Caractère

 

Rédacteurs :
| Isabelle Martin-Kamieniak | Jean-François Gouin |

Tome 78 n°4
Date de parution : 2014-09-17
Argument...
Sommaire

Le caractère, en soi, n’est pas un concept psychanalytique. Il apparaît cependant, tout au long des écrits freudiens, dans des moments où la clinique impose à l’élaboration théorique une butée qu’elle cherche à surmonter. « Cette chose difficilement définissable », comme l’écrit Freud en 1933 dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, semble marquer une limite au travail de la cure comme à la compréhension métapsychologique du fonctionnement psychique.
On le voit chez Freud, comme dans les années 1920 où les déceptions que suscite le processus analytique classique interrogent : Ferenczi cherche du côté de la compulsion transférentielle, W. Reich s’attaque de front à la « résistance caractérielle », inventant des révisions techniques et théoriques pour lancer l’offensive contre la « cuirasse caractérielle ». Plus tard, l’inanalysabilité du caractère sera affirmée comme une prescription, devant les risques de dépression, de désorganisation, voire de somatisation… Le caractère en tant que résistance, les traits de caractère en tant que défenses font partie de ces aiguillons qui forcent à l’élaboration, poussent à les penser pour les surmonter.
Nul doute que la notion, de ce fait, ne stimule la curiosité, l’interrogation et la recherche ! Alors, si le caractère se présente toujours comme un défi à l’analyste, à la fois armure et armature du moi, on peut se demander comment la psychanalyse contemporaine voit, comprend, intègre aujourd’hui cette donnée.
Freud, récusant l’assimilation du caractère à la notion de personnalité, cette « psychologie des surfaces » (Lettre à Jung du 28 août 1907), va s’atteler à une élaboration des conditions de sa formation et de sa fonction même dans l’organisation psychique.
Avec les outils de la 1ère topique, le caractère est « construit avec un matériel d’excitations sexuelles […] fixées depuis l’enfance, de constructions provenant de la sublimation et d’autres [… issues des] motions perverses reconnues comme inutilisables » (Trois essais, 1905). Freud en précise les mécanismes, fixations et « répression par formation réactionnelle […] une sous-espèce de sublimation ». En 1913, il précise que « ce qui est propre au mécanisme de la névrose, l’insuccès du refoulement et le retour du refoulé fait défaut pour le caractère. Dans la formation de celui-ci, ou bien le refoulement n’entre pas en action, ou bien il atteint sans encombres son but qui est de substituer au refoulé des formations réactionnelles et des sublimations » (La disposition à la névrose obsessionnelle. Une contribution au problème du choix de la névrose).
Ainsi, le caractère, appartenant à l’arsenal défensif face à la poussée pulsionnelle, s’oppose à la formation de symptômes, il est la marque de résistances précoces entraînant des fixations par contre-investissement, répression et formation réactionnelle : il porte donc l’empreinte de la pulsion sexuelle (notamment sadique-anale), sa dérivation vers la sublimation et celle de la formation réactionnelle, soutenue par la répression. Le caractère offre ainsi au moi une armure contre la poussée pulsionnelle, lui garantissant cependant un certain degré d’étiage libidinal.
Après l’introduction du narcissisme, la reconnaissance des identifications narcissique et primaire, de leur poids dans la différenciation des instances de la 2e topique, Freud insiste sur le processus identificatoire, considérant comme « possible la conception selon laquelle le caractère du moi est un précipité des investissements d’objets abandonnés, contient l’histoire de ces choix d’objets » (Le Moi et le Ça, 1923). Le caractère appartient clairement à l’organisation du moi, il y gagne son statut d’armature, protectrice de l’identité même du sujet.
Enfin, en 1939, dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, Freud décrit la formation du caractère liée aux traumatismes et aux identifications précoces : les effets positifs de ces traumatismes sont régis par la compulsion de répétition poussant à répéter le trauma initial, tandis que « les réactions négatives tendent à ce qu’aucun élément des traumatismes oubliés ne puisse être remémoré, ni répété [… elles] fournissent, elles aussi, les plus fortes contributions à la formation du caractère ». Ainsi, face au compromis névrotique entre leurs expressions positives et négatives, la formation de caractère n’en marque-t-elle pas l’échec de sa constitution ?
Le caractère se présente alors comme formation cicatricielle, délimitant une zone traumatique à haut potentiel d’excitation que la déformation du moi vise à ensevelir. Ce qui le confirmerait comme appartenant à la fonction de synthèse du moi, témoignage de la fonction d’autoconservation autant que soutien à son statut narcissique, mais aussi une limite au-delà de laquelle le moi ne supporterait plus la déformation.
