Détruire / Se détruire

 

Rédacteurs :
| Klio Bournova | Sesto-Marcello Passone |

Tome 73 n°4, octobre 2009
Date de parution : 2009-10-01
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Argument...
Sommaire

Indexé dans la langue à la notion de structure, le terme de « détruire » apparaît comme le négatif du « construire ». Les dictionnaires répertorient des dizaines de synonymes et citations pour en définir l’action dans ses différentes formes : altération profonde et violente de quelque chose d’organisé, détérioration, attaque, agression, annihilation, suppression, voire meurtre et suicide.

Les psychanalystes travaillent à la fois sur le spectre étendu de ses formes d’expression manifestes et sur ses sources psychiques. Leurs interrogations et hypothèses esquissent progressivement et mettent en perspective le champ conceptuel de la destructivité.

Le « détruire/se détruire » est-il une disposition constitutive de la psyché humaine, une sauvagerie élémentaire de l’état naturel, instinctuel, des individus et des groupes que l’éducation, l’amour et le travail de culture comme celui de la cure contiennent et transforment grâce à l’illusion civilisatrice et celle d’une guérison mais sans espoir d’en venir à bout définitivement ?

Est-il une étape préalable à toute construction et projet vital ou cruauté du désespoir et de la détresse ? Est-il le mal qui guette dans sa boîte de Pandore, semence de destructivité libérée par la défaillance surmoïque faisant ainsi germer la maladie, la souffrance et la mort inéluctable ?

Est-il effet de la haine, de désunion, disjonction, conflit ou effet d’excès d’amour, d’union, d’emprise ? Est-il porteur des messages des buts pulsionnels refoulés ou répétition insensée comme ultime butée à l’impossibilité d’appropriation subjective de l’histoire, impasse de négativisme mortifère ?

« Pourquoi le mal ? », interroge André Green.

Si l’un des buts de la cure, tel que Freud l’a formulé, « être capable d’aimer et de travailler », est toujours d’actualité, cela suppose que les psychanalystes sont de fait très engagés par leur quête de vérité dans des modalités pour affronter psychiquement, comprendre et théoriser le détruire/se détruire à l’œuvre. Décliner le verbe sur le mode actif et réfléchi rejoint les premières descriptions des formes du destin de l’agression en tant que composante de la libido, mais, un siècle après les Trois essais, le sujet s’est considérablement complexifié.

En effet, alors que l’affirmation du déterminisme de l’inconscient, de la sexualité infantile et du premier dualisme pulsionnel a réuni le noyau des disciples reconnus comme tels autour de Freud, sa proposition théorique plus tardive de la destructivité en termes de pulsions de mort opposées aux pulsions de vie divisa la communauté psychanalytique, faisant trembler les certitudes supposées établies jusqu’alors. Comment intégrer cette « nouvelle nomenclature de la psychanalyse » qui postule l’existence d’un principe au-delà (ou en deçà) de toute liaison à la vie, à l’expérience de satisfaction, au plaisir et au désir, la présence active de Thanatos aux manifestations les plus diverses ? Pourquoi recourir à ce nouveau concept au lieu de travailler les divisions au sein de la pulsion sexuelle aux destins créateurs et/ou mortifères (Jean Laplanche, Paul Denis, etc.) ?

Par la division même qu’elles ont suscitée, les nouvelles hypothèses freudiennes ont été à la source de débats théoriques qui, au-delà des polémiques, ont ouvert les courants de recherche les plus contemporains.

Les fissures profondes et les remaniements de l’édifice théorique précédent, provoqués par Freud à la recherche d’une nouvelle cohérence d’ensemble, avaient été imposés à celui-ci par des impasses observées dans la clinique pour lesquelles la théorie proposait la contrainte de répétition, la réaction thérapeutique négative associée au sentiment de culpabilité inconscient ou l’identification narcissique par la métaphore puissante de l’ombre de l’objet tombé sur le Moi. Ses expériences personnelles et sociales ont été tout autant décisives : un ensemble de paramètres contribuant au fameux « tournant des années 1920 ». Ces remaniements étaient également nourris par les échanges permanents avec la pensée, les expériences ou les intuitions de « compagnons de route » analystes et analysants des premiers temps, telle Sabina Spielrein qui, dès 1912, à l’âge de 27 ans, sortant à peine du sillage de Jung pour rejoindre Freud, avait publié son article « La destruction comme cause du devenir » après l’avoir présenté à Freud et au cercle de la Société psychanalytique de Vienne. Elle y postule l’existence d’un instinct de destruction à l’œuvre, conçu non seulement comme négatif du désir sexuel, de la procréation et de toute création, mais aussi à la base de toute activité de différenciation du Moi, liant au plus près destruction et rencontre avec l’altérité, destruction et fragmentation dans la démence précoce du fait de la faiblesse du Moi. Paul Federn en fera un compte rendu où, tout en attestant l’originalité de ces vues, le soupçon de l’influence jungienne dans l’hypothèse d’une autonomisation de l’instinct de mort par rapport à la sexualité comme causalité générale l’amènera à critiquer sévèrement l’auteure, la taxant de non-scientificité, l’accusant d’y mêler intuition et sentiments personnels dans une pensée qu’il qualifie de « mystique ». (Les traces de Sabina Spielrein disparaîtront quelques années plus tard dans l’un des déchaînements les plus catastrophiques de la destructivité humaine au XXe siècle : les purges staliniennes.)

