Destins du passé

 

Rédacteurs :
| Albert Louppe | Michèle Bertrand |

Tome 65 n°3, juillet-septembre 2001
Date de parution : 2001-08-01
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Argument...
Sommaire

Ce qui, de la psychanalyse, est entré dans la culture, c’est le poids qu’elle reconnaît au passé. La formation du psychisme, sous l’emprise des pulsions et les épreuves de réalité, entre autoconservation et vie amoureuse, laisse des traces endopsychiques des premières expériences inter- et intra-subjectives. La vie infantile précoce, les premières relations d’amour, comme aussi les premiers échecs ou les limites imposées à la toute-puissance infantile, sont des expériences qui imprimeront leur marque sur la vie ultérieure. Mais quel est le destin de ces impressions, et quelles peuvent être les modalités de leur influence sur le présent et le futur ?

En effet, ces traces ne constituent nullement une « cause », encore moins une « explication en dernière instance » de ce dont souffre le sujet. Autrement plus complexes sont la négociation de telles expériences, les accompagnements et les soutiens dont elles ont pu – ou non – bénéficier. Dans un court texte intitulé « Éphémère destinée » (Vergänglichkeit), Freud évoque le deuil né de la perte de quelque chose que nous avons aimé et admiré. La douleur de cette perte reste, pour la métapsychologie, une grande énigme. Pourtant, s’interroge Freud, si les objets sont perdus pour nous, notre capacité d’amour ne redevient-elle pas libre, pour d’autres objets ? La perception, au présent, du caractère éphémère de ce que nous aimons est vécue très différemment par chacun : certains réagissent par une sorte de dégoût du monde, ce qui atteste la persistance de l’état de deuil, de l’impossible renoncement... À quel destin est donc assigné ce passé que le deuil n’entame pas ? De quel sceau est-il marqué qui empêche que le deuil se consume lui-même, par l’abandon de ce à quoi l’on est attaché, au lieu de se tourner vers d’autres conquêtes ?

Une autre source de l’emprise du passé se révèle dans la question du destin des traumas infantiles. Freud soulignait l’importance de la répétition d’expériences désastreuses. De telles expériences peuvent intervenir aussi dans la vie adulte avec les guerres et les violences civiles, et si elles surviennent sur des traces traumatiques anciennes et précoces, elles contribuent à façonner le psychisme, à solidifier des défenses pathologiques, à rigidifier le caractère, et à créer, dans les cas les plus extrêmes, des névroses de destinée. Le présent influe alors sur le passé dont le sens est changé dans l’après-coup. Là encore, ne faut-il pas souligner l’interdépendance entre ce qui advient au sujet de son environnement humain, et la compulsion à répéter dont l’économie psychique est si énigmatique ? Rappelons que pour Freud, le trauma n’est pas automatiquement provoqué par une situation de danger extrême, c’est l’impréparation du psychisme qui donne à un événement un caractère traumatique.

À cet égard, ne convient-il pas d’interroger le rôle de l’angoisse dans les destins possibles du passé ? C’est en fonctionnant comme signal de danger, en mettant le sujet en alarme, que l’angoisse – affect tourné vers le futur – le protège contre l’irruption soudaine d’une effraction, qui le cloue sur place, sidère les processus mentaux, et l’abandonne à la terreur. Mais comment la préparation psychique par l’angoisse joue-t-elle quand il s’agit de se protéger du passé ?

