L’ennui

 

Rédacteurs :
| Hélène Suarez-Labat | Vassilis Kapsambelis |

Tome 81, n°4
Limite de remise des textes : 2017-04-01
Date de parution : 2017-09-01
Argument...

 

Revue française de psychanalyse

 

Chers Collègues,

 

Veuillez trouver ici l’argument du numéro 2017-4 de la Rfp rédigé par

Vassilis Kapsambelis et Hélène Suarez-Labat.

Nous mettons également à votre disposition (sur demande par mail auprès de

Nahil-Sarah Wehbe : rfpsy@spp.asso.fr), un fichier word dans lequel nous vous demandons de saisir votre article, et un contrat à nous retourner avec votre texte.

N'oubliez pas non plus le résumé (500 s) et les 5 mots-clés.

Les références bibliographiques sont à donner en fin d’article.

 

> Le calibrage des articles pour ce numéro est limité à 35 000 signes

(espaces, résumé, mots-clés, notes compris).

> Date limite de remise des textes pour le numéro 2017-4 : 15 mars 2017.

 

Avec mes sentiments les meilleurs.

 

Françoise COBLENCE

Directrice de la Rfp

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Argument

L’ennui

 

L’ennui se laisse plus facilement éprouver que penser. Expérience de suspension – on aura à se demander : suspension de quoi ? –, il peut surgir aussi bien des enveloppes narcissiques vidées de leur substance que d’un espace potentiel en attente de saisissements créateurs. Les variétés des perceptions internes de l’ennui se déclinent selon plusieurs éprouvés depuis l’informe, le vide, le blanc de pensée, la lassitude, la fatigue, la perte de tonus, dont le bâillement contagieux peut gagner toute une assemblée. L’ennui n’est ni réellement tristesse ou dépression avérée, ni angoisse, ni retrait, ni même inhibition, et encore moins désobjectalisation. Il n’est presque pas « affect » et pas davantage « représentation », sauf peut-être en tant que représentation des poètes : l’esthétique de l’ennui, l’ennui baudelairien, les illusions perdues…, jusqu’à engendrer une figure dominante, celle de la mélancolie, symbolisée par la pétrification du regard, l’incuriosité intérieure demeurant comme un masque protecteur contre la perte (Starobinski, 2012). Expérience de suspension difficile à décrire, bien que si commune, et si souvent figurée dans des registres divers : Hopper et ces adultes figés psychiquement et corporellement, aux prises avec la solitude et l’ombre de l’ennui face aux paysages ; et aussi la banlieue, où « l’ennui est le principal agent d’érosion des paysages pauvres » (Maurice Pialat, L’amour existe, 1961).

Malgré cette difficulté à le saisir, rares sont les êtres humains qui échappent à l’ennui, à tous les âges de la vie. Les enfants précoces seraient menacés par l’ennui, tout comme l’adolescent gagné par la morosité (Mâle, 1999), soit comme un retour de l’ennui infantile, un refus passager d’investir, soit pour augurer des catastrophes identitaires futures, soit encore pour s’orienter vers la radicalisation. La vieillesse et la maison de retraite semblent être les deux lieux-temps qui le concentrent le plus – encore qu’aujourd’hui, et comme pour faire pendant au burn-out, on retrouve de plus en plus de travaux sur son strict opposé, le bore-out, à savoir « s’ennuyer au travail » qui rendrait aussi fou que l’activité contrainte à des rythmes effrénés.

Freud, qui combattait l’ennui par les investissements multiples, le situait entre la « constitution » (« un excédent d’excitation que le système nerveux libère au repos », Freud, 1895) et les expériences inévitables de la vie. Il fallait probablement être pédiatre et psychanalyste d’enfants comme Winnicott pour s’intéresser aux questions que soulève l’ennui et nous permettre de penser qu’il apparaît comme la suspension, de durée variable, de la créativité inhérente au psychisme humain que cet auteur a associé au jeu. C’est la potentialité de cette aire entre sujet et objet qui fait la potentialité de l’ennui : entrer dans le jeu ne consiste pas seulement à échapper à l’ennui, mais aussi à s’exposer à son éventuel retour, car tous les « playing » ne nous mènent pas aussi loin les uns par rapport aux autres : l’ennui est aussi l’état d’épuisement du jeu en cours, et l’état d’attente, jamais assurée par avance de succès, du jeu à venir.

C’est sans doute cet état d’attente, le fait qu’il introduit, à côté d’un état d’âme, une dimension de temporalité, qui fait toute l’ambiguïté, et sans doute toute la richesse, de l’expérience de l’ennui. C’est aussi la rencontre avec la pensée du vide intérieur, si bien décrit par Anzieu dans Le corps de l’œuvre notamment avec Blaise Pascal, livré au fond de son âme à l’ennui et à l’angoisse du vide. Le physicien a trouvé des formes à l’expérience de l’ennui, les limites définies par le centre de gravité illustrant l’investissement des processus de pensée devenus créateurs d’espaces.

