La projection

 

Rédacteurs :
| Jean-Michel Porte | Victor Souffir |

Tome 64 n°3, juillet-septembre 2000
Date de parution : 2000-08-01
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Argument...
La projection

La projection est aujourd'hui une notion courante, voire banalisée. Ses acceptions se sont multipliées jusqu'à rendre sa définition problématique. Peut-on dès lors l'envisager comme un concept? Notre propos visera à stimuler une réflexion sur ses fondements et ses significations, non sans poser la question d'un éventuel démembrement.

Elle apparaît très tôt, en 1895 dans l'œuvre de Freud à un moment où il s'engage hardiment dans l'ensemble du champ psychopathologique, persuadé de tenir avec le conflit psychique, et plus particulièrement la défense à l'égard de représentations touchant à la vie sexuelle, l'étiologie de toute affection psychique. Mais, soulignons-le, il repousse toute idée de solution de continuité entre la vie psychique normale et la psychopathologie, ce qui le démarquait radicalement de ses contemporains. Pour lui, la projection n'est pas en elle-même pathologique: elle tient au «mésusage d'un mécanisme courant ».

Avant même l'invention du refoulement, Freud pressent que le facteur pathogène est le besoin impérieux pour un sujet de méconnaître une certaine réalité, d'oublier, afin de garder de soi une opinion acceptable. Au nombre des opérations défensives: la conversion d'un affect, le déplacement et la projection. Celle-ci apparaît d'emblée dans des tableaux cliniques que Freud perçoit comme très différents de l'hystérie et de la névrose obsessionnelle: il s'agit de la paranoïa qui désigne, à l'époque, diverses psychoses hallucinatoires et délirantes dont il distingue parfaitement certaines spécificités.

Quand opère la projection, Freud relève d'emblée des particularités dans l'économie psychique : l'intensité supérieure du conflit, la perte d'objet, l'échec de la défense, les déformations du moi, la fuite hors de la réalité, le rejet de la représentation hors de la psyché et son retour par la voie hallucinatoire. La projection indique un défaut d'élaboration psychique. Déversant le trop-plein d'excitation à j'extérieur, elle ampute le psychisme des conflits qui l'agitent. Freud sépare et oppose, dès le début de son œuvre, la pensée névrotique qui conserve à la pensée psychotique qui expulse. Mais pendant plusieurs années, la projection est encore une forme de refoulement et l'hallucination un simple mode de transport du retour du refoulé.

En 1911, dans « Le président Schreber », illustration de la théorie psychanalytique des psychoses, la projection, avec l'homosexualité, par leurs multiples combinaisons expliquent et relient entre elles les différentes formes de paranoïa. C'est à ce moment que Freud fait une avancée théorique qui sort la psychose du champ du refoulement. Alors qu'il a toujours postulé, pour les psychonévroses, un appareil psychique intact, il nous indique qu'un remaniement psychique d'importance est corrélé à la projection psychotique: «II n'était pas juste de dire que le sentiment réprimé au-dedans fût projeté au-dehors ; on devrait plutôt dire, nous le voyons à présent, que ce qui été aboli au-dedans revient du dehors. » La mise à l'extérieur est donc corrélative d'un effacement interne, précurseur de ce qui sera plus tard le clivage du moi. La nécessité dans laquelle s'est trouvé un sujet de rejeter une part de sa vie psychique transforme en même temps son univers, car « son monde extérieur se teinte de ce qui est rejeté, le désir se change en hostilité ». Mais les procédés de restitution, de retour à la réalité, sont toujours actifs et sous-tendent toutes les manifestations psychiques !

En 1915, à propos de la phobie, Freud utilise une acception plus circonscrite de la projection.

Elle pallie le danger pulsionnel que le moi, sous le coup de l'angoisse de castration, ne peut « traiter» autrement. Plus tard, Freud précisera que la projection, complémentaire du déplacement, lui est secondaire. La régression agit d'abord dans la constitution de l'image angoissante, la transformation du père castrateur en animal terrifiant. La notion de pareexcitation (1920) explique le mode d'efficience de la défense projective.

