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Au-delà de la névrose, Vers une troisième topique

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Au-delà de la névrose, vers une troisième topique. Dunod, Psychismes, 224 pages, ISBN : 978 2 100598 68 7.

Ce livre de Bernard Brusset propose au lecteur une compréhension  par la psychanalyse contemporaine des organisations psychiques non-névrotiques et du travail psychanalytique avec ces personnes.

C’est un livre très bien documenté et la diversité notamment des auteurs français et anglais est mise en perspective.

Suivant la démarche freudienne, d’abord il y a la clinique. Le cas choisi, bénéficiant d’une double prise en charge par un psychiatre et par un psychanalyste, montre qu’on peut souffrir d’un « excès de sens ».

Et voilà, l’auteur introduit son propos par une mise en garde contre les dérives psychologiques des conceptions contemporaines souvent prises au piège par une approche réparatrice. L’écoute sémantique, facilitatrice de vécus subjectifs n’est pas suffisante, encore faut-il une « écoute métapsychologique »

Un modèle simplificateur des relations précoces mère-enfant défaillantes n’explique pas à lui seul « les opérateurs psychiques en cause ». Pour cela, l’auteur examine les défenses primaires et leurs différentes modalités. Ainsi tout un chapitre est consacré aux « quatre types de clivage ».

Cette écoute minutieuse permet de décrire différentes organisations non-névrotiques. L’hypochondrie et les somatisations ont chacune leur chapitre.

Bernard Brusset nous rappelle que dans l’œuvre de Freud, c’est la rencontre de celui-ci avec la psychose qui ouvre le passage de la première topique à l’élaboration de la deuxième topique. Celle-ci met au premier plan le conflit entre le moi et la réalité.

Ainsi, la relation d’objet, déjà interrogée par Freud est au centre des théories de nombreux post-freudiens.

L’objet naît par la haine, par la destructivité. Les mécanismes archaïques se mettent en place en réaction à cette insupportable haine de l’objet.

Comme dans la démarche psychanalytique classique, ce sont les mécanismes de défense qui doivent être analysés. Le travail porte sur la reconnaissance de la haine et de la culpabilité. Ainsi un espace de pensée peut se créer en lien avec l’histoire de la sexualité infantile.

Le transfert et le contre-transfert deviennent un vecteur de compréhension. Avant la représentation véritable des conflits, ce sont souvent les associations de l’analyste qui permettent une première  élaboration des conflits et celui-ci peut se découvrir à la place de l’enfant passif.

L’ensemble de ce travail clinique et théorique conduit en toute logique à la question d’une troisième topique. Celle-ci serait l’aboutissement de la métapsychologie du lien lui-même et de l’interpsychique.

La cohérence du travail de Bernard Brusset mérite une attention particulière. Il ouvre des perspectives nouvelles et pourrait enrichir bien des séminaires.

17.03.2015

                                                                         


Qu’est-ce que le DSM ?

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Qu’est-ce que le DSM ?, Ithaque Paris 2013, ISBN : 978 2 916120 36 2.

Comment l’outil de recherche statistique qu’était le D.S.M. dans ses deux premières versions a-t-il pu se muer en ce monstre protéiforme qui, en deux générations de psychiatres, a dévoré toute la nosographique psychiatrique, faisant table de rase de son histoire et de ses outils de pensée ? Il y a un mystère à la puissance opérationnelle du D.S.M. qui ne s’est jamais imposé que de par l’usage qu’ont bien voulu en faire les psychiatres.

Partant de la célèbre critique de Kirk et Kutchins (1998 dans la version française), argumentée mais non exempte de projections et de partis pris, Steeves Demazieux s’intéresse non pas tant à la mise au point du D.S.M., qu’à l’histoire intellectuelle que raconte son évolution progressive et sa domination inexorable du champ de la psychiatrie ; d’autant que les pouvoirs sociaux qui environnent le patient peuvent aussi, du coup, s’emparer de la question diagnostique pour l’influencer selon leurs idéaux et intérêts (familles, tutelles, assureurs). Alors que la cinquième version est parue, encore augmentée, le D.S.M. en vient aujourd’hui à ressembler  à un catalogue de vente par correspondance qui rappelle les excès des classifications post-esquiroliennes où toute conduite humaine rencontrait sa « manie ».

