Le paternel (congrès Paris)

 

Rédacteurs :
| Benoît Servant | Pascale Navarri | Sabina Lambertucci-Mann |

Tome 77 n°5, décembre 2013
Date de parution : 2013-12-01
Argument...
Sommaire

« De la fonction du père au principe paternel » - Argument de Christian DELOURMEL

Introduction
Qu’est-ce que le père, d’un point de vue psychanalytique, quelle est son origine, quelle est sa fonction dans le psychisme individuel et dans le psychisme collectif? Freud et à sa suite des psychanalystes contemporains ont élaboré des modèles pour répondre à ces trois questions. Malgré leurs différences, ces modèles ont en commun de reposer sur une double base : celle de reconnaitre le caractère universel du Complexe d’OEdipe et de la place centrale du père dans l’OEdipe, et celle de reconnaitre l’universalitéde sa fonction symbolisante et subjectivante, porteuse de l’interdit de l’inceste, de la Loi. Dans l’approche du concept de père, Il faut distinguer ce qui relève de ses applications dans le champ social-objet de la controverse actuelle1 - du champ de l’élaboration psychanalytique du père correspondant aux exigences de la clinique. Comme le titre de mon Rapport le suggère, je me limiterai à ce deuxième champ, mon propos étant d’engager une réflexion susceptible d’identifier les modalités d’émergence de la figure du père et de sa fonction dans le processus analytique.

Première partie :
De quelques modèles du père en psychanalyse : vers l’hypothèse d’un couple notionnel-inhibition/tiercéisation, avers et revers de la fonction paternelle ?

J’ai opté pour une présentation des modèles freudiens du père et de sa fonction en les dialectisant avec quelques modèles contemporains qui s’inscrivent dans leur prolongement et/ou dans leur interprétation. Des modèles et non pas du modèle freudien, car en contrepoint de son hypothèse phylogénétique - le meurtre du père de la horde primitive qui serait à l’origine des religions et de l’organisation sociale - il y a des développements dans l’oeuvre de Freud - Pulsions et destins des pulsions, La négation, la notion d’identification au père de la préhistoire personnelle - susceptibles de soutenir, dans une perspective ontogénétique, et/ou dans une dialectique phylogénèse-ontogénèse, une approche processuelle du père et de sa fonction. C’est dans ce fil qu’un certain nombre d’auteurs contemporains ont avancé leurs modèles respectifs du père et ou du parricide : le non-mère (R. Diatkine et C. Le Guen), le principe de parenté (A. Green), La censure de l’amante (M. Fain), L’OEdipe du ça et le parricide originaire (S. Botella). Par contre, la notion de métaphore paternelle, que Lacan conceptualise en se référant essentiellement à la linguistique structurale constitue un modèle du père qui exclue tous les « piliers » de la métapsychologie freudienne (pulsion, conflit, travail psychique, ect…). Quel que soit leur angle d’approche, ces auteurs s’accordent pour introduire le père et sa fonction au fondement du psychisme et de son fonctionnement. A l’exception de Lacan, ils se rejoignent pour inscrire leur conceptualisation dans une perspective processuelle où l’émergence de la fonction paternelle est intriquée à la construction psychique de la pulsion et à ses modalités de représentance. Ils s’accordent également pour identifier une caractéristique de la fonction paternelle dans une force d’opposition à l’égard de la tendance du pulsionnel à son accomplissement. Dans la notion de Censure de l’amante, Michel Fain postule l’idée d’un freinage interne à la pulsion, témoignant de l’efficience dans le psychisme de l’imago paternelle, d’une « censure » qui s’oppose à la tendance à l’accomplissement illimité des motions pulsionnelles libérées dans les moments de désinvestissement par la mère. Pour Claude Le Guen le non-mère, matrice de l’imago paternelle, qui est « pure négativité, la négation par excellence » serait consubstancielle à un processus d’inhibition (une « pré-pré-négation ») au coeur du passage de l’ordre de l’excitation à l’ordre de la pulsion : « un quelque chose qui serait de l’ordre d’un obstacle à la poussée, d’une impossibilité soudaine que cela continue de s’écouler immuable, d’une résistance au flux, d’une opposition de l’ordre d’une pré-pré-négation qui vient créer la limite ». Dans le concept de principe de parenté qu’il avance en regard de ses hypothèses sur le narcissisme primaire, André Green situe ce processus d’inhibition au coeur même du devenir psychique de la pulsion. (inhibition de but résultant du dynamisme du double retournement) : « l’identification primordiale au père, préalable à tout conflit, agit à l’égard du père comparablement à l’inhibition de but à l’égard de la mère ». C’est en regard de la pulsion et en contrepoint de cette inhibition de cette tendance à l’écoulement sans frein de la pulsion que Sara Botella avance sa notion de parricide originaire. « Le meurtre du père originaire relèverait d’un accomplissement motionnel, sans médiation, sans qualité psychique. Le père mort du parricide originaire représenterait la motion originaire irreprésentable, formant la racine traumatique de l’OEdipe. Son élaboration primordiale serait le fantasme originaire du meurtre du père, son fondement ultime ». L’articulation primordiale de ce processus d’inhibition avec le processus de tiercéisation- qui représente la triangulation originaire dans le psychisme (autre caractère de la fonction paternelle identifiée par tous les auteurs) -serait constitutive de la fonction paternelle. Le couple inhibition/tiercéisation, est également au centre du modèle de Lacan (cfs la fonction privative, interdictrice de la mère). IL caractériserait un moment mutatif d’un processus complexe- l’articulation entre l’opération de métaphore paternelle et le refoulement originaire - dont les pivots opérateurs sont le phallus le manque.

