Jalousie, paranoïa et homosexualité

 

Rédacteurs :
| Ellen Sparer | Klio Bournova |

Tome 75 n°3, juillet 2011
Date de parution : 2011-07-01
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Argument...
Sommaire

Publié en 1922, ce texte fut écrit rapidement par Freud en juillet 1921, pour être lu aux membres du Comité, lors de la randonnée prévue pour le mois de septembre en Allemagne. Il vaut la peine de rappeler que cette ballade amicale, qui les amena au Mont Brocken (mont associé aux sorcières et à un spectre lumineux), fut la première et la dernière puisque, dès l’année suivante, éclatèrent les dissensions qui devaient conduire à la disparition du Comité. À considérer la place que « Jalousie, paranoïa et homosexualité » allaient tenir dans la tempête déclenchée par le cancer de Freud et la décompensation de Rank, ce texte prend, rétrospectivement, une étrange valeur prémonitoire. On peut, sans doute, attribuer à sa présentation en petit comité, dans l’intimité d’un séminaire, son style particulièrement familier et direct, presque ludique, mais aussi abruptement audacieux. Selon Jones, Freud lui avait annoncé qu’à travers le cas d’un patient américain qu’il lui avait adressé, il avait l’impression d’avoir découvert du nouveau sur la paranoïa, qu’il l’avait pénétrée jusqu’au roc ; et l’on songe à ce qu’il avait écrit à Ferenczi en 1910 : « J’ai réussi là où le paranoïaque échoue. »

L’intitulé met modestement en avant des « mécanismes névrotiques », mais on perçoit aussitôt qu’un lien implicite et profond articule ces trois termes et que des enjeux métapsychologiques cruciaux s’y trouvent impliqués.

I/ La jalousie, au même titre que le deuil, appartient aux états d’affects normaux, et son absence correspond à un refoulement intense qui la rend d’autant plus agissante dans la vie d’âme. Freud en distingue, dans la pratique analytique, trois formes « stratifiées » :

‒ la jalousie normale ou concurrentielle est faite de deuil, de douleur à la perte supposée, d’atteinte narcissique, de colère contre le rival avec, souvent, une pointe d’auto-accusation. Sa normalité n’empêche pas qu’elle échappe à la maîtrise du moi, ce qui montre qu’elle s’enracine profondément dans l’inconscient, l’infantile œdipien ou fraternel. Qui plus est, elle est fréquemment vécue bisexuellement, avec une identification à l’infidèle ;

‒ la jalousie projetée découle de la propre infidélité agie ou fantasmée, refoulée. Mais la fidélité socialement prônée n’est obtenue que grâce à une lutte contre les tentations, et celui qui les dénie en éprouve si fortement la poussée qu’il trouve un soulagement grâce au mécanisme inconscient de la projection. Le sujet peut alors se servir du matériel perceptif qui trahit chez l’autre des tendances similaires. Freud relève, comme un phénomène significatif, la tolérance conventionnelle qui permet au couple, dans la vie sociale, de menus écarts. Le jaloux n’accepte pas cette tolérance, il ne croit pas que le flirt en société soit une assurance contre l’infidélité, voire un piment pour la conjugalité. Du point de vue technique, les imputations ne doivent pas être contestées et peuvent ainsi être ramenées aux fantasmes propres au sujet, malgré leur côté quasi-délirant ;

‒ la jalousie délirante diffère de la précédente en ce que la tendance à l’infidélité concerne l’objet du même sexe, ce qui la range dans la paranoïa : « ce n’est pas moi qui l’aime, lui, c’est elle qui l’aime » (chez l’homme). Cependant, même ici, souligne Freud, la jalousie provient des trois strates : la remarque confirme que la distinction claire des formes de jalousie s’ouvre aussitôt à la complexité des transitions et mélanges, en relativisant l’opposition normal-pathologique.

II/ La paranoïa est évoquée à travers deux cas récemment suivis. On se demande évidemment où se situe la nouveauté annoncée à Jones : elle semble relative à l’importance du point de vue économique, tel qu’il se dégage des fluctuations de la conviction délirante, et de leurs implications pour le fonctionnement psychique et le travail analytique.

Le premier patient présente des poussées intermittentes de jalousie délirante : par exemple, après un rapport sexuel satisfaisant pour sa femme et lui. Freud est particulièrement frappé par l’extrême subtilité de sa position projective, la justesse de sa saisie de l’inconscient de sa partenaire ‒ celle d’un analyste ? Ce serait donc l’hyperinvestissement de cet inconscient qui ferait la position délirante. Freud procède au recoupement avec la position du persécuté pour qui l’indifférence de l’autre ne peut qu’être un refus d’amour, donc une marque d’hostilité (cf. Pulsions et Destins de pulsions). L’ambivalence primaire rend au persécuté le même service que la projection au jaloux. Chez ce patient, le délire ne pénétrait pas dans ses rêves, qui contenaient, en revanche, l’expression de ses désirs homosexuels ; Freud désigne clairement la carence de relations homosexuelles structurantes dans une histoire de vie, où s’emboîtent les trois formes de jalousie.

