Mémoire

 

Rédacteurs :
| Béatrice Ithier | Klio Bournova |

Tome 80, n°2
Limite de remise des textes : 2015-11-01
Date de parution : 2016-05-01
Argument...
Brusquement, ma mère nous faisait taire. […]
Maman cherchait un mot. Tout s’arrêtait soudain.
Éperdue, lointaine, elle essayait, l’œil fixé sur rien, étincelant, de faire venir à elle dans le silence le mot qu’elle avait sur le bout de la langue.
Nous étions nous-mêmes sur le bord de ses lèvres […] Et son visage s’épanouissait. Elle le retrouvait : elle le prononçait comme une merveille.
C’est une merveille.

Pascal Quignard (1993)

La mythologie de la Grèce archaïque figure la mémoire sous les traits de la divinité Mnémosyne. Elle aurait inventé les mots pour nommer chaque chose. Nommer, célébrer, représenter et sauver ainsi de l’oubli.

Il n’est en rien excessif de considérer la mémoire, jamais saisie par Freud dans une théorie générale qui en abraserait la complexité, comme l’un des paradigmes par excellence de la théorie et de la cure psychanalytique. La mémoire se trouve condenser non seulement les liens aux traces mnésiques individuelles, à celles trans-générationnelles et phylogénétiques, mais aussi aux réminiscences, au souvenir, au refoulement, à l’inconscient, à l’oubli et au rêve, sans oublier son articulation à une temporalité structurée par l’après-coup.

À partir de son expérience de l’hystérie, Freud précisait qu’« aux traces mnésiques sont associées des quantités, quantum d’affect, somme d’excitation, capables d’augmentation, de diminution, de déplacement ou de décharge » ([1894a] 1989, p. 17-18). Ceci allait le conduire à définir la mémoire selon son organisation, c’est-à-dire par paliers et modalités d’accès à la conscience, et sous la forme de remaniements liés aux expériences nouvelles et à leur passage par les différents systèmes, dont celui du langage.

C’est donc par la souffrance psychique, entendue comme souffrance mnémonique, que la psychanalyse a trouvé son chemin singulier d’exploration de la mémoire devenue un des piliers fondateurs de la théorie de l’appareil psychique.

Une des premières interrogations de Freud a porté sur l’oubli, relié au refoulement. Réfléchissant à l’amnésie infantile, il l’élargit à l’amnésie du névrosé ([1905e] 2006), chez lequel le refoulement règne en maître. Cet « oublié » deviendra « un toujours su ». Et c’est dans l’arborescence de l’associativité, instrument princeps de la cure, qui draine sur le fil des transferts le chemin de la mémoire menant à l’inconscient, et les souvenirs qu’elle charrie, que se lèvera l’amnésie infantile (1937).

Mais le souvenir peut aussi être reproduit sous forme d’acte, et l’agir apparaître alors comme une forme de remémoration, quand le souvenir ne peut se construire ou, inversement, quand oublier s’avère impossible du fait de l’assujettissement du souvenir au refoulement ou à la tyrannie de la répétition compulsive d’une mémoire traumatique (1920). C’est alors le caractère polymorphe de la mémoire inconsciente qui s’affirme. Deux approches de la mémoire se chevauchent donc, l’une érigeant le souvenir en mémoire devenue consciente, l’autre problématisant la question de la trace mnésique. Reprenant dans L’homme Moïse (1937b) ses intuitions de 1896 (« Projet de psychologie scientifique ») Freud, face à la confrontation avec la répétition, se montrera critique à l’égard d’une mémoire trop assujettie aux souvenirs, même s’il n’a jamais manqué d’en suspecter les contenus en les déployant en catégories diverses, souvenirs d’enfance, de couverture, traumatiques, etc.

Car la tension est permanente : dans L’Interprétation du rêve, Freud n’a pas manqué de développer la mémoire du rêve en précisant que « la mémoire de l’inconscient est infinie » ([1900a] 2003, p. 491). Dans ses révisions ultérieures, l’accomplissement de souhait qui définissait la finalité du rêve sera transformé en seule tentative de transformation en raison du trauma, dont la fixation peut interdire la transformation des traces mnésiques de l’évènement traumatique (29e Leçon des « Nouvelles Leçons d’introduction à la psychanalyse », 1933a).

