Consolation ?

 

Rédacteurs :
| Benoît Servant | Jean-François Gouin |

Tome 79, n°2
Date de parution : 2015-05-01
Argument...
Quelques classiques autour du numéro Consolation?
Sommaire

 «  Il n’y aurait donc pour Freud guère de marge entre ce qui doit adoucir et prévenir, et ce qui risque de passiver et d’endormir
Jean-Luc Donnet

« Même si la mère est nue, l’enfant lui dit : « Couvre-moi. » 
Henri Meschonnic

La consolation n’est pas une notion prisée par les psychanalystes. Son rapprochement hâtif avec une certaine idée de la passivité l’apparente à une vulgarisation de la psychanalyse  qui exclurait le principe paternel et désexualiserait celle-ci, usant d’un cadre « élastique » et peu fiable. Elle tendrait à rejoindre le lot imprécis des psychothérapies « de soutien », les attitudes de réassurance, voire l’usage de conseils en tous genres. Elle légitimerait de fait d’intolérables empiètements. Freud ne dénonçait-il pas « la berceuse consolante […] de la nourrice, de la mère séductrice qui rend agréable la passivité du renoncement, qui désarme le guerrier phallique » (J.-L. Donnet,  Le Surmoi, 1995) ? L’association du féminin et de la passivité, pour empirique et conventionnelle qu’elle fût, et malgré l’évolution de Freud à ce sujet, ouvrait néanmoins le même chemin de pensée : « Nous appelons mâle tout ce qui est fort et actif, féminin tout ce qui est faible et passif » (Freud, Abrégé de psychanalyse, 1938) Freud se méfiait de la passivité.

Par ailleurs, son assimilation à l’idée de réparation des failles et blessures narcissiques l’éloignerait du champ psychanalytique au prétexte qu’elle ignorerait le conflit pulsionnel. Elle est renvoyée vers les espaces impurs d’une psychologie du moi.

Inversement, la consolation connaît aujourd’hui, sous des formes apparentées, la faveur des essayistes, et donc sans doute du public (Jacques Attali,  La Consolation, 2013 ; Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance, 2013), et même de psychanalystes (Anne Dufourmantelle,  Puissance de la douceur, 2013), rejoignant des politiques (la notion de « Care », que Martine Aubry tenta de lancer en France) et des philosophes (Le Moment du soin , de Frédéric Worms, 2010 ; Tous vulnérables, 2012, de Sandra Laugier). Toutes ces notions furent longtemps suspectes, chez les psychanalystes mais aussi les politiques et les philosophes « critiques », de vouloir masquer, édulcorer, anesthésier, sous le nappage sucré des « bons sentiments », la violence des conflits pulsionnels pour les uns, de la lutte des classes pour les autres, volonté attribuée tout particulièrement à la religion, « illusion » pour les premiers, « opium du peuple » pour les seconds.

Nous constatons que depuis quelque temps, ces tabous de la doxa « critique » ont été levés : la revue Autrement dès 1997 proposait un numéro sur ce thème : « De la figure de l’inconsolable à celle de la veuve joyeuse, le thème de la consolation parcourt la littérature, le cinéma, la musique ; il nourrit la pensée philosophique et religieuse… ». Soulignons la place donnée à l’expérience esthétique : « Parce qu’elle décrit cette quête éperdue de la complétude, parce qu’elle nous offre sa réalisation dans l’alliance somptueuse des timbres instrumentaux et des voix, la musique de Mozart nous enchante esthétiquement, nous enveloppe dans une communion virtuelle et nous console des conciliations et consolations imparfaites du réel » (Marianne Massin à propos de « Cosi fan tutte » dans ce même numéro d’Autrement). Et Marcel Proust : «  Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu’il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable » (À la recherche du temps perdu, I, 350).

Cette question a particulièrement intéressé les psychanalystes confrontés à la grande souffrance (psychoses, personnalités limites). En 1994, Jacques Hochmann, traitant du rôle de l’institution psychiatrique dans le soin psychique intitulait son essai La Consolation : « La consolation est cette activité de soutien qui permet à l’endeuillé d’introjecter progressivement l’objet perdu, de détacher de lui sa libido et d’être libre pour de nouveaux attachements, en d’autres termes de faire un travail de deuil, en d’autres termes encore de mettre en route, à l’intérieur de lui, une activité narrative, une remémoration active et recréatrice du passé perdu, bref une auto consolation. » Il est rejoint par Marie Rose Moro (revue Autrement) : « Vouloir guérir les hommes qui souffrent, apaiser leur douleur, non les réparer mais les consoler, c’est participer à une illusion créatrice qui permet de les maintenir debout. Être psychanalyste, c’est aussi accepter de restaurer la dignité humaine, en témoignant des blessures, en refusant l’indifférence et l’inaction. »