La projection, pour Freud, n'est pas seulement au service de la défense contre l'angoisse ou de la méconnaissance de la réalité. Indépendamment de tout conflit interne, il la voit à l'œuvre dans la superstition et la religion, comme un mécanisme primitif, anthropomorphique, de connaissance et d'ajustement à un monde effrayant. Dans les relations interpersonnelles, elle se fait l'agent d'une certaine connaissance des sentiments d'autrui. Les jaloux « projettent au dehors sur autrui ce qu'ils ne veulent pas percevoir en eux-mêmes (...) mais ils ne projettent pas en l'air (...) au contraire, ils se laissent conduire par leur connaissance de l'inconscient et déplacent sur l'inconscient d'autrui l'attention qu'ils soustraient à leur inconscient personnel». Freud relie étroitement la projection à la perception. «Dans certaines conditions, encore insuffisamment établies, des perceptions internes, y compris des processus affectant les sentiments et la pensée; sont projetés à l'extérieur comme perceptions sensorielles afin de parfaire la mise en forme du monde externe, alors qu'elles devaient rester dans le monde intérieur. »

Dès l'Esquisse, l'investigation freudienne cherche non seulement à comprendre la pathologie, mais aussi à élucider la construction de l'appareil psychique, la production de la pensée dans l'économie psychique et somatique. A partir de 1911, le principe de plaisir et le principe de réalité, la perception dans ses rapports à la représentation, la dialectique du dedans et du dehors, du moi et de l'objet primaire, la haine et la libido, mettent au premier plan le couple introjection/projection. Projection, perception, représentation de la réalité, épreuve de réalité sont intimement liées.

La projection à l'intérieur de l'appareil psychique, envisagée dans la formation du rêve, est opérante dans le fonctionnement de la pensée qui a besoin de retrouver un certain degré de sensorialité pour devenir consciente. Rappelons également cette note de 1927 : «Le moi est finalement dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. Il peut être ainsi considéré comme une projection mentale de la surface du corps, et de plus (...), il représente la surface de l'appareil mental. »

En 1924, Freud articule la projection à la deuxième théorie des pulsions, dans une conception étendue, quasi biologique des rapports entre l'individu, l'organisme et son milieu. La pulsion de mort en excès, non liée par la cœxcitation libidinale, doit être expulsée sous forme de sadisme. La projection, maintenant déflexion vers l'extérieur des pulsions destructrices, devient très proche d'un investissement primaire, ce que divers auteurs nomment projection primaire. C'est dans cette voie que s'oriente Melanie Klein pour qui les premières relations objectales, qui sont en même temps les premiers échanges avec le monde, sont toutes entières tissées par l'introjection et la projection.

En 1946, Melanie Klein renouvelle les conceptions antérieures de la projection avec son concept d'identification projective (IP). Son succès ne s'est pas démenti, mais la multiplication de ses acceptions a peut-être contribué à un certain brouillage.

S'appuyant sur des observations de patients schizophrènes, elle décrit une modalité défensive complexe qui allie projection dans la mère, visant à un contrôle fantasmatique de l'objet, identification en retour et vécu persécutif. Servant à lutter contre la séparation autant qu'à attaquer l'objet, quand elle est utilisée avec excès, l'identification projective peut distordre les relations objectales et l'identité du sujet jusqu'à la déficience intellectuelle. Herbert Rosenfeld retrouve ce mécanisme dans d'autres états pathologiques, la paranoïa, l'homosexualité, la frigidité féminine, la dépersonnalisation. Il en fera une forme primitive de relation à l'objet. Joan Rivière (1948) la retrouve dans des cas de phobies.

Pour Bion, l'identification projective se rencontre dans deux formes. Dans sa forme normale (réaliste) elle permet la communication avec autrui, la compréhension intuitive que nous avons d'autrui par l'empathie. Bion renoue ainsi avec la conception de Freud et, comme Winnicott, souligne le rôle de l'objet externe dans la constitution du psychisme. Par l'identification projective, véritable lien au sein, l'enfant a la possibilité d' « expérimenter» ses propres sentiments au sein d'une personnalité assez forte pour les contenir. Mais « l'impossibilité d'employer ce mécanisme, soit parce que la mère refuse d'être le réceptable des sentiments du petit enfant, soit parce que la haine et l'envie du patient interdisent à la mère de remplir cette fonction, entraîne la destruction du lien entre le petit enfant et le sein et, par conséquent, un trouble grave de la pulsion de curiosité qui est à la base de tout apprentissage ».

Les sentiments de haine se portent alors contre toutes les émotions et contre la réalité externe qui les suscite ... Alors cette haine entraîne un recours à l'identification projective dans sa forme pathologique, intense, fréquente, à grande distance, omnipotente, qui aboutit à l'expulsion de fragments clivés du moi, de liens, de parties de l'appareil perceptuel, les objets bizarres. C'est le champ de la schizophrénie. Dans l'analyse, le transfert, chez les patients à personnalité psychotique, permet de réactualiser ce lien.

