La naissance psychique

 

Rédacteurs :
| Isabelle Kamieniak | Sesto-Marcello Passone |

Tome 71 n°1, janvier 2007
Date de parution : 2007-01-01
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Argument...
Sommaire

Si aucune culture, aucune discipline scientifique ne peuvent se passer d’un mythe des origines, qui leur servent d’explication à l’organisation de leur monde, la psychanalyse non plus… Dès les prémisses de l’élaboration freudienne, dès L’esquisse en 1895, est posée la question de la psychisation de l’excitation comme organisateur de l’appareil psychique et moteur de son fonctionnement, en réponse à la détresse initiale du nouveau-né, l’hilflosichkeit.

Parler de naissance psychique c’est entrer dans le champ de construction des théories de l’origine, c’est-à-dire desreprésentations liées aux fantasmes originaires, à la scène primitive, lesquelles ne sont, par définition, accessibles qu’après-coup. Déjà, en 1982, René Diatkine écrivait que la phase initiale du psychisme humain – soit ce que ressent ou “ pense ” un bébé – est aussi peu représentable que la mort… Plus récemment, Denys Ribas peut-il affirmer : “ après-coup l’origine ! ” mettant l’accent sur la nécessaire implication du chercheur dans sa construction théorique tandis que Laurent Danon Boileau nous rappelle que les théories du commencement sont avant tout des mythes reconstruits…

Cependant, la psychanalyse contemporaine a conduit de nombreux chercheurs à se pencher sur la question de la naissance psychique, à en proposer des représentations, voire des modèles, à réfléchir aux conditions d’émergence du sujet humain. C’est en quelque sorte à un tour d’horizon de ces théorisations que ce numéro de la Revue Française de Psychanalyse nous convie…

Quels ont été, quels sont les moteurs de ces recherches ?

Avant tout, et à l’instar de Freud, l’expérience de la cure : en effet, les patients hors champ de la névrose de transfert pour lesquels la problématique œdipienne se révèle peu structurante voire déstructurante ont posé aux analystes des problèmes que certains ont tenté de saisir comme liés aux aléas de la construction psychique, voire à l’avant coup de celle-ci.

L’intérêt pour la psychose, les pathologies “ limites ”, narcissiques, dépressives, mais aussi la clinique psychosomatique, la clinique du vide, de l’agir ont contraint à des élaborations théoriques qui, mettant l’accent sur des modes de fonctionnement psychique dont les références à la première topique comme aux conflits instanciels de la seconde topique ne peuvent suffire à rendre compte, interrogent les conditions nécessaires à la naissance du psychisme et de sa fonctionnalité.

Dès Ferenczi, la prise en compte du traumatisme a ouvert la voie à celle de la place de l’objet dans la constitution du psychisme, place déjà posée par Freud depuis 1895 dans L’esquisse mais qui sera largement interrogée, de la remise en cause de Fairbairn quant à la notion même de pulsion, au “ défaut fondamental ” de Balint, aux carences maternelles et à la défaillance de l’environnement winnicottienne jusqu’aux propositions contemporaines, comme celle de Laplanche sur la “ séduction originaire ”. S’y trouvent ouvertes les questions de la réalité, de la réalité de l’objet, de son action sur la mise en route du fonctionnement psychique.

Les travaux de W.R. Bion en particulier en étendant les limites de l’analysable hors champ de la névrose de transfert, vont produire une théorisation des débuts de la vie psychique, ou plus précisément de la constitution d’une activité de pensée. (1962)

Sont ici interrogées, à travers la processualité même de la cure analytique et les dynamiques transféro-contretransférentielles, les conditions d’émergence de la représentation, voire de la symbolisation, la mise en route des processus défensifs, la constitution du système pare-excitations, celle d’un espace psychique, la différenciation sujet/objet et la temporalité jusqu’à la question de la genèse du moi…

 D’autre part, les psychosomaticiens, avec P. Marty, M. de M’Uzan, C. David et M. Fain, puis leurs successeurs parmi lesquels C. Smadja et G. Zwec ont interrogé le fonctionnement mental en particulier dans sa dimension économique. Ils ont été amenés à formuler des hypothèses sur la naissance psychique : pour ces auteurs, les particularités du fonctionnement mental de leurs patients sont à référer à l’organisation spécifique de la psyché face aux distorsions induites par l’environnement, aux défaillances de la fonction maternelle, à une gestion particulière de l’excitation qui manque à se pulsionnaliser et investit la sensorialité, voire la sensori-motricité, en défense contre l’émergence pulsionnelle, face surtout aux difficultés d’inscription des traces mnésiques de l’objet…

 Enfin,, les développements de la psychanalyse de l’enfant ont activé et activent sans cesse un travail de représentation, métaphorisation, modélisation des origines du fonctionnement psychique. L’extension de la psychanalyse aux enfants depuis Mélanie Klein a complexifié les représentations de l’ontogénèse de l’organisation psychique.

