Finir l’adolescence

 

Rédacteurs :
| Abdel-Karim Kebir | Klio Bournova | Sesto-Marcello Passone |

Tome 77 n°2, avril 2013
Limite de remise des textes : 2012-11-01
Date de parution : 2013-04-01
Argument...
Sommaire

En quoi « Finir l’adolescence » concerne-t-il spécifiquement les psychanalystes ? On pensera d’abord à la clinique de l’adolescence, registre du comportement et des aménagements de cadre. Mais la psychanalyse sur divan semble aussi concernée par une difficulté à finir l’adolescence, dans certaines configurations psychiques pourtant apparemment adultes. Cela pose le problème des rapports entre d’une part la maturité psychique et son identification, la stabilité du fonctionnement mental et ce qui en est attendu, la capacité d’adaptation sociale espérée après la puberté, et d’autre part la souffrance psychique en rapport avec la vie amoureuse, intellectuelle, relationnelle dite adulte ; tous ces manques à être qui ne se suffisent pas d’être seulement rapportés aux attentes culturelles, sociales ou thérapeutiques de normalité. Différents registres de la théorie peuvent ici être convoqués, à commencer par la perspective développementale et structurelle, mais aussi la question des limites, de la stabilité ou de la fragilité narcissique, de l’équilibre pulsions-défenses, où doit venir s’articuler la problématique œdipienne. Les conséquences techniques et pratiques d’un dégagement à ce niveau d’une spécificité d’adolescence devront être également envisagées. On peut considérer sous l’angle du développement qu’il s’agit d’obtenir un achèvement de la transition post-pubertaire du fonctionnement psychique, dégagement maturatif à partir du diphasisme de la sexualité humaine, dont les paramètres psychanalytiques sont relativement définis ou définissables. L’intégration de l’après-coup allant de pair avec une nouvelle temporalité permet d’équilibrer la dimension de meurtre dans l’inconscient[1] pour intégrer la différence des générations en même temps que la différence des sexes : pouvoir se représenter la mort et se confronter au vieillissement des parents. Ce renoncement œdipien assumé doit permettre en conséquence de les quitter, et d’assumer la responsabilité de soi envers sa propre réalité psychique dans la relation à l’autre avec ses différences.

Certes, ce développement semble suffisamment atteint sans trop de difficultés par une grande majorité d’adolescents, sans qu’on puisse pour autant bien situer chronologiquement et définir véritablement la fin de l’adolescence : le début est plus facilement repérable si on le rapproche de la transformation corporelle pubertaire avec ses conséquences psychiques et expressives. Mais quels repères permettent d’en signer la fin véritable, au-delà d’une apparente conformité sociale ? La fin génétiquement programmée du développement du corps ou sa capacité effective à assurer indépendance et sexualité de l’individu, en accord avec les vues de Freud dans les Trois essais sur la sexualité, n’oblige pas à finir psychiquement l’adolescence.

L’allongement important de cette période est un fait généralement admis. Mais le psychanalyste est aussi confronté à la dilution des limites entre adolescence et âge adulte, et à la possible persistance de noyaux d’adolescence possiblement réactivés à d’autres moments de la vie que le post-pubertaire proprement dit. Cela concerne donc aussi bien ce qui de la fin de l’adolescence pourrait être trop longtemps différé, que ce qui laisserait trop de résidus et qui pourrait se retrouver ultérieurement dans toute cure analytique. En reconnaître les ressorts métapsychologiques et les articulations théorico-pratiques pourrait permettre de les repérer et les traiter bien au-delà du seul champ clinique des jeunes appelés adolescents. Il semble n’exister que peu de travaux théoriques sur ce sujet précis, pourtant en lien avec une autre dimension du problème, beaucoup plus étudiée : ce qui aurait à se départager entre enjeux spécifiques de l’adolescence et clinique dite non névrotique. Quand le narcissisme est à vif pour avoir dû composer avec la réactivation œdipienne et l’ouverture à la bisexualité psychique, ou quand il y a recours prépondérant à des mécanismes de défense non névrotiques, et davantage encore chez ces patients se plaignant d’inhibitions et de difficultés existentielles sans symptomatologie précise ni conflictualité intrapsychique verbalisable, à travers et au-delà du travail du négatif, on peut chercher ce qui de l’adolescence et de son achèvement aurait absolument besoin, même tard dans l’âge adulte, d’une dynamique transféro-contre-transférentielle pour trouver enfin à se résoudre. Que veut dire cette patiente adulte qui déclare soudain à son analyste « mais je me sens comme une adolescente sur votre divan, et je ne sais pas comment en sortir » ?

Au fond, finir l’adolescence ne serait-il pas d’abord et essentiellement une occasion de structurer et liquider l’Œdipe ? Le modèle de la crise de l’adolescence serait-il pertinent pour décrire certains mouvements de transformation dans la cure et les modalités de la fin de celle-ci ?

