L’impatience

 

Rédacteurs :
| Catherine Chabert | Françoise Coblence |

Tome 82, n°2
Limite de remise des textes : 2017-11-01
Date de parution : 2018-05-01
Argument...

L’impatience

L’impatience n’est pas un concept analytique, elle n’apparaît ni dans le Vocabulaire de Laplanche et Pontalis, ni dans l’Index thématique d’Alain Delrieu. Sa définition elle-même est curieusement formulée : une fois repérée comme trait de personnalité, une fois soulignée la tendance à agir qu’elle implique, elle est essentiellement cernée en négatif, c’est à dire en termes de « manque de… »  et d’abord « manque de patience » ! Plusieurs perspectives sont alors annoncées : d’une part, l’incapacité à se contenir soi-même apparaît dans ses synonymes, la fougue, l’impétuosité, la pétulance ; d’autre part , le manque de patience pour supporter quelque chose ou quelqu’un d’autre, avec comme synonymes l’agacement, la colère, l’énervement, l’exaspération.  Et enfin, le manque de patience pour attendre quelqu’un ou quelque chose, avec les synonymes, avidité, empressement, désir, fièvre.  « Irritation » revient le plus souvent dans les dictionnaires pour signaler la composante nerveuse que produit l’impatience dans ses manifestations symptomatiques : une agitation du corps et de l’esprit qui vient répéter et dénoncer l’impuissance à assurer le contrôle de l’un et de l’autre. Cette approche préliminaire tend à mettre en évidence les qualités négatives de l’impatience, et nous n’y avons pas dérogé, en commençant cet argument par «  L’impatience n’est pas… »

On peut attribuer cette tendance à la composition du mot : le im de impatience étant un privatif, la patience pourrait être première et l’impatience

seulement son avers et le contraire de la vertu ! Car la patience est une vertu, tout le monde le sait,

et devient suspecte par là-même - en tout cas pour les psychanalystes-  puisqu’elle s’érige nécessairement contre d’autres penchants, plus naturels ou plus  sauvages.

Bizarrement, le mot « excitation » n’apparaît pas dans les définitions  communes de l’impatience et pourtant, c’est bien celui qui vient le plus immédiatement si on en cherche des résonances psychanalytiques puisque le point de vue  économique s’impose d’abord aussi bien dans l’attraction difficile à freiner que dans le rejet, tout aussi débordant. L’irritation pourrait bien être le produit de l’excitation : une irritation psychique (et non plus seulement  nerveuse) qui stigmatise un état d’attente, d’alerte, une irritation érotique ou agressive déterminés par l’objet qui semble se constituer comme point d’ancrage  essentiel, sans doute du fait de la nature pulsionnelle de ses fondements.  Etre impatient, tout court, ne signifie pas grand chose, sauf à vouloir décrire un trait de caractère : le complément (d’objet) est indispensable et cette exigence est la cause même de l’accroissement de son intensité qui pourrait pousser à la décharge motrice, l’action, l’agir. Mais n’est-ce pas justement aller trop vite ? L’impatience et la nécessaire présence d’objets qu’elle implique n’appellent-t-elles pas régulièrement la représentation ? Représentations d’attente  d’un objet de désir ou de rage (plus que de haine d’ailleurs), un fantasme, une scène…bref  une articulation plus ou moins aisée de l’économique et du dynamique ? Jusqu’à quel point l’impatience  n’a-t-elle pas à voir aussi,  cette fois dans une perspective winnicottienne,  avec l’utilisation de l’objet ? Sa mise à l’épreuve, sa résistance à l’excès et à la précipitation témoigneraient alors de la capacité de l’analyste à la reconnaître, à l’endurer, à survivre ?

Les analystes, comme les auteurs de dictionnaires, convoquent les antonymes, fidèles aux couples d’opposés qui constituent l’armature de la pensée et de la métapsychologie freudienne.  Si l’impatience est le contraire de la patience, ce sont d’autres mots qui surgissent pour en préciser les déclinaisons : lorsqu’elle suggère la révolte, c’est la soumission qui vient la contredire, lorsqu’elle témoigne d’une contenance malaisée, les antagonistes deviennent la nonchalance et l’indolence comme si seule l’impatience était capable de rendre compte de la force des désirs et que l’indifférence s’emparait de ses opposés, jusqu’au risque de désinvestissement ?