L’isolation d’une pathologie particulière, l’autisme infantile, en 1943 par Kanner, la description de pathologies dépressives majeures chez les bébés par Anna Freud, Bolwby, Spitz, ont permis non seulement la prise en compte de la vie psychique des enfants, de leurs souffrances, mais aussi l’efflorescence de théorisations des origines. Winnicott, qui travailla avec des enfants toute sa vie, proposa de nombreux concepts aujourd’hui considérés comme essentiels dans la compréhension et/ou les représentations que l’on se forge de la naissance psychique. Actuellement, les recherches sur l’autisme, en particulierse présentent comme paradigmatiques des efforts de représentation des origines de la vie psychique.

L’accent porte essentiellement sur le rôle de l’objet primaire, sur la définition de ses qualités, mais aussi sur le corps et la sensorialité, comme seront mises au travail les conditions de recueil des données propres à théoriser, à savoir d’un côté la question de l’observation de l’enfant, d’un autre la reconstruction à partir du matériel de la cure.

 Sans oublier, après Piaget déjà, qui, avec ses propositions sur le sujet épistémique engagea le débat sur les conceptions du développement de l’enfant, sans oublier donc les avancées récentes de la recherche empirique et expérimentale dans différents domaines apportant des éléments de représentation qui sollicitent et interrogent les propositions des psychanalystes. La neurophysiologie, mais aussi les recherches éthologiques, celles de la psychologie comportementale, développementale, des sciences cognitives, et également la linguistique, la sémiotique se sont intéressées au développement de l’enfant, et ont permis des confrontations conflictuelles et/ou enrichissantes : la question de la pertinence des recoupements entre des champs de recherche souvent fort éloignés reste ouverte…

 S’agit-il alors encore de définir les étapes, les composantes de la construction du Moi, voire du Self ? Ne sont-ce pas plutôt les conditions d’émergence des processus qui en permettent la constitution qui intéressent les chercheurs ? Explorant du côté de la cure, les conditions nécessaires aux possibilités de subjectivation, s’attachant, pour ce qu’il en est des théorisations de l’origine du fonctionnement psychique, aux conditions indispensables à la mise en route de la symbolisation, les auteurs contemporains ne vont-ils pas nous conduire à “ l’avant-coup ” de la naissance du psychisme ?

En effet, deux grandes directions, nous semble-t-il, ont été largement explorées dans la période actuelle :

- d’une part, des pensées qui s’attachent à définir les processus à l’œuvre à l’aube de la vie psychique ouvrant à des affinements de la compréhension du fonctionnement mental : la symbolisation, la subjectivation, l’illusion partagée, l’hallucination négative de l’objet comme structure encadrante, les processus originaires… - d’autre part des pensées qui explorent les conditions d’émergence même de ces processus, étendant leurs intérêts au corps, à la sensorialité, à la cénesthésie, et surtout au rôle et à la fonction de l’objet, souvent conçu comme objet-environnement.

 Les représentations contemporaines de la naissance psychique offrent un panorama d’une grande variété et on ne peut manquer d’être frappé par l’extraordinaire foisonnement des propositions, par la diversité des angles d’approche, par l’extension – parfois surprenante – des concepts issus de la métapsychologie freudienne. Le recouvrement des champs théoriques pose évidemment la question de leur congruence, les tentatives de recoupements conceptuels celle de leur validation. Et, pour notre domaine, la psychanalyse, celle de leur fonctionnalité.

