Société Psychanalytique de Paris

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Naissance du langage, naissance de la symbolisation chez l’enfant

Dans ce qui va suivre je vais m’efforcer de brosser à grands traits le développement de la communication et du langage chez un enfant normal entre 3 mois et deux ans. On y trouvera quelques idées personnelles, mais on reconnaîtra aussi des considérations aujourd’hui bien établies grâce aux travaux de Bühler, de Malrieu, de Bresson, de Bruner, de Diatkine, de Cabrejo-Parra, de Brigaudiot et Nicolas.

L’étude de l’interaction entre le bébé et son entourage, principalement sa mère permet de dégager l’existence de trois modes successifs de communication. Il y a d’abord la communication d’émotions par la mimique. Elle intervient dès 3 mois. Puis, entre 8-9 mois et 1an, on assiste à la mise en place d’une communication qui porte sur les intentions et se marque par le recours au geste. Autour de un an apparaît enfin la communication langagière. Celle-ci, bien entendu, demeure associée à l’usage des gestes. À ce point du développement, on peut parler de communication de représentation et d’affect par le recours à un premier langage. À deux ans, l’enfant est en mesure d’associer deux mots.

S’agissant de ce premier langage, plusieurs questions se posent. Il y a tout d’abord une question qui touche à la description des données. Pour qu’on puisse parler de langage, il faut que l’on puisse noter des énoncés, les premiers étant comme l’on sait réduits à un mot. Et pour que l’on puisse parler de mot il faut que l’on puisse relever des productions phonétiques relativement stables dont chacune doit correspondre à un sens (ou à un ensemble de significations) raisonnablement restreint. Il y a ensuite ce que ces premiers mots autorisent comme inférence sur la pensée du jeune enfant, notamment sur la relation qu’il est en mesure d’établir entre ses représentations, la réalité extérieure contemporaine du moment ou il parle, la pensée qu’il prête à celui auquel il s’adresse, et son propre système de production de représentation. Il y a enfin la question de savoir ce que l’enfant gagne à parler, compte tenu de tout ce qu’il parvient déjà à communiquer par la mimique et le geste. Examinons tout d’abord le développement normal du langage.

<h2>Les échanges mimiques</h2>

Dans le registre des échanges mimiques, on peut distinguer deux étapes.

<h3>Le premier semestre de la vie</h3>

Entre la naissance et six mois, l’observation directe des échanges mère-enfant indique que, même si le bébé est en mesure d’établir des échanges féconds et nourris avec sa mère, il alterne en fait entre des périodes où il est excité et stimulé dans l’interaction et des moments d’atonie qu’il retrouve sitôt qu’il est seul. Tout se passe alors, pour le dire en termes adultes, comme s’il était déprimé dans la solitude, et excité ou maniaque dans l’échange avec la mère. Cette alternance a été relevée par de nombreux chercheurs tant cognitivistes que psychanalystes. C’est elle qui fait dire à René Diatkine par exemple, que l’enfant ne dispose pas encore de représentation stabilisée de sa mère, de représentation mobilisable en son absence. Ainsi, il ne la cherche pas des yeux quand il l’entend s’approcher, il n’anticipe pas son retour, non plus d’ailleurs que son départ. Certes, il différencie le type d’échange qu’il a avec elle du type d’échange qu’il peut avoir avec d’autres (les interactions d’un bébé avec sa mère sont plus marquées qu’avec un autre adulte), mais il est encore trop tôt cependant pour parler de représentation de la mère, faute d’une représentation en l’absence de celle-ci, qui permettrait d’observer des manifestations d’anticipation de son départ ou de son retour. Le bébé “reconnaît” sa mère quand elle est là, mais il ne dispose pas d’une représentation qui lui corresponde en son absence. Ce paradoxe-là nécessité de tenir compte du fait que l’enfant distingue sa mère des autres adultes parce qu’il joue de manière différenciée avec elle, mais la nécessité aussi d’éviter de parler de représentation de la mère parce qu’on ne note pas encore de phénomènes d’anticipation – invite à penser que les réactions que l’on observe chez le bébé sont liées à un phénomène procédural, à une routine déclenchée par un élément de l’actualité, non à une représentation mobilisable et stabilisée correspondant au personnage de la mère dans l’esprit de l’enfant. Autrement dit encore, l’enfant ne peut mettre en jeu la mémoire de ses liens avec sa mère qu’en présence de celle-ci. Il ne peut y parvenir sur la base d’indices incomplets comme peuvent l’être le son de sa voix ou le bruit de ses pas avant qu’on la puisse voir.

S’agissant du langage proprement dit, à ce point du développement, les seules productions de l’enfant sont des phonèmes dont la diversité dépasse de loin la gamme de ceux que l’on observe dans la langue où l’enfant se trouve baigné. On peut donc penser que l’enfant n’a pas laissé sa production s’imprégner de la spécificité de cette langue, qu’il n’en a pas encore fait un objet sonore particulier, qu’elle n’est pas encore pour lui une véritable langue maternelle.

<h3>Vers six mois</h3>

C’est seulement vers 6-8 mois que l’on s’accorde à penser que l’enfant commence à organiser une première représentation stabilisée de la relation qu’il peut avoir à sa mère. Cette représentation d’ailleurs n’est pas véritablement une représentation de la mère, mais plutôt une représentation d’un état conjoint mère-enfant. C’est l’actualité de cette communauté qu’il vise à restaurer quand il proteste contre l’absence de sa mère réelle quand celle-ci menace de s’éloigner. À ce stade, du moins, dans le registre des hypothèses que l’on s’accorde d’ordinaire à former, il n’y a pas de différence dans la pensée de l’enfant entre soi et l’autre. La présence de l’autre est envisagée comme un état confortable de soi. C’est cet état que vise le terme psychanalytique de “narcissisme primaire”. Comme l’on sait, ce sentiment est conforté par le fait que le visage de la mère par ses mimiques réplique, exprime et manifeste les sentiments intérieurs de l’enfant. De la sorte c’est sur le visage de sa mère que l’enfant voit le premier reflet de ce qu’il éprouve. Et par le fait aussi que la plupart des mères répètent avec plaisir les lallations de leur enfant. L’écho donné par la mère aux premiers phonèmes produits par l’enfant contribue à faire de celle-ci une sorte de dépendance un peu floue constamment associée à soi. On comprend alors que si la mère part, l’enfant se sente dessaisi d’une partie de soi. Dans la psyché de l’enfant, il existe, plutôt qu’une place pour la mère, il existe alors une place correspondant aux temps de réunion avec la mère. Mais en même temps, l’image qui peut y être associé est celle de la mère. Et celle-ci devient alors la première forme visuelle que prend le ressenti de l’enfant. Ce corrélat visuel fournit une première stabilité aux mouvements internes de l’enfant en leur fournissant un contour circonscrit.

Ces considérations bien entendu sont d’essence psychanalytique. On y aura reconnu les thèses de Freud, d’Anzieu et de Pasche. Toutefois, formulées par les psychanalystes, elles valent comme reconstruction à posteriori d’un état de l’enfance qu’il faut supposer pour comprendre tel ou tel aspect de ce que l’on peut constater du présent d’un adulte. Elles ont un statut qui les rapproche du mythe reconstruit. Et lire ces mythes comme une réalité génétique constitue un détournement sans doute abusif.

Il y a malgré ces réserves deux ordres d’indices qui invitent à penser que quelque chose de la psyché de l’enfant peut correspondre à ce qui vient d’être décrit.

Tout d’abord, c’est vers 6-8 mois que l’enfant restreint le champ de ses productions phonétiques aux seuls phonèmes de la langue que lui parle sa mère. C’est seulement à cet âge que l’on peut considérer que la langue maternelle est née en tant qu’objet d’investissement. Auparavant, la production de phonèmes constituait seulement une sorte de jeu indifférencié avec les mouvements de la bouche et de la langue et les sons produits. Mais autour de six mois, un phénomène d’imprégnation et d’imitation conduit l’enfant à ne produire que les phonèmes de sa langue maternelle. Le champ des possibles s’est restreint. On peut certes penser que la raison essentielle tient à une maturation du système nerveux qui permet le traitement du langage. Mais même si tel est le cas, on peut aussi postuler que cette maturation a un effet sur l’ensemble des mouvements internes de l’enfant : l’enfant investit la langue que lui parle sa mère de manière particulière : répéter les sons qu’elle produit est une façon de s’identifier à elle comme de la faire advenir en son absence. L’enfant a dès lors stabilisé la mémoire de ce que la mère lui adresse comme langage ; en reproduisant les phonèmes qu’elle lui adresse, il fait revivre le souvenir de sa personne et de ce que lui-même a vécu avec elle. Dans la psyché de l’enfant la place de la mère se trouve alors pourvue d’une continuité qui n’est pas abolie par l’absence réelle de celle-ci.

C’est à peu près au moment où naît la langue maternelle que l’on voit apparaître l’angoisse décrite par Spitz sous le nom d’angoisse de l’étranger ou d’angoisse du huitième mois : lorsqu’un adulte s’approche de l’enfant et adopte avec lui une attitude proche de celle de sa mère, qu’il lui sourit et tente d’établir avec lui un échange affectif, l’enfant se détourne, plein d’angoisse. Ce type de manifestation ne se produit pas si l’étranger ne tente pas d’établir avec l’enfant d’échange comparable à ceux de la mère. On peut donc penser que l’angoisse naît ici du fait que la démarche de l’adulte évoque chez l’enfant la représentation de sa mère – que voyant un adulte adopter face à lui un comportement comparable à celui de sa mère, il s’attend à reconnaître sa mère en lui, et que ses yeux l’amènent à constater que ce n’est pas elle. Ce contraste entre les indices qui l’invitent à découvrir sa mère et ceux qui peuvent le convaincre que ce n’est pas elle, causent alors une angoisse qui se traduit par un mouvement de détournement et de pleurs. Ce type de manifestation montre bien que la représentation de la mère est stabilisée, qu’elle peut susciter une attente. Car ce qui cause le conflit dont l’angoisse résulte c’est l’incompatibilité entre la familiarité d’un comportement qui évoque la mère et la reconnaissance de quelqu’un qui n’est pas elle. Par ailleurs, si l’on accepte l’idée que la première représentation dont l’enfant dispose concernant sa mère n’est pas la représentation à définir en termes d’identité distincte mais plutôt comme la représentation d’un tout mère/enfant indistinct et un peu flou, alors on peut comprendre que la présence d’un étranger qui lui renvoie comme sa mère une réplique de ses sourires mais dont il voit que ce n’est pas sa mère lui cause un certain trouble. En effet ce n’est pas l’autre qu’il perçoit alors comme étranger. C’est cette partie de lui-même qui devient un étranger à lui-même.

<h2>La communication gestuelle : de la mimique expressive à la mimique intentionnelle</h2>

C’est entre 8 mois et un an qu’apparaît un nouveau tournant dans le développement de la communication. L’enfant devient capable d’exprimer des intentions, notamment en donnant à ses mimiques spontanées valeur de signe. Des émotions telles que la surprise, le plaisir, l’excitation, l’agacement prennent si l’on peut dire une forme canonique. De même le détournement de la tête qui marque initialement le rejet s’organise en signifiant du refus. À cela il faut ajouter certains gestes francs qui manifestent des demandes (les bras tendus pour être porté). C’est souvent à ce moment-là qu’apparaissent également les premiers gestes conventionnels, les premiers rites sociaux, comme le ‘ au revoir’ de la main qui marque la séparation.

<h3>Les jeux</h3>

À côté de cette émergence du signe, c’est à ce même moment que se multiplient les jeux d’échange avec la mère, sorte de pratique gratuite du geste signifiant. Car jouer c’est signifier pour le plaisir de communiquer, non dans un but précis. C’est aussi prendre plaisir à se sentir un peu identifiable et un peu différent de celui avec qui l’on entre en interaction. Ces jeux ont été largement étudiés.

On trouve tout d’abord des jeux de turn-taking ou encore jeux en alternance, la mère tendant un objet à l’enfant qui s’en saisit et le lui redonne. Dans ce type de jeux, les partenaires se font face, et la position de chacun est à la fois complémentaire, symétrique, opposée, alternée, identique à celle de l’autre. En effet, quand l’enfant donne la balle à sa mère, puis qu’il la reçoit, la position qui est la sienne correspond à celle de sa mère avec un temps d’écart. Mais dans l’instant elle est complémentaire de celle que la mère occupe.

On trouve aussi les jeux de cache et de « coucou ». Ils ont pour fonction de permettre à la mère et à l’enfant de jouer autour de la disparition, et de prendre plaisir à simuler l’absence sur un fond de présence continuée. Ce jeu, comme l’on sait, est extrêmement complexe. Ainsi, quand la mère se cache derrière un mouchoir de la vue de l’enfant, le son de sa voix qui attire constamment l’attention de l’enfant, la présence du mouchoir, ses doigts qui en agitent le tissu manifestent une présence tandis que son visage demeure dérobé à la vue de l’enfant. Et c’est sur la base de ce contraste entre présence indicée de la mère et absence du contour de son visage que le jeu s’instaure. Il y a disparition mais sur un fond de présence qui en somme constitue pour l’enfant l’emblème de la continuité de sa propre pensée. C’est en somme comme si d’un regard conjoint, côte à côte, la mère et l’enfant jouaient à faire disparaître l’image de la mère du champ de vision de l’enfant.

Vient enfin, comme l’on sait, le pointage et l’ensemble des jeux par lesquels l’enfant désigne à sa mère des éléments du réel qui l’intéressent pour que celle-ci cautionne son intérêt et lui en donne une glose narrative.

<h3>Le pointage</h3>

Dans l’univers des gestes, le pointage est un geste dépourvu de mouvement. C’est un geste dont la motricité est inhibée. Et inhiber la motricité, c’est se contraindre à penser. De manière générale, pointer un objet n’est pas simplement montrer quelque chose que l’on veut ou que l’on veut atteindre. Le geste est plutôt une façon de se servir d’un objet de la réalité présente pour organiser avec l’autre un thème d’échange et de dialogue. Pointer un objet c’est le transformer en signe. C’est également manifester que l’on pense que l’autre pense, et que l’on peut partager avec lui une représentation dont on reste l’initiateur. Autrement dit, que l’on se reconnaît la possibilité de créer un thème. De ce point de vue il n’est pas inintéressant de dissocier les différents éléments qui marquent la posture que constitue le geste de pointage. Il y a d’abord le regard du sujet. Sa direction indique ce sur quoi porte son intérêt. Mais il y a aussi le mouvement de l’œil et du sourcil, qui trahit la surprise comme l’écarquillement des yeux : le pointage est un acte qui exprime un ressenti autant qu’il désigne un objet. En termes linguistiques, l’on peut dire que c’est un geste signifiant à l’articulation de la construction référentielle d’un thème et de l’expression d’une modalité. Enfin il y a la posture du bras et du doigt qui, loin de redoubler l’axe du regard, constitue une sorte d’anticipation mimée de la position que l’on voudrait voir prendre au regard de l’autre.

Mais au vrai, pourquoi montrer à l’autre ce que l’on voit soi-même ? Pourquoi tenter de lui faire partager son objet d’étonnement ? Quel est l’enjeu, sinon celui de se faire confirmer qu’on n’a pas la berlue, que l’on est fondé à identifier le spectacle surprenant auquel on assiste et le souvenir que l’on a d’une scène du même ordre. Et surtout que cela porte un nom. On se souvient de la fameuse scène de “La nausée” où Roquentin, d’abord troublé par une sorte de bras ignoble et griffu qui sort de terre et se tord vers le ciel, finit par identifier l’innommable chose, retrouver le terme qui la désigne et s’aviser qu’il s’agit d’une racine. C’est cela que fait un enfant lorsqu’il pointe un objet en disant “ça” : il demande à l’adulte de confirmer l’identification qu’il opère entre sa perception actuelle et un souvenir, une représentation. De cette identification, il demande confirmation à l’adulte, en présentant cette identification même comme un thème qu’il charge l’adulte d’expliciter.

<h3>Les premiers livres</h3>

Parmi les jeux de pointage, il convient de faire une place particulière aux jeux de pointage autour des livres. En effet, pointer une image, c’est pointer un signe qui manifeste une représentation signifiée par quelqu’un qui n’est pas là (l’auteur de l’image). En un certain sens, dans ce mouvement et dans l’échange qui s’organise entre mère et enfant à ce propos, une place tierce se trouve marquée : un lieu d’attention partagé, où les choses existent sans être maîtrisables, parce qu’elles sont pensées par un autre, mais demeurent à la portée d’un regard conjoint. Le regard porté en commun sur les traces de la pensée d’un autre, et la possibilité de la reconnaître et de la penser à son tour sont le premier temps de la création d’un espace tiers. C’est ainsi, entre autres, que la place de l’autre prend forme dans la pensée de l’enfant. Un autre situé ailleurs que dans l’interaction. En cela il se distingue de la place de l’autre que permet de définir l’interaction elle-même. Car au sein de l’interaction l’autre, c’est-à-dire la mère, ne peut être que quelqu’un dont la pensée reste en lien avec la pensée propre du sujet : complément de la sienne, comme la sienne, opposée à la sienne, mais en tous cas, pas différente de la sienne, pas indépendante comme peut l’être celle de l’auteur du livre.

<h2>Les débuts du langage</h2>

<h3>De 1 an à 1 an 3 mois : les premiers mots</h3>

De manière très schématique, dans les productions initiales en lisière du langage on peut distinguer plusieurs étapes. D’abord, peu avant un an, accompagnant certaines mimiques marquées, on observe des cris dont la valeur hésite entre expression et intention signifiante. Ils s’opposent cependant par l’intonation : l’intonation montante d’appel contraste avec l’intonation descendante de surprise. Chacun de ces deux cris marque un malaise devant l’état du monde qui brutalement vient de changer. Mais si l’appel marque l’exigence d’un recours à l’autre comme appui, le cri de surprise manifeste à l’inverse que le sujet parvient à surmonter son trouble en se fondant sur ses seules ressources. Un peu plus tard, autour d’un an, le cri se diversifie encore. Il devient alors, plus qu’un prolongement de l’expression mimique, un accompagnement du geste (lequel s’est également différencié).

Vers 1 an deux mois on observe une seconde étape. La parole s’autonomise de la mimique et du geste. Hormis “papa” et “maman” on relève alors deux types de productions différentes. Il y a d’un côté des protomots qui expriment ce que l’enfant ressent des changements brusques du monde qui l’entoure. Il y a de l’autre des onomatopées qui s’inscrivent (puis anticipent) certains jeux moteurs privilégiés. Dans les mots qui cristallisent le ressenti, on classera par exemple le “non” de refus de nourriture. Il n’exprime aucune représentation, mais marque seulement que ce que l’enfant veut s’oppose à l’intention que l’autre manifeste dans l’actualité. On y portera également ce qui exprime la satisfaction devant un objectif atteint (sorte de “et voilà !” du langage de l’adulte) lorsqu’ un projet formé au préalable trouve à s’incarner dans l’actualité. On y rangera aussi ce qui réclame le retour d’une satisfaction attendue – en gros un “encore !” qui sanctionne de la part de l’enfant un constat que la situation présente s’écarte de ce qu’il veut, ce qui l’amène à exprimer le vœux d’un retour à l’état souhaitable dont il a formé la représentation. À cela, il faut enfin ajouter le “ça !” associé au pointage et à la mimique d’étonnement qui souligne le fait que l’enfant établit une identification entre un souvenir et une perception actuelle.

Aucun de ces mots ne désigne des objets ou des actions. Il ne correspond à aucune propriété de la situation singulière où il émerge et à laquelle il se rapporte. Ce qui est dit constitue plutôt les ancêtres de ce qui sera plus tard la syntaxe. Ils indiquent ce que le sujet ressent au contact du monde et de ses changements, ce qu’il ressent à propos de ses représentations comme la façon dont il les situe par rapport à ce qu’il voit ou à ce qu’il pense que l’autre pense… Le langage traduit à chaque fois un certain type d’éprouvé devant un changement d’état dans le monde, non une propriété des choses du monde. La preuve en est que dans cette série les protomots (qu’il s’agisse de “non”, de “ça”, de “encore”, de “voilà”, ou de “apu”) sont indépendants de la nature du référent sur lequel ils portent. En termes simples, l’enfant utilisera le même signifiant “ça” pour désigner une vache, une voiture, ou une bicyclette. Il suffit qu’il se trouve surpris par leur apparition dans son champ d’intérêt.

