L’interprétation dans la cure avec l’enfant

 

Rédacteurs :
| Béatrice Ithier | Isabelle Martin-Kamieniak | Sesto-Marcello Passone |
Auteurs :
• Agnès Lauras-Petit • Antonino Ferro • Béatrice Ithier • Bernard Bensidoun • Christian Gérard • Elena Molinari • Elsa Schmid-Kitsikis • Évelyne Chauvet • Georgios Stathopoulos • Hélène Suarez-Labat • Henri Normand • Katarzyna Walewska • Laurent-Danon Boileau • Lucilla Narici-Sicouri • Manuela Ultrilla-Robles • Rajah Sharara • Régine Prat • Rodolfo Rodriguez • Teresa Flores •
Tome 76 n°2, juin 2012
Date de parution : 2012-06-01
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Argument...
Sommaire

« Je demandais à Hans sur un ton de plaisanterie si ses chevaux portaient binocle, ce qu’il nia, puis si son père portait un binocle, ce qu’il nia aussi contre toute évidence ; je lui demandais si par le noir autour de la “bouche”, il voulait dire la moustache, et je lui révélai alors qu’il avait peur de son père justement parce qu’il aimait tellement sa mère. Il devait, en effet, penser que son père lui en voulait de cela, mais ce n’était pas vrai, son père l’aimait tout de même, il pouvait sans aucune crainte tout lui avouer. Bien avant qu’il ne vînt au monde, j’avais déjà su qu’un petit Hans naîtrait un jour qui aimerait tellement sa mère qu’il serait par la suite forcé d’avoir peur de son père et je l’avais annoncé à son père. »

À la séance du 12 mai 1909 de la Société psychanalytique de Vienne, Freud déclare : « Nous ne comprenons tout simplement pas les enfants, et c’est seulement depuis Hans que nous savons ce qu'un enfant pense. » Reitler, présent, incrimine les parents en affirmant que « des erreurs ont été commises dans son éducation, qui ont été responsables de sa névrose ». Max Graf, le père du petit Hans, se défend en soulignant que Hans aurait eu « une forte prédisposition sexuelle qui a éveillé un besoin précoce d'amour ». Il s'est, poursuit-il, « trop fortement attaché aux parents ». Freud souligne alors la forte prédisposition de l'enfant à la sexualité, facteur plus important que les erreurs parentales commises.

Ainsi, le sexuel infantile est, dès 1909, posé dans la genèse de la névrose de l'enfant avec le destin que l'on sait, tandis que l’environnement, dans sa dimension éducative autant que dans l’interrogation portée sur l’organisation psychoaffective des parents se trouve mis en question. Peut-on en conclure que la psychanalyse de l'enfant navigue toujours entre ces deux référents obligés, les vicissitudes de la sexualité infantile et la réalité de la relation aux parents ?

L’intérêt témoigné par Freud était suscité par l'appréhension directe du fonctionnement psychique de l'enfant et par la confirmation qu'il apportait à la théorie des Trois essais (1905). En 1910, dans l’Addendum du même ouvrage, Freud écrivait : « L’analyse de la phobie d'un garçon de cinq ans (1909), nous a révélé bien des éléments nouveaux auxquels la psychanalyse ne nous avait pas préparés, par exemple qu'il existe une symbolique sexuelle, une représentation du sexuel par des objets et des relations non sexuels, qui remonte à ces premières années de la maîtrise du langage […]. Les analyses citées […] nous apprennent […] que les enfants de trois à cinq ans sont capables d'un choix d'objet tout à fait perceptible et accompagné d'affects violents. »

Après ces nombreuses années d’évolution dans la théorie et la pratique analytiques avec l'enfant, avons-nous progressé dans la connaissance de la pensée enfantine ? En effet, si le travail psychanalytique avec l’enfant entrepris depuis Hans jouit aujourd'hui d'une longue histoire, il a suscité et continue de susciter nombre de débats et de controverses, lesquels ont cependant fécondé la psychanalyse, tant sur le plan de la théorie que sur celui de la pratique clinique.

Pour ne citer que les pionniers les plus représentatifs du travail psychanalytique avec l’enfant, Anna Freud, Melanie Klein et Winnicott, on mesure les évolutions, les écarts et les conflits qui ont émaillé l’histoire de la psychanalyse de l’enfant. Anna Freud insistera sur la nécessaire prise en compte du vécu et de la relation de l'enfant avec sa famille, non sans un souci parfois éducatif, absent de la démarche de Klein. Melanie Klein, soucieuse de l'appréhension de l'angoisse la plus profonde, liée à la pulsion de mort et aux vicissitudes de l'archaïque asservie aux objets internes, élaborera une technique du jeu d'enfant articulée à sa conception du symbolisme dans la dynamique transférentielle. Winnicott, de son côté, introduisant le poids de l’environnement dans la psychogenèse de l’enfant, témoignant d'une attention soutenue au trauma, exprimée dans une interaction petit patient-analyste, à travers le jeu du squiggle, inventera la notion de transitionnalité. Et même s'il n'est pas le lieu d'appréhender ici les différents courants soumis aux influences domestiques de la psychanalyse, il convient d'en souligner le pluralisme – Vienne, Londres, Paris ou les États-Unis n’offrent pas les mêmes accents interprétatifs !