Pourtant, le D.S.M. n’est pas né d’une volonté machiavélique ou idéologique. Il s’inscrit en fait dans une forte tradition de la recherche médicale américaine qui s’appuie sur des études statistiques. A ceci d’abord une k question de légitimité du savoir qui dans la tradition américaine repose moins sur une transmission verticale par le maitre que sur le consensus entre pairs, à partir de postions divergentes. D’autre part le problème de l’indemnisation des patients par des assureurs privés conduit à une formalisation qui vise à éviter l’arbitraire. Enfin, historiquement, le D.S.M. nait du travail des psychiatres militaires autour de la prévention des névroses de guerre. Les militaires participeront largement à l’élaboration de ses premières moutures.

Une classification multiaxiale qui permettrait d’intégrer dans la description diagnostique des éléments d’environnement ou d’histoire personnelle du patient semblait tout d’abord une piste prometteuse. Mais en pratique, très rapidement, la classification s’est limitée à ses deux premiers axes de descriptions de symptômes principaux et secondaires.

Or justement cette classification reposant sur des regroupements d’un  nombre suffisant de signes va se heurter très tôt au problème de la fiabilité de ses catégories. D’une part les études validant cette fiabilité sont trop peu nombreuses (deux en ce qui concerne l’autisme infantile !), mais d’autre part sur le plan logique elle repose sur un raisonnement tautologique où ce qui est désigné comment existant, est ce qui existe. Ainsi d’un projet de classification scientifique, basée sur l’idéal des classifications botaniques du XIX° siècle, on en arrive non seulement à un condensé d’idées reçues socialement acceptables, mais plus grave, à un appauvrissement d’une clinique réduite à ses manifestations les plus saillantes ; aboutissant à des sortes d’équations absurdes : est schizophrène celui qui délire. On peut se demander si ce n’est pas précisément l’économie psychique que ce prêt-à-ne-pas-penser commode fournit au praticien qui en a assuré le succès au-delà des seules contraintes financières.

La troisième version introduit une nouveauté que sont des critères précis d’exclusion/inclusion et pendant une durée déterminée ; avec des critères indispensables et d’autres qui ne valent que de par leur accumulation (présence de tant de critères d’une liste). Cette démarche qui facilite la recherche en créant des groupes homogènes, impose à la clinique une rigidité qui ne correspond pas à sa pratique. D’où, selon Demazeux, trois « taches aveugles » : le manque de spécificité des critères favorise les critères positifs au détriment des critères négatifs (absence de …) ; l’élargissement à des regroupements de moins en moins significatifs aboutit à une inflation des catégories ; enfin le recours extensif à des présupposés annoncés comme étant par définition, tiennent pour acquis ce qui reste à démontrer : « par définition, l’âge de début de l’autisme se situe toujours avant 30 mois ».

Curieusement, malgré ces critiques qui semblent pourtant rédhibitoires, l’auteur soutient l’ambition première du D.S.M. d’une classification multiaxiale qui affranchirait la clinique d’un conservatisme qu’il juge mortifère. S’interrogeant à ce sujet sur les différences de perception de part et d’autres de l’Atlantique, il évoque un présupposé positiviste de la société américaine, pour laquelle le progrès de la science et celui de l’humanité iraient naturellement de pair, contrairement aux européens d’après la deuxième guerre mondiale. Mais les différences d’appréciation, ce qu’il appelle le rejet français du  D.S.M., révèleraient tout compte fait beaucoup plus les divisions internes de la psychiatrie française elle-même que les errements d’une psychiatrie qui ne se voudrait que médicale et d’une médecine qui ne se voudrait que scientifique.

08.12.2014 


Troubles de l’apprentissage chez l’enfant, comment savoir ? Ecouter, observer, aider

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Troubles de l’apprentissage chez l’enfant, Comment savoir ? Ecouter, observer, aider, Cahiers de Sainte Anne, Lavoisier, Paris 2014,  ISBN : 978 2 257 20 584 1

Le centre référent des troubles du langage de l’hôpital Sainte Anne s’est organisé dans la suite du travail théorico-clinique de Jean Bergès et de son équipe. C’est l’originalité de l’approche des troubles du langage dans ce centre de bilan et d’orientation. Evelyne Lenoble et Dominique Durazzi ont voulu rendre compte des particularités de ce travail.

Les troubles du langage n’y sont pas abordés selon le seul angle du trouble instrumental. C’est toute l’organisation corporeo-psychique de l’enfant et notamment la manière dont il habite son corps qui est prise en compte lors de ces bilans. Ceux-ci ne sont pas de simples états des lieux des capacités de l’enfant à un moment donné, mais s’organisent en un parcours dont l’enfant est invité à se saisir et au cours duquel ses stratégies pour aborder le savoir et l’écriture vont être précisées. L’équipe insiste sur les capacités d’adaptation surprenantes des enfants à leurs difficultés par des compensations à l’efficacité variable face aux contraintes de l’apprentissage langagier et scolaire.