La mémoire est ainsi à la fois un processus et un contenu, mémoire « éclatée », active, pluri-topique et polyglotte puisque traductrice permanente des signes d’un système à l’autre et, surtout, objet d’investissements variables à l’instar des flux pulsionnels, du désir et de la conflictualité qui la déterminent comme des fils narratifs, des récits qui la nourrissent et l’organisent. Mais une mémoire somatique de l’évènement peut aussi exister, articulée aux facteurs carenciels de l’autoconservation se constituant là aussi en traces de perception sans contenu psychique, les fueros, ces « monuments immémoriaux », assimilés par Freud à des poches au fonctionnement non « psychisé » dont l’actualisation est reviviscence hallucinatoire en quête de sens (1896).

Suivant les méandres du symptôme et du rêve, le psychanalyste est ainsi devenu historien ou archéologue à la recherche de l’événement pathogène, puis de la vérité dans son devenir conscient.  Il s’agit de « combler les lacunes de la mémoire », ou encore de retrouver « une image fidèle des années oubliées, image complète dans toutes ses parties essentielles », ainsi que Freud l’a encore soutenu jusque dans ses préoccupations testamentaires de Constructions dans l’analyse (1937). Il n’a cessé d’insister sur la remémoration et l’historisation en tant que constituants essentiels du travail de la cure, et ceci malgré les importants remaniements successifs de la théorie et sa complexification au fil de l’expérience. Ce processus d’historisation contribue au processus de subjectivation, à ce que « du moi advienne », à la construction du sentiment d’identité au sein du remaniement narcissique dans le lien à l’objet-analyste. Un analysant pourrait ainsi dire à son analyste : « ce qui me plaît en vous, ce sont mes souvenirs », comme l’écrivait Alain-Fournier dans Le Grand Meaulnes.

Si l’on tentait une rapide synthèse de l’approche freudienne de la mémoire, nous pourrions donc distinguer trois formes d’enregistrement : perceptives, inconscientes, préconscientes, le conscient étant un système de réception contraire à celui de la mémoire qui enregistre et conserve (Freud, 1925b). Aussi, conviendrait-il de souligner que Freud a établi une différence entre la mémoire consciente qui dépend fondamentalement du préconscient, la mémoire inconsciente résultant du refoulement proprement dit et les traces mnésiques pré-langagières portant sur des expériences inconscientes non symbolisées. « L’inconscient ne devrait-il pas s’appeler Mémoire ? », s’interrogeait Pontalis, « une mémoire Zeitlos, hors-temps […] Elle est un ”être psychique”, peut-être même notre être psychique ? », poursuivait-il  (Pontalis, 2010). Mais s’agit-il dun inconscient et d’une mémoire ou de plusieurs mémoires ?

Bion, pour sa part, a fait de la mémoire du rêve le fondement de la mémoire en général, la symbolisation du rêve et son travail la rendant possible. Stratification et complexité constituent les différentes modalités selon lesquelles se distribuent les caractéristiques de la mémoire assimilée à un appareil à penser. La capacité de penser dépend de la mémoire : n’est-elle pas, en effet, tributaire d’une intégration de l’expérience actuelle devenue passé ? Comment comprendre alors sa célèbre formule d’un analyste « sans mémoire ni désir » ? Si ce n’est en la considérant comme l’ouverture à sa seule expérience immédiate, hors l’impact de son narcissisme.

Actuellement, l’exploration de cette complexité de la mémoire connaît un intérêt particulier dans la psychanalyse contemporaine qui reprend certaines des intuitions du Projet de psychologie scientifique ([1895] 1950c), notamment la notion de traces organisées en réseaux associatifs. Déjà, dans son approche des aphasies (1891b), Freud, récusant la théorie de célèbres neurophysiologistes de son temps comme Wernicke par exemple, considérait l’appareil à langage comme appartenant à une zone corticale d’un seul tenant, et donc hors de toute localisation de centres corticaux distincts. Or la partition freudienne entre traces mnésiques, voire perceptives, sans accès pour ces dernières à la symbolisation, est reprise par ceux qui appréhendent l’impact du trauma et son « négatif » (Green, 1993 ; Botella C. et S., 1995, 2001). Ce serait le processus de symbolisation primaire qui correspondrait à la transmutation des traces mnésiques en représentations-choses par et dans le lien à l’objet avant la symbolisation par le langage parlé (Roussillon, 1995).