Il semblerait donc que la créativité réclame bien un temps de suspension, une certaine capacité à supporter l’ennui, comme le temps de passage entre le jeu terminé et le jeu à venir. En d’autres termes, il faut bien passer, de temps à autre, par une « cure d’ennui » – pour reprendre le titre de ce recueil de nouvelles originales et drôles écrites par de jeunes écrivains hongrois réunis autour de Sandor Ferenczi dans les années 1920.

Mais à quel moment cette suspension devient inanité, et finalement inanimation ? On peut « mourir d’ennui », « s’ennuyer comme un rat mort »… On voit que la mort ne tarde pas à faire son apparition aux côtés de l’ennui. État d’âme qui s’accompagne nécessairement d’autres, l’ennui n’est certainement pas le même selon qu’on le vive comme l’attente d’une éventuelle promesse, ou comme la préfiguration de l’extinction de toute vie psychique, et de toute vie. C’est sans doute la raison pour laquelle nos civilisations contemporaines occidentales, qui semblent de plus en plus rétives à l’intégration de la mort comme d’un événement naturellement inclus dans la notion de vie, ont progressivement perdu la dimension créative de l’ennui. Et considèrent donc comme une tâche personnelle, familiale, groupale, éducative ou professionnelle de la plus haute importance que de le combattre par tous les moyens, quitte à aboutir à cette ambiance d’hyperstimulation et d’hyperactivité qui n’est pas sans rappeler une « défense maniaque ». Changement que l’on peut même sans doute dater : l’article du chevalier Louis de Jaucourt dans l’Encyclopédie (1751) dénoncera violemment l’ennui, supposé être né des caractéristiques de l’existence aristocratique. Et on se souvient de l’étonnant article de Pierre Viansson-Ponté paru dans Le Monde du 15 mars 1968, sous le titre La France s’ennuie. Quelques semaines plus tard, l’ardeur et l’imagination étaient au rendez-vous, pour le meilleur et pour le pire sans doute, mais en tout cas, personne ne s’ennuyait plus du tout (même si certains étaient très ennuyés).

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Il serait certainement partiel, et partial, de limiter l’ennui à sa signification relative à son verbe pronominal, « s’ennuyer ». On peut aussi « ennuyer (quelqu’un) », et même « s’ennuyer de quelqu’un ». John Rickman, ce médecin et psychanalyste britannique singulier de la première moitié du XXe siècle, sensible au travail de groupe et à la relation interpersonnelle, a donné de la maladie mentale une définition qui n’a pas échappé à Winnicott : « ne pas être en mesure de trouver quelqu'un capable de vous supporter ». Il y a sans doute ce que tout psychanalyste aurait du mal à évoquer publiquement, tout en en souffrant (ou en s’en irritant) intérieurement, à savoir le patient « ennuyeux ». À un groupe de jeunes prêtres anglicans demandant conseil sur leurs activités d’accueil et d’aide, et sur les moyens de détecter le besoin d’une aide psychiatrique, Winnicott répondait que, « si une personne vient vers vous pour parler et qu’en l’écoutant vous avez le sentiment qu’elle vous ennuie, dans ce cas elle est malade et il lui faut un traitement psychiatrique. Mais si votre intérêt reste soutenu, peu importe la gravite de sa détresse ou de son conflit, dans ce cas vous pouvez très bien l’aider » (M. Khan, 1983).

L’ennui, expérience potentiellement d’inanité et de mort, devient donc ainsi, dans sa forme de verbe actif, expérience de mise à mort, d’agression de l’objet. « Il ennuie tout le temps ses parents », « Il ennuie ses frères et sœurs », « il ennuie sa maitresse et ses camarades de classe ». Entre le verbe pronominal et le verbe actif va se jouer tout le passage d’une pulsion à but passif vers une pulsion à but actif. Mais à quel moment l’expérience de mort de l’ennui rompt les amarres avec sa récupération masochique, ou l’épuise, pour devenir sadisme et malin plaisir à embêter les autres ? Et comment peut-elle être inversée à nouveau – la question qui taraude chaque enseignant ?

Enfin, comment les analystes peuvent-ils penser l’ennui dans un monde d’objets de plus en plus « connectés », lutte effrénée contre l’ennui ? Et trouver des voies pour se reconnecter à l’objet – ou alors reconnaitre l’ennui comme suspension et manque de la relation avec lui, et donc lui donner de nouveaux sens ?

 

Hélène Suarez Labat

suarezlabath@hotmail.com

 

Vassilis Kapsambelis

kapsambelis@wanadoo.fr

 

Bibliographie

Anzieu D. (1981) « De l’horreur du vide à sa pensée : Pascal ». In : Le corps de l’œuvre, Paris, Gallimard.

Freud S. (1895) Etudes sur l’hystérie, Paris, Puf.

Khan M. M. R. (1983) Préface. In : Winnicott DW, Fragment d’une analyse (1975). Paris, Payot.

Mâle P. (1999) Psychothérapie de l’adolescent, Paris, Puf.

Collectif (1992) Cure d’ennui. Écrivains hongrois autour de Sándor Ferenczi. Paris, Gallimard.

Starobinski J. (2012) L’encre de la mélancolie, Paris, Le Seuil.

 

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