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Le Monde – Daniel Pennac : “J’avais envie de parler à quelqu’un”

Auteur(s) :
Mots clés : culture – littérature
Entretien avec Daniel Pennac par Raphaëlle Leyris.
 Le Monde du 31 Janvier 2020

Fictions et essais, tous ses livres sont écrits à la première personne. On la retrouve dans « La Loi du rêveur », où cet ami de la psychanalyse entremêle songes et souvenirs.

Dans ce salon des éditions Gallimard, la vocation de la cheminée relève du décoratif. Mais il y a quelque chose de si chaleureux chez Daniel Pennac… On jurerait qu’un bon feu crépite à quelques mètres de nos fauteuils. Une ambée s’accorderait bien avec la tenue confortable, mi-éternel prof, mi- gentleman-farmer, de l’écrivain – gros pull vert-bleu, pantalon de velours marron, hautes chaussures de marche.

Elle irait parfaitement, aussi, avec le ton de la conversation, ponctuée par des citations signées Herman Melville, Raymond Chandler ou Gabriel Garcia Marquez, et jalonnée d’anecdotes dont on doute qu’il les raconte pour la première fois, sans pour autant donner le moindre signe de lassitude – une capacité à ne pas épuiser son enthousiasme dans la répétition qui est peut-être liée au goût pour la pédagogie de celui qui enseigna jusqu’en 1995, mais n’a jamais cessé d’aller à la rencontre des enfants et des adolescents. Au l de l’échange, quand la chute de l’histoire s’annonce, le sourire s’étire, ou la tête se secoue d’amusement. Toujours, le regard pétille, enfoncé derrière les petites lunettes rondes.

Le point de départ de la discussion est le nouveau livre de l’écrivain, La Loi du rêveur. Un récit délicieusement labyrinthique où s’enchâssent souvenirs de rêves et souvenirs tout court ; un jeu de cache-cache à travers les âges et les strates du réel avec le lecteur autant qu’un hommage joyeux à l’œuvre de Federico Fellini en général et, en particulier, à son Livre de mes rêves (tout juste réédité par Flammarion, 584 p., 75 euros). La Loi du rêveur est dédié à J.-B. Pontalis (1924-2013), qui fut psychanalyste, écrivain et éditeur – chez Gallimard.

L’écrivain consigne ses rêves depuis toujours ou presque

Alors, on l’interroge : quel rapport entretient-il avec la psychanalyse ? « Un rapport affectueux, d’une part, à cause de mon amitié avec J.-B., que j’adorais ! Un rapport de gratitude, aussi, parce que je constate qu’elle a fait du bien à quantité de gens autour de moi. »

Il dit aussi que, né en 1944, il a vu « deux courants de pensée dominer » la seconde moitié du XXe siècle : « le communisme et la psychanalyse ». « Le premier était porteur d’une vérité mais fragilisé par le fait qu’il ne pouvait y avoir de vrai communiste – dès qu’on achoppe sur la question du pouvoir, c’est foutu. La psychanalyse, elle, pouvait apparaître comme un peu fumeuse, mais elle n’a cessé d’enfanter de vrais analystes, qui aident les gens. C’est fascinant. »

En revanche, il n’a pas de lien clinique avec la discipline : s’il consigne depuis toujours ou presque ses rêves, une habitude qui lui a permis d’écrire son nouveau texte, il n’a jamais cherché à soumettre ceux-ci à un professionnel, préférant « en exploiter éhontément le potentiel narratif ».

Quoique non adepte des divans, donc, Daniel Pennac ne rechigne pas à un brin d’introspection sauvage, quand on soulève la question de l’emploi du « je » dans ses livres. Romans et essais, de la série des Malaussène à Comme un roman (Gallimard, 1992), en passant par Le Dictateur et le hamac(Gallimard, 2003), Chagrin d’école (2007) et La Loi du rêveur, tous sont écrits à la première personne.

« Je pense que ce “je”, aux statuts diérents selon les textes, est lié au besoin de m’adresser. J’avais envie de parler à quelqu’un », répond-il. Avant de poursuivre : « Mon enfance a été assez marquée par la fin de non-recevoir à laquelle se heurtait l’expression de mes désirs, en un temps où l’enfant commençait à peine à être pris en considération. »

Amoureux des textes et cancre malheureux

Une « fin de non-recevoir » qui n’était pas une affaire d’indifférence, mais d’époque, de manière d’élever ses enfants. Daniel Pennac est le quatrième garçon d’un père militaire, polytechnicien, amateur de Mallarmé et de Valéry, et d’une mère au foyer, grande lectrice mais « complexée intellectuellement parce qu’on l’avait retirée de l’école à 14 ans, la pauvrette ». Quand elle levait le nez d’un livre pour émettre un commentaire, elle « faisait toujours mouche ».

