Familles d’aujourd’hui

 

Rédacteurs :
| Alain Ferrand | Jacques Miedzyrzecki |

Tome 66 n°1, janvier-mars 2002
Date de parution : 2002-03-01
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Argument...
Sommaire

 La famille n’apparaît pas comme un objet spécifiquement psychanalytique dans l’œuvre de Freud. Elle est par contre présente comme un cadre général, un dispositif donné et actif : il suffit de relire les Cinq psychanalyses pour se convaincre à la fois de la forte présence de l’entourage familial et de l’absence de sa prise en compte comme facteur intrinsèque. En 1921, dans Psychologie des foules et analyse du moi, la famille n’est pas citée au rang des grandes institutions de groupement que sont la foule, l’armée et l’Église.

La famille infiltre pourtant de bout en bout la réflexion de Freud : la découverte de la constellation œdipienne actualise la dimension familiale au sein de chaque sujet. En 1923, dans « Le Moi et le Ça », l’introduction du sentiment de culpabilité inconscient et l’identification au père de la préhistoire personnelle, corrigé en note comme « identification aux parents », précise la place de la famille au sein de la psyché : « Le caractère du moi résulte de la sédimentation des investissements d’objets abandonnés ; il contient l’histoire des choix d’objets. » Un peu plus tard, dans Malaise dans la civilisation (1929), Freud précise que le surmoi se forme sur le modèle du surmoi parental, remarque qui ouvre sur la perspective d’emboîtements qui remontent la lignée des générations. C’est probablement avec « le petit Hans » que se mettent en place les prémisses d’une psychothérapie familiale. Le travail de Freud porte essentiellement sur le père de Hans, et indirectement sur la mère. Il ne rencontre Hans qu’une seule fois. Cette prise en charge de l’enfant par son père, sous la direction de Freud, forme peut-être la première esquisse de psychothérapie familiale psychanalytique publiée de l’histoire de la psychanalyse. On sait aussi que les psychanalystes, aux temps « héro ïques », n’hésitent pas à intervenir auprès de leurs proches : Anna Freud est analysée par son père et M. Klein analyse son propre fils.

Une réflexion spécifiquement psychanalytique sur la famille émerge progressivement au fil du temps chez les successeurs de Freud suivant un cheminement original. C’est à partir des travaux anthropologiques de Freud, Totem et tabou (1912-1913), Psychologie des foules et analyse du moi (1921) et Malaise dans la civilisation (1929) que la famille acquiert le statut d’objet de réflexion authentiquement psychanalytique. Les anthropologues formés à la recherche psychanalytique ou inspirés par elle, de Malinowski à R. Benedickt en passant par M. Mead, partant à la découverte de confirmations culturelles de l’universalité de l’Œdipe, vont rencontrer des formes familiales fort différentes du modèle européen. Ils découvrent que le poids du couple parental est pratiquement inexistant au sein d’autres cultures. La notion de famille élargie aux oncles, tantes et cousins joue un rôle essentiel qui dépasse largement son impact dans nos sociétés européennes. Si, dans un premier temps, cette découverte semble remettre en question l’universalité de l’Œdipe, et par conséquent la psychanalyse elle-même, elle soutient rapidement une réflexion sur les formes de l’Œdipe qui, en deçà de leur variabilité culturelle, maintiennent une double constante : la prise en compte de la différence des sexes et de la différence des générations.

C’est globalement dans le cadre d’une recherche centrée sur les groupes que la famille va progressivement devenir un objet de recherches psychanalytiques et un objet de soins. Mais déjà du temps de Freud, les préoccupations thérapeutiques des psychanalystes intéressés par la psychose, à l’image d’un pionnier comme Federn, mettent en évidence que l’émergence des troubles psychotiques chez un individu implique directement l’entourage familial. La psychose commence à être pensée à partir d’une dimension élargie à l’entourage et aux générations précédentes.

Se pose alors la question des modèles de prise en charge. La psychanalyse, en tant que procédé thérapeutique, va devoir inventer d’autres dispositifs et interroger ses méthodes. Le passage de l’individu au groupe, d’un travail de la « chimère » (M. de M’Uzan) formée par l’analyste et son patient à un travail de et en groupe, implique nécessairement une réévaluation des différents paramètres de la cure. Les travaux des groupalistes, à la suite des recherches de Bion, vont fonder et alimenter cette transformation et ouvrir le chemin à une réflexion forgeant des outils spécifiques pour la prise en charge psychanalytique de la famille. En France, le travail d’A. Ruffiot sur « L’appareil psychique familial » publié en 1981 (in La thérapie familiale psychanalytique), marque une étape importante au sein de cette évolution.

L’émergence de la famille comme objet de réflexion et de prise en charge psychanalytiques ne va pas sans discussions et débats parmi les psychanalystes en général et au sein de la Société psychanalytique de Paris en particulier. On a pu considérer, parfois à juste titre, que l’extraordinaire engouement rencontré par les psychothérapies familiales psychanalytiques au sein des institutions de soins se transformait en machine de guerre contre la psychanalyse elle-même. Les difficultés inhérentes à un individu singulier, qui exigeaient de sa part un certain travail d’élaboration et d’appropriation subjective, se trouvaient transposées au sein d’une pathologie familiale élargie. Le travail psychanalytique classique était écarté au profit d’une mise en soin collective.

