destin, et qu’il n’y a pas lieu d’aller au delà. Comme on sait, il faut attendre « L’Analyse finie l’analyse infinie »[4], pour que la différence entre masculin et féminin soit rapportée à une dimension définitivement distincte du registre du « biologique » trouvant alors à s’établir par le recours à une différence dans les conflits internes propres à chaque sexe. Cette constatation s’effectue comme à regret. La formulation  la plus aboutie prend même des échos nostalgiques « la récusation de la féminité ne peut évidemment être rien d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme qu’est la sexuation. [5]»

Le double socle de sexualité commun aux deux sexes

La quête d’un dépassement du biologique n’est pas la seule constante de la pensée de Freud relative à la différence des sexes. Il en est au moins deux autres :

La première est la conviction de l’existence d’un socle de sexualité commun aux hommes et aux femmes. Cette  conviction elle-même repose sur deux propositions dont l’association est pour le moins paradoxale. En effet,  Freud pose tout à la fois que sexualité masculine et féminine partagent une dimension mâle, mais qu’elles ressortissent également toutes deux à un fondement de bisexualité.

Pour Freud, l’homme et la femme partagent tout deux une dimension psychique mâle. Elle découle du caractère mâle de la pulsion observable quel que soit le sexe biologique du sujet qui en est le siège. Cette qualité de la pulsion repose sur la double analogie qui permet d’en penser la décharge : le parallèle avec la décharge de l’impulsion neurologique d’une part, et d’autre part, bien sûr, celui qui s’établit avec l’éjaculation. L’analogie entre décharge neurologique de l’excitation et décharge pulsionnelle légitime l’idée d’une trajectoire pulsionnelle identique pour les deux sexes, tandis que l’analogie avec l’éjaculation  invite à penser le processus lui-même comme un processus foncièrement  « mâle ».

La seconde conviction constante dans la pensée du masculin/féminin est celle de la bisexualité observable pour tout individu quel que soit son sexe biologique. Ici cependant, si le postulat reste constant au fil de l’œuvre, son sens et sa valeur évoluent notoirement : ce qui dans les « élucubrations » initiales des échanges épistolaires avec Fliess, se donnait comme réalité anatomique, devient progressivement une réalité psychique  qui trouve son fondement  dans le recours au  mytheou à  la théorie.

Dans « Pulsions et destin des pulsions »[6], par exemple, la bisexualité  sera rattachée au récit que Platon place dans la bouche d’Aristophane pour expliquer homo et hétéro sexualité : originellement, les hommes, explique ce dernier,  étaient doubles (mâle et femelle, mâle et mâle, ou femelle et femelle). Puis les dieux les coupèrent en deux, condamnant  chaque moitié à chercher dans l’amour  d’un autre la part perdue de la complétude originelle. Or, fait remarquable, à aucun moment du texte, Freud ne mentionne qu’il s’agit d’une fiction philosophique. Cette relative imprécision quand aux sources est suffisamment rare pour être soulignée. On dirait en effet que par cette occultation il s’agit de hisser une création historique destinée à accréditer une thèse philosophique sur l’amour au rang de véritable mythe anonyme et intemporel  comparable en son statut à celui d’Œdipe. C’est sans doute aussi parce qu’il est convaincu très tôt de cette bisexualité originaire que dans les Trois essais sur la sexualité[7], Freud refuse de recourir à une explication qui rapporterait l’homosexualité à une quelconque inversion des traits de l’objet d’amour tels qu’ils peuvent être définis par le socius en relation à des comportements censément caractéristiques  de l’homme ou de la femme.

