Frères et sœurs

 

Rédacteurs :
| Geneviève Bourdellon | Isabelle Kamieniak |

Tome 72 n°2, mai 2008
Date de parution : 2008-05-01
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Argument...
Sommaire
C’est aux origines mêmes de la psychanalyse que surgissent simultanément l’image du rival fraternel, des motions fratricides qui l’accompagnent, et celle du désespoir de l’enfant devant la perte de sa mère disparue… En quelques jours, en effet, Freud découvre l’impact sur sa psyché de la naissance de Julius et de sa mort, puis le souvenir-écran de la mère introuvable, « coffrée » peut-être comme Nania, mais aussi, et surtout, mère enceinte… Et l’on se souvient que quelques lignes plus loin, Freud propose sa compréhension de « l’effet saisissant d’Œdipe Roi »… Aussi ne peut-on qu’être frappé de voir — dans ce temps même de fondation de la psychanalyse — Freud lier désir de mort à l’encontre du rival fraternel, complexe d’Œdipe et perte de l’objet primaire.

Réfléchir aujourd’hui à l’impact des « frères et sœurs » sur la psyché et sur son fonctionnement permettrait sans doute de mieux situer son importance et ses fonctions comme de creuser les différents aspects de ce lien, omniprésent mais d’un abord marginal dans l’œuvre de Freud et pourtant d’emblée posé entre le registre du lien à l’objet primaire et celui du conflit œdipien.

Les cas cliniques des Cinq psychanalyses révèlent l’importance de la fratrie dans l’histoire subjective infantile : La naissance de la sœur du petit Hans relance sa curiosité et l’élaboration de théories sexuelles en même temps que le conflit œdipien est exacerbé. La séduction précoce exercée par son aînée sur l’Homme aux loups retentit traumatiquement sur sa destinée, la mort prématurée de la sœur de l’Homme aux rats pèse ultérieurement sur le deuil impossible du père…

En 1912, c’est Totem et tabou qui place le lien fraternel comme prototype du lien social en référence au meurtre du père de la horde primitive. En 1916-1917, Freud insiste sur la haine et la violence qui président aux relations fraternelles  : « Le jeune enfant n’aime pas nécessairement ses frères et sœurs, et généralement il ne les aime pas du tout. » . Dans Au-delà du principe de plaisir, la naissance d’un nouvel enfant est « la preuve sans équivoque de l’infidélité » du parent aimé et la marque indubitable pour l’aîné de « toute l’ampleur du dédain qui est devenu son lot ».

La précocité de l’expérience liée à la naissance d’un frère, ce « traumatisme si banal » réactive les aléas du lien à l’objet primaire et engage le devenir du fonctionnement psychique ce qui peut convoquer toute la clinique des agirs, de la défaillance représentative, des formations caractérielles, voire de la somatisation. Pour le frère qui regarde le nouveau-né dans les bras de sa mère, celui-ci va capter et personnifier son Moi idéal. L’enfant veut être à sa place, le nouveau venu est identifié au phallus maternel. Lacan a d’abord repéré cette dynamique avant de conceptualiser le stade du miroir.

Mais si le frère est le représentant du non Moi, de l’étranger, de l’intrus, il est aussi, contradictoirement (et paradoxalement dans certaines fratries), ce familier qui est le plus fidèle représentant du Moi. Le frère, alter ego, est en effet un représentant parfait dudouble.

 Pourrait en rendre compte le fantasme gémellaire voir siamois par exemple, qui touche aux identifications mimétiques, si ce n’est adhésives, et signale l’ampleur des carences dans la constitution du Moi-peau. Ainsi l’objet qui avait arraché l’enfant à sa mère en devient-il le bouche-trou narcissique. Ne peut-on pas envisager, avec R. Kaes, la constitution d’une « imago primitive materno-fraternelle » aboutissant à un vécu d’indifférenciation fusionnelle ? L’attaque des différenciations symboligènes n’est elle pas  particulièrement à l’œuvre dans la relation fraternelle de par sa nature fondamentalement homosexuelle ? Et plus encore dans les manœuvres incestualisantes où la sensorialité prend  alors une place d’autant plus grande ? Si la problématique du double persiste, quelle est la part de la défaillance de la fonction contenante maternelle et de celle tiercéisante du père? Peut-on considérer que l’objet fraternel engage vers un premier travail de différenciation vis-à-vis de l’objet primaire et introduit la triangulation quand on sait la violence de l’envie et la destructivité psychique qui y est  attachée ?

