Lacan aujourd’hui

 

Rédacteurs :
| Françoise Coblence |
Auteurs :
• Aline Cohen-Lara • Benoît Servant •
Tome 82, n°4
Limite de remise des textes : 2018-04-01
Date de parution : 2018-09-01
Argument...

Pourquoi un numéro de la Revue française de psychanalyse sur Jacques Lacan aujourd’hui ? En proposant ce thème nous avons conscience d’ouvrir un champ très large de questions, possible boîte de Pandore, tant serait grand le risque de réveiller ainsi des polémiques passionnées. Ces polémiques sont issues des désaccords profonds qui ont abouti à la scission de 1953, mais remarquons que très vite, dès son élection comme titulaire de la spp en décembre 1938, les réticences n’ont pas manqué, liées surtout à l’obscurité de sa langue. Celle-ci était considérée par Édouard Pichon comme une « cuirasse » et cela même si Lacan lui paraissait l’« un des esprits les plus brillants de la jeune génération psychiatrique française » (Pichon, 1939). Sans revenir sur les événements et raisons ayant entraîné la rupture institutionnelle, il apparaît que de nombreux points de désaccord irréductible persistent concernant à la fois la technique et la théorie, notamment : la scansion et les séances brèves, apparaissant comme des pratiques transgressives et susceptibles d’entraîner emprise et instrumentalisation du transfert ; le langage, souvent hermétique et qualifié parfois d’abscons ; les ouvertures pas toujours rigoureuses vers les domaines connexes, anthropologie, philosophie, linguistique ; la fascination pour le maître, voire l’allégeance à sa personne ; la question de la formation de l’analyste suggérée dans la formulation : « L’analyste ne s’autorise que de lui-même. »

Évoquer ces points, c’est rappeler la séduction exercée par Lacan et par sa pensée, bien au-delà du milieu analytique, mais aussi du même coup, l’ambivalence, le rejet, voire la diabolisation dont il a pu être l’objet, et aussi l’indifférence ou, souvent, la méconnaissance pour de plus récentes générations d’analystes. On aurait ainsi d’un côté les freudiens, de l’autre les lacaniens, qui d’ailleurs s’estiment tout aussi freudiens que les autres, mais héritiers d’un Freud qui ne pourrait désormais se lire qu’à partir de la relecture faite par Lacan. Et pourtant, nous sommes tributaires de ce « retour à Freud » dont Gilbert Diatkine souligne qu’il fut souvent un « aller », à une époque où Freud était encore peu traduit en français. Si nous ne pensons pas qu’il faille lire Lacan pour lire Freud, la lecture de Lacan fait partie intégrante de l’héritage post-freudien.

Il nous semble donc opportun de tenter de réévaluer l’héritage de Lacan, à distance des événements et de la passion qui les a accompagnés. En effet, outre la méfiance à avoir pour tout interdit de penser, nous constatons l’importance de la mouvance lacanienne, aujourd’hui, dans les milieux psychanalytique, psychiatrique, universitaire et intellectuel, ainsi que la réalité de son influence chez les psychanalystes non lacaniens, au-delà des différentes scissions. Qu’ils aient été ou non ses élèves, qu’ils l’aient ou non suivi, qu’ils l’aient ou non critiqué – et pour certains violemment –, la plupart des analystes contemporains de la scission de 1953 se sont confrontés à ses théories (Anzieu, Aulagnier, Zaltzman, Donnet, Green, Rosolato, Laplanche, Pontalis et d’autres). Autour de l’héritage de la linguistique, du structuralisme, autour des rapports entre langage et inconscient, de la place du désir et de la conception du sujet, des débats se sont noués entre Lacan et des philosophes et anthropologues, notamment à propos de la thèse d’un inconscient « structuré comme un langage » (Lacan, 1966, p. 838 et 866 ; 1973, p. 28) qui a fait la célébrité de Lacan et lui a accordé le statut du plus philosophe des psychanalystes, au risque d’inféoder l’inconscient à l’« ordre symbolique » (Enaudeau, 2017).

À l’heure actuelle, des débats ont lieu et un dialogue fécond s’est déjà établi entre certains psychanalystes lacaniens et non-lacaniens au sujet de désaccords théoriques ou techniques, concernant notamment le contre-transfert, la compréhension du réel, la nature du moi, la notion de jouissance. Or n’est-ce pas en creusant et interrogeant ces désaccords ou ces perplexités que la psychanalyse peut rester vivante, clarifier ses concepts, faire évoluer ses pratiques ?

La psychanalyse, en France et dans le monde, traverse une période de crise qui devrait précisément nous amener à interroger nos capacités de résistance et de fédération au sein de, mais aussi entre sociétés savantes ou institutions de soin. Et si des lignes de clivage restent vivaces, justifiées souvent par certaines pratiques inacceptables, clivage qui ne se réduit pas à l’appartenance ou non à l’API ou à la question de la scansion, la défense de la psychanalyse est un souci commun. On ne peut nier l’influence de Lacan en France et à l’étranger, comme l’importance de sa pensée. De plus, certaines positions théoriques et cliniques, empreintes ou issues de Lacan, dans leur outrance, peuvent nous aider à prendre conscience d’un impensé dans nos institutions psychanalytiques ou psychiatriques, touchant à des positions sectaires, dogmatiques, des pratiques perverties d’emprise, dans les cures et plus encore dans la transmission. Ces pratiques, bien au-delà de ce que l’on attribue à Lacan, auraient à voir avec le statut particulier de la psychanalyse, ce qui reste en elle du pouvoir de l’hypnose, l’écart entre ses prétentions et la réalité de son savoir.

Toutes ces questions doivent donc être posées et on doit pouvoir envisager une issue à ce clivage et à ses effets réducteurs, s’autoriser à penser la place qu’occupent aujourd’hui Lacan et sa pensée pour des analystes, lacaniens ou non, pour des écoles analytiques qui ne se revendiquent pas forcément d’une filiation lacanienne mais sont néanmoins issues des différentes scissions et des choix faits autour de Lacan. Des points théoriques et cliniques spécifiquement lacaniens font l’objet, sinon d’une reconnaissance partagée par l’ensemble des psychanalystes, du moins d’une fécondité heuristique et clinique. L’attention actuelle portée sur le trauma n’est pas sans rapport avec le concept lacanien de réel, sur l’accent qu’il a mis sur les mécanismes de défense (forclusion et déni versus refoulement). De même, la mise en évidence par Lacan de « la chose » et de la part d’énigme qu’elle recèle est un point de confrontation avec les réflexions sur le moi, et sur l’inconscient du moi, pour ne rien dire de ce qui peut s’élaborer autour de l’image et de l’imaginaire ou de l’analyse de la psychose. Nous souhaitons, à travers ce numéro, ouvrir le débat et mettre à l’épreuve le pari d’une confrontation féconde autour de quelques thèmes qui nous paraissent essentiels : théorie et pratique de la cure et de la formation (le travail des sociétés) ; pratique en institution ; place dans la culture.

Aline Cohen de Lara

8 rue Abel Hovelacque

75013 Paris

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Benoît Servant

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