Jérôme Glas
Singulière jouissance
discutant : Sabina Lambertucci-Mann
Ma conférence portera sur la métapsychologie d’une modalité singulière de jouissance, celle qui advient au travers de l’ascétisme et du procès de renoncement. C’est en regard de l’émergence de conduites caractéristiques, d’un renoncement à tout exercice de possession, tant objectale que symbolique, que nous soutenons ce propos. Si les mutations sociales contemporaines ont mis sur le devant de la scène analytique cette jouissance dans l’ascétisme, il ne s’agit pas là de l’émergence d’un fonctionnement psychique inédit mais de la mise en exergue d’une modalité processuelle du fonctionnement psychique humain présente de tout temps et tenue jusqu’ici sous le joug du travail du négatif.
Ces sujets semblent aux prises avec une contrainte impérieuse à se déposséder. Cependant, là où nous aurions légitimement pu attendre l’émergence d’une angoisse accompagnant ce mouvement, une lutte ou une tentative de contre- investissement face à l’aspiration négative au renoncement et au dépouillement, nous sommes saisis par la quiétude avec laquelle ces sujets s’y adonnent. Plus surprenant encore, dans ce processus psychique, est l’advenue d’une forme de jouissance, issue du mouvement psychique de renoncement lui-même. Une jouissance spécifique à l’ascétisme se fait jour, dès lors, celle-ci se donne à voir au travers de l’expression de l’affect d’orgueil.
La jouissance extatique dans le dépouillement dont il est question est spécifique en tant qu’elle entrecroise deux processus psychiques qu’il convient de distinguer.
D’une part, sous l’égide de l’idéal du moi, elle confine à l’apophatisme mais, d’autre part, simultanément, elle convoque une modalité particulière d’idéalisation qui maintient l’objet hors de portée, de sorte que l’idéalisation devient un type d’investissement désinvestissant.
Au travers la cure analytique de Tristan, je montrerai que cette jouissance dans le renoncement ne relève pas, d’un point de vue métapsychologique, des classiques interprétations par le masochisme ou par la mélancolie.
Effectivement, face à l’énigmatique jouissance dans l’ascétisme, deux lignées de l’agencement métapsychologique nous viennent immédiatement à l’esprit. La première est le masochisme. Seulement, la théorie métapsychologique contemporaine s’y oppose. Le masochisme est par essence antithétique au renoncement, il ne peut advenir et se constituer chez un sujet qu’en conservant un lien riche à l’objet.
La seconde perspective qu’il nous faut explorer serait celle d’une organisation mélancolique du sujet. Pouvons-nous penser que cette jouissive désertion du monde des objets serait d’essence mélancolique ? Là encore, si dans une représentation purement phénoménologique et nosographique nous pourrions le croire, la richesse de la doctrine métapsychologique nous invite à la prudence. Derrière le sentiment de perte ou de vide objectal que peut douloureusement ressentir le sujet mélancolique, se loge, au sein de son organisation psychique, un rapport intime à l’objet, d’une richesse prodigieuse, que masquent mal ses auto- reproches ou la description de son monde tangible qui peut lui paraitre désertique.
Le dégagement par le sujet de son investissement objectal, et par là même la mise au-devant de la scène psychique du renoncement ne peuvent advenir qu’au nom d’un idéal.
Se fait jour ici la manifestation fonctionnelle d’une instance centrale dans la compréhension du procès de renoncement, à savoir l’idéal du moi. Agent de l’ascétisme, il est une instance de perfection ascétique désexualisée. L’idéal du moi opère comme agent du sacrifice de la satisfaction pulsionnelle, sans frustration, sans dépit ni ressentiment amer, le moi tirant orgueil de son renoncement à satisfaire la pulsion et prétendant éprouver un bien-être égal ou même supérieur.
Cette jouissance apparait-elle sous le primat du principe de nirvana qui tend au niveau zéro ? Je propose que l’on puisse conceptualiser un autre zéro qui, lui, se donne à être perçu comme le point de fuite infinie de la régressivité d’Eros. Un zéro qui n’existe donc qu’en tant qu’opérateur idéal mais, par définition, à jamais inaccessible. Il fonde l’advenue d’un investissement hyperbolique soutenant l’apophatisme, position dernière de la figuration pulsionnelle par sa présentation finale, ultime jalon sur le chemin de son évanescence.
C’est au travers de l’investissement de cette modalité spécifique du zéro, le zéro du dépouillement, de l’ascèse, que surgit donc cette jouissance supérieure.Au contraire d’une jouissance dans la satisfaction objectale, il s’agit d’une jouissance que l’on peut qualifier de narcissique, au travers de la dépossession et du manque.
Lien de participation Zoom : https://us02web.zoom.us/meeting/register/NfrqwxiPRa-RrqtWm02GkQ
