L’identification à l’agresseur

 

Rédacteurs :
| Geneviève Bourdellon | Michèle Bertrand |

Tome 73 n°1, janvier 2009
Date de parution : 2009-01-01
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Argument...
Sommaire

L’identification à l’agresseur a fait l’objet d’élaborations très différentes, par Ferenczi en 1932, puis Anna Freud en 1936. Cette dernière d’ailleurs ne mentionnera pas dans son article le travail de Ferenczi, tombé alors en disgrâce.

Anna Freud se réfère en revanche à l’observation de son père dans Au-delà du principe de plaisir : Freud y parle d’« une poussée à élaborer psychiquement une expérience impressionnante et à assurer pleinement son emprise sur elle […] indépendamment du principe de plaisir […] Si le docteur […] fait subir (à l’enfant) une petite opération, on peut être certain que cette expérience effrayante sera le contenu du prochain jeu ; mais nous ne devons pas négliger l’existence d’un gain de plaisir provenant d’une autre source. En même temps qu’il passe de la passivité de l’expérience à l’activité du jeu, l’enfant inflige à un camarade de jeu le désagrément qu’il avait lui-même subi et se venge ainsi sur la personne de son remplaçant ».

Déjà dans Totem et tabou Freud mentionnait le cas de totémisme d’« Arpad l’enfant coq », observé par Ferenczi, et celui du « petit Hans ». Dans ces deux observations, l’animal est objet de crainte et de vénération à la place du père, le premier après une blessure évoquant la castration, le second après une menace fantasmatique dans le cadre de l’Œdipe. La guérison pour chacun passera par une identification ludique de l’enfant à l’animal redouté, lui permettant d’affronter l’agent de la menace de castration et son élaboration ce qui débloque la situation.

Tout semble d’abord opposer les concepts développés par Anna Freud et Sandor Ferenczi :

– L’identification à l’agresseur peut être considérée par la première, comme une figure préliminaire du Surmoi. Elle a en fin de compte un effet structurant ; elle est partielle, transitoire, elle se place à un moment de l’évolution où l’enfant ne peut encore assumer sa culpabilité. Par un mouvement de projection, c’est une personne de l’environnement suffisamment bon qui va être l’objet d’attaques après que l’enfant a été confronté à une menace de castration. Ainsi se rejoue sur une scène inter-psychique ce qui ne peut encore s’intérioriser comme un conflit intrapsychique. On peut se demander si ce processus est vraiment spécifique ou s’il appartient plus généralement au travail identificatoire qui doit explorer toutes les positions, en particulier l’identification au rival, pour intégrer le conflit œdipien et installer l’instance interne qui en héritera.

– En revanche, dans son article princeps « Confusion des langues entre les adultes et l’enfant », Ferenczi aborde les effets d’un traumatisme majeur (en l’occurrence un viol) accompli par un parent proche dans un contexte de relations familiales défavorables.

Le Moi peu structuré est totalement passif. L’identification à l’agresseur signifie qu’il est incapable de négocier un conflit, fût-ce par la projection, c’est ici un déni du conflit. Le Moi est confus, perd ses limites, voire se clive. L’identification à l’agresseur adulte est de type primaire, elle va constituer un implant délétère. L’enfant s’abandonne à la volonté de l’adulte et intériorise la culpabilité de celui-ci dans une sorte de Surmoi destructeur. Il n’y a « plus qu’un Ça et un Surmoi ». Ici la blessure narcissique a attaqué la cohérence du Moi qui se soumet, dans un mouvement masochiste. La fixation au trauma s’effectue à travers une répétition au-delà du principe de plaisir. C’est un processus très éloigné de celui que décrit A. Freud, dans lequel la réaction active et agressive a préservé le narcissisme.

On a donc deux formes distinctes d’identification à l’agresseur : l’une, décrite par Ferenczi, est destructrice - l’enfant se sacrifie pour garder une relation d’amour avec l’adulte coupable - l’autre est constructrice - on peut voir chez A. Freud l’ébauche d’une identification secondaire qui contribuera à stabiliser le Moi.

