Homosexualités

 

Rédacteurs :
| Klio Bournova | Michèle Bertrand |

Tome 67 n°1, janvier 2003
Date de parution : 2003-01-01
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Argument...
Sommaire

L’homosexualité comprise comme les relations sexuelles entre partenaires du même sexe est une réalité très anciennement connue : dans l’Antiquité, par exemple, le Banquet de Platon ou les poèmes saphiques l’attestent. On la rencontre dans les cultures les plus diverses, tour à tour codifiée dans des rituels initiatiques – comme c’est le cas des Baruya de Nouvelle-Guinée, parce que ces pratiques sont censées contribuer à la reproduction de la vie – ou marginalisée, honteuse, voire sévèrement pénalisée. Les grandes religions – juda ïsme, christianisme, islam –, les condamnent sans réserves. Si les signes de tolérance sont plus nombreux aujourd’hui, et si l’homosexualité est de plus en plus considérée comme un comportement sexuel différent, c’est une évolution récente, et qui concerne surtout les sociétés européennes et nord-américaines. En Occident comme en Orient, l’homosexualité a longtemps été considérée comme un comportement déviant, immoral, voire pervers, et reste pénalement poursuivie dans quelques pays.

Au début du XXe siècle, l’hégémonie médicale prenant le relais de l’hégémonie de la religion, l’homosexualité accède au statut de pathologie. Il est tentant d’en faire une approche biologisante. Certains vont l’expliquer par la théorie de la dégénérescence, tout comme aujourd’hui on se demande, outre-Atlantique, s’il n’y a pas un gène de l’homosexualité. Mais ces déplacements dans le discours théorique indiquent les changements dans les représentations sociales de l’homosexualité, plus qu’ils n’en éclairent la nature. La grande innovation de Freud est de considérer l’homosexualité comme une position subjective. On ne naît pas homosexuel, on le devient. Freud a emprunté à Fliess l’idée d’une bisexualité psychique. Mais il s’est éloigné des positions organicistes de ce dernier. La potentialité homosexuelle serait donc inscrite dans le psychisme de tout un chacun. Cependant, pour la majorité, l’hétérosexualité l’emporte, et le destin des motions homosexuelles est, pour une part, le refoulement ; pour une autre part, la sublimation dans le lien social. La pulsion est ainsi désexualisée par changement de but.

Quelle est la psychogenèse de l’homosexualité psychique ? Quelles sont ses différentes formes ? Y a-t-il une ou plusieurs homosexualités ? C’est un premier groupe de questions.

Pour éclairer la psychogenèse de l’homosexualité masculine, Freud a mis en avant le rôle du narcissisme. Il a reconnu, à partir de son expérience clinique, trois modes d’entrée dans l’homosexualité, sans prétendre à l’exhaustivité. Un premier mode d’entrée dans l’homosexualité est celui du choc d’objet narcissique ; il a pour condition une très forte fixation à la mère, et s’effectue à l’adolescence par une « conversion » : identification à la mère et recherche comme objets d’amour de jeunes gens dans lesquels il puisse se retrouver et retrouver l’objet aimé par la mère. C’est le modèle développé à propos de Léonard de Vinci (1910). Un autre aspect de cette configuration est la haute estimation dans laquelle est tenu le phallus, symbole de la puissance, et l’impossibilité d’y renoncer chez l’objet d’amour. D’où la haine, le mépris, le dégoût pour tout ce qui ne possède pas ce phallus, la femme en premier lieu.

Un deuxième mode d’entrée dans l’homosexualité a une source toute différente : il s’agit de l’amour et de la vénération inspirée par le père, et de l’angoisse de castration qui pousse à renoncer à la rivalité avec lui. Le renoncement à la femme est le renoncement à être en concurrence ou en conflit avec lui. La position est ici plus passive, plus soumise, plus « féminine », et l’objet d’amour est électivement une figure de père, d’homme plus âgé, ou d’autorité. C’est le cas de l’Homme aux loups (1918).

En 1922, Freud repère une troisième voie conduisant à un choix d’objet homosexuel, bien, dit-il, qu’il ne puisse évaluer l’importance de son rôle dans la formation de l’homosexualité manifeste. À l’origine, des sentiments de jalousie particulièrement forts se sont affirmés contre des rivaux, frères (et sœurs) plus âgés. La jalousie a conduit à une attitude haineuse envers ces rivaux capteurs d’amour maternel. Plus tard, ces motions subissent un refoulement et une transformation, de sorte que « les ci-devant rivaux devinrent les premiers objets d’amour homosexuels ».

Il convient de noter que l’homosexualité psychique ne conduit pas nécessairement à une homosexualité en actes. Parler d’homosexualités au pluriel indique d’emblée la complexité du point de vue psychanalytique. Celui-ci s’étend depuis le lien le plus ancien, primaire, à la mère – évoqué en termes d’homosexualité primaire – jusqu’à ses expressions les plus sublimées dans la constitution du lien groupal et social, ou dans la création artistique, alors que dans sa définition commune elle désigne la préférence pour le même sexe dans la vie amoureuse et/ou érotique... À partir de 1911, Ferenczi propose la notion d’homo-érotisme pour mettre l’accent sur l’érotisme issu du narcissisme et le différencier du sexuel, inscrivant la conflictualité inhérente à la différence des sexes. Ce double tissage, possible ou impossible, du narcissique et du sexuel, du même et du différent, par le biais des homosexualités, ouvre toute une série de perspectives, que la clinique des troubles identitaires découvre. Comment le même peut-il porter le différent, l’autre, le tiers, et comment, paradoxalement, le différent n’est-il parfois qu’un travestissement, un véhicule de l’identique ? Comme l’avait observé Ferenczi avec perspicacité, certains peuvent vivre leur homosexualité dans des relations hétérosexuelles.