S’il n’utilise pas le mot de « consolation », il semble bien que c’est ce que veut signifier  Paul-Claude Racamier (Le génie des origines, 1992) à propos de l’accompagnement thérapeutique du deuil : « La séquence est simple ; le patient était malade. On le soigne. Il va mieux. Son moi se renforce. Alors il s’attriste. Nous pouvons l’accompagner ; l’écouter ; lui prêter un mouchoir ; mais non pas le faire taire. » Processus crucial pour l’auteur, qui rattache les troubles psychotiques au déni de la perte, et fait de la capacité de supporter le sentiment de perte l’une des conditions de toute santé psychique.

Mais n’y aurait-il pas lieu en fait d’en retrouver aussi la trace chez Sándor Ferenczi, ainsi que le suggère Pierre Fédida (Les Bienfaits de la dépression. Éloge de la psychothérapie, 2001) ? « Ferenczi a assez tôt pressenti que le dispositif de la cure analytique devait comporter ces attitudes de soin dont on peut dire qu’elles sont “maternelles”, mais dont on peut penser au-delà qu’elles tentent, dans le transfert, de restituer au patient la sensibilité dépressive à sa propre vie psychique et l’auto perception qui lui convient. […] À l’opposé du fameux “amour de transfert” – cette réaction thérapeutique positive qui vient, comme un incendie, détruire le langage et sa mémoire et ouvre le gouffre de la mélancolie – l’amour de langage (si on peut l’appeler ainsi) n’a rien d’une logophilie, mais est bien plutôt la renaissance créative de la sexualité infantile. »

 Et Freud lui-même ne nous a-t-il pas ouvert cette voie ? Dès l’aube de son œuvre, dès  L’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), il traite des échanges interpersonnels et de leur influence sur la destinée des fantasmes inconscients.

Au début, il y a la détresse (Hilflosigkeit). C’est-à-dire un excès d’excitations ne trouvant pas d’issue. Le nouveau-né, confronté à cette détresse, va mettre en place tout un réseau de processus sensoriels, affectifs, cognitifs, face à une extériorité alors impitoyable. Ce qu’il vise est le degré zéro de l’excitation, et pour cela, tous les moyens lui seront bons, y compris l’amputation psychique. C’est à ce moment qu’intervient l’être proche (Nebenmensch) situé dans les parages de l’enfant. Il y a, on le voit une efficience originaire du négatif, prémisse à l’opération de « se faire comprendre », car c’est bien de se faire comprendre qu’il s’agit, d’être reconnu dans sa souffrance. La consolation, de ce point de vue, semble bien une attitude humaine fondamentale, en tant qu’elle est au fondement de la construction humaine. « Cette voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire extrêmement importante, celle de se faire comprendre (même si elle n’en est pas le but), et la détresse initiale de l’être humain est la source originaire de tous les motifs moraux » (Esquisse).

 Le Nebenmensch est défini comme attentif, il est donc porteur d’une expérience, d’un espace interne, et anticipe les besoins du nourrisson. Il « interprète » quelque chose à partir de ce qu’il ressent du malaise du nourrisson : « Telle est la première forme du don pratiqué par le Nebenmensch, le don de l’interprétation… » (Monique Schneider,  La Détresse aux sources de l’éthique, 2011) La nature du besoin du nourrisson  reste incertaine, aléatoire, était-ce la nourriture ou la présence d’un être « vivant » au sens de Winnicott ? Le Nebenmensch « se penche » sur l’enfant, il peut, dans la réponse qu’il choisit, tomber juste ou « à côté ». Cette possibilité aléatoire initie un partage créatif, dans la construction d’un espace psychique pour l’enfant.

Plus tard, Wilfred Bion postulera d’un espace psychique pour comprendre des processus tels que la mémoire, la pensée ou l’émotion.

 En se développant, l’enfant structure ce que Bion nomme « les afférences » en en évitant la dispersion et en les inscrivant en un lieu de sa psyché. C’est grâce à l’intervention de la mère que les diverses sensations vont acquérir progressivement une signification, se structurant en un espace dans la psyché de l’enfant. La mère, à son tour, peut alors être fantasmée comme porteuse d’un espace dans lequel placer les objets mentaux. Cela permet les identifications projectives fondamentales pour le développement.