S'il nous faut aller bien au-delà d'une référence à une Hermine Hug-Hellmuth, première entre les premières après Freud, arrêtons-nous un instant à son propos sur l'âme enfantine : « Deux constantes sont intriquées, la mort qui termine la vie, et le mystère qui créa toute vie; entre les deux tremble une âme d'enfant terrifiée. » Hug-Hellmuth, affirmant que« le développement intellectuel et affectif de l’enfant débute immédiatement dans les toutes premières semaines de la vie », insistant sur l’aspect érotique des premiers jeux d’enfant ou sur le fait de sucer son pouce, fut une des premières à évoquer un « sens musculaire », à rattacher au vécu du fœtus dans le ventre maternel. On sait ce qu’en tira Winnicott à propos de la motricité, du plaisir musculaire et cutané, pourvoyeur des formes primitives du plaisir sexuel… Ce sont ces accents qui rythment encore l'expressivité de l'enfant dans la cure dans son exercice moteur ou son maniement des formes et des couleurs.

Nous devons considérer que la psychanalyse avec l’enfant a pris ses premiers quartiers avec des enfants analysés par leurs parents avant que ne puissent se dégager les exigences de la cure liées au développement de la psychanalyse. Cadre, technique, interprétation sont encore aujourd’hui discutés. De grandes disparités sont encore observées dans les modalités d'approche des analystes d'enfants.

En nous centrant sur l’interprétation, nous souhaitons souligner le problème de sa formulation, tant au niveau de son contenu et de ses modalités, toujours discutée. En effet, sommes-nous en présence de simples stratégies techniques pour adapter l'interprétation analytique à la condition du fonctionnement de l’enfant, ou l’analyse avec lui nous porte-t-elle davantage à nous confronter à un élargissement des modèles théoriques – pulsionnel, relationnel, intersubjectif – et à leurs apports et leurs impacts dans le fonctionnement mental ? Une réflexion sur les caractéristiques spécifiques de la situation analytique avec l’enfant à travers celles des potentialités de réceptivité, d’utilisation et d’intégration de l’interprétation chez nos petits patients est souhaitable.

L’extraordinaire richesse qui naît de ces rencontres cliniques avec l’enfant ne manquera pas de relancer l’intérêt et la recherche, la curiosité et la passion pour cette occurrence du travail psychanalytique. Car c’est à l’interprétation qu’est confié le rôle de porter au niveau d’une symbolisation intégrable par le moi du patient, ce que le(s) transfert(s) dans le hic et nunc de la séance communiquent de la réalité psychique en souffrance. Et pour l’enfant, mais sans doute aussi de façon générale, les variations et les évolutions significatives dépendent des voies d’accès à la réalité psychique, et donc de son interprétabilité. La question ne relève pas d’un choix théorique et, en conséquence, n’impose pas de devoir privilégier ou non tel ou tel accent du psychisme enfantin, selon l’approche d’une théorie des angoisses primitives et de la destructivité, ou du sexuel infantile, car ils sont entre-tissés. Il conviendrait plutôt d’en reprendre les articulations selon leur émergence dans la dynamique transféro-contre-transférentielle de la séance, en référence à l’évaluation au coup par coup d’une stratégie transformatrice adaptée aux disponibilités psychiques et aux potentialités symbolisantes de l’enfant. Bien entendu, l’interprétation qui convoque prioritairement la verbalisation, ne peut se passer des mots, mais quels mots adresser à un enfant ? Comment lui parler ? Et de quoi lui parler ? Avec ses mots à lui, dans un déchiffrage fluide qui ne stimule pas les défenses ? Et parmi les éléments exprimés, lesquels retenir ou privilégier ? Enfin, qu’en est-il du ou des traumas ?

