La psychanalyse et la réflexivité

 

Rédacteurs :
| Abdel-Karim Kebir | Vassilis Kapsambelis |
Auteurs :
• André Barbier • Berlende Lamblin • Bernard Chervet • Bernard Golse • Catalina Bronstein • Elisabeth Birot • Elizabeth Spillius • Georges Pragier • Gilbert Diatkine • Ilse Grubrich-Simitis • Jean-Claude Rolland • Jean-Luc Donnet • May Widmer-Perrenoud • Melitta Schmideberg • Michel Ody • Michèle Perron-Borelli • Rosemary H Balsam • Stefano Bolognini •
Tome 76 n°3, juillet 2012
Date de parution : 2012-07-01
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Argument...
Sommaire

Le projet initial du colloque était, en partant de l’association libre, de préciser  les enjeux du « S’entendre parler », mais son exploration préliminaire nous a conduits, entre la perspective du surplomb et l’ancrage dans le sensoriel, à la question générale de la réflexivité. Pour interroger le sens qu’elle peut avoir en psychanalyse, il faut clairement distinguer ce qui fait son lien quasi ontologique avec le sujet de la conscience réflexive, et le sens surtout épistémologique qu’elle a pris dans le champ des sciences. On trouverait les prémisses de cette orientation dans la boutade d’Auguste Comte, ironisant sur une Psychologie de la conscience où le sujet pourrait se mettre à la fenêtre pour se voir passer dans la rue : formulation suggestive pour un psychanalyste disposant, lui, du recours aux processus primaires ! Pour un ethnologue, la réflexivité désigne, par exemple, l’opération par laquelle le chercheur fait retour, après-coup, sur les résultats de son enquête de terrain pour tenter d’y saisir l’incidence de ses propres et diverses implications. Une telle démarche peut bien évoquer, pour l’analyste, l’écoute de son contre-transfert ou l’incidence de sa théorie, mais il se demandera ce que cette référence peut apporter à la méthode analytique, dès lors que le retour en question doit se faire à chaud, et rencontre l’enjeu de l’inconscient. L’existence du système inconscient suffit-elle à expliquer l’absence, parmi les concepts freudiens, de celui de réflexivité ? Une ambiguïté naît de ce que la méthode analytique, attachée avant tout au dégagement des processus inconscients, a lié les moyens et la fin, en faisant du devenir conscient le vecteur privilégié de son action, en même temps que l’indice le plus sûr de son efficacité. De telle sorte que l’idée de réflexivité a pu tendre à se confondre avec la dimension réflexive de la « prise de conscience ».

Cependant, très tôt, Freud identifie des phénomènes de la vie psychique inconsciente témoignant d’une réflexivité qui serait celle du « sujet de l’inconscient », ainsi décrit-il le souvenir-écran, dans lequel la figuration du sujet lui-même prouve qu’il est issu d’une construction après-coup. Dans un autre registre, il signale la présence, chez certains patients, d’un observateur resté normal pendant toute la durée d’un épisode délirant ; plus largement, Freud a été très concerné par les phénomènes de type Silberer, notamment dans le rêve, avec leur dimension d’autoreprésentation : « On peut encore rappeler qu’en choisissant le terme de Métapsychologie pour désigner le processus théorisant en analyse, Freud pensait à la reprise réflexive de contenus psychiques projetés dans le monde extérieur. »[1] Ces exemples, parmi bien d’autres, suffisent à illustrer l’existence d’une réflexivité inconsciente, dont R. Roussillon, notamment, a fait valoir l’ampleur des enjeux théoriques et techniques[2]. L’articulation des deux registres de réflexivité, conscient et inconscient, est rendue presque insaisissable par l’ambiguïté qui joue dans le déroulement de l’analyse entre la visée interprétative du « devenir conscient », qui reste centrale ; et une dimension processuelle qui produit ses effets transformateurs sans toujours passer par la conscience, mais en s’étayant sur une réflexivité inconsciente, à l’œuvre dans le couple analytique. Ces enjeux ont d’autant plus marqué les discussions techniques que les indications concernaient, de plus en plus, des patients non névrotiques.

