Société Psychanalytique de Paris

Manie

Une lettre du Dr Augustin Jeanneau

À la suite de la publication de notre numéro « Manie » (numéro 4, volume 79 de la Revue française de Psychanalyse, septembre 2015), nous avons reçu la lettre suivante de la part du Dr Augustin Jeanneau, que nous publions ici avec son aimable autorisation.  Le Dr Jeanneau, membre titulaire formateur honoraire de la Société Psychanalytique de Paris, a été son président de 1984 à 1985. Psychiatre des hôpitaux, il a également été le directeur général de l’Association de Santé Mentale dans le 13ème arrondissement de Paris de 1982 à 1992.

Chers collègues,

Il y a quelques semaines déjà que je voulais vous dire tout l’intérêt que j’ai trouvé à la lecture du récent numéro de la Revue concernant la manie. Merci tout d’abord de m’y avoir associé par le rappel d’un travail dont l’après-coup me disait que je le ferais maintenant plus court – mais en suis-je aussi sûr ? –, y retrouvant en tout cas la pression ressentie sur le terrain – au dehors en effet – où le patient vous précipite dans la vitesse et l’ubiquité, avec l’obligation, pour en saisir le drame, de ne pas brûler les étapes de la réflexion. C’était méritoire de m’y avoir suivi, et sympathique d’en faire état.

Je ne pouvais qu’apprécier cette relance du sujet, que l’argument proposait aux auteurs, en élargissant la perspective, sans éviter pour autant de pointer les questions difficiles. Et les réponses n’ont pas craint de se situer d’un point à l’autre d’un large spectre, de l’obstination « opératoire » à l’inspiration divine, ou d’interroger, ailleurs, par delà la fuite ou la défense d’une nécessaire et impossible rencontre, les exigences d’un amour qui s’ignore, venu des inconnues anaclitiques. Encore faut-il – et à quel prix ! – sauver cette relation à un objet condamné, au départ, d’être seulement ce qu’il est.

Et puisque le meilleur de la réflexion fait surgir d’autres questions, c’en est bien une, et pas la seule, qui court de l’un à l’autre texte. Se maintenir dans l’excitation, sans émarger au pulsionnel, mais en garder ce qu’il en faut, à peine, pour maintenir la pression. Ce qui est bien, en effet, spécifique de la manie. Car on sait comment la mélancolie se trouve lourdement arrimée par l’identification narcissique à un objet qui entretient l’excitation douloureuse de son être ; et que par l’incorporation, elle prend pied régressivement dans le pulsionnel, avec quelque chance de s’inscrire sur le chemin d’un travail mélancolique. Mais en plein air, si j’ose dire, invité par un des auteurs à ne pas y négliger pour autant cette identification narcissique, on comprend assurément mieux combien le montage est fragile pour conserver sa bonne humeur. Parce que dans une réalité tout à la fois nécessaire et contraire, ce n’est pas une sinécure pour le moi d’y garder son ambitieuse primauté, s’il faut pour s’en assurer en devenir « l’agent subalterne », pour reprendre un terme de B. Grunberger.

Même foncière contradiction qui nous est rappelée ailleurs par le terme d’ « objets infinis », mais aussi bien « mal finis », s’il est vrai, en effet, que l’objet a failli à renvoyer au narcissisme l’absolu de ses limites. Et puis cette mise à feu d’un préconscient qui, finalement, n’a pas toujours tant de choses à dire, puisqu’il s’agit avant tout de sauver du naufrage un système relationnel, qui ne vaut qu’à donner à la folie narcissique un semblant de raison.

On a également bien fait de nous laisser entendre que rien n’est si étonnant de ces revirements imprévus, de la douleur à la colère, dans les profondeurs topiques. Une indication qui mériterait d’être examinée, car la porosité des stades, dans ces zones matricielles, pourrait nous en dire davantage, pourvu qu’un zest d’objectalité, en y laissant sa griffe, nous aide à mieux comprendre comment peuvent se côtoyer le désespoir et l’illusion.

Voilà quelques notations, amicales et spontanées, mais qui sont bien insuffisantes au regard de l’élaboration des différents textes. Mais c’était seulement pour vous dire que la réussite de ce numéro tient à la relance de la réflexion, que chaque lecteur aimera poursuivre à sa manière sur ce sujet qui, grâce à vous, n’est pas clos.

Et vous redire aussi, chers collègues, l’assurance de mes sentiments de très cordiale amitié.

Augustin Jeanneau