L’homosexualité féminine dans la cure

 

Rédacteurs :
| Isabelle Martin-Kamieniak | Pascale Navarri |

Tome 79, n°3
Date de parution : 2015-07-01
Argument...
Quelques classiques autour du numéro
Sommaire

« L'identification à la mère, chez la femme, permet de reconnaître deux couches : la couche préœdipienne qui repose sur le tendre attachement à la mère et la prend comme modèle, et celle, plus tardive, issue du complexe d’Œdipe, qui veut éliminer la mère et la remplacer auprès du père. (…) Mais c'est la phase du tendre attachement préœdipien qui est décisive pour l'avenir de la femme ; c'est en elle que se prépare l'acquisition des qualités avec lesquelles elle satisfera plus tard à son rôle dans la fonction sexuelle et accomplira ses inestimables réalisations sociales. »
Freud (1933a, p. 178-180)

 

L’importance du « tendre attachement » précoce de la fille à sa mère est sans nul doute universellement reconnu comme d’importance pour son développement. Cependant le fondement libidinal, sexuel, homosexuel de cet attachement est souvent refoulé chez les psychanalystes eux-mêmes. La tendresse tend à être vue comme un dérivé des premières relations mère - bébé dont les racines sexuelles et les rejetons ultérieurs homosexuels ne sont pas reconnus comme tels. On perd facilement de vue que c’est l’inhibition de but de la sexualité infantile — et celle de la sexualité maternelle adressée à l’enfant — qui est constitutive de la tendresse. Cette tendresse peut-elle être vue comme une "sublimation dès le début", comme Freud le dit à propos de Léonard, et comme Jean-Louis Baldacci l'a repris, et quel serait le primummovens de cette forme de sublimation ? Les traumatismes précoces — et l’influence des traumatismes trans-générationnels — peuvent-ils entraver cette sublimation?

Dans le déroulement de la cure, l’homosexualité féminine, dans ses différents aspects et vicissitudes, est trop souvent évitée et les mouvements qui en dérivent sont volontiers envisagés en termes d’angoisse de séparation, d’abandon, ou en ceux de dépression précoce, de carence, voire de défaut de contenance ou de pare-excitation.

Le premier objet sexuel qu’est la mère — première séductrice aussi bien pour les filles que pour les garçons — organise autour de lui un monde de représentations ; on pourrait les qualifier d’homosexuelles — au sens de l’homosexualité primaire indifférenciée — tant que la reconnaissance des sexes n’a pas encore pris pied dans l’esprit de l’enfant. Une fois celle-ci activée, le narcissisme de la fille vient renforcer le faisceau homosexuel des investissements — et leur donner leur qualité homosexuelle différenciée — alors que le narcissisme du garçon ouvre aux investissements homosexuels masculins et fraye une voie complémentaire par rapport à l’investissement de la mère. Pensons à l’intensité des flux libidinaux précoces : « …si difficile qu'il puisse être de faire l'estimation relative des composantes libidinales qui convergent, je pense que nous ne devons pas oublier que ces motions libidinales du début possèdent une intensité qui demeure supérieure à celle des motions ultérieures et que l'on peut proprement qualifier d'incommensurable » écrit Freud (1931b).

Toute difficulté de la mère par rapport à ses fantasmes homosexuels inconscients, la gênera dans ses expressions d’affection à l’égard de sa fille et entraînera un maintien entre elles de la tension homosexuelle et une conversion incomplète de cette excitation en tendresse. Le destin de la persistance de cette tension est évidemment très imprévisible, mais il peut entraîner après coup la recherche d’une relation féminine analogue à ce que décrit Freud : « Comme il n'y avait pas grand-chose à faire avec la mère réelle, il résulta de la transposition de sentiments que nous avons décrite la recherche d'un substitut de la mère auquel on pût s'accrocher avec une tendresse passionnée. » (Freud, 1920a).

Peut-on dire que le cœur du moi féminin se fonde dans l’homosexualité ? En tout cas ce moi féminin est vulnérable à l’excès d’excitation homosexuelle ; à la puberté en particulier l’apparition des règles — et des changements corporels qui les accompagnent — est parfois vécue comme un envahissement par la sexualité maternelle, comme une séduction homosexuelle reçue sur un mode initiatique et avec exaltation, mais parfois de façon vertigineuse, ou avec angoisse et, en ce dernier cas, une lutte s’installe : névrotique, comportementale, anorexique, etc.

Par ailleurs, les fantasmes de scène primitive ne se limitent pas à des représentations des échanges sexuels entre les parents ; il est des fantasmes originaires homosexuels dans lesquels, chez la fille par exemple, une sexualité homosexuelle est prêtée à la mère à qui est attribuée une partenaire plausible ou de fantaisie : la tante, la voisine, l’amie de toujours, la grand’mère…

L’intérêt fantasmatique des garçons pour l’homosexualité maternelle n’est pas absent, au contraire, et leur intérêt pour l’homosexualité féminine s’avère constant sous différentes formes et différents destins. Et si l’on a décrit l’hystérie chez l’homme, peut-on aussi décrire aussi chez lui une homosexualité féminine ?