C’est à peu près en même temps, et parallèlement à cette ligne de production linguistique que se développent des onomatopées comme “broum-broum” ou “meuh”. Ici le langage ne traduit plus des affects ou un jugement sur les représentations mais des contenus de représentations. Il est centré cette fois non sur l’affect mais sur la motricité : motricité déployée par l’adulte qui joue avec l’enfant puis reprise par l’enfant lui-même. Ainsi, ‘broum’ c’est d’abord le bruit que fait papa pour accompagner le geste de faire rouler une petite voiture, puis le bruit que l’enfant reprend lui-même en poussant la petite voiture. L’autonomie de bruit et de motricité c’est d’ailleurs ce qu’il observe à propos d’une catégorie particulière d’objets, les êtres animés qui se meuvent et qui font du bruit, comme lui, sans être pour autant pourvus de langage. Ce sont les appels de chiens, chats, vaches et autres animaux nommés par leurs cris.

D’un certain point de vue l’onomatopée ouvre un ordre de signifiants plus directement référentiel puisque cette fois l’enfant différencie selon la nature de l’objet en cause, et qu’il ne dit pas “broum-broum” quand il joue avec une vache, ni “meuh” quand il joue avec une petite voiture. En comparaison du premier axe (où chaque mot correspond à une identité de ressenti) ce second axe (qui repose sur la mise en jeu de la motricité) exige une différenciation indirectement liée à la nature du monde désigné. L’onomatopée est sensible à la spécificité qualitative d’une situation donnée. Mais cela ne veut pas dire qu’elle ne désigne une chose pour autant. En fait, au début, elle ne désigne rien du tout. L’onomatopée est initialement un élément qui fait partie intégrante d’un scénario de jeu moteur organisé autour d’un objet particulier (un animal, un véhicule). C’est la présence de cet objet au cœur du scénario qui crée l’illusion de référencialité. Une onomatopée comme “broum-broum” n’est d’abord qu’un élément du mime qui se déploie autour de la petite voiture pour faire comme si c’était une vraie voiture qui bougeait toute seule et qui faisait du bruit toute seule. Il faut d’ailleurs déployer une certaine motricité bucco phonatoire pour faire “broum-broum”. Et la motricité requise pour la production du signifiant met celui-ci sur le même plan que le mouvement de la main qui permet le lancement de l’objet sur le sol. Toutefois, le maillon moteur que constitue “broum-broum” est d’une essence particulière. Il va progressivement devenir par métonymie un trait caractéristique de l’ensemble du scénario et permettre de définir le ‘fond’ sur lequel celui-ci prend forme.

Dans l’ensemble, le signifiant que constitue l’onomatopée a plusieurs effets. D’abord il permet d’organiser des contrastes en relation avec la qualité des référents. Le fait que l’enfant entende l’adulte dire “broum-broum” en poussant la voiture va constituer pour lui ce qui distingue le jeu autour de la voiture du jeu autour de la petite vache en plastique que l’on fait avancer, elle, en disant “meuh”. Ensuite, il stabilise chaque rituel. Enfin, il permet à l’enfant une certaine maîtrise agentive du rituel lui-même. Ceci est particulièrement net par comparaison avec la série “encore, voilà, non”. Dans cette série, le langage est pour l’enfant une façon de surmonter ce qu’il subit en élaborant ce qu’il ressent, mais sans nécessairement agir sur le monde. Avec l’onomatopée, il prend un rôle actif dans le déploiement du jeu. Le prononcé du mot lui assure une certaine maîtrise motrice sur le jeu. Reste que l’onomatopée ne désigne pas encore un objet. Elle permet seulement à l’enfant de cristalliser autour d’une production sonore stable la représentation globale du scénario, son contour.

Bien entendu, les choses n’en restent pas là. De manière générale, du côté de l’onomatopée, on observe d’ordinaire quatre étapes. Dans une première étape l’onomatopée est associée à un contexte extrêmement circonscrit. L’enfant ne dira “broum” que si telle voiture est mise en mouvement dans tel contexte. Il ne dira pas “broum” pour une autre voiture ou dans un autre contexte change. Il ne dira pas “broum” non plus en pointant simplement la petite voiture s’il ne veut pas jouer avec. Ensuite, va intervenir un mouvement de généralisation : tout ce qui peut jouer le rôle de la voiture dans un scénario comparable sera réputé “broum”. Tout ce qui roule, par exemple, une bobine ou autre chose. Ici, la littérature scientifique parle de surextension, mais il semble que le processus ne soit pas exactement tel. En fait, à cette étape, l’enfant parvient à rapporter l’ensemble de la situation de jeu à un trait particulier, et chaque fois qu’il retrouve ce trait, même dans des situations très éloignées, il marque l’existence du point commun en disant “broum”. En outre, quand la situation de jeu initiale est complexe, l’enfant peut faire varier l’indice retenu. Sera alors “broum” non seulement tout ce qui roule, mais aussi tout ce qui, par exemple, ressemble à une petite boite avec des ouvertures ou l’on peut tenter de glisser des choses. Reste que ‘broum’ sera utilisé uniquement en relation à un scénario moteur, pour tout ce que Papa ou lui-même peuvent faire rouler comme la petite voiture, tout ce dans quoi on peut mettre quelque chose, mais pas nécessairement quand il s’agit de désigner une petite voiture en la pointant et sans jouer avec, et encore moins quand il s’agit de monter dans l’auto familiale. C’est la constance du scénario moteur qui permet l’emploi de l’onomatopée dans des situations différentes où sont convoquées des objets différents.

Après cette période dite de surextension, vers 1 an 4 mois, on observe une nouvelle étape. Elle découle sans doute du fait que les deux lignes initiales de productions linguistiques – celle qui code l’affect (“non”, “encore”, etc.) et celle qui code la motricité (les onomatopées, donc) en viennent à se croiser. Un même mot va pouvoir jouer dans l’une et l’autre dimension. De la sorte, progressivement, une onomatopée comme “broum-broum” va cesser de désigner un scénario moteur organisé autour d’un objet. L’enfant va utiliser le terme pour désigner du doigt la petite voiture quand il la voit, par exemple, à un endroit où il ne s’attendait pas à la trouver. C’est alors que le terme dispose alors d’un statut vraiment référentiel. Mais pour que tel soit le cas, il faut attendre que l’enfant puisse dire “broum-broum” sans que cette onomatopée signifie “je veux maintenant que nous nous mettions à jouer à la petite voiture”. Il faut que l’enfant s’intéresse à ce type de mots parce qu’ils lui permettent de jouer avec des idées, des notions, des représentations, plutôt que parce qu’ils permettent d’obtenir d’autrui les objets ou les actions qui leur correspondent. Le signifiant cesse alors d’être une demande.

Le croisement des deux lignes a deux effets fondamentaux sur ce que peut être le mot. Alors qu’à l’origine on avait d’un côté des signifiants comme “ça voilà encore” qui sont purement modaux aspectuels et par là même insensibles aux qualités des choses sur lesquelles ils portent et de l’autre des onomatopées sensibles aux caractéristiques du monde, mais uniquement dans le registre de l’anticipation motrice, après le croisement des deux lignes, le signifié peut conserver quelque chose de la spécificité des choses du monde sans être une anticipation motrice. Il y a véritablement représentation, et le jeu sur les représentations par le recours à la manipulation du signifiant peut advenir C’est sans doute ce qui explique à cet âge l’apparition de procédures spontanées de classements et de différenciations, comme si l’enfant cherchait à préciser ce qui distingue deux objets comparables. C’est d’ailleurs vers cette époque qu’il devient plus aisé à l’adulte de rectifier les erreurs de l’enfant. C’est aussi vers ce moment-là que l’enfant prend plaisir à répéter. Répéter le mot devient une façon de jouer avec la chose.

De manière générale, le croisement de la ligne “ça, voilà, encore” et de la ligne “onomatopée” permet également l’articulation de deux types de codages : le codage lié à la mémoire du “ou/quand” (mémoire événementielle) et le codage lié à la mémoire du “quoi” (mémoire sémantique). À partir de là, le geste métonymique phonatoire producteur de l’onomatopée va pouvoir trouver à s’associer à un trait de l’objet, celui qui a produit sur l’enfant un effet affectif particulier (et qui relève de la problématique du “quoi”).

La dernière étape est d’ordinaire rapportée à ce que l’on nomme “explosion du vocabulaire”, vers la fin de la seconde année. À cette période, l’enfant va tenter de réduire l’emploi des mots à leur seule valeur canonique en précisant les différences entre catégories d’objets comparables. Son “travail” linguistique et cognitif consiste à rapporter à une nouvelle classe pourvue d’un nouveau nom ce qui se rapproche d’une classe qu’il connaît déjà, ce qui est à la frontière de cette classe, mais ne s’y inscrit pas vraiment. Ce qui déclenche la procédure, c’est cette proximité qui n’est pas identité, et qui est alors de l’ordre de l’étrangement familier. La stabilisation du repérage de ces objets en marge d’une classe connue ne peut évidemment se faire que si l’enfant parvient à nommer d’un autre nom l’objet qui est pareil sans être vraiment pareil. Ici, comme l’on voit, l’effet de catégorisation liée à l’emploi du mot a changé. Si avec l’onomatopée il s’agissait de ramener l’inconnu au familier, cette fois, c’est de la caractérisation de la différence qu’il s’agit.

Ainsi, dans les premiers mots de l’enfant nous avons distingué entre ceux qui construisent le modus (série “encore, ça, non”) et ceux qui construisent le dictum (série “onomatopée”). Un bouleversement se produit quand les deux lignes se croisent, en particulier dans le registre des onomatopées. Le signifiant qui ne codait initialement que les contextes événementiels et spatio-temporel où apparaissent les scénarios (ceci par mise en jeu d’une ‘mémoire’ du “quand et du où”) va progressivement associer la prise en compte des propriétés des objets eux-mêmes (lequel met en jeu la mémoire affective liée à celle du ‘quoi’)

La forme des signes utilisés par chaque type de mémoire est différente. La mémoire du ‘quoi’ note des traits inhérents à l’objet lui-même, des propriétés au sens banal du terme. La mémoire du ‘où’ repose en revanche sur indices qui ne sont pas réellement des propriétés du contexte mais plutôt des éléments essentiels au déroulement du scénario qui vient s’y inscrire dans la situation mémorisée. On verra plus bas le cas d’un enfant qui joue à souffler d’abord sur une bougie, puis sur une allumette allumée, puis sur une boite d’allumette, puis sur une lampe, puis sur des chaussons dorés de sa mère. L’indice est ici constitué par un tout que l’on pourrait caractériser comme un point lumineux et fragile sur un fond noir sur lequel le scénario du souffle peut s’articuler. L’indice rappelle la situation dans sa globalité (le jeu de ‘souffler sur quelque chose de lumineux pour faire disparaître cette luminosité’). Il ne permet aucune comparaison, aucun contraste entre situations. Très souvent, dans ces premiers jeux qui conduisent à la catégorisation, le jeu sonore et l’émergence d’un mot ou d’une onomatopée caractéristique du jeu est un élément décisif. Autrement dit, le signifiant est inclus dans la définition du référent typique. Il en devient l’emblème par métonymie.

De manière générale, la catégorisation finale d’un objet s’appuie sur la mise en jeu croisée de traits et d’indices. Mais le poids respectif de la mémoire du ‘où’ (la mémoire des indices) et celle du ‘quoi’(celle des traits) varie au fil du temps. La balance initiale se fait en faveur du ‘où’ et d’une catégorisation par les indices de contexte. L’évolution se fait en faveur d’une incidence plus marquée de la catégorisation en termes de mémoire du quoi, laquelle se fonde sur les propriétés intrinsèques de l’objet à classer. Le croisement des deux lignes (la ligne de type “ça, encore, non, voilà, apu” et la ligne de l’onomatopée) permet évidemment l’agencement du “quoi” et du “ou”. Le “quoi” est de l’ordre réceptif hors de toute manipulation, au contraire du “ou/quand” qui est crucialement lié à la motricité.

<h2>L’acceptation douloureuse de l’ailleurs et de la perte</h2>

Vient ensuite une courte période, de 1an 4 mois à 1 an six mois au cours de laquelle l’enfant s’achemine vers une capacité à prendre en compte ses représentations, même en l’absence de tout retour possible vers l’actualité. Du point de vue des jeux, c’est la période où l’on voit éclore les simulations et les jeux en comme si (il fait semblant de nourrir ses ours, etc.). C’est aussi la période où l’enfant commence à noter l’absence des choses sans chercher à ce que ce constat ne pèse sur leur retour. Toutefois, ceci se fait encore sur un mode singulier ou la distinction entre l’expression du manque et du désagrément ne se fait pas nettement. Dans une observation relevée par M. Brigaudiot et C. Nicolas une petite fille dit “bapum” et lève ses paumes pour signifier quelque chose qui se situe entre “apu”/“pas là” et “badaboum”, entre ce qui n’est plus et ce qui est tombé, ce qui s’est défait, ce qui est cassé. C’est également ce mélange que l’on retrouve dans l’apparition fréquente de ces constats d’impuissance où l’enfant s’écrie ‘peux pas’ devant une situation où il ne parvient pas à ses fins. Le langage traduit un affect dépressif qui peut alors unifier des situations désagréables différentes. Le mot prononcé ne vaut plus ni comme avec “encore” une anticipation du retour de la chose, ni comme avec “broum” une métaphore du scénario moteur lié à la manipulation d’un objet. Il est tout cela à la fois.

<h3>L’explosion des dix-huit mois</h3>

C’est entre un an six mois et deux ans que le langage se met définitivement en route. C’est à peu près à ce moment-là que l’enfant est en mesure de dire “apu” lorsqu’il ne trouve plus dans la situation présente ce qu’il souhaiterait y trouver. Il s’agit cette fois d’un constat d’absence pur et simple : ce n’est ni un appel à la mère pour que le vide soit comblé ni un jugement de désagrément porté sur la situation actuelle. “Apu” constitue un renoncement au retour effectif de l’objet dans l’actualité, mais un renoncement compatible cependant avec un maintien de la représentation. Celle-ci peut alors être envisagée pour elle-même, en dehors de son plus ou moins de chance à faire retour dans l’actualité.

On peut mettre ce qui vient d’être dit en relation avec un tournant observable dans les emplois du “non”. C’est à cette période en effet que le ‘non’ fait son apparition dans le monologue dans les moments où, confronté à une difficulté, l’enfant constate l’inadéquation d’une méthode et s’apprête à y renoncer au profit d’une autre.

Cette reconnaissance de l’absence en tant que telle se marque également dans la représentation que l’enfant peut avoir de la pensée de l’autre. On l’a vu plus haut, dans un premier temps, la pensée de l’autre est seulement envisagée comme complémentaire, opposée ou identique à la sienne propre. Elle ne peut encore être simplement différente. Ce n’est que lorsque l’enfant envisage que sa mère puisse penser à autre chose que ce à quoi il pense lui-même que celle-ci se voit reconnue son plein statut d’altérité. Il accepte alors de s’intéresser à la pensée de l’autre et à la pensée tout court sans nécessairement la ramener à ce qu’il veut, à ce qu’il aime ou à ce qui l’intéresse.

Cet intérêt nouveau pour la représentation en tant que telle, hors de son lien à l’actualité ou avec un centrage exclusif sur ce qui constitue l’objet d’un désir, se trouve être contemporain de ce que l’on nomme parfois l’explosion du vocabulaire. Bien entendu, cette explosion tient à la maturation des capacités instrumentales de stockage et de traitement du langage. Mais elle tient aussi à la capacité que l’enfant acquiert de considérer les représentations les unes par rapport aux autres, grâce au recours aux mots, et sans se focaliser sur le retour dans l’actualité du référent correspondant à telle d’entre elles. Cette nouvelle capacité de jeu sur les représentations va permettre un développement du vocabulaire sur un mode qui n’est plus celui de la surextension, du rapprochement de référents similaires. Cette fois c’est au contraire la mise au jour des différences entre objets du même ordre qui va donner lieu à l’adoption de mots nouveaux. Entre un an six mois et deux ans, on peut penser que le vocabulaire d’un enfant normal en vient à dépasser le seuil des cinquante mots. Cette masse critique implique une réorganisation de ce que l’on nomme parfois le lexique mental. Ceci se traduit par une sorte de régression passagère et l’apparition d’un nouveau style d’erreur dans la façon dont l’enfant réalise ses signifiants.

<h2>Deux ans, deux mots</h2>

Enfin, vers deux ans l’enfant est en mesure de former des énoncés à deux mots. Comme on l’a souvent fait remarquer, c’est à partir de ce moment qu’il peut s’affranchir de l’appui que lui fournissait jusque-là la situation présente pour établir un thème commun de dialogue avec l’adulte. Sitôt que l’on peut former un énoncé à deux termes, le premier peut mettre en place un thème tandis que le second exprime ce qu’on veut en dire. Toutefois, dans les premiers énoncés de l’enfant, l’ordre est souvent inverse : vient en premier ce qui pour l’enfant constitue le cours de son propos, ce qui constitue l’enjeu d’un litige possible, puis seulement ce à quoi il se rapporte. C’est ainsi, par exemple, qu’un enfant qui veut se nourrir tout seul dira ‘moi, manger’ pour s’opposer à la cuiller pleine que lui tend sa mère. À partir de deux mots, la voie est ouverte pour que le langage puisse se déployer. De manière générale, même si des acquisitions essentielles restent encore à faire (mise en place du ‘je’, récit, comparaison, relation d’appartenance) l’essentiel des opérations symboliques exprimées par le recours au langage s’est alors installé.

<h2>Parler, pourquoi faire ?</h2>

Parvenu au terme de ce bref survol, on peut chercher à mesurer le gain symbolique que le langage autorise. Quel intérêt y a-t-il à ne pas s’en tenir à cet état de la communication où l’échange passait par la mimique et le geste ? La question peut surprendre, mais on ne manquera pas de se la poser, particulièrement au vu des récents travaux qui montrent la précocité et la diversité de certains savoir-faire du nourrisson.

En bref, je soutiendrai l’idée que bien plus que de permettre au sujet de manipuler des choses en leur absence, le langage l’autorise à prendre de la distance par rapport à sa propre pensée. Il permet au sujet de cristalliser dans un symbole de ce que lui-même pense de ses propres pensées, la façon dont il les situe par rapport à l’actualité, certes, mais aussi par rapport à la pensée de l’autre, et enfin par rapport à son propre processus de pensée. En sorte que si le langage permet de manipuler des objets en leur absence, il permet surtout au sujet de penser sa propre pensée. C’est cette réflexion sur la pensée qui trouve à se dire dans les premiers mots tels que “ça, encore, non et apu”. Or formuler une pensée sur sa pensée, c’est se donner les moyens de changer de point de vue sur ce que l’on pense. Comme le faisait remarquer René Diatkine, cette émancipation est tributaire d’un certain rapport au langage qui permette au sujet de l’investir en tant que source de jeu toujours renouvelé sur les représentations plutôt que comme dispositif visant au retour de la satisfaction. Car le langage ne sert pas seulement à faire revenir ce qui était absent. Il sert surtout à faire varier le point de vue que l’on a sur sa propre pensée, à tisser des liens entre ses pensées. Changer d’idée sur ses idées, tel est la liberté que la langue autorise.

Conférence donnée le 24 novembre 1999

À propos des consultations thérapeutiques et des thérapies conjointes parent(s)/bébé.