Quand les sujets viennent en analyse, leur destinée paraît d’ores et déjà fixée. La répétition d’expériences douloureuses, celle de traumas psychiques, se manifeste d’abord par la fixation en des symptômes, révélateurs tout à la fois d’une souffrance réelle et de défenses pétrifiées. Si l’invariable de la destinée s’exprime dans la formule de Freud « l’anatomie est le destin », la compulsion de répétition en exprime le caractère démoniaque et la relie au passé. C’est pourtant pour en changer le cours, et en modifier le sens, que les patients viennent en analyse. L’analyse – ce n’est pas son moindre paradoxe – n’a-t-elle pas le pouvoir de changer le passé ? Comment le hic et nunc de l’analyse vécue au présent, séance après séance, en arrive-t-il à ce changement, et sur quoi porte la modification ? Le plus important s’accomplit-il dans le registre de l’imaginaire ou surtout, dans la capacité à admettre en soi toute cette vie pulsionnelle qui faisait l’objet d’un rejet ou d’un refus, d’un acharnement à ne pas savoir, et induisait par là, un appauvrissement de la vie, une atteinte au sentiment de soi (Selbstgefühl) ? N’est-ce pas en instituant une névrose « expérimentale » de transfert – expérimentale en ce qu’elle est induite par le dispositif même de la situation analytique – que le travail du présent modifie paradoxalement le passé ? Se pose alors la triple question du destin des symptômes, du destin de la névrose de transfert et du destin des identifications à l’analyste. La résolution de la souffrance n’implique-t-elle pas, en effet, l’abandon, des fixations infantiles ? Passé, présent et futur dans la cure sont ainsi constamment et simultanément sollicités dans un déroulement temporel qui échappe à toute chronologie physique.

Enfin, de plus en plus souvent aujourd’hui, l’un des effets du traitement analytique n’est-il pas de constituer du psychique là où il n’y en avait pas, là où la souffrance avait pris le chemin de la somatisation ou celui du clivage, quand ce n’est pas celui du délire ? Que vise, alors le travail analytique et quel est son destin ? Assouplissement des défenses, admission en soi de processus inconscients que le sujet veut ignorer, acquisition par le sujet d’une liberté plus grande par rapport à ces mouvements inconscients, ces objectifs sont classiques. Mais ne peut-il y avoir parfois, également – et c’est surtout vrai pour certaines organisations psychiques –, reconstruction, création, développement d’un espace psychique ? Le sens du travail que nous faisons avec nos patients, n’est-il pas alors, bien au-delà de l’extinction du symptôme, de l’aider à sortir d’une « malédiction » originaire, du cercle infernal de la compulsion de répétition ? N’est-il pas de les aider, dans la mesure du possible, à infléchir une destinée ?

Argument

DESTINS DU PASSÉ AU REGARD DE LA MÉTAPSYCHOLOGIE
Anne DENIS – La condition temporelle
François DUPARC – Les trois temps du contre-transfert
Paul DENIS – Le travail du présent
Florence QUARTIER-FRINGS – Le passé, source vive
Michèle BERTRAND – La compulsion de destin
Maurizio BALSAMO – De l’origine
Bernard CHERVET – Source et avènement de l’identité du psychanalyste
Guy LAVAL – Considérations inactuelles
Françoise FEDER – Une figure du temps à l’adolescence : le temps suspendu

PERSPECTIVES CLINIQUES
Rosine JOSEF-PERELBERG – L’oracle dans les rêves : le passé et le futur dans le présent
Marina PAPAGEORGIU – Du deuil du père à la construction du souvenir

DESTINS DU PASSÉ DANS LA CULTURE
Rachel ROSENBLUM – Un destin écran ou l’homme qui avait deux destins
Annie ANARGYROS – La mort de Pouchkine

HISTOIRE DE.LA PENSÉE PSYCHANALYTIQUE
Samuel LEPASTIER – Un passé agité

CRITIQUES DE LIVRES
Chantal ARTINIAN – La survivance, traduire le trauma collectifde Janine Altounian
Thierry BoKANowsKi – Le temps éclaté de André Green
Gilbert DIATKINE – De la vieillesse à la mort de Henri Danon-Boileau
Marie-Claire LANCTôT-BELANGER – Lc mégalomanie de Freud de Israël Rosenfield
Guy LAVALLÉE – Du divan à l’écran de Murielle Gagnebin
Christian SEULIN – Les forces de la destinée de Christopher Bollas

REVUE DES REVUES
Denise BOUCHET-KERVELLA – Psychanalyse et psychose
Christine GUITARD-MUNNICH – Adolescence
- Psychanalyse et enfance

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