Un premier repère pourrait se dessiner autour des deux grands courants de pensée qui partent soit de la théorie pulsionnelle, soit de la théorie de la relation d’objet : l’intérêt porté à l’aube de la vie psychique a conduit nombre d’auteurs à poser la question de l’objet, de son rôle, de sa fonction, de ses qualités mêmes…allant jusqu’à envisager la naissance psychique dans un système d’interactions inscrites dans la réalité, tandis que d’autres penseurs tiennent à fonder leurs avancées dans l’approfondissement des conceptualisations métapsychologiques… Récemment, par exemple, B. Brusset a tenté une intégration de la théorie pulsionnelle à celle de la relation d’objet en proposant de concevoir une troisième topique, topique du lien, affirmant que “ l’appareil psychique est d’abord produit par des liens et producteur de ceux-ci ”. (2005). Ces articulations sont-elles toujours possibles et cohérentes ? Ces champs théoriques trouvent-ils des points de recoupements utiles et féconds ?

Un autre problème se pose du côté du recueil des données pour penser et théoriser en la matière : depuis E. Bick, certains courants de la psychanalyse de l’enfant ont été fortement influencés par la méthode de l’observation directe des comportements, non exempts de pesées contre-transférentielles, tandis que la pratique de la cure, le contact transféro-contre-transférentiel, l’après-coup et la construction restent les fils conducteurs d’autres courants, qu’il s’agisse de psychanalyse avec l’enfant et/ou avec l’adulte. Dans une toute autre perspective, les sciences cognitives s’appuient sur l’expérimentation directe ou indirecte, les apports des neuro-sciences se fondent sur des protocoles expérimentaux, mettant en question l’implication du chercheur lui-même, ce qui ouvre la porte à des questions épistémologiques majeures : l’intégration des données issues d’autres disciplines, de méthodologies différentes, ne posent-elles pas la question de leur validation ? la définition même de leurs limites ? Ne peut-on craindre une dissolution de ce qui fonde notre discipline, à savoir la reconnaissance du rôle spécifique de l’inconscient, de la pulsion, de la sexualité infantile ? Ou peut-on espérer de ces intégrations un enrichissement et une expansion de nos outils conceptuels ?

La naissance psychique et ses conditions d’émergence sollicite un fort courant pulsionnel et fantasmatique chez tout psychanalyste, comme “ l’aiguillon (qui) pousse en avant, toujours en avant ” que Freud avait repéré chez Goethe comme métaphore de la quête insatiable d’un narcissisme primaire à jamais inaccessible…la paraphrase “ …plus tôt, toujours plus tôt ” vient à l’esprit si l’on songe à l’inextinguible toute-puissance qui nous guette, tapie dans nos fauteuils comme dans nos efforts théoriques. Et l’on pense à Hans interrogeant sans cesse ses parents et le Professeur : si “ notre soif de connaissance semble inséparable de la curiosité sexuelle ”, souhaitons que nos pensées sur la naissance psychique et ses conditions d’émergence produisent quelques cigognes…

I- Approches théoriques

Claude Le Guen, Comment ça naît un moi ?,
Sara Botella, La naissance de la pulsion. Les processus originaires et la pratique analytique,
André Barbier, Réflexions à partir des hypothèses freudiennes sur les temps premiers de la pulsion de vie,
Giovanni Hautmann, Naissance psychique et méthode psychanalytique,
Jean Bergeret et Marcel Houser, Aux origines de la vie affective. L’incontournable prise en compte de la période fœtale,
Régine Prat, La préhistoire de la vie psychique : son devenir et ses traces dans l’opéra de la rencontre et le processus thérapeutique,
Guy Lavallée, Où suis-je ?,
Madjid Sali, Le bras d’Abraham,

II- Perspectives : clinique de l’adulte

Annie Roux, Un plus un égal trois. La perte de l’objet primaire comme condition d’apparition du symbole,
Simone Sausse-Korff, Le pas-encore-né et le déjà-mort,
Elsa Schmid-Kitsikis, Renaissance. Du festin cannibale au plaisir de la pensée,
Jean-José Baranès, J’ai mal à ma mère. À propos d’un refoulement originant,

III- Perspectives : clinique de l’enfant

Suzanne Deffin-Cunha, Naissance psychique et survie,
Christian Gérard, Naissance d’une phobie et développement psychique chez l’enfant,

Hors Thème :

Laurent Danon-Boileau, De l’agir à la créativité,

Critiques de livres

Jacques Angelergues – Maladie d’adolescence. Travail clinique avec les adolescents et leurs parents de Michel Vincent,

Revue des revues

Clarisse Baruch – Revue Française de Psychosomatique, n°29, 2006 : La peau,
Sesto-Marcello Passone – Rivista di Psicoanalisi, n° 2, 2006 : TranSfert,
Marie-Claire Durieux – THE JAPA Vol. 53, n° 4, 2005,

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