Éléments de la psychopathologie du bébé

Le 22 septembre 1999 se tenait la dernière conférence que Serge Lebovici a eu l’occasion d’organiser et de faire dans le cadre de la Société Psychanalytique de Paris. Le texte qui suit avait ainsi valeur d’hommage, fait de son vivant, à son immense travail dans le champ de la transmission et de la psychopathologie précoce. Pour ce faire, j’avais choisi de resituer la question des thérapies conjointes parents-bébé d’un point de vue historique, théorique et technique, à l’occasion de la parution du premier coffret de la collection multimédia « À l’aube de la vie » dont Serge Lebovici avait coordonné la conception et dont ce premier numéro voyait, et voit, son contenu principalement centré, précisément, sur la pratique des thérapies conjointes (Bernard Golse)

I. Différents modèles en ont été proposés au cours des dernières décennies

• En France, Alice Doumic a été l’un des premiers auteurs à utiliser ce type de setting à la fin de la seconde guerre mondiale. Avec Pierre Male qui l’avait aidée à théoriser sa pratique, elle soulignait l’importance de la régression dans le cadre de ce dispositif particulier. Elle pensait ainsi que pour une mère et son enfant, l’opportunité de pouvoir jouer librement en présence d’un tiers était suceptible de favoriser grandement la régression et ce faisant, de les aider à repasser en quelque sorte par les différentes étapes qui avaient pu être ratées au sein de leur relation et de leur histoire commune précoce. La pratique d’Alice Doumic se situait sans conteste dans une perspective réparatoire et elle se référait d’ailleurs souvent au concept de réparation des “temps manqués”. Elle eut un réel rôle de pionnier dans ce champ des consultations thérapeutiques.

• Les travaux et les recherches de D.W. Winnicott sont suffisamment connus pour qu’il ne soit pas besoin d’y insister ici. Disons seulement que pour lui, le ressort essentiel des thérapies conjointes passait par le fait de se proposer lui‑même comme un “objet transitionnel” pour la dyade mère‑enfant en référence à ses positions théoriques quant à la dynamique des systèmes inconscients et préconscients. À l’heure actuelle, en France, Serge Lebovici souligne l’impact sur le développement du psychisme de l’enfant de ce qu’il nomme les “mandats transgénérationnels inconscients”. Serge Lebovici recourt avec force aux concepts d’ “enaction” ou d’ “enactment”, concepts d’une grande richesse et qui n’ont rien à voir avec la question du passage à l’acte mais bien plutôt avec la mise en corps de l’émotion comme préalable à la compréhension empathique et intuitive. D’où sa référence fréquente à la notion “d’empathie métaphorisante” qui se trouve au cœur même de sa pratique. Serge Lebovici propose habituellement deux ou trois séances relativement longues avec les parents et l’enfant dans le but de dévoiler et de clarifier les différents mandats transgénérationnels inconscients qui pèsent sur le développement de l’enfant et qui l’entravent dans son déploiement. Ceci est censé offrir à l’enfant et à ses parents un plus grand degré de liberté par la remise en circulation d’un matériel inconscient jusque‑là figé.

• À la Tavistock Clinic de Londres, Dylis Daws et ses collègues travaillent en référence à la théorie de W.R. Bion. Dans cette perspective post‑kleinienne, le groupe constitué par les parents, le bébé et le(s) thérapeute(s) est conçu comme fonctionnant comme une sorte de psyché collective et c’est alors la “capacité de rêverie” collective qui représente le mécanisme principal de transformation des productions psychiques de l’enfant et notamment de ses “éléments bêta”.

• À Genève, Bertrand Cramer et Francisco Palacio‑Espasa ont proposé un modèle détaillé et approfondi des thérapies mère‑enfant dans le cadre d’interventions thérapeutiques dites brèves. Deux points sont essentiels pour eux : d’une part, la nature des projections parentales sur l’enfant et d’autre part le concept de “séquences interactives symptomatiques” susceptibles de représenter, de figurer, de “matérialiser” en quelque sorte la conflictualité psychique des parents au niveau du comportement de l’enfant. Certaines des projections parentales sont absolument nécessaires, structurantes et physiologiques tandis que d’autres sont trop intenses ou qualitativement anormales et alors capables de gauchir, d’infléchir, d’entraver ou de contraindre le développement de l’enfant. La clarification ou l’élucidation de ces projections par le thérapeute permet ici leur réappropriation, leur réintégration psychique par les parents ce qui allège leur relation avec l’enfant dont les symptômes perdent alors de leur “utilité” psychodynamique.

• En France encore, Rosine Debray qui fait partie de l’Ecole Parisienne de Pychosomatique (de la Société Parisienne de Psychanalyse) considère que l’idée même de thérapie brève est fallacieuse et elle utilise seulement les thérapies conjointes comme une première étape offrant l’opportunité d’inciter la mère à un travail psychanalytique personnel classique. Il s’agit là d’une position assez radicale qui ne se trouve pas partagée par la majorité des cliniciens.

Finalement, quelle que soit la théorie personnelle de chaque auteur, quel que soit son modèle de référence, force est de reconnaître que chacun d’entre eux fait toujours plus qu’il ne dit et peut‑être même plus qu’il ne pense.

Tout modèle n’est au fond qu’un moyen de décrire d’expliquer et de comprendre une expérience et une pratique données mais toute expérience est difficilement réductible à une description singulière dans la mesure où elle engage l’ensemble de la personne du thérapeute et de son fonctionnement en tant que sujet.

Les réflexions d’A. WATILLON‑NAVEAU semblent ici très utiles qui visent à un essai d’élaboration théorique des thérapies conjointes en référence soit au modèle du traumatisme précoce, soit au modèle d’un dysfonctionnement transgénérationnel.

II. Quelles sont alors les principales indications des thérapies conjointes parent(s)/bébé ?

De manière très schématique, on distingue deux types de situations psychopathologiques dans lesquelles il est possible de recourir au setting des thérapies conjointes.

• Il y a tout d’abord le cas des enfants à risque d’évolution autistique ou psychotique. Dans cette indication, les thérapies conjointes permettent d’induire et de favoriser la différenciation psychique de l’enfant en l’aidant ‑ en présence de la mère ‑ à se dégager peu à peu du fonctionnement symbiotique et pathologique de la dyade.

• Il y a ensuite les indications proposées et codifiées par B. Cramer et ses collaborateurs. Il s’agit ici d’enfants non psychotiques mais présentant des problèmes d’ordre psychosomatique ou divers troubles du comportement (troubles du sommeil, troubles de l’alimentation) et qui peuvent alors bénéficier d’une thérapie conjointe pourvu que certains critères se voient respectés :

– enfants âgés de moins de deux ou trois ans
– troubles ou difficultés relativement récents et non encore fixés
– projections parentales de type non psychotique et pas trop destructives
– transfert ou plutôt pré‑transfert parental positif sur le thérapeute et/ou l’institution
– situations aigues à type de crises ou de deuils pathologiques par exemple, et au cours desquelles le bébé et ses symptômes se trouvent utilisés” psychiquement par les parents pour leur permettre de faire l’économie d’un travail d’élaboration de la perte encore synonyme, pour eux, d’oubli ou de trahison vis‑à-vis de l’objet perdu.

III. Quelques problèmes actuels à propos des thérapies conjointes

Très brièvement, on peut évoquer les points suivants :

• Quelle est la place concrètement réservée à l’enfant dans le cadre des thérapies conjointes et, en particulier, quel niveau d’attention doit être accordé au comportement de l’enfant dans le cours même de la séance ? Un auteur comme Barry White insiste sur la nécessité absolue de réserver un temps spécial pendant la séance pour jouer avec l’enfant et, si possible, par terre, au niveau de l’enfant lui‑même. C’est d’ailleurs ce que continuait à faire D.W. Winnicott, et ceci jusqu’à la fin de sa vie en dépit des difficultés physiques que cela pouvait lui occasionner. Est‑il possible d’emblée d’explorer ou d’évoquer les “fantômes dans la chambre d’enfants” (S. Fraiberg) ou est‑il préférable de renforcer au préalable le narcissisme des parents en leur montrant les compétences de leur enfant et les secteurs positifs de son développement ?

• Comment prendre soigneusement en compte les séquences interactives symptomatiques de l’enfant en aidant les parents à penser conjointement leur relation présente avec leur enfant, les souvenirs de leur propre passé et les représentations qu’ils se forgent quant à l’avenir de leurs liens avec leur bébé ?

• Enfin, est‑ce que nos interventions ou interprétations dans le cadre des thérapies conjointes ont pour cible et point d’impact le monde représentationnel de la mère ou plutôt celui de l’enfant ? Cette question fait l’objet, depuis quelques années, d’une discussion très fructueuse entre B. Cramer et S. Lebovici. B. Cramer pense que le principal point d’impact de ces thérapies se joue au niveau des représentations maternelles et, de fait, il travaille relativement peu avec les pères. À l’inverse, S. Lebovici pense que le bébé lui-même est capable d’effectuer un transfert sur le thérapeute et, dès lors, par le biais du remaniement de ses propres représentations, d’agir comme un bon thérapeute à l’égard de ses parents. On a là me semble‑t‑il, la version moderne du célèbre conflit entre Anna Freud et Mélanie Klein…
Au terme de ces quelques remarques un peu cursives, j’espère avoir fait sentir l’ampleur des problèmes théorico‑cliniques que soulève depuis déjà longtemps le cadre des thérapies conjointes parent(s)‑enfant, l’apport considérable dans ce champ de Serge Lebovici et l’intérêt, dans cette perspective, du premier numéro de notre collection multimédia « À l’Aube de la vie » : Éléments de la psychopathologie du bébé, par Serge Lebovici.

Une collection multimédia sur CD-Rom
À l’aube de la vie, collection multimédia dirigée par Serge Lebovici † et Bernard Golse, réalisée par Alain Casanova et Monique Saladin.

Ouvrages cités

W.R. Bion (1962), Aux sources de l’expérience, Puf, Coll. “Bibliothèque de Psychanalyse”, Paris, 1979 (lère éd.)
W.R. Bion (1963), Éléments de Psychanalyse, Puf, Coll. “Bibliothèque de Psychanalyse”, Paris, 1979 (lère éd.)
W.R. Bion (1965), Transformations, Passage de l’apprentissage à la croissance, Puf, Coll. “Bibliothèque de Psychanalyse”, Paris, 1982 (lère éd.)
B. Cramer et F. Palacio-Espasa, La pratique des psychothérapies mères‑bébés, Études cliniques et techniques, Puf, Coll. “Le fil rouge”, Paris, 1993 (lère éd.)
B. Cramer et F. Palacio-Espasa, Les bébés font‑ils un transfert ? Réponse à Serge Lebovici, La Psychiatrie de l’enfant, 1994, XXXVII, 2, 429‑441
D. Daws, Through the night ‑ Helping parents and sleepless infants, Free Association Books, London, 1989
R. Debray, Bébés/Mères en révolte, Traitements psychanalytiques conjoints des déséquilibres psychosomatiques précoces, Le Centurion, Coll. “Païdos”, Paris, 1987
S. Fraiberg, Fantômes dans la chambre d’enfants, Puf, Coll. “Le fil rouge”, Paris, 1999 (1ère éd.)
S. Lebovici, Consultation thérapeutique mère‑nourrisson, Journal de la psychanalyse de l’enfant, 1987, 3, 172‑190
S. Lebovici, Des psychanalystes pratiquent des psychothérapies bébés/parents, Revue Française de Psychanalyse, 1991, LV, 3, 667‑683
S. Lebovici, En l’homme, le bébé, Flammarion, Coll. “Champs”, Paris, 1994
S. Lebovici, La pratique des psychothérapies mères‑bébés par Bertrand Cramer et Francisco Palacio-Espasa, La Psychiatrie de l’enfant, 1994, XXXVII, 2, 415‑427
P. Male, A. Doumic‑Girard, F. Benhamou et M.‑C. Schott, Psychothérapie du premier âge, Puf, Coll. “Le fil rouge”, Paris, 1975 (lère éd.)
A. Watillon‑Naveau, Essais d’élaboration théorique des thérapies conjointes : magie ou psychanalyse ?, Revue Belge de Psychanalyse, 1996, 28, 51‑65
B. White, L’évolution d’un modèle, Devenir, 1998, 10, 4, 7‑22
D.W. Winnicott, La consultation thérapeutique et l’enfant, Gallimard, Coll. “TEL”, Paris, 1971.

Sylvain Missonnier

Serge Lebovici, le prénatal et le multimédia

Après l’intervention de B. Golse, je souhaiterai contribuer à cet hommage à S. Lebovici en évoquant brièvement deux sujets complémentaires :

1. Tout d’abord, j’aimerais envisager, dans le domaine singulier du prénatal, le paradigme de la « transmission intergénérationnelle » défendu par S. Lebovici. Je me référerai au deuxième numéro de la collection « À l’Aube de la vie » dédié à l’échographie obstétricale que j’ai réalisé avec M. Soulé, L. Gourand et M.J. Soubieux. Mon objectif est de mettre en exergue l’intérêt clinique d’une vision psychologique, psychopathologique et métapsychologique du processus en double hélice du « devenir parent » et du « naître humain ».

2. Ensuite, je voudrai vous dire un mot de l’authentique virage épistémologique que représente, à mon sens, l’approche multimédia de la consultation thérapeutique parents/bébé, en regard de la classique transmission par l’écrit.

1. La prénatalité

Grace à de nombreux pionniers, nous commençons aujourd’hui à mieux percevoir ce qu’il en est du fonctionnement psychique spécifique durant la période périnatale. Ce segment de vie s’inscrit dans une temporalité plus large, celle du « devenir parent », le plus souvent intitulé aujourd’hui « processus de parentalité ». La parentalité englobe une longue évolution en pelure d’oignon qui traverse l’enfance et l’adolescence. Bio-psychique, elle correspond avant tout au franchissement d’étapes intergénérationnelles, dont le programme conscient est toujours intriqué aux traits inconscients réactualisés par le fœtus/enfant.

Cette infiltration se cristallise d’abord pendant la période prénatale. Dans ce contexte, on parle, chez la femme enceinte, de “transparence psychique” selon l’heureuse expression de M. Bydlowski. Ce processus mental spécifique se caractérise par une grande perméabilité à la conflictualité inconsciente et une relative levée du refoulement coutumier. Les souvenirs enfouis affluent avec une censure psychique moindre : d’une part, la névrose infantile fait retour (et sa révision adolescente) et, d’autre part, des reviviscences plus archaïques, pré-œdipiennes, affleurent inhabituellement à la conscience. Globalement, la période prénatale s’affirme comme une mise à l’épreuve des fondations identificatoires du frayage de la féminité et du processus de maternalisation. À ce titre, c’est un lieu privilégié de résurgences des traumatismes passés.

La maturité cicatricielle de ces éventuelles blessures sera reflétée par le degré de tolérance maternelle aux mutations somatopsychiques inhérentes à la maternité, par ses réactions face aux éventuelles complications mais aussi, justement, par ses réponses au cadre échographique.

Cette vulnérabilité maternelle, par réactualisation des conflits enkystés, se conjugue certes en termes de crise, c’est à dire de mise à l’épreuve et de possibles fragilisations mais, tout autant et simultanément, en termes de potentialités créatrices, source de réaménagements psychiques structurants que connaissent bien les psychothérapeutes périnatals.

Pour ma part, je parle de fonctionnement psychique maternel placentaire, pour illustrer sa finalité virtuelle : la maturation (la gestation psychique) des fonctions de contenance et d’interface à l’égard de l’enfant à naître. D’abord extension narcissique maternelle et maintenu dans un relatif silence, « l’enfant du dedans » porté durant la grossesse sera progressivement, dans le meilleur des cas, au centre d’une anticipation adaptative de sa potentialité objectale. Cette préparation prénatale peut s’étayer, notamment, sur la proprioception des interactions fœto-maternelles et sur la symbolisation de l’image échographique.

Le paradigme d’une conflictualité maternelle mise en relief dans la période périnatale est aussi valide, dans un registre singulier à la même période, pour le géniteur. Le père qui a successivement fait son entrée dans la salle d’accouchement puis la salle d’échographie est désormais décrit comme un homme à sa façon « enceint ». Il traverse durant cette période, une phase de réaménagement bio-psychique qui questionne son histoire individuelle et intergénérationnelle. Mais ce sont aussi bien sur tous les acteurs principaux de l’environnement parental – potentiels participants indirects à l’échographie et à son inscription temporelle – qui rencontrent à des degrés très divers, une phase de réaménagement propre durant toute la période prénatale.

Face à l’enfant en devenir, la réorganisation des places et des rôles dans la dynamique générationnelle et intra-familiale s’opère. Cette généalogie structurante ouvre une succession de représentations qui interrogent la filiation (« l’arbre de vie » et le « mandat transgénérationnel » dirait S. Lebovici) et en condensent, éventuellement, la conflictualité latente et la vulnérabilité identificatoire. La prénatalité psychique représente la version explicite transitoire des éléments habituellement refoulés de la parentalité. Elle vient mettre à jour l’interrogation sur les origines, sur la différence des sexes, la scène primitive, les avatars de la genèse du soi et de la relation d’objet. En termes freudiens, on dira : la prénatalité psychique est une phase d’activation et de révision des fantasmes originaires (vie intra-utérine, scène originaire, castration, séduction).

Ce bref rappel du substrat psychique inhérent au segment prénatal de la parentalité se justifie ici car c’est bien lui qui est quasi-expérimentalement mis en relief par le cadre de l’échographie obstétricale. À l’issue de notre exploration psychodynamique de cet examen, l’hypothèse suivante s’impose :

L’échographie induit chez les parents la rencontre de deux résonances :

• une résonance avec les tissus du fœtus réel,
• une résonance avec l’enfant imaginé, reflet de l’histoire individuelle, conjugale et générationnelle des parents.

Je crois en effet que ce double retentissement de l’image échographique d’une œuvre de chair a un très haut pouvoir d’effusion imaginaire, fantasmatique, mythique et narcissique sur la psyché des parents. C’est en cela qu’elle mérite d’être interrogée comme catalyseur de la dialectique en poupées russes de la parentalité. B. Cramer et F. Palacio-Espasa décrivent une « néoformation » en post-partum caractérisée, selon eux, par le « danger » d’une « effusion projective typique du post-partum » synonyme d’un « ébranlement considérable de l’organisation psychique des parents (…) ». Ils observent fréquemment des situations pathologiques où l’enfant est le réceptacle d’identification projectives pathologiques qui musèlent sa subjectivité émergente. Le nourrisson reste, au-delà d’une période nécessaire, avec son statut initial « d’extension psychique parentale » : face à l’empiétement parental, il ne peut conquérir l’espace propre de son individuation que son “soi émergent”, dès la naissance, aspire à entreprendre.

La clinique de l’échographie suggère que cette effusion identificatoire normale ou pathologique n’est pas une néoformation du post-partum. Le cadre échographique ne met-il pas justement en scène, en amont, le premier acte de cette irruption psychique chez les acteurs en présence ? De fait, le cadre, l’image et la sonorisation échographiques induisent l’émergence de la trame de ce qui sera plus tard, en post-partum, la part parentale de “l’enveloppe proto-narrative” construite par l’enfant à travers sa métabolisation progressive de l’intersubjectivité inhérente à l’interaction.

Il est temps pour nous, professionnels périnataux, de mesurer les limites de notre conception d’une vision directe de l’enfant en postnatal jouant un rôle d’amorce d’une contenance psychique, « aveugle » en prénatal. En effet, l’imagerie échographique -médiatisée par la technique et l’interprète échographiste- vient visuellement mettre en présence l’enfant en devenir avec sa virtualité objectale, candidate à la tiércéité et à l’identité de genre. Cette confrontation, inhérente au cadre échographique, marque une « rupture » dans le cheminement fantasmatique et narcissique parental prénatal car elle les confronte vivement à l’orchestration de la proto-partition de leur « schéma d’être avec » l’enfant à naître.

Vue sous cet angle, l’échographie, fenêtre ouverte au cœur de la grossesse psychique parentale, est potentiellement :

• un média organisateur du processus de parentalité,
• un point d’ancrage d’une collaboration pluridisciplinaire et en réseau en faveur de la prévention des troubles anténatals de la parentalité et des dysharmonies interactives précoces,
• un lieu favorisant la métabolisation parentale des ondes de chocs sismiques de la révélation d’une anomalie et un support dynamique de l’anticipation de l’enfant quand la grossesse n’est pas interrompue.