Dans l’ensemble, on peut d’ailleurs se demander à la suite de J-B Pontalis[8] si les propositions initiales concernant la  bisexualité n’avaient pas en partie pour objet implicite de  « retarder»  le moment inévitable d’une  réflexion centrée sur la prise en compte de la castration. En retour, les  développements  ultérieurs  afférents à l’Œdipe et la reconnaissance de la place de la castration viendront fournir un éclairage  nouveau à la conception même de la bisexualité, qui  cette fois  devient explicitement psychique. C’est pour partie cette trajectoire et ce qu’elle explique de la notion de masculin que nous allons nous efforcer de retracer. Mais comme on le voit,  le postulat d’un socle commun à la sexualité des deux sexes est la pierre angulaire de l’ensemble de l’édifice. Il est la condition de possibilité tant de la sexualité infantile que de la sexualité psychique. Il implique clairement que la différence observable chez l’adulte entre masculin et féminin n’est nullement une donnée anatomique de départ, mais au contraire la  conséquence psychique, par effet d’après coup,  des remaniements qui surviennent   ontogénétiquement lors de l’adolescence : « c’est avec la puberté on le sait, que s’instaure la séparation tranchée des caractères masculin  et féminin… »[9].

 

Les différentes étapes de la pensée

 

Revenons à présent sur l’évolution de la pensée concernant le thème du masculin dans sa relation avec le féminin. Le moteur de la réflexion est constant. Il s’agit pour Freud de penser comment la différence biologique (anatomique) conduit chaque individu, selon son sexe, à « travailler » différemment le socle commun de sexualité qu’il partage avec l’autre sexe , c’est à dire le caractère « mâle » de la pulsion d’une part, et la bisexualité  d’autre part. Il s’agit aussi d’expliciter les différences psychiques qui en découlent. C’est dans la détermination du point d’impact de ce travail du « socle sexuel commun » que réside l’évolution de la pensée de Freud. C’est là, finalement, que s’établira progressivement le « shibboleth » de la connaissance analytique relative à la différence des sexes, et, pour ce qui nous intéresse ici, au masculin.

On l’a dit, plutôt  que le changement de topique,  l’évolution semble ici liée aux développements internes de la pensée, ainsi qu’aux controverses qui s’engagent durablement avec certains opposants, notamment Adler,  et enfin à la prise en compte des vues originales de certains partisans comme Lou-Andréas Salomé[10] laquelle,  comme on sait, viendra confirmer les affirmations de Freud sur la violence des affects et des images régissant la sexualité infantile. Comme on va le voir, l’évolution se déploie en plusieurs temps qui, comme toujours dans la pensée de Freud, ne vont pas sans recouvrements.

 

Le point de départ

A l’origine, si l’on se rapporte aux écrits relatifs à la première période de la réflexion, autour de 1897, l’intérêt de Freud ne se porte pas tant sur  la différence entre homme et femme que sur les éléments communs à la sexualité dans les deux sexes.  En matière de différence, un point toutefois est établi d’emblée : il ressortit au traitement de la pulsion et au processus de décharge. A cet égard, Freud établit en effet d’emblée une différence entre la fille et le garçon.  Elle se marque lors de la désaffection par  la fille de la zone érogène que constitue le clitoris. Quand  cette désaffection a eu lieu, la pulsion partielle qui lui est associée ne peut plus emprunter la voie de la décharge , car  les zones « désinvesties » ne permettent pas de décharge d’excitation. Dès lors, la seule voie qui reste pour traiter cette pulsion clitoridienne est celle de la régrédience. A propos de la libido liée au clitoris  Freud écrit notamment (lettre 75 du 14 Novembre 1897[11]) : «  (ce) fragment de libido ne peut, contrairement à ce qui et le cas d’ordinaire, forcer le passage vers l’action ni ne peut se transformer mais se voit obligé de se diriger dans une direction régressive ». Il s’agit là d’une différence décisive avec le traitement de la pulsion chez l’homme. Chez ce dernier en effet, la décharge reste toujours possible. Cette différence de trajectoire pulsionnelle permet à Freud de rendre compte d’un premier écart entre le garçon et la fille. Elle se marque dans leurs réactions à l’excitation sexuelle.  Elle figure un peu plus bas dans le texte que l’on vient de citer, mais caractérise cette fois la dynamique libido/refoulement. Ce qui, chez la fille, ne peut être déchargé, est refoulé, et se manifeste par la « répugnance » : « La direction essentielle  apparaît entre les sexes à la puberté, quand les filles sont prises par une répugnance sexuelle non-névrotique et les mâles par la libido ». Et si, malgré tout, Freud conclut  cet ensemble de considérations en affirmant « j’ai renoncé à tenir la libido pour le facteur masculin, le refoulement pour le facteur féminin. » c’est sans doute parce qu’il veut prévenir toute extension caricaturale des intuitions qu’il met au jour.  Reste cependant que l’incidence psychique d’une différence entre l’homme et la femme quant au traitement de l’excitation provoquée par une zone érogène désaffectée demeure en arrière plan des premières théorisations relatives au refoulement. Ainsi dans une  lettre à Fliess en date du 15.10.97  on peut lire  que « le refoulement part chaque fois du féminin et se dirige vers le masculin ». Et un mois plus tard, le 15.11.97, l’idée est encore reprise et développée: «  le développement des inhibitions de la sexualité pudeur dégout pitié s’effectue plus précocement chez la petite fille, le penchant au refoulement sexuel est plus grande tout comme l’attraction de la forme passive. La libido est de nature masculine. »