I/ Le procédé initial de l’association libre paraît impliquer une disqualification de la conscience réflexive puisqu’il demande au sujet de renoncer à « réfléchir ». Cependant, à travers la régression du penser, le « regard intérieur » (Freud) de l’auto-observation permet de transformer les pensées et images incidentes, « non voulues » en paroles voulues, grâce à une participation active à l’investigation commune. La suspension provisoire de l’exercice du jugement constitue donc moins une destitution qu’une extension différée de la fonction « conscience » ; et, dans « L’interprétation du rêve », Freud souligne que la pensée associative n’est pas dissociable de la pensée qui réfléchit et interprète : ce qui vaut pour le rêveur de l’autoanalyse vaut pour le couple de la situation analytique.

II/ La logique de l’investigation a changé en passant de la scène traumatique à l’inconscient comme système : c’est une transformation du fonctionnement psychique et des rapports entre instances qui est alors visée : elle trouvera son aboutissement dans le « Wo Es war, soll Ich werden ». La règle fondamentale conduit à privilégier le processus de la séance et son associativité involontaire, inconsciente, issue de la spontanéité du dire. Pour devenir un analysant, le patient devrait, au sein du transfert sur la parole, s’approprier la double opposition : parler/s’entendre parler et parler/être parlé, la langue assurant le système de réflexivité qui fera dire à Lacan que « l’inconscient, c’est le discours de l’autre ». Mais, c’est nécessairement l’écoute de l’analyste qui va venir « réfléchir » le discours postulé associatif. Pour cela, Freud évoque une attention en égal suspens, qui garantirait, chez l’analyste, une position de miroir non déformant. À cet idéal correspondrait une éthique interprétative centrée sur la seule réalité psychique du patient. La simplicité de cette réflexivité va être brouillée par la prise en compte du transfert, puis du contre-transfert. L’agieren, en effet, se traduit souvent, chez le patient, par la négativation, brève ou prolongée, de la scène intrapsychique, et donc par l’éclipse de son propre registre réflexif spontané ; la capacité potentielle de son discours à « être réfléchi » se réalisera à partir de ce qui se sera joué entre analysant et analyste, indécidablement. Pour conduire à l’interprétation, l’écoute ne peut plus tabler sur le seul postulat processuel inhérent à la séquence des éléments hétérogènes qu’elle unit ; elle doit apprécier l’état de la réflexivité, et privilégier les indices, souvent ténus, propices à une autoappropriation subjective. La possibilité de l’après-coup interprétatif implique une inter-réflexivité souvent inconsciente, tandis que son effet subjectivant passe encore par un mouvement réflexif conscient : il peut s’agir du devenir conscient processuel, fruit d’une perlaboration associative « en zigzag » (Freud), ou d’un insight, parfois fulgurant, marquant alors une union fugitive du sujet percevant et du sujet perçu.

III/ Plus le transfert revêt des formes archaïques, plus la capacité du discours du patient à « être réfléchi » devient incertaine, et sollicite le contre-transfert et ses capacités de résonance. On est alors bien loin de la mise en sens aisément subjectivable que permettaient le refoulement et ses résistances bien signifiantes. Par contraste, dans « Le moi et le ça », la « résistance qui s’oppose à la découverte des résistances » et fonctionne « au carré », révèle un défaut de réflexivité. Une des implications de la deuxième topique et de la dualité pulsionnelle est d’avoir parfois à créer la représentance, ce qui passe par un travail de contre-transfert particulier, un éventuel fonctionnement régrédient en double, une construction, etc. On retrouve ainsi les enjeux qui sont ceux de la transitionnalité, de la contenance, de la rêverie maternelle, et qui touchent de près à la réflexivité.