Ce livre, qui se présente aussi comme un manuel clair et précis, est entrecoupé de vignettes cliniques ou didactiques qui explicitent précisément les termes techniques d’un champ où se sont multipliés les troubles en « dys » que Durazzi et Lenoble veillent justement à les relier à une clinique qui tienne compte du fonctionnement mental et de l’organisation du schéma corporel de l’enfant. De nombreuses vignettes biographiques évoquent aussi les travaux des prédécesseurs (De Ajuriaguerra, Piaget, Mises, etc).

Le soutien apporté à l’inscription de l’enfant dans l’école et dans son accès au savoir s’avère essentiel dans la prise en charge de ces troubles. Les auteurs insistent sur l’importance de leurs liens avec acteurs de terrain (C.M.P, C.M.P.P.) qui font du bilan en centre de référence un moment de réorganisation dans le parcours de l’enfant accompagné de ses parents, bien différent d’un avis technique dispensé ex-cathedra.

La deuxième partie du livre détaille certains aspects de la clinique. Partant de l’idée que le corps est dès le début le support de la pensée mathématique, Claire Meljac propose de lire les troubles d’apprentissage des mathématiques à la lumière des achoppements de la construction de l’image inconsciente du corps. Certains enfants ont des difficultés très particulières dans ce champ ce qui donne toute son importance aux tests spécifiques détaillés élaborés par l’équipe. Ces tests montrent combien la difficulté à penser les assemblages, les liaisons, les articulations, les symétries, les enchainements de causalité, se retrouvent aussi à travers une construction défaillante, ou bien de compensation, de l’organisation corporeo-psychique. La prise en compte de la temporalité est évidemment liée à ces questions. Et il n’est pas rare dans ces cas que l’une des réponses possibles à ces troubles soit celle d’un groupe « logico-mathématique ».

La graphothérapie est aussi un abord qui s’appuie sur l’implication du corps dans l’écriture. L’acte d’écriture est souvent surchargé d’implications narcissiques et pulsionnelles complexes qui ont des effets corporels directs. L’écriture est traversée dans sa concrétude par les débordements émotionnels des enfants. Une instabilité psycho motrice s’y trouve souvent révélée et il n’est pas rare dans ces cas que la prescription soit celle d’une relaxation en groupe de type « Bergès »

Mais les enfants peuvent aussi investir le signe linguistique en tant que tel comme un élément signifiant ce qui contrarie son utilisation dans le système combinatoire du langage. Permettre à l’enfant de traiter les signes linguistiques comme des éléments d’expression pulsionnelle est souvent une étape nécessaire avant qu’il puisse les réintégrer à un code propice à communiquer. Les auteurs insistent sur l’importance de la couleur comme media d’apprentissage. La relation à la  couleur facilite la transcription de l’oral à l’écrit ; cette correspondance faisant jouer la couleur comme un invariant d’un champ à l’autre.

A partir de son expérience de centre référent, l’équipe de Saint Anne à mis au point un certain nombre d’outils thérapeutiques. La relaxation en groupe de type « Bergès » vise à se constituer en tiers entre le corps de la mère et celui de l’enfant. Le « Calvin’s T group », propose aux enfants, dans une situation de groupe, de réinventer le contenu des phylactères et le récit de planches dessinées des histoires de Calvin et Hobbes. Les groupes logico-mathématiques s’attachent à renouer le lien entre le corps, le chiffre, l’espace et le temps. Entre l’histoire personnelle et les articulations logiques prises dans le langage, la question des origines s’y révèle souvent centrale.

Durazzi, Lenoble, et leurs collaborateurs, défendent au travers de ce livre une approche plurifactorielle des troubles du langage oral et écrit qui s’écartent des modèles organicistes et purement rééducatifs les plus souvent utilisés. Le trouble de l’enfant est ainsi resitué au sein de son histoire singulière et le travail de restitution avec les équipes, qui sur le terrain assurent le suivi des enfants, permet que le temps du bilan s’intègre dans un parcours de soin qui se construit progressivement et au fil de l’évolution de l’enfant.

08.12.2014 

                                                                                     


Le Moi et l’Objet

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Le Moi et l’Objet, Libres Cahier, 29, In Press, Paris, 2014. ISBN : 978 2 84835 279 4

Ce nouvel opus des Libres Cahiers s’organise comme à son habitude autour d’un texte freudien de référence ; deux textes en l’occurrence : les « Trois essais sur la théorie sexuelle » de 1905 et « Le moi et le ça » de 1923.