D’autres auteurs ont exploré le concept d’A. Freud :

Lagache relie l’identification à l’agresseur au Moi Idéal dans le cadre d’une relation de pouvoir et de méconnaissance de l’autre au moment où la conquête de l’autonomie doit se finaliser au sein du stade sadique-anal. Le ludique a quand même disparu par blocage sur la position active. Le narcissisme infantile tout puissant entre en conflit avec les exigences éducatives mais demeure dans une ambivalence forte qui sera dépassée.

Spitz, dans Le non et le oui, utilise systématiquement l’identification à l’agresseur par imitation de l’adulte frustrateur-interdicteur pour parvenir à l’étape du non. L’enfant s’approprie ainsi ses propres opérations mentales, se différencie de l’objet, négocie son entrée dans le langage. L’auteur y fait un lien entre acquisition du non et angoisse de l’étranger mais la fonction tiercéisante paternelle qui doit permettre de s’affranchir de la mère archaïque n’est pas évoquée. C’est bien cet organisateur qui défaille dans la configuration décrite par Ferenczi.

Dans son Journal clinique, celui-ci a poursuivi sa réflexion sur le traumatisme : il s’agit d’une atteinte profonde de l’identité primaire. L’enfant préfère mettre en doute ses éprouvés douloureux et développer en compensation une empathie pour l’adulte. L’identification, mode d’investissement le plus primitif est celui qui permet de diminuer la haine donc le conflit douloureux à l’égard du parent destructeur. Mais la passion est aussi du côté de l’investissement infantile. Le déni de l’adulte, voir ses accusations, ses punitions où la simple méconnaissance vont aggraver l’effet déréalisant du trauma. Le « terrorisme de la souffrance » d’un parent est une autre forme de détournement du narcissisme de l’enfant. Ainsi parentalisé, ce dernier développe des aptitudes de psychothérapeute, dans une prématurité qui n’est pas sans effets pathologiques.

Un clivage narcissique s’est opéré entre une partie « détruite » du Moi qui est protégée par l’autre « intacte ». Nourrisson savant, intelligence pure, cette partie est pourtant mégalomane, potentiellement persécutée, coupée de ses racines pulsionnelles réelles car elle obéit passivement par une adaptation de façade.

L’autodestruction s’exprime dans la répétition traumatique, voire la traumatophilie ; elle va être à la fois stabilisée par la dépressivité qui réprime les pulsions et intriquée par le masochisme s’il n’est pas trop mortifère. Mais la répétition du traumatisme, en position active cette fois-ci, peut avoir lieu dans le cadre d’une explosion de violence non mentalisée, d’une conduite perverse ou perversifiée, et enfin dans le cadre d’une identification de type A. Freud. Mais comment l’innocence infantile dont parle S. Ferenczi, est-elle préservée dans la mesure ou la culpabilité introjectée de l’agresseur ne peut que rencontrer « la perversion polymorphe » infantile ? L’enfant carencé, coupé de son expérience affective ne recherche pas toujours la tendresse, mais peut aussi avoir besoin pour se sentir réel, d’être destructeur et cruel. Nous retrouvons ainsi un lien entre les 2 formes d’identification à l’agresseur. Quelles seraient alors les conditions qui permettront une transformation du fonctionnement psychique au-delà de la compulsion de répétition?

La modification du Moi est-elle une introjection comme le formule Ferenczi ? N’entre-t-elle pas plutôt dans la description faite par N. Abraham et M. Torok de l’incorporation ? Cette dernière confronte à une imago d’autant plus redoutable qu’elle se fait dans l’identification narcissique, au détriment de l’introjection pulsionnelle et qu’elle suscite ainsi une dépendance.

 L’identification à l’agresseur selon Ferenczi amène ainsi à devoir penser la transmission inter-psychique comme dérivant conjointement de la faiblesse de l’organisation individuelle et de la force de l’autorité externe. Depuis la place symbolique qu’il détient, l’agresseur exerce un pouvoir qualifié d’hypnotique. L’identification à l’agresseur est alors à penser dans les situations intersubjectives d’asymétrie ; n’est-elle pas exploitée par les pouvoirs totalitaires et par les groupes sectaires ? Elle a été décrite comme solution létale ou de survie dans les situations extrêmes d’abus de pouvoir. Le cas dans les camps de concentration des « musulmans » qui s’étaient totalement assimilés au projet de meurtre, a été évoqué par B. Bettelheim. Le syndrome de Stockholm et l’affaire Patricia Hearst vont dans le même sens.

