La trahison

 

Rédacteurs :
| Sesto-Marcello Passone | Vassilis Kapsambelis |

Tome 72 n°4, octobre 2008
Date de parution : 2008-10-01
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Argument...
Sommaire

Fruit des ambiguïtés constitutives de la psyché et de sa conflictualité, la trahison est d’abord le sentiment de perte d’un lien stable et de confiance à un objet, à un système de croyances et de représentations considérées jusqu’alors comme en résonance au Moi et à ses désirs. La nature illusoire et précaire des investissements d’objets – externes et internes – vient du coup au grand jour, prenant parfois une dimension traumatique. S’impose alors un travail de deuil et de réorganisation de liens désormais marqués par les aléas de la trahison d’une confiance donnée, ou reçue, tant sur le versant des idéalités du Soi que sur celui des relations du Soi à l’autre, singulier et collectif. Mais n’est-ce pas aussi ouvrir la possibilité du deuil que de trahir la fixation de l’investissement, au profit du réinvestissement, un autre objet ? Du mouvement de la vie...

La notion de trahison en psychanalyse apparaît omniprésente dans la vie psychique, et très polysémique. Un lapsus, un acte manqué, un jeu de mots, une plaisanterie « trahissent » son auteur. Double trahison : face aux autres, apparaître tel qu’ils ne nous savaient pas être ; face à soi-même, découvrant ce qui à nous-même restait inconnu. À d’autres moments, c’est le corps qui sera de la partie proditoire, traîtresse : tel effort ou telle fonction qui nous « trahissent », rappelant une surestimation trop légèrement affirmée, une avance en âge trop négligemment méconnue, voire une émotion trop facilement réprimée. « Les crampes traduisaient son épuisement... » : traduttore-traditore, ce que le traître trahit est ici ce que le texte aurait voulu cacher.

Il est possible de décrire l’évolution psychosexuelle comme une série de trahisons, le sujet en étant à la fois ou successivement traître et trahi. Une trahison en trois étapes : la séparation première (le désenchantement de la dyade) ; la trahison œdipienne ; la trahison finale, cette prime à la jeunesse : exogamie et abandon des vieux parents – des parents devenus vieux.

Au début, la trahison de l’Un : l’absence, le manque, le blanc, face à la violence de l’exigence pulsionnelle. La « promesse de l’aube » (Romain Gary) non tenue, trahie. Frustration ou « refusement » ? De nombreux travaux ont décrit la douloureuse découverte de la double nature du premier objet, mère et amante. On parle moins souvent de la trahison inverse ; les psychanalystes qui s’intéressent aux psychoses connaissent la culpabilité du patient psychotique face à toute séparation, sa conviction que la survie de l’objet dépend de lui et de lui seul, et qu’aucun éloignement, nulle « autonomie » ne lui sont moralement autorisés, sous peine de matricide. Les travaux sur les mères psychotiques – et parfois infanticides – éclairent cette même tragédie d’un autre point de vue.

Deuxième étape, la trahison œdipienne. Freud parle de sentiments de trahison, lorsque l’enfant confronté à l’impuissance découvre le ridicule de ses prétentions, le caractère insensé de ses aspirations à la concurrence œdipienne ? Humiliation, efforts « lamentablement échoués » (Freud).

L’enfant œdipien ne peut, par ailleurs, que trahir l’amour porté à chacun de ses parents, par amour pour l’autre. Bisexualité psychique et possessivité d’un enfant, qui veut légitimement être le préféré de chacun des deux, alimentent la projection sur le parent d’une exigence d’exclusivité... quand un des parents ne pose pas lui-même la question : « Qui tu préfères ? Maman ou Papa ? » Culpabilité, en tout cas, du souhait d’éliminer le ou la rival(e).

Mais la scène primitive n’est-elle pas elle-même la figuration prototypique d’une trahison de l’enfant par des parents qu’il regarde l’oublier, fixant à tout jamais le pouvoir érotique de la traîtresse, du beau salaud ? Masochisme nous originant dans ce surinvestissement d’un désinvestissement.