Mais la conversation « institutionnelle » sur la littérature avait lieu entre le père et ses fils. Pennac a notamment raconté dans Mon frère (Gallimard, 2018) comment celle-ci servait de langage à la famille, palliant les silences de ces timides qui ne se sont « jamais échangé la moindre confidence » en dépit d’une affection immense.

A la fois amoureux des textes et cancre malheureux, comme l’a décrit Chagrin d’école, le benjamin de la fratrie a fait de la littérature étrangère – notamment russe – son terrain de jeu favori. « C’était un domaine où personne ne me demandait de comptes, un refuge contre l’embuscade des interros écrites »,dit-il.

C’était aussi, dans les années 1960-1970, la partie de la bibliothèque dans laquelle il était socialement acceptable de puiser des romans « sans avoir à se planquer pour les lire », alors que régnait le structuralisme. « J’ai connu Roland Barthes. Comment était-il possible qu’il soit drôle, accessible, charmant, et que ses “curés “, qui prétendaient l’imiter, soient si chiants ? C’était un dévoiement de la transmission, la boîte à outils avait été substituée au texte. »

« Mon enfance a été assez marquée par la fin de non-recevoir à laquelle se heurtait l’expression de mes désirs »

A la fin des années 1970, alors que Pennac s’apprête à partir au Brésil avec sa femme, qui a obtenu un poste à la fac de Fortaleza, l’écrivain Jean-Bernard Pouy lui « met dans les pattes » ses quinze livres favoris de la collection « Série noire ». Ainsi découvre-t-il des auteurs comme Raymond Chandler et Jerome Charyn, lesquels le plongent dans un « ravissement absolu », le recours à une « langue métaphorante, en lieu et place de descriptions et des analyses psychologiques » : « Leurs images créaient des courts-circuits, permettaient un accès immédiat au sens. Si on pouvait écrire comme ça, alors ça m’allait. »

A l’époque, Daniel Pennac, devenu professeur de français, écrit depuis l’âge de 14 ans, mais a peu été publié. Sa première tentative « un peu aboutie » a été un roman « vaguement néoprovençal », sous l’inuence de Jean Giono et d’Henri Bosco. Dix-sept éditeurs l’ont refusé, sans traumatiser l’auteur :« Mon expérience de l’échec scolaire m’avait donné une solide culture du refus. » Mais Claude Durand, alors au Seuil, s’il lui a fait savoir que, dans ce texte, « rien n’allait, ni l’écriture, ni les personnages », lui a donné de l’espoir dans le dernier paragraphe de sa lettre : « Il m’y disait que j’allais écrire toute ma vie, et qu’il fallait que je sois publié – mais pas ce livre-là. »

En 1973 est ainsi paru, au Seuil, Le Service militaire au service de qui ?, un pamphlet contre l’infantilisme et « le virilisme débile » de l’institution. Parce que c’est plus court, mais aussi pour ne pas embarrasser son militaire de père, l’auteur a transformé son nom de Pennacchioni en Pennac (« Mais il ne l’a pas mal pris du tout. On s’entendait bien »). Ont suivi deux livres écrits en collaboration avec Tudor Eliad, et un premier texte pour enfants, Cabot-Caboche (Nathan, 1982)

Décloisonnement des genres

Au retour de ses deux années au Brésil, et de sa plongée intensive dans le catalogue de la « Série noire », il est mis au dépar Jean-Bernard Pouy d’écrire un roman dans la veine de la mythique collection policière. A la même époque, il lit Le Bouc émissaire, de René Girard (Grasset, 1982), qui enthousiasme l’homme grandi dans une famille abonnée « à la culpabilité et au doute » et lui donne une idée de personnage.

Il imagine un homme salarié pour endosser ce rôle dans un magasin, et servir de déversoir à la mauvaise humeur des clients. Le principe amuse René Girard, qui lui donne sa bénédiction. Benjamin Malaussène est né, et avec lui Au bonheur des ogres (1985), bientôt suivi de La Fée carabine (1987), deux titres publiés, comme de juste, à la « Série noire ». « A l’époque, elle était au sous-sol de Gallimard », se souvient l’écrivain, moquant cette manière très nette de marquer la hiérarchie littéraire. Pour le troisième, La Petite Marchande de prose (1990), il entre dans la « Blanche », dont il ne bougera plus. Pennac fait ainsi gure de tête de pont parmi les écrivains qui auront contribué, en France, au décloisonnement des genres et au renouvellement du roman par la marge.

