En séance

 

Rédacteurs :
| Béatrice Ithier | Hélène Suarez-Labat |

2018, n°1
Limite de remise des textes : 2017-10-01
Date de parution : 2018-03-01
Argument...

En séance

« Celui qui tente d’apprendre dans les livres le noble jeu des échecs ne tarde pas à découvrir que seules les manœuvres du début et de la fin permettent de ce jeu une description schématique complète, tandis que son immense complexité, dès après le début de la partie, s’oppose à toute description. »

S. Freud, 1913c.

 

 

Freud, à travers cette métaphore du jeu d’échec, exprimait la difficulté de parler de la séance d’analyse et de rendre compte de sa complexité. Un siècle plus tard, la séance conserve toute sa complexité, mais s’est aussi diversifiée.

« Laissez-moi dire ce que j’ai à dire ! » « Restez tranquille, ne dites rien ! Ne me touchez pas ! » C’est avec l’acceptation des injonctions de Emmy Von N. que la séance psychanalytique est née. Et que fut ébauchée aussi, d’une certaine manière, la règle de l’association libre. Devait suivre en réponse, celle de l’écoute analytique, « l’attention en égal suspens » de l’analyste. Partie constitutive du processus analytique qui est censé s’y développer, la « situation analysante » (Donnet, 2005), mise en jeu dans la relation patient/analyste, inclut le processus avec ses contenus, objets de l’interprétation, auquel il convient d’adjoindre un non-processus : le cadre à l’intérieur duquel les variables du processus ont lieu.

La durée de la séance a été l’objet de débats importants dans la communauté psychanalytique à la suite de l’introduction par Jacques Lacan de la pratique de la scansion. À l’encontre de la position lacanienne, Jean-Luc Donnet montre combien la séance longue (45 mn) et régulière permet une véritable « transitionnalisation » de la temporalité (Donnet, 1995, p. 194), n’excluant pas les discontinuités internes à la séance et l’importance du choix du moment opportun pour l’interprétation.

La multiplicité des pratiques psychanalytiques introduit dans la séance des changements tout en en gardant des invariants : la séance analytique est désormais proposée selon différents cadres (privés, publiques, voire à distance), aux différents âges de la vie, du nourrisson au grand âge, individuellement ou en groupe. Bien que la référence aux topiques demeure un axe incontournable pour comprendre l’enchevêtrement et l’instabilité que connaissent aujourd’hui les repères identificatoires (différences des sexes et des générations), la diversité des pratiques (psychanalyse sur le divan, thérapie en face à face, psychodrame, thérapie de groupe, consultation, consultation mère/bébé, etc.) introduit des variations dans la nature de la séance, sa fonction, sa fréquence et sa durée. Lieu privilégié de l’écoute de l’écoute et de la transmission, la séance de supervision (individuelle ou collective) a, elle aussi, ses spécificités (Faimberg, 2016).

Par son architecture, le cadre assure l’existence de la séance, « somme de tous les détails de l’aménagement du dispositif » pour Winnicott (1960), le cadre constitue, selon José Bleger, le récepteur de la symbiose, invisible dans le processus, mais reposant en lui. Partie la plus régressive et psychotique du patient, elle exprime sa fusion primitive avec le corps de la mère. Le cadre analytique réincarne cette symbiose afin de la transformer (Bleger, 1980). Dans la séance, véritable « laboratoire central » (J.-B. Pontalis, 2001, p.155), l’analyste est conduit à « penser contre soi, en ne cessant de se confronter à la pensée des autres ».

Ainsi, l’identification projective d’abord conçue par Mélanie Klein (1946) comme une modalité de relation agressive à l’objet, puis comme communication primitive et normale par Herbert Rosenfeld (1988), et plus encore avec Wilfred Bion (1962), suppose que l’analyste reçoive et élabore les états mentaux, verbalisés ou non, en lien avec l’interaction des deux psychismes. James Grotstein devait parler de transidentification projective (2005) pour caractériser les identifications projectives particulièrement puissantes.