La formation de l’espace mental, pour Bion, est en étroite relation avec la tolérance à la frustration  (supporter la perte). Le nourrisson, souffrant de l’absence du sein, recherche ce à quoi est dû son manque de satisfaction et, ce faisant, délimite un espace qui pour l’instant est vide. Le sein existe mais, à ce moment, est absent. La perception de ce vide est frustrante parce qu’elle nécessite d’admettre sa propre incapacité à obtenir immédiatement et de façon omnipotente l’objet désiré. Si le nouveau-né ne supporte pas la frustration, il peut attaquer l’espace réservé à la représentation absente, halluciner la présence du sein, s’entourant d’un monde illusoire où tout désir est automatiquement satisfait. Dans ce cas, la délimitation de l’espace « n’est pas perçue comme quelque chose qui offre une liberté propice au développement mais comme une restriction » (Bion,  L’Attention et l’Interprétation, 1970). La haine à l’égard de l’objet désiré s’étend alors à l’espace qui devait le contenir. Pour tolérer la frustration, et faire de la délimitation spatiale un facteur de croissance, il est nécessaire que les premières expériences de la vie néonatale soient dominées par la satisfaction. Donald W. Winnicott parle d’un stade de dépendance absolue, caractérisé par un nourrisson qui doit être protégé de tout choc et par une mère identifiée le plus exactement possible à son enfant et dont nous avons vu que cette identification n’était jamais totale, permettant ainsi le jeu pulsionnel d’accommodation.

La question de la haine et de la crainte dont se dégage la mère « suffisamment bonne » renvoie d’ailleurs au fameux texte de Winnicott, La Haine dans le contre-transfert (1947), dans lequel est évoquée la nécessaire analyse de son contre-transfert par l’analyste.

Ainsi, chez les patients qui utilisent «  des transformations mentales psychotiques », les éléments de la psyché ont été détruits et les fragments dispersés dans un univers indéfini. Pour le patient psychotique placé dans ces conditions, toute parole est porteuse d’une signification qu’il ne peut interpréter, et devient persécutrice parce qu’il est incapable de construire un espace apte à la contenir.

Dans  La Crainte de l’effondrement (1989), Winnicott montre que l’effondrement redouté a déjà eu lieu. Il a eu lieu mais n’a pas trouvé son lieu psychique, et ne peut donc pas être pensé, il y a « une faillite de la résidence » dans le corps. Un blanc existe qui témoigne d’un non vécu, et la demande est de le reconnaître.

Ainsi, nous voyons que l’enjeu fondamental est la possession d’un espace interne dans lequel les objets psychiques peuvent prendre place.

Faire œuvre de consolation auprès d’un patient alors ne serait pas éponger ses larmes mais, ayant analysé ce qui peut relever d’un contre-investissement de sa propre violence, reconnaître la détresse dans laquelle le plonge l’absence de constitution d’un espace interne ou la mise à mal momentanée de celui-ci. Cela suppose en premier lieu de la part de l’analyste une capacité d’identification partielle (tout comme la mère winnicottienne) au patient. Cela suppose que cet analyste puisse faire usage de ses parties psychotiques (Bion) ou de ses propres expériences de perte et de détresse, enfin de tous les moments de perdition où régnèrent chez lui le chaos et l’absence de pensée. « La chose réelle est la chose qui n’est pas là…Tout ce que j’ai, c’est ce que je n’ai pas » (Winnicott). C’est ce partage du négatif qui inaugurerait un partage authentiquement opérant. Ce terme de partage appellerait celui de « semblable », au moins pour une partie de soi.

 Consoler serait dans un second temps prêter son propre espace interne au dépôt des objets psychiques des patients, faire abri de ses bras psychiques (holding) ou de sa main psychique (Green), et rétablir un espace transitionnel possible, garant de la (re) construction d’une  possibilité de vie interne permettant d’abord une illusion créatrice, puis un jeu suffisant entre les objets. La voie vers le registre psycho-sexuel toujours déjà là est ainsi frayée.

Face aux consolations illusoires (procédés auto calmants, addictions diverses, passages à l’acte, réductions de la vie psychique…) qui  « ne vaudraient guère mieux qu’une hallucination », nous proposons une consolation « bien tempérée » et (re)fondatrice d’espaces, en particulier du premier d’entre eux : la parole, véritable enjeu pour le psychanalyste.