De fil en aiguille, la réflexivité apparaît partout à l’œuvre, si ubiquitaire qu’elle semble venir redoubler des concepts aussi fondamentaux que ceux d’après-coup, de mise en représentation, d’identification à et par l’autre, de transformation, de spécularisation, de surplomb, etc. Revenant à Freud, on rappellera que le thème de la réflexivité se trouve directement présentifiée en deux points cruciaux de sa théorisation :

‒ le double retournement, destin pulsionnel fondateur, dont le « temps réfléchi », base du narcissisme, amorce, non sans faire appel à l’objet, la constitution d’un espace psychique propre ;

‒ la structuration de la différentiation moi-surmoi se situe dans le prolongement du double retournement, et le dédoublement ainsi créé constitue la scène psychique de l’auto-observation, et d’une réflexivité ancrée dans le préconscient langagier.

Mais le surmoi, chez Freud, commence avec l’identification primaire, ce qui permet de jeter un pont vers l’image spéculaire (Lacan) ; et, surtout, vers la fonction miroir du visage maternel et l’échange des regards, dans une réciprocité qui serait comme la figure ultime de la réflexivité.



[1] J.-L. Donnet (1995), L’opération meta, Le divan bien tempéré, Paris, puf, « Le fil rouge ».

[2] R. Roussillon (2008), Le transitionnel, le sexuel et la réflexivité, Paris, Dunod.

I. Intervention
Michel Ody, La psychanalyse, la réflexivité, et l’enfant
Elisabeth Birot, Réflexivité et parole de séance : des mots pour se voir
Jean-Claude Rolland, Créativité du processus primaire

II. Développements
Jean-Luc Donnet, Le procédé et la règle : l’association libre analytique
Michèle Perron-Borelli, Réflexivité et identité : à propos des « souvenirs-écrans »
Georges Pragier, De l’auto-analyse à l’auto-organisation. Un parcours réflexif ?
Bernard Chervet, Masochisme réflexif et instauration du principe de plaisir
Catalina Bronstein, Bion, la rêverie, la contenance et le rôle de la barrière de contact

L’affectif et la théorie

- Sigmund et Martha: prélude freudien
Ilse Grubrich-Simitis, Germes de concepts psychanalytiques fondamentaux. A propos des lettres de fiancés de Sigmund Freud et Martha Bernays

- Melitta et Mélanie : une fille, une mère et la psychanalyse ?
Melitta Schmideberg, ”Après l’analyse…”
Elizabeth Spillius, Melitta et sa mère
Rosemary H Balsam, Commentaire sur l’article de Melitta Schmideberg : “Après l’analyse…”

Hors-thème
May Widmer-Perrenoud, L’effacement de soi, une forme spécifique des troubles narcissiques. Considérations sur la dynamique du processus, modalités techniques
Berlende Lamblin, La naissance du “Je” dans un autoportrait de Dürer

Critiques de livre
Gilbert Diatkine critique Dans les traces du prénom de Juan Eduardo Tesone
André Barbier critique Cet autre divan, psychanalyse de la mémoire du corps et La psychothérapie psychanalytique corporelle. L’inalysable en en psychanalyse, Le divan par-devant de M. Dechaud-Ferbus
Stefano Bolognini critique Secret passages: the theory and technique of interpsychic relationsde Stefano Bolognini
Bernard Golse critique Exils de langue de Kostas Nassikas

Revue des revues
Isabelle Martin Kamieniak, Libres cahiers pour la psychanalyse, n°22, 2012 : “Jouer avec le feu”
Nicole Llopis-Salvan, La psychiatrie de l’enfant, vol. LIII, n°, 2010
Marie-Claire Durieux, The Scandinavian psychoanalytic Review, vol. 33, n°2, 2010
Michel Sanchez-Cardenas, The International Journal of Psychoanalysis, n° 3 et 4 2011

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