Commentant « Entre le rêve et la douleur », un texte de Pontalis (1977), Catherine Chabert assigne à « l’usage douloureux de l’objet » une fonction majeure ; un objet qui n’est pas seulement de satisfaction ou de frustration, mais aussi un objet souffrant. Cette douleur de l’objet soutient le mécanisme de l’identification. Angoisse et douleur circulent entre sujet et objet constituant un affect à la fois commun et différencié à l’origine de l’identification narcissique. La douleur psychique est ressentie dans le corps qui se mue ainsi en psyché et inversement. Il y aurait donc avec la douleur de l’objet un état hypochondriaque partagé indifférencié mais source d’une possible différenciation. Catherine Chabert ouvre là une perspective intéressante vis-à-vis du rôle structural du masochisme originaire et de la clinique qui en dépend et dont l’importance pour l’humaine psyché se concrétise aussi dans l’art et dans la religion.

Contrairement au récit épique, quelque chose échappe dans la poésie à la seule compréhension d’un double sens fantasmatique. Pour Odile Bombard, c’est la matière sonore des mots qui est le véritable matériau du poème et les échos entre les mots apportent un surcroit de sens. A l’inverse du romancier, le poète doit forger sa propre langue. L’objet du poète serait d’obtenir une langue qui « garderait tout de l’infini des perceptions et des affects » et permettrait de retrouver l’unité d’un monde d’avant l’entrée dans le langage et la perte irrémédiable dont elle s’accompagne.

Dans « Le moi et le ça » Freud étend à toute perte d’objet le mécanisme de son remplacement par une identification. Ruggero Levy raccorde à cette hypothèse les développements post kleiniens d’identification projective ou bien de l’introjection de la relation contenant/contenu selon Bion. Les processus originaires que sont le sentiment de continuité et la capacité de rêver seraient marqués de la continuité psychique ainsi éprouvée par l’infans en relation à ses objets primitifs.

Les objets sont fondés par l’investissement libidinal et, condamnés à investir, nous le sommes aussi à constituer des objets. Paul Denis distingue deux voies de l’investissement, selon qu’il passe par les zones érogènes et leurs objets partiels, ou bien par l’exercice de la motricité. Ces deux voies devant se rejoindre dans l’organisation ultérieure du sujet, Adriana Helft évoque la tension en tout objet entre sa rencontre en tant que contingente et sa construction à travers les méandres de l’histoire infantile personnelle.

La dépendance n’est pas l’addiction, qui vise non pas l’objet mais la substance à l’origine d’un possible changement d’état. Edouardo Vera Campo rappelle que le principe de plaisir est placé d’emblée sous le signe de l’excès tandis que laissé à lui-même, il tend vers la mort. A la différence du plaisir, l’excès n’a pas la satiété pour modèle, mais la décharge qui est sans mesure, sans médiation psychique, sans représentation de l’objet. L’addiction répond à un idéal d’indépendance narcissique ; indépendance à l’égard du monde extérieur dira Freud.

L’identification à l’orée de la vie psychique procède essentiellement, pour Sylvie Regnier, de la présence de l’objet et non des mécanismes dérivant de l’absence ou du deuil. Car l’identification ne traite pas l’objet comme une personne, fut-elle interne ou externe, mais procède par prélèvements inconscients de détails, « par emprunts à l’objet ». Laurence Apfelbaum confronte ici théories kleiniennes et intersubjectivistes.

L’objet originaire désigne selon Jean Claude Rolland d’une harmonie édenique. Il offre un contenant aux tempêtes de l’âme que sont les angoisses primitives. Fait d’une « nébuleuse » de souvenirs, d’évocations inconscients et donc « démis de leur formes », il prend une valeur nostalgique et déceptive. Les objets ultérieurs garderont cependant la trace des particularités de cette objet-utopie. Comme l’anagramme d’un nom décomposé, recomposé en ses parties évoque musicalement, rythmiquement, la mémoire de ce qui est absent, il faut à l’objet nouveau certains traits semblables au premier. Et c’est encore la douleur qui permet de conserver la trace de l’absence. Douleur qui est une déclinaison de la passion de même que la douleur morale est le produit d’une conversion de la passion amoureuse.

08.12.2014


Existe-t-il une éducation suffisamment bonne ?

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Existe-t-il une éducation suffisamment bonne ? In Press, Paris 2013,  ISBN : 978 2 84835 250 3

Ce livre rassemble et confronte les points de vue de cliniciens et d’enseignants chercheurs autour de l’articulation fonctionnement psychique/ éducation.