En 1922, Freud évoque un destin particulier des motions agressives refoulées précocement, celui d’un choix d’objet homosexuel, « transformation de sentiments », de la haine en amour comme issue de la rivalité surmontée en raison de « la liaison à la mère ». Mais si le passage de la rivalité haineuse contre l’intrus à la jalousie suppose une situation triangulaire reconnue, s’agit-il alors du triangle « mère - enfant – frère » (pré-oedipien) ou nécessairement du triangle oedipien ? Cependant le potentiel transformateur des affects, en particulier de l’envie primaire qui vise la mère, ne passe-t-il pas également  par la fratrie ? Le complexe fraternel pourrait alors diffracter, relayer, favoriser l’instauration du complexe d’Œdipe ou dans le cas contraire le bloquer, le déformer voir même s’y substituer.

 La haine meurtrière dans la fratrie peut apparaître autant en raison d’un excès de symétrie spécularisante que par confrontation aux inégalités et aux différences. Elle fonde la paranoïa, destin inverse de l’homosexualité qui change la haine du rival en amour, puisque la non-transformation de l’affect haineux oblige à l’excès projectif d’un secteur clivé — Lacan en a fait sa thèse, Jean Mallet donne au frère aîné un rôle essentiel dans la constitution de la paranoïa. N’est-ce pas aussi la capacité au deuil qui peut se trouver douloureusement en impasse en cas de décès d’un frère, en raison de la dimension narcissique de l’investissement et de l’intensité de l’ambivalence ?

Apparemment à l’opposé, les alliances fraternelles basées sur une communauté de dénis — l’antoedipe de Racamier — créent des liens qui semblent pouvoir neutraliser les ravages de la haine et  de la désintrication pulsionnelle. Mais les manœuvres incestualisantes à l’œuvre dans la fratrie, la séduction narcissique ou l’inceste fraternel peuvent gêner l’issue des investissements objectaux, voire organiser une forteresse antœdipienne à deux se substituant à la solution œdipienne. Quel serait alors ce qui fonde ces alliances, protégeant le narcissisme, autorisant l’association groupale, mais pouvant se révéler par leur exclusivité, mortifères ? Ne doit-on envisager cette dynamique fraternelle qu’en intrication avec les relations familiales dans leur ensemble ? L’inter-psychique n’est-il pas à penser toujours en articulation avec l’intra-psychique ?  Quelle place réserver au négatif dans ce type de configurations familiales, comme y insiste R. Kaes ?

Mais comment une fratrie peut-elle aussi devenir porteuse d’étayage, de créativité, de communauté, laissant suffisamment leur place à la tendresse et à l’expression de pulsions inhibées quant au but, permettant l’empathie et le partage de jeux ? L’accès à l’Œdipe n’est-il pas la clé de voûte de la métamorphose des liens fraternels auxquels pourraient alors correspondre les idéaux d’égalité et de fraternité ? Est-ce seulement le refoulement de la haine ou aussi son déni qui fondent ainsi utilement le pacte au sein de la fratrie pour établir un contrat familial basé sur les interdits de meurtre et d’inceste ?

L’expérience du fraternel, même précoce, ne peut-elle avoir aussi une fonction structurante essentielle ? Dans quelle mesure la dimension horizontale peut-elle modifier les données de la dimension verticale, à travers l’organisation de l’Œdipe et des fantasmes originaires ?

On sait que Freud refusa la position d’Adler qui donnait au fraternel un rôle fondateur dans l’inconscient mais figé dans une caractérologie. Freud gardera cependant l’expression de « complexe fraternel » proposé par Jung.