Un premier tournant en 1905 : une différence dans le traitement de la bisexualité ?

C’est sans doute vers 1905 que s’amorce une première et durable inflexion : la différence homme/femme initialement relevée au niveau du traitement de la pulsion (éconduction versus régrédience et refoulement)  va se déplacer vers le celui de la bisexualité[12] organisant entre les deux sexes une différence parallèle à ce qui était postulé initialement au niveau de la trajectoire de la pulsion. Ce point apparaît nettement dans une note de bas de page à propos de « Dora »[13] pour laquelle Freud souligne l’existence de deux phases successives dans le développement de la psychosexualité de la jeune fille. Jusqu’à l’adolescence, dans un premier temps, celle-ci parvient à  soutenir la compétition. Puis dans un second temps, elle en vient à s’effondrer. Comme le souligne la note, après avoir été une « sauvageonne » qui parlait de soi comme un garçon, à la suite d’une maladie asthmatique, son allure et sa manière d’être changent radicalement et son caractère masculin le cède à une manière d’être nettement féminine. 

Toutefois, dans la pensée de la sexualité psychique, à cette époque, l’opposition entre masculin et féminin n’est pas un enjeu constant. Il est remarquable par exemple qu’à la même période, dans les Trois essais sur la sexualité,  cette opposition entre masculin et féminin ne tienne pas un rôle de premier plan. Dans ce texte, comme on sait, l’accent porte sur l’opposition entre actif et passif. Or d’une part cette opposition se retrouve à chacun des stades de la libido- et notamment dans l’organisation sadique anale, et d’autre part aucune qualité de ce couple d’opposition ne peut être uniquement rapportée  à l’homme ou à la femme.  Assurément, une proximité est constamment soulignée entre masculin « actif » et féminin  « passif » mais l’identité n’est jamais postulée et actif comme passif sont associés à l’identité de chacun des deux sexes. C’est évidemment parce qu’il se refuse à établir une essence du masculin et du féminin qui pourrait être rapportée à des rôles sociaux observables que lorsqu’il aborde la question de l’homosexualité Freud souligne avec force que l’existence de rôles définissant un genre (au sens qu’a pu prendre cette notion dans les discussions actuelles) n’explique rien.   

Second tournant : la question du choix d’objet avec le narcissisme

C’est en 1914 avec « Pour introduire le narcissisme » qu’apparaissent de nouvelles différences entre la sexualité psychique de l’homme et celle de la femme. Elle sont cette fois rapportées au choix d’objet d’amour, bien que  Freud prenne soin de tempérer la perspective soulignant que ces choix «  ne sont pas d’une régularité absolue »[14] . Chez l’homme, le choix d’objet s’établirait par étayage. Le processus trouverait son origine dans la surestimation issue du narcissisme enfantin de l’homme qui présente son corps comme objet d’attraction incontournable pour la femme. Tout autre est le développement féminin que Freud dit « plus pur et plus authentique ». Sa description, souvent considérée comme excessive, part de  l’état d’une «  femme qui se suffit à elle-même » et met en avant sa beauté inaccessible.  La séduction qu’exerce alors sa complétude rappelle celle de l’enfant et la fascination que suscite His majesty the baby !  Comme on le voit la question de l’enfant  et son incidence dans la constitution du narcissisme de chaque sexe organise une nouvelle lecture de la différence entre la sexualité psychique de l’homme et celle de la femme.