Il ressort de tous ces modèles du père, y compris du modèle lacanien, l’hypothèse que la fonction paternelle serait caractérisée par un couple notionnel de base-le couple inhibition/tiercéisation, avers et revers de cette fonction- en regard duquel rayonnent les notions de symbolisation, de métaphorisation, de sublimation, de moi idéal et d’idéal du moi, de surmoi, de négatif, de représentance, de refoulement originaire.

Deuxième partie : Le couple inhibition/tiercéisation à l’épreuve de la clinique.

Pour questionner la fonction symbolique du père dans le processus analytique, Je mets à l’épreuve de la clinique ce couple notionnel en regard de l’action combinée-cadre-transfert/contre-transfert-interprétation, pour en identifier les relations internes, et pour identifier les incidences de la fonction paternelle dans les modifications du fonctionnement psychique en séance, via l’étude des oscillations entre un « fonctionnement en imagos et un fonctionnement en instances » (Paul Denis). Dans le premier cas, j’axe mon propos sur un moment de métaphorisation de la parole analytique pour en identifier les rapports avec les modalités d’émergence de la fonction paternelle dans son double vertex. Dans le deuxième cas, les séquences permettent de questionner la fonction symbolisante du père, et ses conditions d’émergence dans ses rapports avec le refoulement originaire. Elles permettent en particulier d’identifier un moment mutatif dans la cure caractérisé par un mouvement d’intériorisation d’une force d’opposition à la décharge pulsionnelle émergeant du mouvement pulsionnel en voie d’élaboration, via une dynamique de double retournement. Elles permettent d’en identifier l’intrication avec l’émergence d’une fonction tiercéisante et ses rapports avec la désexualisation en jeu dans la transformation d’un moi idéal en idéal du moi, dans l’introjection d’un surmoi et dans l’accès du patient à une activité sublimatoire.

Troisième partie : Le couple inhibition/tiercéisation à l’épreuve de l’épistémologie : vers la notion d’un principe paternel ?

A la notion de fonction répond la notion de principe. Est-ce justifié de parler de principe paternel ? Et comment concevoir dans cette hypothèse les rapports entre principe paternel et fonction paternelle ? Des réflexions sur la notion de principe et d’émergence me semblent des préalables épistémologiques nécessaires pour prendre en charge ces deux questions.

La notion de principe : le couple notionnel inhibition/tiercéisation entre en résonance avec le couple notionnel limite/ illimité- rien ne venant à l’existence sans le jeu et l’opposition de la limite et de l’illimité- qui est au centre du questionnement de la notion de principe en philosophie à partir de la pensée néoplatonicienne (Plotin2). Ce courant de pensée qui constitue un « révélateur des enjeux du principe en philosophie première et traverse toute la tradition »3, ouvre sur une approche processuelle de la notion de principe dont on entend l’écho dans la définition qu’en donne Heidegger. Dans cette définition en effet, le Principe qui « signifie à la fois commencement et commandement »- n’est pas conçu comme un simple point de départ, mais comme ce qui commence encore et toujours ce qui est en accomplissement, et qui de ce fait est ce qui commande et ce qui règne sur ce qui se développe à partir de lui. Cette approche processuelle du principe ouvre sur la notion de discontinuité et d’émergence.