« Une des propriétés principales du tissu nerveux est celle de la ”mémoire”, c’est-à-dire, en somme, la faculté de subir […] une modification permanente » (Freud, 1895d [2009], p. 319). Cette définition étonne par sa modernité tant elle correspond à celle de la plasticité cérébrale récemment définie par les neuroscientifiques (Ansermet, Magistretti, 2004). La profonde différence épistémologique entre la psychanalyse et les neurosciences ou la neurobiologie avec ses récentes découvertes sur l’hippocampe ou l’amygdale ne doit pas décourager le dialogue entre ces disciplines. « La lettre à Fliess du 6 décembre 1896 » et Le projet d’une psychologie scientifique jouent le rôle d’éléments-passage interdisciplinaires où la mémoire est un champ privilégiant la recherche des « correspondances » dans une perspective « complémentariste » de double lecture (Infurchia, 2014).

Dans cet espace de mise en tension des deux appareils psychiques, quel est alors l’enjeu de la réflexivité et de l’activité interprétative de l’analyste ? Est-elle activité de déliaison et reliaison, ou avant tout activité de construction permanente, non seulement du passé inaccessible, amnésique, mais construction de la catégorie même du passé, quand il s’agit de patients pour qui l’histoire reste un objet étrange et étranger, non reconnu, insuffisamment organisé dans l’axe secondairement symbolisant des fantasmes originaires et des attracteurs œdipiens ?

C’est dans la relation transfert-contretransfert que s’opèrera la mutation de la trace perceptive en trace mnésique qui s’articulera à des réseaux inconscients de la psyché. Est-ce à cette difficile inscription et à ses remaniements dans la relation transfert-contretransfert que la psychanalyse de nombreux cas-limites nous confronte particulièrement ? Quel rôle sera alors dévolu à analyste dans la transformation de ces traces ? Ne représente-t-il pas tout l’enjeu prometteur des recherches cliniques et théoriques de la psychanalyse contemporaine ?

Des hypothèses novatrices émergent en tout cas par la disjonction de l’équation perception-conscience et le déploiement des processus émotionnels. L’affect devient un des éléments fondamentaux dans ce dialogue comme par exemple entre sentiments d’émotion (Damasio, 1999) et représentation d’affect (Green, 1973, 1995). Quant à la dimension groupale de l’élaboration mémorielle et de ses défaillances comme de ses traumas, ne va-t-elle pas de pair avec la construction de l’histoire familiale, sociétale, culturelle et de la capacité de penser des peuples ?

 

Références bibliographiques

Freud S. (1891b), Contribution à la conception des aphasies, Paris, Puf, 1983.

Freud S. (1894a), Les psychonévroses de défense, OCF-P, III, Paris, Puf, 1989, p. 17-18.

Freud S. (1895d), Études sur l’hystérie, OCF-P, III, Paris, Puf, 2009, p. 319.

Freud S. (1950c [1895]), Projet de psychologie scientifique, Lettre à Wilhelm Fliess, Paris, Puf, 2006.

Freud S. (1900a), L’interprétation du rêve, OCF-P, IV, Paris, Puf, 2003.

Freud S. (1905e), Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora), OCF-P, VI, Paris, Puf, 2006.

Freud S. (1925b), Lettre à l’éditeur de la « Jüdische Presszentrale Zürick », OCF-P, XVII, Paris, Puf, 1992.

Freud S. (1933a), 29e Leçon des « Nouvelle suite des Leçons d’introduction à la psychanalyse », OCF-P, XIX, Paris, Puf, 1995.

Freud S. (1937b), Moïse, un égyptien», OCF-P, XX, Paris, Puf, 2010.

Freud S. (1937d), Construction dans l’analyse, OCF-P, XX, Paris, Puf, 2010.

Freud S. (2010), Huit études sur la mémoire et ses troubles, trad. fr. D. Messier, préface de J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard.

 

Ansermet F., Magistretti P., À chacun son cerveau, Paris, Odile Jacob, 2004.

Botella C., Botella S., Le statut métapsychologique de la perception, Revue française de psychanalyse, t. LXVI, n° 1, 1992.

Botella C., Botella S., La Figurabilité psychique, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 2001.

Damasio A., Le Sentiment même de soi. Corps, émotions, conscience, Paris, Odile Jacob, 1999.

Green A., Le Discours vivant, Paris, Puf, 1973.

Green A., Le Travail du négatif, Paris, Minuit, 1993.

Infurchia C., La Mémoire entre neurosciences et psychanalyse. Au cœur du souvenir, Toulouse, Érès, 2014.

Roussillon R., Agonie, clivage et symbolisation, Paris, Puf, 1999.

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