Chez l’adolescent ou le jeune adulte, qu’est-ce qui distingue les difficultés banales dans la transition entre infantile et maturité, et les empêchements intrapsychiques plus structurels qui pourraient se pérenniser puis s’accentuer à d’autres moments de crises dans la vie ? Les risques de fonctionnement psychique pathologique en dépendent, états limite, décompensations psychotiques, registre narcissique avec ses pathologies dépressives, ses conduites d’échec, ses conduites addictives. Problème aussi des fins moins malheureuses mais éternellement différées, les adolescences interminables, souvent avec la complicité d’un entourage à la compassion excessive ou discrètement incestuelle : ces parents qui tirent ainsi bénéfice de leur refus de renoncer à la parentalité. Même les fins considérées heureuses, quand est enfin trouvée dans l’indépendance la capacité de penser, d’aimer, de travailler, posent la question du caractère ou des formations de caractère, de l’identité, de la stabilité du moi et de la régularité du fonctionnement psychique en général.

Winnicott en son temps posait la question de la non-intervention thérapeutique, à la fois retour du primum non nocere et chance qu’il faudrait laisser à la résolution spontanée des difficultés rencontrées. Le risque, bien repéré depuis, serait de banaliser excessivement les pathologies en germe, ou de les laisser se fixer définitivement, alors que les avancées de la psychanalyse dans le repérage clinique et les adaptations techniques permettent d’autres espoirs[2]. Pour autant, on sait combien certaines dimensions du fonctionnement psychique gagnent à être abordées en appui sur certaines acquisitions de l’âge adulte… Mieux finir l’adolescence après l’adolescence ? Une post-adolescence a été décrite, période de désidéalisation douloureuse qui peut aller jusqu’à l’âge de trente ans : une transition longue plutôt qu’un seuil, qui permettrait de prolonger l’adolescence par une processualité intermédiaire, pour lui donner peut-être les moyens de son achèvement. Mais l’achèvement est-il facilement envisageable psychiquement dans une société aux tentations prométhéennes, valorisant jeunesse et vitalité éternelles, illimitées ? Que signifie finir et dans quel rapport à la temporalité pour nos patients, pour les analystes eux-mêmes ? Pourquoi cette augmentation de l’âge moyen des candidats analystes, pourquoi cet allongement de la durée des cures ? Nombre de questions se posent ici à la psychanalyse, en commençant par celle de la recherche d’achèvement d’un processus de transformation dont on sait le lien indéfectible avec la jeunesse, l’espoir de changement et la créativité… Finir renvoie aussi à la mort, et à d’autres crises maturatives en cela proches de l’adolescence : la crise du milieu de la vie en est l’exemple princeps. Winnicott[3]ne disait pas autre chose, à propos de l’adolescence : « Dans le fantasme inconscient, ce dont il s’agit là, c’est de la vie et de la mort. »




[1] D.W. Winnicott (1975), Mort et meurtre dans le processus de l’adolescence, Concepts actuels du développement de l’adolescent : leurs conséquences quant à l’éducation, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, p. 200.

[2] Voir la critique très ferme de cette position par M. Katipovic et F. Ladame, Adolescence et psychanalyse : l’histoire d’une histoire, Adolescence et psychanalyse : une histoire, Lausanne, Delachaux Niestlé, chap. 1, p. 25.

[3] D.W. Winnicott (1975), Concepts actuels du développement de l’adolescent : leurs conséquences quant à l’éducation, op. cit., p. 207.

 

Éditorial – Avec et sans fin
Thème : Finir l’adolescence

Klio Bournova, Abdel-Karim Kébir et Sesto-Marcello Passone – Argument : Finir l’adolescence
« Finir » : l’adolescence, la cure
François Richard – L’analyse après-coup de l’adolescence dans les cures d’adultes
Kalyane Fejtö – La post-adolescence, une phase du développement
Samuel Lepastier – Quitter l’adolescence
Virginia Ungar – La fin de l’adolescence aujourd’hui

« En finir » : une co-construction intergénérationnelle
Annie Birraux – Prométhée ou le devenir adulte
Dominique J. Arnoux – Souverain de ses douleurs
Fanny Dargent – Entre mère et fille : un arrachement sans fin ?
Nathalie Zilkha – « Finir » l’adolescence, sans « en finir »
Jean-Yves Chagnon – Comment rater la fin de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte ? L’infantile dans l’adulte
Benoît Servant – Parentalité et fins de l’adolescence

« In-finir » : impasses, transformations, créativité
Jean-Paul Matot – Infinir l’adolescence
Irène Ruggiero – Adolescence terminable et interminable
Elsa Schmid-Kitsikis – Faut-il que l’adolescence ait une fin ? La créativité de l’âge adulte est toujours adolescente

Médiations institutionnelles
Bénédicte Chamoun – Juliette ou la chrysalide
Catherine Yelnik – Entrer dans l’adolescence pour pouvoir en sortir ? Amandine, ou la peau en transfert

Recherches
Jérôme Glas – Delenda Carthago ! De la source pulsionnelle
Michael Parsons – Sexualité et perversion quelques cent années plus tard. Sur les traces des découvertes de Freud
Liviu Poenaru – L’hallucinatoire freudien et les neurosciences

Revues
Revue de livre
Rossella Valdrè – Il metodo delle libere associazioni de Antonio Alberto Semi

Revue des revues
Isabelle Martin Kamieniak – Transfert d’amours, Libres Cahiers pour la psychanalyse, no 23, 2011,
Nicole Llopis-Salvan – Psychanalyse et autisme, Journal de la psychanalyse de l’enfant, no 2, vol. 1, 2011, Michel Sanchez-Cardenas –International Journal of Psychoanalysis, nos 3 & 4 de 2012,

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