 Le philosophe Frédéric Worms écrit, dans  « Ce que l’éthique apprend de la psychanalyse »  (L’Éthique du psychanalyste, Chervet, Porte, 2011, « Monographies et Débats de psychanalyse ») : « Tout comme le soin en général, mais de manière plus singulière et exemplaire encore à nos yeux, le soin psychanalytique n’est pas seulement soin de l’autre ou (de la part de celui qui s’y prête) soin de soi, en un sens que l’on suppose étroitement “psychologique”. Il est soin de toutes les dimensions relationnelles de soi et d’autrui, il est aussi soin des principes moraux, et soin du monde, naturel et culturel, qui, comme l’a montré Winnicott, ne précède pas les relations psychiques entre les hommes, mais au contraire, en surgit. »

Ainsi, par-delà la défiance traditionnelle de la psychanalyse à son encontre, invitons nous à réinterroger la notion de consolation, non seulement en écho à sa fortune nouvelle dans le socius, mais en prenant en compte sa place cruciale immémoriale dans la culture, et sa présence continue dans la psychanalyse depuis Freud, tout particulièrement quand celle-ci assume pleinement sa vocation soignante auprès de nos patients les plus vulnérables.

L’un des enjeux essentiels en sera de maintenir la nature psychanalytique de ce soin et il n’est pas aléatoire que ce soit justement Ferenczi qui ait le premier compris que la condition de cet enjeu se fondait d’abord sur l’obligation pour l’analyste d’être analysé, sur « l’expérience vécue d’être en position de patient » (Scarfone, 2013). Qu’on puisse maintenir la nature psychanalytique de ce soin, c’est le pari que nous faisons en proposant ce thème pour ce numéro de la Revue française de psychanalyse.

Quelques classiques autour du numéro Consolation ? (volume 79, numéro 2, 2015)

James M.  Alexander & Kenneth S. Isaac, 1963 : Obéissance à la réalité : contribution à la théorie psychanalytique de la dépression

Marie Bonaparte, 1933 : Des autoérotismes agressifs par la Griffe et par la Dent

Jean Gillibert, 1974 : Fanstame et simulacre en psychanalyse

Marie-Lise Roux, 1979 : Mourir d’aimer

La consolation n’aurait-elle pas trouvé suffisamment grâce aux yeux des psychanalystes, pour que des articles lui soient consacrés ? Les psychanalystes auraient-ils pris au mot le plaidoyer de Freud contre toute consolation dans L’avenir d’une illusion (1927) ? La consolation est pourtant omniprésente dans la vie, et plus particulièrement dans la vie de l’enfant, comme l’argument de ce numéro de la RFP ne manque de le rappeler. Quel enfant n’a-t-il pas trouvé consolation auprès de sa mère, ou d’une « personne secourable » au sens plus large du terme, suite à une mésaventure dans ses explorations du parc le plus proche, ou de toute autre déconvenue – et elle ne manquent pas – de son existence ? La différence des sexes entraîne seulement angoisse de castration et envie de pénis, sans consolation possible, ni dans la sublimation, ni dans la maternité ? Et que dire de la différence des générations, et de cet Œdipe condamné à dépérir, humilié devant le constat de l’insuffisance de l’enfant à satisfaire le parent du sexe opposé et à rivaliser avec le parent du même sexe ? Là non plus, aucune consolation possible – détournée, substitutive, furtive, fantasmatique, volée ? Sans compter bien sûr avec ce que Freud lui-même considérait comme l’une des principales consolations de l’humanité devant le constat de sa petitesse, de son impuissance et de sa finitude, à savoir la religion et sa promesse de vie éternelle ; ou avec ces autres consolations de la vie d’âme que sont fantasme et souvenir, art et culture, vie de groupe et amitié, humour et rire.