Aujourd’hui, il se dit « frappé » par l’énergie de ces premiers Malaussène – quatre tomes ont suivi la trilogie inaugurale. « En vieillissant, on apprend à se contrôler davantage », assure-t-il, une nuance de regret dans la voix.

La Loi du rêveur, qui se fiche du sens qu’on lui trouvera et demande simplement au lecteur de le suivre, comme un film de Fellini, témoigne pourtant d’une liberté réjouissante. Ce livre à tiroirs, chausse-trappes et coups de théâtre ne ressemble à rien de ce qu’a pu écrire jusqu’ici Daniel Pennac. A ceci près que, comme les autres, il donne l’impression qu’un ami est en train de vous raconter une histoire ou de vous confier un secret au coin du feu.

Rafaële Leyris – Le Monde 31 Janvier 2020


La notion de travail culturel dans l’œuvre de Freud

Auteur(s) : Eric Smadja
Mots clés : anthropologie – civilisation – culture – Freud (Sigmund) – hominisation – psychanalyse – sexuel – sublimation – travail culturel

Notre curiosité scientifique particulièrement attentive aux modalités de liaisons des deux réalités, psychique et socioculturelle, nous a amené à rencontrer dans l’exploration de l’œuvre de Freud, la notion de travail culturel. Il nous a semblé pertinent d’interroger, en particulier, sa valeur opératoire dans l’articulation recherchée.

Pour introduire

Nous découvrons la notion de travail culturel dans La morale sexuelle « civilisée » (1908) où Freud, sans la définir, l’emploie à trois reprises sans doute comme synonyme d’activités culturelles en l’associant d’emblée au processus sublimatoire fournissant l’énergie nécessaire. Puis, ce n’est que bien plus tard en 1927 dans L’avenir d’une illusion, qu’on le retrouvera mentionné deux fois dans des acceptions différentes. En effet, il évoque la contrainte au travail culturel à laquelle les hommes sont soumis mais également « le travail culturel plusieurs fois millénaire » ayant banni le chaos social et instauré l’ordre et la conservation de la société humaine par l’intermédiaire de la religion.

En 1930, dans Le malaise dans la culture, on y retrouve deux occurrences : le travail culturel étant l’affaire des hommes contraints à des sublimations pulsionnelles croissantes, producteur d’un surmoi culturel exprimant ses exigences par une éthique réglant les relations sociales. Enfin, dans « La décomposition de la personnalité psychique » des Nouvelles conférences (1933), le travail culturel (« travail de civilisation ») semblerait analogue au travail psychanalytique et à ses efforts thérapeutiques. Il s’agit, pour le moi, d’un programme de travail de conquête progressive d’autres morceaux du ça : « là où était du ça doit advenir du moi » . Par ailleurs, nous constatons, au fil de son œuvre, des allusions multiples, des évocations implicites tant dans ses écrits socio-anthropologiques que dans d’autres textes. Citons par exemple, « l’aptitude à la civilisation » reposant sur le remaniement pulsionnel et « le processus par lequel un individu parvient à un degré supérieur de moralité » dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915), les notions de développement culturel, de procès culturel, (« modifications qu’il effectue sur les prédispositions pulsionnelles humaines connues ») dans Le malaise dans la culture (1930), celle d’héritage archaïque analogue au savoir instinctif des animaux dans L’homme Moïse (1939), les formations psychiques héritées formant le noyau de l’inconscient dans « L’inconscient » in Métapsychologie (1915).

Nous suggérons l’hypothèse d’une présence latente, en filigrane et quasi-permanente du travail culturel tant dans l’œuvre que dans l’esprit de Freud. Aussi, cette notion serait à découvrir au travers de ses multiples contenus, processus, fonctions et significations clairsemés au fil des textes.

