Devoir de mémoire : entre passion et oubli

 

Rédacteurs :
| Eva Weil | Jacques Angelergues |

Tome 64 n°1, janvier-mars 2000
Date de parution : 2000-03-01
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Argument...
Sommaire

Si la cure psychanalytique reste fondée sur le fait que l'on souffre de « réminiscences » et si elle a démontré l'importance des traumatismes infantiles, où peut se situer la psychanalyse - et garde-t-elle la moindre pertinence - lorsque des cataclysmes historiques ont marqué l'enfance de millions d'individus ?

Dans l'histoire collective, le rôle de la mémoire est éminent et semble remplir une fonction qui organise l'identité de groupes entiers ou de nations : le souvenir des soldats français tombés entre 1914 et 1918 en est un exemple, grâce à leur sacrifice, une victoire fondatrice d'une restauration de l’intégrité nationale avec été remportée : le culte qui leur a été voué était unanime, chacun pouvait s'identifier aux victimes comme aux combattants survivants des deux camps. La transposition héroïque restait possible. Dans la conscience collective d'aujourd'hui, la place du souvenir lié à la Shoah et aux génocides est foncièrement différente car cette place ne peut s'inscrire en nous qu'au prix d'une blessure qui touche notre identité.

Non seulement la déportation vers les camps a eu lieu avec la collaboration active, l'assentiment ou la complicité passive d'une importante partie de la population mais dans la démesure, l'horreur, l'insoutenable, c'est l'humanité même de chacun d'entre nous qui a été blessée. Il n'y a pas de mémoire héroïque possible de la Shoah. Chacun est soumis à une double injonction : le souvenir et l'oubli sont également intolérables. C'est à la collectivité tout entière d'assumer la nécessité de la mémoire contre l'aspiration à la méconnaissance qui éviterait à la fois le souvenir et l'oubli.

Sandor Ferenczi avait perçu que la négation de la réalité est l'un des procédés qui permettent d'échapper à l'état traumatique : traiter celle-ci comme une fiction. Les identifications, ces «visiteurs du moi» transgénérationnels sont un support à l'incidence de la mémoire collective dans la constitution du sujet et de son identité. Le travail des identifications permet de multiplier les aller et retour entre le sujet et les autres. On voit ainsi le collectif fournir ici des cadres à l'individuel pour son élaboration. Ils contrebalancent ou confortent le poids des premières identifications et des identifications plus tardives à l'agresseur dans la construction d'un moi qui peut rester rivé sur les positions du narcissisme infantile, allergique à tout fantasme de castration et s'avérer incapable des décentrements nécessaires.

Sur le plan individuel, Julien Rouart a pu définir le souvenir comme « amnésie organisée », traces reconstruites d'où la dimension traumatique a été expurgée : tout souvenir est ordinaire.

Sur le plan collectif, l'Histoire implique souvent une amnésie du même ordre ; la notion contemporaine de Mémoire se situe à l'inverse comme la Conscience même de l'Histoire, elle s'impose d'inquiéter l'Histoire et lui refuse tout droit à ne devenir qu'un oubli organisé sur les chemins de la banalité. Il faut à la mémoire le soutien de la passion, tout à la fois souffrance et volonté.

Ainsi, le « devoir de mémoire » a surgi comme obligation morale mais aussi avec l'espoir qu'il puisse avoir une valeur préventive contre le retour des figures de l'horreur. L'élaboration de cette exigence a nécessité des efforts prolongés pour s'accomplir en ce qui concerne la période de l'Occupation et les moyens de sa mise en œuvre sont amenés à se renouveler sans cesse : le caractère imprescriptible des crimes contre l'humanité a été et reste l'un de ces moyens alors même qu'au nom de la paix civile, certains lui ont opposé la nécessité de l'oubli.

Le devoir de mémoire joue donc contre les mécanismes lénifiants de l'oubli et implique de ce fait une forme de violence morale - fut-elle a minima - liée au maintien de son caractère traumatique au souvenir. Pourtant, le rôle prophylactique contre la violence de ce devoir de mémoire ne va pas de soi. Il existe, dans l'Histoire, des formes de violence collective qui naissent d'une perte ou de l'absence de la mémoire historique des peuples, mais d'autres se nourrissent de l'entretien de cette mémoire.

Au-delà du modèle individuel du complexe d'Œdipe, Freud a cherché à rendre compte de l'influence de l'Histoire et du rôle de l'ensemble social. Une forme de mémoire collective conserverait le souvenir organisateur du « meurtre du père de la horde primitive », tandis que, constituant d'une foule, l'individu abdique, destitue ses instances pour se soumettre au meneur qui prend leur place. Préhistoire personnelle, passé du groupe, histoire de la civilisation, mémoire de l'espèce, phylogenèse, ces pistes théoriques sont toujours explorées par les psychanalystes qui ne sont pas seuls à s'interroger sur les liens entre la mémoire collective et la mémoire individuelle. Les problèmes méthodologiques posés par cette articulation, nécessaire pour que s'établisse un authentique dialogue avec les sciences humaines, sont délicats.

Malgré ces difficultés, il est indispensable de revenir, avec les instruments spécifiques de la psychanalyse, à une réflexion suffisamment large sur les liens entre le collectif et le singulier dans les processus psychiques de la mémoire.

