La dépersonnalisation

 

Rédacteurs :
| Béatrice Ithier | Vassilis Kapsambelis |

Tome 77 n°4, octobre 2013
Date de parution : 2013-10-01
Argument...
Sommaire

« Je me réveille, j’ouvre les yeux au milieu d’un silence et d’une lumière que je ne connais pas, et de choses qui pour moi n’ont pas de sens (…). Quelle femme suis-je encore ? »

Donata Genzi dans Se trouver, L. Pirandello

Donata Genzi, le personnage de Se trouver, incarne-t-elle celle dont l’identité a vacillé ? Ne se décrit-elle pas et ne décrit-elle pas son univers comme dépersonnalisés ? La théorisation de la dépersonnalisation, bien présente dans la pensée analytique, convoque l’exil, celui d’un corps, d’une subjectivité, et par conséquent l’éclipse d’une identité, ou du moins d’une « conscience de soi ». Elle sous-tend aussi bien les avatars de l’expérience psychotique que les moments d’indétermination névrotique, ou encore les élations de l’expérience mystique, voire encore les soubresauts des conduites addictives, comme expériences chroniques, aiguës, ou récurrentes, de dépersonnalisation. Il se pourrait aussi qu’elle conditionne chez l’analyste, l’accès à tel ou tel contenu inconscient du patient (M. de M’Uzan). Ce faisant, comment s’aménagent ces processus et comment supportent-ils une telle disparité ? De l’état transitoire à l’état permanent, quel(s) facteur(s) est(sont) en jeu ?

La longue hésitation de la psychiatrie quant à la caractérisation de la dépersonnalisation témoigne de l’aporie d’une clinique descriptive et rejoint les questions posées par les psychanalystes. Si le moi est avant tout un « moi corporel », « une entité corporelle, non seulement une entité toute en surface, mais une entité correspondant à une surface » (Freud, Le Moi et le ça, 1923), comment caractériser les états cliniques dominés par un trouble affectant le caractère d’ « unité » de l’ensemble des représentations qui composent cette « entité » ? Comment distinguer ce qui relève d’un corps érogène, dont les troubles de la représentation et de la cohésion renvoient au traumatique du sexuel, et d’un corps substrat du sentiment d’existence ? L’ambiguïté même du terme de « dissociation » rend compte de cette hésitation, entre un relâchement de l’unité du moi au sens de Janet (tel que toujours utilisé dans la littérature anglophone) et la dissociation au sens de Bleuler et Henri Ey, synonyme de la désagrégation schizophrénique, où la dépersonnalisation devient la figure paradigmatique du délitement du moi dans les psychoses.

À vrai dire, la dépersonnalisation ne conduit pas aux mêmes conceptions selon le point de vue d’un « investissement libidinal de soi » ou d’un trouble du rapport à l’objet. Dans « La décomposition de la personnalité psychique » (1932), Freud n’avait pas manqué de souligner que le moi peut se traiter comme un objet, en se critiquant et en s’observant, sans s’instaurer en conscience morale. Or, la dépersonnalisation va charrier l’altération du vécu d’avoir un corps et d’être une personne avec une identité (Schilder) pouvant même atteindre, dans le délire de Cottard, sa négation mélancolique. À l’inverse, en mettant l’accent sur le rapport à l’objet, M. Bouvet décrit la dépersonnalisation comme traduisant un sentiment de transformation du monde extérieur, et le ressenti d’un affect pénible, en lien avec les transformations des défenses dans le processus analytique, voire une certaine destruction passagère du moi – le tout en rapport avec la « distance » et le « rapprocher » avec l’objet. Il soulignait la blessure narcissique latente de ces sujets, contemporaine de la différenciation moi/non-moi, stimulée par la régression en l’absence de l’objet. Radicalisant la conception de P. Marty qui voyait dans la dépersonnalisation l’échec d’un délire projectif, M. Bouvet l’appréhendait comme l’antithèse du délire, le sujet dépersonnalisé n’abandonnant pas la réalité.