La notion de travail culturel

D’un point de vue historique, selon Freud, la première étape du travail culturel serait celle accomplie par les hommes pour créer la Culture avec ses institutions et ses règles fondamentales, première production d’une hypothétique psyché de masse selon sa terminologie. Le meurtre collectif du père de la horde primitive suivi de sa dévoration, par l’union des fils, l’aurait initié. Ceux-ci, éprouvant une forte ambivalence affective à l’endroit du père, à la fois aimé, admiré, redouté et haï, auraient satisfait leur hostilité par l’acte criminel et leur désir de s’identifier à lui par l’acte cannibalique. Puis leur tendresse s’exprima sous la forme du repentir collectif et d’un sentiment de culpabilité, vécu par chacun, qui les poussa alors à restaurer la figure du père par la création d’un substitut, le totem, mais aussi à instaurer les interdits fondamentaux du totémisme (concordant avec les deux désirs refoulés du complexe d’Œdipe) déterminés aussi par la nécessité de préserver la cohésion du clan des frères fondée en particulier sur des liens homosexuels sublimés. Ces interdits renverraient pour Freud aux plus anciens interdits créés par la société humaine : interdit de l’inceste, interdit du meurtre et interdit du cannibalisme.

« La société repose à présent sur la part prise au crime collectif, la religion sur le sentiment de culpabilité et le repentir qui s’en est suivi, la morale en partie surles nécessités de cette société et pour le reste, sur les pénitences exigées par le sentiment de culpabilité. […] Un évènement tel que l’élimination du père originaire par la troupe des frères ne pouvait que laisser des traces indestructibles dans l’histoire de l’humanité et s’exprimer dans des formations substitutives d’autant plus nombreuses que le souvenir ne devait pas en être rappelé ».

Ultérieurement, il serait devenu un travail comportant deux pôles ou champs d’activités, social et individuel ; ce dernier combinant les deux espaces corporel et psychique. 

Envisageons tout d’abord le pôle social :

En maintes occasions, Freud évoque, principalement dans L’avenir d’une illusion (1927) et Le malaise dans la culture (1930), les besoins et fonctions de la culture, ses devoirs et obligations envers ses participants de même que ses attentes, exigences et droits à leur endroit. Toute société, structurée selon la double différence des sexes et des générations, assure une division des activités nécessaires à son bon fonctionnement et instaure des systèmes d’interdits, prescriptions, normes et valeurs de même qu’elle crée des institutions multiples et des systèmes de représentations collectives ; tout cela contribuant à son organisation, sa cohésion, son auto-conservation et sa reproduction. Elle est aussi censée répondre aux besoins, matériels et psychiques, fondamentaux de ses membres. Dans la perspective de son auto-conservation et des besoins de sécurité de ses membres, elle met aussi en place des dispositifs de protection contre des dangers multiples : en particulier ceux provenant de son milieu naturel mais surtout ceux inhérents à l’hostilité des hommes, parmi ses membres ou étrangers à la communauté. La culture travaille donc à la neutralisation de cette pulsion d’agression humaine, d’une part en cherchant continûment des modalités de liaisons sociales assurant sa cohésion. Elles consisteraient principalement, d’après Freud, à inhiber les pulsions sexuelles quant au but favorisant des liens sociaux durables, à sublimer la libido homosexuelle et à susciter de fortes identifications. D’autre part, la création d’un fonds d’idéaux culturels, de représentations collectives, en particulier religieuses, mais aussi d’œuvres artistiques participant à l’élaboration d’un patrimoine commun constitutif d’une identité culturelle et générateur d’un sentiment d’appartenance sociale, seraient un autre moyen.

L’instauration d’un surmoi culturel, instance appartenant à la psyché de masse, selon Freud, produirait ces idéaux culturels et élèverait ses exigences. Parmi ces dernières, l’éthique regroupe celles qui concernent les relations sociales. Elle participerait avec le surmoi à la neutralisation de la pulsion d’agression.

« […] Une partie de ce qu’elle prescrit se justifie d’une manière rationnelle par la nécessité de délimiter les droits de la communauté face à l’individu, les droits de l’individu face à la société et ceux des individus les uns par rapport aux autres. En revanche, ce qui dans l’éthique nous apparaît grandiose, mystérieux, évident d’une manière mystique doit ses caractères à leur connexion avec la religion, à son origine qui découle de la volonté du père ».

La culture impose des sacrifices à ses participants, par le renoncement libidinal, narcissique et agressif exigé. Aussi, elle a le devoir de les dédommager en leur offrant des solutions de compromis, source de satisfactions substitutives. Ce sont, pense Freud, les idéaux culturels et les œuvres artistiques qui procurent à ses membres des satisfactions nouvelles, de nature narcissique. Par ailleurs, la religion représenterait un autre don de la culture à ses participants, avec, hormis une éthique, son système de protection et de consolation référé au désaide humain essentiel. De même qu’elle proposerait une solution sociale, au conflit ambivalentiel avec le père, par son caractère de névrose universelle protégeant tout sujet d’une névrose individuelle.