Cependant, dans l’analyse, d’autres composantes surgissent : l’impatience est  une autre face de l’attente, dont on peut penser qu’elle peut se qualifier de manière plurielle et contrastée. Plus précisément, il nous faudrait distinguer l’attente patiente (la plus convenue et surtout la plus connue) et l’attente impatiente, celle-ci  à la crête même de la chose et de son contraire, ce qui nous intéresse évidemment ! En première instance,  l’impatience résiste au détour exigé par la démarche épistémologique et par la clinique même de la cure. Elle pourrait s’inscrire dans la logique du principe de plaisir, contre celui de la réalité mais l’affaire serait sans doute trop simple : cette construction  est cohérente au regard de la première topique et de la première théorie des pulsions, elle est infléchie par les usages courants qui la déportent, il faut insister, du côté d’une quête voire d’une assurance de satisfaction ; on pourrait même  penser en effet que le courant majeur de l’impatience est entrainé dans la réalisation hallucinatoire du désir. Mais le climat change avec le tournant topique et économique : l’impatience pourrait alors se mettre au service de la compulsion de répétition, de la tendance à agir plutôt qu’à penser ou rêver, elle pourrait pousser vers l’acte en entretenant le leurre d’un soulagement purement économique. L’impatience, comme la patience qui tente de la traiter, est une des voies royales d’expression de l’excitation : le rêve et ce qu’il détient de pouvoir dans l’analyse en est un objet privilégié – et le transfert aussi.

Cela nous intéresse chez les analystes : ceux qui sont comme hors temps réel, qui tolèrent l’impatience et ne sont pas agrippés au changement manifeste, ceux qui ne croient pas qu’en un mois ou un an, la psyché de leur patient pourrait être révolutionnée, ceux-là ne sont pas emprisonnés dans un excessif souci d’efficacité. Ils ne se laissent pas emporter par la pression des symptômes et le défi actuel porté à la psychanalyse notamment dans  le champ des troubles « visibles » qui affectent le comportement.

Les traductions psychopathologiques se multiplient désormais: les enfants turbulents ne sont-ils pas impatients ? Et voilà que la nostalgie du mot nous prend car d’impatience on parle infiniment moins que d’hyperactivité, qui stigmatise une coupure entre le comportement et la psyché. L’impatience a pour mérite de reconnaître les sources internes de l’émoi, elle qualifie un état de la vie intérieure qui s’ex-prime.

Lorsqu’elle prend ses formes les plus connues de la psychanalyse,  elle appelle inéluctablement le mouvement maniaque dans les bouleversements  de  l’urgence qui l’habite et la presse. A moins de coloniser les commencements amoureux : l’impatience d’aimer n’est-elle pas l’évidence même de l’amour ?

Oui, l’impatience est liée aux mouvements pulsionnels, aux états d’affects et au temps.  Il existe une bien jolie cantate de Jean-Philippe Rameau qui s’intitule  « L’impatience », écrite  en 1720 pour une voix de ténor et une viole avec basse continue. L’argument en est banal, un amant attend sa bien-aimée dans un bois au petit matin, et l’attente excite son impatience : peut-être faut-il citer ces paroles naïves, voire un peu mièvres justement parce qu’elles témoignent d’un autre temps, celui de la musique baroque et d’une impatience qui se conjugue à l’attente sans en constituer l’inverse.

Ce n’est plus le poids de ma chaine

Qui me fait pousser des soupirs

La seule attente des plaisirs

Fait à présent toute ma peine?

L’amour ne fait point d’offense

Quand il rend les amants heureux.

Il songe à redoubler par mon impatience

Le doux plaisir qui doit suivre mes vœux.

Cette évocation nous importe pour une raison simple : elle met en évidence les vertus de l’impatience, sa place première, l’intensité qu’elle souligne, le désir qui l’anime et en ce sens, le poète pourrait, une fois encore, anticiper la psychanalyse !