Pour les analystes elle amène à reconsidérer l’opposition entre Mélanie Klein et Anna Freud, l’une considérant l’enfant indépendamment de son environnement, l’autre mettant celui-ci au premier dans les soins apportés à l’enfant. Et pour Pechberty, Winnicott a sans doute trouvé-créé une synthèse entre les deux. Freud s’opposera à une position qui ne teindrait aucun compte de l’environnement de l’enfant. D’autant que pour lui, l’identification est le moyen essentiel de l’éducation : l’amour de l’élève entraine une identification au maitre et à son savoir et provoque l’envie d’apprendre.

Mais alors, comment peut-on être autodidacte ? L’autodidaxie suppose des qualités intrinsèques de curiosité mais il lui faut aussi rencontrer dans l’environnement social un matériau qui lui corresponde et les interprètes plus avancés auprès desquels se fournir. Pour Dominique Ottavi, il y entre aussi une part de au hasard même dirigé par la curiosité du sujet. Il aura fallu « que l’environnement réponde « présent » pour que le sujet échappe aux rets de sa passivité ».

C’est aussi que tout apprentissage éducatif s’étaye sur le désir de jouer « pour se tirer du lieu où il se trouve enfermé par la force de l’habitude ». Pour Aline Cohen de Lara, le déplacement métaphorique dans le jeu permet l’intégration de la conflictualité. Danon-Boileau, rappelle que ceci reste vrai des enfants dont les troubles majeurs de la communication entravent les apprentissages. Une fois établi un cadre solide qui vise à abaisser les niveaux d’excitation il est possible d’introduire dans la relation des surprises propres à engager un échange ludique. Dans un exemple clinique il montre dans l’apparition du pointage chez l’enfant, désignant un lieu vide où convergent les regards, comment il se charge des souvenirs communs ; l’habitant du coup d’un affect partageable.

Pourquoi les mathématiques comptent pour la psychanalyse s’interroge Philippe Chaussecourte qui voit plusieurs proximités. La pensée mathématique est fondamentalement relativisante. Pour elle, il n’y a pas de vérité admise en soi mais une suite admise d’axiomes. C’est d’accepter comme axiome la proposition d’Euclide qui a permis l’ouverture à des géométries et des espaces non euclidiens, ceux là même que l’on retrouve dans la clinique de la bidimentionnalité psychique. La relativisation du point de vue d’Euclide ouvre à la possibilité pour la pensée de se décoller du perçu.

Pour Pechberty, les établissements médico-éducatifs type ITEP ou SESSAD fonctionnent aussi comme enveloppe institutionnelle sur le fond de laquelle l’apprentissage va pouvoir se développer ; d’où l’importance de soutenir dans ces structures le travail institutionnel. Marcella Gargiulo s’intéresse elle aux effets de relance de la pensée de l’enfant à l’occasion de l’annonce du diagnostique.

Le livre se termine sur une reprise par Florian Houssier de son travail sur l’école de Hietzing, fondée par Anna Freud et Dorothy Burklingham déjà sur le fond du conflit avec Melanie Klein. Au-delà des inventions pédagogiques très originales de cette école, Houssier décrit aussi les impasses de cette utopie de l’école de Heitzing prise dans le mélange des genres et dans la confusion des liens professionnels, filiaux, amicaux etc.

08.12.2014                                    

 

                                                                           


Dieu la mère

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« Dieu la mère », Le fil rouge, P.U.F., Paris 2014,  ISBN : 978 2 13 062848 4

Dans la suite de son rapport au congrès des psychanalystes de langue française de 2011, consacré au « maternel », Patrick Merot poursuit sa réflexion sur le sentiment religieux par opposition aux religions et à leurs institutions. Si pour Freud la religion relève d’une relation ambivalente au meurtre fondateur du père de la horde primitive, Merot remarque que son point de vue s’attache non pas au sentiment religieux mais à la religion comme repère institutionnel et culturel construit à partir de la projection par l’homme sur une puissance supérieure de sa détresse infantile primordiale (Hilflosigkeit). Il faut donc en revenir non pas tant à la mère œdipienne qu’à celle des origines qui, d’avant toute représentation, ne se construit qu’après-coup.