De plus, toute culture travaille à la constitution d’un patrimoine qui inclurait une part héréditaire, « l’héritage archaïque », comportant :

  • des contenus innés tels que la symbolique du langage, les fantasmes originaires et états d’affects renvoyant à des « sédiments psychiques » d’évènements vécus par les générations antérieures ;
  • des dispositions déterminées, pulsionnelles et de pensée.

Elle a donc un devoir de transmission de ce patrimoine à ses participants assurant alors des liens, intergénérationnels, avec l’histoire de l’humanité mais aussi avec les membres de la société partageant cette « propriété culturelle commune ».

Enfin, toute société a des attentes et des droits à l’égard de ses membres de même qu’elle possède et leur impose des exigences multiples. Parmi elles, Freud différencie celles qui sont « utiles », d’importance vitale de celles jugées « inutiles » mais néanmoins importantes telles que la beauté, la propreté et l’ordre. L’exigence de justice en revanche aidera à régler les relations sociales. Ce qui nous permet d’aborder à présent le champ d’action individuel du travail culturel.

L’un des buts du travail culturel, pense Freud, est de rendre tout sujet moral et social. Aussi, suivant sa pensée au travers de ses nombreux textes, nous distinguerons le travail accompli par toute société sur le corps de ses membres du travail psychique réalisé par le moi et imposé par la culture à chacun de ses participants dès leur enfance.

Les grandes étapes du cycle de vie de tout individu (naissance, puberté, initiation, mariage, mort etc…) seront marquées par des « rites de passage » comportant souvent des opérations corporelles (déformations, percements, extraction ou taille des dents, circoncision, excision du clitoris et autres types d’ablations, scarifications, tatouages) modifiant l’état naturel du corps et réalisées selon des règles particulières à chaque société. Ce marquage corporel permet à l’ensemble d’une collectivité comme à chacun de ses membres d’exprimer la spécificité d’une identité collective ou individuelle. Par son entremise la personne manifeste son statut et son appartenance sociale. Parmi les multiples modalités de marquage corporel, Freud s’est intéressé à la circoncision, dans Totem et tabou et dans L’Homme Moïse.

« Quand nos enfants entendent parler de la circoncision rituelle, ils l’assimilent à la castration. Autant que je sache, pour ce qui est de la psychologie des peuples, le parallèle à ce comportement des enfants n’a pas encore été mené. La circoncision si fréquente dans les temps originaires ainsi que chez les peuples primitifs appartient à l’époque de l’initiation où elle trouve nécessairement son sens, et ce n’est que secondairement qu’elle a été reportée à un âge plus précoce. Il est très intéressant de noter que, chez les primitifs, la circoncision est combinée avec la coupe de cheveux et l’extraction de dents, ou remplacée par elles, et que nos enfants, qui ne sauraient être informés de ces faits traitent ces deux opérations vraiment comme des équivalents de la castration dans leurs réactions angoissées. »

Dans L’Homme Moïse Freud présente la circoncision comme un signe de « sanctification » du peuple juif par Moïse, son fondateur, signe visible isolant ce peuple des autres, devenant ainsi un marqueur identitaire source de satisfaction narcissique. Par ailleurs, substitut symbolique de la castration, il symboliserait la soumission de ce peuple à son père fondateur:

« Quand on nous dit que Moïse “sanctifia” son peuple par l’introduction de la pratique de la circoncision, nous saisissons à présent le sens profond de cette affirmation. La circoncision est le substitut symbolique de la castration que le père primitif avait jadis infligée à ses fils, dans la plénitude de son pouvoir, et celui qui adoptait ce symbole montrait qu’il était prêt à se soumettre à la volonté du père, même quand elle lui imposait le sacrifice le plus douloureux. ».

Ce travail de marquage corporel s’affirme donc comme travail de symbolisation, caractéristique du travail culturel. Quant au travail psychique réalisé par le moi, il présente deux aspects fondamentaux :

L’hominisation de « l’animal homme » et sa socialisation ou son incorporation sociale.