Toutefois la mise en avant d’une différence radicale entre l’objet d’amour de l’homme et celui de la femme n’empêche cependant pas le maintien vigoureux de l’idée selon laquelle la différence entre masculin et féminin n’est pas de fondation. Elle s’exprime à nouveau dans la vivacité de la charge contre Adler qui figure dans Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique[15] 1914 ; Freud y déclare en effet : « il est impossible que l’enfant male ou femelle puisse fonder son plan de vie sur une dépréciation originelle du sexe féminin et se donne comme ligne directrice le souhait « je veux devenir un homme un vrai ». L’enfant ne perçoit pas au début la signification de la différence des sexes et il part de l’idée que le même organe génital appartient aux deux il ne commence pas sa recherche sexuelle par le problème de la différence des sexes et se tient tout à la fois éloigné d’une dépréciation sociale de la femme. »[16]. En d’autres termes, pour Freud, les propositions d’Adler conduisent à confondre le sens biologique, social et psychologique de l’opposition masculin/ féminin.

Troisième tournant : la reconnaissance du rôle différent de la castration dans les deux sexes

C’est finalement autour de l’organisation du refus/refoulement de la castration dans les deux sexes que va s’organiser la pensée de la différence du masculin et du féminin. Cette organisation théorique va se déployer en plusieurs temps. En effet, la question du refoulement met en jeu le surmoi et la question des exigences de conformité aux modèles d’homme et de femme transmis tant par le socius que par le père et la mère. Le rôle du surmoi culturel et celui de la transmission indirecte y prennent une place décisive. Comme on va le voir, le mouvement de la pensée invite encore à distinguer plusieurs moments.

Un premier moment : autour de 1918-19 comment faire avec le refoulement du féminin chez l’homme  sans tomber dans les thèses adlériennes qui interdisent de penser la sexualité infantile?

Tout au long de sa réflexion, Freud manifeste une  attirance pour l’idée que le refoulement est orienté différemment  selon chaque sexe. Cependant, il se refuse à accréditer la thèse simpliste qui voudrait que l’homme refoule le féminin et la femme le masculin. C’est seulement à l’occasion de la dernière  argumentation qu’il déploie à l’ encontre d’Adler dans « Analyse finie et analyse infinie » que Freud sera amené à lever les ambiguïtés qui résultent de la conjonction de ces deux convictions.

Ce qui rend inacceptables les propositions d’Adler c’est qu’en définitive elles interdisent de penser la sexualité infantile : si le petit garçon et la petite fille sont d’emblée dotés d’une sexualité psychique différente, alors l’après coup et l’adolescence deviennent ipso facto superflus et/ou impensables. Toutefois, certaines découvertes cliniques viennent constamment raviver l’idée  selon laquelle il y a une différence dans le refoulement de l’homme et de la femme. La différence sexuelle  qui apparaît dans l’après-coup découle pour partie d’une différence dans l’orientation du refoulement  selon le sexe: chez la fille il porte sur l’excitation clitoridienne  (laquelle n’est pas sans lien avec le « masculin ») tandis que chez l’homme il porte sur le désir d’avoir un enfant du père (lequel n’est pas non plus sans lien avec le « féminin »).  Comme on sait, à partir de l’analyse de L’homme aux loups[17], cette idée que le garçon désire avoir un enfant du père sera rattachée à l’analité et à la passivité de l’homme : l’Homme aux Loups s’identifie au père et à la mère dans le coït de la scène primitive, ce qui implique une soumission de type féminine au père (« être battu par le père, être possédé par le père »), laquelle, à son tour, le conduit  à l’acceptation de la castration. Toutefois, dans son commentaire du Rêve des Loups Freud souligne que « la victoire de la masculinité n’est avérée  qu’en ceci que désormais aux buts sexuels passifs de l’organisation dominante (qui sont masochistes et non féminins) il est réagi avec angoisse. Il n’existe donc  là aucune motion sexuelle masculine victorieuse, mais seulement une motion passive et une rébellion contre celle-ci ». A diverses reprises la révolte du garçon contre la passivité face au père sera soulignée et commentée. Dans « Une névrose diabolique au XVIIème siècle »[18] par exemple, Freud revient au constat que « le plus repoussant et indigne de foi est la possession passive à l’égard du père et l’envie de grossesse pour le garçon » Cependant, au cours du même texte, Freud prend soin de  marquer ses distances à l’endroit des positions théoriques d’Adler dont la « protestation virile » équivaut à  une rébellion  totale du garçon  face à  la castration et à  la position féminine.  