Mais l’homosexualité agie, pratiquée, indique d’autres lignes de partage, entre fantasme inconscient et pensée consciente, entre fantasme et acte. À travers le doute exprimé par Freud sur l’existence d’une homosexualité réellement agie chez Léonard, nous pouvons repérer son questionnement sur les facteurs psychiques qui empêchent ou conduisent le sujet à une expression de son homosexualité en actes. Il convient, donc, de distinguer non seulement différentes psychogenèses de l’homosexualité, dont aucune liste exhaustive n’est encore établie, mais aussi différents degrés dans l’assomption de motions pulsionnelles homosexuelles. La séparation entre homosexualité et hétérosexualité n’est pas toujours aussi tranchée qu’on peut le croire : si certains sujets se déclarent très tôt homosexuels, d’autres hésitent entre hétéro- et homosexualité : certains ont une homosexualité occasionnelle, certains deviennent homosexuels sur le tard, et il convient de prendre en compte l’histoire de chaque sujet dans le devenir homosexuel. La recherche psychanalytique a ouvert un grand nombre de questions : sur le rôle structurant de l’homosexualité dans le développement psychique, ou la cure avec des sujets narcissiques ; sur le pourquoi de passages à l’acte homosexuels chez des sujets qui ne sont pas engagés de façon habituelle dans une pratique homosexuelle.

Ainsi, l’apparente simplicité du « comportement homosexuel » recouvre une grande variété de problématiques singulières. Est-ce que le caractère dissymétrique de la genèse psychosexuelle chez l’homme et la femme, du fait de leur différence anatomique, du fait aussi d’avoir eu comme premier objet d’investissement une femme, ne détermine pas aussi une dissymétrie entre les sexes du point de vue de l’homosexualité ? L’homosexualité féminine est-elle de même nature que l’homosexualité masculine ? Pour ne considérer que l’homosexualité masculine, est-elle une et homogène ? Et, par ailleurs, n’y a.t-il pas une grande diversité d’implications du narcissisme dans les positions subjectives ?

Enfin, le changement des représentations sociales de l’homosexualité, la plus grande tolérance à son égard, n’introduisent-ils pas de nouvelles questions ? Qu’est-ce que l’homophobie implique du point de vue psychique ? Comment comprendre les revendications d’une identité homosexuelle qui oscille entre exhibition provocante – par retournement – de ce qui était autrefois objet de honte, et tentative d’affirmation d’une nouvelle conformité, par symétrie avec le modèle matrimonial ? Certains États européens ont institutionnalisé le mariage des homosexuels ; en France, le « pacs » permet aux homosexuels de cohabiter et de bénéficier de prérogatives autrefois liées à l’état de mariage. La question se pose maintenant de l’homoparentalité.

Autre question : La formation des analystes doit-elle être ouverte aux homosexuels ? L’histoire du mouvement psychanalytique a commencé très tôt à en débattre, avec des prises de position institutionnelles tantôt répressives, tantôt plus libérales, traversées par des enjeux idéologiques qui débordent les conceptions psychanalytiques de l’homosexualité.

Autant dire que l’homosexualité dépasse largement le champ de la psychanalyse et concerne également celui de la sociologie, de l’anthropologie, du droit, de la politique. Michèle Bertrand - Klio Bournova

Argument

SITUATION MÉTAPSYCHOLOGIQUÉ DES HOMOSEXUALITÉS
Ruth MENAHEM – Désorientations sexuelles. Freud et l’homosexualité
Jean BERGERET – L’importance de Î’illusoire dans le concept d’« homosexualité » tel que l’entend un psychanalyste
Nancy J. CHodorow – Les homosexualité comme formations de compromis
HélèneTroisier- L’empreinte érotique de la mère sur la fille
Sylvie DREYFUS – Le féminin, de l’identique à l’identité

PERSPECTIVES CLINIQUES
Geneviève BOURDELLON – La relation homosexuelle, une révélation divine dans une vie de chien
Christian GÉRARD – La relation homosexuelle est-elle une relation incestueuse ?
Patricia ATTIGUI – Féminité clandestine. Variations contre-transférentielles et homosexualité
Anna POTAMIANOU – Une trajectoire homosexuelle
Murielle GAGNEBIN – L’homosexualité : un instrument ?
Nicole BATLAJ – De l’homoérotisme au fantasme incestueux

ENFANTS DE L’HOMOPARENTALITÉ
Ken CORBETT – Le roman familial non traditionnel
Michel ODY – Troubles de la représentance chez un enfant de parent homosexuel
Gérard Lucas – Quelques préalables à l’étude des parentalités homosexuelles
Paul DENIS – Dc la difficulté d’étudier l’homoparentalité

PERSPECTIVES HISTORIQUES ET SOCIOIOGIQUES
Jean-Pierre KAMIENIAK – La construction d’un objet psychopathologique : la perversion sexuelle au XIXe siècle
Éric FAssiN – L’inversion de la question homosexuelle

ANALOGIE ET MÉTAPHYCHOLOGIE
Pascal-H. KBLLBR – À propos de quelques anaIogies du texte freudien

Critiques de livre
Marthe CARTIER-BRESSON – Le psychanalyste pendant la séance Patrick Miller
Joycelyne Siksou – L’enfant dujou,l’enfant de la nuit de Rémy Puyuelo
Ellen.A.Sparker – Cadre totalitaire et et fonctionnement narcissique du radu Clit

Revue des revues
Sabina LAMBERTUCCCI-MANN – Adolescence
Denise BIJUCHBT-KERVBLLA -Reveue Française de psychosomatique
Marie-Claire DURIEUX – The scandinavian Psychoanalytic review
Danielle KAswiN-BONNEFOND – Topique

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