Merot rappelle le montage Freudien de l’Esquisse où la survie de l’enfant relève de l’action spécifique d’un être humain proche (Nebenmensch) ce qui, au travers de l’expérience de désaide, permet la répétition d’expériences de satisfaction. C’est de cette répétition que se crée la mère en tant qu’objet investi et qui « désigne une situation où l’autre est perçu dans une grande indistinction sujet/objet. » Winnicott distinguait satisfaction du besoin (soit en termes freudiens retour au zéro du Nirvana) et apaisement (principe d’inertie) qui permet un vécu hallucinatoire, support d’un appareil à représenter en devenir. Avec la construction proposée par Green d’une mère de la fusion irreprésentable, sinon dans la formation d’une structure interne qu’il appelle « encadrante du moi », l’hallucination négative de la mère devient la condition de la capacité représentative future de l’enfant ; source à laquelle Merot rattache l’expérience mystique.

Or si le lien au Nebenmensch permet d’organiser le perceptif dans sa mouvance, une part en reste inassimilable, que Lacan après Freud appellera La chose, la part constante et incompréhensible  dont Lacan fera l’objet fondamental le plus archaïque. Ce « résidu de représentation », objet perdu, objet de l’inceste, représente la mère réalité. Incommensurable et inatteignable, elle est le lieu où se place la divinité. Et l’expérience mystique est alors ce qui tente d’approcher La chose.

Merot repère le même mouvement de Freud d’évitement face au maternel dans son lien au divin. Chaque fois que la question du désaide de l’infans approche celle de la toute puissance protectrice de l’imago maternelle, Freud semble opérer un basculement incompréhensible vers la figure paternelle présentée comme protection recherchée par l’enfant au prix d’une soumission  qui trouvera son plein développement dans sa théorisation ultérieure de la paranoïa.

La correspondance avec Romain Rolland est grosse de ce malentendu et Merot remarque dans la réponse de Freud à la question du sentiment océanique (dans lequel pour Romain Rolland, le contact hallucinatoire avec la mère a un effet d’apaisement immédiat) le même glissement de la mère au père et sur la même idée de la recherche de protection. Or dans sa lettre à Romain Rolland où il raconte son « trouble de mémoire sur l’acropole » ce glissement représente une « victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle ». Son choix n’est pas de s’abandonner au maternel familier du sentiment océanique « dont justement il se détourne ». Le trouble, aperçu d’abord comme un déni et un clivage, parait avoir été rabattu ensuite sur le versant œdipien.

C’est le choix inverse que font les mystiques, celui d’une union, intime, charnelle, avec le divin que Merot met en parallèle avec la relation de la mère à l’infans et avec le transfert qui se constituerait en « attente croyante » dans laquelle l’idéal du moi est venu se substituer à l’objet (ce qui caractérise le jeu des identifications). Ce mouvement qu’il dit caractéristique de l’espèce conduit à faire de l’autre celui dont le sujet trouve la réponse à la question de son être même.

L’insistance de Freud sur le père qui en fait aussi le réceptacle du désir meurtrier, n’est –il pas à entendre comme fuite devant l’horreur du matricide ? Horreur qui contient aussi la nécessité de la séparation et donc de la perte du lien charnel mère-enfant. L’hypothèse du matricide (dont on sait l’importance dans les fantasmes schizophréniques) ne surviendrait précisément, que lorsque, ce passage de la mère au père ne s’est pas opéré, ce que Merot pense repérer dans « l’effort démiurgique » mené par Louis Wolfson pour contourner la langue maternelle. Ne pas tuer (du moins symboliquement), c’est rester enfermé dans la relation incestueuse. Et il faut à l’analyste « pouvoir accueillir ce domaine de l’humain » lorsqu’il s’agit de permettre ce passage à son patient.

08.12.2014

                                                                                


Freud et la culture

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Freud et la culture, Paris, PUF, 2013, ISBN 978-2-13-060746-5, 217 p.

La culture viennoise de la seconde moitié du 19ième siècle est marquée par le libéralisme des classes moyennes bourgeoises, contrecarré par la masse antilibérale nationaliste et antisémite. Ce fut également l’époque du triomphe de la raison scientifique et de l’instruction ; Freud reçut une éducation basée sur la culture classique, mais son appartenance à la confession juive a limité son avenir professionnel. C’est dans cette période de tensions qu’est née la psychanalyse.

Les réflexions sur la culture sont présentes explicitement ou implicitement dans toute l’œuvre de Freud. Freud aborde la culture sous deux angles : d’une part, la psychologie des masses, il tente de l’expliquer, sur le modèle des psychonévroses, par la libido. Celle-ci et la maîtrise du complexe d’Œdipe sont au fondement de la culture. L’Œdipe opère entre individuel et collectif, social et culturel. Le revers de la médaille est ce que Freud appelle hypocrisie culturelle. De ce fait, le surmoi individuel est culturel car grâce à son instauration, la personne devient porteuse de la culture. La culture est l’œuvre et au service d’Eros unificateur, mais accroît, par contre, le sentiment de culpabilité. Le surmoi culturel est à l’origine des idéaux d’une société et élève ses exigences. Il est transmis aux générations suivantes.