Freud rejette donc l’idée d’un refoulement qui se ferait exclusivement sur la partie de la bisexualité que l’on n’a pas comme sexe biologique. La pensée de la différence entre l’homme et la femme se fait ainsi en opposition avec Adler. Mais il convient également de souligner qu’elle se fait aussi par intégration de certaines des positions de Lou-Andréas Salomé. C’est en effet en lien avec les suggestions de cette dernière que la distinction entre l’Œdipe de l’homme et de la femme se précise. C’est grâce à ses apports que la reconnaissance de la place de la séduction dans l’Œdipe de la femme se trouve pleinement reconnue.

Un second temps vers 1933 : sadisme masculin, masochisme féminin : un retour au « biologique » ?  

Autour de 1933, la question du statut du masculin prend encore un nouveau tour. Dans les écrits, notamment dans la Trente deuxième des Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse, apparaissent alors les termes même de masculin et de féminin. S’y trouve établi le lien entre sadisme et masculin d’un côté et masochisme et féminin de l’autre. Dans la leçon suivante, qui porte cette fois le titre explicite de « La féminité », il s’agit d’investiguer les conséquences psychiques de la différence des sexes. Cependant, au cours de l’article, Freud insiste constamment sur le fait que la distinction foncière entre masculin et féminin n’est pas d’ordre psychologique. Il insiste également sur ce qui demeure au fondement de la sexualité des deux sexes, notamment la dimension « active » de la libido (il souligne en particulier qu’il faut déployer de l’activité pour parvenir à la satisfaction d’un but passif) et que la bisexualité est l’apanage de l’homme comme de la femme. 

Le  refus de la féminité dans les deux sexes et ce qu’il en résulte pour la conception du masculin

C’est en fait en 1937 que la différence entre masculin et féminin trouve à s’établir pleinement. Elle résulte de l’articulation décisive de deux idées essentielles. La première est le refus du féminin dans les deux sexes. Cette fois la différence avec Adler est patente : le refus du féminin n’est plus l’apanage de l’homme ; il ne saurait seulement s’agir de « protestation virile ». La seconde tient en ceci que le devenir du « socle commun »  que constitue  ce refus du féminin dans les deux sexes se manifeste de manière différente  selon  le  sexe biologique de chaque individu. En d’autres termes, l’homme comme la femme partagent une commune rébellion face au complexe de castration mais  selon son sexe, elle se traduit différemment dans la psyché du sujet.  En effet chez la femme, elle s’exprime par l’envie du pénis et la revendication phallique, tandis que, chez l’homme, elle prend la forme d’une lutte contre la passivité face à un autre mâle. «  Quelque chose qui est commun aux deux sexes a été modelé du fait de la différence entre les sexes en des formes différentes d’expressions[19] »

 

Comme on le voit, dans cette dernière expression de la différence masculin/féminin, c’est encore le travail du socle commun aux deux sexes et les effets de la différence opérée par le sexe biologique de chaque individu, qui constitue le moteur du processus comme celui de la réflexion. C’est sans doute la recherche d’une maîtrise psychique de cette différence qui engendre une compulsion à répéter, même si c’est sur le terrain du traumatique que Freud est finalement conduit à la nommer comme telle. A moins, bien sûr, qu’il ne faille penser la différence des sexes comme une exigence pour partie traumatique laquelle, à la différence de tout autre trauma, serait foncièrement fauteuse de libido.