Dans cette recherche de textes historiques, classiques, ou d’un intérêt particulier sur le thème de la consolation, un texte clinique de Marie Bonaparte attire l’attention : Des autoérotismes agressifs par la griffe et par la dent (Revue française de Psychanalyse volume 6, n° 2, pp. 192-216, 1933). D’abord, Marie Bonaparte distingue différents actes qualifiés d’autoérotiques (compulsions de sucer, de se griffer, de mâchonner, etc.) des compulsions obsessionnelles, ce qui est intéressant dans un contexte où la psychiatrie subit une forte pression pour unifier l’ensemble de ces conduites sous une même appellation (soit celui des addictions, soit celui du trouble obsessionnel-compulsif) : elle remarque que les « autoérotismes » dont il est question représentent une persistance « fort peu déguisée » des autoérotismes primitifs, alors que les compulsions obsessionnelles (qui par ailleurs partagent avec elles le caractère pulsionnel irrépressible) sont caractérisées par la fuite devant la réalisation pulsionnelle, libidinale ou agressive. En vertu de quoi, les compulsions obsessionnelles ont un caractère d’obligation, alors que les « autoérotismes » s’accompagnent d’une « très grand plaisir actuel ». Puis, Marie Bonaparte isole quelques « groupes d’autoérotismes » qui se distinguent par leur caractère agressif : onychophagie jusqu’au sang, morsure répétitive de la lèvre, arrachage de la peau des doigts (excoriation), grincement des dents (bruxisme). Il s’agit bien d’autoérotismes, puisqu’ils s’accompagnent de plaisir, et pourtant ils ont un caractère de destructivité ; il s’agirait donc bien d’une survivance de ce « masochisme originel », « alliance profonde et primitive entre l’autoérotisme et l’autodestruction ». Marie Bonaparte rapporte alors le cas d’une analysante présentant un important « autoérotisme agressif griffe-peau », qu’elle décompose en trois courants instinctuels : d’abord, un « autoérotisme de consolation », équivalent de la masturbation infantile en lieu et place d’un amour parental qui fait défaut ; puis, un auto-érotisme de sollicitation » à l’égard du père, appelé à prodiguer les caresses manquantes ; et enfin, un « autoérotisme digital agressif » à l’égard de ce même père, retournée contre la personne propre. Marie Bonaparte termine son exposé par une étude de la fonction sociale de ces autoérotismes : « Aussi faut-il donner presque raison à nos patients quand ils s’obstinent à garder en dernière analyse leurs petits autoérotismes agressifs personnels, malgré les succès par ailleurs de la cure, autoérotismes qui leur permettent, à si bon marché, de passer à l’occasion leur fureur contre un milieu, il faut bien l’avouer, souvent véritablement haïssable. »

En 1963, James Alexander et Kenneth Isaacs publient un court article, Obéissance à la réalité : contribution à la théorie psychanalytique de la dépression (RFP volume 27, n° 2-3, pp. 223-230), issu d’une recherche financée – c’était encore possible à cette époque… – par le National Institute of Mental Health, le principal organisme public de recherche aux Etats-Unis, haut lieu désormais des neurosciences contemporaines. Ils rappellent les propositions de Freud dans son court texte Passagèreté (ou Éphémère destinée, 1915), selon lesquelles le deuil est la seule façon de surmonter les pertes et la passagèreté des choses, à défaut de quoi apparaît la dépression et la colère. Les auteurs opposent la tristesse du deuil, « qui n’est pas incompatible avec la douceur », aux affects de la dépression : impuissance, désespoir, haine, culpabilité…, sentiments en rapport avec les efforts pour « nier la perte », que les auteurs rapprochent de l’hybris grecque, refus arrogant de la réalité (de la volonté des dieux). Les auteurs remarquent que les pertes sont inévitables dans la vie infantile, de celle originelle jusqu’au renoncement à l’objet œdipien. « Cependant si les parents aiment l’enfant, ils seront capables de s’identifier avec lui, et sauront quand et comment le consoler. La consolation adoucit les chagrins infantiles et aide l’enfant à surmonter les souffrances qui sont les résultats inévitables de la condition humaine. Consoler n’est pas gâter. C’est un comportement actif, un comportement affectif, qui implique de la tendresse, de la sympathie, de la compréhension, du respect, de la loyauté, de la dévotion, du sérieux, et, sans aucun doute, beaucoup d’autres éléments. Les parents capables de cela adoucissent les chagrins infantiles et rendent possible à l’enfant l’acceptation des réalités déplaisantes. »

Dans un beau texte consacré à L’ensorcelée de Barbey d’Aurevilly (1855), Marie-Lise Roux traite du Mourir d’aimer (RFP volume 43, n° 3, pp. 509-520). Elle oppose conte de fées, qui s’achèvent avec l’union des amants, et les légendes de la mort d’aimer, où l’histoire des amants débouche sur l’éternité. Elle remarque que cette éternité se nourrit d’un fantasme de résurrection, comme dans de nombreuses religions. Ainsi, le « mourir d’aimer » lutte contre la perte de l’objet d’amour : « Qu’il s’agisse d’un retour à la Terre-Mère, d’une fusion avec le cosmos d’où naîtra une nouvelle créature, d’une union éternelle et pleine de félicité avec le dieu, tous les mythes de résurrection entretiennent l’illusion de la consolation et du triomphe sur la séparation d’avec l’objet. »