Quelques classiques autour du numéro : « L’homosexualité féminine dans la cure »

Joyce Mc Dougall, 1965 : Introduction à un colloque sur l’homosexualité féminine

Paul Denis, 1982 : Homosexualité primaire, base de contradiction

La question de l’homosexualité féminine occupe une place importante dans les écrits des psychanalystes français jusqu’à une époque relativement récente. Comme le rappelle Paul Denis dans son argument pour ce numéro, cette notion sera intimement liée à la question de la relation à l’objet primaire, et ce n’est que plus récemment que cette approche passera au second plan, supplantée par des considérations sur l’angoisse de séparation ou d’abandon, la dépression précoce, la carence, le défaut de contenance ou de pare-excitation, etc. L’homosexualité primaire – terme que nous devons à Fenichel et qui définit la relation à l’objet primaire pour les deux sexes – est corrélative à cette question, et les textes qui lui sont consacrés sont relativement rares.

Dans ces « classiques » autour du numéro sur l’homosexualité féminine dans la cure, nous proposerons deux ensembles de textes.

Le premier est relatif à un colloque, organisé par la Société Psychanalytique de Paris le 16 juin 1964 sur le thème de l’homosexualité féminine, autour d’une conférence de Joyce McDougall, suivie d’une discussion à laquelle ont participé plusieurs analystes de la Société dont Évelyne Kestemberg, Serge Lebovici, André Green, Conrad Stein, Michel Fain, Francis Pasche, ainsi que Dominique Geahchan. Plusieurs de ces auteurs ont proposé un commentaire écrit de quelques pages sur la conférence de Joyce McDougall, que le lecteur pourra découvrir au numéro 4, volume 29 (1965), de la Revue française de Psychanalyse, accessible au site de Gallica (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5446359k/f39.item.r=1965). La conférence de McDougall, que nous proposons ici, commence par une longue référence au texte de Freud de 1920, De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine. McDougall fait remarquer que, dans ce texte, Freud met l’accent sur l’aspect œdipien de la situation de la jeune patiente, alors que, de son côté, elle voudrait insister sur la situation « qui prélude à l’affrontement des conflits proprement œdipiens », à savoir la « poussée pré-œdipienne [qui] requiert chez la fillette une identification à la mère, tant pour se détacher d’elle que pour pouvoir s’affirmer en opposition à elle, et cela tout en cherchant à conserver sa relation d’amour à la mère, image de toute-puissance et source de toute sécurité ». McDougall fait état de plusieurs cas de femmes qui appartiendraient avec nos critères d’aujourd’hui au vaste ensemble des états-limite, et en dégage certaines caractéristiques générales.

La première est un déplacement des reproches habituellement faits à la mère vers le père, ce qui conserve à l’imago maternelle un caractère non conflictuel et idéalisé, le père étant absent ou dépeint de façon négative (sale, méchant, répugnant…), mais en termes que les patientes utilisent également, à d’autres moments, pour elles-mêmes. « Le père, incorporé dans le Moi de l’enfant, est assimilé par elle inconsciemment à un objet excrémentiel, objet qui appartient en un sens double — œdipien et prégénital — à la mère ».

La deuxième caractéristique est que ces patientes ont « la douloureuse impression d’être rejetées par la mère jusque dans leurs corps » : « C’est aussi cette conviction d’un rejet maternel du corps propre qui cherche une compensation spécifique dans l’érotisme homosexuel. ». Joyce McDougall remarque  que cette problématique s’articule avec « le manque d’intégration — et même de symbolisation — du désir représenté par “l’envie du pénis”, et ceci joue un rôle important par ce manque même, dans la vie psychique et le vécu corporel de la femme homosexuelle. Cette envie féminine, qui se transpose habituellement sur quelque symbole, présente chez ces patientes la particularité de porter sur le pénis réel et cela (contrairement aux autres femmes), de manière consciente. »

Il s’ensuit que « la mère qui refuse l’accès au phallus paternel et au père comme objet libidinal, est la même que celle qui a précédemment refusé à l’enfant ses droits sur le corps propre et ses matières. ». Il s’agit donc d’une  « mère toute-puissante lui ravit la maîtrise et le droit à l’indépendance »,  gardant pour elle « la possession, l’efficience, l’autonomie », interdisant toute rivalité avec elle. McDougall conclut que nous ne sommes plus dans le registre des névroses classiques, puisque la configuration réalisée par ces patientes – McDougall prend soin de souligner qu’il s’agit de certains seulement cas cliniques d’homosexualité féminine – signe « l’échec devant l’Œdipe, la difficulté d’intégrer l’envie du pénis, la perte objectale compensée par une identification régressive à l’image paternelle, la non-intégration enfin, des éléments bisexuels de la libido », et l’auteur conclut sur les dangers qu’implique la nouvelle situation ainsi créée.