D’autres disciples, Karl Abraham et sa profonde analyse du sadisme impliqué dans la mélancolie ou encore Ferenczi et sa clinique du traumatisme, ont contribué à ces nouvelles optiques freudiennes. Après l’avoir imposé clairement en 1920 dans « Au-delà (des limites) du principe de plaisir », Freud a poursuivi la référence aux pulsions destructrices, dites de mort jusqu’à ses derniers écrits, Malaise dans la civilisation (1929) ou Analyse avec fin et sans fin (1937), en passant d’abord par Le Moi et le Ça (1923) et aussi par « Le problème économique du masochisme » (1924) entre autres. Associée à cette référence, c’est l’ensemble de la topique de l’appareil psychique qui va être remanié. Références affermies, certes, à la pulsion de mort, mais les définitions de celle-ci semblent inconstantes, parfois énigmatiques, voire contradictoires en apparence, situation bien différente de la définition de la mort elle-même qui est, au contraire, un fait objectivement attesté. La mort qui n’aurait pas de représentation dans l’inconscient infiltrerait-elle alors comme pulsion la théorie par le nouveau dualisme pour rendre compte à la fois de l’inorganique, de la violence, de la destruction de l’objet autant que de l’autodestruction, du désir de mort de l’autre autant que du destin de la mort en soi, de l’excitation folle comme de la tendance au nirvana ? Définitions mouvantes d’une notion à la puissance saisissante par son signifiant même. C’est que la pulsion de mort n’apparaît jamais « pure » selon Freud, elle n’est appréhendable que par le spectre étendu de ses manifestations dans des figures « mixtes ». Par sa « mixion », son intrication/désintrication aux pulsions de vie, par la polarité du jeu économique des forces psychiques, de leurs modalités de liaison interne par le masochisme et leur vectorisation, le destin d’Éros se forme en fonction des buts de vie, de création et de transmission. Ce qui reste problématique, c’est bien le postulat d’une existence « autonome » de la pulsion de mort. La nouvelle métaphore scientifique (au sens des Pragier) que constitue pour les psychanalystes l’observation du suicide cellulaire, connu par les publications d’Ameisen, biologiste et lecteur émerveillé d’ « Au-delà du principe de plaisir », relance la thématique de la destruction/construction. Sans destruction cellulaire, sans métabolisation, décomposition au service de la vie, le vivant se développe sans différenciation, tel le cancer ; c’est la mort assurée par désorganisation car la réorganisation vitale est rendue impossible.

Les spéculations freudiennes sur Éros et Thanatos ne doivent pas recouvrir la révolution de la deuxième topique qui leur est associée. Avec la topique des instances, la donne change pour l’inconscient, les pulsions du Moi sont abandonnées, le Ça devient le réservoir instinctuel et l’origine des instances qui se forment par différenciation successive. Ce processus différenciateur, déjà évoqué à propos des processus primaires et secondaires, déterminera un des nouveaux buts de la cure : là où était le Ça, que du Moi advienne. Ainsi, le Surmoi, insuffisamment différencié du Ça, devient potentiellement le tyran sadique d’un Moi mélancolique, sécrétant la destructivité puisée dans ses racines qui « plongent dans le Ça ». Point fondamental pour une théorie de la violence et de la destructivité en tant qu’héritières des dépendances primitives en souffrance d’élaboration. Cela ouvre la question de l’organisation des limites internes, du narcissisme mortifère (Green), de la violence dans les états limites (Bergeret). Cette description du Surmoi est bien loin de celle d’un garant post-œdipien des butées protectrices des interdits fondamentaux de l’inceste et du meurtre. Peut-on alors postuler une fonction spécifique du Surmoi dans l’intrication pulsionnelle ? Et qu’en est-il des paramètres de la « dissolution surmoïque » (C. Parat) dans les déferlements destructeurs des états passionnels, des addictions, des idéalisations fanatiques délivrant des véritables « permis de tuer ou de se tuer », inversant le sens du fonctionnement de l’ordre du vivant individuel et collectif ?

