© Société Psychanalytique de Paris

Les Néosexualités, autour de l’œuvre de Joyce McDougall

Auteur(s) : Laure Bonnefon-Tort
Mots clés : Joyce McDougall

Conférence de Laure Bonnefon-Tort donnée le 12 mai 2022 dans le cadre des Conférences d’Introduction à la Psychanalyse de l’Adulte

Compte rendu écrit par Keren Shemesh, membre de la S.P.P.

Laure Bonnefon-Tort, qui a eu la chance de connaître Joyce McDougall et de l’avoir eue comme superviseuse, nous a parlé, avec enthousiasme et émotion, de sa pensée novatrice, de sa sensibilité à la souffrance humaine ainsi que de sa liberté d’esprit.

Son originalité, à la fois en tant que théoricienne et clinicienne, est certainement liée à son parcours singulier : Née en Nouvelle Zélande, elle fut formée à Londres, chez Anna Freud, puis en France, où elle devint, en 1961, membre titulaire de la SPP.

Joyce McDougall est à la recherche du sens à partir du vécu émotionnel de l’enfance et elle met l’accent sur le lien entre psychose et création (son premier livre, Dialogue avec Sammy (1960/84), préfacé par Winnicott, est le premier compte rendu d’une psychanalyse d’un enfant psychotique).  Contrairement à Lacan, qui met l’accent sur la structure psychique, on retrouve plutôt chez Mc Dougall l’idée freudienne du continuum entre les structures, entre le normal et le pathologique.

Elle découvre le lien entre la création des pièces de théâtre intérieures dans l’enfance et la sexualité de l’adulte. Dans Plaidoyer pour une certaine anormalité (1978), livre qui lui donne sa renommée internationale, elle interroge « le mythe de la normalité ». Bien qu’elle y emploie les termes de « perversion » ou de « déviance », comme il était d’usage à son époque, elle montre une très grande ouverture d’esprit et associe la normalité à la « face cachée de la lune ».

Le travail avec McDougall, comme en témoigne Laure Bonnefon-Tort, apprend à rester fidèle à la neutralité bienveillante qui ne rime en aucun cas avec l’indifférence. Il s’agit de mettre entre parenthèses nos jugements de valeurs. En effet, dans certains domaines, et surtout quand il s’agit de la sexualité, nos jugements sont inconsciemment infiltrés par des normes.

Dans les années 70, l’homosexualité est encore souvent classée parmi les perversions (la dépénalisation de l’homosexualité en France date de 1982 et sa sortie du DSM seulement de 1973). Pour Laure Bonnefon-Tort, McDougall est pionnière de par son approche libre de la sexualité ; elle cite également Évelyne Kestemberg qui, à l’époque, a également critiqué toute attitude moralisatrice envers l’homosexualité, soulignant cependant, qu’elle pense que celle-ci proposait une vision édulcorée et normative de l’homosexualité féminine. Laure Bonnefon-Tort se demande d’ailleurs si l’association entre féminité et maternité ne serait pas à l’origine de la suppression de tout élément de masculinité quand il s’agit de l’homosexualité féminine.

Pour nous donner une idée du style de McDougall, Laure Bonnefon-Tort nous propose un extrait de l’analyse de Jason, un cas clinique figurant dans Éros aux 1001 visages : initialement, la demande d’analyse de cet homme est centrée sur des obsessions qui envahissent sa vie ainsi que sur des pratiques sexuelles sadomasochistes compulsives. Dans cet extrait, Jason, qui aime, entre autres, se faire pénétrer par les femmes, veut être reconnu comme homosexuel alors qu’il ne se sent pas attiré par les hommes. Il exprime sa colère envers son ancien analyste qui lui disait qu’il n’était pas homosexuel car il n’avait jamais couché avec un homme. Voici l’intervention de McDougall : « Il me semble qu’il y a deux Jason qui parlent ici : l’un est homosexuel et veut qu’on lui donne un pénis afin de devenir un homme et l’autre, hétérosexuel, veut faire l’amour avec une femme, avec le fantasme de se voir attribuer par elle le pénis. » (Eros, p.248). Faisant le lien avec la clinique actuelle, Laure Bonnefon-Tort remarque que nos patients d’aujourd’hui, investissant une identité de genre plus fluide, ne cherchent plus forcément à déterminer s’ils sont « homo ou « hétéro. »