J’aborde maintenant le deuxième volet de ma communication.

2. La transmission multimédia

Nous sommes nombreux dans cette assemblée à connaître l’effort laborieux de mise en écriture de notre pratique. Comment concentrer dans un texte la complexe alchimie de la clinique ? Bien sur, cela est possible et certains y démontrent un grand talent mais existe-t-il néanmoins des éléments de la clinique dont la perception et l’élaboration ne bénéficieraient pas de la complémentarité d’autres supports ?

Prenons un exemple emblématique : comment mettre en mots, transmettre, enseigner, c’est à dire montrer les vertus et les limites, de « l’énaction » décrite par S. Lebovici dans sa conception de la consultation thérapeutique parents/bébé ? Comment transcrire le ressenti corporel d’une métaphore thérapeutiquement anticipatrice ? À ce sujet, S. Lebovici dans sa présentation de la collection « À l’aube de la vie » nous donne de précieuses indications. Il revient sur sa dette à l’égard de la vidéo qu’il utilisait, dit-il, “avant 68″. Elle permet selon lui une microanalyse répétée qui permet d’accéder à des perceptions, des insights, absents jusqu’alors. Dans l’analyse, je cite, « pour la 50ème fois d’une consultation vidéo », S. Lebovici affirme accéder à une sémiologie masquée qui donne sens à son énigmatique énaction.

Je voudrai souligner ici le dénominateur commun qui existe entre le multimédia, l’énaction et les consultations parents/bébé. Je suis convaincu en effet que ce n’est nullement par hasard si ce sont des spécialistes du nourrisson et de la parentalité qui ont, les premiers dans l’hexagone, signés un ouvrage didactique multimédia.

Pour argumenter cette convergence, j’invoquerai seulement ici deux pistes introductives : la perception amodale et l’interaction fantasmatique.

a) Dan Stern en s’appuyant sur de nombreux expérimentalistes décrit une notion centrale pour sa défense du « soi émergent » du nouveau-né : la perception amodale. Selon lui, elle fonde la coordination des informations provenant de multiples sources perceptives. L’expérience qu’il rapporte de Meltzof et Borton est devenue célèbre à ce sujet.

On propose à des bébés de cinq semaines aux yeux bandés de sucer une tétine choisie parmi deux qui ont une surface différente : l’une est sphérique, l’autre présente des saillies. Secondairement, on leur expose visuellement les deux : une majorité significative de bébés, après un rapide examen comparatif, poursuit l’exploration de celle qu’il « connaît » déjà par la succion. Cette expérience met un rude coup aux théories de l’apprentissage de l’époque.

Voici ce que dit précisément Stern de la perception amodale : « Ainsi, le nourrisson paraît avoir une aptitude générale et innée que l’on peut appeler perception amodale, qui le conduit à traiter des informations reçues dans une modalité sensorielle donnée, et à les traduire dans une autre modalité sensorielle. Nous ne savons pas comment il accomplit ce travail. Il ne fait probablement pas l’expérience de l’appartenance des informations à une modalité sensorielle particulière. Plus vraisemblablement, elles transcendent le mode ou la modalité et existent d’une façon supramodale inconnue ; Il ne s’agit donc pas simplement d’une traduction directe d’une modalité à une autre. Cela met plutôt en jeu le codage dans une représentation amodale encore mystérieuse qui peut ensuite être reconnue dans n’importe quel mode sensoriel. »

Eh bien, je me demande si le multimédia – et en particulier le CD-rom et le DVD-rom qui proposent de mettre en scène cette plurimodalité sensorielle – ne tend-il pas vers la recomposition de cette amodalité organisatrice mystérieuse ? L’énaction n’est-elle pas, dans son empathie métaphorisante, une commémoration tardive de cette perception corporelle amodale primitive ? L’énaction du psychothérapeute avec ses interlocuteurs n’est-elle pas, comme « l’affect de vitalité » du bébé dans ses échanges relationnels, un point d’orgue unificateur qui structure une succession d’états comportementaux, de motivation, d’appétit, de tensions indissociables des affects et des fantasmes inhérents à la communauté de « l’être avec » social ?

S. Lebovici tenait beaucoup à l’idée qu’il est possible d’avoir des effets thérapeutiques directs sur le bébé. Dans une critique passionnante du livre de Cramer et Palacio-Espaza (La pratique des psychothérapies mères/bébés, 1993), il en développe l’argumentaire et reproche aux auteurs suisses de sous-estimer cet impact dans leur cadre psychothérapique parents/bébé.

Au fond, je crois que cette action sur le bébé -via l’énaction- est très proche du pouvoir d’influence contextualisante du multimédia. L’énaction est structurante car elle est gouvernée par cette supramodalité organisatrice qui transcendent chacun des canaux sensoriels qui la composent. Et, le multimédia, typiquement, mobilise lui aussi cette supramodalité organisatrice enracinée dans la corporéité affective.

b) Dans la même perspective, « l’interaction fantasmatique parents/bébé » décrite par S. Lebovici offre une deuxième illustration de ce territoire commun.

Le fantasme en général et le fantasme périnatal parental en particulier illustrent avec force les voies de passage entre inconscient et conscient à travers la cristallisation d’un scénario organisé. « Sang mêlé », le fantasme, métis, habite nos rêveries et nos rêves. Au centre de la rêverie maternelle et paternelle, « l’enfant fantasmatique » constitue la trame des identifications projectives pré et postnatales parentales. La rencontre de cette enveloppe symbolique avec les proto-fantasmes du bébé constitue une réciprocité fantasmatique matricielle. Dans le maillage de cette mutualité fantasmatique, le nourrisson élabore ce que je nomme volontiers sa « nidification psychique ».

Or, pour appréhender la complexité de cet échange, la contextualisation induite par le multimédia, en variant et en mêlant les modalités sensorielles (les représentations de choses) propose une activité symbolique qui se rapproche plus des interactions parents/bébé que la lecture d’un article (qui mobilise les représentations de mots). Dans le registre du « co-senti », le multimédia donne une opportunité didactique originale là où le texte est plus classiquement propice au « co-pensé ».

Enfin, il est important de constater combien la plasticité interactivité en temps réel du multimédia offre un rapport d’analogie avec le scénario fantasmatique : le sujet y est lui-même impliqué et la permutation des rôles et des attributions fait partie intégrante du processus.

In fine, je dirai que la convergence entre le multimédia et la consultation thérapeutique parents/bébé ouvre de prometteuses perspectives pour l’enseignement et la recherche. Pourtant, ce support ne sera un allié du clinicien qu’au prix d’une constante et rigoureuse réflexion sur le contenu, le média et leurs complexes intrications. Dans cette direction originale, S. Lebovici, pionnier inventif et enseignant inoubliable, nous a légué l’empreinte de sa généreuse acuité.

Le « processus analytique » : une mise en perspective

Parler, dans un temps obligatoirement limité, d’un sujet aussi vaste et complexe que celui que nous nommons “processus psychanalytique” est un projet pour le moins ambitieux. Aussi vais-je me limiter à avancer certaines propositions, afin que celles-ci puissent servir de base pour un large échange de vue et une discussion que j’espère fructueuse.

Après avoir brièvement défini ce que l’on entend le plus couramment par processus psychanalytique et rappelé les principaux jalons de la théorie freudienne qui ont permis son établissement, comme sa compréhension, je tenterai de préciser ce qui habituellement, dans la pratique au quotidien, spécifie ce concept à partir des bases communes qui nous autorisent une représentation partageable dans ses implications théorico-pratiques. Ceci me conduira à parler successivement de l’espace analytique, du transfert, des résistances, du contre-transfert et de l’interprétation.

Après avoir établi les paramètres de la cure psychanalytique et envisagé le complexe d’Œdipe comme son référent essentiel, je m’appuierai sur l’idée que, dans celle-ci, c’est la conjonction entre le travail psychique soumis à la compulsion de répétition et celui qui dépend du couple régression/progression qui est la charnière des mouvements et de leur transformation en changements. Je prendrai appui sur une vignette clinique afin d’illustrer cette proposition, et je terminerai mon exposé en proposant de préciser ce que nous pouvons entendre par la notion de changement en psychanalyse.

Quelle définition peut-on donner du processus analytique, aujourd’hui ?

Le processus analytique peut être conçu comme étant la résultante, chez le patient en analyse, du travail psychique effectué en commun avec le psychanalyste. Ce travail, issu de la rencontre entre les deux protagonistes de la cure (l’analysant et l’analyste), aboutit à un travail de transformation à deux qui va constituer, à la fois, le ferment et la visée de la cure.

On peut dire, à la suite d’André Green, que “la situation analytique est l’ensemble des éléments compris dans la relation analytique, au sein duquel un processus est observable dans le temps, dont les nœuds sont constitués par le transfert et le contre-transfert, grâce à l’établissement et à la délimitation du cadre analytique” (Green, 1974).

Si le concept même de processus analytique n’appartient pas à proprement parler au vocabulaire de Freud, il apparaît, néanmoins, que toute son œuvre tant clinique que technique y fait, à l’évidence, implicitement référence. Par ailleurs, ce serait, à mon avis, prendre le risque d’un point de vue pour le moins restrictif si l’on ne devait n’envisager comme seuls écrits rendant compte de sa conception du processus que ceux qui sont en relation directe avec la conduite de la cure. Il semble, en effet, que l’on puisse considérer l’ensemble de ses articles théoriques, tant dans leur arborescence que dans leur réticulation, comme le témoignage de ce processus chez Freud lui-même, processus issu de ses interrogations constantes concernant ce qui est au cœur de la psyché : les processus psychiques et les capacités de transformation de la psyché.

Assez tôt dans son œuvre, Freud établit que c’est la névrose de transfert, pierre angulaire du traitement de la névrose, qui rend compte du modèle implicite du processus analytique et qui permet le travail analytique au regard des processus psychiques qui se développent dans la cure. Le processus analytique peut se définir à partir de ce que Freud propose, plus tard, dans Remémoration, répétition et élaboration (1914) : “Dans le cas où le patient se borne simplement à respecter les règles de l’analyse, nous réussissons sûrement à conférer à tous les symptômes morbides une signification de transfert nouvelle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert dont le travail thérapeutique va le guérir”.

Ainsi, dans un premier temps, pour Freud, le travail analytique, centré sur la levée du refoulement et des résistances qu’il entraîne – dans l’espoir de faire resurgir le traumatisme, le désir et le passé oubliés -, devient, pour l’essentiel, un moyen qui contribue à la reviviscence du Complexe d’Œdipe, ainsi qu’à la levée de l’amnésie infantile, c’est-à-dire un travail de remémoration et de reliaison psychique autour d’un passé enfoui, susceptible d’être reconstruit. C’est ce modèle princeps qui est, et restera, le paradigme du modèle de travail de la cure. Notons que, pour Freud, ce travail de remémoration est un travail en “après-coup” (Nachträglich, deffered action) : le sujet remanie “après-coup” les événements passés, et c’est ce remaniement qui leur confère un sens, une efficacité (voire même un pouvoir pathogène).

Cependant, rapidement confronté aux “limites” du concept de névrose de transfert, Freud, après ce qu’il est convenu d’appeler “le tournant des années 1920″, se verra contraint de sensiblement modifier cette conception de la cure psychanalytique.

Ainsi, confronté aux structures où la répétition du refoulé s’avère être la plus forte (comme par exemple chez l’Homme aux loups), rendant alors impossible la confirmation, par le patient, de la (re)construction de l’analyste, Freud est conduit à devoir affirmer l’existence de processus psychiques inconscients qui n’ont plus aucune tendance spontanée à l’inscription psychique et au retour du refoulé : dès lors, à la compulsion de répétition – qui vise à un “au-delà du principe de plaisir” et qui souligne l’aspect “démoniaque” de la pulsion (Freud, 1920) -, viennent s’adjoindre les pulsions de destruction, force principale qui fait obstacle au déploiement de la libido.

À partir de ce moment, pour Freud, la représentation que l’on peut se faire du conflit intrapsychique se déplace. Il ne s’agit plus du conflit topique entre inconscient, préconscient et conscient, mais du conflit intrapsychique installé à l’intérieur du Moi lui-même. Ce dernier, en grande partie inconscient, est conduit à alimenter, lui aussi, la compulsion de répétition (Freud, 1923).

Ainsi, là où, dans la névrose de transfert, régnaient seulement le désir et l’interdit, qui sont représentables, c’est désormais l’entropie et l’irreprésentable qui prennent une place centrale. Au déploiement du “sens” et au recensement des contenus infinis de l’inconscient, ce qui était la visée initiale de la cure (jusque-là on “décryptait” les formations de l’inconscient), s’ajoutent à présent les enjeux liés à la “force” (force des instances : le Ça, le Moi, le Surmoi, la Réalité ; force à l’intérieur des instances et force entre les instances elles-mêmes). Dès lors, même si, le projet de la cure a toujours comme perspective la levée des refoulements et de l’amnésie infantile, celui-ci, dès lors, porte plutôt sur le travail de transformation lui-même, travail qui détermine les conditions de réussite ou d’échec de la cure. Désormais, Freud ouvre la voie aux opérations psychiques telles que le déni, le clivage, le désaveu, la forclusion, l’idéalisation et la projection, qui participent aux formes extrêmes d’un “travail du négatif” (Green, 1993) et conduisent aux effets de l’entropie de la pensée (l’”anti-pensée”).

Son texte testamentaire, L’analyse avec fin et l’analyse sans fin (1937), témoigne de ses interrogations concernant les difficultés, voire les “limites”, de la méthode et de la pratique psychanalytique, difficultés et limites liées aux apories du processus psychanalytique, lui-même soumis aux apories de la vie psychique.

Dans les années qui avaient précédé (entre 1923 et 1933), Sándor Ferenczi avait tenté, de son côté, de mieux cerner certains enjeux essentiels qui sont au cœur du processus analytique, en mettant notamment l’accent sur l’importance du fonctionnement psychique de l’analyste en séance et la prévalence de son contre-transfert, tout en cherchant à donner un sens nouveau à la régression qui permettrait de dépasser le modèle théorique de la reconstruction. Ces apports ont entraîné, par la suite, une modification radicale de la conception du “cadre” analytique, ainsi que du “rôle” de l’analyste dans la cure.

Après Ferenczi, d’autres modèles ont prolongé et considérablement enrichi ceux que Freud nous a légués, modèles qui ont permis que s’élargisse la conception des processus en jeu dans l’analyse :

  • d’une part, l’abord la modélisation de la relation d’objet, relation d’objet qui, selon les auteurs, sera comprise dans des sens très différents (cf., M. Klein, Balint, Spitz, Bouvet, etc.) ;
  • d’autre part, l’intérêt pour le processus psychanalytique qui témoignerait alors, soit :
  1. d’une forme d’organisation, dans le temps de la cure, du déroulement interne du fonctionnement psychique du patient ;
  2. de l’objet de travail commun au patient et à l’analyste, au travers de l’étude des échanges entre eux, et comme résultant de ceux-ci (l’espace analytique) ;
  3. des liens avec le fonctionnement mental de l’analyste et de la façon dont l’analyste “fonctionne” avec le patient (D.W. Winnicott) ;
  4. des liens directs avec le fonctionnement mental du patient (W.R. Bion) ;
  5. de l’importance du cadre et de sa capacité facilitatrice (“environnement facilitateur” ; cf., D.W. Winnicott), etc.

Autrement dit, depuis ses origines plusieurs mouvements concernant la pratique analytique se sont dégagés :

  • Un premier mouvement qui s’attache aux développements auxquels conduisent les “névroses de transfert” (conflit, inconscient, fixation, étude du moi, mécanismes de défense, etc.) ;
  • Un deuxième mouvement qui se dessine à l’occasion de la nécessité de prendre en compte les cas autres que ceux qui développent une “névrose de transfert” ; ceux-ci conduisent les analystes à s’intéresser aux vicissitudes de la relation d’objet ;
  • Parallèlement se développe un intérêt pour le processus analytique comme forme d’organisation dans le temps de la cure du déroulement interne des processus psychiques du patient, ou des échanges entre le patient et l’analyste ;
  • Un autre mouvement s’attache au fonctionnement psychique du patient (et au fonctionnement psychique de l’analyste au regard du fonctionnement psychique du patient), à la fois comme possibilité de connaissance de l’objet analytique et comme condition du changement visé.
  • Aujourd’hui, l’intérêt se déplace sur les “situations limites”

Les bases communes

Envisageons, à présent, ce qui, dans la pratique au quotidien, spécifie habituellement le processus analytique à partir des bases communes qui nous autorisent une représentation partageable dans ses implications théorico-pratiques.

Même si, dans ses objets et ses éléments, la pratique analytique telle qu’elle nous est donnée à voir, et à penser, est riche en oppositions et en contradictions, tout du moins apparentes, on ne peut néanmoins ignorer entièrement le choix qu’impose le souci d’une consistance pratique et d’une théorisation psychanalytique cohérente. Force est d’admettre que, dans la mesure où il y a une pratique analytique identifiée comme telle, un commun postulat de valeurs préexiste quelque part aux systèmes explicites particuliers. Aussi est-il nécessaire que les analystes aient une représentation partageable du processus analytique et de ses implications théorico-pratiques. Ainsi, en dépit et au-delà de sa diversité, le travail analytique s’organise et se déploie autour d’un certain nombre de paramètres spécifiques à sa définition.

C’est à partir des quatre points cardinaux que sont la névrose (psychonévrose) de transfert, les résistances, le contre-transfert et l’interprétation, que s’organise le travail analytique. Mais parlons d’abord de l’espace analytique, lieu spécifique du développement du / des processus analytique(s).

A. L’espace analytique

L’espace analytique est le lieu privilégié, saturé d’affects, qui permet le déploiement du transfert, le développement de la névrose de transfert, et l’analyse de celle-ci. L’espace analytique (S. Viderman, 1977) s’inscrit ainsi comme un lieu dont la dynamique du processus s’établit autour de la rencontre de deux imaginaires qui organisent, de part et d’autre, des résistances : du côté du patient, dans le déploiement de son transfert et l’organisation de sa névrose de transfert, et, du côté de l’analyste, en retour, par le biais de son contre-transfert. Les affects issus de la névrose de transfert ainsi que ceux qui sont dus au contre-transfert, bien que différents dans leur structure, dans leur dynamique et dans leur intensité, vont contribuer à organiser l’espace analytique, c’est-à-dire le champ qui rend possible le développement d’un processus analytique.

C’est dans la mesure où l’espace analytique est étayé par le cadre que le déroulement du processus qui s’y déploie peut venir, grâce à l’interprétation, prendre sens. Comme l’a décrit J.Bleger, le cadre constitue un fond silencieux muet, une constante qui permet un certain jeu aux variables du processus (Bleger, 1967). Il est un non-moi qui ne révèle son existence que par défaut. Elément organisateur qui a fonction de contenant, il opère indépendamment de la volonté des deux protagonistes de la situation analytique. Au regard du processus analytique, il s’institue comme un élément neutre ; dans ce sens, il est un pare-excitant qui permet la régression topique et de ce fait, on peut voir en lui une boussole pour le vertex que l’on est en train d’explorer au sein de l’espace analytique.

B. Le transfert et la névrose (psycho-névrose) de transfert

Parler de transfert, c’est avant tout, à la suite de Freud, parler des transferts, au pluriel, lesquels se qualifient habituellement soit par leur modalités (transfert narcissique, de base, ou transfert objectal), soit par leur valence positive ou négative, soit par les objets qu’ils désignent (père, mère, frère, sœur, etc.), soit par les motions psychiques qui les animent (tendresse, passion, érotisme, agressivité, haine, persécution, idéalisation, narcissisme, ambivalence, culpabilité, etc.). À la question “Que sont ces transferts ?”, Freud répond : “Ce sont de nouvelles éditions, des copies des tendances et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin” (Freud, 1905). Néanmoins, tout en reconnaissant que les transferts ne sont jamais univoques, on est le plus souvent conduit, par commodité, à parler du transfert au singulier.