L’interprétation ne peut-elle pas aussi utiliser d’autres canaux que ceux qu’offre le langage verbal ? Les gestes, postures, les réactions émotionnelles sont des vecteurs de symbolisation, voire de sens, aussi essentiels que les mots. Des mots qui ne peuvent se révéler « pleins » que par rapport à l’expérience vive du corps pulsionnel et relationnel. Ne devrait-on pas considérer que c’est aussi la problématique de l'enfant qui peut dicter à l’analyste son mode d'interprétation et le timing de celle-ci ? Car, amenée à ne plus compter sur la seule verbalisation, la psychanalyse de l’enfant a conduit les analystes à une attention essentielle au contre-transfert et à son utilisation, qui devient ainsi un support indispensable dans l’approche de la psyché infantile. Et c’est alors l’infantile du psychanalyste qui s’est révélé objet d’intérêt, d’investigation à la mesure des résistances que sa découverte suscite en chacun des protagonistes de la situation analytique.

On le voit, dans les premiers temps, le langage secondarisé semble la voie royale de l’interprétation. L’interprétation de contenu domine sur l’interprétation de et du transfert, que les premiers analystes d’enfants mettent un certain temps à repérer. Mais, du transfert sur l’objet au transfert sur la parole, chemin asymptotique des cures analytiques actuelles, quelles voies sont ouvertes, possibles avec l’enfant ? La perception, la sensorialité, le corps, l’acte, l’agir, contenu dans le jeu mais pas seulement, la présence émotionnelle sont au cœur des séances avec les petits et très jeunes patients, de façon immédiate et donnée d’emblée… Au cœur du maelstrom du « transfert-contre-transfert », comment ouvrir la communication analytique avec l’enfant, selon quelles modalités d'interprétation ? Dans quel rapport au fonctionnement psychique de l’enfant peuvent-elles ouvrir la voie des transformations psychiques nécessaires à la clinique d’aujourd’hui ?

Ce sont ces questions ouvertes que nous souhaitons poser, certains que la pratique analytique avec l'enfant a déjà permis des avancées théoriques et cliniques considérables dans la psychanalyse contemporaine, y compris celle avec des adultes. Les approfondissements de la recherche théorico-clinique, en psychanalyse infantile, ont généré des nouveaux modes d'approche des aléas de l'archaïque, et de leurs articulations à la structuration œdipienne, qui nous apparaissent contribuer de manière significative à construire la psychanalyse de demain.

Argument : L’interprétation dans la cure avec l’enfant
Béatrice Ithier, Isabelle Martin Kamieniak, Sesto-Marcello Passone,

I. Spectre de l’activité interprétative
Manuela Utrilla Robles, Splendeurs et abîmes. À propos de l’interprétation en psychanalyse d’enfants
Christian Gérard, L’interprétation de la violence primaire chez l’enfant, chemin vers l’Œdipe
Régine Prat, Les habits neufs de l’interprétation
Antonino Ferro et Elena Molinari, Une arche pour survivre au déluge émotionnel. La forme vivante de l’interprétation dans l’analyse d’enfants

II. L’interprétation au risque de la clinique
Rodolfo Rodriguez, Émergences scéniques des expériences traumatiques archaïques en séance
Béatrice Ithier, Retour à Franckie. Trauma et dissociation, quelles modalités interprétatives ?
Laurent Danon-Boileau, Les enjeux économiques de l’interprétation à l’enfant autiste
Hélène Suarez-Labat, Des barrières autistiques aux limites : des voies nouvelles d’interprétation

III. Du silence à l’interprétation
Agnès Lauras-Petit, Saisir les mots par le corps. Interprétation et infra verbal dans l’analyse d’enfant
Rajah Sharara, Vers la rencontre interprétative
Bernard Bensidoun, L’interprétation « suffisamment bonne » : jouer, créer, interpréter
Teresa Flores, Interprétation : du silence à la parole
Elsa Schmid-Kitsikis, Les mots-écrans du « silence » de soi de l’adolescent. Quel travail d’interprétation pour l’analyste ?

IV. Extensions du champ interprétatif
Évelyne Chauvet, L’indication comme première interprétation
Katarzyna Walewska, Entre le divan et le piano, un “psychodrame analytique”

Hors thème
Georgios Stathopoulos, L’hypocondrie, les destins pulsionnels et la quête en soi de l’objet des soins primaires

Critiques de livres
Henri Normand, Les yeux de l’âme de Jean-Claude Rolland
Lucilla Narici-Sicouri, Fare psicoanalisi con genitori e bambini de Dina Vallino

Revue des revues
Bertrand Colin, L’Annuel de l’APF, 2011 : « Idéal, déception, fictions »
Hede Menke-Adler, Jahrbuch der Psychoanalyse. Beiträge zur Theorie, Praxis und Geschichte, vol. 60, 2010 : « Perversion. zur Theorie und Behandlungstechnik »
Michel Sanchez-Cardenas, The International Journal of Psychoanalysis, numéros 1 et 2, 2011

Résumés
Summaries
Zusammenfassungen
Resúmenes
Riassunti

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