Par le processus d’hominisation de « l’animal homme », nous envisageons la pression de la culture donc de la réalité du monde extérieur tant sur la constitution d’un appareil psychique différencié et les spécificités de son fonctionnement que sur le remaniement pulsionnel obligé consécutif au renoncement. La psychogenèse de l’humanité, selon Freud, se caractériserait par un processus essentiel d’intériorisation, de psychisation de phénomènes et d’expériences vécus par les hommes, des perceptions sensorielles aux représentations. Des interdits, des inhibitions et des contraintes externes seront aussi intériorisées pour constituer ultérieurement des « sédiments historiques » appartenant à l’héritage archaïque des hommes, transmissible au cours de l’ontogenèse de chacun. Si l’on se place dans le cadre de la première topique, la substitution du principe de réalité au principe de plaisir induit une série d’adaptations de l’appareil psychique comportant en particulier : l’institution des activités de conscience (attention, acte de jugement, processus de pensée…), l’émergence et le développement du système préconscient animé par les processus de pensée dont la liaison avec le langage conditionne l’accès à la conscience, le refoulement(originaire et proprement dit) et l’instauration de la première puis de la deuxième censure.

« Avec l’introduction du principe de réalité, une forme d’activité de pensée se trouve séparée par clivage, elle reste indépendante de l’épreuve de réalité et soumise uniquement au principe de plaisir. C’est celle qu’on nomme la création de fantasmes qui commence déjà avec le jeu des enfants et qui, lorsqu’elle se poursuit sous la forme de rêves diurnes, cesse de s’étayer sur des objets réels. »

Dans la perspective de la deuxième topique, le moi entretient avec la culture et ses exigences actuelles des relations d’alliance. Il partage avec elle une même aspiration unitaire, celle d’Éros. Le surmoi, plongeant ses racines dans le ça, porterait le patrimoine psychique de l’humanité représentant alors la tradition (héritier et gardien du souvenir de la menace de castration en particulier) mais aussi le présent de la culture. L’ « institution du surmoi », par ses fonctions d’auto-observation, de conscience morale et d’idéal, constitue une des œuvres majeures du travail culturel accomplie sur la psyché de chaque individu ; ce qui permettra à celui-ci de devenir un être moral et social. Par le sentiment de culpabilité vécu par le moi dans sa relation de tension avec le surmoi et le besoin de punition de celui-là, la culture possède un moyen de protection contre son principal ennemi, la pulsion de destruction.

« L’aptitude à la civilisation » est fondée sur le remaniement pulsionnel pensait Freud dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915). De plus, dans les Trois essais (1905), il considère que l’existence d’une phase de latence sexuelle représenterait « une des conditions de l’aptitude de l’être humain à développer une culture supérieure ».

En effet, ce remaniement pulsionnel, agissant sur la pulsion sexuelle et sur la pulsion d’agression, nécessairement actif tout au long de la vie de chacun, se met en place au cours de l’ontogenèse qui exécuterait alors un programme inné, héréditairement fixé selon Freud.

Après la « disparition programmée » du complexe d’Œdipe, du fait de la menace de castration, il se caractériserait par :

  • le refoulement de la sexualité infantile accompagné de ses grandes formations réactionnelles que sont le dégoût, la pudeur, la compassion, la barrière contre l’inceste mais aussi celles liées à l’érotisme anal (ordre et propreté) si importantes pour la culture et contribuant à la formation du caractère ;
  • l’inhibition quant au but s’exprimant par des motions de tendresse, familiale et amicale ;
  • l’instauration et le développement d’un travail de sublimation du moi, qui sera envisagé plus loin ;
  • le développement d’identifications tant parentales, constituant le noyau du surmoi, que celles participant à la formation du caractère du moi ;
  • une limitation du narcissisme et le développement de l’amour objectal ;
  • le double retournement de la pulsion, en particulier du sadisme en masochisme, serait nettement favorisé par le travail culturel. Ces pulsions sadiques peuvent aussi subir d’autres destins socialement acceptables. En particulier, leur sublimation associée à l’énergie du plaisir scopique serait à l’origine de la pulsion de savoir;
  • enfin, « modérée et domptée, en quelque sorte inhibée quant au but, la pulsion de destruction dirigée sur les objets doit procurer au moi la satisfaction de ses besoins vitaux et la domination sur la nature. »

Qu’en est-il de la socialisation de l’individu ?