Le transfert, indispensable outil de la cure, est à la fois un obstacle à l’analyse et son principal instrument. En ce sens il est, comme l’écrivait Freud à Pfister, une “croix”, mais en même temps il est, pour le travail analytique, une “bénédiction” du fait que sa seule présence permet la découverte, ainsi que la compréhension, des fantasmes inconscients du sujet, fantasmes organisés pendant l’enfance de celui-ci autour de ses liens affectifs refoulés ; à la faveur de la cure psychanalytique, ces liens, tout en se déplaçant (se transférant) sur l’analyste, se réactualisent dans la relation avec celui-ci. Comme l’écrit Freud, “le transfert, destiné à être le plus grand obstacle de la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire, si l’on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire le sens au malade” (Freud, 1905).

Dans la situation analytique, le transfert se déploie et s’exprime en s’organisant en névrose de transfert, laquelle est une maladie artificielle provoquée par l’analyse. Cette névrose artificielle, qui condense toute la névrose clinique, se recentre, et se focalise, dans la relation du sujet avec l’analyste. Moteur de l’analyse, elle est en tant que telle, attendue et souhaitée par l’analyste. Nouvelle édition de la névrose clinique, elle se constitue autour de, et dans, son élucidation. Elle réactive les traces mnésiques liées au développement de la sexualité infantile (actualisation ou réactualisation du passé, reviviscence du Complexe d’Œdipe), elle fait revivre les blessures d’origine, les pertes d’amour, ainsi que les sentiments douloureux d’autrefois liés aux préjudices, aux cicatrices et aux pertes de l’estime de soi. Comme les transferts qui la structurent et qui l’animent, la névrose de transfert est à la fois source de progrès et source de certaines résistances. Sans névrose de transfert, et sans le processus qui aboutit à son développement dans les multiples figures qu’elle peut revêtir au regard des objets signifiants de l’enfance, il ne pourrait y avoir de point d’appui pour l’interprétation.

C. Les résistances

Les résistances à l’analyse font partie intégrante du processus analytique et signent la marque de l’espace qui structure ce processus. L’analyse des résistances du patient, liées aux réactions transférentielles les plus vives et les plus démonstratives par leur caractère répétitif dans son histoire, ainsi que l’analyse des opérations défensives (contre-transfert) provoquées par la névrose de transfert du patient, vont, pour l’analyste, être constamment à l’œuvre dans une analyse. Autrement dit, ce sont tout autant les effets de la résistance du patient que de celle de l’analyste qui, dans leurs effets de résistance en “contre”, organisent le processus analytique, en lien avec leurs affects respectifs.

À l’évidence, tout analyste fonctionne avec son cortège de résistances tempérées, sinon tempérables : elles sont un “mal nécessaire”, autrement dit un “bien nécessaire”. Envisager les résistances de l’analyste de manière analogue à celle dont on pouvait, dans les premiers temps de l’analyse, envisager le contre-transfert, à savoir sous l’angle d’un obstacle et non d’un outil indispensable à l’avancée de l’analyse, paraît aujourd’hui procéder d’un contresens, sinon d’une incompréhension, du processus même de l’analyse.

D. Le contre-transfert au cœur du travail de l’analyste

Le travail analytique étant un travail à deux, il implique qu’il ne peut se réaliser de façon satisfaisante qu’à la condition d’une mise en action et d’une rencontre du fonctionnement psychique des deux protagonistes, mise en action et rencontre qui permettent, dans une action conjointe, d’aboutir à l’interprétation, à l’élaboration interprétative et à la perlaboration. D’où l’importance pour l’analyse, du contre-transfert de l’analyste, opération qui pour certains précède le transfert (M. Neyraut, 1974), et qui se définit classiquement par l’ensemble des réactions inconscientes de l’analyste à la personne, et plus particulièrement au transfert de l’analysé.

Dans son écoute du patient, l’analyste, pris dans le vif des mouvements transférentiels dont il est l’objet, se soumet à un travail interne, le “travail de contre-transfert”. Ce travail, qui l’aide à percevoir certaines difficultés qu’il rencontre en lui à l’occasion de l’écoute de tel ou tel matériel (matériel qui vient toucher ses motions pulsionnelles refoulées), peut, en même temps, l’aider à entendre les nœuds conflictuels inconscients auxquels se heurte le patient dans le transfert. En mesure alors de leur donner un sens, il les interprète et, ce faisant, les restitue au patient. L’instrument de travail de l’analyste n’étant autre que lui-même, ce sont ses propres forces pulsionnelles qui œuvrent inconsciemment dans sa dynamique contre-transférentielle qu’il aura à “gérer” dans l’écoute de son patient. Ceci pose la question du devenir des fantasmes originaires (fantasme de séduction, fantasme de castration, fantasme de scène primitive), dont elles sont issues, ainsi que des théories sexuelles infantiles qu’elles véhiculent et qui les représentent.

Ainsi le contre-transfert, “résistance en contre” (ou “contre-résistance”), peut-il devenir le ressort des plus fécondes intuitions de l’analyste ; obstacle, il est aussi à considérer comme l’un des outils les plus précieux pour l’analyste au travail et en travail.

E. Le travail interprétatif

L’interprétation, indispensable complément du cadre, est l’outil essentiel, la véritable clef de voûte qui seule permet l’action sur la psyché de l’analysant. Qu’elle s’établisse au moyen des différents modes qui vont de l’intervention à la reconstruction, en passant par l’interprétation de transfert (interprétation du transfert, négatif et / ou positif, aussi bien qu’interprétation dans le transfert), l’interprétation permet l’établissement de liens entre deux, ou plusieurs, éléments latents restés jusque-là inconscients. Reflet des processus inter et intrapsychiques en cours, le travail interprétatif, comme la perlaboration qui en résulte (la Durcharbeitung), permet que se dévoilent et se précisent les représentations psychiques inconscientes (les fantasmes inconscients) qui animent ce qui se joue sur la scène analytique.

Concernant la perlaboration (working-through), rappelons ce que Freud écrit dans Répétition, remémoration, élaboration : “En donnant un nom à la résistance, on ne la fait pas immédiatement disparaître. Il faut laisser au patient le temps de bien connaître cette résistance qu’il ignorait, de l’élaborer interprétativement (durcharbeiten), de la vaincre et de poursuivre, malgré elle et en obéissant à la règle analytique fondamentale, le travail commencé” (Freud, 1914).

Le travail interprétatif, qui crée un “espace de jeu” (Winnicott), à la fois, intra et interpsychique, permet, par le biais de l’interprétation, la levée du refoulement, la remémoration, avec libération de l’affect, et la représentation. L’interprétation demeure l’instrument psychanalytique par excellence : elle est l’essence même du processus psychanalytique, tant du côté de l’analyste qui la conçoit et la formule, que du patient qui la reçoit et l’élabore. Perlaborée, l’interprétation permet, à celui qui s’y soumet, l’accession à de nouveaux niveaux de transformation et l’ouverture à de nouveaux espaces psychiques. Ceci lui rend possible une meilleure écoute de ses conflits, ainsi qu’un autre regard sur le fonctionnement de sa psyché.

Au plus près de l’épaisseur du préconscient et de la relation analytique, l’interprétation peut donner lieu à une reconstruction qui en elle-même n’est qu’un jalon, ou un point d’appui temporaire, qui permettent ultérieurement de nouvelles interprétations et l’avènement de nouvelles élaborations. Jamais close, fruit de la rencontre analytique, l’interprétation est au cœur du dialogue qui se tisse entre les deux protagonistes de la cure, dialogue qui, internalisé, peut se poursuivre plus ou moins indéfiniment, bien au-delà de celle-ci.

Les paramètres de la cure psychanalytique

Décalques, ainsi que reflets de l’évolution de l’intrapsychique, les paramètres de la cure psychanalytique sont au nombre de trois : la castration, qui est un organisateur “normatif” et qui renvoie au complexe d’Œdipe ; le deuil de la mère, lequel renvoie à la problématique du deuil et de la séparation ; enfin, la menace de morcellement, qui renvoie à la position schizo-paranoïde et aux relations d’objet partiels. Ces trois paramètres sont, en permanence, en interaction les uns avec les autres, et chacun des trois renvoie aux deux autres ; tous trois, suivant différents gradients, renvoient aussi bien à la relation objectale qu’au narcissisme : ainsi, la menace de morcellement, de fragmentation, de désintégration porte sur la constitution de l’individualité à travers le narcissisme. L’unité est extérieure au sujet, elle se situe au niveau de la mère : c’est la mère qui a une potentialité d’unité. Comme l’a fait remarquer Winnicott : “le miroir, c’est la mère”. Le deuil témoigne d’un objet en voie de totalisation, sinon totalisé. Le deuil doit toujours être compris dans la perspective de la perte d’un “double” narcissique. Une fois que le Moi est unifié, il est nécessaire de renoncer à la mère, de se séparer d’elle, ceci, comme la castration plus tard, est de l’ordre du “sacrifice” ; cette séparation, prémisse et analogon de la castration, apparaît pour la première fois lorsque l’enfant prend conscience de l’existence du père comme tiers, comme Autre qui le sépare de la mère. Autrement dit, il existe une sorte de “stade primitif” de “fusion indifférenciée” et puis à partir cette fusion apparaissent les figures de dualité et de renversement. Le père, avant de devenir castrateur, est en premier lieu, et avant tout, séparateur, puisqu’il entraîne la coupure d’avec la mère : c’est dire que le “sacrifice” (castration) est alors la perte du rapport continu.

Ainsi, ce sont les mouvements psychiques, progrédients et régrédients (via la régression), qui viennent mettre alternativement en jeu l’un ou l’autre de ces paramètres, et ceci selon les différents moments liés aux problématiques inconscientes qui apparaissent sur la scène psychique et dans le champ du transfert.

Certes, à priori, les structures qui relèvent des “névroses de transfert” sembleraient moins concernées par la problématique du morcellement que les structures qui engagent des transferts “non névrotiques”, néanmoins lequel d’entre nous, aujourd’hui, viendrait soutenir que certaines régressions de patients, dont l’analyse s’est organisée et se déroule sous un registre apparemment des plus névrotique, ne renvoient pas à des moments de violence, d’agressivité ou de destructivité d’une intensité telle qu’ils apparaissent bien comme liés à des défenses identitaires face à des angoisses momentanées de néantisation ou de désintégration, reflet de zones traumatiques protégées par des défenses “comme-si” ?

Le Complexe d’Œdipe : référent, axe central et moteur de la cure

Élément structurant princeps de la psyché, c’est le complexe nucléaire des névroses, c’est-à-dire le complexe d’Œdipe, qui est le référent, l’axe central et le moteur de la cure. C’est lui qui organise la conflictualité psychique liée, chez tout sujet, à la pulsionnalité, aux désirs et aux identifications. Source énergétique qui alimente le processus d’individuation, il est au cœur de l’organisation symbolique du complexe de castration, tout en traduisant la double conflictualité liée à la différence des sexes et des générations. Expression de la circulation des désirs et des angoisses, situé à des niveaux divers et intriqués de l’organisation psychique, il couvre l’ensemble des nombreuses positions identificatoires liées à l’élaboration de la bisexualité psychique. Toujours double – positif et inversé -, le complexe d’Œdipe aboutit à la double identification masculine et féminine (Freud, 1923). Gouvernées par le complexe de castration, ces deux identifications ne sont pas de force égale : l’une d’elles dominant l’autre et la masquant plus ou moins, elles sont à la fois complémentaires et contradictoires

Le complexe d’Œdipe, qui surgit tout au long de la vie sous les différents modes du fonctionnement psycho-sexuel, ne cesse d’être interrogé et réélaboré pendant la cure psychanalytique. Du fait des identifications précoces à ses objets (externes et internes), ainsi que des conflits identificatoires liés au développement de l’Œdipe, dans sa double valence positive et inversée, le transfert se constitue donc nécessairement selon une double polarisation psychique sexuelle dont la cure permet le déploiement.

Dès lors, il est clair que l’Œdipe est au centre du travail de la bisexualité dans la cure pour les deux protagonistes de la situation analytique : le patient comme l’analyste, lequel, en séance, est constamment sollicité au niveau de ses identifications inconscientes profondes, tant par le jeu de la double régression formelle et topique, que par la mise en tension permanente de son activité fantasmatique. Celle-ci est au cœur de la constitution de son “infantile”, via l’organisation et l’élaboration de ses théories sexuelles infantiles. Ceci implique le rôle prépondérant des théories sexuelles infantiles dans la constitution de la représentation intrapsychique de la sexualité et, plus spécifiquement, de la bisexualité.

C’est aussi dans la mesure où l’analyste dispose d’une certaine liberté au regard de sa fantasmatique préconsciente, tissée à l’aune de ses théories sexuelles infantiles, qu’il peut être à même de pouvoir utiliser celles-ci avec une heureuse et relative liberté interne. Si tel est le cas, ceci lui permet alors d’être en mesure de s’identifier aux autres dans leur différence, c’est-à-dire, notamment, à l’autre sexe ainsi qu’à une psychosexualité différente de la sienne. Cette capacité implique qu’il ait suffisamment intégré sa propre bisexualité et qu’il puisse en assumer le “plein” fonctionnement. Parfois l’analyste bute sur l’impossibilité interne d’une entière assomption de sa bisexualité. Si tel est le cas, ceci entraîne alors une tache aveugle dans la relation contre-transférentielle, ce qui peut infléchir et altérer le processus analytique, quand il ne l’interrompt pas.

La cure psychanalytique et les mouvements psychiques

Étroitement liés au développement du travail et de l’élaboration psychique, les mouvements psychiques mis en œuvre par la cure, ainsi que les changements qui en résultent, désignent deux aspects articulés, mais différents, du processus psychanalytique, qu’ils ne qualifient pas de la même manière.

Parler de mouvement en psychanalyse, c’est vouloir représenter l’activité même du psychisme, dont la particularité est qu’il ne cesse d’être mobile et de se mobiliser. Du fait de la solidarité entre les instances psychiques, le mouvement en psychanalyse implique toutes les composantes et toutes les caractéristiques psychiques de la topique interne du sujet. Ainsi le mouvement désigne tout à la fois la combinaison d’une poussée (c’est à dire, le système pulsionnel), d’une tendance (c’est à dire, la sexualité chez l’homme dans sa dimension bisexuelle), d’une phase (c’est à dire, le diphasisme de la sexualité et la dimension de l’après-coup, voire le développement du système libidinal), et d’un développement (c’est à dire, la temporalité du développement de l’être humain de la naissance à l’âge adulte).

En fonction des différents conflits intrapsychiques et inconscients du sujet mis en œuvre dès l’instauration, et pendant le déroulement, du processus psychanalytique, les mouvements psychiques se voient liés aux investissements, à la stéréotypie ainsi qu’à la répétition ; on parle alors de déplacement (en ce qui concerne l’investissement), de retour du même (en ce qui concerne la stéréotypie des représentations), de répétition du même, de l’identique, voire du semblable (en ce qui concerne l’agir).

Narcissiques ou objectaux, les mouvements sont liés aux identifications (mimétiques, projectives, introjectives), aux qualifications diverses de la relation d’objet (objet partiel, ou total ; relation de type oral, anal, phallique ou génital) ; ils témoignent du déploiement du système pulsionnel à travers les différentes modalités de l’introjection (ou de l’incorporation, quand il y a échec de l’introjection) et de la projection. Ils donnent lieu à deux types de fonctionnement psychique de nature différente et hétérogène, dont les lignes de force sont : d’une part, l’introjection, la négation, le refoulement et d’autre part, terme à terme, la projection, le déni, le clivage et l’idéalisation.

L’articulation qui semble s’opérer à la charnière des mouvements et de leur transformation en changements (l’effet de mutation des mouvements en changements, au regard du fonctionnement psychique), intéresse à la fois le travail psychique soumis à la compulsion de répétition et celui qui dépend du couple régression/progression. À la fois progrédients et régrédients, les mouvements sont ainsi – du point de vue du fonctionnement psychique – au centre de la problématique de la régression : l’analyse de celle-ci permet, grâce au travail interprétatif, la levée du refoulement, la remémoration avec libération de l’affect, la représentation et la prise de conscience.

Analyser la répétition ne s’avère possible qu’en fonction d’un travail qui passe par la régression. Réciproquement, c’est la régression (formelle, topique, temporelle et libidinale) qui induit les conditions qui rendent possibles l’analyse de la répétition.

Du fait des limitations des activités perceptives et motrices, ainsi que de l’établissement du cadre – règle fondamentale, fond silencieux de l’analyste, fréquence des séances -, la situation de la cure, avec les manifestations transférentielles qu’elle induit, favorise la régression, notamment topique. Dès lors, l’analyste devient la personne et le lieu destiné à recevoir le transfert de la relation aux objets internalisés du patient, transfert qui traduit le lien de l’enfant dans le patient avec l’adulte qu’il est devenu, ainsi que le lien de l’enfant aux adultes dont il a dépendu, et donc de l’enfant dans le patient avec ses objets internes.

Du côté du patient, cette situation régressive est l’objet de désirs et de craintes : désir de retrouver une situation de dépendance, mais aussi angoisse associée au relâchement de la maîtrise sur ce qui vient de l’intérieur et menace de l’extérieur. Associée à certaines représentations des mouvements d’affects et des fantasmes qui y sont liés, c’est l’angoisse qui devient le signe de la résistance à cette régression.

Patrick ou le destin de certaines cicatrices

Je vais à présent tenter d’illustrer ces propos en m’appuyant sur le court fragment d’une cure qui a permis, chez un homme d’une trentaine d’années, la resexualisation de certains mouvements identificatoires anciens aux objets du passé, notamment à ses objet féminins et maternels, lesquels, à l’époque, avaient été arrêtés dans leur déploiement, ce qui n’avait pas été, par la suite, sans incidence sur le développement de son narcissisme, comme sur celui de ses relations d’objet.

Patrick avait eu une enfance qui s’est déroulée sous le joug de deux traumatismes : un traumatisme précoce, méconnu de lui sur le plan conscient, qui a pris sa pleine dimension et son plein sens à partir de certaines avancées de l’analyse ; un traumatisme plus tardif, qui a failli lui coûter la vie et qu’il mettait en avant pour tenter d’expliquer certaines de ses difficultés. Fils aîné de deux enfants, le premier traumatisme de Patrick est survenu lors de la naissance de sa sœur cadette, alors que Patrick n’avait que onze mois ; du fait, selon ses propres dires, qu’il a été conduit par la suite à traiter sa sœur comme une sœur “jumelle” (soulignant bien ainsi la création d’un contre-investissement – voire, d’un déni – grâce à l’absence de différence qu’il établissait ainsi), j’ai pu, par la suite, faire l’hypothèse qu’à l’époque, pour Patrick, cette naissance avait entraîné un sentiment de perte cruelle concernant sa mère (ceci pouvait par ailleurs donner un certain éclairage aux angoisses dépressives pour lesquelles il était venu, entre autres, me trouver). Le second traumatisme, plus tardif, a eu lieu lorsqu’il avait quatre ans : lors d’un jeu brutal avec un cousin, il est tombé dans une bassine d’eau bouillante. Brûlé au 3ème degré sur une partie importante du corps, il a été hospitalisé pendant plus d’un mois en chambre stérile, sa mère restant avec lui, nuit et jour, pendant tout le temps de son hospitalisation. Il s’est rétabli en quelques semaines, ce qui, au regard de l’importance de ses brûlures et du pronostic initialement réservé des médecins, a “stupéfié” l’équipe médicale qui le soignait. Nous avons pu reconstruire, lors de l’analyse, qu’une des raisons de son prompt rétablissement était vraisemblablement liée au fait qu’il avait eu, alors, le sentiment d’avoir pu, ainsi, récupérer sa mère. En dehors de ce traumatisme, son enfance et son adolescence semblent s’être déroulées sans histoire, dans une famille provinciale qui avait connu une certaine forme de prospérité.