Le second patient se signale par l’intensité extraordinaire de son ambivalence à l’égard du père, qui induit des comportements hautement masochistes. Il n’évoque des vécus persécutifs qu’en les critiquant, en les tournant en dérision, alors que leurs contenus pénètrent dans ses rêves. Les idées délirantes peuvent donc être présentes dans la psyché pour ne revêtir une forme symptomatique qu’en fonction d’un surinvestissement circonstanciel. Freud y voit une confirmation de la prévalence du facteur quantitatif, qui le renvoie à un fonctionnement en « circuit » : un investissement qui se trouve bloqué par le refoulement subit une dérivation sur une voie collatérale ainsi surinvestie.

III/ L’homosexualité : Freud rappelle les diverses théories de sa genèse, sous l’égide du choix d’objet narcissique. Mais il invoque une nouvelle origine à partir de la transformation en amour de la haine à l’égard d’un frère aîné, désigné comme modèle par la mère : renversement symétrique de celui qui, chez le paranoïaque, change l’amour en haine. Cette transformation, qui n’est pas que formation réactionnelle, ouvre sur l’enjeu du lien homosexuel sublimé dans la socialisation et le travail de culture.

Ce texte de Freud s’avère donc un véritable trésor d’aperçus cliniques et théoriques. Son parcours semble obéir à une logique profonde, où la reprise de thèmes anciens ‒ paranoïa, homosexualité, bisexualité ‒ s’ouvre sur des perspectives nouvelles liées aux remaniements métapsychologiques en cours. C’est la projection qui constitue son enjeu central, mais les variations de sa fonction défensive révèlent sa valeur de processus structurant, dialectiquement lié aux processus introjectifs. Dans le trio œdipien du jaloux bisexuel, comme dans le duo intersubjectif du jaloux projectif, se profile la problématique identificatoire qui va se déployer dans « Psychologie des masses » et « Le moi et le ça ». À la limite, le paranoïaque qui exige de l’autre qu’il soit subjectivement impliqué renvoie à la dépendance et à la fonction-miroir structurelle de l’objet primaire. Dans ces situations où la passion peut envahir « quantitativement » le transfert, le contre-transfert risque d’être intensément sollicité, mais Freud témoigne de la possibilité d’une réponse analytique.

RÉfÉrences bibliographiques

Freud S. (1922 b [1921]), Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité, Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973, p. 271-281 ; OCF.P, XVI.

‒ (1911 c), Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Le Président Schreber), Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1967, OCF.P, X.

‒ (1915 f), Communication d’un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie psychanalytique, Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973, p. 209-218 ; OCF.P, XIII.

‒ (1920 a), Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973, p. 245-270, OCF.P, XV.

Libres Cahiers pour la psychanalyse, « L’objet de la jalousie », n°10, 2004.

Durieux M.-C., Janin-Oudinot M. (sous la dir.) (2008), Figures de la projection, Paris, puf, « Monographie et Débats de Psychanalyse ».

Coordination : Chantal Lechartier-Atlan

Argument : Jalousie, paranoïa et homosexualité
Jean-Luc Donnet et Françoise Coblence

Introduction
Bernard Brusset, La projection : pour le meilleur et pour le pire
Chantal Baldacci, Une jalousie de rêve
Jacques Press, La projection inachevée

Développements
Geneviève Bourdellon, De la persécution homosexuelle au retour de l’infantile
Bernard Chervet, La jalousie
Emmanuelle Chervet, Investissements narcissiques et projection dans la cure
Paul Denis, Ce qui a été perdu à l’intérieur est appréhendé à l’extérieur
Gilbert Diatkine, Racisme, homosexualité et paranoïa
Christine Jean-Strochlic, La pensée incarnée: constitution du corps érogène
Vassilis Kapsambelis, La position érotomaniaque
Isabelle Laffont et Benoît Servant, Trame de la jalousie

Textes introductifs au 47e Congrès de l’API à Mexico en juillet 2011

Questions
Panel sur le thème de la « Sexualité »
Björn Salomonsson, Réponse à la première question sur la sexualité
Louis Kancyper, Complexe d’Œdipe, narcissisme et complexe fraternel. Une révision de la théorie psychanalytique de la sexualité
Nancy Kulish, Sur la sexualité

Panel sur le thème des « Rêves »
Elias da Rocha Barros
Fred Pine
Harold Blum
Luis Martin Cabré

Panel sur le thème de l’ « Inconscient »
Giuseppe Civitarese
Jorge Maldonado
Miguel Kolteniuk Krause
Werner Bohleber

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