C’est ainsi que, selon la clinique envisagée, la dépersonnalisation va connaître plusieurs aspects, parfois contradictoires. Des auteurs comme Christian David ont insisté sur l’émergence brutale d’un contenu refoulé fomentant une réalité autre et angoissante, position très proche de celle de Freud dans « Un trouble de mémoire sur l’Acropole » (lettre adressée à R. Rolland (1936) et dans laquelle apparaissent ses sentiments de culpabilité refoulés d’avoir surpassé son père). La dépersonnalisation devient alors, au prix d’un vacillement momentané ou plus durable du sentiment de cohésion du moi, une expérience d’enrichissement de son périmètre de conscience, et d’intégration de ses motions inconscientes et pulsionnelles.

À l’inverse, Paul Federn (La psychologie du moi et les psychoses, 1952) a théorisé la dépersonnalisation comme le moment premier du processus psychotique, celui que les élaborations de Freud dans « Pour introduire le narcissisme » vont sous-estimer, pour mettre l’accent, dans ces pathologies, sur le retrait de la libido dans le moi. Pour Federn, c’est bien le désinvestissement du moi sous l’impact traumatique de l’objet qui conduit, de façon défensive, au retrait narcissique, la dépersonnalisation dépendant « directement » d’un choc de la petite enfance entraînant un affaiblissement du moi. La schizophrénie serait cette pathologie qui se trouverait en permanence sous une menace d’effraction du moi, de porosité de ses limites – bref, dans un état de dépersonnalisation continu et plus ou moins intense, que seules les défenses autistiques, secondaires, marquant le renoncement à toute objectalité, parviennent à contenir. Ici, la dépersonnalisation devient synonyme d’ « hémorragie narcissique » et le prix à payer pour toute forme d’objectalité. C’est dans cette ligne de pensée que se situe également l’essai de Racamier (1963) sur la personnation.

À la même époque, outre-Manche, tout un courant de pensée, dans le sillage de M. Klein, a posé la clinique de la dépersonnalisation comme héritière de l’identification projective. H. Rosenfeld devait appréhender la clinique de la dépersonnalisation en relation avec la schizophrénie (1947) et l’hypocondrie (1964) (États psychotiques, 1976) en référence à une défense (primaire) contre la dépression et les sentiments, et la reliait à l’état schizoïde et à l’identification projective, pouvant aller jusqu’à entraîner des états confusionnels chez le patient, comme chez l’analyste, voire entre eux (Impasse et interprétation, 1990).

R. Fairbairn, le premier, avait voulu insister sur l’identification d’une partie du moi à l’objet interne. La clinique des états psychotiques et narcissiques a fini par décrire un moi aliéné dans une identification à une organisation de défense (défenses primaires), pouvant engendrer des vécus déréalisants et dépersonnalisants. Ne serait-il pas possible, toutefois, d’ajouter que des objets internes pathogènes, inclus dans ces systèmes défensifs durablement constitués, les ont en quelque sorte cristallisés, comme le montre Winnicott (le respect du symptôme en pédiatrie), et plus récemment Balsamo, qui parle à ce propos d’ « objet fou » ? Que le sujet y ait recours ou non est une autre affaire. Cette aliénation peut conduire à des expériences sévères de dépersonnalisation, situant l’identification narcissique au cœur de son processus, qu’elle soit externe ou interne. Certains successeurs de M. Klein parleront ainsi aussi d’identifications projectives entre les différentes parties du moi. Quelle place faire alors à l’identification narcissique et projective, à la contre-identification projective, voire à la trans-identification projective dans le mécanisme de la dépersonnalisation ?