Dès son adolescence, Patrick avait tenté d’organiser une existence qui lui donnait l’illusion d’avoir une certaine forme de maîtrise, voire d’emprise, sur les êtres et les choses, afin d’éviter de se sentir en lui les vertiges de la passivité, passivité qu’il redoutait par-dessus tout (car le renvoyant, alors, à craindre de se sentir “comme une femme”). De ce fait, peu assuré de lui-même et souvent inquiet de sentir surgir en lui un certain nombre d’émotions, dont il ne savait jamais, à l’avance, s’il pourrait ou non les contenir et en garder la maîtrise, Patrick avait adopté l’image de quelqu’un de provoquant, toujours à la limite de la violence : comme il me l’a dit maintes fois, il voulait se “faire craindre en faisant peur”. Ceci a pu être relié, pendant l’analyse, à la nécessité d’extrojecter, voire de projeter sur les autres (identification projective), dans ces moments où il avait “peur” de ne pas se sentir lui-même plein d’assurance, l’épouvantable “peur” qu’il avait pu ressentir, comme son entourage, lors de son accident.

Le caractère sadique (sadisme anal) de certaines de ses défenses masquaient l’existence d’un noyau hystérique extrêmement actif. Son hystérie, lorsqu’elle apparaissait, conduisait cet “écorché vif” (pour ne pas dire “brûlé vif”) à théâtraliser et à dramatiser parfois à l’extrême ses relations, voire certains événements lorsque ceux-ci le sortaient de son quotidien. Dans ces moments, surgissait en pleine lumière la fragilité de son narcissisme et de ses identifications.

Le moment de la cure que je vais à présent rapporter a été précédé par l’analyse d’un fantasme sexuel très actif, auquel il faisait appel quand il se retrouvait dans la situation d’être en train de faire l’amour avec une partenaire (craignant d’être “aspiré”, dans ces moments, par les sentiments passifs liés à ses identifications à celle-ci). Dans ces moments, Patrick donnait libre cours à l’idée d’assister, plein de rage et de colère, aux relations sexuelles entre deux femmes. Un jour, vers la fin d’une séance toute entière consacrée aux interrogations que soulevaient en lui son scénario fantasmatique, lequel, par ailleurs, le culpabilisait beaucoup, entendant entrer la personne qui venait pour la séance suivante, il s’exclama : “Ah, qu’il est agréable de savoir que c’est une fille qui me suit !”. “Une fille ?”, ai-je interrogé. La suite de ses associations nous fit comprendre qu’il réalisait par le biais de cette expression fantasmatique (“une fille qui le suit”) un scénario qui prolongeait celui qu’il venait d’évoquer et qui le renvoyait à l’évidence, comme pendant sa petite enfance, à se retrouver à trois : sa mère – représentée par moi pendant la séance -, sa sœur – la “fille” qui venait de rentrer – et lui. Je lui ai alors proposé une interprétation concernant ce qu’il semblait répéter dans son scénario quand il se retrouvait seul avec une femme : la nécessité de maîtriser ce qu’il semblait avoir vécu, autrefois, comme une véritable blessure narcissique, à savoir, assister impuissant et fasciné, après la naissance de sa sœur, aux soins que sa mère prodiguait à celle-ci, en s’en sentant exclu, moments d’exclusion qui provoquaient alors chez lui rage et violence.

Lors de la première séance du moment de cure que je souhaite à présent rapporter, parlant de sa compagne, il se plaint : elle est “lourde”, dit-il ; elle est “chaude” et cela l’inquiète. Avec elle, il se sent devenir passif et craint d’être alors “comme un enfant”. Elle lui évoque trop les “matrones” de son enfance : sa mère, femme solide, ainsi que sa grand-mère maternelle : “c’est d’ailleurs mon amie, me dit-il, qui prend les initiatives pendant l’amour”. Il associe alors sur le fait qu’il est fasciné par son ventre, ce qui l’attire et le repousse à la fois. À ce moment, il rapporte un rêve fait le matin même de la séance : “Un des doigts de sa main lui apparaît boursouflé : il y avait une protubérance, comme une ampoule. De celle-ci il voyait, avec un sentiment de profond dégoût, sortir un ver”.

Il évoque alors son nouveau patron et les sentiments admiratifs, mais très ambivalents, qu’il éprouve, le concernant. Cet homme, qui lui semble ambitieux, exigeant, efficace et peu sentimental, renvoie à Patrick l’image idéale qu’il souhaiterait pouvoir donner de lui-même. Patrick est récemment devenu le bras droit de ce patron, lequel par certains aspects lui évoque ma personne. Si, d’un côté, il est très satisfait de rencontrer chez celui-ci ses propres idées concernant le travail, de l’autre, il craint de perdre avec celui-ci, dans son travail, une partie de son autonomie qu’il avait acquise avec son précédent patron.

À ce point de ses associations, il revient sur son rêve et, notamment, sur deux des éléments de celui-ci, éléments qui l’intriguent le plus : d’une part, l’ampoule- boursouflure qui apparaît sur doigt, d’autre part le ver qu’il en voit sortir avec répulsion et dégoût. Il pense alors au dégoût que provoque chez lui les règles des femmes, ainsi qu’au malaise dans lequel il se trouve plongé quand il est conduit à en rencontrer une enceinte. Les associations qui apparaissant dès lors pendant la séance – la boursouflure, l’ampoule, la brûlure, le ventre, la cloque, la grossesse (“être en cloque”), l’”enfant-ver”, les règles – deviennent dès lors les différents signifiants évocateurs d’un fantasme de grossesse (à tonalité anale), illustrant, comme autant de panneaux indicateurs au carrefour des différents courants pulsionnels de Patrick, ses craintes et ses désirs, tout autant contradictoires que complémentaires.

À la séance suivante, à peine allongé, Patrick, très anxieux, prononce un “merde !” retentissant en donnant en même temps un coup de poing dans le coussin latéral du divan. Après un long moment de silence, quelque peu sidéré du fait du surgissement de sa violence qu’il ne “prévoyait pas”, il ressort de ses associations qu’il souhaitait pouvoir donner un coup de poing au nouveau patron pour se libérer du sentiment d’avoir des sentiments contradictoires le concernant, et, au travers de lui, pouvoir m’en donner un, pour les mêmes raisons, à mon tour. Au regard du matériel qui était apparu lors de la précédente séance, j’avais eu, pour ma part, le fantasme qu’il donnait peut être aussi un coup de poing dans le ventre d’une femme enceinte afin de la faire avorter. Ceci fut partiellement confirmé par le fait qu’il me dit, par la suite, avoir été fort anxieux toute la journée à l’idée que son amie et lui avaient, la veille, fait l’amour sans précautions.

Dès lors, il m’est apparu que l’ensemble du matériel, dont le rêve formait le centre, prenait alors ses véritables dimensions transférentielles :

  • le doigt boursouflé-brûlé, ampoule-cloque, pouvait évoquer la brûlure de ses motions transférentielles qu’il vivait à chaque fois comme un “écorché-vif” ;
  • le ver dégoûtant qui sort de ce doigt, véritable “ver dans le fruit”, figurait l’enfant qu’il craint que sa compagne – et au travers d’elle, sa propre mère – ne désire et n’attende d’un père ;
  • le ver exprimait aussi son dégoût et sa crainte que n’apparaissent, en identification aux désirs de sa mère pour son père, ses propres désirs inavouables de recevoir un enfant de son patron (le nouveau, comme l’ancien), c’est à dire, au travers d’eux, de moi ;
  • enfin, le ver représentait la condensation de son désir de faire un enfant à sa mère et de ses angoisses de castration qui en découlaient ;
  • l’interjection “merde !”, qui surgit dans la séance suivante avec le coup de poing violent sur le coussin, pouvait dès lors être comprise comme une défense inopérante contre la résurgence de la représentation du ver dégoûtant dans le rêve (grossesse anale), mais aussi aux sentiments dépressifs et aux sentiments d’impuissance (rage et colère) qui l’avaient autrefois envahi lorsqu’il fut confronté à la naissance de sa sœur ;
  • cette interjection pouvait être aussi le rappel de sa frayeur et de son angoisse au moment ou il s’est vu glisser dans la bassine, lors de son accident à quatre ans, frayeur et angoisse qu’il ne pouvait plus désormais évacuer, à la faveur de l’analyse, comme autrefois.

Quelques séances plus tard, il arrive bouleversé à sa séance : le jour même, à l’occasion d’un conflit dans son travail, il a réussi à faire pleurer une secrétaire, ceci venant s’ajouter au fait que le matin même, il s’était querellé avec son amie : il n’avait pas supporté que celle-ci lui reproche son manque de tendresse et d’affection la concernant. Evoquant ce climat affectif conflictuel, Patrick est alors conduit à aborder, pour la première fois depuis le début de son analyse, le fait qu’il ne supportait pas, enfant, que sa mère puisse lui manifester sa tendresse et son attachement, allant même jusqu’à lui en interdire, avec violence, toute démonstration. De même, ajoute-t-il, qu’il ne supporte pas de voir une femme pleurer, car il craint, dans ces moments, de s’identifier à elle, de perdre son contrôle et de sentir surgir en lui certains sentiments de détresse éprouvés autrefois, et plus particulièrement lorsqu’il a surpris certaines femmes de son entourage, notamment une fois sa mère, en train de pleurer. C’est alors que Patrick m’apprendra qu’il s’est très récemment souvenu (levée de l’amnésie infantile) qu’il avait entendu dire autrefois, rapporté par sa grand-mère, que sa mère avait pleuré pendant plusieurs jours à l’annonce de sa seconde grossesse… il avait à peine deux mois !

Ainsi, ce moment analytique, qui a permis que se manifeste la crainte de ses désirs de passivité, s’est révélé être, par la suite, un véritable moment mutatif dans la cure de Patrick. La voie régressive qu’il emprunta, à partir du rêve, fut à l’origine d’un changement dans son fonctionnement psychique. Ce changement lui permit la prise de conscience de sa conflictualité liée à la condensation entre certains de ses fantasmes sexuels et ses identifications inavouables à une sexualité féminine (notamment aux désirs sexuels de sa mère, désirs qu’il confondait, par ailleurs, avec les désirs de maternité de celle-ci).

Lorsque l’enfance a été marquée, comme pour Patrick, par une souffrance, voire une détresse (trauma) ayant débordé les mécanismes défensifs, la névrose de transfert, manifestation des effets de la régression, peut être longtemps retardée du fait de l’angoisse : l’expression des mouvements pulsionnels dans les relations extérieures et les transferts latéraux, permettent alors une confrontation plus rassurante à la réalité. Une telle défense vitale contre les reviviscences transférentielles peut utiliser le retournement de la violence contre soi, mais aussi son expression sous des formes agies, caractérielles ou persécutoires.

La cure psychanalytique et les changements

Intimement dépendants des mouvements de la psyché, tout en organisant ceux-ci, les processus psychiques déterminent les changements tout au long du déroulement de la cure psychanalytique : ils sont au cœur du processus psychanalytique, de sa temporalité et de sa finalité.

Comme je l’avançais plus haut, analyser est un travail de “transformation” à deux. Etabli à partir de la rencontre, et de la mise en jeu, du fonctionnement psychique des deux protagonistes de la situation analytique, ce travail se déploie en boucles infinies, de manière à la fois synchronique, et diachronique. Grâce au double mouvement identificatoire et contre-identificatoire de l’analyste et de l’analysant, et du fait de l’incessant travail de reprise et de correction des hypothèses interprétatives formulées, ainsi que du processus d’élaboration et de subjectivation qu’il implique, le travail analytique permet certains niveaux de transformations, dont l’achèvement demeurera à jamais asymptotique. On peut attendre de ces changements qu’ils permettent au patient d’étendre sa créativité psychique, de diminuer les effets de l’automatisme de répétition, de donner un ou des sens nouveau(x) à son histoire, tout en faisant que son passé se transforme en souvenirs.

Parler de changement en psychanalyse, peut tout autant vouloir indiquer le changement de sens (par exemple, la modification du sens d’un souvenir écran), qu’indiquer le changement de paramètre (par exemple, l’élaboration du mythe personnel du sujet en fonction de références qui pourraient désigner tantôt le père, tantôt la mère, tantôt l’archaïque ou le primaire), voire, encore, indiquer le changement de mode d’investissement (par exemple, de l’auto à l’homo et l’hétéro, du narcissisme à la relation d’objet).

Si l’on se situe du point de vue du fonctionnement psychique, on parle, pour l’essentiel, de changement lorsque apparaissent – comme effet secondaire du travail de la cure -, des modifications au sein des différents registres métapsychologiques (topiques, dynamiques et économiques), modifications qui permettent aux mouvements de liaison-déliaison-reliaison de n’être plus soumis, de manière identique et par trop importante, à la compulsion de répétition.

Parler de changement, c’est donc indiquer l’état d’aboutissement de la combinatoire des différents mouvements complexes de liaison-déliaison-reliaison au sein de la cure, lesquels sont facteurs de remaniements du sujet. Ces remaniements sont l’aboutissement d’un travail sur l’économie psychique du sujet lié aux modifications d’équilibre et de répartition des petites quantités d’énergie mises en jeu lors des mouvements d’investissement et de désinvestissement. Parler de changement, c’est, enfin, envisager la dynamique liée à la conjonction de trois facteurs : le caractère intemporel de l’inconscient, la temporalité liée à la remémoration et à l’élaboration des souvenirs, ainsi que la temporalité propre à l’établissement du cadre et au déroulement de la cure.

Pour conclure

Ainsi, liés à une transformation de la relation entre représentation de mots et représentation de choses, à une souplesse accrue des investissements et des contre-investissements des différentes instances topiques (“là où est le ça, le moi doit advenir”), à une modification de l’économie du système préconscient/conscient, à une meilleure qualification pulsionnelle et libidinale, les changements, lorsqu’ils s’opèrent, entraînent, chez le sujet, un certain nombre de modifications subjectives.

Le travail (processus) analytique donne l’occasion au sujet de pouvoir parvenir à un certain nombre de changements qui lui permettent d’atteindre de nouvelles modalités de fonctionnement psychique. Outre le fait qu’ils contribuent à une plus grande aptitude de celui-ci à pouvoir “jouer” avec son espace psychique (héritage du “trouvé/créé” utilisé dans le jeu interrelationnel avec l’analyste), ils viennent accroître la liberté à la fantasmatisation (élargissement du champ du fantasme), et permettre une plus grande faculté à la prise de conscience, en temps voulu, des mouvements qui entraînent la répétition et l’organisation des refoulements ou des clivages (clivage du moi, clivage de l’objet). En lui permettant d’avoir accès à sa propre position subjective, ces changements concerneront, pour l’essentiel, la modification de ses relations avec lui-même (modifier sa capacité à pouvoir se réapproprier son histoire, en fonction de l’histoire psychique de ses objets internes et de ses liens avec ceux-ci), maintenant ainsi “en travail” la richesse de sa vie psychique). Ce mouvement de subjectivation, qui l’aidera à prendre conscience, et à dépasser, certains automatismes de répétition à l’œuvre depuis son enfance, modifiera sensiblement le destin de ses affects et de ses représentations, liés aux désirs qui concernent tout à la fois ses objets primaires et ceux de son histoire infantile. Du fait des modifications de son rapport avec ses pulsions, en relation avec son corps propre, ceci permettra un assouplissement de ses relations avec son surmoi, son idéal-du-moi, ainsi que son moi-idéal, au regard des exigences de ceux-ci. Cela le conduira à accepter la différence des sexes et des générations, c’est à dire, à reconnaître les limites du sexe qu’il a et l’existence du sexe qu’il n’a pas. Conjointement il sera conduit à accepter l’irréversibilité du temps qui s’écoule, la réalité de la mort, la blessure narcissique liée à l’existence de l’inconscient, ainsi que l’humiliation que provoque l’aspect indomptable du Ça… C’est-à-dire à accepter la castration sous toutes ses formes, y compris celles qui s’expriment ou se traduisent par la séparation, et ainsi acquérir une plus grande liberté dans sa vie pulsionnelle, voire érotique, une plus grande capacité à aimer, et de plus grandes ouvertures vers la sublimation. Il lui faudra pour cela supporter ses mouvements dépressifs qui l’aideront à accomplir les deuils passés et à venir.

Ainsi, ce qui est espéré du travail analytique c’est qu’il aboutisse un jour à ce que la fonction analysante de l’analyste puisse être introjectée par le sujet en analyse, et que la fin de l’analyse soit marquée par sa capacité à pouvoir prendre un certain recul vis-à-vis de lui-même, autrement dit à pouvoir suffisamment percevoir ses mouvements inconscients.

septembre 1999

1999-2000 : de l’adulte

Parler, dans un temps obligatoirement limité, d’un sujet aussi vaste et complexe que celui que nous nommons “processus psychanalytique” est un projet pour le moins ambitieux. Aussi vais-je me limiter à avancer certaines propositions, afin que celles-ci puissent servir de base pour un large échange de vue et une discussion que j’espère fructueuse.
Freud, dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » de 1937, désigne le « refus du féminin » comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », comme un « roc d’origine », mais aussi comme un roc ultime sur lequel viennent se briser tous les efforts thérapeutiques.

1999-2000 : de l’enfant et de l’adolescent

Le contre-transfert, c’est-à-dire tout le fonctionnement mental de l’analyste est évidemment fortement sollicité comme nous le savons dans les cures mais particulièrement à l’adolescence où la question de l’identité, en particulier, est au centre du travail psychique nécessaire à cet âge et donc automatiquement au sein même de la situation analysante. La présence et le secours du fonctionnement mental de...
Le phénomène adolescence prend son départ manifeste de la crise pubertaire - c'est à dire de quelque chose au niveau de l'organisme que je propose de désigner comme un changement de régime pulsionnel. [1] Ici en effet le concept de pulsion - inventé par Freud pour désigner chez l'être humain ces forces intermédiaires entre les énergies du corps et celles de la psyché - est...

Les enjeux de la psychanalyse à l’aube du 21ème siècle

On dit la psychanalyse en crise. On parle de crise de civilisation, on parle de crise des valeurs morales, on parle de crise de l’art, on parle même de crise de la démocratie. Pourquoi la psychanalyse y échapperait-elle ? Ce qui est en crise pour la psychanalyse, c’est peut-être en rapport avec ce que Michel Foucault avait appelé la mort de l’Homme, à la suite de son analyse de l’archéologie des sciences humaines. Mais, en fait, Foucault est mort avant que n’apparaisse, dans toute son ampleur, le mal qui menaçait, et qui est aujourd’hui, je crois, patent. 

Ce mal se situerait dans la rencontre entre la technologie et la puissance de la simulation de l’action dans les modèles de la pensée. 

Le modèle de l’action exerce actuellement une très grande séduction dans les sciences de l’Homme. Il met en crise la psychanalyse en tant qu’il s’attaque à ses fondements mêmes. On peut s’étonner que certains psychanalystes se laissent séduire par lui. Car la psychanalyse est basée sur l’idée que les racines de la pensée sont envisagées dans le retournement du modèle de l’action ; ce n’est pas la même chose de dire qu’on va se servir du modèle de l’action pour reformuler un certain nombre de phénomènes psychiques auxquels s’est intéressée la psychanalyse, que de sous-estimer la différence avec le postulat essentiel qui est celui du retournement de l’acte, retournement qui est impliqué par l’idée de pulsion. Action-passion comme action-pulsion car pulsion rime avec passion. Il ne suffira pas de parler de « schèmes d’action », pour trouver une formulation acceptable, car la pente est inévitable et on file droit vers la motivation. 