D’autre part, la culture est aussi un domaine d’expression et de projection de l’activité d’esprit humaine ; à l’inverse le contexte culturel influence aussi le psychisme humain individuel.

En analogie avec le travail de rêve, le travail de culture est un travail psychique dont le processus conduit au développement culturel de l’être humain aussi bien sur le plan individuel que social. La notion de travail de culture rend compte des relations complexes entre inconscient et culture ; l’inconscient étant porteur de l’héritage archaïque, donc éminemment culturel.

Les sociologues, cependant, reprochent à Freud d’avoir négligé le symbolique et la langue, bien qu’il les ait effleurés.

Au total, la psychanalyse doit s’intéresser au phénomène culturel, et elle est en même temps culture par excellence en faisant advenir le moi à partir du ça.

08.12.2014


Lettres à Marcella Spira

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Lettres à Marcella Spira, PUF, « Hors Collection »216 p, ISBN : 978-2-13-0620-693.                                                                                                                            

Ce livre est un  témoignage sur les dix dernières années de la vie de Melanie Klein. Il a valeur de document sur l’histoire de la psychanalyse.

Ronald Britton rappelle dans la préface que M. Klein avait fait sa formation et ses premières expériences analytiques à Budapest et à Berlin. Elle avait ensuite émigré à Londres où ses exposés avaient suscité l’intérêt et l’enthousiasme chez ses auditeurs. A partir des années 1920 elle s’était consacrée au développement de la psychanalyse d’enfants, devenue son œuvre hautement originale et controversée.

Marcelle Spira (1910-2006), psychanalyste suisse, avait fait sa formation psychanalytique en Argentine où elle avait rencontré les principaux représentants du courant psychanalytique kleinien. Son retour en Suisse fut pour elle un choc, car la pensée kleinienne avait suscité méfiance et  hostilité de la part de ses collègues psychanalystes. C’est après sa mort que quarante-cinq lettres écrites par Melanie Klein entre 1955 et 1960, ont été retrouvées dans la bibliothèque de Marcelle Spira ainsi que des brouillons de lettres de réponse de cette dernière.

Jean Michel Quinodoz a traduit en français ces lettres et a entamé une recherche sur cette correspondance entre M. Klein et M. Spira, à la demande du Centre de Psychanalyse Raymond de Saussure de Genève. Lui-même et son épouse Danielle Quinodoz avaient  été en supervision avec Marcelle Spira.

Grâce à cette correspondance, on découvre l’engagement de M. Klein en faveur de M. Spira ainsi que sa persévérance et ténacité pour défendre son œuvre, et notamment son livre La Psychanalyse des Enfants. Sa technique psychanalytique appliquée aux enfants et la publication du livre s’étaient heurtées à beaucoup d’opposition. A la base de ces conflits était la controverse entre elle et Anna Freud. Le livre (écrit en allemand) et la traduction anglaise par Alix Strachey parurent en 1932.

En France, Melanie Klein a rencontré aussi des difficultés mais d’une autre nature. Elle rêvait  depuis 1932 de voir son livre traduit en français et publié en France. C’est un des thèmes principaux de la correspondance, «une saga… qui a duré dix ans», écrit J.M. Quinodoz : Jacques Lacan rencontre Melanie Klein en 1949 et lui demande l’autorisation de traduire son livre, ce que Klein lui accorde volontiers. Il entreprend mais abandonne rapidement ce travail et le confie à René Diatkine qui est en analyse avec lui. R. Diatkine traduit la première partie, et il remet son manuscrit à Lacan qui le perd. En 1951, R. Diatkine informe Klein de cet incident, et c’est Françoise Girard et son époux Jean-Baptiste Boulanger qui ont en fin de compte traduit « La Psychanalyse des Enfants », paru aux PUF en 1959. J.B. Boulanger écrit : «Lacan ne révéla ni n’admit jamais officiellement qu’il avait perdu la traduction faite à partir de l’allemand par R.Diatkine qui n’avait conservé aucune copie de son travail».

A l’occasion de la parution de son livre en français en 1959 (un an avant sa mort) Melanie Klein écrit: »C’est l ‘accomplissement d’un rêve que j’ai eu durant les vingt-sept dernières années ». 