Ce travail de remaniement pulsionnel déterminerait les conditions de socialisation de tout individu. Ce processus supposerait aussi une « socialisation de la sexualité » de chacun, c’est-à-dire l’acquisition d’une sexualité génitale au service de la reproduction, ayant subordonné les pulsions prégénitales et comportant une convergence vers le même but et objet des courants tendre et sensuel. Par ailleurs, on retrouverait à l’œuvre l’inhibition quant au but et la sublimation de la libido homosexuelle (un des destins de l’Œdipe négatif) contribuant à l’établissement de liens sociaux durables, de relations amicales, la formation de sentiments sociaux reposant sur des identifications issues de formations réactionnelles contre des motions hostiles et jalouses, une substitution d’objets culturels idéaux à l’idéal du moi de chacun ainsi qu’une prévalence de l’objectalité sur le narcissisme dans l’économie libidinale individuelle.

Que dire du rôle de la sublimation dans ce processus d’incorporation sociale de l’individu ?

Ce destin, non sexuel, social, des pulsions prégénitales s’inscrit d’emblée aux limites de deux réalités, psychique et sociale, réalisant alors le passage et la liaison essentielle de l’une à l’autre. Plusieurs textes de Freud en témoignent. Citons : Les trois essais (1905), La morale sexuelle « civilisée » (1908) où il attribue une « valeur culturelle » à la capacité de changement de but de la pulsion sexuelle.

Dans Le malaise dans la culture (1930), s’interrogeant sur les techniques de défense contre la souffrance, il estime que la sublimation pourrait y figurer dans certaines conditions précises mais qu’elle s’avère souvent inefficace malgré les satisfactions nouvelles qu’elle peut procurer à son auteur. Particulièrement intéressants sont les liens qu’il établit entre sublimation, travail, économie libidinale et intégration sociale de tout individu. Il présente le travail professionnel comme activité sublimatoire procurant des gains psychiques et déterminant aussi une condition primordiale d’existence sociale de tout sujet ; ce qui questionne, par ailleurs, les limites du champ social des sublimations:

« […] Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité que l’accent mis sur le travail, qui l’insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine. La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et justifier son existence dans la société. L’activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu’elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées. »

Ainsi, le travail de sublimation consisterait en un travail psychique réalisé par le moi de tout sujet, sous la double pression du surmoi et de la culture. Individuel et collectif, il consisterait en un processus de dérivation, après désexualisation, des pulsions sexuelles perverses de leur but initial vers des buts non sexuels, socioculturels, mais néanmoins psychiquement parents avec le premier. Ce qui interroge les liens entre sublimation et symbolisation : « la sublimation est-elle une symbolisation ? l’activité non sexuelle symbolise-t-elle un désir, des fantasmes sexuels », écrit J. Laplanche (1976). Ces nouveaux buts et objets concernent des activités sociales, des productions culturelles tant matérielles qu’idéologiques, scientifiques, artistiques contribuant à la vie de ladite culture, cet univers symbolique enveloppant et unifiant toute communauté humaine.

Nous inspirant de Freud qui tentait de définir le concept de pulsion, nous dirions que le travail culturel serait aussi le travail psychique exigé de tout individu, par la culture, en vue de sa liaison au social, c’est-à-dire de son incorporation sociale, donc de sa participation culturelle.

Vers des remarques conclusives

  • Il nous est apparu clairement, au fil de notre recherche, deux processus essentiels du travail culturel, tant social qu’individuel : l’inhibition et la symbolisation renvoyant, bien évidemment, aux différentes modalités et formes d’expression des inhibitions et des symbolisations, individuelles et culturelles. Comment s’articulent-elles avec la sublimation ?
  • La lecture de L’Homme Moïse nous a invité à entrevoir l’accomplissement d’un travail culturel exemplaire : la création du peuple juif, par l’homme Moïse, avec ses caractéristiques identitaires, psychiques et culturelles, s’articulant à son histoire singulière. Son analyse indispensable nous permettra ainsi de poursuivre notre investigation de ladite notion selon une autre approche certainement prometteuse.
  • S’il nous semble que le but essentiel du travail culturel soit, comme pour Éros, la création de liaisons multiples, psychiques, psychosociales et sociales, force est de constater l’existence de situations de « déliaisons » voire de « liaisons excessives » donc d’échecs du travail culturel tant individuel que social. Échecs du travail culturel que l’on peut concevoir comme des productions sociales pathologiques telles que la guerre et autres manifestations collectives régressives. « Elle (la guerre) nous dépouille des couches récentes déposées par la civilisation et fait réapparaître en nous l’homme des origines. »