Les parents ne perdent rien pour attendre, car bientôt pointera la troisième étape des trahisons croisées. Trahir sa famille. Trahir les rêves de ses parents. Devenir autre. Aimer la musique qu’ils détestent, choisir le camp opposé politiquement, le ou la partenaire impossible, dessinent en négatif une image dont l’analyse fait apparaître comme un révélateur la ressemblance avec les parents. Rébellion et indépendance. La trahison de l’exogamie, point final du cycle proditoire, où le trahi prend sa revanche, et aux traîtres multirécidivistes ne reste plus qu’à « survivre » (Winnicott).

Ces trois trahisons se retrouvent, presque telles quelles, dans le passage de l’individuel au social. Frustration, colère, déception, nostalgie, exigence de renoncement, d’une part, accompagnent l’effet psychique d’un ressenti de trahison et, d’autre part, motivent la recherche de nouveaux objets d’investissement qui se fait urgence.

Les blessures variées que l’éprouvé de trahison porte au régime narcissique et à son économie accompagnent habituellement le travail d’élaboration et de perlaboration. Tant en situation analytique que dans l’observation des dynamiques des groupes sociaux, l’analyse des vicissitudes propres à la psychosexualité infantile peut rendre intelligibles les destins du sentiment de trahison.

En effet, tant les investissements objectaux – pré-œdipiens et surtout œdipiens – nous permettent de croiser ces dynamiques conflictuelles sculptées à coup de trahisons, subies et à faire subir et ainsi entrevoir leur devenir de ses figures dans la psyché.

Freud nous assigne d’emblée une conflictualité interne qui doit choisir entre l’autoconservation et l’objet, puis entre le narcissisme et l’objet, avec les conséquences terribles de la trahison de l’idéal : la honte. Avec la seconde topique, il décrit avec une implacable lucidité un Moi condamné à la trahison pour des raisons structurales : comment servir nos trois maîtres : Ça, Surmoi et réalité, sans inéluctable déchirure ? Honte et culpabilité humaine d’un Moi écartelé, la trahison inscrit-elle la possibilité du conflit en protégeant du clivage, ou témoigne-t-elle au contraire que le clivage est déjà à l’œuvre ?

Enrico Pozzi (Le paradigme du traître, in D. Scarfone, De la trahison, Paris, PUF, 1999) définit la « structure de la trahison » comme triadique, et décrit la position du traître comme celle du tiers intermédiaire : est traître celui qui, dans un système à trois, se rallie à l’un ou à l’autre des deux autres éléments de la structure, ce ralliement créant automatiquement une situation de trahison par rapport à l’élément délaissé. Le traître est donc « bi-appartenant », intermédiaire, être de la frontière et de la limite, connaisseur des deux parties et seul capable de saisir les deux vérités antagonistes qui s’affrontent ; Judas Iscariote, écrit Pozzi, le traître par excellence de la tradition chrétienne, condense cet entre-deux en finissant suspendu entre ciel et terre. Mais, du fait de cette position à la limite, le traître lui apparaît aussi comme la figure du Moi de la deuxième topique freudienne : « être de frontière » lui aussi, servant plusieurs maîtres à la fois, « opportuniste et menteur », louvoyant, trompant et manœuvrant dans un univers où aucune vérité n’est absolue, et où le relativisme généralisé oblige à des positions incertaines, changeantes et intermédiaires. Ainsi, le traître apparaît comme le paradigme de l’individu de la modernité, « le seul qui, désancré de toute appartenance ou référence, extérieur de tous les groupes et pourtant intime de tous les groupes, puisse se croire un Individu absolu et se réaliser comme Moi grandiose de par sa trahison ».

La trahison de l’Un est aussi celle du groupe : sortir de la communion narcissique des plusieurs, abandonner les idéaux communs, dénoncer son appartenance à la communauté, à la nation, à la patrie. Y a-t-il groupe humain sans traître ? Traître inévitable, traître nécessaire : c’est encore grâce à lui que le groupe se rassemble à nouveau, se ressoude, qu’il redécouvre ce qui l’unit dans la commune haine de ce qui (se) sépare. « L’ennemi et l’étranger, nous l’avons vu dans le miroir » (Georges Séféris,Poèmes, Paris, Mercure de France, 1985). La haine du traître, bien plus importante que celle de l’ennemi – d’où la férocité particulière des guerres civiles –, est celle d’une rupture d’appartenance. Mais que seraient les apôtres sans Judas ?

Puis la jalousie, cette tragédie de l’enfance œdipienne que l’histoire fait répéter en tant que farce, parfois dramatique, plus souvent médiocre : entre le crime paranoïaque et le vaudeville plaisant, le quotidien du couple. Qui définit le traître ? Toujours la victime. On est trahi même lorsque le désigné comme traître n’a jamais caché sa nature ou ses intentions – et ne se sent absolument pas tel, ou si peu. Couple étrange du traître et du trahi : c’est le trahi qui fait le traître, et sans lui le traître n’en est pas un.

La cure elle-même, par son injonction paradoxale de liberté obligatoire dans la règle fondamentale, avec, en outre, l’exigence de la vérité, convoque d’emblée sa trahison et un patient fautif. Et un analyste qui suscite un transfert fait de véritable amour... pour ne pas y répondre, sauf à trahir sa mission ! Mais quel analyste peut penser ne jamais trahir l’idéal d’une écoute flottante aussi disponible à l’autre qu’à son propre inconscient ?

Il nous faut cependant distinguer entre l’inévitable trahison humaine ordinaire et ceux qui choisissent ou sont amenés à des trahisons aux conséquences tragiques. Parfois le but ultime se brouille : perversion sadique sans limite ou... masochisme sans fond ?

Peu d’espions ont dû entreprendre une analyse et nous restons curieux de l’économie psychique des « taupes » et de la qualité du clivage instauré. Le succès dans la fiction romanesque de la problématique de la trahison rend plus probablement compte de l’universalité de sa résonance interne.

Pourtant, nous rencontrons bien dans nos cures les échos des trahisons, celles de l’histoire individuelle ou des générations précédentes et de celles de l’Histoire.

La Seconde Guerre mondiale, comme toutes les invasions et les guerres, a laissé son lot de traîtres – à des degrés divers – et un poids de silence ou de blanc dans les familles et les psychismes de nos patients – ainsi pour les collaborateurs et leurs descendants. Mais des altérations plus spécifiques s’observent aussi chez ceux dont le crime a été la défaite de 1939, déniée par la version officielle d’une France victorieuse en 1945.

Ce conflit a vu également une extermination de masse d’une nature spécifique dont les conséquences psychiques sur les survivants et leurs descendants ont été beaucoup travaillées par les psychanalystes. Parfois, simplement vivre peut apparaître trahison.

D’une autre nature, les modifications des frontières dans les conflits successifs troublent l’organisation d’un ennemi stable et identifiable au fil des générations : en Alsace et en Lorraine, le grand-père qui avait fait la guerre d’avant ne précisait pas toujours de quel côté... Et la conscription forcée des « Malgré nous » a laissé des traces.

Plus tard, si la guerre d’Indochine convoqua à nouveau la honte de la défaite en y ajoutant déjà la trahison de l’abandon des populations locales loyales envers le colonisateur, c’est la guerre d’Algérie qui semble avoir opéré une fracture dans la mémoire française. Guerre menée longtemps sans être reconnue, elle a laissé des traces particulières dont des analyses témoignent. Traumatismes de l’exil. Traumatisme des violences subies...  ou infligées. Abandon aux massacres des supplétifs locaux de l’armée, sans armes, et sort très particulier fait par la France aux Harkis, porteurs de ses reniements.

Si la torture a fini par émerger du silence par le combat politique, sans toujours reconnaître l’ambiguïté hypocrite de son autorisation par l’autorité politique, qu’en est-il dans les psychismes des combattants et de leurs familles ? Et des victimes ?

Mais, plus généralement, les militaires surtout, et aussi les Français d’Algérie, se sont trouvés pris dans un conflit de loyauté insoluble entre le serment de défense de la patrie – d’une terre sacrée dont la limite vacillait – et la loyauté à l’autorité qui décidait avec réalisme que l’Histoire imposait la décolonisation – sans en assumer la trahison des engagements pris. Soldats félons tentant un coup d’État, militaires loyalistes trahissant leur idéal et abandonnant leurs hommes, colons trahis dont certains ne s’installèrent pas dans une France impardonnable, mais dans d’autres pays francophones, et d’autres furent rapatriés sans jamais faire le deuil du pays perdu. Eux-mêmes ou, plus souvent, leurs enfants portent des traces parfois négatives des meurtrissures de l’Idéal du Moi.

Il est de par le monde d’autres paradoxes topologiques, identitaires et culturels engendrés par les convulsions du Monde, dont nos patients témoignent. Des idéaux s’effondrent, laissant leurs croyants dans le vide. Parfois, au contraire, au lieu que le territoire ou le Moi se voient amputés, c’est à une réintégration que l’Histoire nous convie : le mur de Berlin tombe et l’Allemagne se réunifie, une dictature s’achève parfois, une guerre fratricide se termine. Comment la mémoire peut-elle alors triompher sans vengeance ? Faut-il exiger des tribunaux de vérité – avec ou sans châtiment ? Les amnisties doivent-elles au contraire être remises en cause ? Quelle part de déni, de renoncement, de trahison des morts est-elle nécessaire pour que la paix revienne ? Ces questions sont actuelles.

Lorsqu’une frontière tombe, comme entre les deux Allemagne, l’ancien agent secret, héros tueur des ennemis de l’autre camp, se voit en après-coup qualifié d’assassin. De quels prix se paient les remaniements psychiques de la psychanalyse si Éros rétablit des liaisons, si des clivages cèdent : accès à la culpabilité, ou nécessité d’éliminer les témoins gênants... dont le psychanalyste ?

L’émigrant, l’adolescent quittent à tout jamais, l’un la mère patrie, l’autre l’enfance et ses objets œdipiens dans le démantèlement du complexe. Quitter sa ville, quitter ses maîtres, quitter son patron, quitter ses habitudes, quitter ses modes de penser. Quitter son analyste. L’adolescence indéfiniment recommencée : se mettre à son compte. Une longue série de mots à double sens : loyauté ou soumission ? Trahison ou indépendance ? Libération ou ingratitude ? Innovation ou fidélité ? « Tu m’as trahi » – « J’ai changé. » Le traître, éternel « entre-deux ».

I – Judas comme prototype

Pedro Valente – Le traître nécessaire ? Judas l’Iscariote,
Pierre-Emmanuel Dauzat – Judas trahi par la traduction : traduction, trahison et mort volontaire des Évangiles à Sylvia Plath,

II – Vues théorico-cliniques

Vassilis Kapsambelis – Le refus de trahir, Hippolyte entre l’amour des femmes et l’amour du père,
Marie-Françoise Guittard Maury – Varaitions autour du tu quoque mi fili,
Françoise Seulin – Les coulisses de la trahison,
Nicolas Gougoulis – La fiabilité de l’objet, travailler en psychanalyste dans les situations de crise,

III – Traces dans l’histoire récente

Anna M. Antonovsy – Des analystes aryens dans l’Allemagne nazie : les questions d’adaptation, de désymbolisation et de trahison,
Denys Ribas – Destins de la fracture algérienne dans la mémoire française,

Hors Thème :

Jérôme Glas – Narcissisme originaire et organisation spéculaire,
Roger Perron – La psychanalyse est-elle réfutable ?,
Adela Abella – Christian Boltanski : un artiste contemporain vu et pensé par une psychanalyste,
Bernard Chervet – Incidences et mise en abyme du travail de rêve,
Suzanne Wolf – Le sexuel dans la psychanalyse contemporaine, histoire d’une disparition ?,

Critiques de livres

Geneviève Bourdellon – Bion à New York et à Sao Paulo et Quatre discussions avec Bion de Wilfred Bion,
Michèle Jung-Rozenfarb – Repenser la psychanalyse avec les sciences de Sylvie Faure-Pragier et Georges Pragier,
Christine Jean-Strochlic – Folies minuscules de Jacques André,

Revue des revues 

Isabelle Kamieniak – Libres cahiers pour la psychanalyse, n° 16, automne 2007 : « Parler de la mort »,
Jean-Pierre Kamieniak – Topique, Revue Freudienne, n° 100, 2008 : « Textes essentiels, l’esprit du temps »,
Marie-Claire Durieux – The International Journal of Psychoanalysis, vol. 88, part. 6, décembre 2007,

Compte rendu

Marianne Robert – Le développement précoce et ses troubles. Compte rendu de la neuvième conférence Joseph Sandler,

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