Addiction et dépendance

 

Rédacteurs :
| Klio Bournova |

Tome 68 n°2, mai 2004
Date de parution : 2004-05-01
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Argument...
Sommaire

Penser la notion de dépendance nous emmène d’abord vers la préhistoire de la découverte de la psychanalyse à l’époque où Freud fait ses premières armes de clinicien et de thérapeute avec la pratique de l’hypnose. Nous retrouvons alors ses premières interrogations sur le fonctionnement et les limites de la suggestion en tant qu’elle est relation de croyance, de dépendance du pouvoir de l’hypnotiseur. Ces limites, perçues comme résistances, comme une “contre-volonté”, signent par leur émergence l’existence d’un en-deçà de la conscience et de la volonté. Connaître et soumettre cette région psychique appelée l’inconscient en analysant ses manifestations dans cette nouvelle dépendance qu’est la relation transférentielle devint alors l’objectif central de la cure psychanalytique au service de la prise de conscience et du renforcement d’un moi devenu plus autonome. La démarche scientifique choisie par Freud pour atteindre cet objectif trouve une de ses sources dans la sourde hostilité que celui-ci nourrissait contre cette “tyrannie de la suggestion”.

Parallèlement, alors que la psychanalyse s’affirme dans son affranchissement de l’hypnose, la théorisation qui s’amorce met le sexuel infantile, toujours actif, au coeur de la psyché en dénonçant comme illusoire la domination de l’homme sur lui-même et sur le monde. La néoténie est authentifiée en tant que période de dépendance absolue. L’existence même de l’être humain à ses débuts devient impensable sans les soins maternels, sans cette relation vis-à-vis de ceux qui le portent psychiquement et apportent les satisfactions nécessaires pour conserver et développer la vie. Les chemins de l’autonomie passent par les étapes du travail d’individuation-séparation et se tracent grâce à l’appui et la qualité des introjections et identifications successives.

Les liens précoces puis plus tardifs aux objets parentaux deviennent le terreau de l’organisation pulsionnelle et narcissique. Pourtant, Freud, dans “Pulsions et destins des pulsions”, semble délaisser l’importance de l’objet pour une perspective dite solipsiste du devenir pulsionnel. L’importance et les vicissitudes du lien à l’objet trouvent davantage leur place dans les travaux sur le narcissisme où est dépeint non seulement l’omnipotence imaginaire de his majesty the baby qui dénie l’impuissance infantile mais également la nouvelle dépendance des parents vis-à-vis de leur progéniture.

Après 1920, dans le dernier chapitre du “Moi et le Ça”, la dépendance devient un enjeu central à l’intérieur du psychisme entre les instances, dans les relations que le Moi établit et entretient au Ça et au Surmoi. La réaction thérapeutique négative devient le point d’amorce pour penser “l’inaccessibilité narcissique”. L’opposition affichée à l’analyste mis en échec recouvre par exemple dans la disposition mélancolique, l’extrême dépendance d’un moi insécurisé, colonisé par ses identifications, incapable de se révolter contre son maître sévère, un surmoi qui “plonge ses racines dans le Ça” et s’empare de tout le sadisme qui y est disponible. Le nouveau dualisme pulsionnel tente de rendre compte des conjonctures cliniques où Thanatos par son oeuvre de déliaison coupe court au travail de séparation comme à tout travail de deuil nécessaire. En lieu et place du processus de subjectivation c’est l’asujettissement dans la haine qui paraît comme seul destin vivable au prix d’une souffrance interminable. La clinique des attachements voire des transferts passionnels rejoint et confirme ces impasses mortifères du travail d’individuation.

Dans la lignée des travaux de K. Abraham et de M. Klein l’oralité, puis l’analité et leurs enjeux sont à une place prépondérante pour qualifier les caractéristiques du lien à l’objet, les modalités identificatoires précoces et l’”archaïcité” des fixations pulsionnelles. La notion kleinienne de “position dépressive” tient une place centrale en tant que synonyme du moment où l’enfant appréhende la mère comme séparée de lui et se trouve confronté à l’angoisse de la perte et aux fantasmes de culpabilité primaire qui en résultent, fantasmes de l’avoir sadisée oralement ou analement, de l’avoir endommagée ou détruite. Dans les évolutions favorables ces angoisses dépressives sont surmontées grâce à l’introjection de façon stable d’une mère aimante et sécurisante. On peut entendre-là l’écho de Ferenczi qui avait déjà proposé le concept d’introjection et développé dans ses textes bouleversants les destins aliénants des traumatismes subis dans la réalité par l’objet.

Malgré la diversité conceptuelle ou les points de divergence théorique, nous constatons que tous ces travaux s’accordent sur cette question avec Freud affirmant, toujours en 1923, que “ce qui garantit la sécurité du moi c’est le fait que l’objet a été maintenu”.

Winnicott poursuit et approfondit la théorisation de cet enjeu psychique capital aboutissant à “la capacité d’être seul en présence de la mère”, formulation souvent citée mais dont la complexité sous-jacente ne cesse d’être interrogée. La construction interne de l’objet par le sujet et par les réponses de l’objet se trouvent intimement intriquées dans cette théorisation qui déploie les processus de la transitionnalité à l’oeuvre dans la petite enfance. Dans cette lignée théorique, toute une série de travaux contemporains tentent de préciser les “solutions” singulières du sujet confronté à l’impératif de se représenter sa dépendance vis-à-vis de ses besoins et de ses désirs afin de mûrir sa capacité d’être en relation avec soi-même et avec les autres.