Bion a attiré l'attention sur le modèle contenant/contenu comme élément indispensable à la constitution et à la croissance du psychisme. L'existence d'un tel système dépendrait du bon fonctionnement de l'identification projective. La psychanalyse s'est enrichie d'une distinction fondamentale: la projection dans le vide n'a pas la même valeur fonctionnelle que la projection sur un objet ou dans un objet. Il faut que la projection des contenus bute sur quelque chose ou quelqu'un. C'est le sens de la distinction que fait André Green entre excorporation et projection.

Pour les auteurs post-kleiniens qui se sont intéressés à l'autisme, l'identification projective n'est pas donnée. Elle permet de fantasmer l'attaque, la dévoration, la pénétration, la persécution et prélude donc à une possibilité de penser un objet séparé de soi. À défaut de pouvoir élaborer la fantasmatique sado-masochiste, le sujet vit dans un monde bidimensionnel, sous le régime de l'identification adhésive. Sur la présence ou l'absence de l'identification projective repose la distinction capitale entre psychose et autisme.

Pour Benno Rosenberg, on ne peut comprendre la diversité des formes de la projection sans l'articuler, dans le cadre de la deuxième théorie des pulsions, au clivage du moi, à la négation et au masochisme. Il la conçoit avant tout comme un moyen de défense à l'égard de la destructivité interne.

La projection semble constituer un carrefour où s'entrecroisent une série de problèmes fondamentaux en psychanalyse qui méritent un nouveau questionnement. C'est cette multiplicité d'usages du terme de projection en psychanalyse (et tout spécialement du terme d'identification projective), c'est la variété des problématiques dans laquelle nous la faisons intervenir qui posent la question d'un éventuel démembrement.

Cette complexité explique-t-elle que Freud ait renoncé à publier l'essai métapsychologique sur la projection, la fameuse étude synthétique qu'il a longtemps remise à plus tard ?

Certains auteurs nous ont depuis longtemps précédés. Nous avons déjà évoqué la notion d' « excorporation » correspondant à l'expulsion d'une tension interne, antérieurement à la différenciation sujet/objet. Citons aussi le concept d' « extrajection » que E. Weiss définit par la transformation d'une partie du moi en une représentation d'objet. Selon que le mouvement projectif attribue à l'objet des traits qui trouvent en lui une correspondance réelle ou ne répond qu'à de fausses attributions, il distingue respectivement l' « objectivation » et la « vraie projection ».

Plus récemment Novick et Kelly ont proposé de différencier la projection, extériorisation de motions pulsionnelles, de l'externalisation, procédé plus adaptatif que pathologique, visant à parer une blessure narcissique par attribution « naturelle et généralisante », selon un mode de pensée primitif, de caractéristiques du moi aux objets. D'une certaine façon se trouve posée à nouveau la question de la différenciation entre projection «normale» et « pathologique ».

On pourra aussi choisir d'illustrer ou d'approfondir quelques problématiques, qui, parmi d'autres, nous paraissent importantes: 1/ La phobie est bien plus qu'un symptôme présent dans de nombreuses structures. Défense ultime d'un psychisme menacé, certains auteurs, reprenant Freud, en font la structure de base du psychisme, Selon Annie Biraux, une « structure déjà-là qui se formalisera selon des modèles de plus en plus complexes au cours du développement et de la maturation pulsionnelle ». De son côté, André Green propose le terme de position phobique centrale, comme attitude de base de la psyché qui se signale, dans les cures des états limites, par l'évitement de la pensée et des associations. 2 / Le négatif et l'hallucination. Par son concept de forclusion, Lacan a repris et radicalisé la distinction freudienne fondamentale entre refoulement (Verdrangung) et rejet (Verwefung). «Ce qui a été forclos du symbolique réapparaît dans le réel. » Au point de poser le problème de la légitimité d'un abord psychanalytique des psychoses. Quelle est la transformation inverse de la forclusion ?, interroge Gilbert Diatkine.

Le négatif, l'hallucination négative, supports du déni, sur lesquels André Green attire depuis longtemps notre attention, soulèvent nombre de problèmes théoriques et techniques de la pratique contemporaine. Des auteurs distinguent un champ de l'hallucinatoire positif, basé sur l'expérience de satisfaction et un champ de l'hallucinatoire négatif, basé sur l'expérience d'effroi (F. Duparc et C. Couvreur). Pour S. et C. Botella, il existe une disposition hallucinatoire permanente du psychisme, freinée le jour, qui explique la capacité de régression formelle de la pensée. Cette disposition se distingue de l'hallucination psychotique, voie de décharge de toute tension psychique, marquée du sceau de la négativation de la réalité psychique. Pour Benno Rosenberg, la satisfaction hallucinatoire du désir « est une projection, mais une projection secondairement introjective ». L'expérience clinique des analystes, en cure et en psychothérapie, doit encore être interrogée : que dire du devenir des « hallucinations du sujet normal, des hallucinations, des souvenirs quasi hallucinatoires» des derniers temps des écrits de Freud où le traumatisme tient une si grande place? Que dire du travail du délire qui mêle étroitement, voire indistinctement, représentation, hallucination et perception?