Le deuxième ensemble de textes est plus récent. Il remonte au début à la fin des années 1970 et au début des années 1980, lorsque Évelyne Kestemberg a réutilisé le terme d’homosexualité primaire pour rendre compte de certains aspects de la psychopathologie des patients à fonctionnement psychotique. Le présent numéro de la revue rend hommage à ces travaux en republiant un texte de 1984, « Astrid », ou homosexualité, identité, adolescence. Quelques propositions hypothétiques, initialement paru dans Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie du Centre de Psychanalyse de l’ASM 13 (numéro 8, 1984). En écho à cette publication, nous présentons ici un texte de Paul Denis lui même, datant de 1982, paru dans n° 1, volume 46, de la Revue française de Psychanalyse consacré à la paranoïa.  Paul Denis montre que l’hypothèse de l’homosexualité primaire appartient à la catégorie des « conceptions », c’est-à-dire d’ « idées abstraites », selon le mot de Freud, qui rendent compte d’hypothèses concernant des zones de la vie psychique difficilement accessibles à l’analyse ; Selon cette « conception », l’homosexualité primaire est commune aux deux sexes et caractérise « une sexualité primaire indifférenciée quant au sexe, avec un partenaire perçu comme semblable » au sujet : « Le passage de l’identification primaire à l’homosexualité primaire implique qu’il s’établit une transaction avec l’objet, transaction qui vient remplacer le sentiment d’unité avec l’objet » ; dans la suite, « le courant tendre naît d’une désexualisation progressive des relations entre l’enfant et ses personnages nourriciers ». L’auteur considère que l’aptitude à la tendresse se développe en parallèle avec le développement des auto-érotismes.

 

Éditorial – Le même et l’autre semblable

Rédactrices : Isabelle Martin Kamieniak et Pascale Navarri

Coordination : Chantal Lechartier-Atlan

Paul Denis – Argument

Interventions

Charlotte Costantino – L’homosexualité féminine : un féminin en berne ou un féminin érigé faute de mieux

Gilbert Diatkine – Homosexualité féminine et homosexualité primaire

Françoise Coblence – La solution homosexuelle

Article de référence

Évelyne Kestemberg – Astrid ou homosexualité, identité et adolescence

Développements

Jacqueline Godfrind – De l’homosexualité féminine chez l’homme

Jacqueline Schaeffer – La nuit des mères – ombre de l’homosexualité féminine

Martin Joubert – Contrat ou pacte ? Un enjeu passionnel de l’homosexualité féminine

Bernard Chervet – L’homosexualité de l’autre sexe, l’ombilic du transfert

 Masculin/Féminin

Sylvia Cabrera – Relation homosexuelle masculine entre père et fille

Kalyane Fejtö – L’homosexualité primaire et secondaire dans la cure

Roland Havas – Hauteclaire

Danielle Kaswin Bonnefond – Écouter l’homosexualité féminine

RECHERCHES

Claire Pages – Le travail du négatif : Freud avec Hegel ?

André Green : Influences

Jean-Claude Rolland – Pour André Green

Christopher Bollas – André

Martin S. Bergmann – Un hommage américain à André

Jan Abram – André Green à la Fondation Squiggle : Jouer avec Winnicott

Igor Kadyrov – Rencontrer, écouter et discuter avec André Green

Aristea Skoulika – André Green : La séduction, le « représenteur » et l’objet

Giuseppe Squitieri – André Green et les configurations de la tiercéité

Isabelle Ullern – Construction en philosophie ? Autour d’une lettre d’André Green à Sarah Kofman

André Green – Une lettre à Sarah Kofman

Interlude

Michel Neyraut – Face et profils (extraits)

Revues

Revue des livres

Isabelle Martin Kamieniak – Les galériens volontaires de Gérard Szwec

Piotr Krzakowski – Au-delà de la névrose de Bernard Brusset

Fanny Dargent – L’écoute de l’analyste de Laurence Kahn

Jean-Baptiste Desveaux – Catch them before they fall de Christopher Bollas

Revue des revues

Élise Jonchères-Weinmann – Revue française de psychosomatique, « L’affect », n° 44, 2013

Isabelle Martin Kamieniak – Libres cahiers pour la psychanalyse, « Vies amoureuses », n° 25, 2012

Hede Menke-Adler – Zeitschrift für psychoanalytische Theorie und Praxis, « Etrange», n° 3-4, 2012

Michel Sanchez-Cardenas – Lu dans l’International Journal of Psychoanalysis, n°s 3 et 4, 2014

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas