Le tiers analytique

 

Rédacteurs :
| Klio Bournova | Vassilis Kapsambelis |

Tome 69 n°3, juin 2005
Date de parution : 2005-06-01
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Argument...
Sommaire

Le colloque « René Diatkine », organisé par André Green en octobre 2004 à Deauville sur le thème du « Tiers Analytique », a déployé la fécondité actuelle du concept devenu véritable ouverture stimulante de nouvelles lignes de recherche théorique et d’éclairage des situations-limites dans la clinique.

Si André Green et Thomas Ogden ont permis par leurs travaux respectifs de faire exister la notion de « tiers analytique » comme une conceptualisation nouvelle et de voir sa définition progressivement se préciser, l’idée même du tiers paraît aujourd’hui consubstantielle à la psychanalyse.

Elle prend ses sources dans le recours par Freud à la tragédie d’Œdipe roi, association d’idée qui se présente à lui pour mieux dire sa découverte de l’engagement des courants pulsionnels vis-à-vis des objets parentaux dans une conflictualité dorénavanttriangulaire. Après une première allusion dans le manuscrit N du 31.5.1897, sa lettre du 15 octobre de la même année s’y réfère explicitement: le mythe grec met en valeur une compulsion quechacun reconnaît pour avoir perdu en lui-même les traces de son existence.

Sans jamais proposer un exposé systématique spécifiquement consacré à Œdipe, la double valence du complexe sera une référence constante dans les écrits des cas cliniques ou des essais sur la sexualité. Dans les textes de 1923, 1925 et 1931 le travail sur les modalités d’entrée dans le complexe d’œdipe et la possible «liquidation» de celui-ci amène Freud à briser les éventuels effets de miroir entre l’évolution psycho-sexuelle du garçon et celle de la fille en re-positionnant la différence sexuelle sur une dissymétrie fondamentale. Ne pourrait-on dire alors que la dissymétrie est tiercéisante en dégageant la différence et le couple du spectre du double ?

Si la femme dans sa fonction de mère est le premier objet d’investissement du bébé qu’il soit garçon ou fille, la place du père-réalité, du père-censure, du père-contenant, en somme celle du père dans ses différentes figurations et interventions symbolisantes dès l’amorce de la relation duelle primaire inaugure celle du tiers. La psychanalyse française a abondamment écrit sur cette fonction du père-tiers (par exemple M.Fain et D.Braunschweig à propos de la «censure de l’amante», J.Lacan et le «nom-du-père» ou plus récemment l’ouvrage sous la direction de Jean Guillaumin «le père, figures et réalité»). Mais le père est-il synonyme du tiers ? Le père de la préhistoire paternelle est-il en continuité avec le père œdipien ? La réalité biologique du père peut-elle être confondue à sa fonction symbolique ? Le père serait-il convoqué comme seul sauveur de l’engloutissement psychotique ? La question est alors de la convergence ou des écarts entre ces perspectives théoriques et leur utilisation non seulement pour penser la clinique mais aussi pour penser les faits culturels et sociaux dans un contexte où la parentalité semble se fragiliser.

Du côté de la cure, c’est par les processus de la symbolisation que l’ensemble de ces questions se posent, dont une des approches serait constituée par la réflexion sur le cadre que Jean-Luc Donnet définit comme "à la fois barrière symbolique, paternelle et sur-moïque et enclos symbiotique et maternel". Une autre approche étant celle de l’interprétation dans la cure comme voie d’émergence du tiers.

Mais en revenant vers les écrits freudiens dans une autre perspective, le différenciateur œdipien ne se trouve-t-il pas éclipsé en tant que référence dans les textes qui traitent du lien narcissique, de la mélancolie ou de l’instinct de mort, quand justement les énigmes qui occupent la pensée de Freud concernent le destin interne de la présence/absence de l’objet externe ou encore la déliaison mortifère ? Nous retrouvons ainsi l’occurrence avec la clinique des états limites, des pathologies dites «narcissiques» voire des états psychotiques qui conjuguent les troubles de la différenciation et les angoisses ante-œdipiennes avec l’absence d’introjection stable à la fois d’un double spéculaire et d’un tiers qui sépare et qui re-lie.

C’est bien cette clinique «aux limites» qui est devenue depuis et grâce à André Green la nouvelle plaque tournante de la recherche psychanalytique.

Il introduit la notion de processus tertiaires dès 1972. En définissant la «normalité » comme l’équilibre instable, assuré par la mobilité libidinale, entre processus primaires et processus secondaires, il appelle «processus tertiaires» « les processus qui mettent en relation les processus primaires et les processus secondaires de telle façon que les processus primaires limitent la saturation des processus secondaires et les processus secondaires celle des processus primaires». En 1973, avec la psychose blanche, puis en 1974, dans son travail sur la symbolisation et l’absence, il évoque l’échec de la triangulation œdipienne dans les pathologies limite en termes de « bi-triangulation » : le sujet est en relation avec deux objets en apparence distincts, mais en réalité « symétriquement opposés qui ne font qu’un ». Il montre alors ce qu’un tel dispositif relationnel a comme implications pour l’activité de pensée : l’objet « n’étant jamais absent, il ne peut être pensé ».

Il s’ensuit une modification dans le travail avec ces patients : on est conduit « de l’analyse du contenu à l’analyse du contenant », à savoir du cadre, et plus généralement de ce qui, dans l’activité de pensée, permet qu’une telle activité puisse être déployée. Green étudie ainsi les conditions de mise en place de la symbolisation, qu’il relie à la notion du tiers : le travail d’élaboration, fourni par l’analyste, représente l’introduction d’un élément tiers dans une relation qui, pour ces patients, n’est que duelle.

On voit que, pour Green, cette tiercéité est liée au langage et à son potentiel élaboratif ; toutefois, dans son travail sur Le langage dans la psychanalyse (1984), puis en 1990, il élabore une théorie de la triangulation généralisée à tiers substituable. La tiercéité est représentée par cadre analytique, d’où la défense d’un cadre qui ne varie pas selon le bon vouloir de l’analyste («l’instance tierce ici n’est pas légale mais éthique»), d’où aussi la conception du surmoi comme d’une autre ouverture à la tiercéité. Mais, plus généralement, la tiercéité est représentance : la nécessité, pour l’être humain, de (se) représenter la pulsion «dans son double rapport à l’objet et au moi» : «la tiercéité serait le statut de ce que l’on appelle la relation, terme troisième par rapport à ceux qu’il met en relation». Enfin, dans ses travaux des dix dernières années, Green approfondit les élaborations autour du négatif, en les mettant en lien avec la problématique de la tiercéité, à travers la notion de destructivité, telle que Winnicott l’a comprise : la destructivité est l’étape nécessaire pour que la séparation d’avec l’objet primaire soit acquise et que le sujet parvienne à un « sentiment d’intégration et de constitution de l’individualité » ; mais ce sentiment et cette constitution nécessitent la tiercéité, dont la forme la plus universelle est celle du complexe l’Œdipe. Mais Freud et les apports psychanalytiques ultérieurs sont -ils seuls à inspirer le renouveau théorique que les apories de la clinique des états-limites exigent ?

Les travaux sur la tiercéité s’associent souvent à une redécouverte de Charles-Sanders Peirce (1839-1914), philosophe américain relativement méconnu sauf par des spécialistes de logique et de séméiotique, ainsi que par les emprunts de Lacan à son œuvre. Peirce établit la relation triadique comme irréductible à la somme des relations binaires auxquelles peuvent donner lieu les trois éléments qui la composent. Ses travaux de séméiotique portent sur le «phanéron» («tout ce qui est présent à l’esprit, sous quelque forme que ce soit»), notion proche de celle de l’idée de la philosophie traditionnelle : il nomme «phanéroscopie» l’étude des phanérons et leur classification.

Pour Peirce, la caractérisation des phanérons fait intervenir trois éléments : un objet, un signe et un interprétant. Un signe (ourepresentamem) ne se définit comme un «tenant lieu» de quelque chose (d’un objet) qu’à la condition d’un interprétant : le signe n’est tel que parce qu’il porte en son sein un «interprétant», et il sert d’intermédiaire entre l’interprétant et son objet. Aussi, pour Peirce, l’interprétant n’est pas une personne ou un moyen quelconque faisant le lien entre le signe et l’objet : dans une telle hypothèse, il serait possible de ramener la triade à deux relations binaires (une relation de référence: signe > objet, et une relation d’interprétation : signe > interprétant). Peirce insiste sur le fait que l’interprétant est inhérent au signe, il en est un élément constitutif. Il parle de pensée interprétante, mais considère que, au sens large, un interprétant peut être aussi une action, une expérience, ou une qualité de sentiment. De plus, l’interprétant est lui-même signe, en ce sens qu’il peut être le signe, pour le même objet, d’un autre interprétant. Chaque signe peut ainsi participer à des triades successives, et ce jusqu’à l’infini, cette « sémiosis illimitée », et les transformations incessantes qu’elle implique, étant le propre de la pensée même.

A partir de cette analyse, Peirce propose une catégorisation des signes selon trois « catégories universelles », qu’il nommequalitérelation et représentation, ou encore primaritésecondarité et tiercéité respectivement : le signe peut être considéré en lui-même (primarité), ou dans son rapport à son objet (secondarité), ou dans la façon dont son interprétant le représente (tiercéité). Peirce appelle primarité le domaine de «ce qui est tel qu’il est», en tant que monade, et sans référence à quoi que ce soit d’autre (il s’agit de «qualités», par exemple une croyance, un sentiment spontané, une apparence, une «chose en soi»). La secondarité comporte «ce qui est, tel qu’il est par rapport à» (la réaction, l’effort indépendamment du but, l’événement, la causalité, la comparaison »). La tiercéité est le domaine de la médiation : ce qui rend une comparaison possible, donc le domaine de l’unification, et aussi de la règle de conduite, de la convention sociale, du futur en tant que déterminable, de la connaissance scientifique bien établie...

Les définitions proposées par Peirce sont issues d’une réflexion éloignée d’une perspective psychanalytique qui, quant à elle, ne conçoit la cognition sans ses racines qui plongent dans le pulsionnel et hors de ses lieux de conflictualité. Néanmoins, cette théorisation telle une langue «étrangère» nous décolle du corpus freudien pour creuser des cheminements qui éclairent l’objet de celui-ci par d’autres voies. C’est ainsi que Sara Botella a cheminé depuis Peirce et Green pour proposer, trente ans après «l’enfant du ça», l’œdipe du ça, afin de rendre compte de ces conjonctures cliniques où les formes de triangulation repérables ne sont pas synonymes de tiercéisation organisée, de la représentance. Cette paradoxalité d’un œdipe qui court-circuiterait la fonction tiercéisante de l’œdipe est un constat déjà ancien de la clinique mais une des nombreuses questions qu’elle soulève alors concerne l’articulation entre l’hypothèse greenienne de l’hallucination négative comme structure encadrante de la représentation et le retour hallucinatoire en tant qu’échec d’une organisation de la tiercéité.

Avec Thomas Ogden et sa notion de «tiers analytique» un pont est jeté entre la pensée psychanalytique des deux rives de la Manche et celle du continent américain: circulation inter-analytique que Green après Winnicott a suscité en maintes occasions. Ogden introduit en 1994 la notion du «tiers analytique intersubjectif» qui désigne, selon lui, un «troisième sujet, inconsciemment co-créé par l’analyste et l’analysant, qui semble vivre sa propre vie dans l’espace interpersonnel entre analyste et patient» et qui aurait une influence structurante et déterminante de la relation analytique. Cette hypothèse nous évoque celle, plus ancienne, de Denise Colin-Rothberg sur la co-création singulière d’une langue de l’analyse spécifique à chaque cure dont elle émerge et qu’elle organise sans appartenir ni tout à fait au patient ni à l’analyste. La question est alors du statut et de la fonction de cette «langue de la cure»: est elle issue des processus de symbolisation et de ses avatars chez chacun des protagonistes de la cure, s’agit-il d’une «nouvelle traduction» de la rencontre du maternel et du paternel dans cet espace au cadre tiercéisant ou participe-t-elle davantage d’une «symbolique» de l’enfantement, issue de la transcription du contenu sexuel fantasmatique sous-jacent à la rencontre du couple analytique ?

Ogden insiste sur le caractère asymétrique de la création de ce «tiers», inconcevable en dehors de son lien avec les deux subjectivités de la rencontre analytique, engagées dans une relation asymétrique. Il différencie le «tiers intersubjectif» à la fois du «nom-du-père» lacanien et de l’espace potentiel winnicottien. Ses élaborations conduisent à l’idée que c’est ce tiers co-créé qui est le «sujet de l’analyse» ; en ce sens, le tiers analytique intersubjectif «crée», ou instaure, à la fois l’analyste et l’analysant en tant que tels. La question est alors du rapport entre cette idée de «tiers co-créé» et le processus de subjectivation chez l’analysant.

Cet auteur décrit par ailleurs certains des avatars pernicieux de ce tiers analytique, par exemple lorsqu’il prend la forme d’un tiers tyrannique, restreignant l’étendue des pensées et affects autorisés, aussi bien chez l’analysant que chez l’analyste, ou encore lorsqu’il se présente comme un tiers «pervers», enfermant analyste et patient dans des scénarios compulsivement répétitifs. Mais de ce côté-ci de l’Atlantique ne parlerait-on pas dans ce cas d’un éventuel échec du tiers et de la névrose de transfert voire même des conditions de la transférabilité ? Ce «tiers» et la notion de tiers analytique sont-ils homonymes, synonymes ou radicalement différents ?

Cette perspective ouvre la question de la nécessité ou de la pertinence de différencier ce «tiers analytique» et le tiers tel que l’on peut l’entendre chez Freud. S’agit-il, comme le soulignait Jean-Luc Donnet, d’un tiers permanent, forme d’extériorité au-dedans qui permet le «surplombement» de l’analyste ? Ou encore comme une position en tiers, non pas comme une loi mais comme une conquête en retard par rapport à l’expérience, comme l’affirmait Jean-Claude Rolland, celle qui permet de convertir le reflet chez l’analyste du fonctionnement psychique du patient, en une construction et éventuellement en parole.

Le parcours des notions du tiers, de la tiercéité ou encore du tiers analytique remobilise notre activité de liaison-déliaison-reliaison de nos savoirs fragmentaires et met en perspective des interrogations nouvelles à partir de concepts qui concernent à la fois les fondements, les garants et les créations de la psyché.

I. Colloque « Le tiers analytique » : Introduction et exposés

André Green, Adieu à Deauville,
Jean-Claude Rolland, Le Moi, Tiers de lui-même,
Claude Balier, La tiercéïté à l’épreuve de la psycho-criminologie,
Sára Botella, L’Œdipe du ça ou Œdipe sans complexe,

II. La tiercéïté dans la pensée de Peirce

Dominique Bourdin, Logique, sémiotique, pragmatisme et métaphysique,

III. Le destin outre-atlantique du concept de tiers

Thomas H. Ogden, Le tiers analytique: les implications pour la théorie et la technique psychanalytique,

IV. Le tiers et la tiercéïté: Développements théoriques et cliniques

Dominique Bourdin, Cracher ou quelques figures de l’instauration du tiers analytique,
Bernard Chervet, Réverbérations et éclipses de l’impératif tiers dans la cure,
Christian Delourmel, Tiers analytique et pouvoir auto-réflexif du psychisme : de quelques aléas,
Paul Denis, Séraphita, le mysticisme et la dissolution du tiers,
Jean Guillaumin, Naissance et renaissance du tiers dans le travail psychanalytique. Entre altération et aliénation du double, le tiers,
Guy Lavallée, Le tiers analytique: un attracteur substituable ?,
Michel Ody, Notes théoriques et cliniques sur la tiercéïté,

Hors Thème

M. James Herzog, Los Degradados: Hors du coup, déprimés, morts. Le trauma transmis et infligé tel qu’il apparaît dans l’analyse d’une petite fille de six ans,
Thierry Bokanowski, Variations sur le concept de « Traumatisme » : traumatisme, traumatique, trauma,

Critiques de livres

Hélène Parat – L’imprévu en séance de Jacques André,
Eva Weil – Le savoir-déporté de Anne-Lise Stern,
Gilbert Diatkine – Le séminaire X. L’angoisse de Jacques Lacan,

Revue des revues

Danielle Kaswin-Bonnefond – Libres cahiers pour la psychanalyse, n°10, Automne 2004. L’objet de la jalousie,
Sabina Lambertucci-Mann – Quaderni di psicoterapia infantile « Uno spazio per i genitori », Borla, Roma, n°48, 2004,
Sesto-Marcello Passone – Psiche – Rivista di cultura psicoanalitica, 2004 , n° 1 et 2,
Roberto Cunha – Revista Brasileira de Psicanalise (RBP –Volume 38, n°2, 2004) : Adolescence, anorexie et pathologie du vide,
Marie-Claire Durieux – Journal of the American Psychoanalytic Association, Vol. 52 N°. 3 2004

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