Il s’agit aussi des productions psychopathologiques favorisées et/ou induites par des exigences culturelles et des circonstances sociales pathogènes. Freud mentionne déjà dans La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes (1908) le caractère fuyant et asocial des névroses dont les symptômes procurent des satisfactions substitutives :

« Je dois, au contraire, attirer l’attention sur le fait que la névrose, où qu’elle porte et quel que soit celui chez qui on la rencontre, sait faire échouer le dessein civilisateur et se charge justement du travail des forces mentales réprimées, ennemies de la civilisation. Ainsi, en payant la docilité à ses prescriptions profondes par un accroissement de la maladie nerveuse, la société ne peut enregistrer un gain au prix d’un sacrifice, elle n’enregistre en fait aucun gain. »

La perturbation du rapport à la réalité observée dans la névrose et la psychose nous autorise à envisager également la fonction primordiale d’adaptation à la réalité rendue possible par la substitution du principe de réalité au principe de plaisir et l’épreuve de réalité et devant être acquise par le moi. Citons encore les perversions sexuelles (échecs du développement libidinal barrant l’accès à une sexualité génitale), les « criminels par sentiment de culpabilité » évoqués par Freud et enfin le lien entre homosexualité et sentiment social : 

« En ce qui concerne la connexion entre l’homosexualité et le sentiment social, le choix d’objet homosexuel provient plus d’une fois d’un dépassement précoce de la rivalité vis-à-vis de l’homme. Du point de vue psychanalytique nous sommes habitués à concevoir les sentiments sociaux comme des sublimations de positions d’objet homosexuelles. Chez les homosexuels doués de sens social la séparation des sentiments sociaux et du choix d’objet ne serait pas complètement réussi ».

Une discussion critique de la notion de travail culturel s’impose. Elle pourrait interroger, en particulier, la valeur heuristique de cette notion tant pour le corpus théorique psychanalytique qu’anthropologique. Elle s’étayera, sans doute sur les travaux d’anthropologues et d’auteurs post-freudiens.

Bibliographie et notes

1. FREUD, S. (1927). L’avenir d’une illusion, OCFXVIII, Puf, 1994, p. 175.
2. FREUD, S. (1933). La décomposition de la personnalité psychique, in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, p 110.
3. FREUD, S. (1915). « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 16.
4. FREUD, S. (1930). Le malaise dans la culture, OCF XVIII, Puf, 1994, p. 284.
5. FREUD, S. (1913). Totem et tabou. Gallimard, 1993. P. 296.
6. Op. cit., p. 309.
7. FREUD, S. (1939). L’Homme Moïse et la religion monothéiste. Gallimard, 1986, p. 224.
8. FREUD, S. (1908). « La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes » in La vie sexuelle, Puf, 1969, p. 33.
9. VAN GENNEP, A. (1909). Les rites de passage, Picard, 1981.
10. Op. cit., p. 306 (note de bas de page).
11. Op. cit., p. 223.
12. Op. cit., p. 197.
13. FREUD, S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse, Puf, 1951, p. 83.
14. FREUD, S. (1911). « Formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques » in Résultats, Idées, problèmes I, Puf, 1984, p. 138.
15. FREUD, S. (1933). « La décomposition de la personnalité psychique » in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, p. 89.
16. FREUD, S. (1905-1915). Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, p. 75.
17. FREUD, S. (1923). « La disparition du complexe d’Œdipe » in La vie sexuelle, Puf, 1969, p. 117.
18. FREUD, S. (1930). Le malaise dans la culture, OCF XVIII, Puf, 1994, p. 308.
19. Op. cit., p. 33.
20. Op. cit., p. 267 (note de bas de page).
21. LAPLANCHE, J. (1976). « La sublimation », in : Problématiques III, Puf, Col. Quadrige, 1998, p. 60.
22. FREUD, S. (1915). « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » in Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 39.
23. Op. cit., p. 45.
24. FREUD, S. (1924). « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose » in Névrose, Psychose et Perversion, Puf, 1973.
25. FREUD, S. (1915-1916). « Les criminels par sentiment de culpabilité » in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, 1976, p. 133.
26. FREUD, S. (1922). « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » in Névrose, Psychose et Perversion, Puf, 1973, p. 281. – FREUD, S. (1915). Métapsychologie, Gallimard, 1968. – FREUD, S. (1921). « Psychologie des foules et analyse du moi » in Essais de psychanalyse, Payot, 1981. – FREUD, S. (1923). « Le moi et le ça » in Essais de psychanalyse, Payot 1981.

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