Il s’agit de l’identification décrite par Freud dans psychologie des masses et analyse du Moi. Identification qui met à la place de l’Idéal du Moi ce qui représente en fait le Moi Idéal. Freud y parle du rôle de la libido, mais n’avons-nous pas à accorder une importance spécifique à la pulsion de mort, à la désintrication, au défaut de liaison du somatique avec le psychique, de l’affect avec la représentation, au déni et enfin aux mécanismes anti-psychiques (-A, -H, -C) décrits par Bion ? L’effet positif mais aussi l’effet négatif du traumatisme s’y conjuguent. Cette identification « de masse » est d’autant plus invasive que s’y adjoint une immaturité psychique en contrepartie d’une prématurité du développement de l’intelligence « pure ».

Dans les pathologies transgénérationnelles, on devrait réfléchir à la transmission de l’identification à l’agresseur par une identification projective excessive d’ « objets bizarres ». Ce n’est plus le parent qui est objet transformateur (C. Bollas) pour la psyché infantile mais l’enfant ainsi parentalisé qui devient récepteur des identifications projectives excessives de l’adulte. Au déni de l’expérience émotionnelle et de la réalité des faits s’adjoint de façon délétère le déni des différences (individuation, générations, sexes). Ne retrouve-t-on pas alors les problématiques de l’incestuel et de l’antœdipe décrites par P.-C. Racamier ? La répétition à l’identique ou sous une tout autre forme, des traumatismes transgénérationnels passe-t-elle alors par une identification à l’agresseur décrite par A. Freud ou plutôt beaucoup plus subtilement, peut-elle se transmettre, notamment par le négatif, dans le cadre de l’identification à l’agresseur de Ferenczi ? À l’extrême de la violence, C. Balier parle de violeurs -tueurs d’enfants qui passent à l’acte dans un raptus violent à la limite de la mentalisation. L’ « agresseur » originaire du violeur est retrouvé parfois dans un parent violeur mais plus sûrement dans une imago maternelle archaïque qui aura un potentiel d’autant plus redoutable que le père a été falot

N’avons-nous pas également à penser les risques inhérents à ce type de transmission au sein des institutions et en particulier dans la formation psychanalytique ? Mais toute répétition intergénérationnelle inconsciente est-elle pour autant néfaste ? La prescription de l'analyse personnelle de l'analyste comme première condition à l'exercice psychanalytique est bien l’indication de faire pour ses patients comme son psychanalyste pratiquait avec lui. L’intériorisation du cadre et de la frustration qu’il impose s’étaye donc sur l’identification à l’agresseur qui participe à l’instauration du Surmoi analytique. Doit-elle alors s’effectuer sur un mode passif ou par appropriation subjectivante et différenciatrice ? Freud cite Goethe : « Ce dont tu hérites, si tu veux le posséder, il faut le conquérir. »

Mais la situation duelle dans la cure et le transfert peuvent exposer à l’abus de pouvoir de l’analyste et à la soumission conformiste de la part du patient quand l’analyste est en position d’autorité idéalisée, voire de maître à penser. La fragilité narcissique chez l’un ou/et l’autre des deux protagonistes viendra potentialiser ces risques. Une « confusion des langues entre adulte et enfant » n’est-elle pas à la source des passages à l’acte incestuel de la part de l’analyste ?

S. Ferenczi a surtout évoqué le danger représenté par l’hypocrisie professionnelle désaffectée de l’analyste qui accentue et répète l’effet des dénis parentaux. Mais l’analyste peut au contraire dans une relation trop empreinte d’empathie, dans une passion thérapeutique d’ancien nourrisson savant, générer une relation où la tiercéité s’évanouit : identification de l’analyste au patient-agresseur ? Ferenczi en a été victime dans sa pratique de l’analyse mutuelle. Symétriquement, le transfert par trop empathique du patient pourrait détourner du processus analytique, dans le but apparent de soigner l’analyste.

Au sein de la cure, le passage à l’acte, le passage par l’acte du patient, compris dans l’identification annafreudienne peut constituer un début de mise en représentation, un dégagement de l’identification à l’agresseur ferenczienne – identification qui équivaut à une incorporation détruisant toute différenciation par un objet archaïque meurtrier. Le transfert par retournement (R. Roussillon), répétition actuelle d’un traumatisme qui a été éprouvé sans être vécu, procèderait-il de l’espoir de pouvoir enfin utiliser l’objet analyste dans une relation impitoyable (D. W. Winnicott) ou paradoxale (D. Anzieu) ?