Les manifestations de la destructivité en tant qu’effet de désintrication (de non-liaison symbolisante) prennent des voies diverses, vers le dehors par la musculature, vers le dedans et le processus de psychisation, celle des agirs violents dirigés contre l’autre et/ou retournés contre soi-même, celle des déliaisons insidieuses attaquant les fonctions somatiques vitales ou encore celle du négativisme, de la désorganisation psychique, du « blanchiment » de la capacité de pensée. Un champ si étendu atteste la diversité des registres concernés : corps, comportements, pensées.

La destructivité dans sa forme extrême, supposée « pure », exercerait son attrait par l’effroi médusant d’une fin dernière, d’un trou noir, du vide qui aspire, d’un retour en deçà de l’origine : ne serait-elle alors l’effet dernier de la désintrication, un analogon de la mort en tant que but de la pulsion du même nom ? Cela amène à indiquer dans cette nouvelle perspective théorique une position centrale au rôle et à la fonction de l’objet dans l’intrication pulsionnelle, avec de nouvelles ambiguïtés théoriques sur la définition de celle-ci (l’intrication implique-t-elle la différenciation topique, est-elle l’équivalent de la liaison symbolisante ?) ainsi que sur la définition de l’objet : en tant qu’objet de la pulsion et en tant qu’objet dans le sens de l’autre, de l’objet naissant dans la haine, de la différenciation Moi/objet.

Le rôle de l’objet maternel dans l’intrication prendra plus de place dans la recherche psychanalytique à tel point que, à partir de Melanie Klein, va s’ouvrir tout un courant de recherche dit de la relation d’objet. S’en sont suivis des malentendus, des oppositions mais aussi des interpénétrations entre modèles pulsionnel et relationnel.

On sait combien Klein, pour explorer la dimension de la relation précoce du Moi à l’objet, a voulu suivre la ligne ouverte par la théorie de la pulsion de mort dont son expression, celle du sadisme primaire et de l’attaque envieuse, sera fort valorisée par elle et ses successeurs dans leur analyse des fantasmes primaires cruels, susceptibles de rendre compte des fixations aux fonctionnements psychotiques. L’usage de la pulsion de mort sera extensif chez les kleiniens privilégiant sa projection à l’extérieur, alors que le défaut de sa liaison interne laisse le Moi sous la pression de la menace de fragmentation. À ce propos, D. Ribas (dans son rapport au Congrès de 2002) signale la référence explicite à Ferenczi avant de mettre en lien cette idée de fragmentation avec la notion de « démantèlement » de D. Meltzer dont la métaphore du mur de pierres qui tombe en morceaux à défaut de joints de mortier sert à D. Ribas pour illustrer son hypothèse selon laquelle l’énergie de la pulsion de mort serait celle du temps physique, de l’œuvre destructrice du temps, de l’entropie : ça se détruit... Effet de mort ou effet de lassitude, de désinvestissement du conflit, de l’objet, de soi-même ? Les limites de la fonction intricante maternelle sont-elles ainsi indiquées ?

Avec Bion et sa théorie de pensée (cf. les attaques sur les liens) comme modèle de la transformation de la destructivité par l’activité psychique de la mère (la rêverie maternelle), avec H. Rosenfeld et le transfert « narcissique négatif » qu’il décrit, les plus brillants successeurs de Klein ont visé à rendre compte de l’implication, non seulement de la force de la pulsion (de mort), mais aussi de celle du fonctionnement psychique de l’objet en tant qu’offre de liaison pour les pulsions, mettant en évidence l’inopportunité de séparer ce qui est propre à la pulsion et ce qui l’est de l’objet, centrant ainsi l’analyse sur les formes de cette rencontre et ses vicissitudes.

C’est Winnicott qui portera cet enjeu au centre de ses développements théoriques, se passant largement de la référence à la pulsion de mort pour rendre compte de la destructivité. En définissant un amour impitoyable de l’enfant pour la mère, il postule une destructivité primaire, l’objet ne pouvant être construit au-dehors et au-dedans qu’à condition de survivre aux attaques fantasmatiques et d’ouvrir, par la présentation d’objet adéquat pour la satisfaction, la possibilité d’une aire d’illusion, d’un espace non suturé par les paradoxes mais transitionnel, d’un traitement de l’excitation. La destructivité mortifère témoigne au contraire de l’échec de la survie de l’objet alors que les conditions d’un travail de deuil, de perte, de représentation de l’absence n’étaient pas encore organisées chez l’infans. Les paramètres des états traumatiques de la prématurité psychique se trouvent ainsi réunis dans cette conjoncture. Par le biais de ces conceptions innovantes, de nouveaux éclairages après coup deviennent possibles : l’époustouflante hypothèse de Freud d’un sentiment inconscient de culpabilité à l’origine des actes criminels ouvre, dans l’après-coup, le champ d’analyse de la différence des logiques entre culpabilité primaire et secondaire.