La notion d’émergence, déjà utilisée par Plotin, est centrale pour interroger les rapports entre l’excitation physiologique et le pulsionnel psychique, et plus largement les rapports entre l’ordre du biologique et l’ordre du psychique. Freud en eut l’intuition dès son ouvrage sur l’aphasie, en avançant la notion de parallélisme psycho-physiologique pour interroger la naissance du psychique à partir du physiologique. Dans sa conception en effet, le psychique ne procède pas du physiologique, il en émerge. Cette notion d’émergence est également centrale pour repenser la phylogénèse et in fine pour interroger la notion de principe paternel et concevoir ses rapports avec la fonction paternelle.

Dans cette perspective, le principe paternel qui « commence et commande » le psychisme serait à concevoir comme une propriété originaire du psychisme dont la transmission résulterait d’une « sélection, au fil du temps par l’évolution, d’un esprit humain capable de mettre en sens la triangulation et de la penser, développant ainsi l’appareil psychique qui peut penser la symbolisation». (Pragier). Son effectuation dans le psychisme humain se manifesterait par l’intrication primordiale entre l’émergence de la pulsion à partir de l’ordre vital, et l’émergence de la fonction paternelle dans son double vertex-inhibition/tiercéisation, support de la fonction symbolisante et subjectivante du père, porteuse de l’interdit de l’inceste, de la Loi.

Le père : un héritage archaïque ? Argument de François VILLA (A.P.F.)

Voici quelques linéaments de ce qu’essayera d’explorer mon rapport.

Première partie
La question du père est présente dès les débuts de la psychanalyse. L’oeuvre princeps Die Traumdeutung est fortement déterminée selon Freud lui-même par la mort de son père.
Pourtant, il faudra attendre L’homme Moïse et la religion monothéisme [1934-1938] pour que sa place nodale soit explicitée dans toute sa rigueur.
Dans le parcours qui conduit de L’interprétation… à L’homme Moïse…, l’écriture de Totem et tabou [1912-1913] est ce moment clé où la question du père prend sa source dans le meurtre du père qui est l’acte par où l’humanité entre historiquement dans le procès d’individuation, dans le travail de culture.
Dans L’homme Moïse… c’est pour comprendre le destin des traces laissées en chaque membre de l’espèce par « l’événement » fondateur (meurtre du père) que Freud construit l’hypothèse osée d’un héritage archaïque. Au coeur de ce noyau de la vie psychique, se trouve le père que l’humanité s’est acquise par le meurtre.
Le point de départ de notre réflexion sera une interrogation critique de cette notion d’héritage archaïque pour en saisir la fonction, la nécessité, la pertinence. Cela nous conduira à repérer les destins de cette hypothèse dans le présent de nos théorisations.
L’héritage archaïque est ce qui se transmettrait phylogénétiquement, génération après génération, qui formerait dans l’espèce humaine l’ossature du « travail de culture » et qui serait l’équivalent chez l’humain de ce que sont les instincts dans d’autres espèces. Pour Freud, il est impossible de se passer d’une hypothèse de cet ordre pour penser ce qu’il essaye de penser dans Moïse : la nature et les conditions d’un progrès dans la vie de l’esprit.
Notons également qu’avec l’héritage archaïque dont le noyau est la question paternelle, Freud pousse à l’extrême ce qu’il avait posé en ouverture de Psychologie des masses et analyse du Moi et repris en le soutenant fermement dans les annexes du même ouvrage : toute psychologie individuelle est « d’emblée et simultanément » une psychologie sociale. En effet, pour Freud, seule l’admission de la persistance des traces acquises par transmission phylogénétique peut permettre de jeter un pont entre psychologie de l’individu et psychologie de la masse.Du point de vue du Freud de Moïse, avec l’hypothèse de l’héritage archaïque la théorie psychanalytique se doterait d’un outil pour penser les continuums individu-espèce et individu-collectif.
Dans notre rapport, nous aurons à affronter psychanalytiquement un problème épistémologique qui détermine l’intérêt de la psychanalyse pour les autres sciences. Freud soutient cette hypothèse de l’héritage archaïque alors même qu’il sait parfaitement que la science biologique de son temps, par la voix de l’un de ses représentants les plus éminents : A. Weismann, rejette la possibilité de la transmission héréditaire aux descendants des particularités acquises au cours d’une vie. Par cette prise de position, Freud prenait le risque de déconsidérer les fondements de la théorie psychanalytique. Avant même de nous prononcer en faveur ou en défaveur d’une telle hypothèse, il nous faut donc penser psychanalytiquement la nécessité métapsychologique et les déterminants de l’expérience clinique qui contraignent Freud à une telle prise de risque. Puis, nous aurons à nous demander sous quelles conditions cette hypothèse reste soutenable aujourd’hui et, si ce n’était pas le cas, il nous faudrait, en conséquence de l’abandon d’une hypothèse cruciale de l’échafaudage théorique, nous demander quel destin s’ensuivrait pour les propositions qu’elle fonde. Cela nous conduira naturellement à entrer en dialogue avec le destin des hypothèses de la horde primitive, du meurtre du père et de l’héritage archaïque dans l’oeuvre de quelques psychanalystes.