Objet de l’objet maternel, « tiers de toutes les triangulations possibles », la figure du frère, étrangement familier, suffisamment identique et suffisamment différent, contraint en quelque sorte à une réorganisation pulsionnelle désignant l’objet du désir et non plus celui du besoin. Elle ouvre la voie aux identifications structurantes,  intermédiaires et au « partage d’identité ». La répétition même est facteur d’apprivoisements successifs de la conflictualité suscitant mentalisation, différenciation et intrication pulsionnelle. Les jeux entre frères ne témoignent-ils pas du partage d’une fantasmatique commune créant un espace transitionnel ? L’activité/passivité, l’ambivalence, le sado-masochisme et la bisexualité trouvent dans le cadre stable du groupe familial des possibilités de mise en acte et de mise en scène. Cadre qui permet l’externalisation par projection de contingents pulsionnels inacceptables, refoulés, voire clivés, ainsi récupérés et non perdus puisque  encore vécus par procuration chez l’autre… Et ce, dans la continuité des investissements… Mais n’existe-t-il pas aussi des « jeux » figés dans la répétition, mutilant la processualité ?

Il y aurait là nécessité d’envisager la dimension groupale d’un appareil psychique familial, voire fraternel, où l’intersubjectivité est incessamment agissante.

En 1921, Freud parle d’une identification et d’un lien durable, inhibé quant au but que tissent entre eux les individus qui ont choisi le même objet comme Idéal du Moi, ce qui correspond à la fratrie. Les groupes thérapeutiques ne sont-ils pas d’ailleurs le lieu d’actualisation privilégié des transferts fraternels ? Est-ce alors le groupe en soi, la « groupalité » qui favorise l’émergence de l’archaïque, de la prégénitalité, des effets de la pulsion de mort, ou bien le fraternel qui, réactivé, donne accès à ces niveaux régressifs d’organisation des conflits ? Si la rivalité fraternelle meurtrière est en général évitée dans l’espace familial, c’est essentiellement dans l’espace social, qu’elle s’exprime : Depuis la nuit des temps, les conflits les plus violents et les plus destructeurs s’appuient sur le narcissisme des petites différences, entre collègues, groupes, ethnies, pays - frères.  Les sociétés psychanalytiques n’y échappent pas en raison de leur mode d’affiliation et de la violence narcissique qui s’y déploie…La problématique fraternelle de Freud s’est ainsi jouée au sein du groupe des premiers psychanalystes, par des affrontements rivalitaires passionnés, homosexuels et fratricides principalement d’abord avec Fliess puis avec Jung.

L’homosexualité fraternelle, dont on a vu la dimension primaire, devient, dans sa dimension secondaire, une défense contre la perception de la différence des sexes et du conflit oedipien. Ne sauve-t-elle pas alors  le potentiel de passage vers l’objectalité quand le traumatisme aurait pu obérer dangereusement le développement psychique vers le narcissisme négatif ou la dépression ?

Si le frère ou la sœur sont « les premiers objets d’amour homosexuel », ces jeux sexuels s’organisent sous le signe d’Antéros, alors même que l’inhibition quant au but n’est pas assurée. N’est-ce pas de la qualité de cette inhibition que dépendront les destins non seulement de l’ouverture au socius mais aussi de la fonctionnalité de la bisexualité psychique ? Les relations sociales, voire amicales en portent souvent la marque…Il y aurait aussi à interroger la spécificité des relations entre sœurs - ce qui relancerait la question de la réservation traditionnelle du socius à l’homosexualité masculine en principe sublimée.

Or l’inhibition quant au but est sans doute une des fonctions parentales les plus importantes et sa défaillance peut laisser la fratrie démunie face à une pulsionnalité trop peu endiguée comme en témoignent peut-être, entre autres facteurs, en clinique infantile, les difficultés actuelles de mise en place de la période de latence.

Il est bien évident que les problématiques parentales se lisent dans la gestion des conflits qui animent la fratrie dans une transmission transgénérationnelle ou intergénérationnelle.

La place de l’enfant dans le désir des parents rejaillit évidemment sur la qualité du lien fraternel et en organise la tonalité, et il n’est que de penser au drame de l’enfant de remplacement. Le poids des « accidents de la vie » sur la famille — enfant mort, malade, handicapé — imprègne dans la réalité le traitement psychique des problématiques que nous avons essayé de dégager.