Il serait illusoire de vouloir résumer un texte de Jean Gillibert… Celui publié sous le titre Fantasme et simulacre en psychanalyse (RFP volume 38, n° 4, pp. 609-638, 1974) évoque un patient qui se travestissait en femme (« trans-vestissement », dit Gillibert), et qui s’est adressé à son groupe de psychodrame après l’échec, selon lui, d’une première expérience psychanalytique. Le traitement psychodramatique ne donnera pas davantage de résultats, et le patient va le quitter au bout de quelque temps. À partir d’une scène psychodramatique – mise en scène, inachevée, « agie et non réalisée », d’une expression elle-même métaphorique, « se faire marcher sur les pieds » – Gillibert développe une vaste réflexion sur les rapports avec fantasme, imitation et simulacre – autant de notions qui viennent se confronter dans la mise en scène du psychodrame de ce patient. « Il me vint plus tard à son sujet ce que je savais de l’existence de certains Cathares ou Parfaits, absolument manichéens, pour qui l’espoir ne devait jamais être récompensé – ils ne devaient jamais être consolés, sous peine de suicide, car dans cette doctrine infernale de la mystérieuse consolation, du mystérieux Consolamentum, sorte de baptême spirituel qui donnait le salut mais qu’on ne pouvait recevoir qu’une fois, ces Cathares, mus par l’épouvante de perdre le bénéfice d’un pardon aussi fragile, entraient en endura (en endurance), c’est-à-dire se laissaient mourir de consomption ou bien se suicidaient par tout autre moyen. »

 

 

 

Éditorial : Le soin des âmes

Rédacteurs : Jean-François Gouin et Benoît Servant

Coordination : Françoise Coblence

Jean-François Gouin et Benoît Servant – Argument

La consolation en débat dans l’histoire de la psychanalyse

Monique Schneider – Freud consolateur de la femme amoureuse

Alexandrine Schniewind – Consoler par correspondance

Jean-Marc Dupeu – Pour introduire le concept de vengeance en psychanalyse

Thierry Bokanowski – Des sources affectives jamais taries… Ferenczi, la technique analytique et la position « maternelle »

Martine Girard – De l’ordinaire de la consolation à la consolation généralisée

Jacques Hochmann – Empathie et consolation. Retour aux sources du soin psychique

Consoler dans la cure ?

Guy Cabrol – Le Nebenmensch et ses avatars

Jacques Dufour – De la faille à la source

Évelyne Chauvet – L’ombre de la bonne parole

Monica Horovitz – La vérité émotionnelle partagée, source de consolation

Nathalie Zilkha – Consolations : évidence, surprise ou impossibilité

Vincent Rebière, Pascale de Sainte Marie – Dialectique de la consolation

La consolation dans la culture: religion, musique, écriture

Dominique Bourdin – Inconsolables ?

Christophe Ferveur – Des chansons de l’enfance à l’écoute analytique

Sylvie Pons Nicolas – L’écriture, une consolation ?

RECHERCHES

Kristina Herlant-Hémar, Émilie Luizet – Enjeux psychiques dans la chirurgie de l’obésité : destins de la destructivité

Berdj Papazian – Acouphènes et phénomènes de séparation, un essai métapsychologique

Georgios Stathopoulos – L’organe hypocondriaque comme placenta du moi

Dossier J.-B. Pontalis

Jean-Yves Tamet – À propos d’un texte méconnu : Entre les parents, l’enfant et ses psy… par J.-B. Pontalis et Anne-Lise Stern

J.-B. Pontalis, Anne-Lise Stern – Entre les parents, l’enfant et ses psy…

REVUES

Revue des livres

Aline Cohen de Lara – De l’exaltation de Paul Denis

Philippe Valon – « Dieu la mère », Trace du maternel dans le religieux de Patrick Mero

Revue des revues

Marie-Claire Durieux – Revue Belge de Psychanalyse, n° 64, 2014

Jean-Pierre Kamieniak – Actes du Quatrième Groupe, Actes 2 : Autour de l’œuvre de Jean-Paul Valabrega – Permanence et métamorphose

Nicole Llopis-Salvan – Adolescence, n° 4 : « Héros », 2013

Michel Sanchez-Cardenas – Lu dans The International Journal of Psychoanalysis, n°1 et 2, 2014

RÉSUMÉS ET MOTS-CLÉS

Résumés

Summaries

Zusammenfassungen

Resúmenes

Riassunti

 

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