Le regard neutre de McDougall est un prolongement du regard original de Freud, tel qu’il l’exprime dans les Trois essais. Freud mettait en cause la représentation courante selon laquelle les deux sexes sont naturellement attirés l’un vers l’autre, soulignant que la pulsion n’a ni objet ni but naturel. Pourtant, certains analystes ont rejoint un discours conservateur et moralisateur. Selon McDougall, le choix de l’objet sexuel ne permet en rien de déterminer un fonctionnement psychique : il existe autant de variété d’actes et de formes de relations homosexuelles qu’hétérosexuelles. Elle va même plus loin et refuse de ranger les patients dont les pratiques sexuelles sont jugées comme particulières dans la catégorie des « pervers » et propose d’introduire le terme de néosexualité pour décrire tous les comportements qui s’écartent des normes homosexuelles et hétérosexuelles, et cela pour plusieurs raisons : tout d’abord pour éviter le terme de perversion, de nature morale, ayant une connotation péjorative et par là une influence sur la relation entre l’analyste et son patient (via le contre transfert). La deuxième raison est liée à la pertinence clinique. Face au nombre infini de variants, McDougall refuse les étiquettes issues des classifications standards. Le troisième point : ce nouveau terme lui permet de mettre en valeur l’aspect novateur, la « réinvention de l’acte sexuel », chez certains, en lien avec leur histoire et éventuels traumas.  Laure Bonnefon-Tort cite McDougall dans Plaidoyer : « Si on répugne à être « ordinaire » on ne désire pas pour autant être anormal ». La quatrième raison précise et restreint le terme de « perversion », il est donc réservé uniquement aux cas où il s’agit d’une relation sexuelle imposée à un individu non consentant ou non responsable, agissements sexuels qui sont par ailleurs condamnés par la loi.

McDougall nous invite à nous interroger sur l’origine de nos propres jugements et à nous poser certaines questions par rapport à notre choix du métier d’analyste, et Laure Bonnefon-Tort la cite : « Avons-nous remplacé notre désir voyeuriste de surprendre les secrets de la scène primitive par l’admirable désir de savoir ? Ou encore avons-nous substitué à notre désir de posséder à la fois la fertilité masculine et féminine de nos parents celui de créer des théories explicatives concernant nos analysants ? Avons-nous remplacé notre culpabilité d’avoir fantasmé des attaques contre les objets significatifs de notre monde interne par le besoin de réparer et de guérir le monde psychique des autres?… » (Eros, p.273). Luttant contre la standardisation et le passage par des schémas tout faits, McDougall nous rappelle qu’il est en fait aussi compliqué d’expliquer comment on devient hétérosexuel qu’homosexuel ou néosexuel…

Comment donc faire la part des choses entre sexualités et néosexualités ? Le seul critère de distinction, selon McDougall, est la souffrance du sujet, à nouveau, elle évite les étiquettes. Depuis Plaidoyer, l’idée centrale de McDougall, peut se résumer ainsi : névrose, psychose, perversion, œuvre d’art, maladie psychosomatique sont à entendre comme des créations du sujet. La créativité à l’œuvre en chacun est au service de la recherche d’une solution psychique. Cette solution, cette tentative d’auto-guérison revient à éviter une catastrophe. Fidèle à la métaphore théâtrale, McDougall nous invite donc à reconstruire avec nos patients, lorsqu’ils sont en souffrance, le sens caché des mises en scène complexes qu’il ont créées dans leur sexualité mais dont la signification leur échappe. Comme elle le rappelle dans Théâtres du Je, il s’agit de pièces de théâtre lacunaires, dont l’auteur lui-même a perdu le sens originel. Elles constituent des solutions psychiques face aux angoisses primordiales des sujets. Afin d’illustrer ce travail de reconstruction analytique, Laure Bonnefon-Tort nous apporte plusieurs exemples cliniques, tirés des œuvres de McDougall, nous démontrant ainsi la richesse clinique de sa pensée.

À la fin de sa conférence, Laure Bonnefon-Tort cite le dernier chapitre du dernier livre de McDougall, qui s’intitule « En quête d’un nouveau paradigme pour la psychanalyse ». Celui-ci témoigne de sa clairvoyance et de sa capacité d’anticipation car elle y souligne que l’axe du travail analytique semble se déplacer du « droit d’aimer et de travailler », à celui du « droit d’exister » (Eros, p298).

Pour conclure, soulignons que la riche discussion qui a suivi a permis de préciser quelques points supplémentaires, notamment, le lien, sur lequel insiste McDougall, entre sexualité et trauma, un trauma universel, né souvent de la découverte de la différence des sexes. La solution néosexuelle serait donc une manière de surmonter une angoisse. McDougall, qui était moins silencieuse que d’autres analystes de sa génération, proposait un holding par la parole et dans une attitude très bienveillante accordait une attention particulière au contre transfert, y compris au contre transfert corporel.

 

page 1 | 1

https://www.spp.asso.fr/identifiant/cip_2021-2022_03/