Les travaux actuels tentent davantage d’explorer la destructivité par l’abord conjoint de l’économie pulsionnelle et de l’objet au sein des mouvements progrédients et régrédients, processualité de la représentance.

La mère morte (A. Green), le transfert paradoxal et la destructivité (D. Anzieu), les signifiants énigmatiques (J. Laplanche), la survivance de l’objet et la symbolisation primaire (R. Roussillon) font partie, malgré leurs divergences, de cette arborescence riche et fructueuse pour la théorie et la pensée clinique en psychanalyse.

Cependant, cette richesse contraste avec le sentiment d’impuissance que la destructivité fait vivre à son contact, dans le cadre de la cure en tant que force de désorganisation processuelle, dans les dispositifs de soin psychique auxquels s’adressent des formes cliniques nouvelles, porteuses des effets et moyens modernes du détruire/se détruire auxquels les sujets et les groupes sont exposés.

Si le pessimisme du poète a fini par toucher l’auteur de l’Éphémère Destinée, ce numéro de la RFP se propose de poursuivre le travail que notre thématique impose car la menace la plus grande est bien celle de son déni.

Coordination : Chantal Lechartier-Atlan

Argument : Détruire / Se détruire
Klio Bournova et Sesto-Marcello Passone

I. Pulsions de mort et destructivité : développements théoriques
Thierry Bokanowski – Haine(s) dans le transfert,
Denys Ribas – Pulsion de mort et destructivité,
René Roussillon – La destructivité et les formes complexe de la « survivance » de l’objet,

II. Autres perspectives
Michel Wieviorka – Détruire, se détruire dans la perspective sociologique du « sujet »,
Graziella Nicolaïdis –, Freud et Empédocle. Pulsions de vie, pulsions de mort, amitié et discorde

III. La destruction à l’œuvre
Philippe Valon – Survivre à la destruction : une passion,
Evelyne Tysebaert – Le corps du monde. À propos du livre de Jonathan Littell, Les Bienveillantes,

IV. Cliniques de la destructivité
Irina Adomnicai – L’énigmatique sexe des anges : Question posée à la méthode psychanalytique,
Emmanuelle Chervet – Destruction interne et entrée dans la psychose,
Béatrice Ithier – Enjeux de vie et de mort de l’amour. Impact traumatique du narcissisme destructeur,
Claudio Neri – Enactment : destructivité? Notes théoriques et cliniques,
Dominique Reydellet – Traumatisme et agoraphobie : être détruit, détruire,
Claudine Vacheret – Reconstruire pour ne pas se détruire,

Hors thème
Mathilde Saiet – L’Ossature du rêve. Remarques sur le fonctionnement hallucinatoire,

Lettre au directeur de la Rfp
Catherine Parat – Le glissement narcissique,

Critiques de livres
Raymond Cahn –, Une poétique de l’écoute psychanalytique. À propos de Chambre à part de Catherine Ternynck,
Dominique Bourdin – L’esprit du Mal de Nathalie Zaltzman,
Daniela Avakian – Les enfants du désir de Monique Bydlowski,
Hélène Parat– Dictionnaire freudien de Claude Le Guen,

Revue des revues
Jean-Pierre Kamieniak – Topique. Revue freudienne, n° 103, 2008 : « Analyse quatrième »,
Isabelle Kamieniak – Libres cahiers pour la psychanalyse, n° 18, Automne 2008, « L’intraitable culpabilité »,
Benoît Servant – Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n°51, « Pouvoir et emprise dans les groupes, les familles, les institutions »,
Michel Sanchez-Cardenas – The International Journal of Psychoanalysis, vol. 89, n° 6, décembre 2008,
Marie-Claire Durieux – Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 56, n° 2, juin 2008,
Hede Menke-Adler – Zeitschrift für Psychoanalytische Theorie une Praxis, n° 3, 2008, « Perversion »,

RESUMES ET MOTS CLES
Résumés,
Summaries,
Zusammenfassungen,
Resúmenes,
Riassunti,

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