L’œuvre de Winnicott, très attentive au développement affectif primaire et aux liens psyché-soma, s’est attachée à repenser les différents accidents liés à une intégration psychique mal assurée, dont la dépersonnalisation constituerait l’un des aspects dans une métapsychologie corps-esprit. Alors que l’intégration du moi dans le temps et l’espace dépendrait, pour lui, du holding, c’est-à-dire de la façon dont la mère tient l’enfant, la personnalisation serait en lien avec le handling, c’est-à-dire la manière dont l’objet maternel le soigne (sein, biberon, lait, etc.). Selon lui : « Le moi se fonde sur un moi corporel, mais c’est seulement lorsque tout se passe bien que la personne du nourrisson commence à se rattacher au corps et aux fonctions corporelles, la peau étant la membrane-frontière. » Ce qui lui permet de définir la dépersonnalisation comme « la perte d’une union solide entre le moi et le corps, y compris les pulsions du ça et les plaisirs instinctuels ». Contemporaines du mouvement de dé-fusion, ces frontières du moi vont se trouver désinvesties dans le processus de dépersonnalisation, ce qui, par un autre chemin, conduit au concept de moi-peau et d’enveloppe psychique de Didier Anzieu. Il est intéressant de noter l’importance que plusieurs analystes d’enfants psychotiques et autistes (E. Bick, G. Haag, D. Houzel) vont accorder à ces notions, qu’ils contribueront à approfondir.

De façon plus générale, et si l’on se réfère au modèle génératif du psychisme chez Bion qui institue une fonction alpha de la mère, pourvoyeuse d’une transformation des éléments bruts du psychisme de l’enfant en éléments de pensée, on pourrait considérer que les lacunes de la capacité de rêverie de la mère peuvent entraîner une certaine incapacité à contenir les évacuations et les projections du bébé, d’où l’impossibilité à pouvoir se représenter un espace interne appartenant aussi bien au Soi qu’aux objets. L’un des recours du bébé consiste alors en la transformation en hallucinose, résultante d’une destruction catastrophique du contenant. S’agit-il de ce recours dans la dépersonnalisation ? Le disruptif, associé au changement catastrophique (Bion), pourrait-il jouer un rôle dans le surgissement de la dépersonnalisation ?

Le développement de la conceptualisation de Bion va donner lieu à différents courants contemporains qui vont situer le travail analytique dans une aire, qu’on l’appelle champ ou site, de vécus émotionnels et de pensée traversés par les inconscients des deux protagonistes, bien au-delà de ce qui est couramment dénommé transfert et contre-transfert. Une préoccupation théorico-clinique est apparue ces dernières années conférant à l’axe du ressenti-émotionnel primaire, une inadéquation dont pourrait surgir la dépersonnalisation, et dont témoigne notamment la démarche de A. Ferrari. Il semble important de souligner que nombreux sont les auteurs qui s’accordent à considérer l’origine de la dépersonnalisation dans les accidents de la séparation de la fusion mère-enfant. Ferrari semble recommander une abstention interprétative en ce cas, notamment sur le plan transférentiel. Il n’est pas sûr qu’une démarcation si tranchée puisse être tracée entre un vertex interne au Soi, répudiant l’intervention dans le transfert et celui interrelationnel avec l’objet, en l’occurrence l’analyste. Somme toute, c’est en présence de l’analyste que s’effectuent les échanges et les organisations entre sensations et pensée, émanant de cette interaction interne entre physique et psychique. Mais peut-on les considérer hors de tout enjeu communicationnel, et indépendamment de toute « rêverie » ? L’émergence de ces réorganisations primaires profondes invalide-t-elle une approche du transfert, voire dans le transfert ? Quelles incidences pourraient comporter alors le maniement de ces transferts ou leur non maniement dans la restructuration d’une identité hasardeuse ou perdue ?