3 / Si la perception est réduite au minimum dans la cure afin de laisser toute latitude aux représentations, il n'en est pas de même dans les formes plus récentes de traitement analytique: psychothérapie et psychodrame. La stimulation de la capacité projective, l'apport de nouvelles perceptions semblent donner un support d'étayage au travail de représentation ou intervenir comme un élément de médiatisation de vécus essentiellement traumatiques.

L'hallucination suppose que le dispositif de l'épreuve de réalité soit aboli, que la conscience confonde perception et représentation. Mais le sentiment d'évidence dont sont chargées nos perceptions ne prend-il pas sa source dans un certain degré de projection, la «réalité» de l'objet externe surgissant classiquement de l'échec de la satisfaction hallucinatoire?

Les traces perceptives issues d'un événement réel qui n'a jamais été perçu ni représenté, auxquelles le psychanalyste ne peut avoir accès que par un travail singulier de régression formelle, répondent-elles à un échec fondamental de la projection?

4/ La cure analytique: on remarque que chez Freud la projection n'est jamais rapportée à la situation analytique. Elle ne désigne jamais le transfert sauf dans La psychanalyse sauvage à propos du transfert négatif : « ... non seulement le médecin devient aisément l'objet des divers sentiments hostiles de son patient, mais il doit aussi se résigner à accepter une responsabilité, par une sorte de projection, des désirs secrets et refoulés de celui-ci. » Si Freud n'invoque pas la projection à propos du transfert, peut-on pour autant penser qu'elle en est absente? N'est-ce pas une façon de signifier sa constante méfiance à l'égard d'une relation transférocontretransférentielle risquant toujours de ne plus être maîtrisée et dès lors de déborder le cadre analytique?

Annie Birraux LA PROJECTION, INSTRUMENT D’ADOLESCENCE
Bernard Brusset LA PROJECTION COMME PROCESSUS ET COMME MÉCANISME
Alain Gibeault DE LA PROJECTION ET DE L’IDENTIFICATION PROJECTIVE
André Green LA POSITION PHOBIQUE CENTRALE AVEC UN MODÈLE DE L’ASSOCIATION LIBRE
Dominique Maugendre LA PROJECTION ORDINAIRE
Francis Pasche D’UNE FONCTION MÉCONNUE (?) DE LA PROJECTION
Benno Rosenberg ESSENCE ET LIMITES DE LA PROJECTION

DELIRE ET HALLUCINATION
Paul-Claude Racamier UN ESPACE POUR DÉLIRER
Serge Gauthier HALLUCINATIONS OU PROJECTION

Point de vue épistémologique
Madjid Sali LE PROJETÉ ET LE CLIVÉ DANS L’HALLUCINATION

PERSPECTIVES

Point de vue théorique
Paul Bercherie ÉVALUATION CRITIQUE DU CONCEPT FREUDIEN DE PROJECTION

Point de vue clinique
Marie Leclaire et Dominique Scarfone VERS UNE CONCEPTION UNITAIRE DE L’ÉPREUVE DE RÉALITÉ

Autour d’une esquisse inédite de Freud
Françoise Brullmann « L’OCCUPANT »… ALLIANCES, MÉSALLIANCES, BLESSURES…

DOSSIER FREUD
Martine Lussier « NOUS ET LA MORT » ET SON ESQUISSE
Sigmund Freud WIR UND DER TOD, ESQUISSE
Sigmund Freud NOUS ET LA MORT

CRITIQUES DE LIVRES
Dominique Bourdin-Digoy L’ENVELOPPE VISUELLE DU MOI DE GUY LAVALLÉE
Raymond Cahn L’ENDURANCE PRIMAIRE DE DANIEL ROSÉ
Gilbert Diatkine LE SÉMINAIRE. LIVRE V DE JACQUES LACAN

REVUE DES REVUES
Liliane Abensour LE FAIT DE L’ANALYSE
Sesto-Marcello Passone REVUE BELGE DE PSYCHANALYSE
Dominique Amoux TOPIQUE

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