Enfin, les frères et sœurs, quand ils apparaissent dans la cure, viennent souvent représenter et spécifier un mouvement défensif par rapport à un transfert maternel ou paternel propre à la conflictualité œdipienne. Dans les psychothérapies d’enfants, habituellement, les mouvements objectaux dirigés sur la fratrie agissent à ciel ouvert ou, bien au contraire, entraînent des mouvements défensifs spécialement serrés. Ne peut-on penser, de façon générale, que si la problématique fraternelle est tue ou déniée, celle-ci est particulièrement refoulée, et grevée par la destructivité mesurée à la hauteur des contre-investissements ?

Il y aurait donc là matière à une reprise en après-coup, à des potentialités de réélaboration… Si, fréquemment, c’est à l’occasion d’une seconde analyse que se dessine la problématique fraternelle,· n’apparaît-elle pas massivement et rapidement dans sa violence et sa crudité dans les pathologies narcissiques, psychosomatiques, les états limites, les conduites addictives ? L’imago fraternelle, biface serait alors une sorte de relais entre narcissisme et objectalité,  permettant une oscillation féconde entre position paranoïde et dépressive. Quelle spécificité recouvre le transfert fraternel, serait-ce celle de l’élaboration de l’homosexualité primaire et secondaire ? S’il peut se cacher dans un transfert latéral pour affaiblir la charge du transfert parental sur l’analyste, il peut aussi s’adresser directement à celui-ci. Entre spécularité angoissante et altérité insupportable, n’est-ce pas souvent dans la paradoxalité que se négocie alors cette problématique ? En déplaçant la primauté paternelle accordée par Freud sur la configuration fraternelle ne  met-on pas l’accent sur le rôle de la rêverie maternelle et fraternelle, comme sur l’importance des transformations processuelles au sein des relations inter-psychiques et intrapsychiques ?

Chantal Lechartier-Atlan, Frères et sœurs : une introduction,

I- Le Fraternel : contributions de référence

Jean Mallet, Une théorie de la paranoïa,
Bernard Brusset, Le lien fraternel et la psychanalyse,
René Kaës, Le complexe fraternel archaïque,

II- Le Fraternel : une exigence de réorganisation psychique

Alain Ksensée, A propos de la mort d’un cadet… nommé Julius,
Danièle Donnet, La fonction fraternelle,
Hélène Parat, La relation fraternelle entre vœux oedipiens et plaintes préoedipiennes,
Nathalie Zilkha, Eclats dans le fraternel et destins identificatoires,

III- Le Fraternel : des configurations difficiles

Sabina Lambertucci-Mann, Assurer la survie d’un frère…
Nathalie Nanzer, Quand le corps exprime l’impensable,
Catherine Druon, Un petit frère qui tient déjà tant de place,
Régine Scelles, Dire ou ne pas dire : processus de subjectivation du handicap au sein de la fratrie,

Hors Thème :

Iacovos Cléopas, Le transfert, un champ transitionnel à l’intersection de la psychanalyse et des neurosciences,

Critiques de livres

Marthe Coppel-Batsch – Le travail de deuil de Martine Lussier,
Claire-Marine François Poncet – Macropsychanalyse. L’économie de l’inconscient de Vivien Levy-Garboua et Gérard Maarek,
Nadia Bujor – La représentation et le miroir de Cléopâtre Athanassiou-Popesco,
Bernard Bensidoun – Psychanalyse du lien de Bernard Brusset,

Revue des revues 

Isabelle Kamieniak – Libres cahiers pour la psychanalyse, n° 15, printemps 2007, « La pulsion et le destin »,
Clarice Averbuck – Le thème du fraternel dans différentes revues brésiliennes,
Catherine Kriegel – Psychanalyse et psychose, n° 7, 2007, « Théories des origines »,
Marie-Claire Durieux – The psychoanalytic study of the child, vol. 61, 2006,
Delphine Schilton – Adolescence, n° 4, 2006, « Contre-transfert »,

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