Or la psychanalyse est un domaine qui ne peut pas considérer que la motivation soit le concept clarifiant à partir duquel on pourrait se débarrasser des notions qui font partie de son canon. Cette notion de motivation est tout à fait à l’opposé de l’étude de ce qui porte à l’action selon la psychanalyse. Elle n’est pas le motif qui la justifierait, l’expliquerait. Considérer que ce qui porte à l’action est la motivation, à l’instar du rat « motivé » par la quête du morceau de fromage à la sortie de labyrinthe, c’est méconnaître le fait que la motivation est elle-même subordonnée à ce qui échappe à la conscience. L’idée de motivation inconsciente est un hybride fondé sur la méconnaissance de ce que l’inconscient ne peut être dit motivé, car ce serait le situer sur le plan du comportement déterminé par ses structures biologiques et le doter de qualités qui appartiennent à la conscience. Il y a là, comme on le constate, un désir, à travers le modèle de l’action et celui de la motivation, de se défaire du concept de pulsion et de rejoindre les sciences psychologiques, comportementales, voire biologiques. Quand on pense au remplacement de certains modèles anciens par le modèle de la pragmatique qui infiltre jusqu’au langage, on en vient à regretter la révolution saussurienne qui était à l’origine du structuralisme. Elle fut par la suite débordée par l’évolution des théories du langage après la période où les « structures syntaxiques » (Chomsky) ont prétendu livrer la clé du sens, un peu vite d’ailleurs. Finalement, le modèle de la pragmatique, issu des travaux de ceux qui ont envisagé le langage essentiellement sous l’angle des actes de langage (Austin, Searl) a, là aussi, induit en erreur certains psychanalystes, dans la mesure où l’on a pensé que, dans une situation analytique, la parole du patient avait moins pour but la communication qu’elle ne visait à agir sur l’analyste. 

Néanmoins, même si elle vise à agir sur l’analyste et à le faire agir, ce n’est pas une raison pour la rabattre sur un système d’action, car ce qui importe ce n’est pas sa dimension performative, mais ce que la communication vise chez le destinataire pour susciter son désir, et qui doit toujours être envisagé par le détour qu’il accomplit pour toucher l’inconscient de celui à qui il s’adresse. 

Nous avons à définir ce qui situe l’action à la racine de la vie psychique — à telle enseigne que même les divisions entre représentation et action se trouvent dépassées par les épistémologues modernes. Ils nous apprennent que l’un ne va pas sans l’autre et proposent le terme de représentaction, créant une formule condensée. Ces représentactions sont privées de ce que la psychanalyse freudienne place à la base de sa théorie : la notion de pulsion et de désir, à savoir une force psychique qui ignore sa propre détermination et pousse à des réalisations qui, souvent, sont aperçues comme non maîtrisables par la conscience et échappant au contrôle de la volonté. Il est difficile de savoir si ce mouvement, qui consiste à faire marcher la psychanalyse sur la tête, à la faveur de ces modèles psycho-biologiques, va lui permettre d’affronter l’épreuve de la durée, ou même de survivre.

J’ai remarqué, lors de mes visites à New-York, l’étonnement renouvelé que suscitait en moi la contemplation de la statue de Bourdelle, au pied du Rockefeller Center, qui représente Prométhée. Or, depuis le temps où cet édifice a été construit, on ne peut pas dire que l’effort prométhéen érigé ici en devise se soit concrétisé par un grand progrès dans la connaissance de l’Homme. Prométhée, celui qui comprend avant, a un frère, Epiméthée, qui comprend après ; puisque Prométhée paraît cette fois avoir été en dessous de la tâche, peut-être devons-nous interroger Epiméthée. Pourquoi la psychanalyse subit-elle de telles contestations, si vives, si passionnées et si générales ?

J’ai coutume de rappeler que, depuis que j’ai embrassé non pas même la profession de psychanalyste mais celle de psychiatre, on a maintes fois annoncé la mort de la psychanalyse et on a assorti cette mort d’autant de bonnes nouvelles annonçant ce qui devait la supplanter. Et ce à quoi l’avenir a permis d’assister a été, selon le cas : l’effondrement des disciplines supposées la remplacer, ou tout au moins le caractère éphémère de l’intérêt enthousiaste qu’elles ont suscité, ou encore leur désuétude. Aujourd’hui, de quoi s’agit-il ? Il s’agit de combattre la psychanalyse parce qu’elle n’est pas scientifique. Est-ce que vous voyez l’astrologie être l’objet des mêmes attaques ? Est-ce que vous croyez que c’est la misérable poignée de patients que les psychanalystes détournent des psychiatres et des médecins qui justifie cette bataille pour la conquête d’un marché économique ? Rien de tout cela ne tient. Alors, il faut chercher autre chose.

Ce que j’oserai prétendre est que la psychanalyse est aujourd’hui encore plus révolutionnaire qu’aux premiers jours. Peut-être parce que l’histoire est venue confirmer, de manière aveuglante, ses hypothèses fondamentales. La différence, c’est que, aux premiers jours, on la refusait les yeux fermés, alors que, maintenant, on croit la refuser au nom de la science. Alors, si vous faites partie des gens qui sont intéressés par le psychisme humain, je vous conseille très fortement de fréquenter de très près les neuroscientifiques et les cognitivistes, d’aller là où s’exerce cette nouvelle pratique de l’homme et où sont mis au travail ces nouveaux modèles explicatifs. Prenez votre temps, et approchez-les de près. Si vraiment vous trouvez que c’est ça qui peut apporter ce que vous cherchez d’une connaissance de l’homme, c’est-à-dire d’une connaissance commune à vous-même et aux patients que vous traitez, alors il faut rester avec eux, à vos risques et périls pour ceux dont vous aurez la charge et pour vous-mêmes. Si, en revanche, vous vous demandez quelles sont les objections soulevées par cette approche de l’humain, je ne vais pas me lancer ce soir dans la critique des neurosciences et des cognitivistes — je l’ai fait ailleurs —vous serez obligés de constater, à la longue, que c’est très ennuyeux, que ça n’éclaire pas grand chose et, surtout, très peu de ce qui nous intéresse, et que, après tout, c’est peut-être une raison suffisante pour chercher ailleurs, d’autant plus que vous avez des preuves abondantes que le psychisme éveille un intérêt passionné de par sa complexité et sa richesse.

Au fond, le but de la démarche neuroscientifique et cognitiviste, ce serait de rendre la lecture de Shakespeare inutile. Je ne dis pas qu’il s’agit de marginaliser Shakespeare ou de le réserver à une poignée de spécialistes, je dis de rendre sa lecture inutile pour la connaissance du psychisme. Car on aurait l’impression de posséder un système de rechange qui traiterait des mêmes questions en y répondant mieux. Il y a encore à faire avant d’arriver à ce résultat.

Revenons à la critique de la psychanalyse. La position de la psychanalyse est inacceptable aux yeux de la science. Elle est inacceptable de manière générale parce que la démarche qui consiste à analyser l’homme par l’homme (vous me pardonnerez de mettre cela au masculin) aboutit à découvrir l’inhumain en lui, c’est-à-dire en eux, les autres, les patients — comme en nous. Il ne s’agit pas, par exemple, de découvrir l’animal en l’homme, il s’agit d’y découvrir l’inhumain ; ce qui exige que l’on pose préalablement le concept d’humain comme problématique. Ceci appelle deux sortes d’objections concernant le sens même d’analyser ; c’est-à-dire que l’analyse, l’analyse par la psychanalyse, va heurter essentiellement deux attitudes. Elle va choquer la démarche herméneutique qui veut, au nom du relativisme, sauver une spiritualité vacillante et soulever une deuxième objection apparemment opposée mais en fait complice, selon laquelle analyser au moyen de la machine élimine l’ambiguïté, l’irrationalité, la part des émotions et, en fin de compte, l’inconscient des psychanalystes en ne laissant plus subsister que celui des biologistes ou des linguistes qui rêvent de transparence, de simplicité et d’univocité. Alors on comprend mieux pourquoi il est important de se débarrasser de la psychanalyse.

Je suis arrivé à la conclusion suivante : en-dehors des gens qui ont affaire au « psy », pas seulement les psychanalystes, les psychiatres, les psychologues, les professions dites de santé mentale et, de surcroît, ceux que leur situation met en rapport avec eux et qui essayent de communiquer un peu la nature de leur expérience hors du cercle psy, sachez que personne ne comprend rien à ce dont on parle, précisément parce que nous sommes fabriqués pour ne rien comprendre au psychisme (surtout inconscient) et que seule la nécessité — c’est-à-dire la souffrance — nous oblige à nous interroger à ce sujet. Pas forcément pour aboutir aux mêmes conclusions. Car je fais une différence entre ceux qui ne sont pas d’accord avec les psychanalystes parce qu’ils ont choisi un autre système d’explication fondé sur des arguments plus ou moins convaincants abordant les mêmes problèmes, et les autres qui ont leur opinion sur ce qu’est le psy parce que tout le monde et n’importe qui se sent autorisé à avoir un avis là-dessus.

Tout ceci n’implique pas que les psychanalystes sortent saufs et intacts de cette crise. Nous savons qu’actuellement il existe une dispersion considérable du savoir analytique, dispersion qui est le fruit de pratiques et d’expériences différentes mais qui porte sur l’incapacité des analystes, depuis les cinquante dernières années au moins, de parler entre eux. On arrive maintenant à des conclusions qui ont été déjà annoncées il y a une bonne cinquantaine d’années dans les congrès internationaux. Dans ces congrès internationaux, grâce à des dosages savants, on sélectionne des représentants de différentes tendances que l’on réunit pour discuter. Des journaux publient des points de vue opposés. Cela ne change à peu près rien à la poursuite des idées et des pratiques divergentes. Il faut vraiment qu’on arrive à un état de crise pour se dire qu’il y aurait, peut-être, intérêt à s’écouter les uns les autres. Il y a là à la fois une impossibilité de rassemblement et une impossibilité de sélection discriminante. Bien entendu, je mettrai aussi en cause la pratique des analystes et, surtout, la difficulté qu’ils ont à rendre compte de leur expérience entre eux, si bien que, de dégradation en dégradation, on peut dire que la psychanalyse moderne est maintenant fragmentée.

Je distinguerai trois tendances (je parle de l’adulte) :

– une tendance qu’on peut appeler développementale ; c’est une tendance qui pense que le progrès doit être attendu de l’étude aussi détaillée que possible du développement et que, somme toute, si on est là à assister en témoin à l’ordre de succession des phénomènes, on sera en meilleure position lorsqu’on se trouvera devant un patient pour savoir où ça a coincé, quand c’est parti de travers et comment. Bien entendu, cette conception développementale ne peut que reposer sur une étude observationnelle;

– la deuxième tendance serait celle que j’appellerai la tendance relationnelle, c’est-à-dire que l’on se retrouve dans une situation analytique vierge (plus de spéculation, plus de métapsychologie), puisqu’il y a là deux individus qui sont unis par une relation. A l’extrême, on dira qu’ils ne sont pas plus avancés l’un que l’autre, et l’on va uniquement se fonder sur ce qui se produit dans les échanges en faisant passer, au second plan, toutes les implications de l’inconscient. C’est-à-dire que, somme toute, ici d’une façon à peine différente que dans le point de vue précédant, la relation est supposée offrir une lecture, au moyen de l’intersubjectivité, de l’organisation du monde psychique d’un individu. Ceci repose sur la négation de l’intrapsychique ; or, si on veut introduire l’intrapsychique, on est obligé d’introduire des concepts dont on ne peut rendre compte en aucune manière par la simple approche intersubjective;

– enfin, la dernière tendance, est celle que j’appellerai scientifique au sein de la psychanalyse : actuellement, cette tendance a le vent en poupe, elle veut reformuler la théorie analytique sur des bases scientifiques, mais ceci veut dire qu’elle sacrifie une part considérable de tout ce qui fait l’expérience analytique pour n’en relever — science oblige — que les variables qu’elle peut évaluer. Ce qui caractérise la science, c’est cela. On ne s’occupe que des variables dont on peut avoir le contrôle, les autres on les laisse de côté. Alors, on laisse ce reste de côté en disant ce sera pour plus tard et puis, quand plus tard arrive, on se demande si on en a vraiment besoin et on se dit que ce que l’on sait suffit, après tout, pour expliquer ce qui est à investiguer. Et puis, troisième temps, on nous dit « mais ces variables incontrôlables, on n’a pas à s’en préoccuper parce qu’elles n’existent pas », et c’est ainsi qu’on retombe sur ses pieds, avec le sentiment d’avoir écarté les difficultés et résolu les problèmes !

Les principes sur lesquels reposent ces trois options sont tous très discutables : par exemple, dans la perspective développementale, on n’explore que ce que j’appellerai la temporalité accomplie ; la temporalité qui ne peut pas être abordable parce qu’elle n’est pas accomplie, mais demeure virtuelle et qui continue à travailler le psychisme sans donner des signes de visibilité, est laissée de côté. Toute la diversité et la richesse de la conception de la temporalité chez Freud est occultée ou ignorée.

La perspective relationnelle ne fait pas la distinction, tout à fait capitale dans une théorisation psychanalytique — et sans même parler des concepts qui lui échappent —, de la nécessité de distinguer la relation de soi à soi, de la relation de soi à l’autre. Que devient la transformation de la relation dans un univers où disparaissent ces coordonnées ? Quelle perspective relationnelle peut rendre compte du rêve ? Aucune. 

Quant à la science, les travaux des scientifiques s’intéressant au psychisme humain posent, le plus souvent, un certain nombre de principes auxquels nous ne pouvons pas nous plier dans l’analyse et dont nous observons qu’ils donnent naissance à des théories qui risquent le dérapage quand lesdits principes ne sont pas respectés. Aujourd’hui, dans la perspective scientifique concernant le psychisme humain, il est nécessaire d’inscrire le fonctionnement dans un éclairage évolutionniste. Mais ceci suppose que nous connaissions le sens de l’évolution. Or le sens de l’évolution manque aux évolutionnistes eux-mêmes. Le critère qui est le plus souvent mis en avant, c’est-à-dire le critère de l’adaptation, est un critère extrêmement grossier et qui se trouve contesté par un grand nombre d’évolutionnistes (Frank Jay Gould). La dépendance du psychisme à l’organisation cérébrale et vice versa soulève la question de la sélection des paramètres et, là encore, on voit que les paramètres sont sélectionnés, non en fonction de ce qui nous importe à nous, « psy », pour avoir le sentiment de cerner ce qui nous semble essentiel mais par rapport aux limitations de la méthode. Par exemple, prenez la méthodologie de la recherche scientifique, pensez au travail si important de Popper : le problème n’est pas du tout de définir la logique de la démarche de la science. Des scientifiques eux-mêmes contestent Popper en disant qu’en fait cela ne se passe pas du tout ainsi dans les faits. Le problème pour nous est d’expliquer la coexistence de la démarche scientifique et non scientifique chez le même individu. La machine de Turing est un modèle essentiel dans les sciences cognitives. Peu de gens se soucient du fait que Turing était atteint de ce que l’on appelle une perversion sur laquelle on a peu de renseignements, si ce n’est qu’on lui a proposé la castration chimique ou l’internement et que, ne pouvant accepter ni l’une ni l’autre, il s’est suicidé. Bien entendu, ceci n’ôte pas la moindre valeur aux travaux de Turing. Mais pour nous autres, il s’agit de nous expliquer comment ça coexiste dans la même enveloppe humaine, si on veut avoir une idée du psychisme. Einstein avait eu de son premier mariage un enfant qui s’est révélé psychotique assez rapidement ; il est devenu schizophrène et est mort en hôpital psychiatrique. Mais Einstein n’a pas seulement abandonné cet enfant, il n’a tout simplement plus voulu en entendre parler. Or Einstein était un excellent homme. Sa lutte pour un gouvernement mondial pacifique a quelque chose de très émouvant. Il s’est adressé à Freud pour lui demander son avis sur la prévention des grands conflits qui ravagent l’humanité comme les guerres et, bien entendu, loin de moi l’idée de jeter le moindre soupçon sur sa qualité humaine. Seulement, pour lui, Einstein, continuer à penser la physique était à ce prix. Et nous, ce que nous avons à nous expliquer, ce sont précisément des mystères comme ceux-là. Il ne s’agit pas de juger, mais il s’agit de voir que nous sommes confrontés à des contradictions. 

Du point de vue de la biologie, ce que nous pouvons dire, par rapport à la perspective évolutionniste, c’est que ce qui différencie peut-être l’homme des autres espèces, ce n’est pas tant le langage — bien que le langage y joue un rôle tout à fait majeur —, c’est que, dans aucune autre espèce, le rapport d’un individu à un autre n’a une telle complexité. Le rapport entre congénères, le rapport à ce que j’ai appelé l’autre semblable. Alors, dans cette dernière perspective, on comprend la place singulière du transfert dans la psychanalyse.

J’en arrive, maintenant, à la question : qu’est-ce qui fait que, vraiment, il y a de l’inacceptable dans la psychanalyse ? Eh bien, je crois pouvoir le rassembler sous trois raisons :

– la première est bien connue et vous n’aurez pas attendu que je l’énonce pour l’évoquer, c’est l’existence de l’inconscient ; l’inconscient dont on sait qu’il fait du Moi quelqu’un qui n’est pas maître dans sa propre maison. Seulement, c’est là que les choses vont commencer à se gâter parce que, si on pense au cheminement de Freud — ce cheminement n’est pas négligeable puisqu’il porte sur les quarante années qui vont de la découverte de la psychanalyse à la fin de sa vie — ce qui est troublant, c’est la conclusion à laquelle il parvient, quant à l’inconscient lui-même;

– c’est la deuxième raison, à savoir que l’inconscient cède la place aux pulsions dans la théorie. Désormais, le Ça s’oppose au Moi au lieu que l’inconscient s’oppose au conscient. Ce n’est pas seulement la notion de l’inconscient qui est critiquée et la perte de la maîtrise qui est intolérable. De tous temps, les poètes et les littérateurs ont vanté les vertus de l’inconscient, avant même que Freud l’ait découvert. En revanche, de dire que cet inconscient est déterminé par les pulsions, voilà qui n’est pas acceptable

– et enfin, troisième chef, qui ne figure pas directement dans le corpus freudien, c’est le résultat de l’inter-action des deux données précédentes. La conduite humaine vise, d’une part à l’assujettissement de l’autre et, d’autre part n’a d’issue « humaine » que dans la culpabilité et, pire, dans le masochisme. Lacan l’a dit d’une façon très élégante dans un séminaire très ancien, puisqu’il doit avoir trente-cinq ans. Je lis cette citation : « Aucun sens de l’histoire fondé sur des prémices hegeliano-marxistes n’est capable de rendre compte de cette résurgence. Parfois, il s’avère que l’offrande à des Dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber dans une monstrueuse capture. L’ignorance, l’indifférence, le détournement du regard, pour expliquer ce qu’ils voient, restent attachés à ce mystère. Mais, pour quiconque est capable vers ce phénomène de diriger un courageux regard, et encore une fois il y en a peu assurément qui ne peuvent succomber à la fascination du sacrifice humain, nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet autre que j’appelle ici le Dieu obscur. C’est le sens éternel du sacrifice auquel nul ne peut résister. » L’ennui avec Lacan, chez qui l’influence de Bataille est extrêmement sensible ici, c’est qu’il finit par laisser penser que les psychanalystes seraient bien bêtes d’être les seuls à ne pas profiter de ce désir sacrificiel. Ceci est confirmé dans l’article « Subversion du sujet et dialectique du désir » des Ecrits où, somme toute, il a l’air de laisser penser que le sens qu’il a donné aux libertés qu’il a prises dans sa pratique et qui mobilise le masochisme de ses analysants est encore ce qui sauve ceux-ci de se perdre totalement dans la défense d’une cause perdue.

Voilà donc trois raisons qui fondent l’intolérable : l’inconscient, les pulsions et leur issue dans l’assujettissement de l’Autre et le sens du sacrifice qui qualifient le champ de la culpabilité et du masochisme. Et cela, sans doute, est ce qu’on ne peut pardonner à Freud. L’exemple de Spinoza est là pour nous le rappeler : Spinoza n’a pas seulement été victime d’excommunication et d’exclusion de la Synagogue, il a même été l’objet de tentatives d’assassinat. Les grands esprits ne sont pas toujours les mieux placés pour nous donner des exemples de sérénité, Leibniz proposait qu’on brûle ses livres. Alors, ce qui arrive à Freud n’est pas tellement surprenant. Les nazis qui sont venus chez lui le perquisitionner et saisir un certain nombre de biens en 1938 avant son départ pour l’Angleterre, avaient procédé à un autodafé. « C’est un progrès — a-t-il dit — au Moyen-Age c’est moi qu’on aurait brûlé, maintenant on ne brûle que mes livres ». Il a parlé trop tôt. Car même lui n’avait pas osé penser aux cendres de l’Holocauste. Ici, ce qui est inacceptable, c’est la dénonciation des illusions de la toute puissance passionnelle qui va jusqu’au crime et la subordination de l’intellect aux croyances les plus irrationnelles. Ce qu’on reproche à Freud, c’est de s’être lancé dans la recherche des raisons de l’irrationnel. F. Jacob l’a, à son tour, reproché aux psychanalystes dans un de ses écrits. L’irrationnel existe, qui n’en conviendrait pas mais, surtout, n’y touchons pas. La recherche des causes de l’irrationalité reste une entreprise qui va montrer que nous y sommes tous intéressés et atteints au plus profond de notre être par cette découverte.