[1] S. Freud (1926e), La question de l’analyse profane, trad.fr. J ; Altounian, Paris, Gallimard ;

OCF.P, XVIII, 1994 ; GW,XIV

[2]S. Freud (1933) Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse OCF/P 19(1995) La féminité Paris Puf. p. 195-219.

[3] L. Kahn (1993) Les contradicteurs in L’inconscient mis à l’épreuve NRP n°48 Paris Gallimard

[4] S. Freud (1937) L’analyse finie et l’analyse infinie OCF/P vol. 20 (2010) Paris Puf p.57-73.

[5]  Ibid p.55

[6] S. Freud (1915) Pulsion et destin des pulsions OCF/P vol.13 (1988) Paris Puf p.163-185.

[7] S. Freud (1905) Trois essais sur la théorie sexuelle OCF/P  vol. 6 (2006) Paris Puf p.59-181.

[8] J-B. Pontalis (1973) L’insaisissable entre-deux in Bisexualité et différence des sexes NRP n°7 Paris Gallimard  p. 20

[9] S. Freud Trois essais p.157.

[10] L. Andréas-Salomé (1921)  Anal et sexuel in L’amour du narcissisme Paris Gallimard 1991  p. 130 et suiv.

[11] S. Freud Lettres à W. Fliess 1887-1904 Paris Puf 2006

[12] Dans un second état de la réflexion, l’émergence de la différence ne sera d’ailleurs plus rapportée à l’adolescence mais au stade phallique.

[13] S. Freud (1905) OCF/P. Vol.6 (2006) Dora : fragment d’une analyse d’hystérie Paris Puf p.183-301. note p. 259.

[14] S.Freud (1914) Pour introduire le narcissisme OCF/P Vol 12 (2005) Paris Puf p. 231et 232.

[15] S. Freud (1914) Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique OCF/P Vol.12 (2005) Paris Puf p.247-315.

[16] Ibid  p.304

[17] S.Freud (1918) L’homme aux loups : à partir de l’histoire d’une névrose infantile OCF/P. Vol 12 (1988) Paris Puf p.5-118.

[18]S. Freud (1922) Une névrose diabolique au XVIIème siècle OCF/P vol 16 (1991) Paris Puf p.217-250

[19] p 250 de la SE.

 

Sommaire

Laurent DANON-BOILEAU, Marie-Claire DURIEUX, Martine JANIN-OUDINOT

La sexualité masculine

 

Donald Woods WINNICOTT

Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme

 

Laurent DANON-BOILEAU, Jean-Yves TAMET

Sur la question du masculin dans l’œuvre de Freud. Cartographie du « continent blanc »?

 

Sylvain MISSONNIER

Sexualité masculine et grossesse. Entre dépressivité et dépression paternelle périnatale

 

Christian DELOURMEL

La question du père. Introjection anale du phallus paternel et transfert homosexuel structurant : incidences sur l’intégration de la sexualité masculine

 

Gérard BONNET

Les troubles sexuels chez l’homme

 

Denise BOUCHET-KERVELLA

Troubles de l’identité sexuelle et avatars de la bisexualité. La valeur économique variable des conduites de travestissement

 

Alain FERRANT

Clinique de la double vie : l’équilibre et la précarité

 

Jérôme GLAS

L’homosexualité masculine, vers un déni de sa régressivité libidinale

 

Guy CABROL

La nuit sexuelle de l’adolescent

 

Benoît VERDON

Sexualité à l’épreuve du vieillissement. A propos d’altération et d’altérité

 

En hommage à Henri DANON-BOILEAU, fragments extraits de :

De la vieillesse à la mort. Point de vue d’un usager

 

Martine JANIN-OUDINOT

Bibliographie générale

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