Rire

 

Rédacteurs :
| Michel Picco | Pascale Navarri |

Tome 81, n°1
Limite de remise des textes : 2016-09-01
Date de parution : 2017-03-01
Argument...

Rire

«  Elle rit d’un rire incomparable, qui commençait haut et descendait par bonds égaux jusqu’à une grave région musicale réservée aux sanglots et à la plainte amoureuse  »…

(Colette, Chéri, 1926)

Eclater de rire, rire à gorge déployée,  se pisser dessus de rire, rire aux larmes, le rire est un mouvement spontané du corps, un court-circuit psychosomatique sonore, une décharge de plaisir. Que ce plaisir soit accessible à toute l’humanité (Aristote cité par Rabelais 1534) bébés qui ne parlent pas encore inclus, qu’il puisse être « profane » ou « satanique » (Charles Baudelaire, 1855), grossier, voire graveleux ou presque «  sublime » (Nietzsche, « le rire d’or »), le rire a été étudié aussi bien par les philosophes et les théologiens que par les médecins (déjà Hippocrate cherchait le sens du rire de Démocrite).  Des descriptions physiologiques du rire et l’éloge de son pouvoir guérisseur apparaissent à chaque grande période de remaniement des théories médicales, à la Renaissance par exemple (Laurent Joubert, 1579). Le rire est souvent menacé de répression, notamment quand les pouvoirs religieux le condamnent au nom du sacré. Umberto Eco nous rappelle dans « Le nom de la rose » (1980) les grandes querelles théologiques du Moyen Age autour de l’image de Jésus qui n’aurait jamais ri, référence et enjeux si importants que Saint Louis qui aimait rire se l’interdisait le vendredi, ajoutant le jeûne du rire aux repas sans viande en ce jour placé sous le signe de la pénitence (Jacques le Goff, 1989). Danger de l’irruption du plaisir pour les religions mais à l’opposé éloge de sa valeur positive chez beaucoup de philosophes qui en montrent pourtant l’ambivalence, haine et mépris mêlés à la joie. Qu’apporte la psychanalyse à cette grande histoire où, sous les effets multiples du processus de culture, c’est la très grande variété des points vue dans l’appréciation du sens du rire, de sa valeur, de sa place dans la vie individuelle et collective qui continue (parfois tragiquement) sous nos yeux ?

Parler du rire dans la théorie de Freud, c’est risquer d’être victime d’un effet d’optique : les grands textes qui traitent du mot d’esprit et de l’humour et lient le rire à des effets de langage s’imposent immédiatement et à juste titre mais Freud s’intéresse aussi à l’action de rire et au comique non verbal. Il ne faudrait pas méconnaitre non plus le rapport avec la sexualité infantile dont il parle dans d’autres textes.

Dans le mot d’esprit, Freud (1905c) retient de Spencer (1860) l’idée que le rire est la  décharge psychique d’une excitation qui s’est d’abord heurtée à un obstacle et qui se libère. Le rire avec  son effet de surprise (non garanti car même en allant écouter un humoriste patenté on n’est jamais certain de rire, c’est ce qui rend le rire aussi précieux) offre un terrain d’exploration des affects archaïques (Jean-Pierre Kamieniak, 2013), de la liaison de l’excitation et ce qui peut se délier et dans quelles conditions.

Cette sorte de convulsion, quelques  secousses de plaisir, nous l’acceptons voire nous la recherchons, le lien avec l’érotique s’impose. Freud évoque les origines infantiles de ce plaisir de deux manières, au début et à la fin de son œuvre. A propos de la sexualité infantile, il parle des chatouilles, du contact rythmique avec la peau, par analogie avec l’excitation des zones érogènes. Et  lorsque en 1938 il  évoque le rire dans sa note sur l’onanisme, il souligne qu’il manque toujours quelque chose pour que décharge et satisfaction soient complètes dans l’onanisme infantile. Cette « attente de quelque chose qui ne vient pas » laisserait place à des équivalents dans d’autres domaines, parmi lesquels les accès de rire … Part manquante le rire, équivalent orgastique ?  Cette  origine  infantile d’une décharge incomplète qui doit trouver une autre voie permet notamment de comprendre la similitude entre le rire et les plaisirs préliminaires. Puis dans la série des équivalences engendrées par l’évolution de la sexualité vers des formes plus objectales, le rire devient  prime de séduction (Freud, 1905c).