L’adolescence en tant que période de transition où la conquête de l’autonomie est relayée par l’exigence sociale, ainsi que les pathologies où prédomine la tendance à court-circuiter la reconnaissance de la réalité psychique en tant que réalité interne, mettent au devant de la scène les traitements de la dépendance. Celle-ci devient objet de honte quand elle coïncide avec l’infantile et la castration, ou objet de haine comme dans le cas de l’anorexique qui tente de supprimer la dépendance aux besoins du corps passivant. Elle peut être aussi frappée d’un déni quant à ses sources au profit d’une addiction à un objet, une personne, un comportement ou une substance toxique.

Honte, haine, déni: comment dans ce contexte psychique adresser et soutenir une demande d’analyse qui exige de différer la satisfaction, d’investir la parole et la réalité interne dans un cadre circonscrit et de supporter la ré-émergence du visage d’un Narcisse désespéré.. Comment traverser la régression inhérente au processus sans l’interrompre précipitamment, en demandant une prescription à absorber ou une “suggestion” efficace, ou alors sans faire du transfert une nouvelle édition d’une dépendance interminable dans le retournement de l’emprise? Quant à l’analyste, comment pourra-t-il soutenir le fil de l’élaboration de sa dépendance contre-transferentielle?

L’étude des diverses toxicomanies amène des auteurs qui privilégient le point de vue “structural” à insister sur l’absence d’une organisation véritablement névrotique et génitale et l’établissement “limite” d’un oedipe toujours défiant l’instance paternelle, aux prises avec une violence inintégrable et une dépressivité qui guette (J.Bergeret).

Les “solutions addictives”, dans la conceptualisation de Joyce McDougall, marquent par la création de néo-besoins voire d’une néo-sexualité les impasses de la transitionnalité au profit de ces choix fétichiques ou ces comportements compulsifs. Ils interrogent les analystes sur l’existence des clivages anciens et leur topique particulière, scindant non seulement le moi et son tissu représentatif mais ses soubassements même, du temps de ce que nous appelons communément la constitution de l’auto-érotisme.

Ces patients, souvent phobiques de véritables relations, évoquent davantage derrière leurs idéaux de maîtrise, le “cramponnement”, l’agrippement, l’impossibilité de dire “non”. Quand une relation analytique peut s’instaurer, ils décrivent la nécessité d’une décharge orgastique, équivalent masturbatoire, qui vise le vidage, l’épuisement du pulsionnel figuré comme compulsif voire comme véritable étranger à eux-mêmes qui les possède ou les parasite.

L’échec devant l’émergence des affects que certains patients n’arrivent même pas à qualifier d’angoissants ne nous ramène-t-elle pas à la nécessité de re-définir d’un point de vue métapsychologique cette “fragilité de la constitution de l’objet interne” dans sa fonction essentielle médiatrice et d’inter-face? Comme l’indiquait le lapsus d’un de nos patients “addicté” à internet: “je ne peux communiquer que par internetre” :interne-être ou inter-naître?

Plus d’un siècle après la révolte féconde de Freud contre la “tyranie de la suggestion”, n’avons-nous pas à remettre toujours sur le métier ..de l’analyse nos dépendances inconscientes autant sur le plan transféro-contre-transférentiel que vis-à-vis de la théorie dont la reconnaissance des limites peut permettre de nouvelles émergences créatives en dépassant le risque de l’asujettissement à un idéal supposé.

GENÈSE DE LA DEPENDANCE
Bernard Brusset - Dépendance addictive et dépendance affective
René Roussillon - La dépendance primitive et l’homosexualité primaire en double
Geneviève Bourdellon - Engagement dans le désir ou engouffrement dans la dépendance
Marie-Pierre Blondel - Objet transitionnel et autres objets d’addiction
Maurice Corcos - Conduites de dépendance à l’adolescence
Nathalie Zilkha - La dépendance, une réalité psychique ?

FIGURES DE L’ADDICTION
Joyce McDougall - L’économie psychique de l’addiction
Pierre Decourt - Narcose toxique, narcose de transfert
Cléopâtre Athanassiou-Popesco - Le parasitisme : quelques réflexions sur cette pathologie de la dépendance
Jacques Clauvel - Le viol de l’empereur
Jean-Paul Descombey - L’alcoolisme, continent noir de la psychanalyse ?
Martine Vautherin-Estrade - Courriers cybernétiques : un jeu ambigu ?
Michel de M’Uzan - Addiction et problématique identitaire : le tonus identitaire de base

TRANSFERT ET DEPENDANCE
Jean Guillaumin - L’amour est une laisse de soi(e)… Tresser l’inextricable
Évelyne Chauvet - L’addiction à l’objet : une dépendance passionnelle
Annie-Claude Campos - Du corps aux sens : les chemins de l’addiction
Marthe Coppel-Batsch - Le grotesque du transfert
Philippe Jaeger - De la dépendance dans le transfert au transfert délirant
Maurice Netter - Eviter la séparation, éviter la réunion ou le dilemme de la dépendance

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