À la charnière entre les deux modes d’identification à l’agresseur, C. Jouvenot conçoit un carrefour entre identification narcissique (en lien avec le Moi Idéal) et introjection surmoïque (du côté de l’Idéal du Moi). L’identification, à l’agresseur, est alors l’occasion d’une réouverture objectale, d’une reprise de l’activité pulsionnelle, d’un deuil de l’omnipotence si l’objet survit.

Mais la répétition transférentielle ne risque-t-elle pas aussi de trop bien réussir ? Quand les moyens de symbolisation de l’excitation sont si pauvres, si proches de l’hallucination, quand les contre-investissements manquent et que le pare excitation est quasiment débordé en permanence, les risques de somatisation, de réactions paranoïdes sont alors non négligeables. L’analyse ne va–t-elle pas dangereusement « réveiller les chiens qui dorment » ?

Nous sommes en effet dans un registre où le besoin de décharge prime sur les capacités de reconstruction. La désintrication pulsionnelle peut laisser libre cours à la destructivité. De plus « l’extraction, fragments par fragments » des introjects aliénants, ne se fait pas sans risques de dépression, de mélancolie, de réaction paranoïdes voir de désorganisation car ceux-ci étaient devenus le remède empoisonné du Moi.

L’analyse ne viserait-elle pas, en reconstruisant une transitionnalité, les retrouvailles de cette oscillation féconde entre position schizo-paranoïde et dépressive dont parle W. Bion, déjouant la répétition inhérente à l’identification à l’agresseur ?

Coordination : Denys Ribas

Argument

I – PROBLEMATIQUES DE L’IDENTIFICATION A L’AGRESSEUR
Michèle Bertrand – L’identification à l’agresseur chez Ferenczi : masochisme, narcissisme
Geneviève Bourdellon – Violence du déni et identification à l’agresseur chez l’enfant
Yves Le Guellec – Identification de force en recherche de sens
Anna Ferruta – Tensions entre théorie et technique dans l’utilisation clinique du concept d’« identification à l’agresseur »
Claude Balier, Bettina Prodolliet – Du sacrifice à la toute-puissance. Les préalables de la relation à l’objet

II – DYNAMIQUES ENTRE L’INDIVIDU ET LE GROUPE
Anne Denis – La relation de masse
Anne-Marie Merle-Béral, Anne-Marie Rajon – Figures de la soumission au soin. Le système soignants/soignés, modèle de l’identification à l’agresseur

III – CLINIQUES DE L’IDENTIFICATION A L’AGRESSEUR
Olivier Pariset – Identification à l’agresseur et travail de contre-transfert
Jacques Dufour – La beauté du diable et la vérité du mal. Identification à l’agresseur, identification à l’abandonné
Christian Jouvenot – La violence de l’identification. Des Érinyes aux Euménides : l’identification à l’agresseur
Nathalie Zilkha – Pluralité et complexité dans l’identification à l’agresseur

HORS THÈME
François Richard – Ce que la littérature apprend au psychanalyste. Faulkner, Glissant et Green

Critiques de livres
César Botella – Joseph Conrad : le premier commandement d’André Green
Denise Bouchet-Kervella – La perversion : se venger pour survivre de Gérard Bonnet
Joyceline Siksou – Le berceau vide. Deuil périnatal et travail du psychanalyste de Marie-José Soubieux

Revue des revues
Denise Bouchet-Kervella – Revue française de psychosomatique, n° 32, 2007 : « Maladie et autodestruction »
Isabelle Kamieniak – Libres Cahiers pour la psychanalyse, n° 17, printemps 2008 : « Rire de soi »
Bertrand Colin – L’Annuel de l’APF : « L’objet, la réalité. La règle, le tact », 2008
Michel Sanchez-Cardenas – The International Journal of Psychoanalysis, vol. 89, n° 3, 2008
Jean-Pierre Kamieniak – Topique. Revue freudienne, n° 101, 2008 : « Le statut de la psychanalyse »

Résumés et mots clés
Résumés,
Summaries,
Zusammenfassungen,
Resúmenes,
Riassunti,

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