Pour rire vraiment, il faut être plusieurs, au moins deux. Une des origines infantiles du rire pourrait se situer au sein même de la relation à l’objet primaire..: les rires de joie seraient le signe de la retrouvaille de cet objet : c’est ce que propose Gilbert Diatkine (2006) qui ajoute que ce retour est aussi porteur de toutes les angoisses dont l’enfant a souffert. Ce qui se trouve introduit ici, c’est l’ambivalence entre plaisir et angoisse, passages rapides d’affects  que l’on retrouve dans presque tous les rires, même quand ils ne vont pas du rire aux larmes.

En suivant l’idée freudienne qui fait de l’éclat de rire un des équivalents signalant le  manque infantile de satisfaction orgastique, quels sont les jeux entre instances qui permettent le court-circuit qui va  du manque au rire ? Pourrait- on envisager plusieurs hypothèses signant plusieurs registres de rires ?

-Retrouvaille avec l’objet et affect de triomphe par brusque levée du refoulement qui déjouerait temporairement toute angoisse ?

-Une régression particulière comme le propose Gérard Szwec (1991) pour le fou-rire d’un enfant : ce serait « une action dans un registre de maitrise d’un vécu corporel inélaborable psychiquement ». Pour lui « Ce serait le souci de faire vivre à l’autre à travers la contagion ce qu’est une identification effaçant les limites  » ?

-Un phénomène conversif plus ou moins archaïque ? Adam Phillips (1993) fait de la scène de chatouillement de l’enfant par l’adulte une forme d’excitation sensuelle admise en famille … Il se demande si cette  scène  ne seraitpas sous son jour le plus rassurant une représentation singulière d’un sur-déplacement de désir et, sous son jour le plus inquiétant, un paradigme du contrat pervers ?

 - Si le rire est très répandu, à l’inverse Jean-Luc Donnet (2009) nous avertit que l’humour est une chose très rare, peut-on tout de même chercher la contribution du surmoi au rire ? On pourrait ainsi explorer le rire selon les modalités de  mise en jeu du surmoi, de l’angoisse de castration et de la blessure narcissique comme le fait Jacqueline Cosnier (1973) reprenant le travail d’ Edith Jacobsen sur le rire des jeunes enfants. « A deux-trois ans ils ne rient pas en constatant la différence anatomique, mais déplacent le rire sur des mots concernant les organes génitaux ou les fonctions sphinctériennes en les appliquant à d'autres objets de façon absurde… » 

A l’âge adulte, le jeu avec l’angoisse de castration de « celui qui se permet avec aplomb ce que nous nous refusons « (Denys Ribas à propos de Winnicott, 2008) aurait alors selon la qualité du surmoi la tonalité de la blague tendre ou celle du sarcasme …

Dans le processus analytique, la qualité du rire qui peut faire irruption est toujours l’objet de discussion chez les psychanalystes. Classiquement Freud écrit qu’en séance le rire témoigne qu’on est parvenu à révéler à la conscience du patient avec exactitude l’inconscient jusqu’alors voilé (Freud 1905c) . Une sorte de vérité de l’interprétation analogue au «  cela je ne l’avais jamais pensé ».

Mais cette valeur du rire en séance peut être explorée sous d’autres aspects.

Cet extrait d’un blog sur lequel une patiente livre une anecdote peut permettre d’en comprendre les enjeux de surprise et de séduction. «  Mon psy, d'ordinaire si "contenu", si "sérieux", bien qu'ayant quand même souvent un sourire bienveillant, s'est esclaffé à cause d'une attitude (genre moue) et d'une réponse que je lui ai faite en partant : Je ne l'avais jamais entendu rire aux éclats, ni même rire normalement d'ailleurs ...

Bien sûr, comme c'est contagieux, je me suis mise à rire avec lui.. . ».