Du côté de la méthode analytique, l’impatience n’est pas bienvenue même si elle est un hôte régulièrement présent au rendez-vous. Freud ne cesse de le répéter dans ses mises en garde. Peut-être parce qu’il a fait lui-même l’expérience de ses dérives : d’abord avec l’hypnose et la suggestion, deux façons d’obtenir immédiatement  ce que l’on cherche… et puis  avec  les hystériques lorsqu’il s’acharne à leur arracher ce que le refoulement garde secret : «  Il faut, écrit Freud à Fliess le 25 Mai 1897, déterrer le caractère infantile du patient, il faut le faire plier, « lui jeter l’interprétation à la figure ». Cet affrontement brutal, sans doute déterminé par  l’urgence à prouver le bien-fondé des intuitions et des convictions scientifiques, sera plus tard abandonné pour une patience infinie, une attente mesurée, une endurance à toute épreuve. La découverte des résistances ne tient-elle pas à la mise en échec de  l’impatience ? Et l’élaboration de la technique, si insistante quant à la nécessité d’attendre, de ne pas se précipiter, de ne pas lancer « triomphalement » des interprétations  trop précoces et donc inefficaces, incite, bien plus tard à la sagesse voire à l’attentisme : « Quand vous aurez trouvé les interprétations justes, une nouvelle tâche se présente à vous. Il vous faut attendre le moment opportun pour communiquer votre interprétation au patient. »(Freud, 1926 e, p. 89)

La perlaboration, cette opération majeure dans la cure, offre le contrepoint absolu de l’impatience à dire, de l’empressement à dévoiler. Poursuivre, persévérer, c’est bien l’idée dominante de Freud en 1914. Ne pas se contenter de la désignation des résistances et de leur interprétation si satisfaisante soit-elle (pour l’analyste !) car «  en donnant un nom à la résistance, on ne la fait pas pour cela immédiatement disparaître. » (Freud, 1914g, p. 114)

La phase de la perlaboration qui suit, dans les meilleurs moments de l’analyse, l’identification des résistances, doit advenir associativement, pour que le sens donné trouve son écho. Il y a une contrainte de latence, parce que l’analysant se heurte à ce qui fait obstacle et opposition, parce qu’un temps intérieur lui appartient pour pouvoir découvrir ce qui est en cause à travers ses empêchements, son agrippement au familier, son attirance pour la répétition du même.

Les analystes seraient-ils alors soumis à l’obligation d’attendre  et seulement d’attendre ? Assignés à résidence en quelque sorte, dans une passivité requise après

l’effort et l’impatience de devinement, de construction, de proposition de sens. Quels rapports de force, quels rapports de sens, quels rapports de temps  entre eux deux ? Ceux-là même qui font la trame ou le drame du transfert ! Ils sont minutieusement convoqués dans ce labeur marqué par la lenteur, par la durée, et comme fixé, rivé à une topique réfractaire au déplacement. La leçon de Freud est claire, avec sa note de consolation : ne soyez pas déçu, plus tard, vous verrez …Comme un père dit à son enfant «  Tu verras quand tu seras grand ! »

A entendre comme promesse, comme investissement du futur, mouvement libidinal plein et non arrêt sur constat d’impuissance. Il n’y a pas de magie de l’analyse, il n’y a pas de dressage de l’inconscient par le verbe qui le parle, pas de « lève-toi et marche ! » qui assurerait le pouvoir de la parole sur une psyché paralysée de résistances. C’est ce message qui peut être entendu dans les mots de Freud, l’idée que l’analyse n’est pas une entreprise maîtrisante et que même la pensée et le sens qui l’animent ne peuvent, dans l’immédiateté d’une toute-puissance illusoire, avoir tout à fait raison de l’inconscient.

«  L’apprentissage de la patience »,  selon la formulation d’André Beetscchen (1986) inscrit une conflictualité paradoxale pour l’analyste car il faut bien que l’excitation demeure pour  elle est le moteur de la cure ! Il faut bien, alors, que l’impatience persiste, qu’elle maintienne l’étincelle de la découverte soudaine, de la mise en sens brutale, de l’émergence d’affects flamboyants, il faut bien qu’elle soit là pour qu’adviennent les moments de colère ou d’élation, de déception ou de jubilation ou tout simplement de plaisir et de déplaisir,  grâce à la mobilité pulsionnelle du transfert et de ses empressements.

Références bibliographiques

Beetschen A. (1986), Une patience déliée, in L’attente, Nouvelle revue de psychanalyse, 34, 65-85

Freud S. (1897), «  Lettre à Fliess, 25 Mai 1897 », in Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 179-182

Freud S. (1914g), Remémoration, Répétition, Perlaboration,  in La technique psychanalytique, PUF, 2004,

Freud S. (1926e), La question de l’analyse profane, Folio/Essais, Gallimard, 1985

 

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