En séance, ces identifications devront être reçues dans la psyché de l’analyste qui pourrait s’éprouver dans un premier temps dépossédé de son identité, mais qui devra la retrouver pour interpréter. Ceci a pour conséquence l’influence prise par la « rêverie maternelle » et la relation contenant-contenu (Bion, 1962). La séance peut alors se dérouler à la manière d’un « rêve » au cours de laquelle les associations libres de certains patients parviennent à un flux associatif fluide. Cette pratique a été largement développée par les post-bioniens, Antonino Ferro (2000, 2008), Giuseppe Civitarese (2008) notamment. Christopher Bollas, (2011) a proposé l’identification perceptive en mettant l’accent sur la complexité de l’organisation inconsciente, incluant également l’analyste dans la narration, de même que les modalités d’expression vocales, son et voix véhiculant affects et émotions. Où commence et où s’arrête la séance ? Quelle est l’influence du patient d’avant ou du patient d’après ? Comment aborder ce qui pourrait être considéré comme des « accidents » de séance, tant pour l’analyste que pour le patient, qu’il s’agisse de la vie quotidienne comme de la réalité socio-politique ? Les témoignages des analystes sud-américains, allemands et bien d’autres, montrent que la séance parfois pratiquée dans la clandestinité est adossée à un cadre qui peut résister aux violences du monde. Mais ces mêmes témoignages montrent aussi les limites d’une telle pratique, un régime dictatorial rend pratiquement impossible l’exercice de la psychanalyse en raison même de la nature de l’inconscient et des processus transférentiels (Urtubey de, 1999).

À partir des années 1970, Michel de M’Uzan, réfléchissant à ce qui se passe « pendant la séance » (1989), retrace les différentes phases de l’activité psychique de l’analyste, jusqu’à l’accueil du patient au-dedans de soi appelant l’auto-observation d’une partie de son moi transformé par cette admission (1994). De M’Uzan – qui va jusqu’à assimiler la séance analytique à une zone érogène – s’attache particulièrement à l’activité paradoxale, aux moments de dépersonnalisation, tant chez le patient que chez l’analyste, pouvant transformer la séance en « une créature fabuleuse qui englobe tous les participants » (2003, p. 434), la « chimère ». Les patients, souligne de M’Uzan, parlent de « leur » séance comme d’un être vivant ; cette conception de la séance comme un « scandale économique » devant libérer l’énergie nécessaire à un nouvel investissement.

De leur côté, César et Sára Botella s’attachent à ce qu’ils appellent « le problème de la régression formelle de la pensée et de l’hallucinatoire », donnant lieu à une communauté de régression ou « travail en double », analogue au travail du rêve, pouvant parvenir jusqu’à la trace originaire du manque, négatif du trauma. Faut-il considérer que l’hallucinatoire permet alors l’élaboration, dans la cure, de ce qui était resté jusque-là non représentable (2004) ?

La cure-type connaît différents modèles, convoquant chacun un nombre de séances hebdomadaires différent, des six séances pratiquées par Freud aux quatre ou cinq séances du modèle Eitingon ou aux trois séances du modèle français. Chacun tente le meilleur compromis possible entre ce qui est conçu comme un temps permettant une transformation psychique en profondeur et les exigences changeantes de la réalité sociale (temps, argent). À côté de la séance d’analyse, on pourra se demander quelles sont les spécificités de la séance du psychodrame, des thérapies de groupe, de la psychothérapie psychanalytique corporelle. Le corps, les sensations n’y jouent pas le même rôle, la nature de la parole, le rapport à l’action et à la motricité sont différents, comme ils le sont dans la séance analytique avec l’enfant ou avec un patient psychotique. Les séances d’analyse avec les enfants regorgent de cette mobilité agie, de même celles avec les adolescents, aux prises avec leur solitude qui questionnent l’analyste et ses idéaux avec les images énigmatiques glanées au hasard des rencontres des objets numériques. Face à l’éventail des défaillances de la symbolisation (Gibeault, 2010 ; Brun, Roussillon, 2014) ne convient-il pas de considérer la séance, et sa tâche de psychisation, voire sa construction, comme fondamentale ? Mais aussi, comment considérer l’impact transformationnel d’une séance hebdomadaire, le plus fréquemment utilisé en psychothérapie ?

Comment, enfin, rendre compte d’une séance ? « Quel gâchis que nos reproductions, écrivait Freud à Jung, comme nous mettons lamentablement en pièces ces grandes œuvres d’art de la nature psychique ! » (30 juin 1909) Comment un procédé narratif, par essence externe et en après coup, peut-il rendre compte de la situation intime vécue entre patient et analyste dans un bureau d’analyste ? À propos de ce qui se passe dans la séance analytique, Bion disait : « nous ne pouvons parler que de ce que l’analyste ou le patient a le sentiment de vivre, de son expérience émotionnelle que je désigne par T. » (Bion, 1970). Qu’en est-il alors de cette translation pulsionnalité/émotionnalité ? Si elle peut caractériser un aspect important de la psychanalyse contemporaine, la réalité de la séance elle-même ne se donne que dans l’après-coup.

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