Un article de Jean Bergeret (1973) insiste sur le risque côté analyste : « il y a lieu de mettre en garde l’analyste contre le danger de répondre à l’humour par l’humour, d’apprécier ou de reprouver l’humour du patient au lieu d’analyser simplement les aspects défensifs de cet humour ; il convient de se garder de toucher justement ni par accord ni par désaccord au contenu pulsionnel. » Si certains préconisent l’utilisation de l’humour dans le style interprétatif (Alberto Eiger2002), c’est avec précautions, le malentendu n’étant jamais loin… Rire en réponse du rire, n’est–il pas une voie d’entrée dans une communauté de déni ?  L’humour du thérapeute peut être ressenti comme de la séduction ou une ironie blessante (Henri Danon-Boileau2002).

Le rire, s’il peut aussi être réduit à sa pure dimension somatique, neurophysiologique dont témoigne plusieurs maladies neurologiques est aussi celui qui soulage : La tradition médicale du rire guérisseur se poursuit aujourd’hui où pouvoir rire même dans une situation de maladie est  utilisé dans certains services de pédiatrie, le rire est alors considéré comme allié d’accompagnement et de soulagement…

Pour cela et pour toutes les questions complexes qu’il soulève, s’interroger sur la nature du rire prend toute sa légitimité à une époque où il est encore possible de mourir d’avoir voulu faire rire.

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Baudelaire C. (1855), De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques, in Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade, t. 2.

Bergeret J. (1973), Pour une métapsychologie de l’humour (introduction à une recherche), Revue française de psychanalyse, t. XXXVII, n°4, 539-566.

Cosnier J. (1973), Humour et narcissisme, Revue française de psychanalyse, t. XXXVII, n°4, p. 571-580.

Danon-Boileau H. (2002), Quelques remarques à propos de l’humour dans les psychothérapies d’adolescents, Humoresques, n°16, p.57-65.

Diatkine G. (2006), Le rire, Revue française de psychanalyse, t. LXX, n°2, p. 529-552.

Donnet J.-L (2009) l’humour et la Honte, le fil rouge, Paris, Puf.

Eco (1980) Le nom de la Rose, Grasset et Fasquelle 1982 trad franTrad Jean Noel Shifano

Eiguer A. (2002), Le « dribble » du thérapeute, Humoresques, n°16, p. 93-101.

Freud S. (1905 c), Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, trad. fr. D. Messier, préface de Jean-Claude Lavie.

Freud S. (1927 d), L’humour, L’inquiétante étrangeté et autres essais, trad. fr. B. Feron, Paris, Gallimard, 1985 ; OCF.P, XVIII, 1994 ; GW, XIV.

Freud S. (1941 [1921-1938]), Résultats, idées, problèmes, Résultats, Idées, Problèmes, II, trad. fr. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A Rauzy, II, Paris, PUF, 1985, OCF., XX, 2010 , GW, XVII.

Hippocrate, (la plupart des œuvres attribuées à Hippocrate sont regroupées au II°s av.J.-C  à Alexandrie), J.B. Baillière, Paris,1841 œuvres Complètes T.IX

 http://remacle.org/bloodwolf/erudits/Hippocrate/

Joubert L. (1579), Traité du ris, contenant son essance, ses causes et ses mervelheux effais ; Nicolas Cheneau Editeur.

Kamieniak J.-P. (2013), Le rire : un affect archaïque, Revue française de psychosomatique, n°44, p. 77-92.

Le Goff  J. (1989) Rire au Moyen Age, Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, revue électronique du CRH   http://ccrh.revues.org/2918

Nietzsche (1886), « Par-delà le Bien et le Mal », Paris, UGE, col 10/18,1973 aphorisme 294

Phillips A. (1993), Baisers, chatouilles et autres petits riens, trad. fr. par A. de Vogüe, Paris, Bayard, 1998, de « On kissing tickling and being bored :psychoanalytic essays on the unexamined life », Harvard university press , 1993

Rabelais (1534), Gargantua, Lyon François Juste, œuvres Complètes, Paris, Seuil 1973 p.37.

Ribas D. (2008), Winnicott : à vif, à mort, Libres cahiers pour la psychanalyse, n°17, p 101-111.

Spencer H. (1860) the Physiology of Laughter, Macmillan’s Magazine, in Essays, tome 2, Londres, 1901(267)

Szwec G. (1991), De la crise d’asthme à la crise de fou rire, Revue française de psychosomatique, n°1, p. 115-136.

 

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