Si le moi est le lieu où se joue ce qui a trait au caractère, que penser du fait qu’il est aussi le lieu de l’angoisse ? Les traits de caractère sont perçus selon leur homogénéité ou leur hétérogénéité par rapport à l’ensemble du caractère d’un sujet. Mais s’ils s’opposent à la formation de compromis, cette fonction de recours destiné à éviter l’apparition d’un symptôme en fait-elle les témoins de l’échec de divers mécanismes de défense, en particulier du refoulement ? Comment rendre compte de la cohabitation de ces deux modalités au sein du même moi ?
La fonction du caractère serait donc protectrice face aux conflits intrapsychiques mais aussi signe de la faillite du registre habituel du fonctionnement psychique. Si, en 1916, Freud évoque « Quelques types de caractère… », c’est pour illustrer « le moment où échoue le fonctionnement de caractère » (Press) et signe l’entrée dans la pathologie. Cet échec du fonctionnement caractériel est bien au centre des travaux menés par l’Ipso qui, depuis Marty, a largement discuté la notion de névrose de caractère.
Ces débats autour de la psychosomatique ont interrogé le caractère dans son rapport à l’ensemble du fonctionnement psychique. Pierre Marty (L’ordre psychosomatique, 1980) distinguera névroses de comportement et névroses de caractère mettant en valeur les notions de point de fixation et de régression : face à l’excès d’excitations déqualifiées, qu’une insuffisance des capacités de mentalisation ne peut contenir, la première utilise le comportement pour l’écoulement des excitations, la névrose de caractère, un renforcement des traits de caractère, qui, en tant que système défensif sans actualisation mentale, participent à l’homéostasie psychique. L’abandon de ces catégories nosographiques au profit de celle de « névroses polymorphes » n’éteint pas pour autant le questionnement métapsychologique et ouvre sur la question de la mentalisation…
Fain, après Sauguet, proposera de confronter le « j’ai peur du chat », formulé par le phobique, au « je n’aime pas les chats » du caractériel (Névrose de caractère et mentalisation, 1997). De l’angoisse, symptôme névrotique, à la haine constituée en trait de caractère, le sens de la figuration « chat » disparaît avec le conflit intrapsychique qui le sous-tend. Cela est conforme à la définition du caractère s’opposant à la prise de conscience du conflit par la répression de la pression pulsionnelle et permet un rétablissement de l’estime de soi altérée par le symptôme.
Si on retrouve ici la fonction de synthèse du moi et le maintien de son statut narcissique, cet exemple pose plusieurs questions. Le trait de caractère utilise en raison d’un refoulement défaillant la radicalité de la répression : est-ce le signe d’un contre-investissement défaillant ? d’une absence d’inhibition pulsionnelle primaire ? d’une action insuffisante du surmoi ? ou, une pulsionnalisation des défenses du moi, spécialement de leur contingent anti-libidinal, destructeur ?
Car, Freud, en 1926, dans Malaise dans la culture, voit l’explication métapsychologique de la régression dans une désintrication des pulsions, à quoi « s’ajoute la dégradation régressive de la libido. Le surmoi devient particulièrement dur et sévère, tandis que le moi développe sur l’ordre du surmoi, d’importantes formations réactionnelles ». Face à une désintrication pulsionnelle menaçante, l’exacerbation de la formation réactionnelle, liant différentes motions pulsionnelles, ne vient-elle pas en tenter une réintrication en urgence ?
L’enjeu est d’importance : le caractère de chacun, bien tempéré, lui donne son originalité ; les traits de caractère qui en émergent, plus ou moins accentués, ses particularités. Dans la cure, renforcés, voire dominants, ils se signalent alors comme obstacle à l’élaboration, défensifs face à toute prise de conscience, et générateurs de réactions contre-transférentielles pénibles : le patient tente de se dérober à la règle fondamentale, affirme par son attitude que celle-ci ne convient pas à son cas. Il serait « l’exception » qui invalide la règle. Ne s’agit-il pas là de l’affirmation d’une fonction originaire du caractère ? Tombant sous le coup de la loi commune de l’interdit de l’inceste, il lui a fallu en supporter la blessure narcissique et s’y plier. Le caractère apparaîtrait alors comme dédommagement narcissique et affirmation d’une exceptionnalité ?
Comment l’analyste d’aujourd’hui se confronte-t-il à ces émergences ? Comment pense-t-il leurs manifestations dans le cadre ? Comment élabore-t-il ces difficultés contre-transférentielles ? Comment se prémunit-il de la réaction thérapeutique négative et de l’œuvre de la pulsion de mort ? Quelles modalités techniques particulières requiert cette situation ? N’y a-t-il pas quelques rapprochements avec certains aspects des états limite ?
Présence de l’analyste, au sens winnicottien d’accès progressif à la solitude en présence de l’objet, présence de l’analyste au sens de l’offre d’un objet intriquant, appui fondamental sur la solidité de son cadre interne, garant d’un effort de réobjectalisation, de resexualisation, de liaison à l’infantile… ?
Le caractère, et ses aléas, ne peut-il, aujourd’hui encore, servir d’aiguillon à la recherche et ouvrir à la psychanalyse contemporaine des voies inédites, voire des expériences inattendues ?