C’est au prix d’une légère dépersonnalisation chez l’analyste, une sorte de flottement identitaire, que peut, selon M. de M’Uzan, surgir en lui le « saisissement créateur » donnant naissance au surgissement des niveaux les plus profonds de l’inconscient du patient, voire à ce qu’il nomme la « chimère » des inconscients, création des inconscients des deux protagonistes du couple analytique. On le voit, la dépersonnalisation a changé de vecteur, même si la théorisation des affres de l’identification projective dans l’analyste, pouvait souligner la perte de son identité. Peut-on alors considérer que la psychanalyse contemporaine misant sur l’infra, l’inter, et le trans-psychique réserve un sort plus audacieux aux destins pluriels de la dépersonnalisation ?

Béatrice Ithier et Vassilis Kapsambelis – Argument : Dépersonnalisation
Michel De M’Uzan – Celui-là

L’identité en question

Monique Dechaud-Ferbus – « Bizarre, vous avez dit bizarre… » De la dépersonnalisation comme évènement sensoriel archaïque
Gilles Roghe – Le corps inachevé. Phénomènes de dépersonnalisation et psychanalyse de l’entre
Alain Fondacci – Le corps du monstre. Une lecture du « Trouble de mémoire sur l’Acropole » François Villa – Devenir ami ou rester étranger avec ce qui vient incidemment à notre rencontre ?

Personnalisation et dépersonnalisation

Vincenzo Bonaminio – Quand psyché peine à s’installer dans le corps
Johann Jung, René Roussillon – L’identité et le « double transitionnel » 
Alberto Konicheckis – Personnification, personnalisation et figurations premières

Expressions oniriques de la dépersonnalisation

Giuseppe Civitarese – Poésie du rêve et dépersonnalisation
Teresa Flores – Dépersonnalisation, transformation, développement psychique

Dépersonnalisation et vécus psychotiques
Franco De Masi – La perte du soi dans la clinique psychanalytique. Avec une attention particulière à l’état psychotique
Pierre Brokmann – La dépersonnalisation, une singulière hypocondrie psychique ?

Texte historique
Melanie Klein – Le sevrage

DOSSIER : LE PRIX MAURICE BOUVET
Emmanuelle Chervet – Le prix Maurice Bouvet a cinquante ans
Michel de M’Uzan – Hommage à Maurice Bouvet
Michel de M’Uzan – Quelques remarques sur les écrits de Maurice Bouvet
Les lauréats du prix Maurice Bouvet (1963-2013)

RECHERCHE
Geoffroy Robert – De l’analogie entre fétichisme et addiction

REVUES / REVIEWS
Revue des livres / Book reviews
André Beetschen – L’Amour de la différence de Catherine Chabert ● Dominique Bourdin – L’Actuel Malaise dans la culture de François Richard ● Françoise Coblence – Le Narcissisme par Paul Denis ● Kalyane Fejtö – Cinq concepts proposés à la psychanalyse de François Jullien ● Samuel Lepastier – Psychanalyse et subjectivité. Histoire, généalogie, psychose de Maurizio Balsamo

Revue des revues / Journal reviews
Danièle Braunschweig – Revue française de Psychosomatique, no 41, 2012, « L’enfant malade » ● Marcela Montes de Oca – Revista de Psicoanalisis de l’APA, t. LXVII, no 4, 2010, « Nous et la mort » ● Hede Menke-Adler – Zeitschrift für psychoanalytische Theorie und Praxis, vol. 1, 2012, « Laplanche » ● Michel Sanchez-Cardenas – International Journal of Psychoanalysis, nos 5 et 6, 2012

RÉSUMÉS ET MOTS-CLÉS
Summaries, Zusammenfassungen, Resúmenes, Riassunti

Sorry, the comment form is closed at this time.

   

Société Psychanalytique de Paris
21 rue Daviel – 75013 Paris
E-mail : spp@spp.asso.fr
Tél. : 01 43 29 66 70

© 2013 Société Psychanalytique de Paris
Responsable de la publication : Vassilis Kapsambelis
Directeur de publication : Denys Ribas