Freud affirme, dans son article sur la Négation, qu’il existe deux sortes de jugements : le jugement d’attribution et le jugement d’existence. Le jugement d’attribution doit décider si une chose est bonne ou mauvaise, et donc s’il faut la prendre en soi ou l’expulser hors de soi : le jugement d’existence consiste, lui, à se demander si une chose qui existe dans l’esprit existe aussi dans la réalité ou pas. Or il renverse l’ordre d’apparition de ces deux jugements : le coup de force fut de faire passer le jugement d’existence après le jugement d’attribution, alors que toute la philosophie fait passer en premier le jugement d’existence. Lorsque celle-ci change de cap avec Hegel puis Nietzsche et la suite, elle ne poursuit sa tâche qu’en cherchant à ignorer l’inconscient dans notre approche de la réalité.

La réalité, lorsqu’il s’agit de phénomènes humains, est l’idée la plus indéterminée qui soit car, très souvent, la réalité apparaît comme celle que je cherche à imposer. Ça porte un nom de nos jours : ça s’appelle la pensée unique. Et bien, vous vous souvenez de la phrase de Lénine qui disait : « Le Communisme, c’est les Soviets plus l’électrification. ». L’expérience a montré qu’on avait eu l’électrification mais pas les Soviets. Mais ce n’était pas étonnant, parce que Lénine détestait les Soviets. Alors, aujourd’hui, on vous dit : « La réalité, c’est le marché et la technologie. » Oui, mais le marché, aujourd’hui, c’est le marché de ceux qui peuvent imposer leur loi et c’est tout sauf le marché des idées. Reste la technologie. L’analyse, pour se dresser contre l’utilisation faite de la technologie, doit aussi se pencher sur son rapport à ses techniques.

Venons-en à la façon dont nous sommes concernés par tout cela, à travers l’expérience analytique elle-même. Si, de nos jours, on parle de crise, c’est parce qu’on a le sentiment que les résultats de l’analyse sont à réévaluer et cela nous force à nous interroger. Il s’agit de savoir si la technique utilisée est la technique qui donne le résultat le meilleur. Tous les analystes, actuellement, rendent compte d’expériences avec des patients qu’ils considèrent comme très difficiles, mais où, régulièrement, on retrouve un certain nombre de facteurs rapportés par les analystes de toutes tendances. Il s’agit de patients très attachés à l’analyse mais dont les particularités transférentielles sont singulières : toutes les interprétations données par l’analyste sont refusées ; elles n’ont aucun sens pour le patient. Dire qu’il n’y a pas de remémoration, c’est peu dire. Ils présentent un fonctionnement qui, du point de vue des représentations, ne semble pas mobiliser profondément les investissements. Ceci provoque des réactions de rejet et suscite régulièrement un contre-transfert de désespoir. Autrefois, dans des investigations de ce genre, certains groupes d’analystes prétendaient que les autres n’avaient pas la bonne technique. C’était ce que disaient les kleiniens. « Nous qui nous centrons sur la relation d’objet, nous surmontons les difficultés », clamaient-ils. Le changement, c’est que maintenant ils tiennent les mêmes propos que les autres. 

Alors, comment résoudre le problème : est-ce qu’il faut se contenter de dire que les patients n’étaient pas de bonnes indications d’analyse ? On se demande alors comment ce patient est encore sur le divan et comment il se fait qu’il ne quitte pas l’analyse. 

C’est en effet parce que le processus même du refus de l’objet est celui qui a organisé le psychisme à la genèse de la pathologie. Peu d’analystes ont compris cela. Winnicott l’a compris. On voit bien que le modèle est en crise, cela ne signifie évidemment pas qu’il faut le jeter, mais qu’il faut comprendre que des situations nouvelles apparaissent. « J’irai jusqu’à dire que, dans les cas graves, tout ce qui est réel, important, personnel, est marqué du sceau de l’irréalité, de la futilité », dit encore Winnicott. Il faut savoir accepter tout ce que la situation analytique permet de faire émerger, tout ce qui concerne le combat contre l’humanité qui se dévoile à l’intérieur du patient. Si bien que Winnicott en arrive à la conclusion suivante : « Quand je peux faire une analyse, je fais une analyse. Quand je ne peux pas la faire, je fais autre chose. » Et le problème, c’est de comprendre que « autre chose » n’est pas n’importe quoi car c’est l’analyste qui continue à être là et qui se rend compte que ses paramètres ne tiennent plus le cadre et qu’il faut en créer d’autres. Alors me direz-vous : « Mais pourquoi ? C’est en pure perte. » Mais non, ce n’est pas vrai. Ces patients réussissent, en effet, au bout de beaucoup de travail et de persévérance, à donner des signes d’insight. Si vous trouvez ça trop pénible, personne ne vous oblige à vous en occuper. Ce n’est pas qu’il ne se passe rien pendant ces dix années où vous avez le sentiment d’une stagnation désespérante, mais c’est au bout de dix années que vous commencez à comprendre le centre de toute la superstructure qui s’est élaborée autour d’un noyau que le patient avait protégé à tout prix de toute extériorisation, en même temps qu’il était impossible de se passer de la situation analytique pour pouvoir revivre cela et faire l’expérience que l’objet transférentiel peut l’endurer. 

Vous voyez bien, donc, qu’à l’intérieur de la situation analytique, ce que l’on appelle « faire autre chose », ce n’est pas une non-analyse ; c’est une sorte de perspective sur ce qui peut se passer dans l’extension de l’analyse, hors de ses frontières, hors de la situation analytique qui met en crise son modèle et qui finit par le remettre en tension. 

Je serais tenté d’opposer deux démarches qui sont peut-être un peu schématisées pour la circonstance, mais qui me semblent quand même avoir une certaine valeur. Dans le modèle français, qu’on soit lacanien ou pas, c’est le signifiant qui importe — je dis bien qu’on soit lacanien ou pas. C’est la relation à la parole et l’aliénation du sujet en tant que nous y avons accès par la parole. Je sais que beaucoup de mes collègues refuseraient d’être englobés dans cette catégorie, mais c’est une fait que les français accordent à la parole de l’analysant, dans ses modalités les plus détaillées, une attention que, je peux vous l’assurer, l’on ne rencontre pas dans d’autres pays. 

Le modèle anglais est, lui, basé sur d’autres considérations. Il est basé sur un souci essentiel : comment faire pour que l’analysant puisse conserver quelque chose dans sa psyché, en ne recourant pas au procédé de l’expulsion ou de l’évacuation comme réaction à une angoisse intolérable et le menaçant d’annihilation ? Le problème de cette conservation, c’est le temps initial nécessaire, mais non suffisant, absolument indispensable pour toute l’élaboration ultérieure. Les français appellent ça la perlaboration à partir de la parole, alors que les anglais envisagent le working through à partir de ce qui est conservé depuis l’enfance la plus reculée, fondé sur l’expérience émotionnelle. Ce sont là deux manières de concevoir la naissance de l’espace psychique. Mais c’est là que la théorie de Lacan a échoué, car la prise en considération du cadre est le préalable de toute élaboration. Non pas seulement parce que l’on sait, du point de vue philosophique, que la manière dont on découpe un objet ne peut pas être considérée comme extérieure à la définition de cet objet, mais parce que la question de l’espace psychique interne va dépendre des différents types de matériaux sur lesquels cette élaboration va porter, et qui vont être renvoyés aux différentes parties qui constituent l’appareil psychique dans l’espace qui lui est propre et selon les déterminations du cadre analytique. Or Lacan n’a pas seulement ignoré le cadre, il l’a, sous divers prétextes, mis à mal et rendu inefficace, avec des effets pervers.

Alors, je vais maintenant vous donner quelques réflexions sur les orientations du travail et sur les dérapages possibles.

en premier, puisque l’analyse est bien une cure de parole, il y a deux manières d’aborder la question du langage. La première est basée sur la conception du signifiant ; cela a donné lieu à la théorie de Lacan. En fait, la grande faiblesse de la théorisation de Lacan, c’est qu’elle a voulu tout homogénéiser par le renvoi à la structure du langage, alors que ce qui est intéressant dans la théorie psychanalytique, c’est le renvoi du langage à son autre. Il s’agit du rapport entre le mode de représentation propre au langage et le mode de représentation de ce qui n’est pas langage. Ceci concerne le cœur de la théorie psychanalytique dans l’opposition entre représentation de mots et représentation de choses, mais je n’ai pas voulu réciter la vulgate en répétant des notions qui sont déjà bien connues. J’ai voulu essayer un peu d’élever ce débat. Si, en revanche, on étend la conception du signe linguistique à une sémiotique générale, ce qu’implique la théorie psychanalytique de la représentation, il n’y a plus homogénéisation entre les représentations langagières et les représentations non langagières mais recherche de compatibilités. La définition de Lacan qu’un signifiant c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant, dérive de Peirce. Il lui arrive de mentionner Peirce, un des esprits les plus puissants de ce temps, mais enfin, on ne peut pas dire qu’il s’étende beaucoup là-dessus. Peirce, lui, opte pour la séméiologie contre la linguistique. A son avis, le fonctionnement de la pensée est basé sur un interprétant élu à la place du sujet pour un quelconque interprétant. L’association libre est la condition de l’interprétation, à défaut d’interprétant on aurait une suite d’énoncés dont il n’y aurait aucun moyen de les relier entre eux. Il y a donc là une alternative à la conception du signifiant et cette alternative nous montre que, quand nous passons à un autre système de représentation que celui du langage — comme le rêve, par exemple — la définition de Peirce reste valable car le travail du rêve est bien effet de cet ordre. L’interprétant qui vient à la place du sujet, valable pour un quelconque interprétant, se retrouvera au niveau des pensées du rêve et dans le travail du rêve. Voilà pour une première dimension ;

la deuxième dimension concernera le corps. Le corps nous rappelle que le Moi est avant tout un Moi corporel, comme le dit Freud. Mais il s’agit, en fait, de distinguer la relation au corps et celle au soma. Le corps, c’est ce à quoi Lacan fait allusion quand il dit : « C’est un corps traversé par le signifiant. » ; dire la même chose du soma est une absurdité et c’est précisément tout le travail de l’école psychosomatique (P. Marty), d’insister sur le caractère de non-sens du symptôme psychosomatique, en soulignant le rôle défaillant du préconscient. Ce sont des hypothèses qui sont en discussion, mais elles ont une certaine force parce qu’ici nous voyons que nous sortons de la sphère représentative en général. Et pourtant, ça fonctionne, ça continue à fonctionner au sens, plus indirectement, dans la mesure où les éléments de la vie du sujet ou la relation à l’analyste peuvent être mobilisés, bien qu’ils ne passent pas par la représentation au sens strict ;

troisième paramètre : la contradiction objet et Autre. Dans cette perspective, il faut poser au départ que l’objet de la théorie psychanalytique n’est pas unifiable. Je pourrais en donner de très nombreux exemples : nous avons l’objet interne, l’objet de la réalité extérieure, l’objet fantasmatique, l’objet des zones érogènes, la différence des objets dans le complexe d’œdipe, etc. Par conséquent, parler de relation d’objet est un abus de langage, sauf à supposer que tout objet dérive de l’objet primitif, ce qui est un écrasement de la richesse de la théorie de l’objet. En effet, il nous faut faire la place à ce que Lacan a appelé l’autre (avec une majuscule ou une minuscule), et le rapport de l’objet à l’autre est un thème important de réflexion. Je crois que l’on pourra dire qu’il n’est de sujet que pour un autre. Par conséquent, c’est bien en effet le concept de sujet qui renvoie au concept d’autre, mais il y a là une absence de recouvrement entre les deux concepts qui sont pourtant parents, mais qu’il ne faut surtout pas concevoir comme pouvant s’échanger ;

quatrième dimension : l’infantile. L’infantile, c’est ce dont nous sommes gavés. Pas seulement avec les théories développementales, mais parce qu’il y a une conception naïve de l’infantile. L’enfant est un énorme champ d’investigations, de traitements, d’examens de toute sorte. Mais l’infantile doit être opposé à un autre concept plus large, qui est la temporalité. L’infantile est une des dimensions de la temporalité, alors que les autres éléments de la conception de la temporalité sont fort différents. Je dirais que l’infantile ne prend sens que dans la constellation de la temporalité, qui comprend, entre autres, l’intemporalité de l’inconscient, la compulsion de répétition et une dizaine de paramètres comme l’après-coup, dont l’importance est tout à fait considérable. Il est impossible de concevoir cet infantile hors du cadre plus vaste de la temporalité ;

la cinquième dimension — je voudrais l’extraire de l’expérience du psychanalyste — c’est le couple action-passion. Nous ne pouvons pas oublier que l’action est bien au terme de l’entreprise psychanalytique (au terme, pas à son départ), car il faut quand même bien que la psychanalyse serve à quelque chose et qu’elle n’en arrive pas à considérer toute action comme un passage à l’acte ; il faut envisager son rapport à la passion, c’est-à-dire à la pulsion, et c’est cette tension entre ces deux pôles qui appelle à l’élaboration ;

sixième enjeu de discussion : le rapport du refoulement aux défenses. On mentionne souvent le refoulement tout seul, en pensant qu’il peut recouvrir l’ensemble des défenses. Le refoulement est une défense prototypique, mais toute l’œuvre de Freud va dans le sens de la différenciation, qui inscrit le refoulement au sein d’autres types de défense comme le clivage, la forclusion, la dénégation. L’on peut regrouper l’ensemble de ces défenses sous l’angle du travail du négatif, ce que j’ai essayé de faire. Ceci nous ouvre au passage d’une dimension de la psychanalyse définie par l’interprétation de contenu à un autre mode d’élaboration qui est celui d’une analyse des processus de transformation et de leur contenant.

Enfin, j’en ai déjà parlé, le rapport de la dualité à la tiercéité.

Tout ceci peut se rassembler sous un chef qui est un axe de l’épistémologie du 21ème siècle, mais que l’arrivée du 21ème siècle ne supprime pas : c’est le couple de l’opposition structure-histoire. Rien n’est pensable sans l’histoire, mais il est nécessaire de savoir sur quoi l’histoire travaille et, donc, sur la structure, la structure elle-même ne pouvant déployer ses potentialités qu’à travers l’histoire. Et l’histoire, évidemment, se déroule sous les différents modes de temporalité.

Dans l’épistémologie du XXIème siècle, on voit apparaître une pensée nouvelle : la pensée hypercomplexe, les théories du chaos, la logique de l’indécidable, la pensée de la rétroactivité des conséquences sur les causes, et il y a là, certainement, une voie d’avenir pour la réflexion psychanalytique.

Pour conclure, venons-en brièvement à la pratique. Ceci concerne d’abord, et au premier chef, la formation. Cette formation, dans tous les pays, est toujours basée sur un trépied ; l’analyse personnelle, les supervisions et les séminaires. J’ai pensé que « formation psychanalytique » était une contradiction dans les termes. S’il y avait analyse, il n’y aurait pas formation et s’il y avait formation, il n’y aurait pas d’analyse. Et ça, c’est une contradiction avec laquelle nous devons vivre malgré tout. Il m’a semblé que la seule manière de sauver la pensée psychanalytique, c’est non seulement de séparer l’analyse personnelle de la formation, mais d’envisager l’analyse personnelle comme un processus très long. Pourquoi faire ? Et bien, pour comprendre le sens du cadre, c’est-à-dire comprendre que la situation dans laquelle l’analysant était au départ est une condition de possibilité de l’accomplissement de l’analyse. Il est le fondement même de l’analyse, et parce que l’analyste aura nécessairement à exercer ses talents aussi hors de la situation analytique. Ce qui est important, c’est qu’il puisse transporter son cadre dans sa tête avec lui. Car, autrement, il sera soumis à tous les compromis, toutes les déformations hors cadre. L’analyse personnelle aidera à savoir ce que l’on fait de l’autre en soi et hors de soi. Bien entendu, ce n’est pas un parcours facile que je vous propose, mais c’est parce qu’il est tout à fait nécessaire de comprendre que l’analyse nous accompagne durant une tranche de vie et pour le reste de la vie. Il faut cette tranche de vie pour que vous arriviez justement à la résolution de cette contradiction entre histoire et structure, et l’analyse c’est aussi la possibilité de mettre à l’épreuve les modèles dont j’ai parlé, possibilité fondée sur l’interprétant.

Une mode actuelle consiste à dire que, dans l’analyse, l’interprétation ne sert à rien. C’est évidemment ce qui peut justifier des analyses silencieuses de dix ans, où aucune interprétation ne sera mise à l’épreuve, aucune faute de l’analyste ne pourra lui être reprochée, sauf à considérer que le silence est quand même lui-même une faute grave dans certaines situations. Mais, dans ces conditions, que ces analystes qui ne parlent pas dans ces analyses parlent donc hors de leurs séances pour que l’on sache ce qu’ils pensent. Rencontrez-les, mais refusez toute situation où vous serez, vous, sommés de parler alors qu’ils garderont le silence. Parce que ça, c’est le grand truc : parle, tu ne pourras que dire des conneries et je ne te louperai pas. Et bien, il ne peut y avoir qu’une situation d’échange de paroles où est mis à l’épreuve le sentiment de la vérité des interprétations par rapport à ce dont on parle. S’il y a un enjeu de la psychanalyse au 21ème siècle, c’est bien la mise à l’épreuve de la praticabilité non seulement de la psychanalyse, mais aussi du travail de l’analyste à l’intérieur du cadre et hors cadre. Je ne peux que vous dire – je suis peut-être victime de mes origines personnelles – : allez dans les services de psychiatrie, frottez-vous aux réalités psychiatriques, et aux malades mentaux, écoutez-les. Vous verrez comme ça embêtera les gens, que vous ayez envie d’écouter les malades. Et parlez-en entre vous. Actuellement, on peut dire que l’analyse doit s’insérer dans les trois lieux de ségrégation où se retrouvent les hommes (et les femmes) : l’hôpital psychiatrique, l’hôpital en général et la prison. L’hôpital psychiatrique, cela va de soi. L’hôpital général : comment s’en désintéresser avec le développement en pleine extension de la psychosomatique ? Quant à la prison, il commence à s’y faire des découvertes assez étonnantes pour les psychiatres qui se sont attachés à l’abord psychique des délinquants.

Alors, je ne vous promets pas, comme vous le voyez, la vallée où coulent le lait et le miel ; je ne sais pas si nous en sortirons, et il se peut que nous perdions vingt-cinq ans — c’est très facile de perdre vingt-cinq ans — mais je suis convaincu qu’on ne pourra pas revenir en arrière et que, une fois de plus, les gens qui annoncent la mort de la psychanalyse en seront pour leurs frais. Cela ne durera que le temps d’un petit somme. Il y aura quand même un réveil un jour ou l’autre. Peut-être même beaucoup plus tôt que prévu. Certains signes sont déjà perceptibles. Ouvrez les yeux, dressez l’oreille. Vous m’en direz des nouvelles.

Michel Fain – Autour de l’interprétation

Michel Fain

Interview par Cl. Smadja et G.Szwec. 1999

Cette  interview de Michel Fain conduite par Claude Smadja et Gérard Szwec au sujet de l’Interprétation, est transcrite intégralement dans le numéro de la Revue française de Psychosomatique consacré à ce thème : 1999/2   n° 16  pages 185-194.