Les traumatismes individuels et collectifs s'inscrivent-ils de la même façon dans la mémoire de chacun ? Quel rôle joue pour la mémoire individuelle l'inscription de certains traumatismes historiques présents dans la mémoire collective ? On pense en premier lieu à la Shoah et aux études menées par les psychanalystes sur les descendants de ses victimes, mais aussi au génocide arménien ou aux tragédies plus récentes de l'Algérie, du Cambodge ou de la « purification ethnique » dans les Balkans. Heureux les peuples qui n'ont qu'une histoire et à qui la mémoire n'est pas nécessaire. Le destin de la plupart des traumatismes dans le souvenir collectif n'est-il pas de se fondre dans l'oubli, banalisé dans les traditions et la culture ? Les traditions orales des sociétés rurales porteuses de l'histoire collective ont pratiquement disparu. Les récits des anciens, des conteurs, auraient cédé la place à une culture commune, écrite, voire à une « pensée unique » mondialisée. Marie Moscovici (1998) est d'un avis différent : il ne faut pas confondre « inscrit » et « écrit » ; pour elle, « les paroles restent » à l'intérieur des formes narratives transmises de génération en génération, elles agissent en secret en véritables « marraines de la mémoire », porteuses de vestiges et d'indices, archives orales pour l'inconscient.

Selon Freud, la psychanalyse a infligé à l'amour propre de l'humanité sa troisième grande vexation. Après la vexation cosmologique due à Copernic - l'homme n'est pas au centre de l'univers - et la vexation biologique liée à l'évolution des espèces de Darwin qui souligne l'animalité de l'être humain, la découverte de l'inconscient et du rôle de la sexualité dans le psychisme a fait le constat que « le moi n'est pas maître dans sa propre maison » : le devoir de mémoire creuse plus profondément encore cette humiliation que Freud complétait de cette admonestation : « ... ne nous abusons pas. Il n'y a en nous pas la moindre répugnance instinctive à verser le sang. Nous sommes les descendants d'une immense chaîne de générations de meurtriers. Nous avons le plaisir du meurtre dans le sang et peut-être le détecterons-nous bientôt à d'autres endroits encore. »

Quel rôle trouver ou espérer pour la cure psychanalytique chez des patients dont la mémoire individuelle est marquée du sceau d'un cataclysme collectif ? Quelle aide la mémoire collectivement élaborée peut-elle apporter à de tels patients et à leur analyste ? A l'intérieur même de l'institution psychanalytique on a vu se produire en Amérique latine les effets pernicieux d'une forme de mémoire infiltrée des traces du nazisme. L'affaire dont Lobo et Cabernite ont été les premiers protagonistes a soulevé un malaise considérable par rapport au fonctionnement de l'Association psychanalytique internationale. Les psychanalystes sont confrontés au devoir de mémoire dans leur éthique de citoyens et dans leur déontologie professionnelle ; leur est-il nécessaire pour lier mémoire individuelle et mémoire collective dans leur travail quotidien ?

Argument

Janine ALTOUNIAN – Passion et oubli d’une mémoire collective mise au travail dans la cure et l’écriture
Jean-José BARANES – Mémoires transgénérationnelles : le paradigme adolescent
Janine CHASSEGUET-SMIRGEL – Trauma et croyance
Rosine CRÉMIEUX – Stücke or not Stücke ?
Pierre SULLIVAN – « Je me souviens. » Écrire avec Rosine Crémieux
Klaus FINK – La mémoire et sa relation au temps et à l’espace
Bernard GOLSE – Du traumatisme entre pulsions de vie et pulsions de mort
John KAFKA – L’individu traumatisé dans la société traumatisée : traitement, mémoire et monuments commémoratifs
Simone KORFF-SAUSSE – La mémoire en partage
Rachel ROSENBLUM – Peut-on mourir de dire ? Sarah Kofman, Primo Levi
Elsa SCHMID-KITSIKIS – La mémoire du traumatisme ou comment nier l’oubli pour ne pas se souvenir
Claire SYNODINOU – Devoir de liaison – La mémoire revisitée
Henri VERMOREL – Mémoire et futur de la psychanalyse
Eva WEIL – Silence et latence

PERSPECTIVES

Entretien
Paul DENIS et Henri HADJENBERG – Devoir de mémoire et réparation

Perspective sociologique
Eugène ENRIQUEZ – « Plus jamais ça »
Régine WAINTRATER – Le pacte testimonial, une idéologie qui fait lien ?
Annette WIEVIORKA – Quelques réflexions sur la question des restitutions, des indemnisations et des réparations

Perspective clinique
Anne ADELMAN – Mémoire traumatique et transmission intergénérationnelle des récits de l’Holocauste

CRITIQUES DE LIVRES
Marilia AISENSTEIN – Guérir du mal d’aimer de Jean-Claude Rolland
Paul DENIS – La traîne sauvage de Rosine Crémieux et Pierre Sullivan
Marie-Françoise LAVAL-HYGONENQ – De la guérison psychanalytique de Nathalie Zaltzman
Martine LUSSIER – Un promeneur analytique de Victor Smirnoff

REVUE DES REVUES
Dominique ARNOUX – L’inactuel
Christiane GUITARD-MUNNICH – Adolescence
Jean-Eduardo TESONE – Revista de asociasiôn psicoanalilica de Buenos Aires
Denise BOUCHER-KERVELLA – Revue française de psychosomatique
Monique GIBEAULT – The international Journal of Psycho-Analysis

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