Ces dérives, que chacun a pu constater sinon dénoncer dans son entourage professionnel institutionnel, ne doivent cependant pas masquer l’apport essentiel des psychothérapies familiales psychanalytiques à la compréhension des aléas de la constitution de l’identité. C’est probablement du côté des psychanalystes d’enfants, souvent engagés dans des prises en charges individuelles associées à des prises en charges familiales, que ces questions ont été ouvertes et débattues. L’émergence de nouvelles formes de souffrance psychique en lien avec la précarité et l’exclusion ont enfin ouvert un champ dans lequel la place de la famille, comme creuset identificatoire et contenant identitaire est centrale.

Ces conceptions sont étroitement liées aux transformations de notre société occidentale depuis le début du siècle et plus précisément à partir de la première guerre mondiale. L’évolution du statut social des femmes sur le plan professionnel, la généralisation des méthodes contraceptives, la relative banalisation de l’avortement et l’émergence de ce que les médias ont désigné comme les « nouveaux pères » semblent avoir contribué à un effacement des rôles spécifiques des uns et des autres au sein de l’univers familial. De nouvelles formes familiales ont été expérimentées, les femmes quittant leur fonction traditionnelle au sein du foyer, et certains hommes renonçant à leur habituel statut social. On peut légitimement se demander si cette évolution ne doit pas être rapprochée des changements dans la dynamique psychique individuelle constatés par tous les analystes. Le modèle névrotique s’efface et cède progressivement la place aux pathologies identitaires et narcissiques qui reflètent peut-être le flou qui semble avoir gagné la répartition traditionnelle des rôles au sein de l’univers familial. La famille s’est trouvée également mise en accusation par d’autres voies. Des kibboutz israéliens aux formes communautaires occidentales, de San-Francisco à Katmandou, la spécificité des rôles du père et de la mère a été effacée au profit d’une conception collective. Les travaux de B. Bettelheim sur les enfants des kibboutz et leur comportement en situation de conflit a mis en évidence les graves inconvénients provoqués par une conception strictement collectiviste du développement psychique.

Plus récemment, la fréquence accrue et considérable des divorces a donné un caractère précaire, provisoire ou éphémère à la famille. Corrélativement, les familles « recomposées », et parfois plusieurs fois recomposées, ou monoparentales, ont donné naissance à des paysages relationnels d’une très grande diversité auxquels on peut se demander si le terme « famille » peut encore s’appliquer sans perdre tout ou partie de son sens.

L’évolution des mœurs marquée par la tendance à considérer l’homosexualité comme variante de la normalité et fondement d’une forme nouvelle d’identité sociale vient troubler les repères juridiques traditionnels de la famille : l’apparition du PACS a ouvert la voie à l’éventualité d’une famille fondée par un couple homosexuel ayant des enfants par la voie de l’adoption. Quel regard les analystes et psychanalystes d’enfants portent-ils sur ce champ nouveau ? De quelle expérience clinique disposent-ils pour penser ces nouvelles formes familiales ? Leur est-il possible de considérer que les très jeunes enfants adoptés par un couple homosexuel auront le même type d’évolution que les enfants nés dans un couple formé par un homme et une femme dont l’homosexualité n’a pas toujours été exclusive ?

Aujourd’hui, la famille est devenue un terrain d’affrontements, voire d’expérimentation, auquel le psychanalyste ne peut rester étranger dès lors qu’on ne sait plus, en ce début de XXIe siècle, comment décliner la célèbre apostrophe de Gide sinon en l’énonçant sur un mode interrogatif qui souligne une indécision, certainement pas l’indifférence : Familles, je vous hais ?

Argument

L’ESPRIT DE FAMILLE
René RoussILLoN – La capacité d’être seul en présence du couple
André CAREL – Le processus d’autorité
Pierre LÉVY-SoussAN – Travail de filiation et adoption
Jean BERGERET & Marcel HousER – La famille et les aléas de l’oEdipe
Françoise COUCHARD – Les utopies révolutionnaires et leur vision de la famille
Hélène DAVID & Valérie LAFLAMME – La femme a-mère : matemité psychique de la marâtre

QUEL AVENIR POUR LES FAMILLES ?
Paul DENIS – Inquiète patemité
Annette FREJAVtLLE – OEdipe, ses complexes et notre époque
Paul VERHAEGUE – Vers un nouvel OEdipe : pères en fuite

BLESSURES FAMILIALES
Jean-José BARANES – Le repentir d’un analyste. Nouveaux développements pour le transgénérationnel
Claude PIGOTT – Un bien-fondé de l’analyse familiale
Jeanne DEFONTAINE – L’incestuel dans les familles
Steven WAINRIB – Des familles qui vous collent à la peau
Claudine VACHERET – Le mythe de Roméo eI Juliette et l’organisation familiale

FAMILLES PSYCHANALYTIQUES
Otto KERNBERG – La formation psychanalytique: quelques préoccupations
Philippe SOLLERS interview par Sophie BARRAU – Jacques Lacan,récit d’une relation « épisodique et intense »

CRITIQUES DE LIVRES
Dominique BOURDIN – Agonie, clivage et symbolisation de René Roussillon
Martine JANIN-OUDINOT – La polarité de l’amour et de la mort de Catherine Couvreur
Régine PRAT – L’érotique maternelle de Hélène Parat
Annick SITBON – Les galériens volontaires de Gérard Szwec

REVUE DES REVUES
Marie-Claire DURIEUX – Libres Cahiers pour l’analyse
Chantal LECHARTIER-ATLAN – Psychoanalytic Quarterly
Danielle KASWIN-BONNEFOND – Topique

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