Deuxième partie
Une autre orientation est celle de la place du père dans la temporalité psychique. Le meurtre du père est le traumatisme constitutif de la culture et du procès d’individuation. Par le travail de culture est ouvert le lieu impersonnel où peut, non seulement, s’accomplir la remémoration de l’expérience « oubliée», « refoulée » que constitue le meurtre du père (événement historique ! ?), mais où, plus fondamentalement, cette expérience peut être rendue réelle et reconnue, pour la première fois, psychiquement, pleinement. Selon Freud, c’est à cette seconde condition, que l’expérience est, par intégration dans le moi, transformée en tendances constantes. Les psychoses comme les névroses sont des « maladies humaines » dont l’irruption signe l’échec du travail de culture et témoignent que le retour du refoulé n’a pas pu, cette fois encore, parvenir à une levée effective du refoulement. Dans le travail de culture, oeuvrent différentes temporalités dont les logiques sont antagonistes et conflictuelles : 1) la temporalité propre au phylogénétique, 2) la temporalité de l’ontogénétique et 3) une temporalité qui résulte de la « neutra83lisation » temporaire du conflit qu’entretiennent les deux premières temporalités. Cette troisième temporalité est celle de la latence qui laisse émerger le temps assez long nécessaire à l’évolution des idées mais aussi de la vie psychique. Ce temps serait celui où peuvent coexister les phénomènes de la psychologie des masses et de la psychologie individuelle. Ce qui précède, bien qu’avancé un peu péremptoirement, constitue la problématique de notre questionnement.

Troisième partie
Deux scènes de l’origine du psychisme existent chez Freud :
1) celle de l’expérience de satisfaction (Hilflosigkeit, fremde Hilfe, action spécifique et volupté),
2) celle de la horde primitive, de la coalition des frères qui aboutit au meurtre du père.

Dans la première scène, la figure maternelle semble au premier plan, dominante, à l’origine, etc… Dans la seconde, c’est la figure paternelle qui devienne prédominante, centrale, etc.
Faut-il choisir pour origine l’une ou l’autre scène ? N’est-il pas nécessaire, d’un point de vue clinique, pour saisir le transfert au-delà des transferts de penser contemporainement l’une et l’autre scène, de les articuler comme des pendants logiques inextricablement noués ensemble ? Deux scènes qui, en quelque sorte, ne seraient que les versions construites d’une origine inconnue et inconnaissable ?

BIBLIOGRAPHIE COMMUNE AUX DEUX RAPPORTEURS
Assmann J., Moïse l’Egyptien, Paris, Aubier, 2001
Botella S. (2005), L’OEdipe du ça ou OEdipe sans complexe, RFP, t. lxix, n°3.
Freud S. (1912-1913 a), Totem et tabou, Gallimard, 1993.
Freud S. (1921 c), Psychologie collective et analyse du Moi, OCF.P, xvi, Paris, PUF, 1991.
Freud S. (1939 a), L’homme Moïse et la religion monothéiste, OCF.P, xx, Paris, PUF, 2010.
Gould S. J., Ontogeny and phylogeny, Cambridge, Thème Belknap Press of Harvard University Press, 1977.
Granoff W., Filiations, Éd. Minuit, 1975.
Green A. (1966), Les fondements différenciateurs des images parentales, Propédeutique, Seyssel, Champ Vallon, 1995.
Kahn L., Faire parler le destin, coll. Méridiens, Klincksieck, 2005.
Lacan J. (1958), La métaphore paternelle, Les trois temps de l’oedipe, Les formations de l’inconscient, Le séminaire, livre V, Éditions du Seuil.
Le Guen C., L’OEdipe Originaire, Paris, Payot, 1974.
Moscovici M. , Il est arrivé quelque chose. Approches de l’événement psychique, Paris, Payot, 1991.
Tort M., La fin du dogme paternel, Paris, Champ Flammarion, 2005.

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