Jean-François Gouin et Isabelle Martin Kamieniak

Sommaire

 

Éditorial : Mais quel caractère !

 

THÈME : CARACTÈRE

Rédacteurs : Jean-François Gouin et Isabelle Martin Kamieniak

Coordination : Françoise Coblence

 

Jean-François Gouin, Isabelle Martin Kamieniak – Argument : Caractère

William Shakespeare – La tragédie de Richard III, Acte I, Scène I (extrait)

Walter Benjamin – Le caractère destructeur

 

Hommage

Michel Neyraut – Solitude et transfert – Étude sur les névroses de caractère (1969)

 

Perspectives théoriques

François Villa – La participation du refoulement organique à la formation du caractère

Jean-Baptiste Desveaux – L’idiome, le self et le caractère. Appréhension du caractère à partir des écrits de Christopher Bollas

Jacques Bouhsira – Névrose de caractère et névroses actuelles

 

Perspectives cliniques

Marie Sirjacq – Le caractère, pour quoi faire ?

Béatrice Braun Guedel – Lignes de faille, caractère, contre-transfert

Sylvie Pons Nicolas – « Car l’essentiel, c’est que le fruit mûrisse… »

Marie-Pierre Camuset – Une technique non silencieuse – Le psychodrame comme traitement des résistances caractérielles

 

RECHERCHES

Harold P. Blum – La naissance de la reconstruction psychanalytique

Bernard Chervet – Le présent, une qualité psychique. Éléments pour une métapsychologie de la conscience

Claude Cloës – Les temporalités propres à la douleur et à la souffrance

Joanne André – Le meurtre d’une femme

Gérard Pirlot, Florent Poupard – Réceptivité et féminin dans les deux sexes

Joyce Slochower – Idéalisations analytiques : Winnicott, ses patients et nous

Mi-Kyung Yi – Où est le jeu ? « Espace potentiel » revisité

 

REVUES

Revue des livres

Marilia Aisenstein – Creating a psychoanalytic mind – A psychoanalytic method and theory de Fred Bush

Josiane Chambrier-Slama – La clinique psychanalytique contemporaine d’André Green

Marie-Françoise Laval-Hygonenq, Nouveaux développements en psychanalyse. Autour de la pensée de Michel de M’Uzan, Clarisse Baruch (Dir.)

Denys Ribas – Rives et dérives du contre-transfert de Paul Denis

Joyceline Siksou – Marie Bonaparte : Entre biologie et freudisme de Rémy Amouroux

 

Revue des revues

Bertrand Colin – Penser/rêver, n° 24, automne 2013, « Façons de tuer son père et d’épouser sa mère quand on est l’enfant d’un couple homoparental »

Élise Jonchères-Weinmann – Revue française de psychosomatique, n° 43, 2013, « Psychose et somatose »

Isabelle Martin Kamieniak – Libres Cahiers pour la psychanalyse, n° 28, Automne 2013, « Une inquiétude mortelle, l’hypocondrie »

Michel Sanchez-Cardenas – Lu dans l’International Journal of Psychoanalysis, n° 5 et n° 6, 2013

Benoît Servant – Adolescence n° 4, 2013, « Idéal et idole »

 

RÉSUMÉS ET MOTS-CLÉS

Résumés

Summaries

Zusammenfassungen

Resúmenes

Riassunti

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