C’est en 1955, à 73 ans qu’elle rencontre M. Spira pour la première fois à l’occasion d’un congrès de l’API à Genève. Elle encourage M. Spira à transmettre ses concepts et sa pratique de la psychanalyse dans la société suisse et évoque les problèmes qu’elle-même avait rencontrés dans le passé. Elle lui conseille aussi de ne pas polémiquer dans les débats, et elle écrit: «…Ma réponse à ce manque d’intérêt, à leur envie et à leur jalousie, a toujours été d’écrire et, en dépit de la position controversée dans laquelle je me trouve encore, il ne fait aucun doute que mon œuvre poursuit son chemin… je me heurte encore à une hostilité de la part du groupe représenté par Anna Freud, mais il y a de nombreux signes que le temps viendra… ».

Au fil du temps le livre de M. Klein se vend très bien et une célèbre maison d’édition le publie en poche. M. Spira a trouvé sa place dans la société suisse de psychanalyse : elle en devient membre en 1957 et membre formatrice deux ans plus tard. C’est elle qui a introduit la psychanalyse kleinienne en Suisse. Elle a permis à ses élèves de découvrir la richesse de l’oeuvre de M. Klein, dit J.B. Quinodoz qui écrit : «Le psychanalyste (doit) adopter une attitude largement ouverte au langage non verbal fait de sentiments, sensations et manifestations corporelles, et pas uniquement de langage verbal…. pour Marcelle Spira la connaissance ne saurait se passer de la sensorialité, des émotions et des affects, sans lesquels il n’existe pas d’authentique élan créateur».

Rarement M. Klein parle de sa famille, de son fils et de ses petits enfants. Au moment de la mort de la mère de M. Spira elle lui adresse ses condoléances et évoque la mort de sa propre mère : «J’ai mis du temps pour surmonter la dépression qui a suivi. Je pense souvent à elle, et même maintenant elle me manque beaucoup … en quelque sorte elle est restée vivante en moi…». M. Spira écrit dans ses brouillons: «…Mrs Klein, peut-être un jour le monde comprendra ce que signifie effectivement ‘position dépressive’ et saura que l’évolution de l’être ne repose que sur sa capacité d’apprendre à perdre… ».

 05.12.2014

                                                                                      


Freud avec les écrivains

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Freud avec les écrivains, Paris, Gallimard, 2012, ISBN 978-2-07-013165-5, 400p.

Le lecteur germanophone est charmé du style littéraire des écrits psychanalytiques de Freud, cependant différent de celui  des travaux neurologiques. Les auteurs montrent le double don de Freud : à la fois chercheur et poète. Ce don s’est manifesté très tôt dans sa vie : il a été premier dans la quasi-totalité des classes du lycée et a eu mention « excellente » à la dissertation en allemand au baccalauréat.

Freud aimait beaucoup la littérature. Sa bibliothèque comprenait deux mille livres de tous horizons. Certains auteurs de la grande littérature l’ont plus particulièrement influencé, mais il s’est toujours refusé de confondre la littérature et la psychanalyse. Il savait ce qu’il devait à la littérature. Freud s’est servi de l’écriture romanesque comme instrument de description, surtout des rêves, établissant ainsi un lien entre psychanalyse et langage.

Les auteurs mettent, à juste titre, l’accent sur la difficulté de la traduction du mot « Dichtung » (poésie). C’est elle qui caractérise l’élaboration psychique.

Les auteurs mettent en exergue les écrivains qui ont influencé l’œuvre de Freud et pas seulement ceux qu’il a lu, car Freud a été depuis sa jeunesse un lecteur passionné. Ainsi, Shakespeare a largement imprégné Freud, mais ce dernier puise surtout dans Goethe la source de ses concepts. Schiller a enrichi le mot « Trieb » (pulsion). Heine, apparenté à la famille de sa femme, l’a inspiré pour le mot d’esprit. Jensen a suscité avec Gradiva son intérêt pour l’archéologie. En Schnitzler, Freud a vu un double à éviter car le double provoque l ’inquiétante étrangeté dont Hoffmann lui a permis la conceptualisation. Bien que Freud ait apprécié l’œuvre de Dostoïevski, il n’a pas saisi le psychologue en lui, selon les auteurs. Entre Rolland, S. Zweig et Freud existait une admiration réciproque de leurs écrits. Par rapport à Mann, c’est d’abord Freud qui l’a influencé. Mann avait d’ailleurs, au départ, des grandes résistances envers la psychanalyse.

Au total, ce livre, très agréable à lire, nous fournit des éléments extrêmement intéressants des rapports entre Freud et les écrivains.

 

05.12.2014

 

 

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